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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

La raison démasquée. Sociologie de l’acteur et recherche sociale en Afrique. (2007)
Préface

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Yao Assogba, La raison démasquée. Sociologie de l’acteur et recherche sociale en Afrique. Préface de Célestin Monga. Québec: Les Presses de l’Université Laval, 2007, 106 pp. Une édition numérique réalisée par mon épouse, Diane Brunet, bénévole, guide de musée à la retraite. [Autorisation de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales accordée par l’auteur le 9 juillet 2012.]

[13]

La raison démasquée.
Sociologie de l’acteur et recherche sociale en Afrique.

Préface

UNE ÉTHIQUE DE LA DIFFÉRENCE


par Célestin Monga *


Une nouvelle préface d'un nouvel ouvrage de Yao Assogba ? Tout pourrait être assez simple. Il suffirait de rappeler que ce Togolais doté d'une âme de frondeur serein, professeur de sociologie à l'Université du Québec en Outaouais, est un des intellectuels africains les plus soupçonneux à l'égard des savoirs totalitaires, et un des critiques les plus consistants de la prétention puérile d'une certaine épistémologie à déchiffrer le monde à partir d'une perspective monolithique. Et que ses faux airs d'enseignant débonnaire menant une vie de semi-reclus dans la région ouest du Québec, cachent en réalité un féroce esprit frondeur qui ne se lasse pas d'explorer les dimensions infinies des cosmogonies africaines. Il suffirait ensuite au préfacier de renvoyer le lecteur à ses nombreux travaux précédents sur l'archéologie et les usages de la connaissance, et d'esquisser un parallèle avec le thème principal de ce nouveau livre - la question de la rationalité chez autrui.

[14]

Mais il ne pouvait en être ainsi. L'évidence s'en imposa dès les premières pages du manuscrit. Non que j'eusse perçu l'inefficacité du projet initial : une simple introduction à l'ouvrage ne ferait pas justice à l'étendue et à la puissance des thèmes traités. La surprise vint de l'urgence qui transparaît dans les pages de ce livre : celle de libérer le regard sociologique des vestiges obscurs des Lumières, et de la nécessité impérieuse de débusquer les usages irrationnels de la raison en sciences sociales. Du coup, il fallait au préfacier changer son fusil d'épaule, et envisager son rôle avec la solennité que lui attribue Bernard Shaw : tenter d'« expliquer le but secret de l'écriture [1] ».

Car La raison démasquée est une réflexion subtile sur un des thèmes les plus importants et les moins étudiés des sciences sociales. Son ambition est de synthétiser dans un cadre analytique élégant les usages sophistiqués de l'interactionnisme de type wébérien que de nombreux auteurs ont développé au cours des trois dernières décennies et érigé en grille de lecture efficace des sociétés africaines. Partant du désir de rupture épistémologique qui a marqué les générations successives d'intellectuels africains qui souhaitaient se libérer du déterminisme de la recherche africaniste - du fardeau de l'ethnocentrisme, Yao Assogba nous propose un voyage au cœur d'une science ayant son langage, son style, ses objets d'étude, sa méthodologie et ses éléments théoriques propres. C'est donc d'une véritable sociologie du regard qu'il s'agit ici.

On se retrouve ainsi plongé dans l'âme d'un acteur social incompris des déterministes mais pourtant doté d'intentionnalité et se réappropriant fermement l'objet de sa propre histoire. Yao Assogba éclaire les conditions de l'émergence d'une sociologie à l'africaine (qui n'est d'ailleurs pas l'exclusivité d'auteurs africains), et en souligne l'efficacité et la pertinence. Il montre comment le contexte et l'imaginaire de l'acteur social africain - situé dans l'espace et le temps - imposent un questionnement profond des méthodes sociologiques héritées d'Émile Durkheim. Il éclaire également les usages renouvelés et élargis du paradigme wébérien par des chercheurs africains qui ne souffrent pas d'un déficit d'imagination, et montre comment le stock de connaissances des sciences sociales s'enrichit silencieusement.

