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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

La raison démasquée. Sociologie de l’acteur et recherche sociale en Afrique. (2007)
Introduction

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Yao Assogba, La raison démasquée. Sociologie de l’acteur et recherche sociale en Afrique. Préface de Célestin Monga. Québec: Les Presses de l’Université Laval, 2007, 106 pp. Une édition numérique réalisée par mon épouse, Diane Brunet, bénévole, guide de musée à la retraite. [Autorisation de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales accordée par l’auteur le 9 juillet 2012.]

[23]

La raison démasquée.
Sociologie de l’acteur et recherche sociale en Afrique.

Introduction

Malgré les conditions institutionnelles difficiles et la quasi-inexistence de politique scientifique, le domaine de la production du savoir en sciences sociales a connu un progrès considérable en Afrique noire au cours des deux décennies 1970-1980 et 1980-1990. Ce progrès est particulièrement remarquable en sociologie avec la constitution d'un courant d'analyse qui a réhabilité l'homo sociologicus en Afrique, en tant qu'acteur social doté d'intentionnalité et agissant comme tel dans un système social donné. Ce courant de pensée de la sociologie africaine a pris son essor à la fin des années 1970 et a commencé à s'imposer au début des années 1980 pour devenir, par la suite, important dans le champ des sciences sociales en Afrique noire francophone.

Pour des raisons historiques que l'on sait, ce courant d'analyse est l'œuvre d'un certain nombre d'africanistes européens et d’Africains appartenant à différentes disciplines des sciences humaines : histoire, philosophie, sociologie, politique, économie, etc. Bien que ceux-ci aient contribué à une œuvre commune, il importe de noter cependant que des éléments de la démarche scientifique distinguent les deux catégories d'auteurs. Dans l'une, il s'agit d'africanistes qui ont pris une distance par rapport à l'ethnocentrisme propre aux sciences humaines occidentales en général, et en particulier aux sciences sociales coloniales et néocoloniales [1]. Dans le second cas, il s'agit d'intellectuels et de [24] chercheurs africains qui ont opéré depuis longtemps une « rupture épistémologique » par rapport à la négritude senghorienne non pas dans son aspect qui en fait un discours de « résistance à l'assimilation » du nègre par le colonisateur blanc, mais plutôt dans l'aspect de la négritude comme une philosophie africaine qui définit l’Africain à partir d'un « quelque recoin mystérieux » de son âme « supposée immuable, telle une vision du monde collective et inconsciente que l'analyse aurait à restituer [2] ». Célestin Monga parle même de « rébellion épistémologique » des producteurs africains d'idées (Monga, 2006).

Mais l'ensemble de ces chercheurs ont alimenté ce nouveau courant par des réflexions épistémologiques, des recherches théoriques et empiriques marquées par une réappropriation des éléments de théorie et de méthodologie des sciences sociales en considérant « l'universalisable » et « le localisable » du processus de recherche scientifique [3]. Se référant à Mannheim (1929), Raymond Boudon (2000a) insiste sur l'importance du soin qu'a pris l'un des pères de la sociologie de la connaissance pour affirmer que la science comporte des propositions universelles et des propositions relationnelles (endogènes), car « le choix des sujets et des problèmes, voire de certains concepts, est souvent d'origine externe, le perfectionnement des méthodes et des théories ainsi que l'évaluation des résultats obéissent à des règles internes » (Boudon, 2000a : 161).

Les protagonistes de ce courant appartiennent aux différentes disciplines des sciences sociales et humaines, mais ils ont fait une œuvre de sociologie dans la mesure où l'orientation générale de leur démarche[25] de recherche scientifique met en jeu l'homo sociologicus africain, doté de rationalité, situé et daté [4]. Les uns et les autres ont développé des réflexions critiques sur le « transfert mécanique » dans les sociétés africaines des concepts, théories, méthodologies et des problématiques de recherche élaborés d'abord et avant tout pour comprendre les réalités sociales de l'Occident, en adoptant une démarche épistémologique « d'endogénéisation » des sciences sociales en Afrique noire. l '« endogénéisation » s'est faite par l'invention de notions et de concepts-clés, d'approches théoriques et d'une méthodologie appropriés au contexte social africain (Ndiaye, 1985). Certains de ces éléments sont clairement définis par leurs auteurs, mais parfois ils sont implicites dans leurs travaux. En outre, les éléments fondamentaux de sociologie qui sont caractéristiques de la nouvelle école de pensée se retrouvent ici et là dans des articles, livres et travaux de recherche.

