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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Bernard Arcand, “La construction culturelle de la vieillesse.” Un article publié dans la revue Anthropologie et Sociétés, vol. 6 no 3, 1982, pp. 7-23. Québec: Département d'anthropologie, Université Laval.

 Bernard Arcand

Anthropologue, professeur émérite, département d’anthropologie,
Université Laval.
 

La construction culturelle de la vieillesse.”

 

Un article publié dans la revue Anthropologie et Sociétés, vol. 6 no 3, 1982, pp. 7-23. Québec : Département d'anthropologie, Université Laval.

Introduction
 
Vieillir au sein de la société industrielle
Vieillir ailleurs : l'anthropologie sociale de la vieillesse
La leçon cuiva
 
Références

 

Introduction

 

Lorsque la Faculté d'Éducation Permanente de l'Université de Montréal m'invita l'an dernier à prononcer une conférence dans le cadre du cours « L'anthropologie sociale de la vieillesse », je pouvais mal cacher mon ignorance de cette littérature anthropologique relativement nouvelle. N'ayant rien à dire de « la vieillesse », j'ai dû recourir au refuge coutumier de l'ethnographie et parcourir mes notes de terrain pour y retracer l'image la plus complète possible de la situation des personnes âgées chez les Cuiva, population amérindienne des plaines orientales de la Colombie. Je voulais offrir un exemple exotique : le cas d'une société non-occidentale qui viendrait ajouter un élément nouveau à la réflexion de l'anthropologie sociale de la vieillesse. 

Le survol de ce matériel ethnographique menait à conclure que, chez les Cuiva, les gens âgés ne forment pas une catégorie sociale identifiable pouvant être distinguée du reste de la société. Alors que « les enfants », « les femmes », et « les hommes » forment trois catégories sociales distinctes, que les attitudes et les comportements Cuiva reconnaissent clairement, il n'y a pas de regroupement équivalent des membres plus âgés. La société Cuiva ne crée pas d'âge de la vieillesse : une fois sorti de l'enfance, l'individu demeure jusqu'à sa mort confondu à l'ensemble des adultes. 

La société Cuiva appartient à ce type de société indivisée que l'anthropologue a trop longtemps défini négativement : une société sans spécialisation, sans stratification, sans classes sociales, sans policiers et sans politiciens. Dans la même veine, on ajouterait une société sans vieillesse. Mais en réaction à ces définitions négatives, il faut surtout dire que ces « absences », d'un âge de là vieillesse ou d'inégalités économiques ou politiques, ne sont jamais les fruits du hasard et encore moins les signes d'un retard sur une quelconque échelle évolutive. Il paraît évident que l'âge de la vieillesse ne peut nulle part être pris pour acquis. Face à un processus biologique universel, une société peut soit se donner les moyens de créer un âge de la vieillesse et ainsi regrouper ses membres plus âgés, soit nier la particularité de leur vieillissement en se donnant les mécanismes pour éviter que ses membres plus âgés se retrouvent au sein d'un groupe social homogène et distinct. L'une et l'autre solution sont des créations humaines, des constructions culturelles qui ne peuvent qu'être cohérentes avec l'ensemble social auquel elles appartiennent. 

Les Cuiva offrent des exemples de ce qu'une société doit inventer pour assurer l'homogénéité et l'égalité de tous les adultes, sans distinction d'âges. 

Il n'y a pas d'espace social particulier aux vieillards et il n'y a pas non plus d'activités sociales dont ils sont exclus. Les Cuiva ne deviennent jamais trop vieux pour poursuivre la vie nomade, contribuer à la production, participer aux débats, pour épouser, pour consommer des drogues, pour quoi que ce soit. Au contraire, la société veut éviter la brisure et traite ses vieillards comme si leur vieillesse n'existait pas. 

Par exemple, la terminologie de parenté, qui détermine très largement les rapports sociaux et quotidiens, applique le principe de l'équivalence des générations alternantes, ce qui a pour effet de masquer les différences d'âge : une enfant de cinq ans et une vieille de soixante ans peuvent très bien être « soeurs » ou « cousines » et tous les membres du groupe maintiennent un comportement à plusieurs égards identique envers chacune des deux femmes. 

Autre exemple, la théorie Cuiva de la reproduction veut que la vie soit cyclique. L'origine de la société n'est pas le fait d'un héros culturel ou d'un couple mythique, mais l'émergence collective de toute la société qui se reproduit depuis et pour toujours. Les âmes des morts reviennent après peu donner la vie aux nouveaux-nés, ce qui implique que ces morts sont très vite oubliés puisqu'ils n'existent pas dans un quelconque ailleurs, mais bien parmi nous. Ce qui implique aussi qu'il serait inconcevable de croire les vieillards sur le point de se séparer de nous et de quitter la société. 

Dans le contexte d'une économie de chasse et de cueillette qui réussit en une quinzaine d'heures hebdomadaires de travail à assurer quotidiennement un demi-kilo de viande et un demi-kilo de fruits ou de légumes à chaque personne, il n'y a pas lieu de s'inquiéter de ce que les plus âgés participent peu ou pas du tout aux activités de production, ni du fait qu'ils consomment souvent autant que n'importe quel adulte. Il n'y a jamais de véritable retraite des activités de production. Même si, avec le temps, on participe à la cueillette et à la chasse de moins en moins fréquemment, selon ses goûts et selon les besoins du moment, on demeure néanmoins toujours présent à la quête de nourriture : en en parlant, en prodiguant conseil, en félicitant et souvent même en accompagnant les plus jeunes ; et quand vient le moment d'un rituel où la société doit faire un effort maximum pour amasser de la nourriture, tous y participent, même ceux et celles qui ont maintenant peine à se déplacer. 

