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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Samir Amin, “La libération nationale et la transition socialiste.” In revue L’homme et la société, revue internationale de recherches et de synthèses sociologiques, nos 55-58, janvier-décembre 1980, pp. 3-38. Paris : Les Éditions Anthropos.

[3]

Samir AMIN [1931- ]

économiste franco-égyptien

La libération nationale
 et la transition socialiste
.” *

In revue L’homme et la société, revue internationale de recherches et de synthèses sociologiques, nos 55-58, janvier-décembre 1980, pp. 3-38. Paris : Les Éditions Anthropos.

I. LA BOURGEOISIE EST-ELLE ENCORE UNE CLASSE MONTANTE ? [3]

La nature contradictoire de la libération nationale [4]
La libération nationale et le socialisme [8]
À propos, encore, de l'occidentalocentrisme [18]

II. LA NATURE CONTRADICTOIRE DE LA TRANSITION SOCIALISTE [22]

La nature sociale de la société soviétique [25]
Technocratie et aristocratie ouvrière en U.R.S.S. et en Occident [27]

III. LA THÈSE DES « TROIS MONDES » ET LA RÉHABILITATION DU PHENOMÈNE NATIONAL [30]


I. LA BOURGEOISIE EST-ELLE ENCORE
UNE CLASSE MONTANTE ?

La question fondamentale de notre époque, sur laquelle s'articulent toutes les autres questions, majeures et mineures, est de savoir si la bourgeoisie est toujours une classe montante.

Si elle l'est, quelles en seraient les manifestations déterminantes ? Le progrès continu des forces productives dans les centres impérialistes hégémoniques et son rôle moteur à l'échelle mondiale dans le façonnement des sociétés sous tous leurs aspects ? Ou encore l'extraordinaire développement du capitalisme dans les régions d'Amérique Latine, d'Asie et d'Afrique, qui n'avaient été jusqu'à présent après tout qu'égratignées superficiellement ? Ou enfin l'émergence (ou la ré-émergence ?) de formes néocapitalistes (ou capitalistes tout court ?) dans les régions qui avaient rompu avec le capitalisme pour amorcer une transition socialiste : URSS et aussi, peut-être, Cuba, la Chine, le Viét-Nam, etc.

Si, par contre, on prétend que la bourgeoisie n'est plus une classe montante, quelles seraient les manifestations déterminantes de la crise du capitalisme ? La remise en cause, fût-elle encore purement intellectuelle et marginale, de la civilisation dans ses centres avancés ; la crise des valeurs et l'émergence d'une nouvelle conscience ouvrière autogestionnaire ? Ou encore les impasses du développement capitaliste en Amérique latine, en Asie et en Afrique ; la possibilité — la nécessité ? — d'une radicalisation à partir de la lutte de libération nationale ouvrant la transition socialiste ? Ou enfin les impasses de la restauration du capitalisme après la rupture socialiste et le progrès malgré tout, par avancées successives et inégales, des expériences de la transition socialiste ?

[4]

D'un autre côté la question de savoir si le capitalisme ne peut être dépassé que par le communisme auquel conduit la transition socialiste, reste posée. Le capitalisme pourrait-il être suivi d'un nouveau mode de production de classes encore nécessaire (ou tout au moins possible) pour assurer un développement des forces productives qui permettra de faire de l'abolition des classes, une exigence implacable de progrès ultérieurs ?

Les éléments de la réalité immédiate sont suffisamment contradictoires pour autoriser, si on le veut, des réponses polémiques dans un sens ou l'autre. Et les textes des grands classiques du marxisme, Marx, Engels, Lénine, Mao sont suffisamment riches pour fonder de telles réponses sur la marxologie.

Nous avons préféré nous appuyer sur une double réflexion systématique, d'une part sur l'histoire du développement du capitalisme à l'échelle mondiale, et, d'autre part, sur l'outillage conceptuel marxiste mis en œuvre pour comprendre cette histoire. Dès lors que l'on ne cherche à comprendre que pour agir, il n'est plus possible de prétendre, comme le font les théoriciens bourgeois, séparer la science de l'idéologie.

On avait déjà amorcé cette réponse 1) en proposant une explication historique et théorique des raisons pour lesquelles le capitalisme est apparu et s'est développé et en combattant sur ce terrain, les propositions théoriques animées par une philosophie occidentalocentriste et linéaire, et 2) en proposant une analyse plus poussée des contradictions de l'époque contemporaine, qui se manifestent par l'opposition centre/périphérie, au sein du système capitaliste mondial dans les différentes phases de l'impérialisme, parce que c'est la base à partir de laquelle peut être établie une appréciation correcte du mouvement de libération et de ses perspectives.

Nous tenterons maintenant d'aller plus loin, en nous transportant de ces plans historiques à ceux plus généraux, d'une part, de la nature ambivalente et contradictoire du mouvement de libération nationale et, d'autre part, de la nature ambivalente et contradictoire de la transition socialiste.

La nature contradictoire
de la libération nationale


1. Toutes les expressions occidentalocentristes attribuent à l'analyse des fonctions de la périphérie du système capitaliste une place marginale, décorative.

L'analyse occidentalocentriste de la transition au capitalisme, néglige le rôle décisif que la périphérie remplit dès les origines. Elle prétend que ce sont les contradictions internes du féodalisme qui expliquent seules ce passage. Elle érige même cette position en principe du marxisme. La discussion sur la transition européenne au capitalisme en est un bon exemple. Les révisionnistes de notre époque, inspirés par les schémas de Tokei, fondent sur ce principe la conclusion que seule l'Europe pouvait inventer le capitalisme, l'Asie étant condamnée à stagner indéfiniment au stade antérieur.

[5]

En réalité, les contradictions internes sont premières et décisives. Elles sont les mêmes dans tous les systèmes tributaires et impliquaient le passage nécessaire au capitalisme dans tous les cas. Elles pouvaient par elles-mêmes, et sans aucun effet externe, engendrer le capitalisme en Europe comme ailleurs. Mais il ne faut pas confondre cette proposition générale et l'explication concrète de la transition, telle qu'elle a eu lieu effectivement. Si celle-ci a été amorcée plus vite et plus tôt en Europe, ce n'est pas parce que l'Europe pouvait seule inventer le capitalisme, mais à cause du caractère primitif du féodalisme. Dans la formation concrète, historique, du capitalisme, l'Europe s'est constituée et soumise, dès les origines mercantilistes, une périphérie dont l'exploitation a, d'une part accéléré le rythme de son développement propre et, d'autre part, arrêté puis détourné celui des régions soumises. Ce que font les idéologues de l'impérialisme, quand bien même ils se réclament du marxisme, c'est de confondre des propositions méthodologiques fondamentales et le déroulement concret effectif de l'histoire, réduisant ainsi les faits à un simple schéma. Si une épidémie avait fait disparaître toute la population de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique, le capitalisme européen se serait constitué quand même, donc sans périphérie. De même, si l'épidémie avait fait disparaître toute la population du globe à l'exception de celle de la Chine, le capitalisme se serait constitué en Chine. Mais il n'y a pas eu d'épidémie. Et le capitalisme s'est constitué en fait en exploitant la périphérie. Il faut donc rendre compte de ce fait, et non en éluder la présence gênante par un discours prétendument théorique.

Un parallèle : le débat sur l'impérialisme. Rosa Luxemburg croyait pouvoir démontrer que le mécanisme de l'accumulation ne pouvait pas fonctionner, même théoriquement, sans périphérie. Elle avait tort, Lénine a rappelé comment les schémas du Livre II établissaient bien la possibilité d'une accumulation, sans milieu extérieur. Mais Lénine n'en tirait pas pour autant la conclusion que la périphérie n'existait pas. Au contraire [1].

2. D'ailleurs, lorsqu'on récuse les « effets externes », s'agit-il véritablement d'effets externes ? Externes à quoi ? Si l'on considère le système capitaliste mondial, les relations centre/périphérie ne sont pas externes, mais bien internes au système ; et les contradictions du capitalisme doivent être saisies à ce niveau, dans tout le champ de la réalité capitaliste concrète. Pour éliminer celles des contradictions qui embarrassent le plus, on procède à une réduction préalable du système capitaliste au mode de production (dans sa pureté abstraite). Les innombrables « lectures du Capital » sont alors substituées aux lectures du capitalisme ; et la rigidité dogmatique érigée en principe fondamental.

La logique de ce comportement conduit droit à sortir du marxisme. En poussant jusqu'à son terme cette séparation effets internes/effets externes, au mépris de toute dialectique, on devrait parvenir à la conclusion que les contradictions ne doivent même pas être saisies au niveau de la formation nationale, mais exclusivement au niveau de l'unité de base où naît l'exploitation [6] capitaliste, l'entreprise. N'exclue-t-on pas en effet la circulation de cette analyse appauvrie, prétendument marxiste, pour s'obnubiler indéfiniment sur la genèse de l'exploitation dans les rapports de production ? Sous le prétexte que, dans le marxisme, la production commande la circulation, on taxe de « circulationniste » toute réflexion sur la circulation, et en fait on cesse de regarder la réalité, on stérilise toute réflexion, on s'interdit toute action. La redistribution de la plus-value par la circulation du capital (le livre III du Capital), l'analyse des rapports travail productif/travail improductif, la définition correcte du travailleur collectif, l'analyse des alliances de classes propres à une formation, tout cela étant rejeté hors du champ de l'étude, on en arrive à une position politique qui a un nom, l'anarcho-syndicalisme, et qui invite les travailleurs à se désintéresser de la politique. Une certaine mode autogestionnaire, dans sa version naïve, s'alimente de cette réduction théorique.

Il faut conserver la vision de la totalité. Celle-ci — le système capitaliste mondial, en l'occurrence — ne peut être réduite ni au mode capitaliste pur, ni même à une constellation de formations nationales inégales. Il faut préciser le contenu de cette inégalité, qui ne prend sa dimension que par rapport à la totalité et non par rapport à chacune des parties. L'inégalité, quelle qu'en soit l'origine, permet une hiérarchisation organisée qui, non seulement, la reproduit statiquement, mais la renouvelle dynamiquement.

Le système capitaliste a toujours été mondial. Et l'on ne peut rien y comprendre si on exclut l'interaction entre les effets internes d'une de ses parties et les effets externes à cette partie. C'est pourquoi l'apport de ceux qui ont mis l'accent sur le rôle de la périphérie dans la constitution du capitalisme dès ses origines n'est ni mince, ni même seulement complémentaire. Il rétablit l'histoire dans sa vraie dimension. On ne saurait donc leur reprocher d'avoir « négligé » les effets internes : d'autres en avaient épuisé l'étude et nos auteurs ont utilisé leur apport, mais dans une perspective qui, en liant les effets internes aux prétendus effets externes, donnait au capitalisme sa pleine dimension. A partir de ce travail, il est nécessaire de reformuler des questions fondamentales à la compréhension du capitalisme, entre autres l'articulation production/ circulation (et la problématique du commerce lointain dans les systèmes pré-capitalistes et dans la transition au capitalisme), la division internationale du travail et l'échange inégal, c'est-à-dire l'organisation du processus productif à l'échelle mondiale, l'action de la superstructure politique et idéologique, etc. Autrement dit, toutes les questions que la réduction dogmatique du capitalisme au mode capitaliste pur, s'emploie à éliminer.

3. Dans ce cadre, la question de l'échec de la transition au capitalisme des sociétés tributaires les plus évoluées et de la réussite européenne, peut être posée en termes scientifiques.

Il faut cent tentatives dans l'histoire avant qu'une percée décisive permette d'atteindre un point de non-retour. Nous avons montré pour quelles raisons [7] concrètes, le mercantilisme arabe avait avorté. Le mercantilisme égyptien de Mohamed Ali avait amorcé un développement capitaliste qui n'a peut-être été arrêté par rien d'autre que par l'agression européenne [2]. Même en Occident, lorsqu'on y regarde de plus près, on découvre qu'avant la percée anglaise, il y a eu les avortements de l'Italie et de l'Espagne. Va-t-on ramener le miracle européen aux dimensions de l'Europe du Nord ? Partir de Marx pour aboutir à Max Weber ?

Cette série d'échecs de sociétés non européennes n'a rien de surprenant. Ne voit-on pas, de la même manière, les tentatives du socialisme avorter plus fréquemment qu'aucune théorie générale ne pourrait le suggérer ? Irait-on conclure de l'échec de la Commune de Paris que la formation française ne pourra jamais engendrer le socialisme ? Et que dire de l'échec du chartisme anglais au XIXème siècle ou de la radicalisation du mouvement ouvrier aux États-Unis au XXème ? Certains prétendent encore, il est vrai, que le socialisme était impossible en Russie (à moins que la révolution allemande ne vienne à son secours), qu'il est condamné d'avance en Chine, au Viêt-Nam et partout ailleurs qu'en Europe et aux États-Unis.

4. S'il a toujours été mondial, le système capitaliste n'en a pas moins franchi quelques étapes. Dans cette périodisation, la coupure impérialiste est essentielle.

