RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Georges Anglade, “TERRA INCOGNITA HAITIANA.” Discours d’intronisation du Centre haïtien du P.E.N. International au réseau mondial des Centres P.E.N. Bogota, 74e congrès international du PEN, septembre 2008. [Autorisation accordée par l'auteur le 28 mai 2009 de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

Georges ANGLADE

TERRA INCOGNITA HAITIANA.”

Discours d’intronisation du Centre haïtien du P.E.N. International au réseau mondial des Centres P.E.N. Bogota, 74e congrès international du PEN, septembre 2008.


La part de la parole

Un banc d‘essai favori des Amériques
Nouveaux nomades de trois révolutions
De la Lodyans et du Rire haïtien
L’arithmétique désolante du XXe siècle
Le secret du dynamisme littéraire haïtien
Le syndrome de la terra incognita
Pour ce que parler veut dire

La part de la parole

Je suis venu à Bogota pour prendre officiellement place parmi vous. C’est que depuis le mois de janvier de cette année 2008, et donc le long des neuf mois qui se sont écoulés à ce jour, une quarantaine d’écrivains haïtiens ont pris l’initiative de se constituer en Centre haïtien du PEN International en souscrivant à toutes les exigences requises, nombreuses et précises. D’entrée, payons nos dettes d’accompagnement dans ce processus, celles d’avoir toujours pu compter sur les empressements chaleureux  du Secrétariat du PEN International de Londres et des deux Centres PEN du Québec et du Canada. Qu’ils en soient remerciés bien sincèrement dans les personnes d’Émile Martel, Roger Paul Gilbert, Isobel Harry, Aroon Siddiqui, John Ralston Saul, Frank Geary, Caroline McCormick… et tous les autres qui me sont tout aussi chers.

Voici donc venu le jour, pour ces écrivains haïtiens, de rejoindre les quelque quinze mille écrivains de ce réseau et pour ce Centre haïtien de se compter parmi les presque cent quarante centres PEN dans le monde à représenter des ensembles d’écrivains de plus de cent pays. Notre candidature vient dire à cette communauté mondiale d’écrivains que nous comptons actuellement suffisamment d’auteurs dans chacune de nos quatre groupes de quinze ans (les 20-35, 35-50, 50-65, 65-80) à s’étirer de vingt à quatre-vingts ans, pour que cela soit significatif, et que la sédimentation bicentenaire des œuvres produites est aussi une significative contribution de la littérature haïtienne à la littérature mondiale, dont celle en langue française plus particulièrement.

C’est pour moi un grand honneur d’être l’envoyé venu accomplir ici l’ultime épreuve d’avant les délibérations de l‘Assemblée des délégués, celle de  prononcer au nom du Centre haïtien «Le discours de Bogotá» dont on attend qu’il donne accès à une certaine intelligibilité de la question haïtienne au fondement de l’imaginaire des écrivains haïtiens. Et c’est loin d’être une simple formalité tant le corpus de la littérature haïtienne, qui est riche et varié, laisse entendre l’existence d’une réalité haïtienne contemporaine complexe qui n’a rien à voir avec les simplifications qui courent habituellement à ce sujet. Haïti est encore une Terra Incognita des Amériques dont les désespérances sont nettement plus creuses qu’on ne l’imagine et les espérances nettement plus gravides qu’on ne le suppose. C’est de ce terreau fait d’extrêmes et de contrastes, soit le pire soit le meilleur, sans solution de continuité, que se nourrit l’imaginaire haïtien.

Que le thème choisi pour ce 74e congrès soit LA PART DE LA PAROLE est un présage heureux à l’accueil aujourd’hui d’Haïti dont la culture est majoritairement et massivement du domaine de l’oralité. La parole y tient donc une part prépondérante à vous faire un répertoire allongé de toutes les déclinaisons de ce mot. Mais, ce ne sont que les acceptions négatives du terme qui dominent en fait, en tout premier lieu, Il parle trop, sentence suffisante à vous justifier toutes les peines, jusqu’à la peine capitale de réduction au silence; Il parle mal  pour dire celui qui s’entête à dénoncer les injustices ou à vouloir changer les choses au lieu de tirer son épingle du jeu, en silence. Il parle dur de celui qui ose remarquer que les grands chefs et petits chefs ne sont pas toujours incorruptibles, infaillibles, immatériels et prédestinés. Il parle bien  du doué du verbe à qui tout le monde prédit sous peu un long silence… puisqu’il existe deux bonnes douzaines de manières différentes de finement caractériser la parole à taire en Haïti.

Il  ressort en oralité que c’est paradoxalement de se taire, toujours et partout, qu’est la voie royale, aussi bien pour la survie que pour le succès. Ce serait donc de LA PART DU SILENCE dont il faudrait parler, là où l’écrivain est d’emblée, par définition même, à contre-courant puisque faisant métier de parler pour ce que parler veut dire. C’est sous l’aphorisme de Nietzsche, Il est difficile de vivre parmi les hommes parce qu’il est difficile de se taire, qu’il faudrait ranger les risques du métier. 