Les Cuiva semblent réussir à éviter l'isolement des personnes âgées même dans le seul champ d'activités où on leur reconnaît une compétence particulière. Les meilleurs guérisseurs et les meilleurs sorciers sont toujours les femmes et les hommes les plus âgés. Il paraît évident qu'une telle croyance pourrait servir à caractériser l'état de vieillesse et peut-être même faire naître une classe de vieillards puissants. Mais l'essentiel de la stratégie Cuiva consiste à dire aussi que ces pouvoirs de guérison et de sorcellerie ne sont pas acquis à un moment particulier de la vie : ce sont des pouvoirs dont dispose tout individu dès sa naissance, mais qui s'amplifient avec l'âge. Tout adulte aura sans doute à guérir et peut-être à ensorceler et son action deviendra progressivement plus efficace, mais peu à peu et sans rupture. En évitant de lier l'acquisition de ces pouvoirs à une phase particulière de la vie, on évite une brisure qui risquerait de marquer le début de la vieillesse. 

En somme, les personnes âgées ne sont pas identifiables comme sous-groupe particulier au sein de la société cuiva. La position sociale des vieillards n'a rien de vraiment caractéristique qui permettrait de la distinguer de celle de tous les autres adultes et, pour décrire la vieillesse cuiva, il faudrait donc pouvoir comprendre et décrire la totalité de la société : l'ensemble des activités et des comportements sociaux dont les vieillards ne sont jamais exclus et parmi lesquels aucun ne leur est spécifiquement réservé ; l'ensemble des créations culturelles et des discours idéologiques visant le nivellement de toutes les différences et la négation de la vieillesse. 

La préparation de cette conférence pour le cours « L'anthropologie sociale de la vieillesse » me menait donc à l'incapacité de cerner la position des personnes âgées et à la conclusion que j'étais engagé sur une voie inadéquate pour approcher la société cuiva : puisqu'il n'y a pas de véritable vieillesse cuiva, poser la question de la vieillesse impose dès le début de l'enquête un dangereux préjugé ethnocentrique. 

Par contre, l'exemple cuiva, s'il peut paraître quelque peu déroutant pour la gérontologie sociale, a le grand avantage d'offrir un contraste particulièrement fort avec la société industrielle. Il me semblait, intuitivement, que l'inexistence d'une catégorie sociale de la vieillesse chez les Cuiva constitue le modèle inversé du sort réservé aux personnes âgées au sein de notre société. Alors que les Cuiva cherchent à nier la pertinence d'un vieillissement pourtant inscrit dans la nature biologique du vivant, la société industrielle se donne plusieurs moyens d'identifier clairement une catégorie sociale différenciée et de créer un « troisième âge » marqué par un mode de vie unique et une situation sociale qui le distingue très nettement de l'enfance et de l'âge adulte. 

C'est afin d'explorer davantage ce contraste entre deux types de société qu'il m'a paru essentiel de parcourir, même brièvement et en amateur, certains acquis des analyses récentes du vieillissement au sein de la société industrielle. On a déjà tracé des bilans assez exhaustifs de l'état actuel des recherches en gérontologie sociale, ce carrefour relativement nouveau de la sociologie, du service social et de la psychologie sociale, (Keith 1980 ; Marshall 1980) et il n'est nullement question de reprendre ici un tel bilan. Je me limiterai plutôt à vouloir comprendre toute la portée du modèle cuiva.

 

Vieillir au sein de la société industrielle

 

Dès la toute première vue, il devient évident que l'image toujours populaire d'un vieux couple assis paisiblement sur un banc public et nourrissant les pigeons, image qui a servi de page couverture à quelques livres et de séquence reposante à plusieurs émissions télévisées traitant du troisième âge, n'est en fait que l'invention simpliste et inadéquate de communicateurs de masse en quête d'un stéréotype facile de la vieillesse. La gérontologie sociale tient un discours fort différent et avant tout axé sur les difficultés d'adaptation et parfois même les problèmes de survie des personnes âgées. L'image dominante en est une de misère. 

Il faut dire, d'une part, que l'intérêt pour la vieillesse et la naissance de la gérontologie sociale témoignent d'une prise de conscience par la société industrielle d'un de ses problèmes de société : la pauvreté relative et absolue de ses membres retraités. Il semble que le phénomène soit d'abord apparu vers 1800, pour ensuite s'accroître et devenir une véritable tare sociale au début du vingtième siècle. Progressivement, la société industrielle produit de plus en plus d'individus retraités qui sont non seulement inactifs mais économiquement dépendants : en 1910, aux USA, 23% des personnes âgées étaient économiquement dépendantes du reste de la société et cette proportion devient 33% en 1922, 40% en 1930, 50% en 1935 et 66% en 1940 (Clark 1973). Cest à ce moment que naissent les fonds de pension et la gérontologie sociale. 

