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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Georges Anglade, ÉLOGE DE LA PAUVRETÉ. Montréal: Les Éditions ERCE, Études et Recherches Critiques d'Espace, 1983, 63 pp. [Autorisation accordée par l'auteur le 28 mai 2009 de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

Georges Anglade

ÉLOGE DE LA PAUVRETÉ

Le discours

par l'éloge

que voudra bien faire

le récipiendaire

en savoir un peu plus

de son itinéraire

et de la genèse

de ses préoccupations

pour finalement

juger

de leur applicabilité


Préoccupations
Itinéraire/genèse
Applicabilité


Un contresens à éviter : "pauvre" ne se traduit pas en créole par pòv mais par malere. Etre pôv c'est l'extrême misère avilissante, celle du mendiant. Le titre "Éloge de la pauvreté" s'entend comme Ochan pou malere.


Je remercie les équipes de recherche et les corps de métier qui ont assumé les différentes étapes de réalisation de ces travaux. Je voudrais que tous, et chacun en particulier, sachent que c'est en notre nom collectif que je reçois cette distinction de la catégorie "Atlas et Cartes" de la International association of printing house craftsmen pour la murale Hispaniola, bilan d'étape et synthèse de l'ensemble de mes préoccupations. Que l'Université du Québec à Montréal recueille ici l'hommage qui lui revient pour les moyens mis à ma disposition depuis 15 ans et que le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada agrée mes considérations pour sa subvention spécifique (no : 410-81-0499) au travail primé.


Rafael Emilio Yunén et Denis Audette avec lesquels j'ai travaillé Hispaniola de juillet 1981 à juin 1982 partagent pleinement avec moi cette distinction à la murale qui n'aurait jamais été ce qu'elle est sans les ressources matérielles et humaines de l'Universidad católica Madre y Maestra de Santiago de los caballeros et de l'Atelier de cartographie de l'UQAM, particulièrement l'amicale disponibilité de André Parent, l'engagement de Michel Harnois, les échanges toujours fructueux lors des visites de Michel Dufault, de Jean Carrière et de tous ceux qui plusieurs fois sont venus discuter les étapes de recherche et de réalisation.

Nous serons unis dans la preuve dès que nous aurons la garantie d'avoir posé le même problème.

Bachelard


1. Préoccupations

J'appartiens à une discipline dans laquelle les distinctions ne sont pas pratique courante ; aussi me suis-je trouvé un peu pris au dépourvu, moi qui m'étais habitué à l'idée d'une certaine marginalité que viennent maintenant ébranler ces attentions.

J'ai eu connaissance de l'existence de ce prix quand il a été décerné, en 1981, à la Carte du monde de la projection d'Arno Peters, projection dont je me suis d'ailleurs explicitement servi pour l'encadré de localisation de la murale d'Hispaniola ; car ce coup de génie de Peters à Brême, en Allemagne, en 1976, restera unique dans nos annales pour sa restitution au tiers monde de l'image de ses superficies réelles qu'escamotait encore la tradition des projections cartographiques. Bien que les cartes soient en bonne place dans ma méthode de travail, je dis, sans aucun jeu d'aucune sorte, que je suis encore songeur, en cette deuxième fois que j'entends parler de ce prix, de le voir ainsi décerné.

Il m'a fallu assez vite, dans le laps de temps qui sépare l'annonce du prix de sa cérémonie de remise, à la fois me forger une ligne de conduite face à un tel accident (dans le sens d'une chose qui survient de manière fortuite) et à la fois choisir la manière de meubler l'heure du discours pour la réception de ce Prix international 1983.

Pour la ligne de conduite, il m'a été assez facile de la formuler : ne jamais solliciter de distinctions, mais toujours en tirer le meilleur parti pour souligner l'urgence du moment. Pour le discours ce me fut moins facile, car l'on s'attend, en cette tradition, à trois choses : par l'éloge que voudra bien faire le récipiendaire, en savoir un peu plus de son itinéraire et de la genèse de ses préoccupations, pour finalement juger de leur applicabilité.

Je ne dérogerai pas à ces attentes légitimes en commençant par dire que, je ne sais trop pourquoi, le genre de l'éloge est chez moi relié à l'oraison funèbre ; et je ne compte enterrer rien ni personne ce soir, encore moins moi-même. je n'ai trouvé dignes d'éloges ni les nations gorgées de revenus, ni la puissance des armes, et pas plus ce clinquant des honneurs que la réussite au service des pouvoirs. Tout au fond de ma quête, et au mitan du chemin de mon métier, je n'ai trouvé digne d'éloge que la pauvreté ; pas la misère repoussante et abjecte, inacceptable dans sa négation de la dignité humaine, mais la pauvreté, celle-là même dont l'omniprésence semble être la manière la plus sûre de se cacher. Avec acharnement, on a voulu la transformer sans jamais questionner ce qu'elle pouvait receler de savoir-faire dans la survie, ce qu'elle pouvait avoir accumulé de pratiques dignes d'être le point de nouveaux départs. On a su la décrire sans la comprendre, la plaindre sans la respecter, et surtout l'amalgamer à la misère pour mieux désamorcer l'alternative dont elle est pleine, alors qu'il fallait tout simplement lui demander les voies et les moyens du désenveloppement des opprimés pour une démocratisation qui ne tarde que trop.

C'est ce parti pris qui a été le nôtre, la rupture d'avec le misérabilisme et la folklorisation des approches de la pauvreté pour fermement souscrire à l'effort d'habiter cet objet d'étude de la dignité épistémologique encore réservée aux grandes questions des grands de cette terre. Si la misère persiste et se colle toujours a nous, c'est que nous n'avons pas choisi de partir de la pauvreté, mais des méthodes de travail et des modes de penser de la richesse ; c'est l'envers oblige de ce mythe fondateur de la modernité d'une richesse possible pour tous et chacun alors que cette illusion se heurte partout au réel têtu.

Ce que je cherche, c'est la concrète démonstration des potentiels de la pauvreté, les concrètes indications du passage de sortie de l'outre-misère vers le niveau des exigences d'une vie dans laquelle personne ne manque du nécessaire ; et cette ambition n'est, hélas, autre que la définition de la pauvreté ! Ce que je cherche par-delà les pratiques gémissantes des clauses de style et des pétitions de principe, des appels périodiques à la solidarité et à la générosité des nantis, toutes ces incantations pour que, comme dirait un ami historien, "le tigre devienne végétarien", ce que je cherche au-delà de tout cela, ce sont ces voies concrètes et ces moyens concrets dont est grosse une situation concrète. Ce que je cherche, plus loin que les pratiques agissantes de l'engagement missionnaire et de l'amélioration ponctuelle de l'inconcevable pour que "la misère soit moins pénible au soleil", ce sont les éléments d'un projet de société qui ose demander à la pauvreté d'être son point d'appui pour soulever pays.

Paradoxe d'un temps de désespérance, me dira-t-on ; mais la richesse n'est-elle pas l'apanage d'un petit nombre au prix de la misère du plus grand nombre ? Pourquoi alors s'obstiner sur la richesse, ses techniques, ses méthodes et ses modes, pour éradiquer son corollaire qu'est la misère quand il est à notre portée une pauvreté féconde dans ses techniques à améliorer, ses méthodes d'acclimatation et d'organisation des techniques et ses modes d'approche des problèmes ? Pourquoi s'interdire ce "reCours aux sources" ? Soit, me concédera-t-on, mais alors comment faire pour que ce ne soit pas un nouveau prêt-à-porter dangereux qui déguiserait la misère en un habit d'Arlequin de morceaux disparates et sans cohésion, bref, une macaquerie de plus ?

Vous vous doutez bien que je n'ai pas en main ce projet tout fait de société, loin de là, mais la pauvreté est une problématique qui traverse de plus en plus mes travaux dans leur souci de rejeter la croissance du superflu, pour le développement du nécessaire. Aussi fournirai-je ce soir des éléments utiles à leur mise en situation et à leur lecture dans cette perspective, puisque c'est cette démarche qui me vaut d'être ici, avec vous.