Cette coupure marque en effet la fin de la période montante du capitalisme à l'échelle mondiale et le début de sa crise. Dans ce sens, c'est bien le « stade suprême » du capitalisme. Naturellement, le capitalisme a continué à se développer après 1880 et même à des rythmes très supérieurs à ceux du passé. Mais ce développement n'a plus jamais permis l'émergence de nouveaux centres : désormais, le développement du capitalisme est simultanément développement de l'impérialisme et du sous-développement, on peut périodiser à son tour la période impérialiste et même dégager les lignes directrices d'une nouvelle étape possible du système impérialiste.

La thèse des « limites absolues », que l'on pourrait attribuer à Rosa Luxemburg, néglige ce point décisif, que le développement du capitalisme à la périphérie reste développement d'un capitalisme dépendant et inachevé. Et l'erreur de certaines tentatives de périodisation provient elle aussi d'une appréciation insuffisante de la nature de la coupure impérialiste [3].

5. Cette coupure ouvre la période de la transition socialiste à l'échelle mondiale dans le cadre d'un modèle de développement inégal. Telle est l'essence de la thèse que nous défendons. Car l'impérialisme a transféré le centre de gravité des contradictions du capitalisme, relégué les contradictions, majeures d'hier au rang de contradictions secondes, modulées par de nouvelles contradictions. La lutte de la classe ouvrière des centres a cessé d'être le moteur principal de l'histoire. Cecil Rhodes avait compris que la guerre civile [8] pouvait être évitée en Europe à condition de transférer les contradictions du capitalisme par son expansion extérieure. L'hégémonie social-démocrate n'a pas d'autres sens. Mais, en même temps, l'impérialisme a promu sur le devant de la scène une nouvelle force anticapitaliste, celle des nations de la périphérie, dont la lutte est devenue le moteur de l'histoire. Une lutte gigantesque s'engage au cours de laquelle s'affrontent la bourgeoisie et le prolétariat de ces nations, lutte dont l'issue est décisive pour le socialisme. Comme la libération nationale ne peut être achevée sous la direction de la bourgeoisie, elle doit se poursuivre d'une étape à l'autre du développement du système impérialiste, jusqu'au moment où, le prolétariat étant parvenu à lui en arracher la direction, la libération nationale achevée pose les problèmes nouveaux de la transition socialiste. C'est ainsi que le socialisme se fraie sa voie, une voie qui ne pouvait pas être prévue à l'avance.

Il résulte de cette situation, que l'analyse des contradictions du capitalisme contemporain doit prendre d'emblée tout le système mondial, comme champ d'appréhension. On ne sortira rien de la cent millième lecture du Capital qui permette de saisir ces contradictions. En rappelant indéfiniment la prééminence de l'analyse de l'exploitation capitaliste à sa source, dans les rapports de production capitalistes, on remplira des manuels élémentaires, quelquefois des thèses académiques de marxologie, mais on n'avancera pas d'un pouce. Tout marxiste qui considère que l'analyse des contradictions à l'échelle mondiale est un exercice décoratif, tout marxiste qui, en conséquence, considère que la lutte anti-impérialiste relève de l'accessoire, pour ne pas dire de la charité, se prive du moyen d'agir pour la transformation de la réalité. Est-il alors vraiment marxiste ?

Mais affirmer d'un autre côté que l'analyse de l'accumulation à l'échelle mondiale, doit être conduite à l'échelle mondiale et non à partir de la seule périphérie seulement, c'est exprimer un souhait qui restera vain tant qu'on n'aura pas abandonné radicalement la vision occidentalocentrique qui fait dériver, au mépris de toute dialectique, les transformations de la périphérie de celles du centre. Etant donné que quatre-vingt-dix-neuf pour cent des analyses de l'accumulation, ignorent le champ mondial pour se fixer exclusivement sur les centres - comme quatre-vingt-dix-neuf pour cent des analyses de la transition au capitalisme ignorent la périphérie mercantiliste — et étant donné que ces analyses sont, non seulement incomplètes, mais procèdent d'une erreur fondamentale, il faut bien commencer par l'autre bout. Ainsi créera-t-on les conditions d'une analyse d'ensemble correcte.

La libération nationale et le socialisme

1. Nous abordons donc maintenant le problème sous l'angle le plus large, celui du débat marxiste sur l'impérialisme, pour tenter de définir la stratégie de la transformation socialiste à l'échelle mondiale et les rapports entre les [9] différentes forces politiques et' sociales qui œuvrent à des degrés différents, au sein de contextes différents, dans cette direction.

Il existe sur ce point, deux visions fondamentalement différentes. Chacune se prétend marxiste et prétend que l'autre ne l'est pas.

2. La première considère que l'impérialisme constitue une coupure qualitative absolument essentielle dans l'histoire du capitalisme : celle qui résulte, à la fin du XIXème siècle, de la constitution de l'impérialisme, par le passage du capitalisme classique concurrentiel (pour lui donner un nom, mais sans illusions sur la nature de cette concurrence) au capitalisme impérialiste. Avant et après l'impérialisme, tous les problèmes se posent d'une manière différente.

L'impérialisme n'est pas seulement, ni même principalement une transformation de type économique à l'intérieur des centres impérialistes, un passage du quantitatif au qualitatif dans la centralisation, la concentration du capital, repérée, avant même les révolutionnaires comme Lénine, par les sociaux-démocrates. Certes, il y a maintenant centralisation, concentration, monopoles, interpénétration du capital bancaire et du capital industriel, etc. et, concomitamment, soumission à ces impérialismes de l'ensemble des sociétés non capitalistes. Mais les racines de cette soumission sont antérieures et le capitalisme n'a pas attendu la fin du XIXème siècle pour avoir un caractère mondial ; L'accumulation primitive elle-même, avant la révolution industrielle, a déjà une dimension de type mondial. La manifestation de ces phénomènes politiques et même le phénomène colonial, dans certaines régions et sous certains aspects, sont antérieurs à l'impérialisme.

Si l'impérialisme constitue néanmoins, une coupure qualitative, c'est parce que la centralisation-concentration du capital des monopoles fait apparaître la possibilité d'exporter le mode de production capitaliste, par l'investissement de ce capital à l'extérieur des centres d'origine. L'implantation de segments du processus productif en dehors de la nation d'origine, très loin, dans des conditions sociales différentes, devient possible. Les processus d'intégration et de soumission des sociétés à mode de production d'origine précapitaliste prennent ainsi une dimension tout à fait nouvelle et, même si cette implantation est quantitativement encore sporadique, elle est déterminante. Plus tard, cette expansion à l'échelle mondiale du capitalisme, dans la phase impérialiste, provoque des transformations fondamentales. C'est là le point crucial du débat : celui des transformations fondamentales, de la place des différentes classes sociales au centre et à la périphérie. On ne peut saisir ces transformations dans les rapports entre les classes sociales, à l'intérieur du centre, de la périphérie et à l'échelle mondiale, et la place des différentes classes sociales dans la lutte des classes, en isolant les pays, qu'ils soient impérialistes pu dominés par l'impérialisme ; on ne peut les saisir que dans leurs rapports mondiaux, dans une stratégie globale.

[10]

Certes, la contradiction fondamentale du mode de production capitaliste, et donc du système capitaliste mondial, est celle qui oppose la bourgeoisie et le prolétariat. Mais, une fois que l'on a énoncé cette banalité, on n'a pas encore décidé de la stratégie : c'est-à-dire des rapports entre les différents prolétariats, entre les différentes bourgeoisies et les autres classes — notamment, à la périphérie, en relation avec les modes de production précapitalistes - soumis à l'impérialisme, et la façon dont ils se situent, dans une stratégie révolutionnaire d'ensemble, les uns par rapport aux autres.

Avec l'entrée du capitalisme dans la phase impérialiste, il se passe des transformations importantes que l'on peut résumer de la manière suivante :

Le centre de gravité de l'exploitation capitaliste se déplace, en relation avec le fait que la masse relative de la plus-value centralisée au profit des monopoles des pays impérialistes grandit, en termes relatifs et absolus. Elle provient de plus en plus de l'exploitation des peuples de la périphérie. Il s'agit soit d'une plus-value générée directement par le prolétariat de la périphérie, soit, et c'est plus important encore en volume, de surplus générés dans des modes de production variés, provenant des classes exploitées, circulant à travers des intermédiaires locaux sous des formes particulières, transformés en plus-value au bénéfice des monopoles par la soumission formelle de ces modes de production précapitalistes paysans, féodaux, etc., et l'exploitation de larges masses paysannes.

Que le centre de gravité se déplacé de cette manière ne résulte pas de la mesure quantitative de la masse de la plus-value générée ici ou là et à l'intérieur de l'ensemble du système ; sur le plan quantitatif, la masse de la plus-value reste surtout générée au centre ; mais le centre de gravité, le point sensible, se déplace vers l'exploitation de la périphérie.

Le capitalisme des monopoles a ainsi fourni une base objective à l'hégémonie de la social-démocratie dans les classes ouvrières de l'Occident. Cette hégémonie, visible et indiscutable dans la Ilème Internationale, est dénoncée par Lénine, en relation précisément avec le phénomène impérialiste. Complémentairement, l'extension du capitalisme impérialiste à l'échelle de la planète tarit la voie d'expansion du capitalisme par des révolutions bourgeoises dans les pays arriérés.

La bourgeoisie ne se développe plus à la périphérie que dans le sillage de l'impérialisme, et n'est plus capable de mener une révolution bourgeoise plus ou moins radicale, ce qui ne signifie évidemment pas que le capitalisme ne se développe plus. Il se développe, mais dans le cadre impérialiste. Et, au contraire, le mouvement paysan qui, historiquement, a été au centre partie intégrante de la révolution bourgeoise, devient partie de la révolution socialiste. Les revendications paysannes ne peuvent donc pas conduire à des révolutions bourgeoises, mais doivent, objectivement, s'intégrer à la révolution socialiste à l'échelle mondiale. Ce qui ne veut pas dire qu'elles y conduisent automatiquement : il faut pour cela qu'il existe une direction prolétarienne et une perspective dans [11] ce sens. Autrement dit, le développement du capitalisme à la périphérie, dans le sillage de l'impérialisme, et la montée du mouvement de libération nationale, ne s'inscrivent pas dans la perspective de développement du capitalisme et de la bourgeoisie, mais dans la perspective de sa crise.

Pour définir les grands camps des forces sociales et déterminer ensuite ce qui est principal et secondaire selon cette thèse, il ne suffit pas de rappeler que du côté des forces du socialisme, il y a les prolétariats du centre (même s'il y a hégémonie de la social-démocratie) et de la périphérie et, pour simplifier, la paysannerie exploitée de la périphérie et que de l'autre côté, dans le camp des forces du capitalisme, il y a le capital des monopoles et toutes les bourgeoisies dépendantes et les classes exploiteuses alliées de la périphérie. Car, dans cette alliance de classes à l'échelle internationale, le fer de lance des forces du socialisme s'est déplacé du prolétariat de l'Occident vers les noyaux prolétaires de la 'périphérie, en rapport avec le phénomène impérialiste, d'où l'hégémonie social-démocrate dans le prolétariat de l'Occident et la possibilité d'une alliance révolutionnaire ouvriers-paysans dans la périphérie.

L'argument de ceux qui rappellent constamment la contradiction fondamentale bourgeoisie/prolétariat ne fait guère avancer le débat ; le prolétariat existe à l'échelle mondiale ici et là. Or, à un moment donné de l'histoire, certains secteurs du prolétariat sont plus avancés que d'autres.

Les citations à coups de Marx, ne permettent pas d'expliquer ce phénomène puisque le phénomène impérialiste lui est postérieur ; à coups de Lénine, peut-être un peu plus, puisque c'est Lénine qui a analysé le premier d'une façon décisive l'impérialisme... Mais enfin, il est mort en 1924 ; le système a continué, les luttes se sont développées, les choses se sont transformées et Lénine était d'abord préoccupé par la lutte à l'intérieur de la IIème Internationale contre le révisionnisme et la préparation de la révolution russe ; il l'a situé dans un cadre correct, qui est celui de l'impérialisme, mais il n'a pas donné de réponse à tout ce qui s'est passé de son temps, et a fortiori après.

En fait, il apparaît que les révolutions socialistes n'ont eu lieu qu'à la périphérie du système (Chine, Viêt-Nam, Corée, Cambodge, Laos, Cuba), qu'en dépit du développement du capitalisme à la périphérie et de l'absence de perspectives immédiates, les masses populaires ouvrières et paysannes y sont rarement placées sous la domination idéologique de la bourgeoisie et de l'impérialisme et que, de ce fait, le potentiel révolutionnaire y est énorme. Il y a donc de fortes probabilités que le mouvement continue dans le même sens. Par contre, les classes ouvrières d'Occident sont, jusqu'à présent, dominées par l'hégémonie social-démocrate ou révisionniste (qui devient de plus en plus clairement la même idéologie), ce qui n'empêche ni des luttes de classes, ni des combats parfois violents, y compris politiques, mais privent ceux-ci de la perspective socialiste.

Cependant, ces faits peuvent toujours être discutés, dans la mesure où ce qui est vrai un jour n'est pas nécessairement vrai le lendemain et que, de [12] l'autre côté, les révolutions dites socialistes dans la périphérie, posent une série de problèmes après leur réalisation : il ne s'agit pas d'une transition paisible, sans problème, vers le communisme, c'est-à-dire vers l'abolition des classes sociales, des rapports marchands, de la division du travail, etc.. L'objectif final est lointain, extrêmement lointain encore.

