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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

La solidarité. Essai sur une autre culture politique dans un monde postmoderne. (1997)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Christian RUBY, La solidarité. Essai sur une autre culture politique dans un monde postmoderne. Paris: Éditions Ellipses, 1997, 128 pp. Collection: “Petits essais d’éthique et de politique.”Un grand merci à l'auteur, Christian RUBY, pour avoir révisé le texte numérique de ce livre avant la mise en page finale dans Les Classiques des sciences sociales. [L’auteur nous a accordé le 6 août 2016 son autorisation de diffuser en accès libre à tous ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

[5]

LA SOLIDARITÉ.
Essai sur une autre culture politique
dans un mode postmoderne.

Introduction

« Soyons solidaires ! » Formule précieuse pour celui qui s'apprête à solliciter ses concitoyens afin de réaliser avec eux une unité politique vivante. Mais, elle le serait bien davantage si elle ne risquait de servir sans distinction des causes radicalement différentes, voire incompatibles. Livrée à tous les usages, elle convient trop facilement aux campagnes d'aide humanitaire, aux appels au secours contre l'adversité, et à ceux qui, dénués de scrupules, souhaitent obtenir le soutien des compagnons d'un clan afin de réaliser une vengeance. Ces façons de suggérer l'existence virtuelle d'une forme et d'une force de l'unité entre des êtres humains ne renvoient évidemment pas à des projets semblables.

En ce sens, ce qui, ces dernières années, a le plus manqué à la réflexion sur la solidarité, c'est de chercher à en établir un concept distinct. Ses ressemblances avec la générosité, l'entraide, la compassion, la sympathie, la dépendance réciproque, et d'autres aspects des conduites sociales ou politiques ont incité à l'assimiler à de simples formes de sociabilité. Il est vrai que, dans tous les cas, bien qu'enrôlée dans des emplois qui s'élargissent sans cesse, la notion de solidarité affiche sa conformité avec l'étymologie juridique latine : in solidum, c'est-à-dire « être tenu pour le tout ». Cette expression désigne l'obligation faite aux débiteurs de pallier la défection de l'un d'entre eux vis-à-vis d'un créancier commun.

Et pourtant, ce sont là autant d'erreurs ou d'entraves à sa connaissance. Les imprécisions du langage recouvrent, en effet, des enjeux qui n'ont pas [6] de commune mesure. Au cours de l'époque moderne, la notion de « solidarité » a, d'ailleurs, évoqué plus strictement une formule d'unité ou d'union politique. Une formule de combat aussi, revenue en force sur la scène politique, ces vingt dernières années [1]. Ce fut, en effet, le nom d'un syndicat célèbre, par les efforts duquel l'histoire de la Pologne fut transformée (été et automne 1980). Bien sûr, c'est encore le point d'ancrage d'institutions modernes éprouvées telles que la Sécurité sociale [2], en France. Et derechef le motif des engagements des militants auprès des Sans-domicile-fixe ou des immigrés sans papiers.

Dans ce rôle, son efficacité provocatrice demeure telle que nombre de proclamations proférées par des hommes publics la récupèrent. Elles cherchent à attiser la compassion des électeurs au sujet de drames sociaux patents et à imposer l'envie de corriger des abus criants, voire d'y mettre fin si possible, grâce à la modification des règles sociales. Dans de tels réquisitoires, ces hommes prônent parfois la substitution de politiques plus cohérentes, plus intégratives, aux politiques en cours. Et, le sentiment public, souvent bien disposé envers les références communes, se laisse prendre à ces injonctions. En vertu d'une illusion évidente, il croit pouvoir échapper, par l'intermédiaire d'un mot, au tragique d'une situation de précarité et d'humiliation douloureuse.

