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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Samir Amin, “Le développement du capitalisme en Afrique noire.” In revue L’homme et la société, revue internationale de recherches et de synthèses sociologiques, no 6, octobre-décembre 1967, pp. 107-119. Paris : Les Éditions Anthropos.

[107]

Samir AMIN [1931- ]

économiste franco-égyptien

Le développement du capitalisme
en Afrique noire.” *

In revue L’homme et la société, revue internationale de recherches et de synthèses sociologiques, no 6, octobre-décembre 1967, pp. 107-119. Paris : Les Éditions Anthropos.


L'idée que l'Afrique Noire serait la partie la plus arriérée et la plus immobile du monde sous-développé est certainement l'un des préjugés des plus erronés : un vestige du racisme peut-être. Au contraire, l'Afrique Noire est probablement la partie du Tiers monde qui a subi les transformations les plus profondes au cours du siècle dernier [1] et continue à changer sous nos yeux à des rythmes souvent exceptionnellement rapides. Ce changement est certes inégal selon les secteurs de la vie sociale et les régions, plein de contradictions. C'est pourquoi il n'est pas incompatible avec tant de « phénomènes négatifs », depuis l'incompétence dans la conception jusqu'à l'échec des plans nationaux de développements, la faillite des partis uniques, les coups d'État militaires, les désordres graves qui s'installent de manière endémique. Ces « phénomènes négatifs » signifient, non pas que « rien ne se passe » en Afrique, mais seulement que le déroulement des événements n'est pas conforme à l'idéal d'un développement régulier et harmonieux. Au contraire, les bouleversements rapides dont l'Afrique Noire est le théâtre se manifestent par des contradictions de plus en plus marquées. Sans doute en est-il ainsi de toutes les périodes de changement rapide, notamment de celle du développement du capitalisme, expression générale sous laquelle nous croyons qu'il est correct de regrouper l'ensemble des phénomènes de transformation de l'Afrique Noire contemporaine.

Le chercheur se trouve donc menacé de deux côtés : s'en tenir à la surface des phénomènes, en dénoncer les « aspects négatifs » dans l'espoir de contribuer à améliorer les situations, ou au contraire s'extasier devant le changement dont les contradictions internes sont niées. Les prétentions utilitaires d'une recherche bureaucratisée, les déceptions de patriotes qui auraient voulu que l'indépendance fût le point de départ d'une marche harmonieuse vers ce qui — dans les conditions du continent — s'est révélé n'être qu'une utopie socialiste, sont probablement à l'origine de ces attitudes. La tâche du chercheur doit être d'observer et d'analyser ce qui se [108] passe avant de proposer des solutions. Les travaux de ce genre sont encore si peu avancés que l'idée d'immobilité est admise sans discussion.

Le développement du capitalisme en Afrique Noire s'opère dans le cadre des relations de domination qui caractérisent notre époque ; il n'est pas un phénomène local totalement autonome. Cependant le modèle africain — moins encore que celui de l'Amérique latine et de l'Orient arabo-musulman et indien [2] — a été souvent réduit à un modèle abstrait commun à l'ensemble du Tiers monde. Notre tentative est de regrouper ici quelques caractéristiques particulières du développement du capitalisme en Afrique Noire. Au stade actuel il s'agit moins de résultats définitifs que d'hypothèses de travail pour un programme de recherches.

I

La colonisation s'est exercée en Afrique Noire sur des sociétés parmi les plus primitives, les moins disposées en apparence à s'adapter aux conditions nouvelles de l'économie capitaliste dominante. La plupart de ces sociétés n'avaient guère dépassé le stade des communautés villageoises primitives et les formes étatiques étaient encore trop récentes pour que la dégradation de cette communauté ou sa domination par l'appareil étatique fussent avancées. Rien de comparable avec les grands États de l'Orient ou avec les États d'allure moderne de l'Amérique latine. Dans ces conditions les couches dirigeantes — des chefferies tribales — étaient moins qu'ailleurs capables économiquement, politiquement et culturellement de se transformer en bourgeoisies nationales bien insérées dans l'ensemble des relations socio-économiques nouvelles.

Ailleurs, dans le monde oriental et latino-américain, c'est généralement à partir de la grande propriété foncière et des couches supérieures de la fonction publique, éventuellement du monde marchand, que devait se constituer la nouvelle bourgeoisie nationale. La grande propriété foncière, souvent d'ailleurs confondue avec la responsabilité politique, devait, en s'adaptant à l'agriculture d'exportation, se renforcer et se transformer en propriété foncière de type bourgeois. Cette grande propriété foncière manquait en Afrique Noire. L'agriculture d'exportation y fut souvent le fait de grandes plantations européennes comme au Congo Belge et en A.E.F. Dans d'autres régions, l'économie de traite a été le fait de millions de petits paysans organisés en communautés villageoises. Le maintien de ces relations communautaires devait ralentir les processus inévitables de différenciation qui accompagnent la commercialisation de l'agriculture. Néanmoins, dans certaines conditions, c'est dans cette petite économie paysanne que s'est constituée le plus aisément une bourgeoisie rurale. Par contre, dans certains cas, l'économie de traite a stimulé la constitution d'organisations sociales que, faute de mieux, et en raccourci, nous appelons semi-féodales, notamment dans la savane musulmane, au Sénégal, en Nigeria et au Soudan où se sont constituées, non des grandes propriétés de type bourgeois, mais des chefferies théocratiques hiérarchisées exerçant leur domination politique sur des communautés villageoises soumises au versement de redevances.