Donc ces arguments, qu'il s'agisse de citations de Marx ou de Lénine, ou des faits mêmes, laissent toujours le débat ouvert ; il faut observer les luttes réelles, analyser comment elles s'articulent et leur signification.

Évitons ici un malentendu supplémentaire : il n'existe aucune prophétie possible sur le déroulement de l'histoire. Nous devons simplement mettre l'accent sur un rapport dialectique entre les luttes au centre et celles de la périphérie. Dans telle situation datée, lesquelles sont les principales ? Lesquelles sont secondaires ? Autrement dit, quelles luttes agissent qualitativement sur les autres ?

Dans la mesure où l'impérialisme peut reporter l'exploitation sur la périphérie, peut approfondir cette exploitation, il acquiert les moyens objectifs de renforcer l'idéologie social-démocrate au centre et, par conséquent, il parvient à diviser la classe ouvrière, à lui enlever sa perspective politique autonome et à intégrer ses luttes dans des projets qu'il continue à maîtriser.

Dans la mesure où la périphérie résiste, à des degrés divers — le plus avancé étant la libération, c'est-à-dire la sortie du système impérialiste — dans la mesure où le mouvement de libération nationale dirigé par le prolétariat s'étend, entraînant réellement la grande masse des paysans exploités, il existe la possibilité d'une coupure qualitative. Celle-ci n'est pas le socialisme, mais seulement Une coupure vers le socialisme, le point final à l'exploitation impérialiste, mais non nécessairement au développement des forces capitalistes autochtones. C'est là la signification du degré maximal de résistance à l'exploitation impérialiste. Le degré minimal est celui des bourgeoisies dépendantes qui, dans une conjoncture donnée, dirigent le mouvement de libération nationale et, de facto, à. travers ces luttes, arrachent un nouveau partage plus favorable pour elles qui, par là même, limite les profits du capital des monopoles.

Dans la mesure donc où la périphérie résiste, à ces degrés divers, le capital impérialiste est obligé de reporter la contradiction à l'intérieur des métropoles, réduisant par conséquent la base objective de la social-démocratie et renforçant les tendances à une reprise révolutionnaire.

Jusqu'à présent (c'est-à-dire entre 1870 et 1978), la tendance principale a été que les luttes de libération nationale, à des degrés divers — du plus fort, prise en main par le prolétariat et rupture avec l'impérialisme, au plus faible, direction par la bourgeoisie arrachant des concessions récupérées par le réajustement du système impérialiste — sont le moteur de l'histoire contemporaine. Ainsi, l'élargissement ou le rétrécissement de la base objective de la social-démocratie au centre, a dépendu pour l'essentiel de ces luttes de libération à l'échelle d'un siècle maintenant, avec des hauts et des bas, bien entendu, [13] puisque ces résistances et ces luttes ne se sont pas développées de façon linéaire, mais en accumulant tantôt des victoires, tantôt des défaites, que celles-ci soient dirigées par le prolétariat ou par la bourgeoisie.

3. Le mouvement de libération nationale est-il ce que nous prétendons : le moteur de l'histoire et la force principale d'émergence du socialisme ?

Lorsque, par une grossière simplification, on réduit ce mouvement à celui de la lutte pour l'indépendance nationale politique de l'Asie et de l'Afrique, on est tenté de conclure que ce mouvement n'occupe en réalité qu'une phase relativement brève de l'histoire contemporaine : de 1945 à 1965-70, peut-être.

Retournons donc au déroulement de l'histoire contemporaine. Depuis 1880, le fait impérialiste commande tous les événements importants, pèse sur tous les affrontements et en détermine les solutions. Simultanément, depuis 1880, la lutte de libération nationale émerge, et s'amplifie progressivement.

Dans une première phase, de 1880 à 1914, la lutte de libération nationale n'est pas encore le moteur immédiat de l'histoire, mais la révolte des classes ouvrières au centre du système a cessé de l'être. C'est pourquoi cette phase est l'âge d'or de l'impérialisme. Les classes ouvrières sont déjà subordonnées à leurs bourgeoisies impérialistes et, s'il faudra attendre 1914 pour en mesurer la portée catastrophique, la Hème Internationale apparaît bien, avec le recul du temps, comme l'instrument de cette subordination. Les mouvements de libération commencent seulement à se constituer, mais ils ne sont pas encore sortis de l'âge précapitaliste ; ils se proposent plus de résister à l'agression que de libérer quoi que ce soit. C'est pourquoi, durant cette phase, les contradictions interimpérialistes occupent le devant de la scène : c'est la Belle Epoque où la diplomatie des Puissances est le moteur immédiat de l'histoire. Cette phase se clôt par la Grande Guerre, la révolution russe, le mouvement du 4 mai en Chine, Kemal Ataturk, le Wafd égyptien et le Congrès indien.

De 1918 à 1945, le devant de la scène n'est plus occupé exclusivement par les contradictions interimpérialistes, qui subsistent encore et opposent vainqueurs et vaincus de 1918. Parallèlement, l'époque voit la montée de la révolution russe, puis ses piétinements et ses reculs, la montée de la révolution chinoise, la montée des mouvements de libération sur les trois continents : populisme latino-américain, révoltes et révolutions indépendantistes modernes réprimées en Asie et en Afrique. Ce complexe des forces montantes accuse à nouveau les contradictions internes dans les centres et les crises de l’après-première-guerre, puis de 1930, mettent en lumière ces contradictions sociales. La période se clôt par la seconde guerre mondiale, qui marque la fin de la remontée du mouvement ouvrier occidental, tandis que se poursuit le développement des autres forces, celles de l'Union Soviétique et celles de la libération nationale.

[14]

À partir de 1945, s'ouvre une troisième période, au cours de laquelle s'affirme la prédominance du mouvement de libération nationale. Les contradictions interimpérialistes sont atténuées par l'hégémonie américaine, au point que la thèse du super-impérialisme paraît confirmée. « Paraît » seulement, parce que cette thèse, pressentie par Kautsky, et très en vogue aux États-Unis, procède d'une réduction économiste : l'État devient l'instrument passif des multinationales qui façonnent le monde à leur image [4]. Nous ne partageons pas ce point de vue, mais là n'est pas la question. Car, en tout état de cause, le mouvement ouvrier occidental ne se remet pas de la défaite des années 30 et 40 : avec le recul du temps, il apparaît tout autant subordonné qu'il l'était avant 1914. L'Union soviétique, confinée dans les frontières de la zone d'influence, n'apparaît sur la scène mondiale qu'en relation avec le mouvement de libération et c'est par les alliances qu'elle noue avec ce mouvement qu'elle prend une dimension mondiale. Pendant ce quart de siècle, la libération nationale s'achève en Asie orientale et à Cuba en ouvrant des transitions socialistes possibles, tandis qu'ailleurs le mouvement atteint son premier objectif, l'indépendance politique, sans avoir ouvert de telles transitions.

L'achèvement de cette phase va-t-il mettre un terme au mouvement de libération nationale et à ses potentialités de transformation socialiste ? C'est la thèse de Gérard Chaliand [5]. Elle semble confirmée par les faits immédiats des dernières années ; et c'est ce qui lui assure son succès temporaire. Et pourtant elle est fausse, car elle réduit l'objectif de la libération nationale à l'indépendance. Or celle-ci ne résout pas les contradictions du capitalisme périphérique. Sans doute crée-t-elle des conditions nouvelles, d'où la pause. Le dépassement de la phase du capitalisme périphérique embryonnaire, imposé par la domination politique (« le mode de production colonial », comme l'appelle Rey) [6] par la reproduction spontanée du capitalisme dépendant (le mode de production néo-colonial) — à travers l'hégémonie de la bourgeoisie locale — et par les mécanismes économiques mêmes du système capitaliste, modifie la nature des objectifs, les méthodes de lutte et le dispositif des camps. Pour ces raisons Chaliand propose de considérer le temps du mouvement de libération clos et d'appeler par son nom, lutte interne des classes, l'époque qui s'ouvre dans le Tiers-Monde. L'erreur est de ne pas voir que cette lutte des classes continue à opérer dans le cadre de la libération nationale qui reste inachevée. Les bourgeoisies du Tiers-Monde tentent de poursuivre cette lutte, en conservant la direction, comme nous l'avons montré en analysant la stratégie qu'elles proposent pour atteindre l'indépendance économique. Les classes populaires ne doivent pas plus ignorer cette lutte qu'elles ne devaient ignorer hier l'objectif de l'indépendance. Mais, grâce à l'autonomie de leur mouvement, elles doivent imposer leur direction et, par ce moyen, ouvrir la transition socialiste. C'est pourquoi la libération nationale continue à occuper le devant de la scène. L'histoire, et l'histoire seulement — pas la théorie et [15] encore moins la marxologie — dira si elle coïncidera avec une nouvelle émergence du mouvement ouvrier en Occident.

4. Replacés dans ce cadre, qui est celui de la révolution ininterrompue et par étapes, les débats concernant la stratégie de la nouvelle phase de libération nationale prennent une portée pratique. Ce sont là des débats véritables à l'intérieur du mouvement et de la lutte, dont la portée réelle tranche avec l'absence de portée des théories où l'affirmation de la primauté de la lutte des classes cache, derrière sa trivialité, un gommage des conditions concrètes de la lutte des classes à l'échelle mondiale.

Le caractère contradictoire de la libération nationale, s'exprime dans cette double réalité que, d'une part, chaque victoire partielle de la libération nationale crée les conditions d'un nouvel approfondissement du développement du capitalisme, mais que, d'autre part, ce développement étant celui du capitalisme périphérique dépendant, il n'atténue pas les contradictions entre les masses populaires, l'impérialisme et ses alliés, mais au contraire, les aggrave.

Est-il possible que ce mouvement se prolonge indéfiniment, franchissant des étapes successives sans que jamais ne s'opère la rupture qualitative qui ouvre la transition socialiste ? Dans ce cas, n'arrivera-t-on pas finalement à l'achèvement du processus de développement capitaliste, c'est-à-dire à la disparition de la contradiction centre/périphérie ? Marx avait exprimé cette possibilité que l'Europe, grosse de la révolution socialiste, ait à faire face au capitalisme montant, sorti de ce « petit coin du monde » [7]. Mais il écrivait cela avant l'impérialisme et faisait donc la double supposition de la poursuite de la radicalisation du mouvement ouvrier européen et du caractère non dépendant du développement capitaliste en Asie.

Depuis, l'hypothèse d'un développement achevé du capitalisme dans les périphéries soumises à l'impérialisme ne s'est pas réalisée. Le marxisme s'interdit de raisonner sur des « si » contraires à la réalité saisie dans son mouvement véritable. Or, la nouvelle phase de l'impérialisme qui se dessine, fondée sur les forces sociales réelles du capitalisme contemporain, ne va pas dans la direction d'un achèvement du capitalisme (l'objectif d'indépendance économique proclamé par les bourgeoisies du Tiers-Monde ne peut pas être atteint par les stratégies qu'elles proposent), mais prolonge la ligne du développement dépendant, inachevé.

Bien entendu, si les forces populaires n'agissent pas à la périphérie et si donc le processus se poursuivait au-delà de cette nouvelle phase, c'est-à-dire si le capitalisme survit encore, disons mille ans, il finira bien par trouver une solution à ses contradictions. Dans cette hypothèse de science-fiction, l'impérialisme aurait disparu, ayant épuisé son rôle historique, qui aurait été de transférer le capitalisme de ce « petit coin d'Europe » à l'ensemble du monde. L'impérialisme n'aurait pas été le stade suprême du capitalisme, mais seulement [16] une modalité transitoire de son déploiement. Même dans cette hypothèse, dont l'examen est sans intérêt politique, la question du communisme resterait posée. Dans un monde totalement homogénéisé, où le capitalisme aurait déjà supprimé nations et inégalités nationales, la lutte des classes revêtirait enfin la pureté rêvée par certains. A moins que dans ce monde de science fiction, il ne soit déjà trop tard, que le régime de l'Homme unidimensionnel [8] n'y rende caduques les lois découvertes par le matérialisme historique. Si l'on s'autorise un cadre de raisonnement de cette nature, il faut aller jusqu'au bout, abandonner le terrain solide des luttes effectives entre des forces réelles opérant dans un monde non moins réel, pour combiner librement toutes les hypothèses.

5. Que la contradiction centre/périphérie continue à être l'aspect principal par lequel se manifeste l'ensemble des contradictions (fondamentales et secondaires) du système, nous en voulons pour preuve supplémentaire, la crise actuelle. On constate en effet qu'une série de victoires des mouvements de libération nationale a caractérisé la dernière phase ; les plus grandes ont été celles des peuples d'Asie orientale ; plus modestes sont celles des bourgeoisies du pétrole, qui ont obtenu un nouveau partage des profits, en utilisant les contradictions interimpérialistes à un moment donné. Tout cela a joué un rôle décisif dans la crise actuelle de l'impérialisme, c'est-à-dire dans l'obligation où il est de se réajuster à cette résistance de la périphérie.

La conséquence en est, de façon évidente, une recrudescence des luttes au centre, que ce soit sur le plan idéologique ou économique, car la liaison entre les deux, reste très forte. Sans la révolution culturelle chinoise, on comprendrait mal beaucoup de choses qui se passent en Occident. La critique du révisionnisme en Occident est née de petits groupes en liaison avec les luttes anti-impérialistes (Algérie, Viêt-Nam, Palestine). Même à ce niveau, l'effet est décisif.