J'ai donc à livrer la marchandise, comme il se dit au Québec ; mais où ? et à qui ?. Pour le où ? je ne manquerai pas à mon choix habituel, je livre d'abord au lieu dont je parle. Que l'on m'entende qu'il ne s'est jamais agi d'une quelconque étroitesse me coupant d'autres réalités. Bien au contraire, c'est l'ouverture au monde de mes lieux de vie et d'expérience de géographe de l'UQAM qui m'a amené, à l'approfondissement d'un cas comme contribution à l'universel. De plus, si j'ai grande estime pour les efforts d'une solidarité internationale indispensable, je crois cependant profondément que c'est au niveau du cas que nous vivrons les ruptures, et que chaque société doit d'abord voir, elle-même, à ses propres changements. "Le temps de nous-mêmes est arrivé" disait un caraïbéen, et pour moi c'est vouloir participer à la transformation d'une situation concrètement localisée qui, pour être actuellement la plus décriée des dépressions de nos Amériques, n'en serait que plus exemplaire dans sa différence si, un jour, une voie alternative est prise. C'est donc chacun d'entre vous que j'interpelle quand je tiens parole d'Haïti ; je ne cherche pas dans cette salle des témoins, mais des gens avec qui partager.

La marchandise sera donc livrée, mais à qui ? C'est une question qui pour moi a toujours été d'une extrême importance, car à vouloir viser tout le monde on n'atteint plus personne. Nous savons tous reconnaître l'errance de ces adresses vertueuses qui n'ont pas de destinataires. Je garde de ma pratique d'enseignant ce souci des cibles. Je m'adresse, et donc j'adapte mon discours, à la relève. Professeur je suis et professeur je mourrai dans ma croyance que la tranche qui va des classes terminales de première et de philosophie (le niveau collégial) à la fin des études de premier cycle représente cinq années de formation d'une relève qui vaille la peine d'une interpellation. Ils seront quelque quinze mille aux prochaines épreuves des baccalauréats en Haïti et l'on n'a pas dénombré les plusieurs milliers d'étudiants de tous âges aux études au pays et en diaspora. Je choisis de leur dire, à eux qui sont au principal carrefour de la diffusion de la question haïtienne, les éléments d'un débat qu'ils reproduiront en amont et en aval d'eux. Cette pratique de la diffusion des idées, jusqu'à leur appropriation et leur transformation en force de changement, est la seule excuse que je puisse vous offrir, ce soir, de me trouver trop souvent jouant de la gamme didactique de l'exposé à celle du séminaire de recherches. Là encore, je ne voudrais pas que vous vous imaginiez que je vous prends à témoin de paroles qui vous sont étrangères, je vous convie plutôt, dans cette logique autre de la pauvreté, à n'être au-dessus d'aucun homme et d'aucune femme, mais simplement avec eux et avec toutes les relèves -de nos sociétés.

Je vous laisse aussi entrevoir ce que sera ma conclusion : l'optimisme de la volonté de construction d'un devenir qui devra d'abord aux ressources de la pauvreté les béquilles de son avancée et le sens de sa route, jusqu'au dépassement de la pauvreté dans le long terme ; et le pessimisme de l'intelligence qui dit l'épuisante splendeur de ce combat toujours à recommencer. C'est que je n'ai peut-être appris qu'une seule chose de cette familiarisation avec les handicaps, c'est qu'il est largement suffisant d'être en situation de pauvreté pour ne pas en plus se priver d'en faire sa force. Cette perspective n'est pas nouvelle. Dans une relecture de l'Histoire de mon pays, cela va faire deux siècles qu'à chaque crise, on élimine d'abord et avant tout cette éventualité. Des marrons qui triomphent s'acharneront contre le marronnage, et la place-à-vivres de leur résistance sera combattue au nom des plantations fraîchement accaparées. Moïse, le plus populaire des généraux de la révolution, fut éliminé, à 29 ans, en octobre 1801, un peu avant l'indépendance, pour avoir été à l'écoute de la valorisation des savoir-faire des masses dans l'agriculture ; et l'empereur Dessalines, celui-là même qui conduisit la fortune de nos armes, connut le même sort, peu après l'indépendance en octobre 1806, pour avoir évoqué les premières dispositions à prendre pour empêcher l'étranglement de ces mêmes attentes des masses. Mais que nous propose-t-on depuis deux siècles si ce n'est de revoir périodiquement le mode de redistribution de la richesse nationale, avec les avatars que nous connaissons ; ou, au mieux, de changer les maîtres d'une richesse nationale mêmement produite pour une meilleure redistribution, avec les avatars que nous connaissons ? Et s'il était enfin possible (en donnant à ceux-là mêmes à qui l'on veut tant "redistribuer" ce qu'ils produisent d'ailleurs, les moyens de garder directement leur part) d'essayer autrement dans un "raccourci" qui troquerait le faire de richesse de l'impossible développement contre le faire de pauvreté du possible désenveloppement, mettant ainsi fin à cette misère misérable ? De ressources, nous n'avons plus qu'un peuple aux trois siècles de mémoires de sa sueur fécondant nos sillons, plus que six millions d'hommes, de femmes et d'enfants aux trois siècles d'archives dans la gestion de la survie. Il est inutile de se rêver autre, ceci est notre lot ; aussi faut-il réclamer bien haut notre droit à la pauvreté et un terme à cette mendicité et à cette indignité.

J'ai promis une prise de distance de ces travaux échelonnés sur 15 ans pour souligner les positions nouvelles que j'ai crû devoir adopter tout en les prolongeant jusqu'aux points ultimes où je crois pouvoir les défendre. Cette prise de distance suppose d'abord la mise en question d'une pratique scientifique, à bien des égards singulière, par la recherche de l'imbrication du qui parle ?, de quoi ? et pourquoi ?. Ce serait dévoiler le vécu presque quotidien d'un cheminement pour accéder aux codes souterrains des discours, quoique l'épistémologie ne se soit que rarement arrêtée à ce niveau de la relation aux lieux, aux hommes et aux outils. J'ai pourtant l'impression, sinon la certitude, que c'est à ce niveau qu'ont pris corps les problèmes qui se sont imposés à moi, les questions que j'en ai tirées et les réponses que j'ai pu ébaucher. Il n'est donc pas insignifiant de livrer ma propre lecture de ce contexte, ne serait-ce que pour situer les manquements aux dogmes de toutes sortes et l'obligation de différer d'analyses établies.

Dévoiler cette relation entre le sujet, l'objet et le projet c'est restituer ce qu'écarte toute analyse dans son obligatoire simplification. Il y a un impossible remplissage du vécu par le dire, une impossible saisie de la totalité ; aussi faut-il déborder par le sensible les servitudes de la méthode pour restituer ce qu'un modèle ne rend que difficilement : la pesance des combats le dos à la pauvreté. Géographe, c'est souvent par le romancier, le chroniqueur, le poète que j'arrive à saisir aux détours la charge d'un thème. Je connais ainsi une grande monographie de village, c'est "Cent ans de solitude" de Gabriel Garcia Marquez ; je connais aussi une grande chronique de dépossession, la dernière d'un archipel qui compte cinq siècles de chroniques, c'est "Le discours antillais" d'Édouard Glissant ; et je connais encore certains vers d'Anthony Phelps qui sonnent comme une synthèse de sciences humaines. Alors, je me demande si le refus de disqualifier la relation au sensible, ce dévoilement bien dans la manière de la Caraïbe, ne pouvait se réclamer d'autant de portée épistémologique que certains regards froids sur de chaudes conjonctures.

