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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Georges Anglade, ATLAS CRITIQUE D'HAÏTI. (1982)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Georges Anglade, ATLAS CRITIQUE D'HAÏTI. Montréal: ERCE et CRC. Groupe d'études et de recherches critiques d'espace, Département de géographie, UQÀM. Centre de recherches caraïbes de l'Université de Montréal, 1982, 79 pp. [Autorisation accordée par l'auteur le 28 mai 2009 de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction

ESPACE ET SOCIÉTÉ EN HAÏTI


Au souvenir de François Borgia Charlemagne
FÉRALTE
1er prix de Géographie d'Haïti 1901 *

1. Cadre théorique
2. Méthode
3. Discours



C'est vraiment un signe que depuis plus d'une dizaine d'années l'ensemble des sciences sociales recourent à des métaphores spatiales pour se dire. L'espace est en pleine effervescence de définitions qui cherchent à produire une théorie de sa relation à la société. C'est à une renaissance du géographique que nous assistons dans cette conjoncture de convergence de discours qui, dépassant l'enfermement dans le paysage accessible aux sens, s'ouvrent à l'espace socialement construit [1] pour travailler ses abstractions principales que sont les formes, les structures, et la dynamique. Tel est aussi notre objet dans cet Atlas critique d'Haïti où nous cherchons plus particulièrement les éléments d'une politique de l'espace haïtien ; quête qui s'intègre à une triade [2] dans laquelle Espace et liberté poursuit les perspectives de cette politique de l'espace haïtien, et Hispaniola situe le contexte de cette politique de l'espace haïtien.

Cet essai introductif constitue un bilan d'étape dans lequel nous tentons de donner une réponse articulée à un ensemble de questions de la littérature géographique actuelle. Les trois parties sont reliées les unes aux autres par des propositions de construction d'un champ de concepts jusqu'à la pièce maîtresse des entités structurantes d'espace qui donnent à penser la dynamique d'espace dans son rapport à la dynamique sociale et circonscrivent les éléments capables de porter une alternative sociétale en Haïti.

1. Cadre théorique

C'est dans une mise en relation de l'espace à la formation de l'État et de la Nation que se donne le géographique. Deux processus sont à la base de cette liaison : les étapes de la construction d'un marché national et l'évolution des modalités d'exercice des pouvoirs. Les formes géographiques sont celles du contrôle économique et de la gestion politique telles qu'elles se réalisent dans une société donnée.

Ces formes principales s'articulent de manière différente dans le temps sous l'influence de la dynamique interne d'une société qui. elle, répond des conditions de son insertion dans un ordre politique et économique englobant. À chaque moment, une structure dominante d'espace livre passage à une organisation particulière des formes.

Ces structures dominantes d'espace ayant la caractéristique d'évoluer (la relation Espace/Temps), se pose alors la question de ce qui fait spécifiquement la dynamique d'espace et son autonomie relative dans le tout social. La dynamique d'espace répond du mode d'existence des rapports sociaux tels que médiatisés en spatialités.

À chaque moment, c'est au niveau de l'entité structurante d'espace que se déploient les contradictions de base de la société.

1.1 Des formes

La formation d'un marché actuellement national est passée par trois phases. C'est d'abord la multitude des marchés locaux de la période coloniale du XVIIIe siècle. Il y a autant d'unités qu'il y a de plantations directement reliées à la métropole. À la limite, il n'y a pas de marché saint-dominguois mais seulement des extensions saint-dominguoises des lieux d'approvisionnement du marché des produits des colonies en France. Chacune des unités de production agricole obéit à l'ordre colonial d'autarcie, d'exclusive et de dépendance à un négociant consignataire de France.

Le nouvel ordre qui émerge de l'indépendance, en 1804, regroupe les entités précédentes en onze marchés centrés chacun sur une ville-port d'exportation de produits agricoles et chacun de ces onze centres est le siège d'une oligarchie qui vit de son arrière-pays. Ces villes, marchés centraux de zones d'approvisionnement bien découpées, sont à la fois l'affirmation des classes dominantes en émergence et la condition de leur existence en tant qu'oligarchies régionales.

Au XXe siècle, Port-au-Prince achève de gagner sa course à la centralité en remodelant l'ensemble en un marché national dans lequel toutes les unités de production de tous les lieux sont reliées, plus ou moins directement, à Port-au-Prince.

Ce marché actuel, point d'aboutissement de trois siècles d'évolution, est une totalité de lieux de production, de réseaux de commercialisation et de rapports de production et de commercialisation.