À un autre niveau, la résistance victorieuse de la périphérie a entraîné l'accélération de la chute du taux de profit au centre, partiellement masquée par les mécanismes de la « stagflation », le report de la contradiction sur les classes ouvrières du centre, la tentative d'une politique économique destinée à recréer là, au moins partiellement, une armée de réserve. Simultanément, l'impérialisme a choisi de resserrer les rangs : les bourgeoisies impérialistes des métropoles subalternes, se rangent à nouveau sous la direction de la fraction dominante américaine, pour constituer un front commun qui leur permette de limiter au maximum, les victoires des mouvements de libération nationale de la périphérie et d'atténuer ainsi les contradictions au centre. L'échec tant de la 4ème conférence de la C.N.U.C.E.D. que du « dialogue Nord-Sud » témoignent de ce refus de l'impérialisme de faire des concessions aux bourgeoisies de la périphérie [9].

[17]

Précisons encore une fois que cette analyse n'a aucune prétention à la prophétie et que les maillons faibles à un moment donné peuvent se déplacer. Il faut pourtant insister sur cette réalité : la tendance principale, sur un siècle, est que la lutte de libération nationale a été le moteur de l'histoire ; cela signifie que toutes les luttes, y compris au centre, se sont déterminées par rapport et concomitamment à cette lutte principale dans le système capitaliste mondial. Bien entendu, une lutte de classes à cette échelle, ne doit pas être comprise comme une juxtaposition de luttes de classes dans des pays différents, des modes de production différents, qui n'entretiendraient que des rapports épisodiques ou de hasard. Elle est, organisée par rapport à use alliance des classes à l'échelle mondiale, et par rapport à la position des différentes fractions de classes dans cette alliance mondiale qui détermine quelles sont les fractions d'avant-garde, le gros des troupes, l'ennemi principal, etc.

6. Voilà donc un point de vue. Mais il existe une seconde vision, diamétralement opposée. On constate en effet que la première n'est généralement pas acceptée en Occident.

La thèse du camp adverse est que la contradiction qui oppose le prolétariat à la bourgeoisie au centre du système, demeure la contradiction principale du système tout entier. Cette thèse considère aussi que le mouvement de libération nationale fait partie intégrante de la révolution mondiale bourgeoise. Cette thèse, prédominante non seulement ouvertement dans les courants ouvriers sociaux-démocrates, mais aussi dans ceux du communisme révisionniste et même — implicitement, voire explicitement — dans l'opposition de gauche en Occident, témoigne de l'hégémonie idéologique social-démocrate [10]. C'était déjà la thèse de la IIème Internationale, qui justifiait ainsi son ralliement à l'idéologie impérialiste. On aurait pu croire que Lénine en avait débarrassé les mouvements situés à gauche de la social-démocratie. Pas du tout. Les partisans de cette thèse, continueront à s'obnubiler sur le développement du capitalisme à la périphérie. Mais ils ne voient pas — puisque leur thèse doit nier l'impérialisme — qu'il s'agit d'un capitalisme dépendant, incapable de réaliser l'objectif de la libération nationale, laissant par conséquent intactes, toutes les potentialités d'une révolution socialiste. Par contre, s'agissant de l'hégémonie social-démocrate en Occident, ils persisteront à l'attribuer à des facteurs subjectifs et circonstanciels. C'est pourquoi nous prétendons que cette seconde vision développe une variante de l'idéologie impérialiste, qui peut prendre la forme naïve de la soeial-démocratie pu du révisionnisme, mais aussi des formes gauchistes.

7. L'opposition entre ces deux visions se retrouve naturellement toujours et partout, ouverte ou en filigrane. À cet égard, le débat concernant l'échange inégal a été révélateur. On a vu en effet les positions se cristalliser progressivement [18] en fonction des appartenances idéologiques à chacun des deux camps. On a vu les trotskistes faire chorus avec les révisionnistes et même quelques maoïstes velléitaires d'Occident, rejoindre ce camp.

Un autre exemple de l'opposition des deux visions est celui des débats concernant la crise actuelle [11]. Les uns, maoïstes, voient dans cette crise en premier lieu, une crise de l'impérialisme, c'est-à-dire de la division internationale du travail et des alliances de classes mondiales qui la commandent. Dans cette vision, l'origine de la crise est située d'abord dans les reculs de l'impérialisme en Orient, qui ont modifié les conditions objectives de la lutte des classes dans les centres comme ils ont modifié le cadre objectif des contradictions interimpérialistes. Les autres refusent de qualifier la crise de crise de l'impérialisme. Ils prétendent que ce sont les luttes de classes au centre qui en sont la cause fondamentale et que ce sont ces luttes qui déterminent le cadre objectif de l'accumulation à l'échelle mondiale.

À propos, encore, de l'occidentalocentrisme

1. L'occidentalocentrisme est le produit du capitalisme, et particulièrement de sa phase impérialiste, à partir de laquelle il pénètre le mouvement ouvrier et même souvent jusqu'à la pensée qui se réclame du marxisme.

Sa manifestation immédiate est l'absence d'intérêt pour les sociétés non occidentales, qui implique fatalement une grave déformation de l'histoire de l'Occident lui-même. Car l'Occident ne peut pas se comprendre sans l'Orient, pas plus hier, à l'époque mercantiliste qu'aujourd'hui, à l'époque impérialiste. Les bénéfices que les peuples d'Occident tirent, dans le cadre impérialiste, de l'exploitation de la périphérie, constituent la base objective de la pénétration de l'occidentalocentrisme dans le mouvement ouvrier, permettant ainsi à l'idéologie de la bourgeoisie, de devenir celle de toute la société, ce qu'elle n'était encore qu'à moitié avant l'impérialisme. Ces bénéfices ne sont pas illusoires, comme certains le prétendent, parce que l'intérêt véritable du prolétariat des centres est de se libérer de l'exploitation capitaliste. Ils sont, dans le cadre du fonctionnement du capitalisme, tout à fait réels : c'est l'exploitation impérialiste à l'échelle mondiale, qui permet le plein emploi et la croissance des salaires réels au centre.

Cette situation aura des effets importants au plan de la transition socialiste dans les centres développés. Les peuples de l'Occident seront-ils disposés à renoncer à l'impérialisme et à affronter une longue transition nécessaire avant que les avantages de leur libération du capitalisme ne compensent les difficultés de la reconversion, s'ils ne sont pas contraints à celle-ci par la libération de la périphérie ? Le moins qu'on puisse dire est que l'occidentalocentrisme a pour effet de cacher cette réalité cruelle aux peuples d'Occident. Or, un moment de réflexion ne semble devoir conduire à cette conclusion que c'est précisément là que les bourgeoisies impérialistes attendent la gauche. C'est sur ces difficultés-là que des percées éventuelles en Occident, risquent de capoter [12].

Un exemple : les nations occidentales sont de plus en plus des nations de petites bourgeoisies, au sens que s'y concentrent les couches médianes dont les fonctions ne se comprennent qu'à l'échelle du fonctionnement du système mondial, comme, l'a montré Poulantzas [13]. L'hypertrophie du tertiaire devenu improductif, la concentration possible ultérieure du quaternaire dans l'hypothèse d'une nouvelle division internationale, reléguant certaines industries à la périphérie, ont pour contrepartie, la concentration de la génération de la plus-value à la périphérie, par l'exploitation directe de la plus-value à des taux plus élevés, la domination formelle sur les secteurs précapitalistes, le pillage des ressources naturelles, etc.. La reconversion que la transition socialiste impliquerait pour les sociétés centrales, créera dans ces conditions, des difficultés considérables.

Les ambiguïtés des mouvements populaires et ouvriers d'Occident, trahissent le recul opportuniste devant ces problèmes. On le voit bien aujourd'hui, à propos de la bataille que les pays du Tiers-Monde livrent pour leur indépendance économique et le relèvement des prix des matières premières. La question est en effet, de savoir qui supportera en définitive les surprofits des monopoles : les classes ouvrières des centres ou les peuples (y compris les bourgeoisies) des périphéries ? Nous sommes inquiets de voir la gauche occidentale se ranger sans hésiter aux côtés de l'impérialisme : invoquer un alibi (le fait que cette bataille est conduite par les États, donc les bourgeoisies, du Tiers-Monde) pour éluder sa responsabilité. La bourgeoisie a su parfaitement exploiter cette faiblesse ; elle est parvenue sans difficulté à expliquer que les nations d'Occident avaient droit aux richesses habituelles du Tiers-Monde, que les peuples d'Occident ne devaient pas faire les frais des appétits des cheickhs et des bureaucrates, du Tiers-Monde, etc.. À court terme déjà, ce thème impérialiste a donné quelques longueurs d'avance à la droite, comme en témoignent les évolutions récentes en Europe. Et, une fraction importante de l'extrême gauche, partage les attitudes des courants sociaux-démocrates et révisionnistes dominants. Quant aux pays de l'Est européen, ils ont rejoint clairement ce camp : voir par exemple les critiques qu'adressent à notre thèse les académiciens soviétiques, très voisines de celles de certains gauchistes [14].

2. L'occidentalocentrisme impose une déformation systématique du marxisme. D'un instrument révolutionnaire d'action, il est parvenu, à force de rigidité dogmatique, à faire presque une discipline académique.

Le débat sur l'échange inégal nous a convaincu que l'invocation de la « prééminence de la production sur la circulation » n'est en fait qu'un alibi idéologique. Car, enfin, ce débat a conduit à formuler les problèmes en termes de rapports de production, de génération du surplus à l'échelle mondiale et de la circulation mondiale du surplus commandée par les rapports de production capitalistes [20] fonctionnant à l'échelle mondiale. C'est dans ces termes que l'on est parvenu à établir que les taux de plus-value plus élevés à la périphérie, la plus-value absolue obtenue à travers la domination formelle, les rentes réduites ou supprimées sont masqués derrière les apparences des « prix relatifs ». Il s'agit bien de génération de surplus et, en même temps, de la distribution qui découle du processus même de sa génération. Celle-ci à son tour, commande les formes de l'accumulation : l'hypertrophie improductive à un pôle, la loi absolue de la paupérisation à l'autre.

L'argument anticirculationiste cache donc une intention, qui est de refuser d'analyser la génération du surplus à l'échelle mondiale pour la confiner aux seuls centres. Parce qu'on a décrété a priori que la plus-value est produite seulement dans les centres et qu'il serait gênant qu'elle le soit de plus en plus à la périphérie. Nous ne sommes pas étonnés de trouver cet argument chez les trotskistes. C'est le cas de Kay [15], qui non seulement ignore les arguments du débat, mais avoue de surcroît naïvement son intention : prouver que la misère du Tiers-Monde est due au fait qu'il n'est pas trop, mais pas assez exploité par le capital. La loi de l'accumulation capitaliste, c'est l'élévation du niveau de vie des masses. La preuve : l'histoire de l'Occident. La preuve supplémentaire : la misère de la périphérie. Kay ne se pose jamais la question de savoir si la misère du Tiers-Monde et l'opulence de l'Occident n'entretenaient pas quelque relation. La stabilité relative de la part des salaires dans le revenu national en Occident, signifie au moins que le taux de la plus-value y est constant. Car, en outre, l'hypertrophie des fonctions improductives, qui ne génèrent pas de plus-value mais la redistribuent, invite à penser que ce taux y est décroissant. À la périphérie, par contre, le taux et la masse de la plus-value sont toujours croissants : la croissance de la productivité y est beaucoup plus rapide que celle de la rémunération du travail. Cet énorme fait aveuglant, qu'on pourrait croire être devenu une évidence depuis Lénine, échappe totalement à notre marxiste dont la thèse — qui ramène à Rostow, ignorant que sous-développement et développement sont les deux faces de la même médaille — serait fort appréciée par la Fondation Ford.

À l'opposé, Michalet [16], dont la problématique est la nôtre (le système mondial envisagé d'emblée comme cadre de la génération de la plus-value), écrit que la multinationalisation « permet la reproduction élargie par le déplacement du lieu d'exploitation vers des zones à taux de plus-value plus élevés avec une composition organique identique », « s'accompagne d'une structure intégrée des sphères de la production et de la circulation sur une base mondiale », ou « ne signifie pas la disparition des lois immanentes du capitalisme mais bientôt plutôt leur étalement à l'échelle mondiale ».

Il reste certainement beaucoup à faire pour épuiser la question du fonctionnement de la loi de la valeur à l'échelle du système économique mondial. Mais il semble évident qu'on ne saurait progresser si l'on se contente de répéter l'a.b.c. : la loi de la valeur dans le mode de production capitaliste pur.