En ce début des années 1980, la géographie est en train de réaliser sa mutation la plus profonde. Suite aux années 1960 caractérisées par la montée de la géographie nouvelle d'origine anglo-saxonne et à la décennie 1970-1980 qui a été marquée parle face-à-face de l'ancienne manière française et de la nouvelle manière étasunienne, on peut dire que la conjoncture actuelle, fruit des vingt dernières années, annonce une possible rupture d'avec l'empirisme, le néo-positivisme et l'idéalisme encore tenaces dans les géographies. Et là, il faut quand même reconnaître l'apport d'un questionnement de plus en plus autonome du tiers monde sur lui-même. Cette rupture en marche dans les trois grands courants pré-cités doit beaucoup aux pratiques antérieures, mais c'est de son rapprochement des problématiques des sciences humaines que lui est venu l'essentiel de son cadre d'analyse. Le concept d'espace et l'arbre terminologique d'espace ne renverraient plus à du visible et à du palpable, le spatial (qui n'est pas le paysage) n'étant pas plus accessible aux sens que l'économique, le politique ou l'idéologique, et un concept de l'analyse d'espace n'ayant pas plus de matérialité (ou a autant de matérialité) qu'une lutte de classes ou un groupe de pression. Personne n'a Jamais vu l'espace, et cette proposition nous semble l'horizon du travail théorique en cours en géographie.

Ces exigences de conceptualisation sont conduites dans une mise en relation de l'Espace à la Société, avec pour fil conducteur les processus de la formation de l'État. D'où le titre de mon travail en cours L'État, l'Espace et la Société. Quant au sous-titre, L'apport du cas à une problématisation de la géographie sociale, il renvoie à la question suivante : une théorie générale de ce qui serait identifiable dans chaque cas est-elle actuellement possible ? À la base de cette interrogation, il est d'abord une situation, celle d'Haïti, à laquelle j'ai consacré l'essentiel de mes efforts, car il est connu que ce qui a surtout marqué la géographie vient de la longue pratique d'un cas, enrichie plus tard par les comparaisons et les généralisations des avancées théoriques et méthodologiques ; il est ensuite une certitude, lentement mûrie, que le problème n'est pas de l'ordre de l'accumulation empirique de données mais plutôt d'une théorisation capable de construire, de manière acceptable, les concepts d'espace et leur mise en relation à la société totale.

Me voilà donc rendu, du point de vue disciplinaire, à l'étape de cette généralisation. En fin d'approfondissement pour une théorie du cas (le prétexte haïtien) et d'une première comparaison (Hispaniola), je tente de vérifier la pertinence des avancées théoriques et méthodologiques aux trois paliers du contexte de nos Amériques : du Québec dans les Amériques des centres principaux, au Venezuela dans les Amériques des centres secondaires, jusqu'aux creuses dépressions de type hispaniolien. Je postule que l'on peut construire la géographie de chaque société par la mise en relation de l'espace à la formation de l'État et de la Nation. Deux processus sont à la base de cette liaison : les étapes de la construction d'un marché (les formes du contrôle économique), et l'évolution des modalités de l'exercice des pouvoirs (les formes de la gestion politique et sociale). Ces deux formes premières s'articulent de manière différente dans le temps sous l'influence de la dynamique interne d'une société qui, elle, répond des conditions de son insertion dans un ordre politique et économique englobant. À chacun des trois principaux moments des cinq siècles de nos Amériques, une structure dominante d'espace livre passage à une organisation particulière des formes. Les structures dominantes d'espace ayant la caractéristique d'évoluer (la relation Espace/Temps), se pose alors la question de ce qui fait spécifiquement la dynamique d'espace et son autonomie relative dans le tout social. À chacun des trois moments, c'est au niveau d'une entité structurante d'espace que se déploient les contradictions de base de la société. La dynamique d'espace dit ainsi le mode d'existence des rapports sociaux tels que médiatisés en spatialités.

Tels sont les chaînons et tel est leur enchaînement au point où j'en étais aux dernières publications et telle est ma manière de rendre gravide mon année sabbatique en cours.

L'émergence des courants du tiers monde, dans ce champ fortement dominé par les pratiques et les intérêts des écoles nord -atlantiques, ne va pas sans un certain nombre de contraintes. D'un strict point de vue épistémologique, la construction d'un réel de sous-développement a toujours livré le regard des centres sur leurs périphéries, des dominants sur leurs dominés. Était-il possible de procéder autrement, de parvenir à une lecture qui serait propre aux défavorisés sur eux-mêmes et sur les autres, une sorte de double renversement dans les discours dont les points d'ancrage passeraient des centres aux périphéries, et dans les périphéries des nantis aux démunis ? Depuis deux décennies, cette aventure toute nouvelle de la science est en cours et elle est porteuse d'une nouvelle problématisation de la géographie sociale. C'est de la spécificité de cette conjoncture que je témoigne.

À revoir le chemin suivi et les jalons posés, j'ai été habité par le souci de dire l'espace haïtien dans une démarche capable de coller aux aspirations d'hommes et de femmes objectivement en situation inacceptable. Il fallait "ré-inventer" le passé, offrir une autre lecture du présent et de son potentiel pour ébaucher les grandes lignes d'un futur acceptable, mais susceptible d'être atteint en un temps relativement court. Vingt années de productions collectives ont été nécessaires pour construire ce qui n'est simplement qu'un cadre directeur de ces visées. Vingt années qui ont aussi été celles de la conquête d'une bien triste renommée par Haïti au plan international et d'un vigoureux tournant de la géographie comme discipline. Il s'est trouvé que les hasards de ma propre trajectoire m'ont conduit dans les lieux privilégiés pour l'observation de cette double dynamique, au plus fort des moments de critiques et de crises. Haïtien et géographe, je portais donc cette double ébullition de laquelle est sortie une coulée unique, cette géographie d'Haïti, aux contours tellement personnels (on me l'a beaucoup fait remarquer, risette ou rictus ? qu'importe !) que je me sens acculé à en dire la genèse et le degré de représentativité.


2. Itinéraire/genèse

Mon histoire définitivement consciente commence en 1960 par l'éveil, en fin de la seconde, à la perception d'être citoyen. J'allais avoir seize ans et j'allais devoir quitter ce collège de Frères pour faire rhéto et philo dans "la vraie vie", comme disait mon père. Je l'entends encore me préparer à ce passage initiatique : "ça commence au bac et ça s'apprend au lycée". Il avait souhaité que ses fils fassent le même circuit que lui, le bac au lycée, "pour l'apprentissage de la vie d'homme". C'est qu'il avait gardé le souvenir imprenable des maîtres haïtiens qui firent le lycée Pétion des années 1935. De 1960 à nos jours, c'est, pour moi, vingt et quelques années d'entrecroisements multiples dont deux relèvent, ici, d'intérêt : ma relation à la discipline (le géographique) et ma relation au terrain d'étude (Haïti).

Cela peut donc commencer à la rentrée de 1960, en classe de première. Personne ne s'aventure à la légère dans cette classe qui a ses histoires et ses mythes. Ne disait-on pas que la jeunesse estudiantine, bacheliers et universitaires, avait renversé le gouvernement de Lescot en 1946 ? La grève qui s'annonçait dès octobre porterait-elle aussi fruits ? Ils n'étaient que quelque 500 et nous étions près de 4 000... Toutes les écoles du pays furent fermées trois mois pour rouvrir dans un ordre musclé, vers Pâques. L'agitation fut fébrile et il y eut de la casse. C'est au lycée Firmin que j'ai vécu le rattrapage forcené qui devait nous conduire à l'épreuve de juin. Je fus proche du directeur Émile Chrispin qui m'avait invité chez lui comme porteur des couleurs du lycée dans un concours national qu'avait organisé l'UNESCO. Pendant trois ans, j'allais voir de près cet homme, devenu le grand patron des baccalauréats, se battre pour que quelque chose change ; il ne sauva de peu que sa vie. Je compris ainsi la leçon que mon père voulait que j'apprenne du commerce de certains aînés.

La terminale me rapprocha de trois professeurs, nationalistes chacun à sa façon : Rémy Zamor en histoire, Roger Gaillard en philosophie et Fritz Pierre-Louis en sciences de la terre et de la nature. Dix ans plus tard, Zamor et Pierre-Louis devaient encore m'accompagner pour le terrain qui conduisait à"L'espace haïtien" et me faire profiter de leur expérience d'auteurs de manuels ; et vingt ans plus tard, ma dédicace de "L'atlas critique d'Haïti" devait être un hommage en ricochet aux travaux de Gaillard sur la résistance, de 1915 à 1921, du peuple haïtien à l'occupation étasunienne. J'ai aussi rencontré, dans cette classe de philosophie, celle qui devait devenir ma compagne, Mireille Neptune, de père aquinois comme moi, et c'est encore l'un de ces professeurs, devenu un ami, qui fut notre témoin dans cette petite chapelle de la Cité universitaire de Paris en 1967.