D'autre part, il n'est pas surprenant que les travailleurs sociaux, mandatés par l'État pour venir en aide aux personnes âgées, évoquent la vieillesse en images souvent brutales et urgentes : images de vieillards rendus dépendants par des problèmes de santé physique ou mentale, par des conditions socio-économiques difficiles sinon intenables, qui se traduisent très concrètement par des problèmes de logement, d'alimentation, d'habillement, de chauffage ; bref, des images de pauvreté (Bélanger 1980). 

En raffinant l'analyse, on a pu constater jusqu'à quel point cette pauvreté pouvait être particulièrement aiguë pour les femmes qui, devenues veuves, ne jouissent souvent d'aucune pension, n'ont souvent jamais reçu de salaire qui leur aurait peut-être permis d'épargner, qui sont par ailleurs mal habituées à défendre leurs droits puisque leurs activités à l'extérieur du foyer se limitaient au cercle social créé par leur mari, et qui en somme se retrouvent maintenant seules et dépourvues (Harel 1980). D'autres chercheurs ont aussi noté, le plus souvent en termes très généraux, que si la vieillesse n'élimine pas la distinction sexuelle, elle se pose tout aussi différemment selon les appartenances de classe et les origines ethniques ; il est évidemment plus facile de vieillir riche que victime de discrimination raciale (voir en particulier Guillemard 1977a et ses ouvrages antérieurs). 

Par contre, même si chacun de ces aspects demeure déterminant pour tout individu, aucun auteur ne va jusqu'à prétendre que la vieillesse puisse se réduire aux différences de sexe, de classe ou d'appartenance ethnique. Au contraire, la gérontologie sociale existe précisément parce que l'on croit que les personnes âgées dans notre société partagent certaines caractéristiques au-delà de toutes ces distinctions qui les séparent. Parmi ces caractéristiques communes, il y a surtout l'oppression d'une idéologie dominante qui impose sa vision de la vieillesse et le choc d'un recyclage occupationnel radical, lui aussi trop souvent imposé par d'autres. Et tous les auteurs s'accordent sur l'importance du fait que notre société définit comme début de la vieillesse le moment de la retraite, l'instant crucial du passage entre deux âges. 

L'idéologie oppressive, c'est, d'une part, la non-préparation à la retraite, ce que Guillemard (1977a) nomme « l'absence de socialisation à la vie de retraite », la retraite advenant comme une surprise, sans habitude préalable, et étant surtout abordée en toute solitude, loin de ceux et celles avec qui, hier encore, on gagnait sa vie. C'est, pour la première fois, avoir du temps et pas de loisirs. D'autre part, l'oppression, c'est aussi une idéologie dominante qui valorise la jeunesse et qui déclare que les vieux sont moins « virils » et les vieilles moins « belles ». L'idéologie oppressive, c'est enfin de devoir vivre dans une société qui imagine que la plupart des vieillards sont malades, pauvres, immobiles, inutiles, seuls et tristes (Guillemard 1977b). 

Pourtant, au-delà de l'importance accordée à ce volet idéologique, les gérontologues semblent insister davantage sur le choc de la retraite proprement dite : le retrait d'une activité qui était sienne depuis des années et qui souvent même a été l'occupation principale de toute une vie. Pour la première fois peut-être, à cause de son âge, et non à la suite d'une mauvaise performance ou d'un congédiement, l'individu perd son emploi. Connaissant la valorisation extrême du travail productif qui anime notre société, il n'est pas surprenant d'entendre dire que le travailleur retraité perd du même coup sa principale, source de valorisation sociale et commence à se croire inutile :

 

Le passage de la vie active à la retraite constitue une rupture sans précédent. La retraite ne se réduit pas à la simple perte du rôle de travailleur, à une coupure avec le monde de la production. Dans une société où le travail est au centre du champ social de chaque individu, c'est tout le statut social et l'ensemble des fonctions sociales des sujets qui sont profondément bouleversés.
 
Guillemard 1977a : 24
 
... celui qui ne travaille pas se sent rejeté, banni des structures de la solidarité organique, de l'inter-dépendance fonctionnelle sur laquelle reposent les sociétés industrielles. Il n'a pas d'identité sociale et est considéré par ceux qui travaillent comme une sorte de citoyen de deuxième ordre.
 
Coenen-Huther 1978 : 228-229

 

Ce sentiment de déroute et d'inutilité est amplifié par l'évolution généralement très rapide du secteur de la production. La société industrielle, le milieu urbain et l'usine de haute production, non seulement augmentent chaque jour leur capacité à produire, mais connaissent un rythme d'innovation et de changement si rapide qu'il rend désuets les techniques et les savoirs qui, hier encore, étaient les plus efficaces. Même en se tenant à jour jusqu'à la fin, le travailleur, dès sa retraite, devient rapidement lui-même désuet et inutile : non seulement il ne lui est plus permis de travailler, mais il ne sait plus rien de pertinent par rapport au travail. 

Il n'est donc pas exagéré que la plupart des auteurs insistent beaucoup sur l'importance du travail et sur les effets d'en être soudainement coupé et que certains chercheurs mènent des enquêtes de type médical pour démontrer que les gens à qui on ne permet plus de jouer un rôle dans la vie économique ou sociale de leur communauté sont des gens qui, physiquement, dépérissent rapidement (Leaf 1973). 