La part de la parole ne peut donc s’entendre que de la rupture des silences lourds et complices, qui figent un réel dans des perceptions commodes et peu dérangeantes finalement. C’est de rompre tous ces silences pour qu’advienne enfin LA PART DE LA PAROLE que devrait être le fonds de commerce de la littérature, et c’est pour défendre cette liberté d’expression trop souvent menacée qu’existe le PEN. Ce droit a des paroles autres que le politiquement correct paresseux a son prix de répressions et d’oppressions à vous justifier – ô combien! - le besoin de la fraternité agissante des PEN du monde auxquels veut se joindre aujourd’hui le Centre haïtien. Je suis venu à Bogotá pour prendre officiellement place parmi vous.

Identité : Un banc d‘essai favori des Amériques
depuis cinq siècles


Il convient maintenant de présenter le pays candidat en le situant dans son temps et son espace : cinq siècles d’Amérique, dirions-nous à priori comme fiche d’identité, mais, dès cette première formalité allant de soi pour la plupart des pays, on se retrouve déjà en Haïti en présence de l’inattendu et du démesuré : C’est en Haïti que s’invente l’Amérique depuis cinq siècles. Inattendu et démesuré vous disais-je. Oyez plutôt !

Pendant que Dieu devenait Dieu dans l’Orient le plus proche de nous voilà deux mille ans, l’île et une chaîne de montagne s’appelaient déjà Ayiti par les Taïnos venus des bouches de l’Orénoque à travers l’arc antillais. Cette appellation, elle aussi bimillénaire, un moment enfouie par les trois siècles de colonisation, 1492-1804, à été reprise à l’indépendance sous le nom d’Haïti par les hommes de la frontière, héritiers de cette tradition. Les conditions et les conséquences de cette genèse américaine du continent dans les Temps modernes ont pratiquement fait de cet Haïti «Le banc d’essai des Amériques», là où se sont d’abord expérimentés tous les grands tournants, avant leur généralisation en « Nouvel ordre américain ». Qu’il s’agisse des dates charnières de 1492, 1685, 1804, 1825, 1915, 1990, et même celle de 2008… ce pays a fait office de cobaye de laboratoire, le mot n’est pas trop fort, puis a été largué, à charge par Haïti à chaque fois de se débrouiller toute seule avec les retombées de ces expérimentations extrêmes, vu qu’elles recherchaient en Haïti le point jusqu’où ne pas aller trop loin ailleurs dans les Amériques.

 1492, le génocide du million des Taïnos en trois décennies, et la fonte en lingots d’or grossiers de toutes les fines pièces ouvrées par mille cinq cents ans d’orfèvreries de la tumbaga, suivi de l’envoi en métropole de quinze tonnes d’or en trente ans nous dit le très fiable Pierre Chaunu…  Encomienda, repartimientos, leyenda negra, orpaillage… complètent ces premiers tâtonnements du contact des civilisations de l’Ancien et du Nouveau Monde en mettant en place un vocabulaire et des façons de faire. Nulle part ailleurs, le prix payé n’a été, en ce temps-là, aussi démesuré.

1685, le Code Noir français pour Saint Domingue surtout et sa réglementation du peuplement de ses colonies américaines par la traite des noirs d’Afrique. Ce sera aussi la plus grande densité d’esclaves du XVIIIe siècle, pas loin de 95% de la population. Deux cent mille nouveaux venus dans la seule décennie 1780-1790 feront culminer le total vers l’ordre de grandeur de presque demi-million de noirs au déclenchement des treize années de luttes conduisant à l’indépendance en 1804 ; enfantement de l’unique révolution d’esclaves à avoir inventé un pays. Nulle part ailleurs, le prix payé n’a été, en ce temps-là, aussi démesuré.

1804, trois grandes révolutions président au XIXe siècle, l’Américaine, la Française et l’Haïtienne, mais c’est à cette dernière, somme toute pas moins flamboyante que les autres, que l’on fera payer, par ostracisme, exclusion, rançonnement, d’abord sa plus grande originalité d’avoir porté, par une race autre que blanche, le passage de l’esclavage à la liberté pour la première fois dans l’humanité. Internationaliste déjà, le pays nouveau se portera à l’aide des indépendances latino-américaines, Bolivar, Miranda, plus tard Marti... Nulle part ailleurs, le prix payé n’a été, en ce temps-là, aussi démesuré.

Et je pourrais m’étendre sur 1915, au temps où la politique impérialiste étatsunienne nous imposait une occupation de vingt ans jusqu’en 1934. C’était la première grande désaccumulation pour Haïti au XXe siècle, y compris du littéraire exceptionnellement vigoureux des quinze premières années 1900, tout cela sur fond d’émigration forcée du tiers des hommes dans les cannaies caraïbes, notamment cubaines, à capitaux étatsuniens.

Et je pourrais encore m’étendre sur 1990 et la fin des États militaires en Amérique Latine, dont le dernier coup d’État anachronique de 1991-1994 en Haïti fera la preuve qu’il fallait effectivement tourner la page de cette période triviale aux Amériques.