Cela se continue avec l'École Normale Supérieure de 1962, l'année aussi où "Le paysan haïtien" de Paul Moral nous révèle un pays concret, et l'on chuchote que Jacques Alexis est mort. C'est un temps de violence omniprésente qui n'épargne rien ni personne. L'examen d'entrée en Faculté de médecine est une formalité qui ne cherche même plus à cacher, cette année-là, que la liste des admis est vulgairement tripotée. La Normale, par la rudesse de ses sélections et l'animation politico-culturelle qui en est la marque, est le dernier îlot à encore submerger. En trois ans, elle sera deux fois fermée, déménagée, et ses rangs clairsemés par de successives arrestations. En tout, de 1962 à 1965, pour six sections et trois promotions, une cinquantaine de jeunes gens et de jeunes filles venus de villes, d'écoles, de factions politiques, de milieux divers, mais se côtoyant dans la complaisance d'appartenir au plus notoire des groupes estudiantins. Deux préoccupations majeures ont fait l'intérêt de cet apprentissage : le politique et le scientifique (et les tenaces ambiguïtés de leur conciliation). En politique, la "République héréditaire" s'installe, le discours démocratique est englué dans un robuste dogme marxiste, la répression bât chaud, les embryons de partis sont étripés, les foyers de résistance anéantis et les exemples tracés par le pouvoir, lugubres. Le savoir dispensé est prudemment décollé du réel. Dans ma section des sciences sociales, l'Histoire semble s'être arrêtée tout net en 1804, à l'indépendance. Un siècle et demi de caché par une prestidigitation qui n'avait rien à envier aux acrobaties de la trentaine de cours au programme pour se maintenir hors de portée de la conjoncture. Notre culture générale cependant devenait enviable, et je terminai cette course d'obstacles par l'épreuve, en plein bord-de-mer de ce Port-au-Prince-là, d'une question de géographie urbaine sur "Sparte au Ve siècle avant Jésus-Christ" ! Je fis l'effet attendu en commençant par citer Homère, "La creuse Lacédé-mone... On ne pouvait sortir de là qu'avec la ferme détermination d'atterrir un jour en plein dans le réel haïtien.

Mon intérêt était aussi ailleurs, au point que je n'ai jamais plus connu de période d'activités aussi débordantes. J'entrais dans la vie avec une fougue qui me fit enseigner une dizaine d'heures/semaine au collège Saint-Pierre, m'occuper d'expéditions de sisal et, un temps, d'élevage, consacrer toutes mes soirées à la faculté de Droit et m'acquitter d'un monitorat de sport que m'avait valu le titre de "Meilleur athlète" de ma catégorie aux jeux scolaires de 1957. J'aimais bien cette dispersion à laquelle je dois d'avoir pu observer toutes les couches d'une coupe transversale de notre société, de la paysannerie aux exportateurs du bord-de-mer, des cénacles littéraires et artistiques au corps professoral. L'envers est que, dans chaque groupe, j'étais toujours un peu l'autre : les étudiants me voyaient travailleur, et dans le travail on me savait professeur. Cette ouverture, loin de gêner mes études me permit au contraire d'y conserver mon efficacité par l'expérience et les nombreux déplacements que j'étais amené à faire dans les provinces. De là aussi, peut-être, cette réticence à me laisser embarquer par des analyses qui violaient si outrageusement ce que je savais d'expérience des hommes et des choses dans ce réseau de relations hors des frontières familiales. Je garde de ces cinq années d'émergence à une conscience historique en Haïti, la certitude que là s'est parachevé l'enracinement au pays qui allait me condamner à toujours être en exil hors de cette terre. je leur dois de n'avoir jamais eu de crise d'identité ou d'orientation de mon travail.

Le Blitz en cours ne laissait pas beaucoup de choix : il fallait se terrer ou s'enfuir. Le plus grand nombre saisit au vol l'offre du Zaïre que sa récente indépendance avait laissé sans cadres enseignants. Un second groupe put gagner la France avec projet de continuer les études. Bien qu'il n'était, à la Normale, de France que Paris, j'optais pour Strasbourg attiré par le Centre de géographie appliquée et son meneur d'alors Jean Tricart. De longues heures passées à la bibliothèque de l'Institut Français d'Haïti m'avaient fait découvrir la rigueur des "Travaux pratiques de géographie", le potentiel d'utilisation de "L'épiderme de la terre" et la beauté plastique d'un "Relief de côtes". Il n'y avait pas plus "terre -à-terre" pour se démarquer des voltiges de nos grilles d'analyses dans lesquelles, en cinq ans, l'aspect principal de la contradiction secondaire devenait immanquablement la contradiction principale à la moindre divergence avec l'interlocuteur... bref, que la géographie me paraissait, lors, robuste de certitudes !

Je fis route pour Strasbourg, boursier de la France sur rendement pour parchemin de l'École Normale Supérieure, heureux d'en découdre enfin et de prendre du recul. L'euphorie ne dura pas, le mythe s'estompa et la militance haïtienne me rattrapa. Une intense activité politique des étudiants haïtiens en Europe devait marquer mes quatre ans passés en Alsace. Les factions politiques avaient fusionné une fois le souffle repris à l'extérieur. D'un bout à l'autre de l'Europe tous les noyaux d'étudiants s'agitaient en associations culturelles, et certains se préparaient activement au retour clandestin au pays. La fin en fut tragique : 1969 marque l'hécatombe en Haïti de toute la tentative de soulèvement. Le centre d'intérêt politique allait définitivement quitter l'Europe pour Montréal au moment où nous nous apprêtions à y vivre dans l'attente d'un temps meilleur au retour.

C'étaient aussi les belles années de la géographie de Strasbourg. Nous étions une bonne vingtaine d'étrangers et de "Français-de-l'intérieur" à avoir fait le voyage pour cette renommée. Chacun était à ses études au point que mai 1968 m'a toujours paru quelque peu parachuté dans ce petit monde qui s'accommodait bien de la gendarmisation. De certificats en scolarités de cycles je bouclai le circuit non sans m'être distancé de la physique de Tricart pour entendre Juillard, magistral, sur son "Europe rhénane", Rimbert, capable de vous donner le goût de la vraie cartographie, Gallais, suspectant toutes envolées, enseigner le corps à corps avec le touffu de la vie tropicale, dans la tradition de Gourou. L'amitié bonhomme de Claude Régnier me retenait à l'Institut de démographie où il me confia, en 1968-1969, un enseignement d'analyse démographique et de géographie de population. Je terminai l'année en juin par la soutenance du troisième cycle sur "Contribution à l'étude de la population d'Haïti, évolution démographique et répartition géographique."

Cette thèse doctorale n'innova pas en ce qu'elle était d'abord utile à moi-même. L'ampleur du sujet m'était prétexte, dans "l'évolution démographique", à initiation aux cinq siècles de notre histoire en couvrant l'essentiel de la littérature qui lui était consacrée et, dans "la répartition géographique", prétexte pour me pencher sur l'espace de chacune des paroisses de la colonie et de chacune des sections rurales contemporaines. Le point de vue de population adopté comme fil conducteur avait l'avantage de prendre assise sur ce qui était, somme toute, le plus probable dans les données de ce pays. Mon mémoire de 1967 sur "L'établissement et l'interprétation des cartes de population" m'y préparait, mais m'avait jeté dans le trouble de la découverte des travaux américains qui justement partaient des statistiques de population pour prendre le départ quantitatif qui allait dominer les années 1970-1975. je me mis immédiatement en quête d'un post-doctorat à McGill en finalisant les dépouillements de Moreau de Saint-Méry, la signification des densités aux différentes périodes étudiées, un modèle de la dynamique de diffusion de la population... le travail requis pour ce niveau. Je devais en tirer deux articles plus tard, en faire la base d'accumulation qui sous-tendra "L'espace haïtien" en 1974, et les cartes à fond de population de "L'atlas critique d'Haïti" en 1982. Quant aux grilles de l'analyse du changement sociétal, il y avait divorce entre les études et la pratique. Aucune jonction ne s'annonçait et il semblait bien à l'époque que la géographie n'était pas faite comme l'économie ou la sociologie pour ce genre de considérations. Un géographe engagé était clairement un homme en deux morceaux et ma conclusion qui tenta de les rapprocher a plutôt donné lieu à ce morceau de bravoure qui n'échappa pas à Étienne Juillard dans la soutenance.