En un premier temps, le choix de ces brèves notations, encore marquées au sceau des affects, nous achemine néanmoins sur le terrain de la justice sociale. La solidarité définit, chez le citoyen, un sens du commun. Elle formule un engagement à respecter vis-à-vis de personnes avec lesquelles chacun a conscience de former, au moins globalement, une collectivité. Si son impact dépend, somme toute, des volontés individuelles, cet assujettissement de soi-même contribue effectivement à maintenir les droits d'une totalité sociale réglée par une norme de justice et d'équité, à l'encontre de l'arbitraire qui sépare. Le substantif « solidarité » demeure, dans le cas présent, adéquat à l'usage de l'adjectif dont il dérive, « être solidaire de... » Il profile conjointement un impératif (« il faut être... ») et un constat (« il est... »).

Dès lors, l'attention portée à cette notion encourage à circonscrire un véritable objet de recherche. Si le lexique de la solidarité persiste à s'investir dans la politique, il convient d'opter pour l'acuité de questions précises, afin d'obtenir les résultats escomptés. Interrogeons donc la forme

[7]

de la solidarité (quelle solidarité ?), sa fonction (quel est son objet propre ?), les relations qu'elle engendre (avec qui ?) et sa finalité (en vue de quoi ?).

En un second temps, la référence à la solidarité dessine le moment politique d'une culture relativement récente dans l'histoire moderne. Ce moment s'ancre dans une compréhension particulière des rapports sociaux, des relations à l'autre, des responsabilités des citoyens dans les affaires publiques. Cette culture, elle-même, contribue moins à définir une manière radicale de résoudre les problèmes sociaux — une sorte d'amélioration définitive du sort de quelques-uns ou une façon de gérer les conflits suscités par les inégalités sociales — qu'elle ne met en perspective un ensemble de concepts et de pratiques attaché à tisser sans cesse de nouveaux archipels de relations au sein de rapports sociaux tendus ou violents. Cet ensemble s'attelle à la tâche de rendre visibles les vecteurs d'une action politique judicieuse, ouvrant par ailleurs sur un avenir différent. Globalement, cette culture prétend ménager l'édification de concepts et de pratiques grâce auxquels problématiser des situations actuelles et imaginer des mondes sociaux concrètement envisageables. D'évidence, la notion de solidarité étant vouée sur ce plan à des usages très intuitifs, il convient de la déterminer tant du point de vue de sa compréhension que de celui de son extension.

Aussi, l'essentiel de ce à quoi donne lieu cet essai se précise. Dans la mesure où se joue plus particulièrement en lui la réalisation d'un diagnostic du monde social et politique postmoderne, des mœurs contemporaines, et de ce que nous venons de nommer la justice, il convient d'appréhender ceux-ci du point de vue de la volonté, de la capacité des hommes à se donner à eux-mêmes leurs propres règles. Autrement dit, il importe de montrer que la culture de la solidarité constitue une méthode [3] susceptible d'aider à discriminer les actions, les propositions et les projets en fonction d'une résistance toujours reconduite contre la force repoussante de la dispersion infinie, de la célébration de l'intérêt particulier, et de la sanctification d'un État consacré à sa propre reproduction.

Partant, la solidarité, dont nous souhaitons montrer qu'elle dispose de quelque titre à constituer une véritable culture politique promotrice opposable au devenir postmoderne du monde contemporain, aspire à obtenir que chacun prenne part également à la construction de la société [4].

[8]

Elle a l'ambition de rendre à chaque être humain sa place dans l'élaboration de la décision concernant l'organisation de sa cité.

Quand bien même le régime de pensée sous lequel s'ouvre cet essai ne nous donnerait pas encore les moyens de résoudre le problème, le lecteur observe d'emblée que la solidarité contribue surtout à définir une culture politique, une manière de penser et d'agir susceptibles de mettre en question la légalité et la légitimité politiques dès lors qu'elles reposent sur la force qui soumet, le mensonge ou les discriminations qui dispersent.