Malgré l'émergence et la constitution de ce courant de la sociologie africaine contemporaine, avec son langage, son style, ses objets d'étude, sa méthodologie et ses éléments de théorie, certains africanistes se demandent encore si « les sciences sociales africaines ont [...] une âme de philosophe » (Copans, 2000). En effet, sous prétexte que la philosophie constitue le « lieu de gestation des sciences sociales » de tradition française, ignorant à tort ou à raison l'œuvre sociologique des vingt-cinq dernières années des principaux chercheurs et auteurs africains, mais prenant en considération essentiellement les œuvres  (essais) politiques des leaders des mouvements d'indépendance et de libération nationale (Léopold Senghor, Sékou Touré, Amilcar Cabral, Kwame N'Krumah, Patrice Lumumba, Jomo Kenyatta), l'africaniste Jean Copans, après une assez longue élaboration argumentaire, tire les grandes conclusions suivantes à propos des sciences sociales africaines en général et de la sociologie en particulier.

Selon lui, les sciences sociales africaines souffrent de « l'absence de médiation et d'épistémologie philosophiques proprement africaines » (ibid. : 57) ; et leur caractère souvent « techniciste (expertise) » et « idéologique (engagement politique) » n'a pas favorisé le rapport nécessairement dialectique entre sciences sociales et philosophie (africaines) (ibid. : 56). Les sciences sociales africaines, poursuit l'auteur, n'ont pu définir un champ philosophique critique qui leur aurait permis de [26] produire des arguments de recul et de distanciation épistémologique par rapport à leurs « tutrices occidentales ». Tout au plus, les sciences sociales africaines n'ont pu se donner qu'une relative autonomie sur les plans de la rhétorique et de l'idéologie. En un mot, pour Copans « les sociales africaines se trouvent par conséquent dans une position de dérivation au carré, sinon au cube, par rapport à une inspiration philosophique authentiquement africaine » (ibid. : 60).

Sans nous engager dans le courant de pensée que Achille Mbembe (2000) appelle le « réenchantement de la tradition », dont l'ambition est une « interprétation authentiquement africaine » des choses et des phénomènes sociaux à partir d'une « science africaine authentique », nous voudrions simplement présenter la sociologie (la science du social) de la rationalité de l'acteur social qui s'est développée en Afrique noire au cours du dernier quart de siècle. En fait, nous engager dans une polémique au sujet de l'existence ou de l'inexistence d'une « âme de philosophe » de la sociologie africaine, déborderait le cadre de cet ouvrage. Mais il nous a semblé pertinent de relever en introduction la controverse qui a entouré et qui entoure toujours les productions scientifiques en Afrique au sud du Sahara, malgré les rapports réflexif et pratique notoires des penseurs africains aux sciences sociales ; celles-ci étant entendues comme mode de savoir et de comprendre le social [5]. « La démarche scientifique commence dans l'histoire de l'humanité chaque fois que l'homme a cherché à comprendre le réel, à faire des expérimentations pour le transformer. Depuis que la terre a été peuplée d'hommes à partir de l'Est-africain, l'observation, le raisonnement ont amené à un certain nombre de déductions » (Ignasse et Génissel, 1999 : 6).