Et puis encore, en cette année 2008, je viens de laisser un pays dans lequel campent près de dix mille hommes des armées du sous-continent qui réalisent leur première sortie d’occupation à l’étranger comme condition d’accès pour le Brésil à un siège au Conseil de sécurité des Nations-unies… Dites-moi comment nommer ce pays dans lequel s’expérimentent d’abord tous ces tournants majeurs de l’histoire américaine ? Est-ce trop dire de cette fiche d’identité que d’y voir le banc d’essai des Amériques depuis cinq siècles ? Avec pour conséquences, immédiates et directes, dès la fin des expérimentations et l’abandon à elle-même, des retombées de toutes sortes la condamnant à l’abjecte misère dans laquelle va croupir ensuite un très grand pourcentage de son peuple.

Trois siècles de résistances à ces agressions continuelles produiront un riche répertoire de postures opposées de marronnage et de baroud, de roublardise et de flamboyance, dont l’expression littéraire et culturelle, souvent exacerbée, à fleur de peau, on le serait à moins, à conduit à cette exubérance narrative haïtienne autrement inexplicable.

Les nouveaux nomades de l’écriture
sur fond de trois révolutions


On dit qu’une photo vaut mille mots et d’une carte qu’elle vaut dix mille mots… Voici donc la carte du nouvel espace haïtien (voir la carte aux hebdos 9, 10 et 11  du livre Chronique d’une espérance, disponible dans Les Classiques des sciences humaines): quatorze à quinze millions d’Haïtiens dans le monde, 1/3 de la population dans les communautés hors pays et 2/3 sur la Terre-mère des 27 750 km2 ; et dans tous ces centres de peuplement haïtien, des écrivains mènent carrière en littérature haïtienne, non plus en sédentaires strictement confinés dans un lieu, mais comme de nouveaux nomades qui rayonnent, à partir d’un point d’ancrage, par des chemins de transhumances saisonnières qui passent souvent par leur patelin d’origine. C’est le Jacmel d’écrivains aux résidences françaises ; du Petit Goâve, des Cayes et d’Aquin de Montréalais ; le Jérémie et Le Cap de New Yorkais… sans compter tous ceux de l’intérieur, Port-au-Prince, Ouanaminthe, Cavaillon… ayant pied-à-terre dans une ou plusieurs communautés du dehors à Miami, New York, Boston, Paris, Madrid, Caracas, ou Genève. Bref, le fer de lance de l’écriture haïtienne est devenu le fait d’écrivains connus et reconnus aux pieds poudrés (de poussière) selon l’expression imagée locale pour dire leur nomadisme et l’internationalisation de leur réseau.

Cette dynamique nouvelle d’Haïti entre un dedans et des dehors est le fruit de trois révolutions, géographique, économique et sociologique, qui se sont enchevêtrées dans la deuxième moitié du XXe siècle.  La révolution géographique d’abord, celle par laquelle tout a commencé jusqu’à faire de cette carte l’unité territoriale de compréhension de la réalité haïtienne actuelle. Entre 1965 et 1985, pendant 20 ans, un million d’Haïtiens auraient fui la politique et/ou l’économique de la dictature des Duvaliers pour reprendre souffle ailleurs et se reproduire trente ans plus tard en une deuxième génération à hauteur de deux à trois millions d’enfants. C’était pour la deuxième fois en ce siècle que 20 ans d’émigrations forcées allaient vider le pays de ses forces vives. Si la Traite Verte de 1915-1935 par l’occupation américaine devait drainer des « braceros », la seconde, la Traite Grise, viendra à bout des « cerebreros ». Le bilan actuel, c’est deux millions et demi d’originaires haïtiens de trois générations aux Etats-Unis, dont 750 000 en Floride, un million à New York, 120 000 dans le seul Montréal, 100 000 dans les banlieues parisiennes, etc.

La deuxième révolution à accompagner cette métamorphose géographique va concerner l’économique d’un pays qui ne produit presque plus rien et n’exporte rien du tout. La base économique de la Nation est assumée par la diaspora qui transfère actuellement deux milliards de dollars par année, soit 200 dollars pour chacune des dix millions de personnes au pays. Et pour ce faire, le poids économique des avoirs accumulés de cette diaspora est estimé à un minimum de deux cents milliards de dollars dont elle distrairait 1% annuellement en transferts. C’est le quatrième cycle économique long d’Haïti en cinq siècles, après le temps de l’or des Indiens d’Hispaniola XVe-XVIe, du café et du sucre des esclaves de Saint-Domingue XVIIe-XVIIIe, des vivres et denrées des paysans d’Haïti XIXe-XXe siècles, nous voici maintenant au XXIe siècle complètement tributaire des transferts de la diaspora comme relève historique des Indiens, des esclaves et des paysans dans la production. À ce stade, ce n’est pas par la charité, l’humanitaire, les dons… que passeront les ruptures nécessaires… mais bien par du commerce international, des occasions d’affaires et de la production locale, des investissements privés, de l’initiative de gouvernance, etc.

La troisième révolution est celle sociologique : les classes moyennes haïtiennes sont dans la diaspora qui s’est révélée, le temps d’une génération, une énorme machine à production de classes moyennes. Au pays où 99.5% de la population qui y vit actuellement n’atteint même pas 1 dollar par jour et que les minorités des nantis à 0.5% ont elles des revenus et des moyens internationaux, il n’existe entre ces deux groupes aux extrêmes aucune des solutions de continuité relevant des classes moyennes comme le développement et la démocratie qui sont des constructions de classes moyennes. Les 20% - 25% des classes moyennes haïtiennes, qui sont au dehors, exercent un effet d’entraînement et de marché fort important sur les cultures musicales, carnavalesques, picturales, littéraires… nationales.