Dans les grands États d'Orient, à civilisation fortement urbanisée, il existait souvent avant la colonisation des marchands analogues à ceux de l'Europe précapitaliste, capables, par leurs connaissances techniques, leur culture et leur richesse, de s'adapter et de se transformer en bourgeoisies modernes. Rien de pareil en Afrique Noire. Privés de grandes civilisations [109] urbaines, les commerçants traditionnels apparaissaient ici davantage comme le prolongement local du grand commerce arabe — Commerçants Dioula Sarakollé et Houssa [3] sont nés de ce contact, à travers le Sahara, avec le monde arabo-berbère qui sollicitait la demande des produits de la forêt. Au Soudan oriental et sur la côte de l'océan Indien, ce furent directement des commerçants arabes qui ont exercé ces fonctions. Le commerce des esclaves avec les comptoirs européens du golfe de Guinée ou les établissements arabes de la côte Est fut le plus souvent le fait de couches nouvelles, étrangères à la société africaine traditionnelle, de « traitants » [4] métis. Dans ces conditions, dans les villes créées de toutes pièces après la conquête coloniale, les fonctions commerciales nouvelles, même les plus subalternes, ont été réservées soit directement aux compagnies coloniales, soit à des communautés étrangères : Libanais, Grecs et Indiens.

Enfin, l'absence en Afrique Noire de superstructures politiques solides comparables à celles de l'Orient devait également retarder l'apparition de la bourgeoisie. C'est en effet souvent à partir des cadres nationaux de l'Administration que se sont constituées les bourgeoisies nationales modernes orientales et latino-américaines. En Afrique Noire ces cadres, jusqu'à un niveau assez bas de la hiérarchie, furent directement fournis par la colonisation étrangère, dans l'administration comme dans les entreprises modernes. Cette situation fut encore aggravée là où — comme au Kenya ou en Rhodésie — une colonisation de peuplement a permis à des « petits Blancs » de remplir seuls toutes ces fonctions, au détriment de la formation d'élites modernes locales.

Le type même de colonisation directe, le pacte colonial qui l'accompagnait, l'absence de grandes villes, devaient retarder également la création par le capital colonial d'industries légères comme en Orient ou en Amérique latine. Ce retard a lui-même freiné la formation de cadres techniques disponibles pour la constitution d'une bourgeoisie nationale. Il est caractéristique que les principales exceptions dans ce domaine sont précisément le Kenya et la Rhodésie, outre l'Afrique du Sud bien entendu, c'est-à-dire des colonies de peuplement dont l'industrie légère fut créée presque exclusivement pour et par la minorité européenne. Le Congo Belge constitue donc la seule exception véritable, qu'explique le statut international du bassin du Congo, qui interdisait aux Belges les privilèges du pacte colonial [5].

II

Le handicap des structures rurales primitives de l'Afrique Noire — l'absence de grande propriété foncière — devait se muer en avantage à l'époque contemporaine. En effet, tandis qu'en Orient et en Amérique latine, la solidité des structures de type semi-féodal constitue encore très souvent un obstacle majeur au développement capitaliste, dans de nombreuses régions de l'Afrique Noire une bourgeoisie rurale de planteurs modernes s'est constituée extrêmement rapidement. Ce progrès n'a évidemment pas touché l'ensemble de l'Afrique Noire, car même en dehors des zones de la Savane musulmane qui, sous l'effet de la commercialisation de l'agriculture, ont évolué vers des types semi-féodaux, d'importantes régions stagnent en dehors de cette transformation.

L'étude comparée des zones dans lesquelles le développement d'une bourgeoisie rurale s'est frayée la voie nous a conduit à émettre l'hypothèse que, pour cela, quatre conditions doivent être réunies.

[110]

La première de ces conditions semble être l'existence d'une société traditionnelle suffisamment hiérarchisée de manière à ce que certaines couches de la chefferie traditionnelle disposent d'assez de pouvoir social pour s'approprier des parcelles importantes de terres claniques. C'est ainsi que les chefferies traditionnelles du Cihana, de la Nigeria méridionale, de la Côte-d'Ivoire et de l'Ouganda ont pu créer à leur profit une économie de plantation presque inexistante chez les peuples bantous non hiérarchisés. On remarquera cependant que des hiérarchies trop marquées, plus évoluées, de type semi-féodal, comme dans la Savane Islamisée, n'ont pas été favorables au développement d'une bourgeoisie rurale.

La seconde condition est l'existence de densités de population moyennes, de l'ordre de dix à trente habitants au km2. Des densités plus faibles rendent l'appropriation privative de terres inefficace et l'offre potentielle de main-d'œuvre salariée insuffisante.

Le mécanisme de prolétarisation est d'ailleurs largement facilité lorsque l'appel à une main-d'œuvre étrangère à l'ethnie est possible comme avec les voltaïques de Côte-d'Ivoire. Dans une seconde étape les cadets et les dépendants des familles de planteurs originaires peuvent être à leur tour prolétarisés [6]. Des densités trop fortes comme au Ruanda et sur le plateau Bamiléké au Cameroun rendent difficile l'appropriation de terres suffisantes par les chefs de clans.

La troisième condition est l'existence de cultures riches, permettant de dégager par hectare et par travailleur un surplus suffisant dès le premier stade de la mise en valeur, caractérisé par une très faible mécanisation et, partant, par une faible productivité de l'agriculture encore largement extensive. C'est ainsi que le coton en Ouganda ou l'arachide en pays sévère [7], d'une manière générale les cultures vivrières, productions trop pauvres, ne permettent pas ce que le café ou le cacao ont rendu possible ailleurs.