[21]

3. Ayant une fois pour toutes, renoncé à s'intéresser au vrai champ d'opération du capitalisme, le système mondial, les marxistes occidentalocentriques sont contraints de se réfugier dans la marxologie. Le théoricisme et les lectures du Capital se substituent à l'analyse de la réalité [17]. Comme l'a relevé Michel Beaud [18], on risque de faire indéfiniment « dériver la théorie de la théorie ». Les super-spécialisations, contraires à l'esprit du marxisme, flattent les tendances académiques. Politiquement, on .est toujours révisionniste de droite ou de gauche ; on est toujours insensible au problème de l'impérialisme, réservé à la spécialité d'autres chercheurs, ou aux accès de fièvre tiers-mondiste, ou à l'attrait de l'exotisme ethnographique, ou à l'épanchement de l'esprit charitable. Quand on est historien dans cet esprit, on est préoccupé d'illustrer l'histoire merveilleuse de l'Occident, et de prouver « scientifiquement » que seule l'Europe pouvait faire progresser l'Humanité. Quelle meilleure preuve que l'idéologie de la classe dominante est devenue l'idéologie de la société !

4. Rien ne prédisposait la pensée de Marx à une telle mésaventure. Marx n'avait jamais voulu être pris pour un prophète. Heureusement, il ne fut qu'un homme, qui ne se situait ni hors de l'espace ni hors du temps. Mais l'esprit religieux des hommes a libéré son héritage de cette modestie. On a oublié qu'il n'avait fait que jeter les fondements du matérialisme historique et découvert les lois essentielles du capitalisme. On a oublié qu'il n'avait pas eu d'autres ambitions, notamment pas celle de priver ses successeurs de faire avancer la lutte dans des conditions nouvelles, qu'il ne se souciait guère d'imaginer à l'avance. Les meilleurs de ses successeurs, Lénine et Mao, ne s'en sont du reste pas privés : quoi de plus hétérodoxe, pour un dogmatique rigide, que les apports du léninisme et du maoïsme au marxisme [19] ?

Pour nous, l'apport du léninisme consiste avant tout dans sa mise en œuvre de la méthode marxiste aux conditions de l'époque impérialiste nouvelle. Ce cadre à permis à Lénine d'analyser correctement le révisionnisme de la IIème Internationale, en le rapportant à sa basé objective et, à partir de là, de formuler la stratégie de la révolution socialiste dans les conditions nouvelles du développement inégal au sein du système impérialiste. Quant à l'apport du maoïsme, il consiste avant tout dans l'utilisation de la méthode marxiste pour l'analyse des conditions de la lutte des classes dans la période de transition.

Marx est apparu entre 1840 et 1880, c'est-à-dire au moment où la révolution bourgeoise se généralise à l'Europe, sort de son petit coin d'Angleterre d'origine. Au moment où cet essor tourne la page de la première accumulation primitive et met un terme au rôle que la périphérie ancienne a joué dans celle-ci. Au moment où cette première soumission a déjà bloqué et même fait reculer l'Amérique Latine, l'Asie et l'Afrique par ses génocides d'Amérindiens, sa traite négrière, ses destructions de l'industrie indienne, égyptienne, son trafic [22] d'opium imposé à la Chine, etc.. Au moment où le mouvement de redémarrage de ces continents n'a pas encore repris, sous l'effet de leur intégration comme périphérie de l'époque impérialiste.

Vouloir ignorer cela, pour transformer des morceaux de phrases, souvent tirées de brouillons que Marx n'a pas jugé utile de publier, en autant de « révélations », c'est, en vérité, lui infliger la pire des trahisons : l'embaumement.

II. LA NATURE CONTRADICTOIRE
DE LA TRANSITION SOCIALISTE


1. L'expérience soviétique nous apprend que la transition socialiste ne conduit pas nécessairement au communisme. Le débat concernant la nature et les lois de la société soviétique est maintenant ouvert. Nous avons soutenu que cette société, de classes était d'un type nouveau, parce que la centralisation étatique du capital, constitue un saut qualitatif. Elle supprime certaines des lois essentielles du capitalisme, découlant de la parcellisation de son contrôle, et particulièrement la dominance de l'instance économique, qui lui est liée. Elle établit donc de nouveaux rapports entre la base économique et la superstructure, à nouveau dominante. C'est pourquoi on a cru utile de donner un nom à ce nouveau mode de classe. Les maoïstes chinois le qualifient de capitalisme monopoliste d'État et sa classe dirigeante de bourgeoisie monopoliste d'État, en réservant à l'Occident, le qualificatif de capitalisme monopoliste tout court [20]. Ils parlent, sur cette base, de « restauration du capitalisme ». On reviendra sur les différences qu'impliquent ces deux langages.

Mais l'expérience soviétique n'est pas seule en cause. La revendication politique exprimée par les courants qui dominent la classe ouvrière d'Occident est analogue : le glissement progressif au mode étatique, ou au capitalisme monopoliste d'État (au sens véritable, non à celui utilisé par les partis révisionnistes). Les sociaux-démocrates sérieux (par exemple en Suède) ne s'en cachent pas — la propriété d'État doit succéder à la propriété parcellisée du capital — et les partis communistes occidentaux non plus. L'hérésie trotskiste est sur les mêmes positions. Tous partagent le même culte de la détermination unilatérale par les forces productives. Le courant autogestionnaire n'a pas encore répondu à la série des questions fondamentales qu'une transition socialiste poserait en Occident, et nage dans les contradictions, parfois les naïvetés. Enfin, l'expérience des pays du « Tiers-Monde » semble aussi démontrer que lorsque la bourgeoisie paraît y être une classe montante, c'est toujours sous la forme d'une bourgeoisie d'État.

Doit-on tirer de ces rapprochements la conclusion que le mode étatique serait un successeur possible du capitalisme ? Dans ce cas, les luttes de classes opposant exploités à exploiteurs, opéreraient une fois de plus au bénéfice d'un troisième larron, une nouvelle classe en formation, émergeant en partie [23] du sein même de la classe exploitée (bureaucraties de partis et d'organisations, cadres techniques de l'aristocratie ouvrière, etc.), en partie parallèlement à elle (nouvelles couches de technocrates),

2. Des forces objectives puissantes opéreront effectivement dans ce sens au cours de la transition socialiste. L'apport spécifique du maoïsme au marxisme-léninisme consiste précisément à avoir développé la théorie des contradictions de la transition.

Cet apport, certes, a été formulé dans les conditions concrètes et spécifiques de la Chine. Mais il l'a été également à partir d'une réappréciation de l'histoire soviétique qui sortait de l'ornière de la fausse théorie de la dégénérescence attribuée par le trotskisme au caractère paysan de la Russie, en définissant positivement les conditions nécessaires de l'alliance ouvrière-paysanne. Dans ce sens, le maoïsme a une portée universelle.

Cette portée dépasse certainement les seules expériences à venir de transition à partir du capitalisme périphérique. Car il ne fait aucun doute que les problèmes de la transition éventuelle à partir du capitalisme central ne seront ni moins sérieux ni fondamentalement différents. Les mêmes forces qui opèrent en direction d'une restauration, ou de l'émergence du mode étatique, au sein dés situations périphériques, agiront dans le même sens au sein des situations centrales : ces forces trouvent leur origine dans la perpétuation des rapports marchands, de l'infrastructure de l'organisation technique et de la division du travail au cours de la transition. Sans parler des difficultés spécifiques de la transition centrale évoquées plus haut, en rapport avec la liquidation de l’impérialisme. Mais il n'y a encore aucune praxis sociale de cette transition, la Commune de Paris n'ayant pas eu le temps de s'y confronter. Aussi limiterons-nous nos observations aux contradictions de la transition périphérique.

3. Renvoyons ici à d'autres écrits, notamment à la discussion du sens à donner au développement autocentré, indépendant et populaire, à la stratégie de mise de l'industrie au service du développement agricole, aux « trois révolutions » des rapports de production, de la technique, de la culture, etc. Des questions vitales restent à élucider, sans doute par la pratique d'abord, mais sans que l'on doive repousser la réflexion théorique sur ces problèmes qui sont en voie de maturation. Entre autres, la question de l'autarcie pour les petits pays socialistes et de la coopération entre pays socialistes, la question même de l'amorce de cette coopération entre pays déjà avancés dans leur libération nationale.

Ces questions ont donné lieu à l'expression d'opinions contradictoires et à des pratiques également contradictoires, comme à des débats positifs, conduisant à des formulations plus nuancées. Il en a été ainsi par exemple des discussions concernant l'organisation sociale du monde rural (coopératives ou renforcement de la petite production marchande), les modalités de [24] l'articulation entre la grande et la petite industrie au service direct des collectivités, notamment rurales, de celle qui a mis un terme au mythe du suicide de la petite bourgeoisie, des controverses concernant les avantages et difficultés de l'autarcie, la « neutralité » des techniques importées, etc..

Mais les deux questions essentielles par lesquelles s'expriment les contradictions de la transition, sont la question de l'État et la question nationale.

Nous nous sommes déjà exprimé sur ces questions. La persistance de l'État durant la transition, témoigne de celle des classes qui trouvent leur fondement dans la persistance des relations marchandes. Il s'agit ici, bien entendu, non des vestiges des anciennes classes, mais surtout de la nouvelle classe montante — qu'on l'appelle bourgeoisie pu autrement. Les tendances à l’anarchisme propres au gauchisme occidental, déforment évidemment le débat sur cette question.

De la même manière, le socialisme se frayant sa, voie à partir de la désagrégation du système impérialiste, le phénomène national conserve toute sa signification durant la transition. Nous avons rejeté pour la même raison, le discours occidentalocentrique naïf qui, en mettant en avant la « disparition nécessaire des nations », s'en sert objectivement comme d'un alibi pour, une fois de plus, ignorer les effets du fait impérialiste.

4. La contradiction de la transition socialiste réside donc dans cette alternative que, de la lutte des classes au sein de la transition, émerge soit une société sans classe, soit une nouvelle société de classes.

Nouvelle société de classes ou tout simplement restauration du capitalisme ? S'il s'agit d'un nouveau mode de production, la société de classes étatique risque fort de se stabiliser pour une période historique importante, d'autant qu'il s'agirait d'un mode permettant un nouveau bond dans le développement des forces productives, donc d'un mode progressif. La classe dominante de ce mode, serait alors une classe montante. S'il s'agit par contre d'une simple restauration, le mode étatique serait un mode transitoire, instable, non progressif, et l'hégémonie de la classe dominante, l'expression de l'ultime sursaut de la bourgeoisie décadente.

Ce débat fondamental est ouvert. En faveur de laquelle .de ces deux thèses, les faits plaident-ils ? On connaît encore mal la société soviétique, l'analyse de ses lois fondamentales ayant été jusqu'ici déformée par la volonté d'y retrouver a priori, soit l'expression des lois du socialisme (fût-il dégénéré, ce qui ne veut pas dire grand-chose au-delà d'une transition courte), soit celle des lois du capitalisme : on y recherchera par exemple l'expression de la loi de la baisse tendancielle du taux du profit. Mais cette société paraît passablement stable, malgré ses difficultés propres : libération impossible, retard persistant de l'agriculture, contrastes nationaux, etc.. De même, en Europe de l'Est, la Roumanie paraît installée d'une manière stable dans le mode étatique. Mais, [25] en sens inverse, les apparences au moins n'indiquent pas que la Pologne, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie ou Cuba soient parvenus à un point d'équilibre stable. En Egypte, pays du Tiers-Monde ayant réalisé une forme d'organisation inspirée du même modèle, quoique dans une version faible et dépendante, l'expérience semble montrer que le mode étatique — qui n'a jamais pris ici, il est vrai, sa forme achevée — ne serait qu'une étape du développement capitaliste.

L'analyse de ces problèmes, qui s'impose, exigera non seulement que l'on examine de près le fonctionnement des lois économiques propres à ces systèmes, mais encore que l'on intègre celles-ci dans une compréhension globale des rapports entre la base économique et les instances superstructurelles, politiques et idéologiques qui les caractérisent.

La nature sociale de la société soviétique

1. Dans l'analyse des relations entre rapports de production et forces productives, on a soutenu parfois que le développement de la technique en U.R.S.S. étant en tout point analogue à celui de l'Occident, par le type de division du travail et d'organisation qu'il commande, il fallait considérer que le mode de production qui prévaut dans la société soviétique, est le capitalisme. C'est un argument solide en faveur de cette thèse.

Continuons néanmoins à poser deux questions. La première concerne les effets de la centralisation du capital sur le fonctionnement du système. Une telle centralisation ne gomme-t-elle pas cette caractéristique propre au capital qu'est sa parcellisation, avec ses effets (idéologie économiste), et ne rend-elle pas compte du fonctionnement dominant de l'idéologie en U.R.S.S., comme nous l'avons soutenu ? La seconde concerne la possibilité d'un développement supérieur des forces productives sur la base de cette centralisation. En permettant d'aller au-delà des limites imposées par la concurrence des capitaux, le mode soviétique n'est-il pas nouveau, et supérieur ?

Il est dangereux de sous-estimer l'attraction formidable que le révisionnisme exerce sur les classes ouvrières d'Occident et la possibilité d'une alliance révisionniste qui rallie leur soutien. Et l'objectif des sociaux-démocrates suédois est-il différent dans sa nature essentielle ?

Boukharine avait envisagé ce type de capitalisme monopoliste d'État [21]. Que l'Union soviétique, encore très attardée, n'ait pas mis à l'épreuve des faits cette potentialité, ne me paraît pas nécessairement convaincant. Un mode nouveau part de plus bas pour aller plus haut. Si ce mode permettait de dépasser la contradiction centre/périphérie, immanente au capitalisme, ne serait-il pas de ce seul fait supérieur ? Encore une fois, pour éviter les exploitations malhonnêtes de cette hypothèse, il faut répéter que le mode soviétique est alors une façon de dépasser — partiellement — le capitalisme, l'autre étant le communisme. [26] Nous nous sommes exprimé suffisamment sur ce point, concernant le caractère stable ou transitoire du mode étatique, pour ne plus y revenir.