La seconde forme [3] est celle de l'exercice des pouvoirs. C'est d'abord au lieu de chaque plantation coloniale que s'érige un système privé pour maintenir l'ordre d'esclavage. Il y a bien une garnison de soldats métropolitains et un pouvoir représentatif du Roi de France, mais c'est autant pour prêter main forte aux polices des plantations que pour parer aux velléités autonomistes des colons et défendre Saint-Domingue de la convoitise des puissances coloniales dans la Caraïbe. La maille de base pour l'exercice de la violence coloniale est celle que tissent les 5 000 plantations.

Au XIXe siècle, l'État qui surgit de l'indépendance ne peut immédiatement réaliser son projet de centralisation, il lui faut le construire. Passant par des étapes de sécession, le modus vivendi qui finit par s'imposer est celui d'une fédération de provinces dans laquelle des partenaires, jouissant d'une autonomie relative, s'allient et se combattent au rythme d'une histoire qui voit la centralisation se renforcer de plus en plus. L'occupation américaine de 1915-1934 renforce et parachève la tendance en cours par l'élimination des armées régionales, des budgets régionaux, des marchés régionaux, des ports d'exportation des provinces au profit d'un centre unique, Port-au-Prince. C'est dans le cadre d'un découpage hiérarchisé que vont s'implanter les appareils de légitimation et de défense du nouvel ordre social et spatial strictement centré sur la capitale.

En somme, la dynamique de création de la société et de l'espace haïtien s'est accomplie par deux processus, celui de la formation d'un marché avec ses répartitions, ses carrefours et ses liaisons, et celui de la pratique des pouvoirs par découpage territorial et implantation d'un complexe d'institutions hiérarchisées pour le contrôle et le conditionnement. Deux formes principales dont la conjugaison des effets propres à chacune assure concrètement à une histoire de l'espace haïtien ses perspectives de connaissance diachronique et synchronique de l'objet à étudier, et permet de retracer dans les internalités la part prise par les externalités [4].

1.2 Des structures

La relation de l'espace au projet colonial des Amériques est de prolonger l'Europe de territoires sous la dominance d'un Pacte qui postule que chaque implantation locale en terre nouvelle est et doit être reliée directement à une entreprise métropolitaine avec le minimum de liaisons sur place d'une implantation à l'autre. C'est l'ordre spatial de morcellement, le vouloir, de l'Amérique des plantations à celle des mines et des comptoirs, d'une fiction de Nouveau Monde à bâtir comme une infinité d'entreprises autarciques transférant leurs valeurs directement, et chacune pour soi, sans palier de regroupement. Les mouvements autonomistes des colons, les révoltes d'esclaves, l'émergence des indépendances mettront un terme aux espaces morcelés qui, tôt commencés fin du XVe siècle, s'achèvent au XIXe siècle.

Du local on passe à la réalisation de marchés régionaux dans le cadre de chaque territoire qu'un nouvel État doit assumer en se consolidant d'abord comme alliance régionale avant d'être pôle centralisateur. Le nouvel ordre du XIXe siècle d'un capitalisme d'importation-exportation se réalise concrètement dans la structure dominante de régionalisation des caudillos et des tierratenientes, de la guerre des provinces, de l'identification aux régions qui façonnent les Amériques en Mauricie et en Estrie, Costa montafia et Llanos, Cibao, Sud et Nord d'un même pays.

Au XXe siècle, la centralisation et son processus d'unification des marchés régionaux en un marché national permet la mise au pas des velléités fédératives sous la coupole d'une oligarchie triomphante. Celle-ci rallie et intègre les forces régionales pour créer un centre métropolisateur, et se créer par cette "république dans la République", "La-capital" tout court, comme on dit en hispanité.

Le passage au XXIe siècle s'annonce déjà houleusement pour le sixième siècle d'une Amérique ayant broyé ses Amériques entre les meules d'un marché en continentalisation et sa violence déjà continentalisée. Les hiérarchies des centres nationaux bourgeonnent pour créer hors territoire national des diasporas. Ces millions d'émigrés et de réfugiés aux influences économiques et politiques obligent à penser la structure spatiale nationale en intégrant les noyaux hors frontières à la hiérarchie des centres nationaux.