Enfin, la quatrième condition veut que l'autorité politique n'ait pas été défavorable à ce type de développement spontané. Les facilités offertes pour l'appropriation privée du sol, la liberté du travail, le crédit agricole individuel ont joué partout un grand rôle dans la constitution de cette bourgeoisie rurale. Très caractéristique sur ce plan fut le rôle de l'abolition du travail forcé dans les colonies françaises en 1950. La revendication typiquement bourgeoise de la liberté du travail a permis aux planteurs de Cote-d'ivoire de diriger à leur profit un flux d'immigration sans commune mesure par son intensité avec ce que fournissait le recrutement forcé de travailleurs, jusqu'alors d'ailleurs distribués aux seuls planteurs français. Elle a permis aussi d'organiser dans les campagnes une grande bataille politique en rangeant derrière les planteurs la paysannerie victime du travail forcé. À l'opposé, le paternalisme des « paysannats » belges a sans doute joué un rôle négatif et freiné les velléités de développement bourgeois dans certaines régions comme le Bas-Congo. N'est-il pas remarquable que c'est lorsque cette politique s'est effondrée, après l'indépendance, qu'un développement bourgeois de ce genre a pu se frayer la voie ? [8]. Certes on doit aussi signaler que dans le Bas-Congo une autre condition — la possibilité de faire appel à une main-d'œuvre étrangère à l'ethnie — n'a été réunie qu'après 1960, grâce aux réfugiés d'Angola. Les politiques [111] d'apartheid et de « défense des traditions africaines » pratiquées en Afrique du Sud, en Rhodésie et en Zambie, sont aussi évidemment des obstacles aux progrès d'une bourgeoisie rurale.

En est-il de même des politiques d'encadrement rural, d'animation et de développement coopératif ? Pratiquées partout selon les mêmes formules paternalistes un peu naïves, qui procèdent sans doute du souhait utopique de voir l'ensemble des campagnes progresser sans inégalité, d'un rythme égal et soutenu, ces politiques n'ont ni empêché le développement du système de plantation là où il était possible, ni suscité de transformations qualitatives sensibles ailleurs.

Il reste qu'en effet d'immenses zones demeurent encore en dehors du mouvement, parce que les conditions ne sont pas réunies qui permettent un changement : il s'agit là de l'Afrique « qui n'est pas partie », « qui ne peut pas partir » [9]. C'est aussi l'Afrique rurale « sans problèmes », en ce sens qu'elle peut faire face à sa croissance démographique sous modification des structures, pour une simple extension de l'économie traditionnelle de subsistance. L'insertion de cette Afrique dans le monde colonial a entraîné un développement très limité de cultures d'exportation, souvent imposées par l'administration, nécessaires au paiement des impôts. Parfois, lorsque les termes de l'échange entre ces productions d'exportation et les produits manufacturés qu'elles permettent d'acheter se sont détériorés, ou simplement lorsque la force administrative qui les imposait s'est affaiblie, on assiste à l'abandon de ces cultures au profit de l'agriculture de subsistance. Qualifier de régression cet abandon est superficiel puisque la rationalité est ici du côté des paysans et non de l'Administration qui veut imposer des cultures non économiques. Le développement d'une économie urbaine parasitaire, l'inflation qu'il entraîne, sont souvent à l'origine de cette détérioration des termes de l'échange, dont le recul de l'économie cotonnière au Congo Kinshasa constitue l'exemple le plus spectaculaire. Des phénomènes analogues se retrouvent ailleurs : au Mali et en Guinée par exemple.

Il y a dans l'étude comparative de ces cas matière à de nombreuses réflexions, notamment sur le rôle des structures familiales et des idéologies religieuses (animisme, Islam, christianismes d'importation et christianismes africains, etc.) dont certaines paraissent s'être adaptées plus facilement aux exigences du développement nouveau.

Dans les régions touchées par le progrès, les bouleversements sociaux ont été extrêmement radicaux et rapides. Des couches nombreuses de planteurs sont désormais sorties de la tradition, se livrent à des calculs économiques précis, adoptent des modes de vie et de consommation de style européen. Des rythmes de croissance parfois exceptionnels sont réalisés dans l'agriculture de ces régions : des taux de 7% l'an pendant dix ou vingt ans ne sont pas ici inconnus [10]. Il n'y a pas de doute que les transformations subies par ces campagnes africaines au cours des trois décennies tranchent avec l'immobilisme relatif de l'ensemble des campagnes du monde oriental. Nous sommes là plus proches de certaines zones de l'Amérique latine.

Dans ces conditions le « taux moyen » de croissance de l'agriculture de l'Afrique Noire est véritablement sans signification. Alors qu'en Orient ces taux traduisent effectivement la lenteur des progrès d'une agriculture relativement homogène dans son ensemble, en Afrique Noire, ils masquent les progrès exceptionnels de régions qui passent au mode capitaliste de production. Les conclusions des organisations internationales qui, sur la foi [112] de ces moyennes non significatives, classent l'Afrique Noire en queue de liste, sont superficielles et trompeuses [11].