2. L'analyse des débats concernant la planification soviétique [22] doit être située dans ce cadre, s'articuler sur celle de la nature sociale de l'U.R.S.S. et sur l'analyse de la lutte des classes en U.R.S.S.

Les résultats de l'essor économique de l'U.R.S.S., inégaux, plus lents que prévus, non conformes aux perspectives des plans, doivent-ils être attribués à la déformation bureaucratique d'un État qui demeure fondamentalement ouvrier, selon la thèse d'un trotskisme ? Ou bien reflètent-ils la résistance des classes exploitées ? Avançons ici l'hypothèse qu'en U.R.S.S. comme ailleurs, c'est la lutte des classes qui détermine le rythme et les orientations du développement économique. L'hypothèse est que, la bourgeoisie d'État n'étant pas soumise à la concurrence des capitaux qu'elle contrôle collectivement, les prix sont déterminés par les coûts au lieu de s'imposer à elle par les lois du marché. Dans ces conditions, la résistance des travailleurs à l'intensification du travail, fondement de l'extorsion d'une plus-value relative croissante, est plus aisée qu'en Occident. Le droit au travail, conquête d'Octobre, constitue une arme dans la lutte des classes que le régime n'a pu que contourner partiellement par la multiplication des mesures de contrainte administrative. Mais sera-t-il capable d'aller plus loin, .de supprimer ce droit pour rétablir, par la gestion du volant de chômage, les conditions normales de la vente de la force de travail ? Si la Yougoslavie a surmonté cet obstacle, elle en a annulé largement les effets par la reconnaissance simultanée de la gestion ouvrière.

3. Cette thèse concernant la transparence des rapports d'exploitation dans le système soviétique de propriété d'État généralisée du capital, et ses effets sur les rapports base économique/superstructure idéologique, appelle à une réflexion plus systématique sur les fonctions de l'idéologie nationaliste. Nous avançons l'hypothèse que le nationalisme est le ciment principal de cette société. En Occident, la dominance économique réduit l'idéologie à celle de la consommation et de « la science et la technique comme idéologie » [23]. Les effets de cette réduction sont désormais visibles : crise de la société, des valeurs et de la jeunesse, etc.. En U.R.S.S., le ciment nationaliste évitera-t-il cette crise ?

Il resterait à préciser de quel nationalisme il s'agit. À l'origine, la tentative fut celle d'un nationalisme soviétique transcendant celui des nationalités russe, slave et asiatique. Déguisé par la mission libératrice à l'échelle de l'humanité entière, ce nationalisme rejoignait la dimension slavophile de l'idéologie traditionnelle. Nicolas Berdiaev et Alexandre Koyré en avaient pressenti la fonction [24]. Progressivement, ce nationalisme s'est russifié. Il s'oppose donc de plus en plus à la résurgence des nationalismes turco-musulmans de l'Asie [27] centrale, à ceux de la Caucasie et de l'Ukraine. Or la population grand-russe, qui n'est déjà plus majoritaire, est condamnée par la démographie à être de plus en plus minoritaire. La centralisation étatique considérable de l'Union, en dépit de ses formes fédérales, permet jusqu'ici d'éviter les heurts nationalistes les plus sanglants. Mais jusqu'à quand ? Et comment l'État russe réagira-t-il à ces contradictions ? Par des concessions, voire l'abandon de l'Asie et sa promotion à des indépendances néo-coloniales comme les idéologues occidentalistes l'appellent de leurs vœux [25] ? Ou au contraire par un expansionnisme et la fuite en avant, l'agression extérieure, notamment contre la Chine d'une part, les nations slaves d'Occident d'autre part ? Une meilleure connaissance des courants qui traversent la vie soviétique contemporaine s'impose ici.

Technocratie et aristocratie ouvrière
en U.R.S.S. et en Occident


1. L'évolution de l'U.R.S.S., invite à réfléchir sur la question du capitalisme d'État et des forces objectives qui œuvrent dans le sens d'un dépassement non socialiste des contradictions du capitalisme contemporain.

La question est de savoir si le mode étatique doit nécessairement revêtir la forme soviétique, et donc pratiquement être seulement l'issue d'une révolution socialiste récupérée par les insuffisances de la lutte des classes qui lui succède. Ou bien le capitalisme d'État pourrait aussi se constituer progressivement à partir du capitalisme des monopoles, sous l'effet de la concentration progressive du capital et de sa fusion avec l'État. La thèse du super-impérialisme supposait explicitement cette possibilité, et l'appelait même comme une étape nécessaire sur le chemin d'une évolution pacifique au socialisme. Rizzi, puis à sa suite Burnham, ont repris cette thèse de Kautsky et de Hilferding pour l'associer à la « montée des technocrates » [26].

2. Une réponse à cette question implique une analyse beaucoup plus systématique que celle dont on dispose actuellement sur les rapports entre la technocratie et l'aristocratie ouvrière des pays capitalistes développés.

La tendance social-démocrate dans le mouvement ouvrier d'Occident, demeure en effet ambivalente en ce qui concerne les intérêts de classes qu'elle représente. Il n'y a pas beaucoup de doute qu'à l'origine, cette tendance reflète la constitution progressive d'une aristocratie ouvrière, greffée sur l'exploitation impérialiste, prenant la direction effective du mouvement ouvrier. L'histoire du travaillisme anglais en témoigne, comme celle de la social-démocratie allemande. Cependant, à mesure que se constituait la nouvelle petite bourgeoisie, la social-démocratie a pu tendre à représenter la forme aliénée des intérêts de la nouvelle technocratie, couche supérieure de ce prolétariat aisé de cols blancs et de cadres techniciens. La tentative du capital des monopoles de faire [28] remplir à cette nouvelle couche, le rôle que les paysans avaient tenu à une étape antérieure, celui de réserve anti-ouvrière, n'a pas toujours donné les résultats escomptés, notamment en Europe du Sud et en Scandinavie, par opposition à l'Angleterre et à l'Allemagne contemporaine. Un clivage s'est opéré de ce fait entre une social-démocratie de droite, domestiquée par les monopoles, encadrant une classe ouvrière soumise à la direction conjointe de la technocratie et de l'aristocratie ouvrière, dont les contradictions sont réduites, et un mouvement plus ambigu, conservant ses distances à l'égard des monopoles. Tantôt ce mouvement revêt une forme social-démocrate, comme en Suède, dans laquelle l'aristocratie ouvrière paraît l'emporter, entraînant derrière elle la technocratie [27] ; tantôt il revêt une forme conflictuelle, le mouvement étant partagé entre des partis communistes à prépondérance aristocratique ouvrière et des partis socialistes nouveau style, à clientèle technocratique, comme en Europe latine.

3. Peut-on, sur ces bases, proposer une distinction entre un projet propre au communisme européen, qui serait un projet de capitalisme d'État autonome vis-à-vis de Moscou, fondé sur l'hégémonie de l'aristocratie ouvrière au sein d'un bloc ralliant la technocratie nationale, et le projet plus traditionnel de la social-démocratie, fondé sur le compromis capital des monopoles/technocratie/aristocratie ouvrière ?

Autrement dit, faut-il distinguer le révisionnisme nouveau du communisme européen de l'ancien révisionnisme hérité par la social-démocratie de la IIème Internationale ? L'eurocommunisme en gestation, encore mal défini, traduit-il cette tendance nouvelle, ou n'est-il rien de plus que le masque d'un glissement social-démocrate encore difficile à avouer [28] ?

Qu'on le veuille ou pas, la question de l'avenir socialiste du monde développé, pose ces questions. La transposition mécanique des leçons d'Octobre, déjà refusée en son temps par Rosa Luxemburg et Gramsci, peut moins que jamais, satisfaire ceux qui souhaitent agir pour une Europe socialiste et sortir des ghettos groupusculaires. En particulier, l'analyse des maillons faibles que peuvent être éventuellement les pays de l'Europe du Sud, implique des réponses à ces questions. Cette analyse, bien entendu, doit reprendre systématiquement la question du Marché commun et de l'unification européenne.

4. Une étape importante dans l'analyse des tendances du système, paraît avoir été franchie avec la proposition de Robert Fossaert d'un concept de « valeur de développement » [29]. La valeur d'échange caractérise l'étape du développement capitaliste fondée sur la parcellisation du capital et l'autonomie de l'unité de production ; elle implique que cette unité, aux frontières précises, définit le travailleur collectif dont le travail est la source de la valeur créée, comme elle implique que le temps de travail socialement nécessaire, est celui que le capital paie à ce travailleur collectif. Le développement des forces productives, [29] entraîne l'émergence d'une nouvelle forme de la valeur, parce que la productivité du travail dépend désormais largement de dépenses sociales globales non affectables : les dépenses de recherche et de formation qui commandent le niveau de la science et de la technologie mises en œuvre. Le travail socialement nécessaire est alors celui qui est dépensé dans l'ensemble du corps social, et les frontières de l'aire qui définit le travailleur collectif, reculent pour se fondre avec celles de la nation, peut-être même du système mondial.

Fossaert met en œuvre ce concept de valeur de développement qu'il propose pour analyser l'articulation des transferts de valeur, à chacune des étapes du développement capitaliste, d'une part dans le système impôt/dépense publique (où il note que lorsque les transferts occasionnés par ce système, atteignent un niveau très élevé, 40% du produit national, l'impôt est devenu moyen de gestion économique, et on passe de ce fait d'une gestion par la valeur d'échange, à une gestion par la valeur de développement), et d'autre part dans le système monnaie/crédit (où il note que ce passage est signalé par l'inter-connexion et l'étatisation du système de crédit).

L'émergence de la valeur de développement, reflète la contradiction entre le niveau atteint par les forces productives et la persistance de rapports de production devenus inadéquats. Cette contradiction, déjà visible, est surmontée, au moins en partie, dans le nouveau mode en cours de constitution en Occident, que Fossaert qualifie de capitaliste-étatiste. Mais la valeur de développement opère également dans le mode socialiste-étatiste, qui constitue une seconde voie (historiquement, la voie soviétique) de dépassement de la contradiction, sans abolition des classes.

Il y a, dans cette analyse, un progrès qui paraît très fécond. Le concept de valeur de développement, précise la réponse à la question du travailleur collectif, dans le sens esquissé dans la Loi de la valeur et le matérialisme historique : l'éclatement des frontières de l'unité de production. Cette analyse prolonge également celle qui concerne la reproduction élargie dans le capitalisme avancé : nous avions situé dans ce cadre, l'introduction nécessaire d'un « département III » d'absorption du surplus, pour répondre au développement des forces productives, sans abolir les rapports d'exploitation, par les effets de la concurrence monopolistique (coûts de vente, etc.) et par les dépenses d'État, non seulement improductives, mais aussi productives, en relation avec les exigences du développement de la science et de la technologie [30].

Mais il faut aller plus loin. La persistance de la forme valeur, fût-ce dans des formes nouvelles, n'accompagne-t-elle pas nécessairement celle de la division du travail et de l'État, fondements et champs d'expression des antagonismes de classes ? La forme nouvelle de la valeur, qui accompagne l'abolition, non du capital, mais de sa parcellisation, n'entraîne-t-elle pas la transparence des rapports d'exploitation ? S'il en est ainsi, les modes capitaliste-étatiste et socialiste-étatiste, doivent tendre à rétablir la dominance de l'idéologie [30] dans la reproduction. Les séparations État/société civile, pouvoir politique/pouvoir économique sont propres au seul mode capitaliste vrai, fondé sur l'endettement du pouvoir économique et l'idéologie économiste du marché généralisé. La démocratie en' Occident n'est pas concomitante du capitalisme par hasard, encore que son extension aux classes travailleuses, ne soit devenue possible qu'avec l'impérialisme, mais là non plus pas par hasard [31]. Le dépassement de la parcellisation du capital par la valeur de développement, abolit les séparations État/société civile, pouvoir politique/pouvoir économique : c'est-à-dire qu'il abolit la démocratie et rétablit l'absolutisme idéologique, que ce soit sous la forme de l'homme unidimensionnel de l'Occident, ou sous celle de l'idéologie nationaliste-pseudo-socialiste de l'Est. Cette analyse, inaugurée par l'école de Francfort à partir non seulement du totalitarisme hitlérien, et du stalinisme, mais aussi du totalitarisme intériorisé de la société occidentale avancée, vient à propos pour rappeler que l'autre issue de l'alternative — l'abolition de la valeur, de la division du travail, de l'État, donc des classes — étend au contraire et approfondit la société civile, donc la démocratie, qui devient anarchie au sens étymologique. Il faut situer à partir de là le retour en arrière, amorcé au sein même de l'école de Francfort, notamment par Hannah Arendt, réduisant cette analyse riche de l'émergence de l'absolutisme idéologique, en rapport avec l'évolution de la base économique, au schéma politiciste du totalitarisme, coupé de la dialectique base/superstructure. Cette réduction, qui évacue le problème de l'absolutisme idéologique dans l'Occident avancé, a fini, par dégradations successives, par s'abaisser au niveau plat de l'idéologie bourgeoise la plus éculée, telle qu'elle est formulée dans les discours polémiques ou, en France, chez Raymond Aron et ses élèves (Alain Besançon, les « nouveaux philosophes », etc.) qui reprennent à leur compte, la politicologie américaine là plus banale [32].