Arrivé à ce point de la rédaction du discours de ce soir, j'ai décidé de m'arrêter pour relire d'une traite cette thèse, ce que je n'avais pas fait depuis plus de dix ans. J'ai devant ce travail, en 1983, les mêmes réactions que j'avais eues à la lecture du premier schéma d'aménagement du territoire haïtien publié par la DATPE (Division de l'aménagement du territoire et de la protection de l'environnement) en mars 1981. Le Schéma donne à voir dans ses six parties le potentiel d'analyse de cette nouvelle fournée de jeunes diplômés, mais les assises théoriques, les objets d'études choisis et les méthodes retenues pour chacune de ces parties ne sont pas articulés entre eux. Cette absence d'une même perspective directrice ancrée dans les spécificités de l'espace haïtien renvoie, de façon générale, aux problèmes d'une première génération de chercheurs. Je dis souvent que nous n'avons pas d'aînés dans ce métier de dire l'aménagement de notre territoire, d'où une très nette difficulté à nous brancher sur une manière nôtre, lentement issue de la confrontation collective des idées, d'aborder les particularités d'une situation puissamment originale. Les vérités de manuels sont actuellement incapables de donner accès à la centralité des marchés haïtiens ou aux virtualités des bourgsjardins par exemple. Or, travailler en ce lieu du terrain, c'est d'abord accéder aux mécanismes concrets de la survie de pauvreté à chacune des échelles d'analyse dans l'urbain, le rural, le régional ; et s'écarter de plus en plus du survol des trop nombreuses expertises dont le pays fait l'objet depuis l'après-guerre. Il faut oser pour être nous-mêmes et pour animer un débat d'orientation ! Cette publication, dont n'ont pas à rougir les auteurs même sous une critique fermement contradictoire, aurait dû faire l'objet d'une discussion publique au pays et en diaspora, n'était-ce ce tirage d'une ou deux centaines d'exemplaires qui, à toutes fins pratiques, en fait un inédit. C'est aussi malheureusement le sort de la trentaine de thèses que je connais sur le thème, ou des thèmes proches de l'aménagement du territoire haïtien. Il faudrait que quelque chose change !

Je débarque du Pouchkine à Montréal le 24 juin 1969, jour de la Saint Jean-Baptiste, après une semaine en mer à faire le point : j'allais avoir 25 ans, parti pour être géographe, comme il se dit au Québec, viscéralement accroché au pays d'Haïti, contraint à une étape supplémentaire que nous croyions passagère, sans emploi. La veille du départ pour Le Havre, une note de McGill me notifiait leur impossibilité de donner suite aux engagements, pour cause, je l'apprendrai vite, de graves incidents fomentés par des francophones, des étrangers, des noirs et des antillais. L'immigrant francophone noir haïtien que j'étais relevait à la fois de toutes ces catégories. De l'apprendre, en ces termes, de la bouche même d'un géographe responsable de recherche à McGill me mit de plain-pied dans ce style direct du scholar des Amériques du nord. Je passais d'un monde de fleuret moucheté à un monde de sabre d'abordage.

L'Université du Québec à Montréal ouvrait ses portes pour septembre. Le département de géographie, monté de toutes pièces, se cherchait un géographe de la population pour combler son treizième poste. J'y entrai. Le noyau d'Haïtiens m'accueillit dans un pique-nique où il fut question, après les retrouvailles des anciens compagnons, de la débâcle sur le terrain et du projet de revue "Nouvelle Optique". Sur Montréal, certains d'Afrique étaient revenus, d'autres des Amériques étaient montés, en réponse aux possibilités d'enseigner dans un Québec qui, depuis dix ans, développait avec vigueur un système d'enseignement moderne.

Les universités du Québec furent un champ clos privilégié pour l'affrontement entre géographes "quantitatifs et qualitatifs" (sic) des années 1970-1975, et un poste de vigie de la parole différente des Amériques latines. C'était, pour un quinquennat, une place centrale du brassage des littératures anglaise, française et espagnole, et un lieu de passage obligé des participants aux débats qui agitaient la première moitié de la décennie. Fébrilement, l'UQAM fit trois ou quatre ajustements de son programme de géographie, comme une girouette en milieu de turbulence. C'était la fête. Quelques jeunes européens s'étaient établis dans la Province, et certains n'avaient d'yeux que pour le triomphalisme de l'analyse multivariée à ramener comme trophée d'un long voyage. L'École française de géographie, prise de court, eut un moment de désarroi. La voix des radicaux étasuniens qui tonnait divergente était encore couverte par le bruit de fond de la vague dominante. Et les Amériques contestataires se mobilisaient contre la guerre au Vietnam, pour le Chili de Salvatore Allende. La société québécoise tint sa place dans l'effervescence générale par la montée régulière du parti indépendantiste vers le pouvoir, les crêtes d'octobre 1970, et la focalisation des écrits sur la question nationale. Le dualisme battait de l'aile, la théorie de la dépendance s'affirmait et les analyses centre-périphéries, à leur début, portaient promesse d'un dégel du marxisme.

Duvalier mourait en 1971, non sans avoir achevé l'émondage qui rendait possible la succession de son fils mineur. Une nouvelle optique se cherchait dans la critique radicale de "la longue marche des démocrates". L'action patriotique ne semblait pas pouvoir dépasser la bruyante camaraderie des assemblées du dimanche pour s'inscrire dans le changement souhaité. La présence internationale reprenait au pays après le glacis ombrageux du père. Études de faisabilités, projets de recherches, rapports d'expertise se culbutent pendant que s'organisent les filières d'un sauvetage de masse qui créera la diaspora et que se profile l'imperceptible début d'un mouvement de retour de jeunes cadres. Montréal, où se fait battage de dénonciations internationales de la situation qui déverse les boatpeople, est un temps, dans ce Québec réceptif, le pôle de cristallisation. Autant pour Haïti que pour la géographie, 1975 est un tournant qui laisse le milieu, essoufflé, revenir au rythme d'avant les échauffourées.

C'est en carrefour de ces influences que se posait pour moi le problème de faire géographie. Un temps d'accommodement devait me permettre de clarifier les positions de chaque groupe d'intervenants. J'ai eu du mal à saisir immédiatement les fondements de la nouvelle géographie ; le clinquant des techniques masquait tout en 1970, quand ce n'était pas une de ces nombreuses mises en application aux prémisses incertaines et aux résultats naïfs. J'étais trop habitué à l'analyse sociale pour être autrement que perplexe, et cependant assez conscient des ravages et de la sclérose des dogmes pour ne pas faire tandem avec un collègue de l'autre formation. Une subvention conjointe pour l'étude d'une tranche de population de Montréal favorisa cet apprentissage qui se fit soutenu jusqu'au début de 1972, au moment où il me devint clair que la compréhension de la démarche descriptive formelle devait, par delà les outils de mesure, atteindre à la théorie de la relation entre les phénomènes observés, ce qui en était le fondement, et à la capacité de démonter les mécanismes de l'organisation d'un espace, ce qui en était la force. Je pouvais dès lors la rendre opératoire tout en me dégageant des fausses querelles qui ne pouvaient durer indéfiniment ; en fait, seule la faiblesse d'une théorie de l'espace géographique, donc la carence d'un travail de définition du concept d'espace, alimentait cette chicane des concepts dérivés.