En conclusion, ces trois moments des structures spatiales, morcellement, régionalisation et centralisation répondent de la relation Temps/Espace et de la relation de la dynamique sociétale interne aux effets de son intégration comme élément de l'ensemble plus vaste du projet impérial des tuteurs. La périodisation d'espace, en scandant les rythmes d'une histoire propre à l'espace, fonde le géographique sur cette capacité de construire à chaque moment l'articulation des formes entre elles et de travailler, d'une structure à l'autre, ces passages qui permettent d'accéder à la dynamique spécifique de l'espace.

1.3 De la dynamique

À chacun des moments historiquement déterminés de l'organisation de l'espace, il y a une entité structurante d'espace qui est l'unité de base de cette organisation. Au morcellement colonial, c'est au niveau de la plantation que prend siège la contradiction principale de la société et c'est aussi l'échelle des phénomènes qui permettent de construire Saint-Domingue comme une organisation de quelque 5 000 éléments. Dans ce cadre, l'opposition de base se joue entre le système de plantation qui fonctionne au prélèvement et l'atelier de main-d'oeuvre esclave qui fonctionne à la résistance. La résolution du conflit s'est d'abord vécue au niveau de chaque plantation dans un mouvement de collusion de ces forces d'ateliers jusqu'au renversement de l'ordre de morcellement.

À la régionalisation, c'est dans le cadre des onze provinces en situation de fédération que s'opposent fondamentalement onze oligarchies en émergence et leur onze paysanneries en réalisation. Construire l'espace du XIXe siècle, c'est prendre en compte l'échelle des régions, découpage qui permet d'accéder à la contradiction de base intra-régionale et à la rivalité inter-régionale. La résolution du conflit est à ce double niveau : une oligarchie arrive à recentraliser l'ensemble des prélèvements à son profit exclusif par réduction graduelle du rôle des dix autres et par la réarticulation des paysanneries en une paysannerie unique.

À la centralisation, l'échelle devient celle du pays entier, d'un État centralisé et d'une nation affirmée au long de cette histoire. Le lieu de la contradiction principale de cette formation sociale se situe dans l'ensemble complexe des réseaux de prélèvements de produits et de forces de travail et des noyaux de résistance en création continuelle de stratégies de survie à la campagne et en ville, lieux-sièges de tous les mouvements sociaux. Les deux voies de résolution du conflit sont, d'une part, la tendance en cours à la désarticulation des noyaux comme palier de regroupement pour une confrontation directe d'une force de travail émiettée face au capital structuré et centralisé et, d'autre part, et c'est cela le raccourci d'alternative, le renforcement volontaire de ces noyaux dans leur capacité de collusion en contraignant le capital et les pouvoirs à s'articuler à ces regroupements.

En somme, de la colonie à nos jours, c'est au niveau des entités structurantes d'espace, qui sont aussi les cadres obligés de la dynamique sociale, que se déploie la séquence répétitive conflit-résolution-équilibre de la dynamique spatiale [5]. Aux trois paliers de la séquence et aux trois grands moments des structures dominantes d'espace, morcellement-régionalisation-centralisation, travaillent des noyaux qui fonctionnent à la résistance et des réseaux qui fonctionnent au prélèvement.

2. Méthode

Pour dire les formes, les structures et la dynamique, nous avons essayé de mettre la carte au centre de la démarche géographique en chargeant l'expression d'atlas, habituellement limitée à un recueil de cartes elles-mêmes inscription cartographique de données habituelles, d'une autre dimension : l'enchaînement des maillons d'un nouveau discours géographique.

Le mode de recherche a été tout autant le chemin suivi pour aboutir à une présentation du produit que le chercheur dans ce produit de la recherche. Cette imbrication du protocole de recherche et de la pratique personnelle du processus menant aux résultats nous laisse avec des questions sans réponses. Est-ce le sujet traité qui, pour nous, est bien plus qu'un débat académique ? Est-ce l'effet d'exil, ce discours à distance qui porte le retour ? Toujours est-il que nous ne sommes pas toujours arrivé à démêler ces niveaux dans la démarche et l'exposé. Fallait-il y arriver ?

Le mode d'exposition reconstruit la démonstration des thèses et hypothèses jaillissant çà et là au cours du déroulement du travail. D'abord les cartes, et ensuite le texte pour les rectifier et les déborder en ouvrant de nouvelles pistes de recherche, si vrai qu'il n'était d'autre objectif que celui d'avoir encore plus de questions.

2.1 Espace et carte

À l'ancienne image du géographe dressant des cartes s'est substituée, en trois décennies, l'image d'un spécialiste de plus en plus en pratique d'analyse sociale et pour qui la carte est de moins en moins un moyen d'expression. Pour redresser le bâton, on l'a tordu dans l'autre sens, car je crois encore signifiante une pratique millénaire du support le plus remarquable qu'ait produit cette longue aventure de fondation des sciences sociales. Mais à nouvelle géographie, nouvelle carte !