III. LA THÈSE DES « TROIS MONDES »
ET LA RÉHABILITATION
DU PHENOMÈNE NATIONAL


1. La thèse des « trois mondes » classe les pays du système mondial en trois groupes : le premier monde (les deux superpuissances, États-Unis et U.R.S.S.), le second monde (les puissances moyennes : impérialismes secondaires d'Europe occidentale et Japon, pays de l'Europe de l'Est), et le Tiers-Monde (pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine). Ce classement prétend se substituer à l'ancienne division jdanovienne en deux camps : capitaliste et socialiste. Ce dernier classement avait lui-même évolué avec l'apparition du groupe des non-alignés.

Le classement jdanovien avait la prétention de situer les pays au double plan de leur nature sociale (capitaliste et socialiste) et de leur politique extérieure (alignement américain ou soviétique). Il prétendait ces deux plans [31] indissolublement liés. Par la suite, lorsque s'est constitué le groupe des non-alignés, à l'initiative de Tito, Nasser et Nehru, la même logique a été étendue à ces pays.. On a voulu relier leur politique extérieure neutraliste à des particularités de leurs régimes sociaux, qualifiés de démocratie nationale « voie non capitaliste ». L'élargissement du groupe des non-alignés à pratiquement tous les pays d'Asie et d'Afrique (avec l'adhésion en bloc de l'O.UA.) a vidé de tout contenu cette prétention d'analyse.

Ces thèses soviétiques sont erronées et nous prétendons :

  • que les sociétés dites socialistes ne le sont pas, mais constituent un nouveau groupe de sociétés de classes, fondées sur le mode de production étatique ; la thèse chinoise est, comme on sait, qu'il s'agit de sociétés capitalistes monopolistes d'État, tandis que les sociétés occidentales sont capitalistes monopolistes ;

  • que les rapports U.R.S.S. — démocraties populaires sont des rapports inégaux, dont la nature et les modalités de fonctionnement, restent à élucider ;

  • que les sociétés dites de démocratie nationale, sont des sociétés capitalistes périphériques ;

  • que, s'il y a une relation entre la structure sociale d'un pays, envisagée dans toutes ses nuances, et sa politique extérieure, cette relation ne saurait être réduite à une détermination linéaire simple, selon laquelle une attitude pro ou anti-soviétique correspond à un certain degré de socialisme ;

  • que, en fait, cette série de thèses sert à occulter la politique de super-puissance de l'U.R.S.S., et les stratégies de cette politique durant les périodes successives de la guerre froide puis de la détente ;

  • que l'alignement auquel elles invitent (alignement total ou tempéré, non-alignement considéré comme une transition) a constitué et constitue un facteur de blocage de la dynamique de la lutte des classes internes et de là lutte anti-impérialiste. En contraignant les pays à se ranger dans un camp ou dans l'autre, en forçant par là même toutes les forces sociales et politiques à choisir entre le leadership américain ou celui de l’U.R.S.S. qu'elles le veuillent ou non, ces thèses ont soumis les luttes sociales aux impératifs des alignements extérieurs. En ce sens, elles ont été un facteur de distorsion dans le développement des luttes, réduisant la portée anticapitaliste qu'elles pouvaient acquérir.

2. Le reclassement proposé par la thèse des trois mondes oriente peut-être le bâton dans l'autre sens [33].

Il est fondé en effet exclusivement sur le facteur national, réduit en l'occurrence à la taille et à la place des nations dans le système. Il y a les deux superpuissances, seules capables d'action directe et indirecte partout dans lé monde. D y a les sociétés développées, économiquement indépendantes (dans l'interdépendance inégale), parce que façonnées historiquement comme des sociétés autocentrées (capitalistes ou capitalistes d'État), mais qui ne sont [32] plus capables d'intervenir à l'échelle mondiale au plan politique. Il y a les sociétés sous-développées, économiquement dépendantes, parce que façonnées historiquement comme périphéries soumises et extraverties, politiquement et militairement faibles et instables. La thèse ne suppose rien en ce qui concerne la nature sociale exacte des régimes, sauf qu'ils ne sont pas socialistes. L'exception est faite pour la Chine (hors classement ou Tiers-Monde ?), les pays socialistes asiatiques (Corée, Viêt-Nam, Cambodge, Laos), et peut-être, Cuba, considérés comme à la fois Tiers-Monde et socialistes. En ce qui concerne tous les autres pays, jugés non socialistes, la thèse n'exclut aucune nuance de qualification concernant la nature du bloc hégémonique particulier à chacun d'entre eux.

Cette thèse réhabilite le facteur national, pratiquement passé sous silence dans la thèse adverse. Cette réhabilitation vient à son heure, amplement confirmée, et partout, par les faits. Le fait national subsiste même au cours de la construction socialiste (pensons aux relations Chine-Viêt-Nam-Cambodge, par exemple, ou Yougoslavie-Albanie). Par ailleurs, cette thèse aide à perdre les illusions que l'on pourrait continuer à entretenir concernant les États socialistes et la voie non capitaliste.

D'autres textes (La lettre en vingt-cinq points, Des défenseurs du néo-colonialisme, entre autres), qui doivent être lus parallèlement à la thèse des trois mondes, en éclairent le sens. La réhabilitation du facteur national précise le sens de la formule « Les États veulent l'indépendance, les nations, la libération, les peuples la révolution » en même temps que cette formule même en désigne les limites (les peuples veulent la révolution). L'article « Des défenseurs... » démasque la nature de la voie non capitaliste.

Cette formule restera hermétique à ceux qui veulent réduire la lutte politique à l'affrontement simple des classes (exploiteurs contre exploités), comme les trotskistes et tous les marxistes vulgaires, y compris révisionnistes, c'est-à-dire tous ceux qui ne considèrent les nations et les États que comme des paravents qui cachent la seule réalité, celle des intérêts de classes. Si, au contraire, on considère que les États et les nations sont des réalités, bien entendu non indépendantes des classes, mais non réductibles à celles-ci d'une manière unilatérale, on apprécie mieux la formule. Les peuples sont définis par les blocs des classes anticapitalistes, ces blocs étant différents au centre et à la périphérie du système impérialiste. Les nations constituent l'unité historique des classes antagonistes ; elles existent. De ce fait, ce que l'on appelle l'intérêt national n'est rien d'autre que le reflet des modalités que le caractère mondial du capitalisme impose aux blocs hégémoniques locaux, qui doivent s'intégrer dans des systèmes d'oppositions et d'alliances de classes à l'échelle mondiale. Ces nations opèrent par le moyen d'États qui, plus ou moins nationaux, sont les instruments de la politique, c'est-à-dire des alliances internes et internationales.

[33]

3. Mais la thèse des trois mondes devient une théorie fausse qui ne rend pas compte de la réalité si on la prend au pied de la lettre et si l'on réduit toute la réalité au facteur national qu'elle réhabilite. On aboutit alors à une thèse unilatérale, non marxiste, qui substitue les nations aux classes. Cette substitution invite à se dispenser de faire l'analyse précise et concrète des contrastes et alliances de classes internes et externes par lesquels le système opère, se reproduit et se transforme.

L'U.R.S.S. et les États-Unis sont bien deux superpuissances, et deux sociétés de classes. Mais elles n'ont pas la même histoire, n'occupent pas dés positions symétriques dans le système mondial. Les États-Unis sont la superpuissance impérialiste qui hérite de la constitution progressive de l'impérialisme au cours du dernier siècle comme de l'effacement partiel des impérialistes secondaires comme puissances mondiales. Ils opèrent dans l'ensemble des mondes non socialistes et non soviétiques conformément aux lois économiques de l'impérialisme (investissements de capitaux, extraction du surtravail, etc.) L'U.R.S.S. s'est constitué en société de classe nouvelle à partir d'une révolution socialiste, après avoir été confinée dans ses frontières, puis celles d'une zone d'influence précise. Son mode d'organisation interne l'amène à intervenir ailleurs différemment. En outre, les structures sociales internes de l'une et de l'autre des superpuissances étant différentes, les relations réciproques entre ces structures attentes et les interventions externes que chacune des superpuissances pratique, sont spécifiques.

L'Europe de l'Ouest et le Japon d'une part, l'Europe de l'Est de l'autre rte sont pas non plus dans des positions analogues. Elles diffèrent au plan de leurs structures internes (blocs hégémoniques, idéologies, etc.. ) comme à celui de leur position internationale (impérialisme secondaire, héritiers, petits pays...).

Les pays de la périphérie, enfin, ont des structures sociales suffisamment différentes pour que la nature de leur État propre soit variable (sauf à accepter la thèse extrémiste critiquée qui refuse toute autonomie aux États périphériques).

Les différents États du Second et du Tiers-Monde ne luttent pas pour l'indépendance de la même manière, ni pour la même indépendance. Les différentes nations du Tiers-Monde ne luttent pas pour la libération de la même manière. Quant aux blocs populaires de classes révolutionnaires, ils sont évidemment différents d'un pays à l'autre... Les ennemis de ces indépendances, de ces libérations à contenus différents, comme ceux des différentes révolutions à l'ordre du jour, ne sont ni les mêmes partout, ni organisés en blocs de la même façon. On se trompera donc neuf fois sur dix si l'on prétend déterminer que l'ennemi principal est le même pour tous et partout : il est clair que ce n'est pas le même en Angola et en Tchécoslovaquie.

On comprend alors que la politique extérieure ne constitue en aucune manière un domaine qu'il faudrait privilégier et qui serait parfaitement cohérent [34] avec la nature des classes des différentes nations. Il suffit d'ailleurs de regarder comment se font et se défont les alliances (exemple : l'Ethiopie et la Somalie) pour le comprendre.

Cela dit, un principe général peut être formulé ici : un bloc populaire autonome qui conduit fermement la lutte selon ses intérêts propres peut conclure à son profit des alliances très larges, internes et externes (exemple : le Viêt-Nam) ; mais si elles se substituent aux carences du bloc populaire, les alliances font des forces populaires, le jouet de la réaction interne et externe.

4. L'analyse du fonctionnement du réseau économique, politique et idéologique du monde capitaliste, est sans doute aujourd'hui, passablement avancée. On ne peut malheureusement pas en dire autant de celle du réseau soviétique. Les travaux concernant le fonctionnement économique de la division du travail au sein de la COMECOM sont encore superficiels et généralement inspirés par des idéologues du révisionnisme [34]. Quant aux critiques, ils sont encore trop tentés de plaquer sur cette réalité nouvelle, les résultats de l'analyse du système occidental.

5. La thèse chinoise du social-impérialisme et de l'expansionnisme soviétique a l'avantage de proposer une intégration de la politique soviétique dans un cadre de référence d'ensemble, qui définit la situation, internationale nouvelle (à partir du milieu des années 60) d'une manière concrète.

Selon cette thèse on aurait assisté, après la deuxième guerre mondiale, à une étape de l'impérialisme dotée d'un certain nombre de caractéristiques comme l'hégémonie américaine sur l'ensemble du système impérialiste, la réclusion du monde soviétique enfermé sur lui-même et l'isolement de la Chine. Cette période se terminerait, et l'on entrerait dans une phase où les rapports se modifient. En effet, l'hégémonie américaine sur l'ensemble du système, serait remise en cause : premièrement et fondamentalement par les luttes de libération nationale (le fait le plus marquant pour les États-Unis fut l'échec de sa politique en Asie, en Chine et au Viêt-Nam) et secondement seulement par les modifications des rapports interimpérialistes entre la fraction hégémonique américaine et les fractions subalternes européenne et japonaise. Dans ce cadre, la résurgence des luttes dans les centres faibles (l'Europe du Sud) s'articulerait sur l'essor du mouvement de libération nationale, tout comme les bourgeoisies de la périphérie tenteraient de se donner un nouveau souffle en imposant un nouveau partage moins défavorable de la plus-value mondiale.

Cette remise en cause de l'hégémonie et de l'équilibre mondial aurait conduit l'Union soviétique à envisager d'exploiter le déclin américain en vue de la constitution d'un nouvel empire sur une zone plus importante. Pendant toute la période passée, l'U.R.S.S. avait été enfermée dans les frontières de [35] son glacis, avec ses zones de dépendance directe mais sans bases au-delà, les partis révisionnistes étant eux-mêmes isolés dans leur vie politique locale. L'impérialisme américain jouissait de son hégémonie sur un système vaste et organisé, s'appuyant sur le double relais des bourgeoisies impérialistes subalternes européenne et japonaise (des pays du Second-Monde) et des classes exploiteuses du Tiers-Monde, dans des alliances de classes diverses.