Par ailleurs, puisque la gérontologie sociale se donne souvent pour tâche d'élaborer des programmes d'intervention sociale, plusieurs auteurs dépassent cette analyse et proposent les solutions qui en découlent. Mises à part quelques recommandations visant à éduquer le public en général et à lutter contre les préjugés sociaux envers la vieillesse, les interventions suggérées sont adressées directement et exclusivement aux personnes âgées. Au premier rang vient l'action immédiate et urgente des travailleurs sociaux : aide à l'hébergement, à la santé, au revenu et à la création d'un milieu social plus humain. D'autres suggèrent des programmes de préparation à la retraite : apprendre à redéfinir son espace, tant physique que social, développer de nouvelles sources de satisfaction, de nouveaux critères d'autoévaluation, de nouvelles valeurs et de nouveaux buts dans la vie (Clark 1973 ; Guillemard 1977a). Plusieurs, après avoir conclu que la cessation du travail au moment de la retraite était au centre du problème, proposent une solution précisément sur ce point : soit abolir la retraite obligatoire (Coenen-Huther 1978), soit créer de nouveaux intérêts, de nouvelles activités qui permettront aux personnes âgées de se relier au travail ; Cimon (1980) suggère de valoriser le travail à temps partiel, moins exigeant, et d'encourager le bénévolat et le travail communautaire ; Boyd (1973), dans un ouvrage parfois étonnant, parle d'emplois non-compétitifs mais tout de même valorisants pour les personnes âgées et donne pour exemple le travail de réceptionniste dans un motel durant les heures de jour ; Sine (1978) recherche des solutions adaptées aux pays dits « en voie de développement » et propose de maintenir le plus possible les fonctions éducatives et rituelles traditionnelles des vieillards. Bref, on veut encourager le travail des personnes âgées afin d'assurer leur utilité et leur importance au sein de la collectivité et ainsi maintenir leur intégration à l'ensemble social. 

Cette conclusion n'est toutefois pas unanime. Depuis déjà longtemps, d'autres prétendent, au contraire, que le vieillissement est un processus inexorable de désengagement et que la retraite n'est pour la société qu'une façon de marquer une étape vers la perte inévitable d'un de ses membres (Cumming & Henry 1961). Il y a aussi les travaux de Adams et Lefebvre (1980), démontrant que le travail n'est pas nécessaire à la santé et qu'il ne peut être profitable aux personnes âgées que si ces personnes sont déjà en bonne santé et détiennent un emploi qui n'est ni dangereux, ni fastidieux. Il y a surtout la thèse de Rosow (1974) qui inverse radicalement la perspective des auteurs précédents. Abandonnant tout espoir de modifier la situation actuelle en accordant de nouvelles responsabilités sociales aux personnes âgées, Rosow propose de créer plutôt une collectivité autonome et isolée du reste de la société, de ses valeurs et de ses normes anti-vieillesse, et où l'individu trouverait appui, cohésion sociale et harmonie. Donc, après avoir constaté, comme tous les observateurs, la rupture qui se crée au moment de la retraite, Rosow refuse de chercher à l'amoindrir et propose, au contraire, de diminuer les besoins d'intégration des personnes âgées en améliorant leurs conditions de vie tout en accentuant leur isolement d'une société antagoniste. 

Ce rapide survol, très bref et partiel, n'épuise évidemment pas la profondeur ni le dynamisme du champ de la gérontologie sociale. Mon but est de relier ces travaux à l'ethnographie Cuiva et je retiens surtout, d'une part, l'accord de tous les analystes sur la brisure radicale qu'entraîne la retraite du marché du travail et, d'autre part, que les solutions proposées visent essentiellement à modifier la situation des personnes âgées, soit dans le sens d'une meilleure intégration sociale, soit au contraire de leur meilleur isolement. J'y reviendrai à la suite de deux brefs commentaires. 

Une étude de Hendriks et Hendriks (1977) soulève une importante question de méthode. Alors que tous semblent en accord pour décrire les peines et les misères des personnes âgées, le sondage d'opinion mené par Hendriks et Hendriks démontre, au contraire, que les retraités eux-mêmes ne se croient pas en difficulté, disent ne pas avoir de problèmes de santé ou d'argent, ne se sentent pas inutiles et n'ont nullement envie de travailler. La contradiction est flagrante, mais il ne saurait être question de prétendre ici pouvoir la résoudre. Il paraît toutefois opportun de souhaiter que les observateurs précisent beaucoup mieux les dimensions et les limites des populations étudiées : on affirme trop souvent que les vieillards font face à tel ou tel problème social grave, sans jamais préciser si c'est là le sort généralement réservé à la vieillesse ou celui d'un n% des personnes âgées, qui correspond peut-être à la situation du n% des adultes et n% des enfants qui dans notre société vivent en perpétuel état de pauvreté. 

On ne peut douter de la situation difficile de plusieurs vieillards, mais il n'est pas certain qu'il faille, par ailleurs, généraliser cette vision misérabiliste à l'ensemble de la vieillesse, oubliant qu'une proportion très importante des travaux en gérontologie sociale provient de chercheurs et d'intervenants dont le champ d'étude est précisément la misère. 