C’est beaucoup d’Haïtiens que quatorze à quinze millions d’Haïtiens dans le monde en 2008. Pays voisins et pays amis aimeraient bien voir ce potentiel torrentiel bien sagement harnaché dans son enclos de 27 700km2. Mais voilà, un tiers d’entre eux a déjà sauté la clôture… de manière irréversible. Il y a donc quelque chose qui est en train de changer dans ce pays et quelque chose qui fait changer ce pays : c’est tout simplement la dynamique économique (transferts) et sociale (classes moyennes) de cette carte (géographique) qui opère.

La dote : de la LODYANS
et du RIRE HAITIEN


Je crois tout à fait légitime que l’on se demande ce que la littérature haïtienne va bien pouvoir déposer d’original et de spécifique dans la corbeille de mariée en rejoignant ce plus grand des réseaux mondiaux d’écrivains. Certes, et comme pour tout le monde, tous les principaux genres sont pratiqués en littérature haïtienne, poésie, essais, romans et nouvelles, théâtre…  comme le sigle même de PEN avait voulu le connoter à sa création en 1921… en tant que patrimoine commun que chaque littérature habille de sa livrée régionale. Mais ce dont il est question ici, ce serait plutôt de pointer l’unique, l’irréductible à rien d’autre, l’irréalisé en dehors de la littérature haïtienne… Existerait-il un genre littéraire unique en son genre et un marqueur culturel d’importance comme on dit Âme russe, Humour juif, Esprit français ou Réalisme merveilleux ?

La réponse est doublement oui :  il est un genre littéraire propre aux Haïtiens, la Lodyans haïtienne, passé de l’oralité à l’écrit dans les années 1900 et dont on découvre de plus en plus l’influence sur pratiquement tous les écrits du XXe siècle haïtien dont il faudra réécrire l’histoire littéraire à la lumière de ce chaînon manquant, et il est un marqueur conséquent de la culture haïtienne, le Rire haïtien dont on signale les éclats depuis trois siècles.

C’est à Jacques Stephen Alexis, le plus audacieux de nos théoriciens de la littérature au XXe siècle, que l’on doit entre 1956 et 1959 une démarche qui partait de la figure imposée en ce temps du «réalisme merveilleux» coincé dans le dogme du réalisme marxiste. Il s’en est affranchi en cours de route avant de déboucher sur l’esthétique littéraire qui serait le plus idoine à la culture haïtienne, la Lodyans et son marqueur le Rire haïtien. Il avait redécouvert en trois articles s’échelonnant sur 27 mois la Lodyans et le Rire des pionniers de 1900. Il se proposait d’explorer la Lodyans et avait effectivement commencé à s’y consacrer, mais il devait mourir à 39 ans, fin avril 1961, sous la torture en Haïti, les yeux crevés avec sa plume… Cet exemple de fin lugubre et hautement symbolique accompagne ma demande aujourd’hui, à vous Assemblée des délégués de tous les centres du PEN International, car du pays d’où je viens, notre écriture n’est qu’en liberté surveillée, nous qui perdons au moins une plume de promesse par bonne année;  quant aux mauvaises années…

Évidemment que l’on n’a plus parlé pendant quarante ans de cette illumination d’Alexis, la dictature qui l’avait réduit au silence allait encore tirer vingt-cinq ans jusqu’en 1986. Il faudra attendre les années 2000 pour voir reprendre la pratique et la théorisation de la Lodyans et du Rire haïtien dans des travaux aux titres aussi significatifs que : Le dernier codicille de Jacques Stephen Alexis (Plume & Encre 2007).

Commençons donc par la Lodyans haïtienne, fille des champs de canne comme le Blues afro-américain l’est des champs de coton. C’est un genre narratif qui nous vient de la confluence de l’oralité et de la littérature (bellement nommée oraliture) comme un art de la miniature dont la réduction d’échelle privilégie les traits significatifs du grand format original, à l’exemple d’une enluminure du Moyen-Âge, ou d’un bonzaï japonais. Ce sont donc des romans-fleuves nains que ces miniatures, des œuvres témoins d’un grand développement possible et ramenés à la plus petite expression de soi encore fidèle à la démesure possible de l’histoire. Et l’accumulation de ces miniatures sur un même thème, une même conjoncture, une même époque, ou des âges de la vie qui défilent, les fait déboucher sur un méta récit, une fresque, une mosaïque, une autobiographie de génération… à monter en recueils, en feuilletons, en romans, ou en pièces de théâtre…

Le Rire haïtien, le marqueur culturel, est fortement relié à la Lodyans haïtienne, le genre littéraire, probablement par leur genèse commune, sur fond de plantations coloniales. Le rire de l’esclave et la lodyans de l’esclave en seraient ainsi venus à s’imbriquer en  faisant du Rire haïtien la manière de regarder le monde avec les yeux de la Lodyans, et faisant de la Lodyans haïtienne la manière de raconter le monde avec les éclats du Rire haïtien.  Une coulée unique pour un genre littéraire unique en son genre et un marqueur culturel au fondement du spécifique haïtien.