Ce mode de production capitaliste qui s'installe dans certaines campagnes africaines comporte néanmoins des limites. La propriété foncière constitue là comme ailleurs un monopole protecteur. La possibilité d'une extension géographique du système atténue le besoin d'une intensification qui exigeait à son tour des investissements fonciers et le développement d'une industrie locale pour lui fournir machines et engrais. Un développement ultérieur fondé sur l'agriculture vivrière commercialisée lorsque les possibilités du marché extérieur commencent à plafonner, exigera également une intensification plus difficile.

III

Dans le monde oriental la bourgeoisie urbaine a généralement fait son apparition plus tôt que son homologue rurale, dont le développement a été entravé par les relations de type semi-féodal qui régissent les campagnes orientales. Par contre l'ancienneté de la civilisation urbaine a facilité la transformation rapide des marchands de type ancien en une bourgeoisie de type moderne à laquelle les marxistes chinois ont donné le nom classique de « comprador » : intermédiaires entre le monde capitaliste dominant et l'arrière-pays rural. Le plus souvent, cette bourgeoisie commerçante, en association avec les grandes fortunes foncières et la haute administration, devait par la suite coopérer avec le capital étranger dans la création d'industries.

C'est à partir de ces couches supérieures de la société et non à partir de la bourgeoisie rurale et du « Tiers état » composés surtout d'artisans et de clercs, nombreux dans les grandes villes orientales, que devait se constituer le noyau essentiel de la bourgeoisie nationale. Quant aux couches du Tiers état, notamment les artisans, la concurrence de l'industrie étrangère ou locale les a prolétarisés, ou les a plongés dans une régression sans retour. Le sous-emploi massif dans les grandes villes d'Orient provient largement de ce phénomène.

Ce modèle de constitution d'une bourgeoisie nationale est différent à la fois du modèle européen et de celui de l'Afrique Noire contemporaine. En Europe les couches bourgeoises de l'Ancien Régime n'ont souvent pas joué le rôle essentiel dans la constitution de la nouvelle bourgeoisie industrielle. Elles se sont fréquemment « féodalisées » par l'achat de terres, tandis que la nouvelle bourgeoisie rurale et les artisans fournissaient l'essentiel des effectifs des élites d'entrepreneurs du xix° siècle. En Orient la faiblesse extrême — sinon l'inexistence — de la bourgeoisie rurale, l'impossibilité pour l'artisanat de s'élever dans les conditions de la concurrence industrielle, devaient donner à la bourgeoisie nationale un degré élevé de concentration numérique dès le départ [12]. La concentration de la propriété foncière, dont l'Inde et l'Egypte sont peut-être les meilleurs exemples, le passage incessant de fortunes urbaines dans les campagnes pour l'achat de terres, ont accentué cette centralisation de la fortune et la fusion de la grande propriété terrienne avec la nouvelle bourgeoisie urbaine.

En Afrique Noire, où l'urbanisation est récente — coloniale — et la grande propriété foncière absente, la constitution d'une bourgeoisie urbaine a été entravée plus longtemps.

Les commerçants traditionnels, comme ceux de l'Ouest africain, n'ont guère été capables, faute d'envergure financière suffisante, et probablement [113] aussi à cause de leur culture traditionnelle rigide, de se moderniser et de s'introduire dans les circuits du commerce moderne. Leur développement est donc resté limité, le domaine de leur intervention très souvent cantonne aux échanges traditionnels (cola [13], poisson séché, etc.). Certaines de leurs activités ont d'ailleurs disparu, notamment le commerce du sel et des métaux. Cependant dans certains secteurs un enrichissement appréciable a eu lieu, le volume des échanges ayant augmenté considérablement. On devra citer dans cet ordre de fait les commerçants de bestiaux de la boucle du Niger, de la Nigeria et du Soudan, ceux du poisson séché du Mali, du Tchad et du golfe du Bénin. Une fraction de ces commerçants s'est parfois aventurée dans le commerce moderne des tissus et de la quincaillerie. Ils ne sont parvenus à y occuper généralement qu'une place très limitée. Pourtant l'esprit d'entreprise ne manque pas, comme en témoigne l'émigration des Sarakolés et des Haoussas vers le lointain Congo, attirés par le trafic des diamants. Mais les effectifs restent très maigres, les moyens financiers pauvres, les connaissances techniques faibles.

La conquête coloniale, on le sait, a été précédée pendant plusieurs siècles par les établissements côtiers de traite. Dans ces établissements une bourgeoisie commerçante, d'origine européenne sur la côte Ouest, arabe sur la côte Est, devenue rapidement métisse, aurait pu être à l'origine d'une bourgeoisie nationale commerçante. Ces hommes ont en effet suivi la conquête coloniale mais ils ne se sont pas installés comme traitants dans les nouveaux bourgs de l'intérieur, au centre des régions dont l'agriculture se commercialisait. Leur développement fut brusquement arrêté, parce que trop tardif, par la concurrence victorieuse des grands monopoles du commerce colonial au début du xxe siècle. On devrait citer ici à titre d'exemple caractéristique les faillites de Saint-Louisiens et de Goréens [14] à la fin du xixe siècle sous les coups de la concurrence des maisons bordelaises et marseillaises. Leurs enfants sont tous passés à la fonction publique.

Le développement des relations commerciales à l'intérieur des campagnes devait lui aussi sécréter nécessairement une bourgeoisie de petits commerçants. Ici encore la puissance des grands monopoles commerciaux leur a interdit de dépasser le stade du tout petit commerce et de s'étendre vers le commerce de gros et d'import-export. Un domaine particulier semble néanmoins destiné à la bourgeoisie commerçante locale : le commerce des produits vivriers locaux qui, jusqu'à présent est demeuré très atomisé, souvent réservé aux femmes. Des mouvements de concentration semblent néanmoins s'opérer par endroits.