Dans la démarche de l'élaboration du géographique en science, il y a actuellement cinq piliers essentiels qui sont travaillés : la définition qui cherche à cerner l'objet avec exactitude, les concepts qui en expriment les composantes et les contradictions qui font la dynamique, la méthode d'étude de cet objet par opérationalisation des concepts qui, menant aux lois fondamentales d'évolution de l'objet, ouvre à sa maîtrise en théorie et en pratique, puis débouche sur l'intervention de transformations au profit de telle ou telle classe. Définition, concepts, méthode, lois et intervention bâtissent aux cartes les dimensions dont elles devront rendre compte et commandent à l'atlas, comme totalité qui transcende les cartes, sa manière d'être l'intersection de ces dimensions.

Notre résultat du moment, tel qu'il se trouve ramassé dans la murale d'Hispaniola, donne la carte comme une construction qui pose l'hypothèse de production de l'espace, les formes du contrôle économique et de la, gestion politique, et la structure dominante de l'espace. Un lexique des éléments retenus du paysage pour dire les formes et les structures, permet d'accéder aux agencements qui, sur la carte proprement dite, médiatisent hypothèses et thèses pour en faire la démonstration.

Quant aux échelles d'analyse qui font depuis peu en géographie l'objet d'un déblayage, leur choix ne semble pas se fonder sur une théorie scientifique précise. Il nous est apparu que la pratique d'échelle devrait découler du cadre théorique adopté et, plus précisément, des entités structurantes d'espace. Dire Saint-Domingue, c'est d'abord dire ce qu'est une plantation et construire ensuite l'ensemble comme articulation des différents types de plantations dans leur modalité de regroupement spécifique ; dire Haïti au XIXe siècle, c'est d'abord dire ce qu'est la région, ses composantes, ses modes d'organisation et construire ensuite l'ensemble comme articulation des différents types de régions ; dire Haïti aujourd'hui, c'est aborder la totalité comme une construction ayant la métropole comme carrefour principal de l'espace et choisir ensuite d'autres échelles de ce patron général, notamment les noyaux et réseaux, pour en préciser les composantes.

Ainsi, un ensemble de pratiques scientifiques en géographie autour des notions d'échelle, de région [6] trouvent leurs assises dans le cadre théorique qui, poursuivant la définition la plus exacte possible de l'objet d'étude, bâtit le champ de concepts, ce vocabulaire de la géographie dont l'imprécision nous faisait tellement tort.

La carte comme méthode s'est révélée d'une richesse exceptionnelle, le mode de recherche ayant été la séquence formes-structures-dynamique tandis que le mode d'exposition inverse la séquence pour donner dynamique-structures-formes.

2.2 Mode de recherche [7]

L'établissement des dix-huit cartes de l'atlas s'est réalisé simultanément. Les difficultés rencontrées et les solutions retenues ponctuent les trois moments de notre démarche. Nous partions d'un certain niveau de connaissance du terrain et de sa littérature ainsi que d'une hypothèse de géographie générale de cas qui se précisait à mesure [8]. Notre travail nous avait vite mis devant l'évidence que chaque groupe social avait une expérience et une perception différente des éléments du paysage à partir de sa propre pratique d'espace, comme ces paysans boat-people des Bahamas qui ne voyaient que les marchés comme noeuds jusqu'à donner la capitale pour une concentration de vingt-cinq marchés, ce qu'elle est aussi. C'est du rapport entre ces constructions différentielles des groupes sociaux que se sont agencés les éléments pour la construction des deux formes principales du contrôle économique et de la gestion politique. De cette première étape nous pourrions dire qu'elle est descriptive, dans un mouvement allant de la sélection sous grille d'éléments des pratiques spatiales du paysage jusqu'à une construction théorique des formes.

L'analyse de cette première élaboration des formes du présent nous obligeait d'en faire l'histoire pour les comprendre et les dater. Ce recours renouvelé à la vieille complicité entre Histoire et Géographie nous livrait le rythme particulier d'évolution de chacun des éléments du paysage, comme celui du découpage territorial des cinquante-deux paroisses coloniales aux cinq cent cinquante-cinq sections rurales actuelles ou encore le passage du portulan colonial aux cent ports d'exportation, à la carte des onze ports de 1890, jusqu'à la réduction à un port unique actuellement, le Port-au-Prince. De cette interaction de rythmes différents émergeait un rythme général qui, rendant compte des variations de l'ensemble, scandait les structures dominantes d'espace, sorte de totalité des structures particulières.