Peuple rieur dit-on souvent, en s’étonnant avec raison de le voir rire malgré ses trois cents ans de situations désespérées;  mais sait-on que ce sont justement ces trois guerres de Cent Ans qui en ont fait un peuple de lodyanseurs, comme on a déjà dit de lui que les exigences picturales de son vodou en avaient fait un peuple de peintres. Pas un seul de nos écrivains d’une certaine envergure n’a échappé par l’un ou l’autre aspect de sa narration et de son écriture au Rire et à la Lodyans; des prémisses qui se diffuseront d’autant mieux que le Centre haïtien du PEN international saisira les occasions d’en débattre dans notre réseau mondial des PEN.

L’arithmétique désolante du XXe siècle

La question qui fait sens ici est le degré de représentativité de la situation haïtienne et donc ce qu’on peut en tirer pour un grand nombre de populations sur terre en termes d’enseignements. Ces derniers sont au nombre de trois, suffisamment typés pour que seule une si profonde dépression que l’haïtienne puisse déjà en révéler tous les contours ailleurs encore flous. La situation catastrophique actuelle de trois quarts des Haïtiens au pays est l’avenir qui menace un tiers des hommes sur terre au XXIe siècle !

 La réalité à décrire est tellement creuse que je vais jouer de prudence en vous la présentant sous l’autorité indiscutable de deux séries de données on ne peut plus officielles et complémentaires de la même année 2003, par l’IHSI, l’Institut haïtien de la statistique et de l’informatique. Le tableau de synthèse d’une insupportable brutalité vient d’une part du recensement de 2003 pour tout ce qui a trait à la population et aux familles, et d’autre part des ECVH, Enquêtes sur les conditions de vie des Haïtiens en 2003 (voir le tableau à l’hebdo 20  du livre Chronique d’une espérance, disponible dans Les Classiques des sciences humaines).

Le tableau raconte que 76% de la population, soit 7millions 600 mille personnes, ont à peine 10 centimes US par jour pour vivre, et que 1 million 800 mille d’entre eux ont 30 centimes US par jour, et seulement 550 mille personnes disposent de 1 dollar US par jour,  ce qui fait un total de 99,5% de la population. Le reste de 0.5%, 9 mille familles (du total de 1.8 millions de familles), à tout casser 50 000 personnes, se partagent 37% du revenu national et disposent de moyens de niveau international.

On est parti d’une population de 1.5 millions vers les 1900, et 110 ans plus tard, elle est multipliée par plus ou moins 9, diaspora comprise, ce que peut très bien faire notre taux de croissance annuel moyen de 2.1% soutenu par la fécondité moyenne de plus de 5 enfants par femme. La politique, le social, l’économique, la gouvernance, la vision… n’ont pas suivi. L’humanité a bondi exactement aussi du milliard et demi à sept milliards, avec un taux de croissance un peu plus faible que la nôtre, en n’assumant pas plus le gonflement de la misère à sa base.

La révolution camarade ?  De la misère à la pauvreté !

Avec de tels ordres de grandeur, il faut vraiment bien distinguer le continuum qui va de la misère à la richesse, en passant par l’indigence, la pauvreté et l’aisance… et ne pas confondre pauvreté et misère, et encore moins laisser miroiter l'aisance et la richesse comme un avenir pour tous. On ne peut se proposer que de réduire la misère omniprésente, de la seule manière concevable, en élevant le plus possible le pourcentage en pauvreté, et en osant dire que passer de la misère à la pauvreté nous serait une grande révolution pour l’humanité souffrante, une idée neuve pour le XXIe siècle.

Moun et Pas moun : L’Être et le Néant !

Le genre humain se trouve divisé, en ce début du XXIe siècle, pour la première fois de sa longue histoire, en deux groupes radicalement opposés, que l’expérience haïtienne, depuis l’esclavage, sait parfaitement nommer, par un puissant concept créole d’ontologie: le MOUN et le PA MOUN, l’être et le néant traduirais-je avec un clin d’œil ! Une humanité nouvelle est en réalisation à l’échelle du monde, avec une petite minorité de MOUN et une majorité de PAS MOUN, en charriant tous les avatars que nous connaissons de cette fracture-là. Après les antagonismes de castes, classes, races, couleurs, genres, âges, rural, urbain… l’humanité serait en marche vers un autre clivage inattendu, et nettement plus radical dans son essence, dont nous avons déjà fait les frais en Haïti.

La misère a un sexe et un âge

C’est une édifiante histoire que celle des femmes dans la société et l’économie haïtiennes : pendant trois siècles, tout s’est passé comme si c’était effectivement trois guerres de Cent Ans en Haïti pendant lesquelles les femmes ont joué exactement le triple rôle que jouent toujours les femmes partout en temps de guerre : chef de ménage en remplacement des hommes absents (en marronnage, en guerre, en exil, en émigration…), pourvoyeuse principale de la famille et victime expiatoire favorite des temps de guerre. Elles se retrouvent majoritairement maintenant dans notre société dans l’immense catégorie de misère à 10 centimes US par jour, quasi seules en charge de l’élevage des générations montantes. Ce qui fait que, coincées dans la misère rurale et urbaine, elles ne peuvent que reproduire la misère générations après générations. Tel est le cercle infernal de la féminisation et de la juvénilisation générationnelle de la misère. C’est le plus grand des désastres jamais connus au cours des trois mille dernières années sur terre.

