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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

RETOUR AU PARANÁ. CHRONIQUE DE DEUX VILLAGES GUARANÍS. (1993)
Prologue


Une édition électronique réalisée à partir du texte du livre du Père Sélim Abou, s.j., RETOUR AU PARANÁ. CHRONIQUE DE DEUX VILLAGES GUARANÍS. Avec 74 photographies hors texte et 13 cartes dans le texte. Paris: Hachette, 1993, 379 pp. Collection “Pluriel — intervention.” Une édition numérique réalisée par Jacques Courville, médecin et chercheur en neurosciences à la retraite, bénévole, Montréal, Québec. [Autorisation accordée par l'auteur de diffuser le texte de cette conférence dans Les Classiques des science sociales le 12 avril 2011.]


[41]

Retour au Paraná.
Chronique de deux villages guaranís.

Prologue

L’Évêque, la sociologue et le chamane


Un évêque catholique, Jorge Kemerer ; un chamane guaraní, Antonio Martinez ; de leur rencontre est né le projet de développement en cours de réalisation à Fracrán et Perutí ; d'elle aussi a surgi, dans la province de Misiones, la conscience d'une cause indienne à défendre et à promouvoir. Les circonstances qui ont mis en présence les deux chefs religieux étaient sans doute fortuites, mais la communication qui s'est immédiatement établie entre eux obéissait à des affinités secrètes, dont tout donne à croire qu'ils eurent tous deux l'intuition. Cependant ni l'intuition ne se fût explicitée, ni la communication maintenue, sans la médiation d'une sociologue qui fut la cheville ouvrière du projet issu de la rencontre des deux hommes.

Jorge Kemerer, fils d'agriculteurs allemands originaires de la Volga, immigrés en Argentine au début du siècle, a vécu douloureusement le conflit des cultures, non pas tant à cause de sa double allégeance linguistique et culturelle qu'il avait parfaitement assimilée, mais parce que, jeune prêtre, il avait été témoin, au début des années quarante, de la terrible [42] crise d'identité qui avait secoué et divisé la communauté allemande de la province de Misiones et lui avait attiré l'hostilité, plus ou moins ouverte, du reste de la population. La manière dont il lui arrive d'évoquer ce passé révèle une intelligence aiguë des réalités interculturelles et une vive sensibilité aux problèmes qui en découlent.

Antonio Martinez [1] venu du Paraguay il y a une cinquantaine d'années, probablement en quête de cette « terre sans mal » qu'il évoque dans ses oraisons, vit tragiquement, au sein de sa communauté, le conflit de l'acculturation. Soucieux de préserver et de perpétuer les traditions constitutives de la culture guaraníe, il est en même temps assez lucide pour savoir que ces traditions ne suffisent plus à assurer la survie de ceux qu'il appelle ses « petits-enfants » et pour tenter de leur assurer un avenir qui, sans les dépouiller de leur identité, leur permette de s'ajuster à la société environnante. Son déchirement se laisse percevoir à travers les propos mélancoliques qu'il tient parfois en présence de ses visiteurs.

María Luisa Micolis, petite-fille d'immigrants italiens établis à Misiones après maintes pérégrinations, a elle même, durant dix ans, pris le bâton du pélerin. Mais ni l'effervescence culturelle de la capitale argentine à laquelle elle participe intensément au début des années soixante, ni le prestige de la langue et de la culture françaises qu'elle assimile avec ferveur au cours de son long séjour parisien, ne parviennent à éteindre en elle la nostalgie de sa province tropicale, véritable « creuset de races » où les relations interethniques, au-delà des conflits qu'elles peuvent susciter, représentent à ses yeux la promesse d'un surcroît d'humanité.

L'évêque est historien dans l'âme. Il a enseigné durant quatre ans l'histoire de l'Argentine et porte, depuis quarante ans, un intérêt passionné à celle de la province de Misiones, [43] territoire privilégié des anciennes Réductions du Paraguay. Peut-être est-il aujourd'hui un des meilleurs interprètes de cette épopée qui a hissé le peuple guaraní à un niveau de civilisation à maints égards supérieur à celui des conquérants et lui a assuré, durant un siècle et demi, liberté politique et prospérité économique. A travers la misère actuelle des Guaranís, il ne peut s'empêcher de lire leur grandeur passée.

Le chamane appartient à un sous-groupe guaraní, les Mbyás, qui, selon toute probabilité, est demeuré à l'écart des Réductions et n'a pas subi l'influence directe des Jésuites. Mais s'il ignore tout de l'histoire réelle de son peuple, il est la mémoire vivante de son histoire mythique, le dépositaire de ses traditions ancestrales et peut-être le plus pur représentant actuel de ces karaí qui, au sein de leur tribu, étaient à la fois prophètes et guérisseurs, dispensateurs de la parole de vie, inspirés des dieux pour guider les hommes. A travers le moindre de ses discours affleure le sens mystique hors duquel l'histoire guaraníe demeure incompréhensible.

