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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Famille, État et structuration d'un champ familial ” (1995)
Introduction


Une édition numérique réalisée à partir du texte de mesdames Renée B.-Dandurand (sociologue) et Françoise-Romaine Ouellette, “ Famille, État et structuration d'un champ familial .” Un article publié dans la revue Sociologie et sociétés, vol. 27, no 2, automne 1995, pp. 103-119. [Autorisation accordée par l'auteure le 18 février 2004]

Introduction

La vie familiale en Occident a connu depuis une trentaine d'années des transformations qu'on a souvent examinées à travers le prisme des changements démographiques: fécondité à la baisse, instabilité des couples, activité rémunérée des femmes mariées, individualisation des résidences. Sans nier la portée de ces constats pour cerner l'évolution récente des structures familiales, on peut penser que leur évocation répétée a parfois contribué à masquer des processus sociétaux plus larges tout aussi déterminants dans la structuration de la vie familiale: c'est le cas du rôle accru qu'a joué l'État contemporain auprès des familles, intensifiant depuis le milieu du siècle son action d'assistance et de régulation. Cette intervention de l'État n'est certes pas nouvelle: plusieurs écrits l'ont documentée, dans une perspective historique, à travers le développement des institutions scolaires, médicales ou assistancielles (voir Donzelot, 1977; Boltanski, 1969; Skocpol, 1993; Fahmy-Eid et Laurin-Frenette, 1983, et Lien social et politiques-RIAC, 1995). Mais si plusieurs auteurs conviennent du rapport privilégié qu'entretiennent les sphères de l'État et de «la famille» dans les sociétés occidentales contemporaines (voir entre autres Schultheis, 1991, Godbout et Charbonneau, 1994), rares sont les chercheurs qui examinent la question au niveau micro-social (voir Pitrou, 1992; Lesemann et Chaume, 1989), et on peut dire que cette dernière dimension a été peu problématisée jusqu'à maintenant.

Le concept de champ social, élaboré par Pierre Bourdieu, nous est apparu utile pour mettre en contexte sur le plan théorique les relations entre famille et État. Une première question se posait alors: Est-il pertinent de concevoir un champ spécifique relatif au domaine familial? Le concept de champ a donné lieu à plusieurs tentatives d'application, notamment par Bourdieu lui-même dans les domaines religieux (1971), scientifique (1976) et universitaire (1984). Mais très peu d'analystes ont jugé bon d'appliquer ce concept à la famille et à son environnement: Remy, Voyé et Servais (1991) le font de façon originale dans le cadre d'un ouvrage général et, dans une note récente, Bourdieu propose de l'appliquer à la «famille (...) comme corps», soit aux groupes familiaux concrets à l'intérieur desquels les «forces de fusion (affective notamment) doivent sans cesse contrecarrer ou compenser les forces de fission» (1993, p. 34). Dans ses articles sur l'évolution du familialisme et des politiques familiales dans la France du XXe siècle (voir 1985a, 1985b et 1992), Rémi Lenoir, pour sa part, développe ses analyses «à l'intersection de plusieurs champs» (politique, juridique, religieux, médical, etc.) (1985, p. 69), conçus comme autant d'espaces sociaux concernés par des enjeux reliés à «la famille», mais sans poser nulle part l'existence d'un champ familial. Dans le tableau qu'il dresse, les groupes familiaux ne sont présents que par l'entremise de leurs associations et il n'y a pas, selon l'expression d'Agnès Pitrou, d'«acteur-famille (1)» qui interagirait avec le «système des agents spécialisés dans le traitement collectif des familles» (Lenoir, 1985b, p. 3).

De la même manière qu'ont été désignés des champs dits scientifique, religieux, artistique ou sportif, nous proposons donc dans cet article de considérer le domaine du familial à la manière d'un champ, soit comme un espace structuré de positions défini par des enjeux et des intérêts mobilisant spécifiquement, mais selon des logiques souvent divergentes, un ensemble d'agents, individus, groupes et institutions (cf. Bourdieu, 1980, pp. 113-116). Notre approche se distingue de celle de Rémy et al. (1991), qui ont retracé le processus d'autonomisation d'un tel champ en relation avec la généralisation du modèle culturel individualiste, instauré d'abord dans le champ économique puis dans le champ scolaire. Leur analyse est centrée sur l'institution de la vie familiale comme «le lieu à partir duquel le reste s'évalue» (ibid., p. 218), le champ familial réinterrogeant les légitimités fondées dans d'autres champs (économique, politique, scolaire...) à partir d'une orientation culturelle d'exaltation de sa production spécifique: l'individu. Notre propos s'appuie aussi sur l'idée que la production des individus polarise les investissements dans le champ familial, mais ne porte pas sur le système culturel ainsi mis en oeuvre. Il explore plutôt les positions qu'y occupent, respectivement, les familles et les divers autres agents avec lesquels elles sont en interaction.

La constitution d'un champ familial dans les sociétés occidentales contemporaines sera ici examinée avec des références plus fréquentes à la réalité socio-historique québécoise. Notre analyse a d'ailleurs été développée à l'occasion d'une recherche empirique sur les sociabilités et les soutiens dans des familles montréalaises ayant la charge de jeunes enfants (Dandurand et Ouellette, 1992). En cernant, autour des sociabilités et soutiens de la vie quotidienne, les interactions au sein de ces familles et celles avec leurs parents et leurs proches ainsi qu'avec les agents publics qui les entourent dans les domaines socio-sanitaire, scolaire et judiciaire, nous avons cherché à développer une matrice d'interprétation qui intègre et articule dans une vision cohérente des informations se rapportant à des niveaux très différents de leur réalité: leurs échanges, informels et formels, leurs trajectoires matrimoniales, résidentielles et professionnelles, leurs représentations de la parenté et de l'autonomie, les moments clés de leur existence, etc. La conceptualisation de ces familles comme agents centraux d'un champ dont l'enjeu les mobilise spécifiquement mais les dépasse a permis de ne jamais perdre de vue le contexte plus global où des pratiques singulières et apparemment guidées par des préoccupations individuelles répondent néanmoins à des impératifs sociétaux reliés à la reproduction. De notre point de vue, l'approche théorique des champs a, en effet, l'avantage de permettre une lecture analytique centrée sur l'exploration des pratiques et interactions quotidiennes mais directement pertinente pour la compréhension de la dynamique sociale d'ensemble.

Après avoir exposé l'enjeu constitutif de ce champ familial, nous retracerons ici les principaux éléments de sa structuration et de son autonomisation depuis une trentaine d'années. Nous préciserons ensuite quels sont les principaux agents qui sont prêts «à jouer le jeu» (Bourdieu) dans un tel champ et ont les dispositions et les ressources pour le faire. En privilégiant un point de vue informé d'abord par les pratiques des familles et leur place dans la dynamique sociale, nous examinerons les intérêts de ces agents, leurs positions les uns par rapport aux autres et la manière dont ils se mobilisent.


Notes:

(1) «La place nouvelle faite aux décisions de "l'acteur-famille" marque la sortie de la vision strictement déterministe où la famille était considérée comme un simple reflet ou un jouet des phénomènes socio-économiques lourds, sans influence sur son mode de vie ni sur le monde qui l'entoure.» (PITROU, 1994, p. 54.)


Retour au texte de l'auteure: Renée B.-Dandurand, anthropologue, INRS-culture Dernière mise à jour de cette page le dimanche 21 janvier 2007 16:39
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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