[15]

L’auteur n'ignore cependant pas les risques et les écueils d'une démarche aussi audacieuse. Mais il évite astucieusement de tomber dans le travers et les impasses conceptuelles du nativisme de ceux qui imaginent l’Afrique comme un tout homogène et bioracial [2] , et de l’« authenticité culturelle africaine » dont continuent de se gargariser les nostalgiques d'un paradis perdu. Il se concentre plutôt sur les dénominateurs communs des sociétés africaines, et leurs implications pour la sociologie de la rationalité. À sa manière et sans le crier sur les toits, il réinvente la distinction que certains sociologues font entre identité « lourde » et identité « légère [3] » : ici, la première désignerait le socle de la promotion d'une autonomie de raisonnement à l'africaine, unique, autonomiste et exclusive - cette lecture du continent qui ambitionne de légitimer la rationalité de la différence n'est certainement pas celle de Yao Assogba. La seconde, plus élégante, se référerait à une vision partagée d'intérêts collectifs, à ce je-ne-sais-quoi d'inclusif qui permet aux Africains de tous bords de s'inspirer des blessures et des cicatrices de leur histoire commune pour imaginer et construire un avenir ouvert.

Malgré ces précautions, il est tout de même possible que certains lecteurs pressés de cet opuscule s'interrogent sur l'idée de l'existence d'une rationalité spécifique en Afrique, et se demandent comment l'auteur parvient à éviter les périls philosophiques de la notion floue et instable d'identité collective. Car le seul fait d'énoncer l'hypothèse d'une africanité de la raison peut supposer l'acceptation d'une définition exclusive de l’Africain, et d'une solidarité de groupe ayant peut-être des relents biologiques et raciaux. Ce serait mal comprendre la thèse de l'ouvrage. D'abord, Yao Assogba n'invoque pas l'existence d'une rationalité africaine unique, immobile et immanente, mais plutôt la nécessité d'appréhender une diversité de démarches dynamiques vers la raison. Rationalités « par le bas » et rationalités multiples donc comme postulats essentiels de ceux qui voudraient accéder aux vérités sociologiques infinies de ce continent que l'on a longtemps tenu en laisse d'un prétendu savoir venu « d'en haut » d'un peuple maintenu en dehors de sa propre histoire.

[16]

Yao Assogba évite également les travers du rationalisme identitaire en adoptant une démarche philosophique inspirée de chercheurs aussi divers que Cheikh Anta Diop ou Jean-Marc Ela et rappelant à bien des égards le « nationalisme pragmatique » de Martin R. Delany, militant abolitionniste noir américain du XIXe siècle et fondateur du nationalisme noir [4]. Beaucoup d'auteurs en colère proclament l'existence d'une culture africaine étanche devant servir de fondation aux identités individuelles et collectives, et donc à une manière africaine de raisonner. Yao Assogba ne cède pas à ces sirènes du nativisme et du microculturalisme noir. Bien évidemment, il ne renie ni l'existence de formes distinctes de cultures africaines qui génèrent certaines manières de voir le monde et donc de raisonner dans certaines situations, ni la validité d'une forme particulière de solidarité africaine. Mais sa principale préoccupation est d'analyser les modes de gestion de cet héritage intellectuel, et de montrer la liberté des peuples africains à s'y conformer, à s'en démarquer, ou même à les réinventer librement. Yao Assogba montre que l'on peut rejeter l'idée biologique de race tout en acceptant comme instrument d'analyse philosophique et sociologique l'existence d'approches africaines de la raison. Sa déception est dans l'incapacité des sciences sociales à capter les nuances de ce jeu subtil.

Traditionnellement, les sociologues définissent le rationalisme comme étant l'antithèse mise en avant par Max Weber au modèle empirique des sciences naturelles. Les philosophes vont en général un peu plus loin considérant comme rationnelle toute théorie de la connaissance qui s'émancipe du corset à leurs yeux trop étroit de la foi ou de la religion. Les postmodernes se sont même acharnés à ne voir dans le rationalisme qu'un sous-produit des Lumières - même si Jürgen Habermas s'est empressé de noter qu'un tel argument est lui-même trop rationnel et donc, par définition, inopérant [5].