Mon second commentaire se veut avant tout une modeste incitation à la recherche. Il m'a semblé que la littérature négligeait totalement un aspect de la retraite qui pourtant risque d'être significatif. Pour une majorité d'individus dans notre société, le jour de la retraite marque un premier instant vécu sans soumission à une autorité immédiate et directrice : après avoir passé six ans à obéir à ses parents, quelques années dans la structure hiérarchique de l'école et le reste de sa vie à satisfaire un patron, un chef de service ou un directeur général, au jour de sa retraite l'individu se retrouve pour la première fois sans ordres. Il n'est pas impensable qu'ayant vécu 65 ans de servitude, ce changement brutal de condition soit quelque peu déroutant et que des retraités s'imposent toute une série de contraintes plutôt arbitraires (l'importance accordée aux petites tâches, les horaires précis, etc.) et ainsi s'astreignent à un quotidien ordonné et régularisé. En somme, la création d'une auto-servitude volontaire. L'hypothèse mériterait d'être poursuivie, ne serait-ce que pour mieux la rejeter et se rendre ainsi populaire en confirmant nos idéaux démocratiques de liberté. 

En conclusion, contrairement à l'ethnographie cuiva, la gérontologie sociale n'a aucune difficulté à cerner son objet d'étude. La vieillesse existe au sein de la société industrielle et les observateurs cherchent surtout à en compléter la description et, de par leur formation et leur intérêt pour l'intervention sociale, à y dénoncer les misères et les injustices. Peut-être parce que son objet d'étude est si facilement identifiable, les paramètres de l'observation coïncident largement avec ceux de cette réalité sociale qu'est la vieillesse et les solutions apportées concernent avant tout les personnes âgées. 

La démarche est ethno-centrique : le fait d'Occidentaux réfléchissant sur leur propre société. On pourrait dire que c'est une ethno-gérontologie, comme on dit ethno-botanique, ethno-médecine ou ethno-science. Une véritable anthropologie sociale de la vieillesse élargirait cette perspective en nourrissant cette réflexion d'exemples d'autres sociétés. Mais il semble que nous en sommes encore assez loin et que l'anthropologie sociale de la vieillesse n'a surtout réussi qu'à exporter ailleurs les prémisses de l'ethno-gérontologie occidentale. 

 

Vieillir ailleurs :
l'anthropologie sociale de la vieillesse

 

Quelques remarques préliminaires s'imposent. Il faut dire tout de suite que l'anthropologie ne s'intéresse que depuis peu à l'analyse comparative du vieillissement. À ce jour, ses meilleures contributions demeurent les descriptions isolées de la situation des personnes âgées dans quelques sociétés particulières, tandis que les rares essais comparatifs ont été malheureusement fondés sur une information ethnographique souvent déficiente et généralement peu fiable. Il faut dire aussi qu'on ne peut comprendre l'anthropologie actuelle de la vieillesse sans connaître les travaux de ceux qui ont étudié le vieillissement au sein de la société industrielle et comprendre ainsi le biais ethnocentrique par lequel nous avons approché les sociétés non-occidentales. 

L'ignorance mène parfois aux généralisations abusives. Rien n'est plus insignifiant et inutile que les affirmations voulant que dans « les sociétés primitives », les personnes âgées soient généralement bien ou mai traitées. C'est là le genre de généralisations simplistes qui ne feront jamais avancer la recherche et que l'on rencontre encore trop souvent. On ne dira jamais assez que « la société primitive » est une abstraction issue de la mythologie occidentale. Ceux qui en douteraient devraient garder à l'esprit l'exemple cité par Myerhoff (1978 : 156) : les Yahgan de la Terre de Feu, vivant dans un milieu naturel particulièrement rude et dont la technologie représente un extrême de simplicité, traitent leurs vieillards avec respect et vont même jusqu'à les porter sur leur dos lors des migrations, tandis que leurs voisins, les Ona, préfèrent les abandonner à une mort certaine. Ces deux populations habitent un même milieu naturel, se sont donné des technologies et des systèmes économiques identiques, des formes d'organisation socio-politiques comparables, et pourtant traitent les personnes âgées de façon radicalement différente. La « société primitive » est donc contradictoire et il ne peut y avoir de généralisation simpliste sur le vieillissement dans la société humaine. 

Dernière remarque préliminaire, il est nécessaire de redire que la fiabilité de l'ethnographie demeure la pierre angulaire de toute anthropologie. Or, nos standards ethnographiques ont été considérablement haussés au cours des vingt dernières années, ce qui nous oblige à une certaine prudence devant toute analyse fondée sur l'ethnographie ancienne. L'œuvre de Simmons (1945, 1960), par exemple, lui vaudra toujours d'avoir été le pionnier de l'anthropologie sociale de la vieillesse, mais l'ensemble de sa thèse repose sur le recueil ethnographique des Human Relations Area Files, dont on sait aujourd'hui tout le caractère inégal et partiel. Pour trouver un exemple des progrès accomplis, il 'suffirait de comparer tout ce qui s'est dit sur l'abandon des vieillards par les Inuit, un exemple facile et toujours populaire en gérontologie sociale, avec la description moderne qu'en donne Guemple (1980). Alors que traditionnellement les Inuit étaient cités en exemple du mauvais traitement réservé aux vieillards dans certaines sociétés primitives, Guemple montre comment ces abandons ne résument en rien la situation des personnes âgées dans la société Inuit, comment ces abandons ne peuvent être compris hors du contexte de la cosmologie et de la philosophie Inuit, comment ils renvoient davantage à la conception Inuit de la mort qu'à leur conception de la vieillesse, et surtout comment ces abandons ne peuvent être simplement résumés au comportement meurtrier que notre société y comprend. Le travail de Guemple est un exemple de la qualité d'information qu'il nous faudra atteindre, et dont nous sommes souvent très loin, avant de se permettre d'avancer quoi que ce soit au sujet des sociétés autres. 

