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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Yao Assogba, La sociologie de Raymond Boudon.
Essai de synthèse et applications de l'individualisme méthodologique
. (1999)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Yao Assogba, La sociologie de Raymond Boudon. Essai de synthèse et applications de l'individualisme méthodologique. Québec/Paris, Les Presses de l'Université Laval (P.U.L) et L'Harmattan. 1999, 321 pp. Collection: sociologie contemporaine. Une édition numérique réalisée par mon épouse, Diane Brunet, bénévole, guide de musée à la retraite. [Autorisation de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales accordée par l’auteur le 9 juillet 2012.]

[xiii]

La sociologie de Raymond Boudon.

Essai de synthèse et application
de l’individualisme méthodologique.

Préface

par Guy Rocher

Dans le vaste panorama des sciences sociales et humaines d'aujourd'hui, Raymond Boudon occupe une place bien précise, qu'il a délibérément choisie et qu'il défend avec fermeté et conviction. Dès ses premiers contacts avec la sociologie, il s'est rangé du côté des « scientifiques » plutôt que des « essayistes ». On peut dire de Raymond Boudon qu'il a pris la sociologie au sérieux, c'est-à-dire comme une discipline scientifique qui a, comme telle, ses exigences conceptuelles et méthodologiques. Il s'est ainsi inscrit dans la cohorte de ceux de nos prédécesseurs qui ont renoncé a séduire par les jeux du style littéraire, s'efforçant plutôt de convaincre par la démonstration la plus rigoureuse possible. À cet égard, Raymond Boudon se situe, et se plait à le dire, dans la tradition de Tocqueville, Durkheim, Weber, Parsons.

Inspiré par ces derniers, Raymond Boudon a opté pour une sociologie qui trouve son point de départ épistémologique dans le sujet humain, l'acteur social. Il rejette les explications des phénomènes sociaux à partir d'entités collectives abstraites, qui s'imposeraient aux individus de l'extérieur, que l'on recoure à « l'inconscient collectif » ou à « la classe sociale » ou encore à « la bureaucratie ». Méfiant à l'endroit de ces explications passepartout, Raymond Boudon s'est fait l'interprète de l'autonomie de la personne, une autonomie qui se gère et se négocie sans arrêt au sein de contraintes qui ne sont jamais totalement déterministes. Toute sa méthodologie repose sur la démarche qui consiste à s'insérer dans le point de vue de l'acteur, à adopter une posture d'empathie pour comprendre de l'intérieur ce que pensent les acteurs sociaux et ce qui motive leurs décisions et leurs conduites. On reconnaît ici l'influence manifeste, et d'ailleurs reconnue, de Max Weber, qui traverse toute l'œuvre de Raymond [xiv] Boudon et la situe d'emblée dans ce qu'on peut appeler très largement l'école de la sociologie de l'action.

Là où Raymond Boudon a fait preuve d'une pensée originale et personnelle au sein de cette école, c'est par l'insistance et la persistance qu'il a mises à rechercher la rationalité des acteurs. Dans le grand débat jamais terminé, à la fois philosophique et sociologique, sur le thème de la rationalité, Raymond Boudon a pris fait et cause en faveur de la rationalité. Il faut entendre par là qu'il s'oppose aux explications trop faciles qui recourent aux différentes formes d'irrationalité. Non qu'il nie celle-ci, mais avant de l'invoquer, comme en dernier ressort, Raymond Boudon a bien des fois prouvé que l'explication par la rationalité des acteurs fait bien plus de sens que celle qui invoque leur irrationalité. L'acteur n'est ni aveugle ni incapable ; il sait généralement reconnaître les éléments de son contexte, évaluer les chances et les obstacles et prendre les décisions qui lui paraissent les plus efficaces.

Cette recherche, qui pourrait sembler psychologisante, se trouve être en réalité le fondement d'une authentique sociologie des ensembles sociaux. Construire sur les assises de « l'individualisme méthodologique », qui n'a rien à voir avec l'individualisme moral, idéologique ou normatif, la sociologie qu'a élaborée Raymond Boudon, il l'a lui-même lumineusement résumée dans un paragraphe de son discours de réception à l'Académie des sciences morales et politiques. « Les phénomènes collectifs sont toujours le résultat d'actions individuelles, lesquelles sont inspirées au sujet par des sentiments et des raisons que les sciences sociales ont pour fonction principale de reconstituer, mais jamais par ces forces occultes, si généreusement évoquées,... [qui] auraient la capacité de manipuler les consciences ». Et il ajoute encore : « L'individu anonyme constitue l'atome naturel des sciences sociales. Ils [les acteurs] sont reliés entre eux par... des relations d'interaction et d'interdépendance qui constituent la réalité du tissu social ».