Il restait encore ces pauvres, ces périphériques, ces sous-développés, ces dépendants... de toutes les analyses de changement sociétal pour qui l'espace n'existait pas, ou si peu que rien, et seulement dans son sens commun. La jonction avait toujours du mal à se faire ; les différentes manières de géographie critique se réclamant de la relation de l'espace à la société comme préoccupation première commençaient à peine. Ce champ particulier était à explorer. C'est alors que rompant les attaches avec ce qui était attendu d'un géographe devant faire carrière à coups d'articles dans les revues à jury, ou même en m'exposant à la grogne d'un certain nationalisme du cru, je fis option de prendre prétexte du cas haïtien pour une descente la plus profonde en géographie sociale et pris prétexte de la géographie sociale pour atteindre au pays profond haïtien. Les dix années qui allaient suivre auront été versées à ce pari susceptible de rassembler mes différents morceaux éparpillés sur des fronts différents. Il fallait commencer par rentrer au pays. J'exposai, serein, mon projet en prenant congé des proches, et je gardai précieusement cette image prémonitoire d'Émile Ollivier qui, lui, voyait déjà la tribu dansant autour d'un bouillon -chercheur, comme dans les vieilles imageries coloniales.

L'insertion sur le terrain se fit naturellement dans le monde enseignant où j'avais milité. je retrouvai anciens professeurs et collègues prêts à reprendre routes et sentiers autrefois parcourus ensemble. On me fit place immédiatement, et c'est au Collège Saint-Pierre, où j'avais enseigné, que se tinrent les réunions entre une quinzaine des professeurs de sciences sociales. Le travail était à la refonte des manuels d'histoire, je promis d'en faire autant pour la géographie. Il faut dire qu'en Haïti, l'enseignement est un canal privilégié de la diffusion. L'animation culturelle d'une certaine ampleur se faisait généralement autour du matériel scolaire. Je pressentais déjà la difficulté que j'aurais ici à faire comprendre qu'en Haïti, un manuel était le support équivalant à celui d'une revue, d'un essai, d'un reader par sa portée et sa signification. Vouloir travailler en natif sur une réalité de sous-développement n'allait pas de soi ; c'était nouveau dans la communauté des "experts". Imbus des voies royales de leur société d'origine, tel me suggéra une série d'articles dans de grandes revues, puis la direction de reader ; tel autre de tout privatiser pour une thèse d'État un dixième de siècle plus tard... J'en fis à la tête des miens, préoccupé tout de même de la légitime attente du contexte international.

Hubert de Ronceray devait grandement faciliter mes accès au terrain. Nous avions en estime ce jeune professeur, de la Normale de 1962, qui, sans protection particulière en ce temps, avait eu le simple courage d'une oreille favorable à des problèmes d'organisation de notre vie estudiantine, tranchant ainsi de la tremblote ou de l'indifférence qui gagnaient du terrain. C'est naturellement vers lui que je me tournai en 1972 et 1974 pour utiliser la logistique de son centre de recherches. Encore une fois, mes expectatives ne furent pas déçues.

L'immersion en didactique m'amena, aux E.U.A., voir ce qui se faisait dans le moment. "L'espace haïtien", "Mon pays d'Haïti" et le guide du maître "La géographie et son enseignement" devaient essayer de témoigner de ce point d'équilibre entre les attentes de l'intérieur et les exigences de l'extérieur. Ces publications s'échelonnèrent sur trois ans, de 1974 à 1977, accompagnées de toute une gamme d'outils que les médias modernes rendaient possibles pour favoriser leur implantation. La générosité de la critique internationale me soulagea de l'inquiétude d'avoir osé ne pas prendre les chemins classiques et l'effervescence de leur mise en application concrète atténua mes craintes d'être trop en décalage de la réalité haïtienne. Il me restait à faire face à de redoutables problèmes théoriques auxquels je n'avais apporté que des réponses incomplètes sous l'apparente simplicité pédagogique du discours.

En 1978, les temps avaient changé. La campagne des droits de l'homme du démocrate Carter allait obliger la dictature à une répression moins aveugle. Dans cet entrebâillement devait s'engouffrer une prise de parole publique des médias qui redonnait l'initiative à la militance au pays. Les manuels étaient de plus en plus utilisés à d'autres fins que pédagogiques et leur systématique traduction et adaptation en créole leur ouvrait d'autres perspectives. Contraint cependant à ne plus rentrer en Haïti, je courais les lieux de notre diaspora pour reconstruire, avec l'aide des différentes strates sociales, les éléments et conditions de leur vécu. Cette contrainte de départ se révéla d'une fécondité inattendue par la levée des obstacles de communication. Le marronnage permanent de la parole s'estompait une fois hors de portée du caporalisme et de la macoutisation des campagnes et des bidonvilles. Il devenait possible d'accéder ainsi, et bien mieux qu'au pays, aux rapports qu'entretenait chaque classe avec l'espace. De rentrer plus profondément en Amérique latine et dans la Caraïbe, de passer par l'Afrique et l'Océan Indien et surtout de progressivement affiner mon observation du Québec dans mon enseignement et la direction de mémoires, j'ai trouvé confirmation que la construction d'espace varie toujours d'une classe à l'autre ; ce qui a fini par dé-naturaliser l'objet d'étude. C'était peut-être la bonne voie que de continuer à questionner la géographie d'Haïti jusqu'à déboucher sur l'abstraction qu'est l'espace.

Aux difficultés normales de toutes investigations, s'ajoutent, pour ma génération de chercheurs, des embarras nés d'une situation toute nouvelle. Beaucoup de conflits, aux formes les plus inattendues, sont à replacer dans le cadre global de la fin d'une hégémonie. La Caraïbe, Haïti, jusqu'aux années 1960, avaient donné lieu à des travaux d'experts étrangers dont chacun, dans sa société d'origine, était devenu le spécialiste de son champ. Une transformation s'est opérée par l'accès d'un assez grand nombre d'originaires de ces sociétés aux études supérieures dans pratiquement tous les centres étrangers des Europes et des Amériques. Ces natifs commencent alors àparler aussi, leur réalité n'est plus exclusivement dite par l'autre. Les jeunes spécialistes étrangers n'ont plus vraiment, comme leurs aînés, la possibilité de s'adjuger exclusivement la représentation d'un domaine, ni même de s'assurer facilement une voix déterminante. À la suite de plusieurs pays des Amériques, des antagonismes s'exacerbent actuellement dans pratiquement toutes les îles et dans tous les champs d'études des sciences humaines, au point que depuis les années 1980, nous assistons, de colloques en colloques, à des prises de positions qui renverraient, dans la formulation émotive des premiers moments de tout conflit né d'une conjoncture nouvelle, à des pratiques scientifiques natives qui seraient à opposer à des pratiques scientifiques étrangères. Il apparaîtra probablement assez vite que l'affirmation d'une différence dans la manière de définir l'objet d'étude, la méthode de sa connaissance, les concepts de son expression dépendent de l'option de construire le réel par l'écoute des multiples formes et structures, de résistances et de survie, de la pauvreté, ou du déploiement d'un construit qui n'en tient pas compte. Dans ce dernier cas, le verbe peut être aussi généreux ou dénonciateur qu'il le veut, il renvoie à une inefficacité d'opérationnalisation démocratique. La coupure ne serait donc pas entre étrangers et natifs, quoique la nouvelle perspective soit plutôt née du travail des seconds dans la Caraïbe.


3. Applicabilité

Le moment est venu de dire ce qu'il y a dans la pauvreté qui puisse nous amener au désenveloppement, répondant ainsi à la dernière attente, celle de l'applicabilité de mes préoccupations. Il me faut à la fois déborder mes dernières publications en y extrayant ce qui permet de proposer une manière de penser l'alternative d'un projet de société, et à la fois m'appuyer fermement sur l'ensemble de mes publications (dans l'esquisse de construction) pour être en prise sur le réel. L'applicabilité serait en somme l'exposé d'un mode d'utilisation possible des travaux. Mais avant, je vous dois aussi, puisque la carte est au centre de la fête de ce soir, un abrégé de mon itinéraire sur la carte.