Et les écrivains dans tout cela?

Il peut sembler étrange à première vue que la littérature haïtienne puisse manifester autant de dynamisme compte tenu de l’état des lieux au pays même. Avec une ligne de partage mettant 0.5% de personnes excessivement riches d’un côté et en face 99,5% excessivement miséreux, on ne s’attendrait pas aux explosions culturelles de bons niveaux qui se succèdent sans arrêt du début à la fin de l’année en Haïti. Les festivals du livre, de la musique, des arts, de l’artisanat, des misses x et y… s’enchaînent quinzaine après quinzaine, non seulement à la capitale Port-au-Prince, mais en plus dans les principales provinces.

Disposons tout d’abord rapidement de l’effet de diaspora pour nous consacrer ensuite plus finement aux phénomènes littéraires qui commandent des explications particulières. La diaspora, avec ses nouvelles classes moyennes de deuxième génération, est au début d’accumulations importantes de savoir, d’avoir et même de plus en plus de pouvoir, aux différents lieux des implantations haïtiennes. Cette force nouvelle développe une puissance d’attraction qui assure à la musique haïtienne un marché, un réseau de villes est-atlantique, une ouverture sur les Amériques du nord, etc. Le nouveau carnaval haïtien est ainsi une manifestation de la carte des Haïtiens dans le monde et non plus une simple expression de l’enclos natal. Enclos ? puisque l’on y a érigé toutes sortes de barrières contre d’éventuelles fuites massives…

La fabrication des écrivains actuels, en aussi grand nombre et en aussi bonne qualité, relève d’abord d’un effet de génération. Il faut remonter à la cinquième génération haïtienne, née entre 1900 et 1915, qui a subi le choc des vingt ans d’occupation américaine et toutes les désaccumulations culturelles et matérielles, surtout dans les provinces. L’élan remarquable en littérature de la quatrième génération autour des années 1900 ne s’est donc pas prolongé dans la cinquième, une génération sacrifiée. Cette dernière va alors se consacrer avec rage à doter sa descendance, la sixième génération née de 1930 à 1945, de tous les outils nécessaires aux combats et débats auxquels elle la destinait. Création de grandes écoles comme la Normale supérieure… renforcement privé du secondaire, triomphalisme de l’idéologie des classes moyennes, vénération de la méritocratie dans des familles qui se ruinent pour les études de leur progéniture; montée massive à Port-au-Prince des anciennes oligarchies de province, l’ambition de fréquenter toutes les grandes universités du monde, et, suprême conquête, la mainmise sur le pouvoir politique à partir de 1946. Et la cinquième génération a réussi son pari haut la main en créant un fer de lance de jeunes classes moyennes dont la composante littéraire, qui nous préoccupe ici, reposait sur de bonnes bases et un climat d’effervescences au tournant 1960.

Mais, les trente ans du Duvaliérisme, 1957-1986, vont provoquer une hémorragie de vingt ans de presque tous ces cadres nouveaux vers des terres d’exil. C’est la deuxième désaccumulation du siècle, la diasporisation de la sixième génération, dont l’absence dans tout au pays fera de la septième une génération aussi sacrifiée que la cinquième. Mais écrire, les écrivains le feront de tous les lieux où ils poseront une valise… au point que Montréal devient autour de 1980 une métropole de l’écriture et de l’édition haïtienne de la sixième génération, New York, Paris suivront, et tous les autres centres, au gré des haltes de l’exil, de ses marches et contremarches. La flamme maintenu vivace en Haïti malgré la dictature prenait langue avec la diaspora pour persévérer… au point  de retrouver en 2000 l’éclat et le dynamisme littéraire des années 1900 ; cent ans donc pour se refaire des deux grandes saignées du XXe siècle !

Le dynamisme littéraire haïtien actuel relève plus du nouvel espace haïtien que du seul pays stricto sensu et plus de la sixième génération qui a joué d’avant-garde et de locomotive. Ce dynamisme est maintenant un phénomène à autonomie relative, autopropulsé, toute la pyramide des auteurs de vingt à quatre-vingts ans du dedans et du dehors entremêlés. Serait-ce pourquoi ont-ils été quarante-trois à signer pour prendre ensemble l’initiative de création d’un Centre haïtien du PEN international ? Il nous faudra l’ouvrir, dès après l’intronisation, le plus rapidement à toute la communauté des auteurs, traducteurs, éditeurs, rédacteurs; une à deux à trois centaines sans doute, si la greffe du PEN prend comme tout laisse le supposer au départ, mais que nous trouvions en cours de route les moyens de persévérer.