On le comprend, la sociologie de Raymond Boudon ne part pas d'en haut, c'est-à-dire des forces sociales complétées par l'intériorisation, pour expliquer les actions individuelles : elle n'est pas top down. Elle est plutôt bottom up : l'agglomération des actions individuelles engendre des effets collectifs et c'est en [xv] recherchant la rationalité des acteurs que le sociologue découvre le sens des ensembles sociaux et leur apporte l'explication la plus plausible. L'interprétation des « énigmes » sociales, que Raymond Boudon aime poser, par ce qu'il a lui-même appelé « la perspective cognitiviste » constitue l'axe central de l'ensemble de l'œuvre de Raymond Boudon.

Voilà, en quelques mots, comment m'apparaît l'armature intellectuelle fondamentale de la sociologie boudonienne. Et ce qui me frappe tout particulièrement, c'est qu'il y est arrivé par une fréquentation assidue, une lecture et une relecture des grands fondateurs de la sociologie. Raymond Boudon est, de tous les sociologues contemporains, celui qui me paraît connaître le plus à fond les œuvres de nos prédécesseurs, qui ne cesse de s'y référer et de prendre appui sur elles. Ses écrits nous reportent sans arrêt à Montesquieu, Tocqueville, Weber, Simmel, Durkheim, Pareto. Et c'est généralement pour faire un pas de plus, aller un peu plus loin dans la ligne logique de leur pensée.

Il y a ainsi chez Raymond Boudon une fidélité créatrice aux « maîtres anciens », pour reprendre le titre du roman de Thomas Bernhard, qui s'allie à une méfiance continue à l'égard des « idées reçues ». Ce dernier trait a amené Boudon à aller bien souvent à contre-courant des modes de l'heure. Et cela non seulement dans la conception qu'il s'est faite de la sociologie - mettant l'accent sur le sujet bien avant que d'autres ne le redécouvrent - mais aussi et peut-être surtout dans sa critique du scepticisme romantique et relativiste qu'il observe chez la plupart des penseurs contemporains. Dans un chapitre intitulé « L'objectivité des valeurs », contribution à l'ouvrage en hommage à Fernand Dumont, Raymond Boudon écrit : « L'un des traits les plus déconcertants de la pensée contemporaine est la facilité avec laquelle les produits de la pensée humaine sont traités comme des illusions...

« Aujourd'hui, ce ne sont pas seulement les idéologies que l'on enterre au cimetière des illusions, mais la science, l'art et la morale... les notions de vérité et d'objectivité, ainsi que la notion de raison ont été discréditées... De façon générale, les valeurs sont traitées comme des illusions ». À travers une grande partie de son œuvre, Raymond Boudon s'emploie à réhabiliter « le juste et le vrai », non pas d'une manière philosophique mais en [xvi] recourant chaque fois à une argumentation logique et scientifique. Cette mission qu'il s'est donnée ne facilite pas toujours la lecture de Boudon. Son écriture est pourtant limpide, loin des contorsions stylistiques aujourd'hui à la mode dans les sciences sociales de langue française. Mais Boudon nous impose de le suivre dans l'argumentation rigoureuse qu'il expose. Cela explique que certains disciples de Raymond Boudon, comme c'est le cas de Yao Assogba, aient voulu présenter dans leurs termes la pensée du maître, dans l'espoir sans doute de la rendre accessible à un plus large lectorat.

Je comprends cette entreprise, l'ayant moi aussi pratiquée lorsque j'ai voulu mieux faire connaître la sociologie de Talcott Parsons. C'était à l'époque où on ne citait en français Talcott Parsons qu'à travers l'interprétation critique, que je trouvais passablement injuste, de C. Wright Mills, dont le style était plus « essayiste » que la prose laborieuse de Parsons. Ce genre de « traduction » au sens large, ou d'exégèse, que nous offre ici Yao Assogba est loin d'être aussi simple qu'il y paraît, surtout lorsque le maître est vivant et nous regarde écrire par-dessus l'épaule. La pensée du maître évolue : c'était le cas de Parsons, c'est celui de Boudon. Prenant acte de cet impératif, Yao Assogba a voulu en quelque sorte participer à l'évolution de l'œuvre du maître en appliquant, à son exemple, la théorie boudonienne à diverses situations empiriques.

Ce que le maître et l'exégète peuvent en définitive espérer de cet exposé de la pensée de l'un par l'autre, c'est que le lecteur soit vite tenté d'aller lire les écrits du maître lui-même ou d'y retourner. Ce faisant, le lecteur sera souvent étonné de constater que le maître était finalement plus clair que l'exégète, comme j'ai pu parfois l'observer !

L'exégète a d'ailleurs entrepris son travail pour mieux comprendre lui-même la pensée du maître, donnant ainsi l'exemple à suivre, qui est de toujours revenir au maître. C'est dans cet esprit que je souhaite à cet ouvrage-ci qu'il serve à faciliter et à favoriser l'accès à la sociologie boudonienne, à la fois bien ancrée dans la tradition sociologique et largement ouverte sur le monde contemporain.

Guy ROCHER



Retour au texte de l'auteur: Yao Assongba, sociologue, Université du Québec en Outaouais Dernière mise à jour de cette page le samedi 27 juin 2015 7:24
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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