À la suite de ces mises en garde, l'anthropologie sociale de la vieillesse apparaît surtout comme un champ de recherche à venir. Si son histoire est brève, cette anthropologie possède néanmoins déjà une tradition qui l'a entraînée dans certaines voies qu'il nous faut maintenant évaluer, car il n'est pas certain qu'elles soient les meilleures. 

Les travaux de Simmons (1945) et de Cowgill et Holmes (1972) semblent avoir profondément marqué l'anthropologie sociale de la vieillesse. Ils sont à l'origine d'une constatation très générale, aujourd'hui admise par la plupart des chercheurs : globalement, la situation des personnes âgées au sein de la société industrielle est plus difficile, sinon pire, que dans l'ensemble des autres sociétés humaines. C'est un des résultats, toujours très prudents, de l'examen par Simmons de la situation des personnes âgées dans 71 sociétés diverses ; n'ayant constaté qu'un seul cas de relation négative aux personnes âgées, il conclut que leur situation est en général fort bonne dans les sociétés dites primitives. 

L'étude comparative de Cowgill et Holmes procède tout autrement mais vient appuyer la même conclusion. Après avoir mené à des conclusions si générales et si prudentes qu'elles approchent la platitude (par exemple, on retrouve parmi leurs « universaux » le fait que toutes les sociétés valorisent la vie et qu'on retrouve partout des gens âgés), le survol de Cowgill et Holmes démontre que la situation des personnes âgées se détériore progressivement avec la « moderni­sation » et que leur statut au sein de la société industrielle est sinon inférieur, du moins plus ambigu. 

En acceptant cette conclusion, les chercheurs se sont imposé d'expliquer cette différence entre les sociétés non-occidentales et la nôtre. Ils ont alors entrepris l'inventaire des caractéristiques de la position sociale des personnes âgées dans ces sociétés autres dans l'espoir d'y trouver ce qui concrètement fonde cette différence. 

Un bon exemple de cette démarche nous est fourni par le chapitre « Les données de l'ethnologie », du livre de Simone de Beauvoir, La vieillesse (1970). Disons d'abord que c'est aussi là un exemple d'utilisation des données ethnographiques puisées au recueil des Human Relations Area Files, ce qui, nous l'avons dit, ne va pas sans problème; par exemple, l'auteur dira que la sédentarité assure la sécurité économique nécessaire au traitement favorable des personnes âgées, ce qui n'est rien de plus concluant que le reflet du mythe ethnographique désuet de la misère des nomades chasseurs-collecteurs. Par contre, lorsqu'elle en vient à l'essentiel, de Beauvoir remarque une corrélation forte entre la situation des vieillards et le respect que la société leur porte ; alors que chez nous les vieillards sont souvent objets de compassion sinon de ridicule, ils sont ailleurs respectés, écoutés et même vénérés. Si cela résume la différence, la question principale s'en trouve reformulée : comment expliquer que les personnes âgées soient ailleurs mieux respectées  ? 

Cette question entraîne immédiatement les chercheurs à vouloir faire la preuve de l'importance et de l'utilité sociale des vieillards. À ce moment apparaît tout l'ethnocentrisme de la démarche. Convaincu que le problème des personnes âgées au sein de la société industrielle vient de ce qu'elles deviennent inutiles et donc négligées, on prend pour acquis logique que si ailleurs elles n'ont pas ce problème, c'est qu'elles doivent y être socialement utiles, donc respectées. Puisqu'on croit savoir que dans la société industrielle, la situation difficile des membres du troisième âge est le résultat de leur coupure du monde du travail, donc de leur non-pertinence et de leur inutilité, il paraît normal de chercher ailleurs comment d'autres sociétés évitent cette rupture et préservent l'utilité de tous. On se lance donc à la recherche de ce à quoi peuvent servir les vieillards, à la recherche des modes d'emploi des personnes âgées à travers le monde. 

Coenen-Huther nous dit que, chez les nomades, les vieillards « ... accomplissent diverses besognes à la portée de leurs forces... », tandis que chez les agriculteurs, le travail devient moins difficile et leur laisse donc une place encore plus grande (1978 : 226-227). Simmons nous apprend que presque partout les personnes âgées se rendent utiles en travaillant à la mesure de leurs capacités et il dresse même une liste de leurs multiples travaux (qui vont du rôle de sage-femme à celui d'arbitre lors des jeux et même jusqu'à celui de servir d'épouvantail dans les jardins Inca). Leur utilité n'est pas limitée à une contribution aux activités économiques. Simmons dit clairement que les personnes âgées sont davantage respectées pour leur savoir que pour leur travail. De Beauvoir insiste beaucoup sur le contrôle de la religion et de la magie par les plus âgés. Cowgill et Holmes résument le cheminement d'un individu au sein de ces sociétés en disant qu'il passera du rôle de chasseur, de guerrier ou d'agriculteur au rôle plus important et plus valorisé de leader politique ou moral ; ce qui fait de la vieillesse une promotion. 