Cette analyse suppose une vision de l'évolution de l'Union soviétique à partir d'une révolution, socialiste à l'origine, qui dégénère de la construction du socialisme vers une société de classes. Cette société de classes ne dispose pas, à l'heure actuelle, d'un empire à l'échelle de ses appétits. Les pays de l'Europe de l'Est, qui peuvent être classés dans le Second-Monde par leur niveau de développement, restent de petits pays. Mais le problème majeur est que l'U.R.S.S. n'a pas de bases dans le Tiers-Monde. Il n'existe pas de système dans le Tiers-Monde qui soit greffé solidement dans une alliance de classes avec le système soviétique. L'U.R.S.S. a bénéficié d'alliances sporadiques avec les bourgeoisies dirigeantes des mouvements de libération nationale à un moment ou un autre, entendant par là les arracher à l'hégémonie américaine et y parvenant temporairement. Mais le cas égyptien a montré la fragilité de ces alliances. L'U.R.S.S. tenterait donc d'exploiter le déclin américain pour constituer cet empire à travers la recherche de positions cette fois sérieuses dans le Second-Monde et dans le Tiers-Monde. Elle chercherait, en particulier, à mettre à son service la transformation possible des anciens impérialismes subalternes en social-impérialismes subalternes - mais « l'eurocommunisme » ne risqué-t-il pas de faire échouer cette perspective ?

Dans ce cadre, le social-impérialisme poursuivrait des objectifs à peu près analogues à ceux de l'impérialisme classique : recherche des sources d'exploitation extérieures permettant le renforcement de l'alliance révisionniste (soumission de sa classe ouvrière à sa classe dominante dans le cadre de l'hégémonie d'une idéologie nationaliste) qui prendrait la succession de l'alliance social-démocrate. Bien entendu, cette recherche doit prendre des formes spécifiques adaptées à la situation concrète. Par exemple, la recherche de matières premières est peut-être secondaire, compte tenu du développement historique autarcique de celles-ci dans le cadre d'un pays très vaste, façonné au départ par une révolution socialiste. La recherche de la soumission de pays industrialisés plus avancés, permettant de fournir une technologie plus efficace, répondrait peut-être mieux à la situation soviétique concrète [35]. Il faudrait aussi démêler, dans cette perspective, les objectifs stratégiques des moyens tactiques. La recherche de bases lointaines peut n'être qu'un moyen tactique, dans la lutte contre l'impérialisme concurrent majeur, pour imposer un nouveau partage plus satisfaisant ailleurs. Les mondes arabe, indien et africain, « ventres mous » de la périphérie — par opposition à l'Amérique latine, infiniment plus soumise à l'hégémonie nord-américaine, où se confrontent mouvements de libération [36] nationale, intérêts de l'impérialisme hégémonique, intérêts des impérialismes seconds qui y exercent leur domination, conflits locaux importants — peuvent, de ce fait, être les champs principaux du « conflit du siècle » sans être nécessairement leur objectif final réel ou principal.

Il reste à savoir si cette analyse est correcte, c'est-à-dire si elle correspond, non à des objectifs plausibles pour ceux que les chinois appellent les « nouveaux tsars », mais à leurs visées réelles. Des écrits comme ceux d'Amalrik [36], s'ils n'ont aucune valeur scientifique, ont au moins l'avantage de rappeler que des courants idéologiques existent en U.R.S.S. qui envisagent la fuite en avant dans le bellicisme anti-chinois comme moyen de surmonter la crise interne et notamment la révolte des peuples asiatiques opprimés de l'Union. Les dirigeants de Pékin sont attentifs à ces faits, mal connus en Occident, et ils ne peuvent à aucun prix tolérer un axe Moscou-Washington, dirigé contre eux. Mais l'expérience a montré que souvent des craintes de ce genre, si justifiées soient-elles, gênent plus qu'elles ne servent une analyse froide et correcte de la stratégie de l'adversaire.



* Cf. article de Samir Amin dans le précédent numéro de L'Homme et la Société.

[1] Voir S. Amin, L'échange inégal et la loi de la valeur.

[2] Voir S. Amin, La nation arabe.

[3] Arghiri Emmanuel, L'échange inégal, Maspéro, 1969 ; A. Emmanuel, E. Somaini et M. Salvati, Un débat sur l'échange inégal, Maspéro, 1975 ; Oscar Braun, Comercio internacional e imperialismo, Buenos Aires, Siglo XXI, 1973 ; C. Palloix, Problèmes de la croissance en économie ouverte, Maspéro 1969 ; S. Amin, L'échange inégal et la loi de la valeur, Anthropos, 1973. Voir aussi dans cet ouvrage les références au débat.

[4] Michael Hudson, Superimperialism, The economic strategy of the American Empire, New York, 1968 ; Stephen Hymer, The Multinational Corporation and the law of uneven development, in J.N. Baghwathi (éd.), Economics and the World Order, N.Y. 1972 ; R. Vernon, Les entreprises multinationales, Calmann-Lévy, 1974 ; C. Palloix, L'économie capitaliste mondiale, Maspéro 1972.

[5] Gérard Chaliand, Les mythes révolutionnaires du Tiers-Monde, Seuil, 1976.

[6] P. P. Rey, Du colonialisme au néo-colonialisme, Maspéro, 1971.

[7] Postface de L'accumulation à l'échelle mondiale.

[8] H. Marcuse, L’homme unidimensionnel, Minuit 1968.

[9] S. Amin, Les perspectives de la localisation internationale des activités industrielles, GRESI, Paris, 1976 ; S. Amin, After Nairobi, UNCTAD IV and the New Economic International Order, Marga Q.J., Colombo 1976 ; Amin, Frank, Jaffe, Quale 1984 ? Jaca 1975 ; Club de Rome, Halte à la croissance, Fayard 1972 ; Jan Tinbergen (co-ordinator), RIO, Reshaping the International Order, New York, 1976 ; W. Lecontief, 1999, L'expertise de W. Leontief, Dunod, 1977 ; Amilcal O. Herrera et autres, Un monde pour tous, PUF 1977 ; J. Klatzmann. Nourrir dix milliards d'hommes, PUF, 1977 ; Michael Chatelus, Stratégies pour le Moyen-Orient, Calmann-Lévy, 1974 ; J. Annerstedt et R. Gustavsson, Towards a new international economic division of labour, Stockolm, 1975.

[10] S. Amin, La loi de la valeur et le matérialisme historique, conclusion.

[11] Pour notre analyse sur la crise et des points de vue voisins, voir : Amin, Faire, Hussein et Massiah, La crise de l'impérialisme, Minuit, 1976 ; A. Faire et J.P. Sebord, Le nouveau déséquilibre mondial, Grasset, 1973 ; A. Farhi, Y. Fitt et S.P. Vigier, La crise de l'impérialisme et la troisième guerre mondiale, Maspéro, 1976 ; Cahiers Yenan, n° 2, Face à la crise économique, 1977 ; Rikard Stainer, La crise, Q.A.S., Belgrade. 1976.

Points de vue différents : Wladimir Andreff , Profits et structures du capitalisme mondial, Calmann-Lévy, 1976 ; La crise mondiale du capitalisme, Colloque de l'ACSES, Université de Vincennes, 1975 ; J.M. Chevalier, Le nouvel enjeu pétrolier, Paris, 1974.

[12] Nicos Poulantzas, Les classes sociales dans le capitalisme contemporain, Seuil, 1974 ; Serge Christophe Kohn, La transition socialiste, Cerf 1977 ; Il Manifesto, Seuil, 1971 ; Mario Tronti, Ouvriers et capital, Ch. Bourgeois, 1977 ; Yves Bénot, L'autre Italie 1968-76, Maspéro, 1977 ; PUP, Uscire dalla crise ou dal capitalisme in crisi, Rome, 1975 ; Cahiers d'études socialistes, L'intégration européenne et le mouvement ouvrier, EDI 1964 ; Fernando Claudin, L'eurocommunisme, Maspéro, 1977 ; Henri Weber, Le PCI aux sources de l'eurocommunisme, 10-18, 1976 ; CEDETIM, L'expérience portugaise, Maspéro, 1977 ; James Weinstein, The decline of socialism in America 1912-25, M. Press, 1967 ; Daniel Lindenberg, Le marxisme introuvable, Calmann-Lévy ; F. Claudin, La crise du mouvement communiste international, 2 vols., Maspéro ; Claude Berger, Marx, l'association, l'anti-Lénine, Payot 1974 ; Les marxistes contre l'autogestion, Sélio 1974 ; Yvon Bourdet, La délivrance de Prométhée, Anthropos 1970 ; Yvon Bourdet, Pour l'autogestion, Anthropos 1973 ; Daniel Guérin, Pour un marxisme libertaire, Laffont, 1969.

Pour le communisme de gauche des années 20 et 30, voir Souyri et Papaioannou, op. cit. Voir également les travaux concernant l'anarcho-syndicalisme, Sorel, etc..

[13] N. Poulantzas, op. cit.

[14] À propos de la critique, « l'Homme et la Société », 1977.

[15] G. Kay, Development and Underdevelopment, a Marxist analysis, Londres 1975. Voir notre critique in « Insurgent Sociologist », University of Oregon, Spring 1977.

[16] C.A. Michalet, Le capitalisme mondial, PUF, 1976.

[17] Voir notre critique de Perry Anderson in La loi de la valeur et le matérialisme historique, p. 104.

[18] Beaud, Bellon, François, Lire le capitalisme, Anthropos, 1976.

[19] La loi de la valeur et le matérialisme historique, pp. 110-112.

[20] L'impérialisme aujourd'hui, E100, traduit du chinois, Paris, 1976.

[21] Nicolas Boukharine, L'impérialisme et l'accumulation du capital ; L'économie mondiale et l'impérialisme, EDI.

[22] N. Boukharine, L'économie politique de la période de transition, EDI. N. Boukharine, Le socialisme dans un seul pays, 10-18 ; Boukharine, Kamenev, Préobraiensky et Trotsky, La question paysanne en URSS, Maspéro 1973 ; Boukharine, Préobrajensky et Trotsky, Le débat soviétique sur la loi de la valeur, Maspéro 1972 ; E. Préobrajensky, La nouvelle économique, EDI 1966 ; A. Erlich, The soviet industrialisation debate 1924-28, Cambridge, 1960 ; CES, Les problèmes de la planification socialiste, EDI 1968 ; Erik Egnell et Michel Peissik, URSS, L'entreprise face à l'État, Seuil, 1974 ; Marie Lavigne, Le COMECOM, Cujas, 1973. W. Brus, Problèmes généraux du fonctionnement de l'économie socialiste, Maspéro, 1968 ; B. Mine, L'économie politique du socialisme, Maspéro, 1974 ; Branko Horvat. An Essay on Yugoslav society, N.Y., 1969 ; H. Denis et M. Lavigne, Le problème des prix en Union Soviétique, Cujas, 1965 ; Andréa Boltho, Foreign Trade criteria in socialist economies, Cambridge University Press, 1971 ; Tibor Kiss, The International Division of Labour, with special regard to the CMEA, Budapest, 1971 ; René Dumont, Sovkhozes, kolkhozes et la problématique communiste, Seuil, 1964 ; Cuba est-il socialiste ?, Seuil, 1970.

[23] Titre d'un ouvrage de Habermas.

[24] Roy Medvedev, Le stalinisme, Seuil, 1972 ; Jaurès Medveiev, Khroutchev, Maspéro ; A. Amalrik, L'Union Soviétique survivra-t-elle en 1984 ? LGF 1977 ; Alexandre Koyré, La philosophie et le problème national en Russie au début du XIXème siècle, Idées ; Nicolas Berdiaev, Source et sens du communisme russe, Idées ; Alain Besançon, Les origines intellectuelles du léninisme, Calmann-Lévy, 1977 ; K. Modzelevski et J. Kuron, Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais, Maspéro, 1969 ; Samidzat, XXème siècle. Une opposition socialiste en Union Soviétique aujourd'hui, Maspéro, 1976 ; Marc Rakovski, Le marxisme face aux pays de l'Est, Savelli, 1977.

[25] Voir note précédente.

[26] B. Rizzi, La bureaucratisation du monde, Paris, 1939. J. Burnham, L'ère des organisateurs, Calmann-Lévy, 1952 ; Castoriadis, L'expérience du mouvement ouvrier, 2 vols., 10-18, (voir aussi l'apport de la revue « Socialisme ou Barbarie »). Également Korsch, Pannekoek et autres, la bureaucratie, 10-18, (bibliographie in Souyri et Papaioannou, op. cit). Voir aussi l'apport de l'école de Francfort (Horkheimer, Habermas, Adorno, Marcuse, etc..) ; bonne présentation et bibliographie in Martin Jay, L'imagination dialectique, Payot, 1977.

[27] Voir la discussion suédoise concernant le projet de rachat des capitaux par un fonds national.

[28] Voir note (12).

[29] Robert Fossaert, La société, 2 vols., Seuil 1977.

[30] La loi de la valeur et le matérialisme historique, pp. 97-100 ; L'échange inégal et la loi de la valeur, pp. 4748, 79-81.

[31] Présentation, in Beaud, Bellon, François, op. cit. ; À propos de la critique, art. cité.

[32] Martin Jay, L'imagination dialectique, Payot 1977 ; Hannah Arendt, Le système totalitaire, Seuil, 1972.

[33] La Théorie de la division en trois mondes, Renmin Ribao, Pékin, 1.11.1977 ; La théorie et la pratique de la révolution, Zeri i Populit, Tirana, 7.7.1977.

[34] Voir note (23).

[35] À propos de la critique, art. cité.

[36] Voir note (25).



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 16 octobre 2017 18:29
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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