La succession des structures dominantes posait le problème de leur dynamique, histoire et genèse. Si le problème et la question sont clairement énoncés, notre réponse actuelle, la contradiction des noyaux/réseaux d'espace, suppose une validation par une pratique sociétale de rupture de tendance qui se fonde sur les entités structurantes d'espace. Cette formulation a permis de reprendre en les rectifiant l'ensemble des formes et des structures pour aboutir à une explication du présent tout en faisant sourdre les fondements d'une politique d'espace pour une société à enrichir de rapports nouveaux, démocratiques, égalitaires.

2.3 Mode d'exposition

Chaque carte au cour des trois moments de la démarche construit continuellement sa part des formes, des structures et de la dynamique en convergence vers ce point, non atteint, qu'une seule carte puisse dire l'espace. La mise en ordre des concepts sous forme de discours démonstratif donne à chacune des cartes son mode d'exposition, un effort pour expliciter la thèse, l'hypothèse ou parfois simplement le point de vue que l'on cherche à valider. Bilan d'étape que celui-ci, car, tellement imbu de l'inachèvement de la tentative, nous en avons nous-même signalé les manques tout au long de l'exposition.

Quant au texte qui fait route avec les cartes, il porte aussi bien le chemin suivi, les résultats, que l'esquisse du souhaitable. Cette parole aux trois niveaux de l'objet, du sujet et du projet nous la sentons souvent au bord de la polémique en réponse à l'agression et à la violence qui ont façonné le produit de l'étude, l'espace haïtien. Polémikos, étymologiquement "relatif à la guerre", car, ce ne sera pas une mince affaire que celle de créer les conditions minimales d'internalités et d'externalités pour viabiliser l'espace de tous les Haïtiens, en contre-marche des pratiques qui ont abouti à en faire le "paradis" des uns et "l'enfer" des autres.

Légende réduite à un lexique des éléments du paysage, construction des formes par organisation de ces éléments, périodisation des structures par articulation des formes, repérage des oppositions créant la dynamique de succession des structures, proposition d'orienter la dynamique pour une société, différente dans son option de prendre démarrage sur ses propres racines ; tels sont les chaînons et tel est leur enchaînement.


3. Discours

Deux grands manuels des années 60 caractérisent globalement les deux premières manières d'être du géographique. D'une part, La géographie humaine de Max Derruau, sorte de vade-mecum des pratiques du type des écoles françaises jusqu'au tournant des années 70, et d'autre part, le Spatial analysis in human geography de Peter Haggett, compendium des analyses du type des écoles anglo-saxonnes. Le plan de chacun de ces manuels est hautement révélateur des deux discours géographiques.

Des années 70 aux années 80, aussi bien dans les Amériques du Nord d'un Antipode que dans la France d'un Espaces et sociétés et surtout, pour ce qui est de notre univers, dans le foisonnement autour de la dépendance, de l'État, du politique, de l'espace dans les Amériques du Centre et du Sud et au Québec, émerge un nouveau discours qui se dotera certainement d'ici dix ans d'un manuel qui se vaudra l'épithète de "critique" par sa systématique des percées de cette troisième manière de faire géographie [9].

Notre essai touche ici aux analyses critiques et à l'organisation logique qui profilent quelques traits de ce que pourrait être ce troisième condensé d'une pratique géographique dialectiquement liée et en rupture avec les deux premières. Six thèmes nous semblent regrouper les organes essentiels de la nouvelle problématique et nous les avons reliés deux à deux pour approfondir leurs imbrications.

3.1 Évolution et Métropolisation : planches 1 à 6

Les trois premières cartes sont un essai sur les structures spatiales dominantes de la situation coloniale à cette conjoncture de fin XXe siècle et les trois cartes suivantes s'attachent, à trois échelles différentes, aux phénomènes les plus marquants de la centralisation : La "République" de Port-au-Prince, l'espace social de la ville de Port-au-Prince, le bòdmè, centre-ville de Port-au-Prince.

Le thème de l'évolution, succession des structures dominantes de morcellement, de régionalisation et de centralisation, nous livre une clé d'ordonnancement des différents éléments constitutifs de la société se réalisant dans l'espace. Ressortent alors et le poids des externalités (la mondialisation du mode de production capitaliste) et le poids des internalités (la dynamique des rapports locaux entre classes dominantes et dominées dans le façonnement de l'espace).