Née dans une localité construite sur les ruines d'une ancienne Réduction dont elle porte encore le nom - Apóstoles - et dans une province où tout - la toponymie, la statuaire, la littérature - rappelle l'« État » jésuite des Guaranís, la sociologue n'ignore rien de cette histoire prestigieuse qu'elle a apprise à l'école et approfondie à l'université. Mais sa formation philosophique et sociologique lui interdit de se réfugier dans le souvenir ou de reproduire le passé. C'est à l'écoute des Indiens, dans l'ici/maintenant de leur existence quotidienne, qu'elle conçoit le projet de développement intégré de leurs deux communautés, même si l'expérience historique des Réductions demeure, tel un archétype, présente à son inconscient.

L'évêque est surtout un éducateur. Bâtisseur d'instituts, de collèges, d'écoles, il a toujours cherché à atteindre, à travers ces institutions, toutes les couches de la société, en privilégiant les pauvres, les orphelins, les handicapés. La [44] gratuité de l'enseignement privé, l'intégration des déshérités, sur un pied d'égalité, à l'ensemble de la population étudiante, inauguraient un style nouveau qui n'était pas pour plaire à une certaine bourgeoisie citadine, imbue de ses privilèges et de ses préjugés. De même, au sein de la société, il a défendu sans relâche la liberté de conscience et n'a pas hésité, quand la situation l'exigeait, à affronter directement, parfois au risque de sa vie, des gouverneurs peu soucieux des droits de l'homme. Son allergie aux idéologies et son indépendance d'esprit ne pouvaient que lui aliéner non seulement les gestionnaires et les partisans de la dictature, mais aussi cette frange de politiciens protéiformes qui survivent à tous les régimes.

Au sein de la société guaraníe, le chamane connaît un destin analogue. Dans sa tribu, il est l'éducateur par excellence. Tout événement est pour lui l'occasion de longues exhortations que petits et grands écoutent avec respect et attention. L'observateur étranger lui-même, qui n'a accès au sens qu'à travers une traduction simultanée approximative, demeure fasciné par la foi de l'homme et la conviction avec laquelle il cherche à inculquer à sa communauté, en particulier aux élèves de l'école bilingue dont il a voulu expressément la création, les valeurs humaines et spirituelles inhérentes à la cosmothéologie guaraníe. Son prestige et sa réputation, qui ont dépassé les frontières du village, ne pouvaient que susciter l'envie d'autres chefs indiens qui, à l'instigation de certains anthropologues et indigénistes, l'accusent d'avoir « vendu » sa communauté à l'évêque et aux Blancs.

Mais c'est la femme qui se trouve au centre de l'arène. Ses études philosophiques à Buenos Aires, ses études sociologiques à Paris l'ont finalement orientée vers l'éducation, à laquelle elle s'est entièrement vouée. Directrice, depuis vingt ans, de l'institution éducative la plus importante du diocèse destinée à la formation d'enseignants dans toutes les disciplines, elle en a assuré le fonctionnement, développé l'administration, élevé le niveau académique au point de [45] porter ombrage à certains secteurs du gouvernement et de l'université. Artisan principal du projet de développement intégré des deux communautés guaraníes, elle a indirectement posé le problème indigène sur de nouvelles bases, mettant en question la politique d'assistance pratiquée par les fonctionnaires des affaires aborigènes, le prosélytisme intempestif de religieux et de religieuses peu sensibles aux valeurs spirituelles de la culture guaraníe, les théories nostalgiques de certains anthropologues irrités de voir se transformer sous leurs yeux la culture ancestrale des Indiens, objet de leur étude. Il ne lui en fallait pas davantage pour accéder au statut de bouc émissaire.

La reconnaissance mutuelle, avec ce qu'elle comporte de respect, d'estime et d'admiration, peut s'exprimer parfois avec une stupéfiante économie de moyens. Il suffit, pour s'en convaincre, d'avoir vu ces deux hommes chargés d'expérience échanger, à travers la traduction d'un tiers, quelques idées fondamentales sur les thèmes qui leur sont chers - la solidarité de la famille, l'éducation des enfants, le conflit des générations, le mystère de la mort - en scandant leurs brefs propos par de longs moments de silence. De telles scènes se reproduisent périodiquement, chaque fois que le chamane, couramment appelé le Pa'í, vient à Posadas, où il loge chez l'évêque, et que ce dernier se rend à Fracrán pour passer la journée avec celui qu'il considère comme son ami. Mais l'évêque sait qu'il doit son amitié avec le Pa’í à celle qu'il appelle l'alma mater de Fracrán et de Perutí et que le Pa’í lui-même a appelée un jour « la mère des Guaranís ».



[1] Les Guaranís ont chacun deux noms : un nom public, emprunté au répertoire espagnol ; un nom privé, typiquement guaraní, tenu secret.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 8 février 2012 11:26
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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