Par ailleurs, comme nous disposons de toutes les ressources nécessaires pour rejoindre immédiatement les quatre comités du PEN International, je dis à mes compagnons de route ici présents, Judith Buckrich, présidente du Comité des Femmes Écrivains, Edvard Kovac, président du Comité des Écrivains pour la Paix, Josep Maria Terricabras président du Comité de la Traduction et des Droits Linguistiques, et enfin Karin Clark présidente du Comité des Écrivains en Prison que je vais les contacter sous peu, dès venu le moment opportun de présenter à chacun d’eux le nouveau comité haïtien qui va les rejoindre dans le réseau mondial.

Bémol :
de trop faibles fondations trop souvent


Pour vous avoir vu à l’œuvre en assemblée en 2004 à Barcelone en Espagne, en 2005 à Tromsø en Norvège, en 2006 à Bled en Slovénie… je sais que vous vous attendez quand même à un recul critique de ma part, d’autant plus acéré que le potentiel d’ensemble de la littérature haïtienne est réel et qu’une rigoureuse objectivité est la condition préalable aux rectifications permanentes, que l’on soit des ces vieux routiers blanchis ou de ces frais émoulus à leur coup d’essai.

Je prends donc le risque de dire que j’ai beaucoup lu de cette littérature haïtienne en réalisation depuis que le jeudi de la fête-dieu est devenu le festival des Livres en folie voilà une quinzaine d’années. À cette occasion, les ventes signatures par dizaines permettent, une fois décanté ce qui ne valait pas la peine d’être lu, de sentir d’où vient et où va le vent nouveau. La toute première observation pour moi a toujours été ce syndrome de TERRA INCOGNITA qui fausse les situations romanesques, font agir des personnages mal cadrés avec leur époque et leur statut… comme de camper un bracero en république dominicaine dans les années 1960 dont la description de provenance est plus celle d’un étudiant de la Normale Supérieure de ces années-là !  Ça fait dur! Ils sont encore trop nombreux, même parmi les grands, à ignorer ce qu’est cette nouvelle Haïti et les mutations induites par la triple révolution en cours, certains par une innocence prête à s’amender, d’autres par perversions conservatrices. Je pourrais prendre encore cent exemples du très faible niveau de connaissance de ce qu’ont été les articulations et structurations du XXe siècle haïtien. Parfois absolument rien ne colle dans les nombreux manuscrits que je reçois… et c’est un bien grave bémol que d’autant s’ignorer soi-même pour une littérature. Il fallait que cela soit dit, puisque c’est là que le bât blesse.

C’est que je viens de réaliser ces dix-huit derniers mois au pays même, avril 2007-septembre 2008, une profonde exploration dont l’objectif était d’ébaucher la VISION de l’autre Haïti possible à partir de l’état des lieux à dresser. Ma manière d’exposition des résultats a été de tenir chronique hebdomadaire en français dans le plus grand quotidien du pays pendant 45 semaines et de commenter en créole à la radio pendant une heure la chronique de la semaine. TERRA INCOGNITA HAITIANA aura été la seule expression juste pour dire l’incroyable méconnaissance du pays qui préside à sa gouvernance et l’incroyable inertie à ne rien vouloir changer, même quand tout s’écroule, et que tout s’écroule effectivement.

Y a-t-il moyen de combler ce manque ? C’est que dans beaucoup de sociétés autres, on se sort des études avec une maîtrise des paradigmes de base de la société transmis par plusieurs canaux, dont tout un matériel scolaire bien à jour sur les dernières connaissances que creusent toutes les disciplines. Mais quand, comme chez nous, la lecture courante de la diaspora actuelle est encore celle que la fin du XIXe siècle réservait aux apatrides, quand sur la question sociale l’unique grille est encore celle des couleurs noirs mulâtres de l’après dernière guerre mondiale, quand l’économique n’est pensé que dans la quête des dons du Blanc, la sébile tendue… c’est qu’il y a eu régression et désaccumulation suite à l’évacuation de la sixième et qu’un grand bond en avant de plus d’un demi-siècle est à faire pour tomber en l’an de grâce 2008.

Pour tomber sur quoi alors ? Sur les trois premiers points de la triangulation de base du nouveau pays haïtien. Il faut s’investir dans la connaissance du socle paysan encore largement majoritaire, dans la connaissance des Cités que sont les bidonvilles de l’avenir en Haïti et des communautés des Petites Haïti dans le monde.

La carte ici représente les 70% du monde rural (voir la carte à l’hebdo 17  du livre Chronique d’une espérance, disponible dans Les Classiques des sciences humaines), dont 10%  en bourgs et six millions en dispersion relative, une barbule par mille habitants reliant les résidences et jardins aux 600 marchés fréquentés en priorité. C’est l’architecture du pays profond haïtien sur son rocher chauve. Et comme cette fin du monde paysan pousse à migrer n’importe où, les Cités de la capitale qui sont à deux millions de personnes (20%) doubleront dans cinq ans au plus (40%) ; et nous savons si peu des Cités que c’en est dramatique ! Et puis il faut se mettre aux Petites Haïti des diasporas dont chacun est à comprendre dans sa structure interne et ses liaisons avec le pays natal et les autres communautés haïtiennes.

Ça, c’est la partie immergée de l’iceberg à maîtriser, ce socle caché qui doit rester caché, mais en haut duquel faire voguer, en formes plus féeriques les unes que les autres, des créations littéraires aux solides et profondes fondations enfouies.  Tout un programme.