Le thème de la métropolisation, le corollaire de la structure centralisée, nous introduit au phénomène port-au-princien. S'y déploie également la créativité des noyaux, par l'émergence de formes d'adaptation dans l'habitat, le commerce, le transport, la consommation, etc. Ce sont des constructions destinées à tempérer l'impact d'un prélèvement féroce de rentes foncières et immobilières, et à immuniser partiellement contre l'inflation.

3.2 Articulation et Dégradation : planches 7 à 12

L'étude des bourgs-jardins (p1. 7), des marchés (p1. 8), des circuits de commercialisation (p1. 9), essai sur les fondements de ce qu'est le territoire haïtien, introduit les questions d'une géographie sociale de la Terre et de la Nature (p1. 10) en preuve que sont encore à portée les savoir-faire d'un équilibre humain des Eaux et climats (pl. 11), des Sols et de la végétation (pl. 12). Pour dire l'articulation de l'espace, nous avons recherché les modalités de la distribution de la population, les centres de cette distribution et les flux qui parcourent la distribution en reliant les centres. À un pôle de la société s'organisent des réseaux de prélèvements, à l'autre se créent les noyaux de résistance collective aux prélèvements.

Le thème de la dégradation dévoile la souplesse d'adaptation des noyaux face au désastre écologique causé par la demande toujours croissante de prélèvements dans une formation sociale fondée sur la rente agricole. Les masses paysannes ont fait face à la dégradation de la terre et de la nature par l'intervention magistrale du compagnonnage agricole pour au moins sauvegarder et améliorer le potentiel de leur parcelle en jardinage.

3.3 Organisation et Marginalisation : planches 13 à 18

Essai sur les modalités du Contrôle politique (p1. 13), de la Gestion économique (pl. 14) et de l'environnement idéologique par la Présence étrangère (p1. 15). Cette géographie des pouvoirs en continuelle réalisation livre passage à la logique des différenciations et des inégalités que nous illustrons par l'Économique du Nord-Ouest (p1. 16), l'Écologique du Nord-Ouest (p1. 17) et le Politique du Nord-Ouest (p1 18).

Le thème de l'organisation nous livre l'inscription dans l'espace de la dynamique oppositionnelle du couple réseaux de prélèvements/noyaux de résistance ; comment s'effectue le contrôle politique des noyaux pour l'acheminement des prélèvements par l'imposition des biens et services ? La présence étrangère n'intervient-elle pas à la fois pour renforcer les réseaux de prélèvements et pour faire éclater les noyaux de résistance ?

L'exemple du Nord-Ouest nous sert pour l'analyse de la marginalité, division inégale du développement des parties d'un espace national. Ce découpage du territoire en parties individualisées montre comment s'agencent localement les réseaux de prélèvements et noyaux de résistance. Les trois cartes témoignent d'une démarche de synthèse qui regroupe en thèmes économiques, écologiques et politiques la mise en application des concepts précédemment travaillés.

La murale d'Hispaniola prolonge encore cette démarche par l'essai comparatif Haïti-République Dominicaine en une seule planche de synthèse des dix-huit cartes de cet atlas.

En privilégiant ainsi un certain nombre d'éléments, de formes, de structures, de dynamique, nous procédons certainement à une réduction du réel. Mais, au terme de ces travaux, nous nous demandons si vraiment ce ne sont pas les éléments fondamentaux du présent, les assises d'une alternative de développement, voire la charpente de base à partir de laquelle ré-assembler de nombreuses observations pertinentes restées éparses dans la littérature scientifique sur Haïti.

Georges Anglade 1982



* Lire Roger Gaillard Premier écrasement du cacoïsme 1915, Le Natal, 1981, chapitre IV "Les Péralte", page 67.