Toutes ces couches à vocation bourgeoise ont également souffert de l'absence d'une aristocratie foncière riche avec laquelle, en s'associant, elles auraient pu accélérer le rythme de leur accumulation. L'exiguïté des marchés africains a également joué un rôle négatif. Un nombre très limité de comptoirs des grandes maisons dans les « escales » [15] et de petits commerçants immigrés (Grecs, Libanais et Indiens) suffisait aux besoins du commerce.

Ce n'est que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles et récentes, lorsque, à la suite de l'indépendance, le commerce européen s'est retiré, ou que l'État est intervenu activement en faveur des commerçants nationaux, que ceux-ci sont parvenus à se placer sur le marché du commerce de gros et d'import-export. Le cas du Congo-Kinshasa nous paraît à cet égard particulièrement éclairant : la distribution des licences d'importation [114] et l'inflation ont ici permis à une nouvelle bourgeoisie commerçante et riche de se développer. Celle-ci a atteint en quelques années un degré de maturité exceptionnel. Organisés dans une puissante association professionnelle — l'APRODECO — les commerçants congolais représentent peut-être aujourd'hui 20% du chiffre d'affaires du commerce de gros et d'import-export — ce qui est sans égal en' Afrique Noire. Il est intéressant de remarquer que cette bourgeoisie provient de milieux modestes, sans fortune ni prestige social traditionnel, mais d'éducation moderne : commis, instituteurs, infirmiers, etc.

Le mouvement d'industrialisation en Afrique Noire présente également par rapport aux modèles oriental et latino-américain, des différences marquantes. Ce mouvement est en Afrique Noire beaucoup plus récent. Le pacte colonial et l'exiguïté des marchés sont sans doute à l'origine de ce retard. C'est à partir de la Seconde Guerre mondiale seulement que ce mouvement s'est dessiné, prenant parfois des rythmes très rapides qui ont permis à des zones importantes de l'Afrique Noire de rattraper leur retard par rapport à l'Orient. C'est le cas du Sénégal, du Ghana, de la Nigeria méridionale, de la Côte-d'Ivoire, du Congo-Kinshasa, du Kenya et de la Rhodésie, et demain peut-être du Cameroun. Mais partout, même lorsqu'elle a été postérieure à l’indépendance, l'industrialisation a été le fait exclusif du capital étranger. L'industrie moderne, même légère, exige trop de moyens pour rendre possible une association du capital national local, privé de la source d'accumulation que représentait en Orient la grande propriété foncière. Il en résulte qu'il n'y a pratiquement pas de petites industries africaines. Celles que les statistiques classent généralement comme telles relèvent en réalité de l'artisanat urbain (boulangeries, menuiseries, etc.) dont les possibilités d'accumulation sont très réduites. L'entreprise européenne descend très bas dans l'échelle.

Pour les mêmes raisons la bourgeoisie rurale africaine est incapable de créer elle-même une industrie moderne, comme son homologue européenne l'avait fait. Elle n'en a ni les moyens financiers, ni les capacités techniques. Ses enfants fuient vers la fonction publique. Des échanges de capitaux entre la ville et la campagne existent néanmoins. Les parents devenus fonctionnaires placent l'argent des membres de leurs familles restés sur les plantations dans les secteurs qui n'exigent pas des capitaux trop considérables : les transports routiers, les taxis, les services, la construction immobilière. En sens inverse des fonctionnaires achètent des plantations ou des terrains destinés aux cultures maraîchères. La médiocrité des fortunes urbaines privées limite l'ampleur de ces transferts.

IV

Le modèle africain de développement du capitalisme est donc différent des modèles orientaux et latino-américains sur le point fondamental de la place respective de la bourgeoisie rurale et de la bourgeoisie urbaine et des rapports que ces deux classes entretiennent entre elles. Tandis qu'en Orient le capitalisme a commencé par les villes pour s'étendre ensuite — difficilement — aux campagnes, en Afrique Noire le processus inverse paraît plus courant. En Afrique Noire le capitalisme rural a beaucoup de chances d'être plus profond, mieux dispersé entre des dizaines de milliers de planteurs. Par contre la grande bourgeoisie urbaine très concentrée, souvent alliée à la grande propriété foncière, commune en Orient et en Amérique latine, est absente en Afrique Noire.

Les tendances nouvelles au développement du capitalisme d'État, communes à l'ensemble du tiers monde trouvent sans doute leur origine dans la place dominante occupée par le capital étranger et la faiblesse de la [115] bourgeoisie nationale urbaine qui en est la contrepartie. Ces tendances risquent donc d'être plus marquées en Afrique Noire.

Le développement du capitalisme étranger dans les villes a en effet créé dans le Tiers monde des sociétés nationales tronquées, dans la mesure même où les classes et couches sociales dont l'existence est liée au capital étranger sont absentes. En Afrique Noire ce caractère est d'autant plus marqué que l'urbanisation est récente et la prédominance du capital étranger plus exclusive.

Les villes d'Afrique Noire contiennent peu de vestiges sociaux du passé comme les artisans et les petits commerçants de l'Orient. La population nationale active y est constituée presque exclusivement de fonctionnaires et d'employés. La classe ouvrière y est d'autant plus numériquement faible que l'industrie y est moderne. Les grandes masses populaires sont constituées, outre des couches inférieures du salariat public ou privé étranger, d'une masse importante de chômeurs souvent jeunes, d'origine rurale.

Le mouvement national dans ces conditions a été dirigé par la petite-bourgeoisie urbaine de fonctionnaires et d'employés et la bourgeoisie de petits entrepreneurs et de planteurs là où elle existait. Les élites traditionnelles de la campagne se sont rangées généralement du côté de l'ordre colonial, qu'elles croyaient garant de la tradition, menacée dans les villes par la modernisation culturelle. Les bourgeoisies urbaines étaient, sauf exceptions rarissimes, noyées par le mouvement nationaliste petit-bourgeois.

L'Indépendance a renforcé brutalement le poids spécifique dans la société nationale de la nouvelle bureaucratie d'État, d'autant plus que la bourgeoisie rurale, là où elle existe, reste dispersée et conserve des horizons limités, d'autant plus que la bureaucratie hérite du prestige de l'État, prestige traditionnel dans les sociétés non européennes renforcé par l'expérience du pouvoir, en apparence absolu, qu'exerçait l'administration coloniale, et par le fait enfin que la petite-bourgeoisie dont elle est issue a le monopole de l'éducation moderne et de la technicité.

La bureaucratie nouvelle va tendre dans ces conditions à devenir la force sociale motrice principale. Les rapports entre cette couche sociale d'une part, et d'autre part les bourgeoisies de planteurs et de la petite entreprise urbaine et le capital étranger, constituent l'essence du problème des rapports entre le pouvoir politique et la responsabilité économique.

La question se pose alors de savoir quelle sera la forme la plus probable de développement du capitalisme national africain dans ces conditions : celle du capitalisme privé ou celle du capitalisme d'État. L'analyse comparative de l'évolution récente des États africains suggère l'hypothèse de travail que ces deux formes se combinent différemment selon le stade d'évolution atteint à la fin de la colonisation.

Le développement du capitalisme dans le cadre colonial avait été fondé d'abord sur la transformation de l'agriculture de subsistance en agriculture d'exportation et sur la production minière. Le rythme de croissance du capitalisme colonial a été déterminé dans ces conditions par celui de la demande des pays développés en produits de taxe, en provenance des colonies. A une étape ultérieure le marché local créé par la commercialisation de l'agriculture et le développement urbain qui lui était lié, a permis la mise en place d'ensembles d'industries légères financées presque exclusivement par le capital colonial. Il est possible de démontrer que sur cette base étroite les mécanismes du développement du capitalisme se bloquent à un certain niveau. Les exemples ne manquent pas pour illustrer cette analyse. Un grand nombre d'États africains — le Sénégal, le Ghana, la Nigeria méridionale, le Congo-Kinshasa par exemple — ont déjà atteint ce niveau depuis [116] dix à quinze ans. Un nouveau bond en avant exigerait à la fois un progrès de la productivité de l'agriculture vivrière commercialisée pour les villes nouvelles et la mise en place d'ensembles d'industries de base dont le débouché serait l'industrialisation elle-même, au lieu d'être directement la consommation.

Dans certains cas le capital étranger n'ayant pas épuisé les possibilités de ce type de développement au moment de l'indépendance, la nouvelle administration locale devait laisser inchangées les structures économiques héritées de la colonisation.

Mais souvent, lorsque le capital étranger a déjà épuisé les possibilités de ce type de développement, la nouvelle administration est poussée peu à peu à convoiter le secteur étranger ; c'est pour elle le seul moyen d'élargir rapidement ses possibilités d'extension en se donnant une base économique. Elle tend alors à se transformer d'une bureaucratie administrative classique en une bourgeoisie d'État.

Dans le premier cas, parallèlement au développement du secteur étranger, une certaine place peut être faite au capital national dans la petite et moyenne entreprise. Des efforts sont parfois entrepris par l'État pour promouvoir ce type de développement. On pourrait démontrer que cette place est néanmoins nécessairement limitée. Le développement du capitalisme national au détriment du secteur étranger offre par contre davantage de possibilités et peut prendre différentes formes, au bénéfice du capital national privé ou de l'État. Les transferts de propriété de plantations étrangères au bénéfice des couches aisées de la société urbaine, les prises de participations dans les nouvelles industries étrangères, constituent des exemples du premier type de processus, dont le Congo-Kinshasa fournit sans doute le meilleur cas d'étude. Les nationalisations de grandes entreprises étrangères, comme l'Union Minière du Haut-Katanga offrent des exemples du second type.

Cependant dans tous les cas l'État constitue l'instrument nécessaire pour permettre ce processus impossible par le seul jeu des forces économiques. La bourgeoisie locale de planteurs et de commerçants n'a pas les moyens financiers de « racheter » les investissements du capital étranger. Elle a besoin pour cela de l'aide de fonds publics. C'est ce glissement vers le capitalisme d'État qui nous paraît constituer l'essence de ce que l'on convient d'appeler « le socialisme africain ».

V

Les développements qui précèdent constituent une sorte de programme de recherche scientifique systématique et ambitieux sur les voies du capitalisme en Afrique. Les hypothèses de travail formulées ici devront être confirmées, infirmées ou complétées par les résultats des travaux.

Les analyses partielles gagneront cependant très largement à s'inscrire dans une perspective d'ensemble. Elles ne doivent pas être confinées dans un cadre trop étroitement « économiste » qui procède d'une vision simpliste d'un déterminisme étroit. Elles devront largement intégrer une connaissance correcte des phénomènes politiques propres à l'Afrique Noire, et au monde contemporain dont l'Afrique ne peut être isolée. A ce propos nous souhaiterions pour conclure souligner 1 importance de trois thèmes d'études fondamentales complémentaires : l'histoire du mouvement national et la place qu'y occupe la bourgeoisie africaine, l'étude des perspectives de développement du capitalisme africain, enfin l'analyse de l'impact de la convergence des systèmes étatistes et libéraux dans le inonde industriel contemporain sur l'évolution future de l'Afrique Noire.

1. — Certaines circonstances ont favorisé la radicalisation de l'évolution en cours, son infléchissement vers des types d'organisation dits socialistes (au sens où ils sont inspirés du modèle étatiste soviétique), d'autres au contraire vers des formes dites libérales (au sens où ces derniers s'inspirent du mode d'organisation économique de l'Occident). L'histoire du mouvement national et le rôle qui y ont joué les masses populaires urbaines, ou tout au moins les couches inférieures des petites bourgeoisies, parfois les masses rurales — qui ont été capables de rébellions importantes au Kenya, au Congo, au Cameroun, au Soudan et en Nigeria — ont leur place ici. Lorsque le blocage d'un développement de style colonial avancé est déjà ancien, et que pour cette raison les problèmes sont plus aigus, les pressions de ces masses ont pu conduire, après l'indépendance, à des attitudes plus sévères à l'égard de la bourgeoisie privée, comme cela commençait à se dessiner au Ghana. De même, paradoxalement, lorsque cette bourgeoisie privée est inexistante, par suite d'un retard dû au développement colonial, comme au Mali ou en Guinée, le poids spécifique de l'Administration dans la vie du pays peut renforcer les tendances étatistes. Au contraire un processus de développement de « style colonial » en cours, comme en Côte-d'Ivoire, au Biafra ou au Cameroun, peut renforcer les tendances « libérales » et modifier les rapports entre la bourgeoisie privée et l'Administration. Cependant, d'une manière générale, la bourgeoisie d'État n'a jamais éliminé en Afrique la bourgeoisie privée, mais se contente de l'absorber ou de fusionner avec elle. Plus particulièrement la bourgeoisie rurale de planteurs a toujours conservé un rôle économique moteur et une position politique importante.

La place que la bourgeoisie — conçue ainsi au sens le plus large — occupe dans la vie politique actuelle de l'Afrique Noire paraît déterminante. Il est caractéristique à cet égard que les grands mouvements ethniques qui sont en train de bouleverser la carte de l'Afrique en faisant éclater les frontières artificielles héritées de la colonisation, connaissent des sorts très différents selon qu'ils touchent des ethnies transformées par le développement du capitalisme ou au contraire des ethnies maintenues en dehors de la modernisation. La bourgeoisie nationale donne au mouvement ethnique sa consistance, la cohérence de ses objectifs et un programme précis que, dans les conditions actuelles, les rébellions paysannes n'ont pas su réunir. La comparaison entre la sécession biafraise, organisée autour d'une bourgeoisie locale, et la rébellion du Soudan méridional, pays démuni d'élites bourgeoisies, est à ce sujet bien éclairante. Au Congo [16] les ethnies les plus touchées par le développement du capitalisme, les Bakoujo et les Baluba, ont organisé immédiatement leur province en État national et sont demeurés en dehors des grandes rébellions paysannes qui ont touché les zones privées d'un encadrement bourgeois : les provinces de l'Est et du Nord et le Kwilu. En Ethiopie [17] l'opposition érythréenne, groupée autour de la bourgeoisie de cette province a une cohérence que celle des paysans Galla et des nomades Somali n'a pas.

2. — La bourgeoisie nationale poursuit avec plus ou moins de bonheur l'œuvre entreprise par le capital étranger : le développement de l'économie de plantation et de l'industrie légère. Pendant un certain temps elle peut même éventuellement s'étendre en s'appropriant graduellement les entreprises étrangères. Aller au-delà exige que soient surmontés des handicaps sérieux qui rendent incertains les progrès rapides de l'agriculture vivrière et la création de grands espaces économiques, conditions nécessaires d'un développement ultérieur.

[118]

Certes des exemples existent qui démontrent que les transformations qui se sont opérées dans l'agriculture d'exportation sont aussi possibles ans l'agriculture vivrière commercialisée (les cas du pays Sénoufo en Côte-d'Ivoire et du Bas-Congo sont parmi les plus éclairants dans ce domaine) bien que, semble-t-il, plus difficilement, pour de nombreuses raisons qui seraient à analyser. Le mouvement spontané va donc dans ce sens, mais à un rythme insuffisant à l'époque contemporaine, compte tenu de l'accélération de l'urbanisation et des déséquilibres économiques qu'elle entraîne. Aller beaucoup plus vite risque d'exiger une participation active des masses rurales. Il est difficile de dire comment cette participation pourrait être obtenue, encore qu'une analyse systématique des rébellions paysannes pourrait donner des indications précieuses dans ce domaine, mais on peut affirmer que la politique égalitariste naturaliste, de style traditionnel comme les paysannats ou de style moderne comme l'animation rurale et la coopération, n'ont guère plus de chances de donner de meilleurs résultats dans l'avenir que par le passé.

Par ailleurs, en ce qui concerne l'exigence de grands espaces, on ne peut oublier que, créées dans le cadre des petits États artificiels actuels, les bourgeoisies nationales ne sortiront que difficilement des horizons limités de ces États. Des forces sociales qui n'ont pas un intérêt immédiat au maintien de ces formes micronationales devront néanmoins nécessairement se développer.

Les rapports d'inégalité économique structurent la hiérarchie politique internationale. L'époque n'est plus où des bourgeoisies de souche différente pouvaient coexister, opérant chacune dans un domaine relativement indépendant. La planétarisation des problèmes risque alors de maintenir les bourgeoisies débutantes dans le statut d'appendices des forces les plus puissantes à l'échelle mondiale. Il en sera ainsi au moins tant que les pays sous-développés seront restés ce qu'ils sont : des exportateurs de produits primaires privés d'industries de base.

3. — L'usage répété que nous faisons des expressions de capitalisme et de bourgeoisie implique des analyses sous-jacentes relatives à la nature des systèmes socio-économiques. L'analyse dans ce domaine doit savoir conserver la froideur scientifique : l'opposition que l'on fait parfois du capitalisme et du socialisme définie par la seule nature privée ou publique des entreprises, est superficielle et abusive. L'expérience de 1 Afrique, comme celle du monde contemporain dans son ensemble, suggère que la convergence de ces deux systèmes est assurée si le recours entraîne derrière lui l'ensemble de l'idéologie du monde industriel contemporain. II donne aux groupes qui exercent la responsabilité politique et économique un caractère « bourgeois » au sens qui s'est affirmé et développé pleinement en Europe occidentale et aux États-Unis dans le cadre du système capitaliste. L'ensemble des problèmes concernant les rapports entre les élites administratives, les technocrates et les bourgeoisies privées doit être examiné, en Afrique comme ailleurs, dans cette perspective, la seule capable de replacer correctement les voies africaines du capitalisme dans leur contexte.

Certes le développement du capitalisme en Afrique Noire est encore embryonnaire dans ce sens que des vestiges du passé — notamment la survivance de structures encore vivantes (les solidarités ethniques par exemple) — masquent encore souvent les structures nouvelles (les solidarités de classes ou de groupes définis par leur position dans le système capitaliste). La faiblesse numérique des classes bourgeoises — encore fréquente — la médiocrité des revenus dont elles disposent, renforcent encore ce sentiment. L'insertion tardive de ces bourgeoisies nouvelles dans un monde unifié, organisé et hiérarchisé par le capitalisme, rend les perspectives [119] encore plus incertaines. Alors qu'elles ne sont pas encore parvenues à édifier des États bourgeois nationaux, les bourgeoisies d'Afrique Noire doivent déjà faire face à des problèmes d'une nature nouvelle : la déstructuration du monde rural, l'urbanisation accompagnée d'une industrialisation insuffisante, l'écart grandissant entre le rythme trop lent de la croissance économique et celui des progrès de l'éducation, les traumatisations culturelles, qui traduisent, non pas les difficultés générales propres au développement du capitalisme, mais celles particulières à un développement tardif inséré dans un monde où il domine.

Université de Poitiers.



* Cette étude fait partie d'un recueil groupant les essais d'une quinzaine d'économistes et de sociologues marxistes qui paraîtra prochainement aux Editions Anthropos sous le titre En partant du Capital.

[1] Il suffit pour s'en convaincre de relire les descriptions du continent vers 1930, par exemple L'Afrique fantôme, de Michel Leiris.

[2] Dans la suite du texte « l'Orient » désignera l'ensemble des civilisations arabes, des civilisations musulmanes du Proche-Orient non arabes et des civilisations asiatiques (Inde, Indochine et Indonésie).

[3] Noms des peuples commerçants de la savane ouest-africaine.

[4] Noms des commerçants se livrant à la traite.

[5] Voir l'ouvrage de J.-L. Lacroix Industrialisation au Congo, Paris-Mouton, 1967.

[6] Voir notre ouvrage Le développement du Capitalisme en Côte-d'Ivoire, Paris, 1967.

[7] Région du Sénégal qui, à la différence du pays Onolof, a conservé des types d'organisation sociale moins hiérarchisés.

[8] En 6 ans, de 1960 à 1966, la production vivrière commercialisée du Bas-Congo a été multipliée par 4. À signaler que pour la 1re fois, à une grande échelle, le processus de développement capitaliste est fondé non sur des cultures d'exportation, mais sur des cultures vivrières stimulées par la demande de Kinshasa.

[9] Selon les expressions d'Albert Meister.

[10] Voir le cas de la Côte d'Ivoire, dans notre ouvrage cité.

[11] Les exemples de ces conclusions superficielles ne manquent pas. Il suffit pour en trouver d'ouvrir presque au hasard les rapports des organisations en cause.

[12] Cas type : l'Égypte — voir l'Égypte Nassérienne, de Hassan Riad, Paris 1964.

[13] Stimulant faisant l'objet d'un grand commerce traditionnel.

[14] Commerçants de Saint-Louis et Gorée, au Sénégal. Saint-Louis et Gorée sont parmi les plus anciens établissements européens sur la Côte d'Afrique.

[15] Nom des bourgs de l'intérieur où étaient installés les comptoirs des Maisons de commerce.

[16] Voir à ce sujet les travaux remarquables de B. Verhaegen sur les Rébellions au Congo.

[17] L'ancienne Erythrée italienne a connu un développement capitaliste qui n'a pas touché le reste de l'Empire d'Ethiopie.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 16 octobre 2017 18:51
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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