La forme d'atlas que je voulais donner aux discours allait être longue à préparer, mais il était intéressant de tenter une rénovation de la carte, l'outil par excellence du géographe. J'avais, comme tout le monde, toujours été impressionné par la démesure des forces matérielles et humaines jetées dans la confection d'atlas et la difficulté pour la discipline d'habiter ce support d'hypothèses et de démonstrations d'hypothèses. Mon intérêt pour la sémiologie graphique était resté constant dans une quête pour déborder le dessin et la transcription descriptive des données. Le développement d'envergure auquel j'assistais en Amérique me parut surtout d'ordre technique ; c'était celui d'une plus grande automatisation, d'un raffinement de la thématisation et d'un esthétisme de l'exécution. Là encore, les termes employés jouaient d'obstacles et la cartographie théorique n'était pas plus la théorie de la cartographie que la géographie théorique n'était la théorie de la géographie. La carte, pouvait-elle rendre compte des hypothèses et des thèses et réaliser leurs démonstration et vérification ? En somme, à nouvelle conception d'espace, nouvelles cartes !

"L'atlas critique d'Haïti" paraît en 1982 en tant qu'essai à la croisée des préoccupations disciplinaires de la géographie contemporaine et du questionnement sur une possible alternative haïtienne de désenveloppement. Cette publication s'accompagnait de "Espace et liberté en Haïti", un ensemble d'interventions réalisées de 1977 à 1981 pour situer le travail en faisant accéder aux étapes de sa maturation et "Hispaniola", la murale de validation des thèses (nées de l'approfondissement du cas haïtien) par leur mise à l'épreuve en République Dominicaine. Cette triade nous permettait de formuler une perspective de désenveloppement basée prioritairement sur les savoir-faire et les structures locales de la pauvreté en prenant distance des transferts de tous ordres prônés par les conceptions actuelles. Ce "raccourci", comme nous l'avons appelé, fait au concept d'espace de la géographie une place aussi déterminante que les concepts centraux des autres sciences humaines pour la libération de l'homme haïtien et l'enrichissement des rapports sociaux.

Depuis plus de dix ans je traîne la même question : Comment expliquer que 80% de cette population soit encore en vie ? Ma réponse de ce soir est qu'il n'est d'autres ressources de ce peuple que le peuple lui-même. Offrons donc une mise en application de cette reconnaissance de l'Homme et de la Femme comme fondements éminents du devenir. La première étape de la reconquête de la dignité perdue est l'autonomie alimentaire, en quantité et en qualité suffisantes, pour tous en général et pour chacun en particulier. C'est elle qui mettra fin à la dégradante mendicité actuelle, d'un pays à l'échelle internationale et des démunis à l'échelle nationale. Que ce soit avec élégance ou vulgarité, de manière directe ou symbolique, la main tendue le kwi (la sébile) au bout s'est superposée à nos armoiries d'autrefois qui disaient quand même la liberté conquise ! Y revenir est concrètement à notre portée.

À la base il y a le compagnonnage, cette méthode pour tirer parti d'une exploitation par l'utilisation optimale des conditions matérielles et humaines de la vie paysanne. La notion de compagnonnage recouvre d'abord les multiples combinaisons de plantes concurremment en croissance pour être capables de fournir le flux le plus régulier possible de produits tout au long de l'année. La notion recouvre ensuite cette complémentarité entre ressources animales (le porc rustique et prolifique est essentiel au système par sa triple fonction de conservation du boisé fruitier, d'apport nutritionnel et de capitalisation) et la production d'autres parcelles différemment utilisées pour atteindre l'objectif de garantir des aléas du marché et de la nature par la minimisation des risques et le renforcement de la sécurité, au ras des seuils de survie. Cela fait dix ans que l'on s'est mis à découvrir la logique profonde de cette méthode qui a traversé, avec les adaptations nécessaires, l'Histoire, de la place-à-vivres de l'esclave aux jardins actuels. Mais, la pauvreté a fait place à la misère quand la précarité du rapport à la terre n'a pu garantir la reproduction du système. Ce n'est donc pas au niveau des techniques, certes à améliorer, que se place le goulot d'étranglement, ni dans un remembrement du parcellaire assurément sans objet, mais au niveau du droit à la terre.

La stabilisation du foncier doit resurgir des spécificités du compagnonnage comme pattern aux nombreuses variations d'application dans les différentes niches écologiques et sociales. Le droit à la terre, et l'imprescriptible garantie de ce droit à la terre, serait ainsi pensé à partir d'un système toujours/déjà maîtrisé, le compagnonnage. Ce repositionnement de la question agraire doit s'appliquer à quatre situations différentes : le parcellaire des mornes, le domaine de l'État à reconstituer et à viabiliser, les grandes propriétés de zones irriguées et les localités affranchies Au pluvial (la gestion de l'eau est tout aussi fondamentale que le foncier dans une réforme agraire). Il faut clairement que le travailleur de la terre en soit le premier bénéficiaire ou par statut de propriétaire, ou par quote-part prépondérante, dans des unités viables que son savoir-faire peut faire valoir.

Les fermes paysannes de base ne sont pas et n'ont jamais été isolées. Les développements de la notion de bourg-jardin essayent de rendre justice à leurs modalités particulières d'articulation. C'est le premier niveau d'agrégation au pays, celui de la prise en main du rural (qui n'est pas seulement l'agricole) par lui-même ; et donc le niveau privilégié pour penser l'intervention des services, l'animation d'échanges de services égalitaires (et non plus d'exploitation) dans les associations de travail, de la participation à la chose publique, de la mobilisation pour des ouvrages productifs d'intérêt collectif. Le bourg-jardin est le noyau de base, agglomération de moins de mille personnes liées par le classique réseau des relations de communauté. Le symbolique et l'imaginaire, le politique et l'économique tissent les entrelacs de ce noyau capable de fonctionner à la résistance aux prélèvements de rentes, de profits, d'usures, pour la couverture d'un pourcentage élevé de l'alimentaire national, tout en dégageant l'épargne nécessaire au relèvement du niveau de vie et au besoin de liquidité pour la culture des espèces à haute valeur marchande et forte valeur nutritive comme le pois et les ignames.

Le bourg-jardin a un centre, c'est le marché pour lequel les efforts actuels tendent à débroussailler la complexité des dimensions de centralité. C'est le carrefour (en créole carrefour renvoie à un sens fort du vodou) d'une dizaine de bourgs-jardins qui convergent une ou deux fois par semaine pour habiter ce centre d'échanges et de communications multiples. La notion de madan sara (ou celle de spéculateur) ne renvoie pas seulement à l'agent de la circulation des produits mais encore à la hiérarchie des agents et aux mécanismes des prix, ce qui permet d'accéder à l'organisation structurelle des circuits que complètent l'analyse de la finalité des types de prélèvements et l'organisation spatiale des circuits ; c'est cela la logique des graphiques qui flanquent chaque carte pour donner un sens relié au pays profond haïtien ; j'en ai abondamment développé les fondements dans mes textes. Les quelque 500 marchés sont ainsi tous en articulation par un système de commercialisation, tout aussi endogène que le compagnonnage ou le bourgjardin, secrété par trois siècles d'adaptations de pauvreté.

Ce que nous révèle en somme cette lecture concrète d'une situation concrète et originale de la Caraïbe, c'est la logique du système des savoir-faire de la ferme de base, de son mode d'agglomération en bourg-jardin et du marché, pivot de son articulation à l'ensemble national englobant. Ces trois éléments permettent de penser la politique agraire dans sa totalité d'une réforme impérieuse aux finalités d'auto-suffisance alimentaire, avec le statut de priorité à l'agraire et au rural comme moteur du désenveloppement. Les techniques, les méthodes et les modes sont déjà maîtrisés par ceux qui devront en assumer la marche.

Une civilisation de la pauvreté est en train de mourir par sa régression dans la misère, mais son accumulation de trois siècles de savoir-faire de dernière paysannerie de la Caraïbe est encore là, résistant au génocide et prête à s'activer pleinement ; mais pour combien de temps encore ? C'est ce potentiel qu'analysent longuement textes et cartes de décembre 1982.