Dans La raison démasquée, Yao Assogba ne se perd pas dans ces chapelles ésotériques. Il ne s'encombre pas non plus de concepts semi-philosophiques artificiels pour présenter sa vision subversive de la [17] nature et des limites des savoirs humains. Il réhabilite le rationalisme en lui inculquant de la modestie, et réconcilie ses méthodes de travail (schémas conceptuels rigoureux, raisonnements théoriques, postulats clairs) avec celles de l'empirisme (enquêtes de terrain, collection de faits et d'observations pour tester et valider toute assertion). On découvre ainsi, parfois avec stupeur, qu'un rationalisme solide et tranquille se dissimule aussi bien derrière « des choses que l'on n'énonce pas forcément de manière explicite » que derrière « des menus faits banals ou insignifiants ». On apprend aussi que les émotions sont rationnelles, tout comme la foi ou la religion. Comme quoi le cœur  a lui aussi ses raisons que le rationalisme devrait prendre en compte pour s'enrichir, se fortifier et se légitimer.

Une autre contribution importante de cet opuscule est la réhabilitation d'un culturalisme sensible, sophistiqué et intelligent dans les sciences sociales. L'historiographie africaniste souffre énormément des méfaits symétriques du culturalisme intégriste des sociologues et anthropologues traditionnels, et de l'anticulturalisme primaire des économistes affublés de myopie intellectuelle. Les premiers se sont empressés de tout expliquer en Afrique par ce qu'ils croient être des facteurs « culturels » transcendants, immuables et définitifs. À leurs yeux, les Africains seraient prisonniers de leurs cosmogonies carrées et rigides contre lesquelles aucune stratégie politique ou économique ne saurait venir à bout. Les Africains seraient ainsi eux-mêmes artisans et tisserands d'une métaphysique de la souffrance et de la douleur que la recherche en sciences sociales devrait se contenter de mettre en lumière et de commenter - la permanence du destin, en quelque sorte. Quant aux seconds, ils se sont enfermés dans une bulle pour concevoir le monde africain comme un simple ensemble de variables socioéconomiques auxquelles il suffirait d'affecter des paramètres et des coefficients pour le « rationaliser » et le « sortir de la pauvreté » matérielle et spirituelle.

Avec La raison démasquée, Yao Assogba nous délivre de ce face-à-face simpliste opposant un pessimisme qui frise le racisme et un optimisme qui infantilise les Africains. En décortiquant les mécanismes et les modes d'énonciation de la rationalité dans le contexte africain, il nous propose une lecture non conventionnelle du culturalisme. Il fait exploser la dichotomie primitive entre culturalisme intégriste et économisme réducteur. Et il nous permet, indirectement, de comprendre pourquoi le culturalisme intégriste a souvent été sinon impopulaire, du moins politiquement incorrect : d'abord, sa logique conduit à blâmer [18] les victimes. Car nous disait-on, si l’Africain est un être rationnel, il est fatalement responsable de ses actes et de sa médiocre situation ; en tant que sujet faisant souverainement usage de sa raison, il n'est donc pas à plaindre. Bref, il a la culture qu'il mérite. Fin du débat...

Yao Assogba montre dans cet ouvrage qu'un tel argument est inefficace : on peut accorder de l'importance aux facteurs culturels sur lesquels s'élabore la raison individuelle et collective, tout en reconnaissant la validité de facteurs socioéconomiques et environnementaux. Il n'est pas obligatoire que le déterminisme culturaliste des uns et le déterminisme socioéconomique des autres enferment la pensée en Afrique dans un étau rigide. L’un et l'autre ne devraient plus apparaître comme des malédictions insolubles dans l'épistémologie des sciences sociales. Car l'acteur social africain conserve sa souveraineté. Ce d'autant que les patrimoines culturels auxquels il se réfère pour penser et agir ne sont ni monolithiques ni exclusifs : ils reflètent une histoire plurielle et une identité constamment mutante [6].