L'anthropologie pourrait multiplier ce genre d'exemples en ratissant encore mieux la littérature ethnographique ou en entreprenant de nouvelles enquêtes de terrain. On découvrirait sans doute plusieurs nouveaux cas de personnes âgées participant directement par leur travail aux activités économiques de leur société. Faute de quoi, face aux cas de vieillards plus inactifs, si on voulait maintenir la démarche des auteurs que nous avons cités, il faudrait rechercher ailleurs des compensations pour cette absence de travail. Le plus souvent, ces compensations se résumeront à une forme quelconque de pouvoir : soit que les vieillards détiennent un pouvoir économique, de par un droit de propriété ou un contrôle des moyens de production, soit qu'ils jouissent d'un pouvoir politique, religieux, ou autre. La détention de ce pouvoir, peu importe sa nature exacte et particulière, nous semblera la clef du maintien, par les membres les plus âgés du groupe, de leur importance au sein de la communauté. L'avantage d'être puissant, de détenir un pouvoir sur les autres, élimine largement le risque de se retrouver isolé, inutile et socialement insignifiant. 

L'anthropologie pourrait ainsi multiplier les détails des rôles multiples attribués aux personnes âgées dans diverses sociétés et prétendre expliquer par là pourquoi on leur accorde parfois importance et respect. Ceci ne se fera toutefois pas sans difficultés lorsqu'il faudra rendre compte des sociétés comme celles des Yahgan, des Inuit ou des Cuiva, où les vieillards ne sont ni actifs ni particulièrement puissants et où pourtant ils demeurent des membres entiers et respectés de la communauté. Les plus malhonnêtes pourraient alors être portés à exagérer le pouvoir social de celui ou celle qui peut guérir, raconter une histoire ou consoler un enfant, et ils réussiront sans doute à fléchir l'ethnographie jusqu'à la rendre conforme à leur modèle. 

Tout ce qu'il faut espérer d'une telle démarche se limite à une meilleure description des conditions de vie des personnes âgées dans un nombre relativement élevé de sociétés humaines. L'entreprise nous mène vers une meilleure connaissance des diverses formes de vieillesse, que certains voudront ensuite comparer terme à terme aux multiples aspects de la vieillesse au sein de notre société. Et c'est là tout ce que semble aujourd'hui promettre l'anthropologie sociale du vieillissement. La question originale aura été légèrement déplacée, mais demeurera entière : si le traitement favorable des personnes âgées est le reflet de leur importance, issue de leur pouvoir sur l'ensemble de la société, d'où leur vient ce pouvoir  ? Et que faire des cas, peut-être nombreux, où ce traitement favorable ne correspond ni à un rôle social important ni à un pouvoir particulier  ? 

 

La leçon cuiva

 

On ne pourra répondre à cette question sans d'abord prendre conscience que le problème a été, dès le début, mal posé. La gérontologie sociale s'est donné la vieillesse comme objet d'étude et elle a voulu décrire cet objet en isolation, pour ensuite examiner ses liens avec le reste de la société. Il aurait probablement été plus fertile d'adopter dès le début la démarche de l'anthropologie structurale et refuser de concevoir en vase clos un élément unique, une partie isolée de ce qui est de toute évidence une structure plus vaste. La vieillesse est une section de vie qui n'a de sens qu'en relation avec tout ce qui la précède. Le « troisième âge » prend son sens dans sa relation aux deux autres âges de la vie, et la définition, le rôle et le traitement réservés à la vieillesse doivent nécessairement être cohérents avec ce qu'une société définit comme l'enfance et l'âge adulte. 

Dans une société qui oblige l'individu à consacrer le premier tiers de sa vie à se préparer au marché du travail et le second tiers à travailler, il n'est pas surprenant que l'exclusion brutale de ce marché au moment de la retraite soit pour le moins déroutante. Notre société dit assez clairement que l'individu sera dans la vie ce qu'il fera dans la vie et que son statut social dépendra de son salaire. Dans un tel contexte, exiger des personnes âgées qu'elles se consacrent aux loisirs, c'est presque leur demander d'aller vivre sur la lune. 

Il faudrait examiner de plus près ce rôle du travail dans notre société, rôle dont l'importance semble faire l'unanimité parmi les gérontologues. Nous savons déjà qu'il serait faux de croire que les vieillards demeurent inactifs. Le problème, comme le disent très bien Cowgill et Holmes (1972), vient de ce que leurs travaux de jardinage, de broderie, de garde d'enfants, et autres sont à peine visibles à l'extérieur de la famille et ne jouissent d'aucun prestige au sein de la société. Alors que la plupart des auteurs suggèrent de confier aux personnes âgées des tâches plus prestigieuses et donc plus valorisantes, la solution serait inverse, si on croit en la leçon des Cuiva. 

C'est peut-être cette notion de travail, la définition qu'en donne une société, qui marque le plus fortement le contraste entre notre société et un grand nombre de sociétés non-occidentales. L'industrialisation et la naissance du capitalisme industriel ont réussi, surtout au cours du XIXe siècle, une innovation tout à fait remarquable et probablement unique dans l'histoire de l'humanité : l'autonomisation presque parfaite de l'économie. On réussit à transformer l'être humain en seul véritable homo economicus, un être dont la capacité de travail peut être isolée et vendue au marché. Cette capacité de travail, qui demeure pourtant une dimension bien partielle de tout être humain, devient non seulement identifiable comme telle, mais aussi la plus importante et la plus significative partie de son être, tant pour l'individu que pour la société. 