Esquissons, maintenant, un aperçu du déroulement général que vont suivre nos investigations. La première partie de cet essai établit le concept de cette culture sur le plan de la volonté humaine en le démarquant des recours et des justifications tendant à amoindrir la responsabilité des hommes. La deuxième partie analyse la première synthèse historique de cette culture, afin, notamment, de spécifier les traits distinctifs de sa genèse et de son échec dans la modernité. Sur la base des objections élevées contre le grand récit moderne de la solidarité, la troisième partie oriente la réflexion vers deux questions liées entre elles : celle du statut des victimes puis celle d'une politique des archipels, de nos jours, au sein d'une postmodernité assez généralement réactive et d'une mondialisation en cours d'extension.

En détaillant dans cet essai les lignes d'objectivation promises par la solidarité, nous comptons montrer, en particulier, que la dynamique de cette culture politique — forme d'ascèse philosophique et objet d'enthousiasme politique —, est susceptible de soutenir la naissance d'expériences, en archipels. Elle ne se cantonne pas à favoriser de simples mesures réactives. Simultanément, cette dynamique donne vie à des stratégies théoriques et pratiques, absentes de fondement figé, de détour par des partis pris apparemment indiscutables. Autrement dit, nous comptons, au long de cet ouvrage, déceler les nouveaux enjeux d'une question qui peut, à certains égards, paraître ancienne [5]. Et, le premier d'entre eux : la solidarité ne compose nullement un modèle définitif de société à réaliser ou à imposer. Elle présente plutôt une chance historique à saisir, au cœur du devenir postmoderne du monde.

Telle semble être l'implication ultime de cette culture de la solidarité.



[1] Dans cet essai (à prendre au plus près de l'étymologie, exagium qui signifie « pesage », manière de prendre la mesure des choses, voir aussi, ici même, note 104), nous entreprenons une exploration de philosophie politique. Cela étant, la portée de la question de la solidarité déborde ce champ. Elle mériterait aussi une analyse épistémologique (à partir des notions de jugement et de sens commun), esthétique, etc. Nous aurons d'ailleurs à évoquer ces aspects (cf. note 54 et note 69). Sur cette extension, mais à partir d'autres orientations, on peut consulter, par exemple : Hans-Georg Gadamer, Vérité et Méthode, 1960, Paris, Seuil, traduction française, 1996, p. 48.

[2] Article premier du Code de la Sécurité sociale : une « organisation fondée sur le principe de solidarité nationale qui garantit les travailleurs et leur famille contre les risques de toute nature susceptibles de réduire ou de supprimer leur capacité de gain... » Voici le commentaire de son fondateur : « Un des dogmes essentiels de la société libérale était que le sort de chacun est fonction de l'effort individuel et de lui seul... un des fondements de la Sécurité sociale est la notion que la collectivité est responsable du bien-être de ses membres... » (cité in François Ewald, L'État providence, Paris, Grasset, 1986, p. 399).

[3] Nous utilisons la notion de méthode conformément à son étymologie : chemin vers, manière de s'orienter.

[4] Ce qui, au cœur de l'énumération de quelques devoirs, constitue la quatrième des reformulations possibles de l'impératif universel, selon la philosophie morale de Emmanuel Kant, Métaphysique des mœurs I, Fondation, Paris, G.-F., traduction Alain Renaut, 1994, p. 100-101.

[5] Toutes les solidarités ne se valent pas, nous y reviendrons : certaines sont notablement destructrices, si l'on pense, par exemple, à la vendetta qui assure la réciprocité des vengeances dans la solidarité du sang ou des clans. Jean Duvignaud, dans La Solidarité (Paris, Fayard, 1986), dresse un répertoire des différentes formes possibles de la solidarité, depuis les liens du sang jusqu'aux supporters d'une équipe de football. Sur un plan historique, le problème est étudié par Gustave Glotz, La Solidarité de la famille dans le droit criminel grec (Paris, 1904), ou par Yves Thomas, Se venger au Forum, dans le volume La Vengeance (tome 3, Paris, Cujas, 1984). C'est aussi cette différenciation que reprend G.W.F. Hegel, à propos de la vengeance (p. 247) et du personnage de Karl Moor (p. 261), dans le Cours d'Esthétique (1831, Paris, Aubier, 1995).



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 17 décembre 2016 8:09
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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