[1] Sur l'espace social, Henri Lefebvre assume depuis deux décennies un déblayage théorique au carrefour de la sociologie et de la philosophie, notamment son chapitre II "L'espace social" dans La Production de l'espace, Anthropos, 1974, p. 83-195. Georges Condominas dans sa longue introduction sur "L'espace social" dans L'espace social à propos de l'Asie du Sud-Est. Flammarion, 1980. p. 11-94, condense l'apport de l'anthropologie par un essai sur les systèmes de relations caractéristiques d'un groupe. L'économie spatiale cherche des voies de débordement de la perception empirique d'un espace homogène et neutre (de Löcsh et von Thunen à Alonso), cc qu'explore Alain Lipietz dans Le Capital et son espace, Maspéro, 1977. En géographie j'ai essayé de faire le point des apports disciplinaires dans "L'Émergence d'une géographie critique", York University, Toronto, Lecture series no 5, 1980-1981, repris au chapitre III, "La raison d'espace", dans Espace et liberté en Haïti, ERCE 1982. Signalons quatre autres textes pour leur apport théorique et leur perspective originale sur l'espace social : Lo geografico, Vadell, 1977. de Ramon A. Tovar sur la liaison du social au pédagogique en géographie ; Le Vaudou, un espace pour les "voix", Galilée, 1976, de Willy Apollon, une incursion dans le religieux et l'oralité ; "Sobre la construccion social del espacio" CENDES, 1976, de Sonia Barrios pour son insistance sur la place de la "nature" dans le social ; et finalement Philippe Rouzier, sur le façonnement de l'espace commercial entre les nations (The shaping of the exchange space) notamment son texte en français Échanges et développement, Presses de l'Université d'Ottawa, 1981.

[2] Volume 1 - Atlas critique d'Haïti, ERCE & CRC, 1982.

Volume 2 - Espace et liberté en Haïti, ERCE & CRC, 1982.

Volume 3 - Hispaniola, ERCE & UCMM de Santiago R.. 1982.

[3] Ces formes d'espace à construire théoriquement à partir d'éléments du paysage peuvent aussi bien faire l'objet d'une analyse fonctionnelle, canalisation des prélèvements et légitimation de l'ordre de chaque moment, d'une analyse sémiologique, perceptions et symboles, imaginaire et projections, que d'une analyse environnementale, le rapport du milieu physique au social dans la technologie des transformations de la nature. C'est donc dire que ces formes relèvent d'un processus de production que le culturel cimente et fonde. La focalisation économique n'est qu'un départ obligé, puisque ces formes sont tout autant le lieu du vodou et du créole, du noir et du mulâtre, de la mémoire d'esclavage et de marronnage.

[4] La théorie de la dépendance a pratiquement orienté vingt ans de travaux sur les Amériques latines en donnant la priorité aux externalités, les relations d'échange avec le marché international, dans cette tradition d'une approche totalisante qui s'embarrasse fort peu des études de cas ou de la particularité des situations nationales. À partir de 1975, la critique de cette tendance globalisante s'affirme pour suggérer un renversement de trajectoire du discours qu'on ferait alors partir des cas concrets. Ce sont les souhaits plus ou moins clairement formulés par Antonio Carlos Peixoto dans "La théorie de la dépendance, bilan critique", Revue française de sciences politiques, vol. 27, n° 4-5, pages 601-629, 1976 ; du encore Salomon Kalmanovitz dans "Notes critiques théorie de la dépendance ou théorie de l'impérialisme ?", Sociologie du travail, janvier-mars 1975. pages 78-104 ; et même le géographe David Slater dans "critique de la géographie du sous-développement", Cahiers internationaux de sociologie, vol. LX, 1976, pages 59-96. Ces trois textes donnent une idée des insatisfactions qui commencent à poindre vers 1975. Notre choix est, depuis dix ans, à contre-courant général dans le pari d'approfondissement de cas (conflits sociaux et spatiaux haïtiens) ; une théorie de géographie générale du sous-développement doit dire un jour ce qui est commun dans les agencements internes des cas de l'ensemble de nos Amériques : "Dans la géographie d'un pays sous-développé, l'objet d'étude n'est pas la dépendance et ses indicateurs de dominations économiques, politiques, idéologiques, culturelles, technologiques, etc., mais bien plutôt la production de l'espace en tant qu'objet façonné par les conditions concrètes de réalisation interne d'une société, elle-même influencée par des relations de dépendance", disions-nous déjà dans La géographie et son enseignement, P.U. Québec, 1976.