Et tout le reste ? me dira-t-on. Il y est aussi, mais découlant de la priorité de faire du monde actuel des marginalisés du rural et de l'urbain l'intersection de toutes les pratiques sociales, politiques et économiques d'une phase de transition vers la pauvreté, et, plus tard, par delà la pauvreté. C'est le mode de penser l'alternative qui fournit les outils conceptuels et matériels du positionnement d'une industrialisation au service des priorités agricoles (l'actuelle industrie d'assemblage ne sera jamais qu'un substitut de saupoudrage salarial de zones franches, aux effets d'entraînement faibles (très faibles !), malgré ses 50 000 emplois urbains), d'une urbanisation dérivée des modalités de consolidation des bourgs-jardins, d'une régionalisation à rendre obsédée par son projet d'articulation des marchés aux bourgs et villes, d'une décentralisation de la prise en charge du local par lui-même, d'une démocratisation de l'autonomie retrouvée de ces noyaux urbains et ruraux, d'un service de travaux publics à réorienter, plus sur les liaisons internes des régions que sur les grands axes routiers, sur l'hydraulique des bourgsjardins et la réfection des chevelus d'eau, sur le cadre bâti des services publics aux bourgs-jardins, marchés, bourgs, petites villes des provinces, etc.

Je parle d'un pays de cinq cents marchés, de cinq mille bourgs-jardins, de cinq millions de marginalisés, et aux trois paliers de cet ordonnancement, j'ai vu, avec beaucoup d'autres (car nous sommes nombreux à avancer maintenant dans le même sens), les savoir-faire de pauvreté de tout un peuple prêt à se prendre en main ; j'ai vu le potentiel de complémentarité d'une diaspora dont les possibles liaisons sont encore à creuser par delà la mobilisation des énormes transferts à des fins productives et de réserves de devises (je continue à plaider pour l'imagination et la créativité nécessaires à l'utilisation intelligente, un jour, du potentiel des compétences de la diaspora) ; j'ai vu un État qui est un rapport de force a créer pour que soit possible un renversement de sens dans les échanges d'importation et d'exportation, les faisant passer de lieux d'extorsions en lieux de négocia tion internationale du nécessaire pour le prioritaire. L'indispensable intervention de l'État doit garantir les régulations d'une économie politique du rural en charge de lui-même, et d'une économie politique de l'urbain au service du premier. L'État du désenveloppement de pauvreté n'est pas une sinécure (fonction publique à repenser en termes de services réellement nécessaires et gratuits d'arpentage, de notariat, de santé, d'écoles...), mais l'outil du contrôle politique et de la gestion économique de l'alternative, avec son train de mesures drastiques, incitatives ou coercitives ; le principe de 1 alignement de la taxation des hauts revenus, des profits et de l'immobilier sur les niveaux des prélèvements subis par les producteurs de café conscientiserait immédiatement !

Le désenveloppement je crois l'avoir suffisamment illustré pour chercher maintenant à cerner sa formulation. Je la relierais d'abord aux ressources de la pauvreté par la technique déjà maîtrisée, par la prise en charge de soi, puisque non dépendant de transferts d'un quelconque ordre, par la démystification des capitaux qui ne sont plus l'essentiel, par l'activation d'institutions locales puisque le pouvoir symbolique et bien réel du savoir comment faire est domestiqué depuis longtemps. Et l'on voit clairement le statut à bâtir au créole, langue du désenveloppement, aux coutumes, à la musique locale, aux croyances, aux arts et aux autres sédimentations qui sortent du même creuset qui nous a donné la clé de la chaîne qui relie le campagnonnage des exploitations aux bourgsjardins de communauté, aux marchés centres, à la commercialisation de madan sara et de spéculateurs (à contrôler), à la distribution des produits manufacturés, aux artisanats de valorisation et de substitution locale (et non plus de tourisme), au dégagement de l'épargne pour l'investissement et les services, etc. Je fais simplement remarquer le statut déjà primordial de la femme dans la maîtrise de ces savoir-faire de la production, de la commercialisation, de la distribution. L'originalité en puissance de cette condition féminine de la pauvreté me semble un des points forts du désenveloppement. On ne se développe jamais d'en haut par l'impossible transplantation de capitaux, de technologies, d'institutions d'un autre monde, mais on se désenveloppe de tout cela par soi, par ses institutions, sa technologie, ses capitaux, quitte à acclimater ce qui, venant d'ailleurs, paraît nécessaire. Le désenveloppement ne serait-il pas finalement ce "reCours aux sources" par le bon usage des richesses de la pauvreté ? Et, pour serrer encore plus la formulation : le désenveloppement c'est le processus d'accès de chacun à la pauvreté du nécessaire pour construire la richesse nationale collective. Je n'ai pas oublié à qui j'avais à livrer la marchandise. À cette relève aux études, ou en tout début de pratiques, il me semble enthousiasmant de proposer que l'on se mette au travail pour redéfinir contenus de cours et orientations de travaux, dans une "ré-invention" de nos métiers, pour qu'ils soient au service de ce possible, en situation de dialogue avec les marginalisés porteurs des savoir-faire et non plus en position d'autorité traditionnelle. Ce serait la prise en compte de toutes les pratiques urbaines et rurales de résistance et de survie de la pauvreté pour en extraire les savoir-faire et les accumulations qui serviront au nouveau départ. Il ne faut pas que la pratique du terrain soit dévoyée par un faire de colonies de vacances ; c'est la charnière des métiers, celle qui permet le dépassement de ces compilations de bribes pour atteindre fermement au primat de la théorisation, de la problématique construite sans complaisance, pour fabriquer, par les concepts et la méthode, ce levier indispensable, spécifiquement et concrètement collé au réel. Tous nos bacheliers en savent assez d'Archimède disant : "Donnez-moi un point d'appui et je soulèverai le monde" pour comprendre que le nôtre pourrait être les ressources de la pauvreté.

Que la fête de la collaboration avec l'autre souscrivant à nos priorités, soit aussi ! Il est probable que l'on doive compter avec des solidarités agissantes et il est déjà certain que notre long "côtoiement" de la présence étrangère nous arme pour départager les compagnons de route du désenveloppement des sous-développeurs. Personne ne peut nous faire cadeau d'une alternative, mais plusieurs peuvent nous aider à y parvenir, en prenant garde, quand même, que les actions caritatives ne dépriment le marché intérieur (à protéger) comme les "PL.480" et autres "food for work". Nous n'avons, de plus, personne à rattraper ou à imiter dans cette Caraïbe, mais nous, femmes et hommes d'Haïti, pouvons marcher ensemble avec eux, dans la même direction d'une quête d'alternatives, en suivant notre propre chemin de désenveloppement, à notre propre rythme.

Je ne ferai pas semblant d'ignorer que de violents rejets de cette parole ne soient, ou ne seront pas. Puis-je dire que je crois même que rien n'annonce l'imminence d'un temps nouveau. Et qu'importe finalement la longueur du chemin et ses risques, si c'est la bonne direction ! Suis-je vraiment sûr que ce soit le bon cap ? En toute honnêteté je répondrais "peut-être" (et c'est cela le pessimisme de l'intelligence), mais il vaudrait vraiment la peine de le tenir jusqu'au bout (et c'est cela l'optimisme de la volonté).

J'ai commencé ce discours en citant Bachelard : "Nous serons unis dans la preuve, dès que nous aurons la garantie d'avoir posé le même problème." C'était en hommage à Yves Montas qui passa les dernières années de sa vie à désespérément me traquer pour que j'arrive à "poser le problème" pour qu'il devienne enfin le "même problème" d'un nombre croissant de personnes. À notre dernière rencontre, justement à la fin de l'année dernière, il m'a dit, en me quittant, quelque chose d'une chanson brésilienne "à fredonner tout le temps, tout le temps" : si l'on est seul à rêver, on reste dans le rêve, si nous rêvons ensemble, peut-être arriverons-nous à nous réveiller !



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 2 mars 2010 6:56
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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