C'est donc selon un point de vue qui considère la sociologie comme une science des actions (humaines) à l'intérieur des systèmes d'interactions définis par les structures sociales et les agents sociaux eux-mêmes, que nous allons mettre en évidence le courant sociologique de l'acteur intentionnel qui a pris corps en Afrique noire francophone. À notre connaissance, il n'existerait pas à ce jour un ouvrage de sociologie africaine consacré, pour l'essentiel, au courant d'analyse de la rationalité ou de l'intentionnalité de l'homo sociologicus en Afrique noire. Il s'agit, [27] à notre avis, d'un vide qui rend diffuse l'existence d'une sociologie africaine de type compréhensif. La compréhension doit être entendue ici dans son sens wébérien (Assogba, 1999 : 189-225). Cet ouvrage qui entend dépasser l'« éternel débat ethnocentrique » des rapports de l'Afrique aux sciences sociales vise à cerner et à mettre en lumière l'appréhension des réalités sociales de l’Afrique par l'approche compréhensive, en particulier la sociologie de la rationalité de l'acteur (Boudon, 1988a ; Assogba, 1999).

Le présent livre, fort succinct et introductif, comprend quatre chapitres. Le premier chapitre, après avoir donné une brève définition de la sociologie interactionniste wébérienne, présente l'historique des sciences sociales et l'émergence de la sociologie de la rationalité de l'acteur en Afrique. Le deuxième chapitre s'attache à définir cette sociologie dans le contexte africain et, ce faisant, il tente de la sortir du cul-de-sac dans lequel l'a maintenu l'ethnocentrisme occidental en matière de recherche scientifique. Le troisième chapitre présente des exemples d'explication de phénomènes sociaux d'après la sociologie de la rationalité de l'homo africanus. Partant du postulat selon lequel le développement des sciences sociales réside dans les recherches concrètes, nous consacrons le quatrième et dernier chapitre aux relations organiques entre recherche qualitative et théorie de la rationalité de l'acteur dans le contexte africain.

[28]



[1] Par exemple, voir André Guichaoua et Yves Goussault, Sciences sociales et développement, Paris, Armand Colin, 1993. Lire aussi Jean-Pierre Olivier de Sardan, « Sciences sociales africanistes et points de vue de développement », dans Pierre Boiral et al., Paysans, experts et chercheurs en Afrique noire, Paris, CIFACE-Karthala, 1985. Mais pour l'essentiel nous pensons aux travaux des africanistes français, belges, hollandais ou polonais dont Achille Mbembe parle dans l'article où il relate son itinéraire d'intellectuel africain : Jean-François Bayart, Catherine Coquery-Vidrovitch, Bogumil Jewsiewicki, Peter Geschiere (Lire Achille Mbembe, « Écrire l’Afrique à partir d'une faille », dans Politique africaine, no 5, octobre 1993, p. 69-97).

[2] Paulin J. Hountondji, Sur la philosophie africaine : critique de l'ethnophilosophie, Paris, François Maspéro, 1976, p. 12.

[3] À propos de la réappropriation de la démarche scientifique, voir entre autres Yao Assogba, Trajectoires et dynamiques de la sociologie générale d’Afrique noire de langue française, Hull, Les Cahiers du Groupe d'Étude et de Recherche en Intervention Sociale (GÉRIS), série Recherche, no 7, Université du Québec à Hull, 1998 ; Jean-Marc Ela, Restituer l'histoire aux sociétés africaines. Promouvoir les sciences sociales en Afrique noire, Paris, L’Harmattan, 1994, et Achille Mbembe, La naissance du maquis dans le Sud-Cameroun (1920-1960). Histoire des usages de la raison en colonie, Paris, Karthala, 1996.

[4] Il convient de signaler ici la contribution des travaux originaux des chercheurs africains du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA) (CODESRIA, 1998).

[5] Lire l'excellent ouvrage collectif de Robert H. Bates, V. -H. Mudimbe et Jean O'Barr (dir.), Africa and Disciplines. The Contibutions of Research in Africa to the Social Sciences and Humanities, Chicago et Londres, The University of Chicago Press, 1993. Cet ouvrage présente des textes sur la contribution des études africaines aux sciences sociales et humaines.



Retour au texte de l'auteur: Yao Assongba, sociologue, Université du Québec en Outaouais Dernière mise à jour de cette page le samedi 27 juin 2015 7:22
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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