D'autres sociétés n'ont jamais accordé à l'économie cette exclusivité écrasante et ce pouvoir déterminant. L'individu n'y est jamais réduit à sa simple force de travail ; le chasseur cuiva n'est jamais seulement ni avant tout un chasseur et ses activités de chasse dépendent tout autant de ses obligations maritales, de ses préférences esthétiques, de ses appétits sexuels et de tout ce qui lui passe par la tête, que d'un besoin collectif de nourriture. Ces sociétés maintiennent qu'il y a autres choses dans la vie que le travail et la productivité et que ces autres choses sont en nous de la naissance jusqu'à la mort. 

Il semble que c'est à cette même conclusion qu'arrivaient Cowgill et Holmes (1972) quand ils expliquent par le « collectivisme » le fait qu'en Israël et en URSS, deux sociétés pourtant orientées autant que les USA vers la productivité et la croissance industrielle, les personnes âgées vivent leur retraite moins négativement qu'aux USA. Qu'est-ce que ce « collectivisme », sinon de dire que la vie ne se résume pas simplement et entièrement à une performance sur le marché du travail ? 

L'anthropologie sociale de la vieillesse devrait dire toute la particularité de notre société d'avoir créé un âge qu'elle appelle la vieillesse et qu'elle maintient séparée des autres âges parce que défini par des critères radicalement opposés. Elle dirait aussi que cette construction culturelle de la vieillesse sert parfaitement un mode de vie productiviste qui vise avant tout à assurer le travail ; le bon travailleur doit tout oublier sauf sa force et on l'encourage en lui promettant que toutes ses envies pourront se réaliser au moment de la retraite : la promesse des seules vraies vacances à l'âge de 65 ans. Pour réussir à extraire chaque jour un maximum de travail, il était essentiel de ne tolérer que le travail et de refouler vers un ailleurs à venir la plupart des autres comportements de tout être normal. Il était essentiel d'inventer le troisième âge. 

À ma connaissance, les deux seuls auteurs à conclure dans le même sens se limitent à cette constatation, sans vouloir la poursuivre. Notons qu'elles sont toutes deux mieux connues àtitre d'écrivains que comme spécialistes de la gérontologie sociale. Susan Sontag écrit que la valorisation qui souvent afflige les personnes âgées, « ... sert une société qui a pour idoles une productivité industrielle toujours croissante et la cannibalisation sans limite de la nature » (1979 : 29, ma traduction). Simone de Beauvoir, qui paraît souvent mal à l'aise face à l'ethnologie, devient remarquablement lucide lorsqu'elle analyse sa propre société : 

 

La société ne s'intéresse à l'individu que dans la mesure où il demeure profitable. Les jeunes le savent. Leur anxiété au moment d'entrer dans la vie sociale correspond à l'angoisse des vieillards au moment d'en être exclus. Entre ces deux âges, le problème est masqué par la routine... Une fois compris le véritable état des personnes âgées, on ne peut plus se satisfaire de réclamer des 'politiques de vieillesse' plus généreuses, des pensions plus élevées, de meilleurs logements et des loisirs organisés. C'est tout le système qui est en jeu et notre exigence ne peut être que radicale - changer la vie elle-même.
 
1972 : 42 (ma traduction)

 

Cette déclaration fait peut-être ici l'effet d'un cri du cœur, mais elle devrait être prise comme piste d'enquête. Nous verrions probablement à quel point la gérontologie sociale a pu faire fausse route. L'anthropologie comprendrait alors que si les personnes âgées sont mieux considérées au sein des sociétés non-occidentales, où elles demeurent intégrées à l'ensemble social, ce n'est pas qu'elles participent à la production ou qu'elles détiennent un quelconque pouvoir économique, politique ou religieux (en fait, leurs activités sont très souvent celles-là même qui occupent les vieillards dans notre société). C'est plutôt que dans ces sociétés, les activités de tous les autres membres du groupe ne sont pas essentiellement différentes de celles des plus âgées. Tous les adultes disposent du temps et des loisirs pour s'occuper de ce qui ailleurs seraient des activités réservées aux vieillards. Tandis que le comportement des personnes âgées continue, aux yeux de tous, à n'être que le comportement normal de tout adulte. N'ayant pas eu à consacrer l'essentiel de leur vie au travail, les plus âgées n'ont pas à adopter soudainement des habitudes nouvelles, qui auraient été interdites pendant les quelque 65 ans voués le plus exclusivement possible à la productivité, puis refoulées vers un futur troisième âge. 

Face au stéréotype du vieux couple assis sur un banc public, les spécialistes de la gérontologie sociale nous disent qu'il est essentiel de leur inventer un rôle, une activité, un pouvoir, qui donnera un sens à leur vie. La leçon des Cuiva, au contraire, nous enseigne qu'il faut convaincre tous les membres de notre société de combien il est important, sain, utile et profitable de s'asseoir de temps à autre sur un banc et nourrir les pigeons.

 

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Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 4 mai 2008 8:56
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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