[5] Sur la morphogénèse, aussi bien les analyses américaines "in radical geography", Antipode et l'Union des géographes socialistes,.., que le débat dans les Écoles françaises sur le Marxisme en Géographie, Hérodote, L'Espace géographique,.., postulent l'inclusion du géographique dans le matérialisme historique sans réellement proposer une sortie de ces pétitions de principes et sans vraiment dépasser l'étape de souligner qu'il serait intéressant de faire émerger un nouveau discours en l'illustrant d'exemples d'applicabilité. Une théorisation du géographique fait toujours défaut, d'où cette lourdeur dogmatique et quelques naïvetés au moment même où l'ensemble des sciences sociales amorcent une vigoureuse critique du réductionnisme du marxisme. Que l'on reprenne cette bonne vieille leçon des méthodes et pratiques qui ont fondé le géographique, dont les plus méconnues de toutes, celles de Moreau de Saint Méry c'est dans "l'analyse concrète de situations concrètes", l'approfondissement théorique de cas, que naîtra le cadre d'analyse souhaité pour le courant critique, hors des généralisations abusives, par delà l'économisme globalisant et en rupture d'avec la pratique dominante de plaquer des concepts empruntés sur le géographique. L'essai de 1974 de Paul Vieille sur cette question nous semble encore un modèle de l'imagination sociale qui fait défaut en géographie, "L'espace global du capitalisme d'organisation" Espaces et Sociétés, n° 12, p. 3-32.

[6] Par exemple, Yves Lacoste 'nomme" le problème de région et d'échelle dans La géographie, ça sert d'abord à faire la guerre, Maspéro, 1976, p. 49 et 64, et s'essaye (Unité et diversité du Tiers Monde I, Maspéro, 1980) dans une application de ces notions sans déboucher cependant sur les exigences théoriques qui fondent objectivement un choix d'échelle d'analyse capable d'être la même pour tous à partir d'une base théorique reconnue. Le choix d'échelle d'analyse des formes géographiques est commandé par la structure dominante d'agencement de ces formes. La notion de région est une notion-clé du moment des structures dominantes régionalisées. En moment de centralisation, parler de "région" n'a plus du tout la même signification, le concept renvoie à une autre réalité, et les schémas de "spatialité différentielle à différents niveaux d'échelle", p. 177, n'ont toujours pas d'ancrage théorique et ne tiennent aucun compte du tempe. À chaque structure dominante l'articulation des échelles change.

[7] Sur la méthode, il faut encore revenir à ce texte de base de Henri Lefebvre, "Perspectives de sociologie rurale", Cahiers internationaux de sociologie, 1953, repris dans Du rural à l'urbain, Anthropos, 1970, p. 63-78. C'est l'une des plus riches lectures du presque unique texte méthodologique de Marx dans L'Introduction à la critique de l'économie politique sur "La méthode de l'économie politique". J. P. Sartre dans Critique de la raison dialectique (1960) p. 40-43 devait se réclamer de cette lecture "simple et irréprochable" de H. Lefebvre pour mieux s'en prendre au "marxisme paresseux", p. 43, enfermé dans la vulgate formaliste. Reste que "L'analyse concrète d'une situation concrète" requiert une imagination sociale de toue les instants et que les trois moments de la méthode, le descriptif informé, l'analytico-régressif et l'historico-génétique sont aussi difficiles à séparer que sont difficiles à éviter les risques d'obscurité et de répétition propre à cette méthode ; Marx et Lefebvre eux-mêmes en ont été les premières victimes, La Production de l'espace, Anthropos, 1974, p. 79-81.

[8] La base nos longues randonnées d'adolescence avec un père que sa charge amenait è parcourir provinces, notamment l'aquinoise, et de là aussi nos premières intuitions qu'il était un "âge d'or" des régions d'autrefois. Puis, le creuset, L'École Normale Supérieure de Port-au-Prince, 1962-1965, nos premières années d'enseignement, en plein dans l'exigence du moment qui poussait à refaire les chemins qui nous avaient valu le document de travail en géographie d'Haïti, Le paysan haïtien de Paul Moral, Maisonneuve et Larose 1961, ce dont nous nous sommes acquitté consciencieusement pendant trois ans en coccinelle. Toute la systématique d'après, études et travaux, trois "retours" au pays, longue pratique d'entrevues en diaspora... renvoie à cette base.

[9] La comparaison des deux premiers courants est plus riche pour les éditions d'avant 1970. quand les deux tendances s'ignoraient encore. La quatrième édition du Derruau (Armand Colin 1967. la première date de 1961) contemporaine de la quatrième édition du Haggett (Edward Arnold 1968, la première date de 1965) qui a servi à établir la traduction de 1973 chez Armand Colin, permettent de distinguer la quête du façonnement du premier et la recherche de l'ordre dans la description du second. Les différences sont grandes et grandes aussi leurs richesses respectives, mais les réponses proposées aux mêmes questions d'échelle, de région, etc., sont deux formes raffinées d'une perception empirique de l'espace. Les troisièmes pratiques qui convergent lentement en troisième courant explorent les ruptures possibles d'avec l'empirisme sans encore pouvoir les consommer.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 6 février 2010 16:09
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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