Certes, l'idée que certaines formes de raisonnements ancrés dans des moules culturels subtils échappent aux schémas d'analyse du rationalisme classique n'est pas nouvelle. Mais l'apport de Yao Assogba dans cet aspect du débat est double : d'abord, il nous offre une grille de lecture théorique transdisciplinaire, que des auteurs africains ont appliquée avec succès aussi bien en sociologie qu'en science politique ou même en économie. Ensuite, il propose une mise en œuvre pratique de cette approche en la testant lors de recherches menées sur le terrain au Sud-Togo. Bref, il ne s'agit pas simplement de jeter quelques concepts théoriques dans le débat : encore faut-il pouvoir les valider auprès de ceux au nom desquels l'on prétend parler. Pas une sinécure...

Ce petit ouvrage roboratif et tonifiant doit se lire comme on écoute un album de Salif Keita ou de Richard Bona - avec un stylo et un bloc-notes à la main. Car il n'invite pas simplement à une expérience hédonique et esthétique. Il est aussi un voyage initiatique, une quête anxieuse. Il pose les jalons d'une pédagogie du doute et de cette nouvelle éthique de la différence auxquelles aspirent les sciences sociales depuis que le postmodernisme a dynamité le mensonge d'une vérité unique et centrale. Le plaisir intellectuel est constant, se manifestant notamment dans la clarté de l'exposition, la simplicité et la précision de la langue, le tranchant du regard et sa pertinence. Mais au-delà de la petite [19] musique de sa magistrale démonstration, Yao Assogba défie insidieusement le lecteur en lui suggérant de remettre en question ses postulats et ses raisonnements.

Nul doute que La raison démasquée s'imposera instantanément comme un classique. Comme Mbemba de Keita ou Tiki de Bona, l'ouvrage séduit en même temps qu'il interpelle et met le lecteur mal à l'aise. Il parvient à divertir l'âme, à instruire tout en taquinant l'esprit. Que pouvions-nous demander de plus ?

[20]



* Célestin Monga est conseiller du premier vice-président de la Banque mondiale et membre du Board of Governors (Sloan Fellows) de la Sloan School of Management du Massachusetts Institute of Technology.

[1] Parlant de son texte Quintessence de l’Ibsenisme consacré au dramaturge norvégien Henrik Ibsen, Shaw affirmait : « Si je répétais [simplement] ce qu'Ibsen a dit, l'œuvre ne vaudrait rien ». D'où son choix, en tant que préfacier et critique, de tenter de rénover l'œuvre qu'il commente et prolonge. Voir Jorge Luis Borges, « Sur les préfaces », dans Nouveaux dialogues avec Osvaldo Ferrari, Paris, Éditions Zoé/Éditions de l’Aube, 1990, p. 136-137.

[2] Sur le nativisme, voir la critique de Kwame Anthony Appiah, In My Fathers'House : Africa in the Philosophy of Culture, New York, Oxford University Press, 1992.

[3] Voir Orlando Patterson, « Being and Blackness », New York Times Magazine, January 8, 2006.

[4] Voir Tommie Shelby, We Who Are Dark : The Philosophical Foundations of Black Solidarity, Cambridge, MA, Harvard University Press, 2005. Voir également les travaux précédents de Y. Assogba, notamment La sociologie est-elle une science ? Entretien avec Raymond Boudon et systématisation de la démarche d'explication en sociologie, et Sortir l’Afrique du gouffre de l'histoire. Le défi éthique du développement et de la renaissance de l’Afrique noire, parus aux Presses de l'Université Laval en 2004.

[5] Voir l'article « Rationalism », dans Gordon Marshall, The Concise Oxford Dictionary of Sociology, New York, Oxford University Press, 1994, p. 436-437.

[6] C. Monga, The Anthropology of Anger : Civil Society and Democratization in Africa, Boulder, CO, Lynne Rienner Publishers, 1996.



Retour au texte de l'auteur: Yao Assongba, sociologue, Université du Québec en Outaouais Dernière mise à jour de cette page le samedi 27 juin 2015 7:22
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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