Pour ce que parler veut dire

Je ne saurais conclure autrement qu’en revenant sur le thème de ce 74e congrès pour le prolonger : La part de la parole, oui … mais pour ce que parler veut dire. Je commence donc par souhaiter que la création du Centre haïtien du PEN International soit une opportunité de plus d’animation, d’émulation et de stimulation d’écritures haïtiennes qui nous rapprochent du jour qui rendra obsolète le titre de TERRA INCOGNITA HAITIANA.

Autant la situation du pays haïtien au sens strict, la Terre-mère des dix millions de personnes sur les 27 700km2, est celle d’une grande désespérance sans aucune issue raisonnable, autant une Haïti pensée à l’échelle de son nouvel espace dans le monde possède des atouts sérieux. Je ne suis pas en train de dire que ce sera simple et facile, mais l’audace conceptuelle, l’audace organisationnelle et l’audace politique que réclame cet autre Haïti possible est actuellement mobilisable dans un scénario dont les ingrédients existent. Mais ce sont les esprits qui sont encore plus occupés en Haïti que le territoire. Les choix qui devraient s’imposer vont heurter le statu quo, quelque indéfendable qu’il soit, et les schèmes de la pensée traditionnelle et les manières de faire séculaires vont faire flèches de tous bois. On ne peut pas faire l’économie d’un nouveau paradigme et d’un nouvel aggiornamento en Haïti.

Dans ces conditions, le thème de ce 74e congrès LA PART DE LA PAROLE tombe à point, puisque c’est d’abord aux écrivains que  l’on pense quand il s’agit d’assumer la part de parole capable de  «désoccuper les esprits», de la seule et unique manière connue à ce jour, par des œuvres pertinentes à faire lire à tout prix, à n’importe quel prix.  Mais, si aucune œuvre de création littéraire ne devrait être un manifeste, un plaidoyer, une thèse, et j’en passe, puisqu’il est bien établi que l’on fait de la fort mauvaise littérature avec de bons sentiments et des vœux pieux…  il n’en reste pas moins que la bonne littérature déplait encore plus à certains politiques qui n’ont pas tort de craindre l’écrivain qui, à sa table de travail, divorce de la politique mais revendique la garde des enfants,  posture littéraire de la lodyans haïtienne dans son montre-dent canin avec la politique.

Dans ce contexte, il ne faudrait pas sous-estimer les hauts risques du genre et le retour annoncé du bâillon. Dans l’avant-propos en 1999 du premier recueil du renouveau de la lodyans en cette décennie, Les Blancs de mémoire, (Boréal), un passage décrivait la menace toujours prête à se réactiver si la bête redevient féconde :

« Sous la dictature trentenaire des Duvaliers, les premières victimes de ce qui allait devenir l’acte d’accusation le plus mortellement ravageur - « Il parlait trop » - ont été, partout en Haïti, les centaines et les centaines de tireurs de lodyans. Le pouvoir prit ombrage de la subversion inhérente à ce genre… Les tireurs de lodyans furent, glaciale litote, réduits au silence. Le genre reprend depuis lentement… et  chaque histoire est aiguisée comme une lame susceptible de couper effectivement. Petit, dans «tirer des lodyans», je ressentais au premier degré l’impact du verbe «tirer» qui dégaine et fait feu. »

C’est bien que la raison d’être mondiale du PEN soit de promouvoir l’écriture, les langues en position menacée et de s’assurer qu’elles s’épanouissent toutes, langues et littératures, en toute liberté.  L’enthousiasme que j’ai rencontré depuis neuf mois chez tous ces auteurs convaincus qu’il faut multiplier les mises en réseau à l’échelle du système monde… doit certainement devoir quelque chose aux explosions sociales et politiques qui pendent dessus nos têtes et dont la Part de la parole fera en premier les frais. 

Et je termine par le souvenir de cette longue conversation avec Terry Carlboom, à sa demande, au dernier congrès d’avant sa retraite comme secrétaire international, à Tromsø en Norvège en 2005. Il s’était rendu compte que j’hésitais beaucoup sur l’opportunité d’un Centre haïtien du PEN… dans ce réseau très britannique, né en Angleterre, basé à Londres, regroupant des pays habitués à se parler dans le Commonwealth, en anglais… Ce grand sage de Suédois m’avait servi une défense en règle du PEN comme impératif de n’avancer qu’avec ceux et celles qui ont fait choix de toujours être du bon côté de l’histoire des écrivains, éditeurs, rédacteurs, traducteurs… Il disait même qu’il était de l’intérêt des collectifs PEN  qu’un tel  groupe d’écritures francophones de la Caraïbe, Haïti, en fasse partie, pour enrichir leur expérience de l’autre, et pour les obliger à s’ouvrir à lui. Cela à dû être sa dernière mission, je crois, et j’aurais voulu qu’il soit encore là aujourd’hui pour que vous lui disiez, alors que je serais sorti de cette salle pour vous laisser délibérer, comment et combien il n’a pas raté sa dernière médiation… et que le multiculturalisme et la diversité progressent, n’est-ce pas ?

Longue vie au PEN International

Longue vie au Centre haïtien du PEN International



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 29 janvier 2010 10:06
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref