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Collection « Les sciences sociales contemporaines »
Rencontres internationales de Genève
Entretien avec le professeur Jean Starobinski, 1995.

Entretien avec le professeur Jean Starobinski. Extrait de la publication : 1945 — 1995 Cinquante ans des Rencontres internationales de Genève]. Cet entretien a été réalisé par Claus Hässig dans le cadre de la publication éditée pour les cinquante ans des RIG : 1945 — 1995 Cinquante ans des Rencontres internationales de Genève lll et a pu être reproduit grâce à l'aimable autorisation des RIG.

Les volumes des RIG constituent une archive de notre temps, que consulteront les historiens. Nous avons égard à un public immédiat, mais aussi à un public futur. C'est une double responsabilité.

Jean Starobinski, 1995

 

Source: http://www. culturactif. ch/vieculturelle/starobinski. htm

 

1945 — 1995
Cinquante ans des Rencontres internationales de Genève
Entretien avec le Professeur Jean Starobinski
Président des Rencontres internationales de Genève pendant 30 ans

 

Depuis 1946, vous avez participé activement à presque toutes les Rencontres internationales de Genève. Vous en êtes le président depuis 30 ans. Qu'est-ce qui vous a rapproché, aux débuts, de cette institution ? Qu'est-ce qui vous a motivé à poursuivre avec tant de constance cet engagement ? Ces questions, plus personnelles, me conduisent à en poser une autre : Quels sont pour vous le rôle et la fonction des Rencontres internationales ?

Commençons par le moins important, c'est-à-dire ma biographie. Pendant la période de la guerre, j'avais obtenu ma licence ès lettres, j'avais été le traducteur de Kafka, l'auteur et le préfacier d'un recueil de textes de Stendhal, le chroniqueur de la poésie dans la revue Suisse contemporaine. J'avais formé bien des projets littéraires personnels. Mais en 1946, je venais de commencer la partie clinique des études médicales entreprises en 1942. J'avais donc un petit bagage de travaux accomplis, et un grand besoin de rassembler mes idées dans une perspective un peu large. Un grand désir aussi de rencontrer ceux qui, au travers de l'Europe, avaient affronté de plus près une période que j'avais passée dans l'exceptionnelle quiétude genevoise. J'ai été heureux que le débat des premières Rencontres se déroule littéralement à ma porte. C'était l'ouverture attendue sur le moment présent. Je ne crois pas avoir été le seul à me sentir concerné.

L'an 1946, à Genève, c'était un lieu exceptionnel pour un moment exceptionnel. Le débat des premières Rencontres ne pouvait se tenir qu'à Genève. C'est-à-dire dans un pays neutre, dans une ville internationale. Les pays ravagés par la guerre se relevaient à peine. Notre privilège de situation n'a pas duré. Mais la raison d'être des Rencontres n'était pas liée à cette situation. Elles sont devenues une institution genevoise, sans cesser de chercher à répondre aux sollicitations du présent.

Au départ, les conférences des Rencontres internationales se déroulaient à l'aula de l'Université des Bastions, à la salle de la Réformation, parfois au Victoria Hall, et elles comportaient, à la Salle de l'Athénée, puis au défunt petit Théâtre de la Cour Saint-Pierre, des entretiens tout à fait improvisés, préparés une heure à l'avance. J'observe un changement de caractère significatif entre les premières Rencontres et les actuelles. Les entretiens avaient un côté spontané, parfois passionné, souvent très désordonné, caractère qui n'apparaît pas dans les actes des premières Rencontres internationales, puisqu'on a éliminé ce qui était par trop incompréhensible dans les sténogrammes. Les techniques d'enregistrement sur bande ont été utilisées beaucoup plus tard. Je me souviens très bien du cliquetis feutré des claviers utilisés par les très compétentes dactylos.

Marcel Raymond, qui faisait partie du Comité initial et dont j'avais été l'élève, m'avait convié en 1946 à participer aux premières Rencontres. J'étais du public, j'ai posé une ou deux questions. Le Comité me demanda de le rejoindre en 1949. Quand j'y pense, beaucoup d'événements décisifs de mon existence sont la conséquence des amitiés que j'ai nouées lors des premières Rencontres internationales. Les Rencontres ont trouvé leurs échos dans d'autres réunions, surtout en France : aux conférences du Collège philosophique organisées par Jean Wahl à Paris, aux Décades de Royaumont, où j'ai eu la chance de rencontrer Jean Bayet, Eric Weil, Henri Gouhier, Georges Poulet, Boris de Schloezer, Robert Minder, Yvon Belaval. La plupart de ces écrivains et philosophes allaient à leur tour participer aux Rencontres de Genève. J'ai ainsi pu faire, comme beaucoup d'autres qu'il faudrait également interroger, l'expérience de l'efficacité des Rencontres : elles ont attiré l'attention sur Genève, en même temps que se propageait un réseau d'amitiés. Je pense avec émotion à quelques-uns de ceux que j'ai rencontrés pour la première fois aux Rencontres de la fin des années quarante : je n'ai plus cessé de revoir Denis de Rougemont, Gaètan Picon, Eugenio Montale, et bien d'autres, qui sont devenus des amis pour toujours. Disons plus généralement que les premières Rencontres ont eu un effet de dissémination. La formule a été reprise un peu partout en Europe occidentale, à mesure que les conditions s'y prêtaient. Les premières Rencontres ont joué un rôle déterminant pour la création de deux institutions très dissemblables, toutes deux indépendantes des Rencontres internationales : le Centre européen de la culture (Denis de Rougemont), et la Société européenne de culture (Umberto Campagnolo).

Vous m'interrogez sur la durée de ma présidence et sur ce qui l'a motivée. D'abord, je crois, j'ai été sensible aux arguments de continuité et de fidélité que m'avait exposés Antony Babel en me demandant de prendre sa succession. J'avais hésité pendant quelques années, puis, pratiquement en 1965 et formellement en 1967, j'ai accepté cette fonction. Je souhaitais que persistent pour d'autres auditeurs ces moments d'échange dont j'avais moi-même profité. J'ai cru et je crois toujours à l'utilité publique des Rencontres. Dût-il peser, le devoir de persévérance me paraissait s'imposer. J'avais le sentiment (qui pourrait paraître un peu comique dans le climat présent de " chacun pour soi ") d'une sorte de dette civique. Je me sentais requis par le vieil " esprit de milice". Pourquoi avais-je d'abord hésité ? Je n'étais pas très sûr de pouvoir bien remplir mon contrat, compte tenu de passablement d'autres devoirs acceptés de la même façon. Il fallait ne pas démériter, dans une succession où ma conduite allait être inévitablement comparée à celle de mon prédécesseur, qui avait été d'une remarquable fermeté. Car le modèle de présidence qu'avait incarné Antony Babel devait être maintenu : vigoureux mais impartial, soumis aux volontés du comité, renonçant (dans les bornes du possible) à des préférences personnelles pour mieux assurer la variété et la représentativité des opinions. Cédant le pas à un souci d'équilibre des voix, les convictions du président ne devaient pas s'afficher : il fallait permettre aux idées contradictoires de se manifester dans toute leur vivacité, mais sans laisser la confusion s'installer et sans offrir une tribune à la démagogie. La présidence des Rencontres n'était le lieu ni d'exprimer soi-même de trop grands doutes, ni d'exercer le moindre autoritarisme —sauf à faire poliment opposition à l'histrionisme et aux coquetteries provocatrices qui s'invitent elles-mêmes si volontiers dans ce genre de manifestations. La fonction de "modérateur" accueillant me paraissait devoir s'imposer. Et c'est cela qui me semblait difficile : plus porté à l'hésitation et au rêve qu'à l'action, je ne me sentais pas vraiment doué pour cette diplomatie. Je ne crois pas avoir fait de progrès en ce sens. Mais je n'étais heureusement pas seul. Après l'époque où le secrétariat général des Rencontres avait été solidement assuré par Fernand Lucien Mueller, j'ai été conforté et secondé dans mes tâches, de façon extraordinairement efficace, par Bernard Ducret, et par mes collègues du Comité.

Bref, ma présidence a duré plus qu'il n'aurait fallu. Je plaide non-coupable. Ce n'était pas une prébende et ce n'en est toujours pas une. Pour chaque session des Rencontres — tous les deux ans maintenant — une grande partie du mois de septembre fut à la fois rayé de mon travail personnel et de mes vacances. L'aide de l'Etat et de la Ville, nous a été précieuse : mais nous avions besoin de leur satisfecit, et donc de celui de l'opinion. Jusqu'à une date fort récente, nous réitérions annuellement nos demandes de subvention, sans certitude absolue de renouvellement. Il fallait prouver que nous méritions cet appui. Je ne me suis donc jamais senti détenteur d'un pouvoir quelconque. Au cours de ces longues années, j'ai constamment cherché à prévenir les reproches qui pourraient nous être adressés. La durée de ma présidence s'explique, vous le voyez, par un cercle vicieux de sentiments vertueux.

La fonction des Rencontres est de faire le point, par le biais d'un thème d'actualité, sur les problèmes du moment présent. C'est l'occasion de faire converger les vues historiques, les constatations actuelles, les propositions d'avenir. Les Rencontres ne sont pas seulement internationales, mais interdisciplinaires. Elles n'ont voulu être ni des leçons, ni des meetings. Elles visent à décloisonner ce qui est vécu habituellement dans la distance et l'ignorance réciproque. Elles veulent rendre sensible la complexité changeante des choses, et contribuer ainsi à des clarifications. Elles mettent en garde leurs auditeurs contre les idée reçues, les manipulations, les somnolences, les tentations du repli. Elles ne leur proposent pas de solutions toutes faites. Elles préfèrent inquiéter, ce qui est plus salubre. En ce sens, chaque session des Rencontres constitue une expérience entièrement nouvelle.

Il est vrai, les Rencontres n'ont pas de charte programmatique, sinon la rencontre même. Or c'est déjà beaucoup. Ce qui est implicitement affirmé, c'est que les affrontements passeront par la discussion de convictions respectives, et que la voie du dialogue est préférée à celle de la violence. Je crois que dans le monde d'aujourd'hui, il faut commencer par prêcher d'exemple. A une époque de très grande confusion, il faut défendre la dignité de la pensée libre. C'est l'une des meilleures causes qui soient.

Vous avez à la fois parlé de vous-même, de ce que les Rencontres internationales vous ont apporté en tant que participant et organisateur de ces manifestations. Cette expérience a sans doute aussi été partagée par de nombreux collègues universitaires. Les Rencontres sont toutefois avant tout un espace de rencontre entre un public et des conférenciers.

Notre préoccupation, quand nous choisissons un thème de Rencontres c'est d'aller au-devant d'une attente éprouvée par tout un chacun. Les conférences et les entretiens des Rencontres sont organisés au premier chef, à l'intention de ce qu'on appelle "le grand public". Les conférenciers sont choisis en fonction de celui-ci. Ainsi, au cours des années, nous avons renoncé, et je le regrette, à inviter certains philosophes ou savants dont les propos auraient risqué de passer par-dessus la tête du "grand public". Cependant je crois que nous n'avons jamais donné dans la facilité.

Le public est d'abord celui qui assiste aux séances. Mais c'est aussi celui qui écoute de loin les débats, régulièrement diffusés par la radio. Et c'est enfin celui qui lit les actes des Rencontres (publiés depuis 1947 par les éditions de La Baconnière). Les volumes des RIG constituent une archive de notre temps, que consulteront les historiens. Nous avons égard à un public immédiat, mais aussi à un public futur. C'est une double responsabilité.

Les Rencontres internationales ont été, à ma connaissance, les premières rencontres intellectuelles importantes à adopter ce caractère public, contrairement, par exemple, aux fameuses rencontres de Pontigny de l'entre-deux-guerres. La différence est grande. Dans le cas de Pontigny, puis de Royaumont et de Cerisy, un groupe d'écrivains, d'historiens et de philosophes passe quelques journées dans une grande demeure, pour écouter des exposés et échanger des idées, face à face, à l'abri du public. Aux Rencontres internationales, le public est présent. C'est évidemment tout avantage pour le public. Mais le jeu en devient plus difficile. On comprend aisément que les propos des intervenants soient influencés par la présence des auditeurs. Ils deviennent tantôt plus précautionneux, tantôt plus séducteurs ou provocateurs. Ce sont là des conditions difficiles, qui provoquent des distorsions rhétoriques. Mais quelle situation de parole ne comporte pas ses astreintes ? Il arrive que l'intimité elle-même fausse le discours. Quant à la télévision, elle impose de terribles simplifications.

Les réunions du Comité des Rencontres ont été, pour des spécialistes de différentes disciplines (lettres et philosophie, sciences économiques et sociales, sciences, médecine, droit, théologie), l'occasion de travailler ensemble comme ils ne l'avaient guère fait auparavant. J'ai tout lieu de croire que les expériences de mes collègues de l'Université de Genève ont été semblables à la mienne. Je dois ajouter que le comité des Rencontres inclut, depuis fort longtemps, des membres des institutions internationales siégeant à Genève, et tout particulièrement du CERN.

La première période a connu des tensions : c'était celle du début de la guerre froide. Forcément, des affrontements n'ont pas été évités au sein même du comité des Rencontres. Plus tard, les choses ont pris la couleur des nouvelles périodes de l'histoire. Songez que les fondateurs des Rencontres, en bons démocrates, avaient conçu la composition du comité comme un reflet des composantes politiques de la Cité. De la droite à la gauche, les divers courants d'opinion étaient représentés. De même les rédactions de presque tous nos journaux. Sauf rares exceptions, personne au comité n'exerçait de droit de veto, sinon lorsque les conférenciers proposés ne semblaient pas assez compétents pour le thème proposé. Il y eut cependant quelques passes d'armes aux séances du comité. Il fallut l'insistance d'Ernest Ansermet pour vaincre les résistances que suscitait l'invitation adressée à Maurice Merleau-Ponty : les positions de celui-ci étaient à l'époque proches de celles de Sartre (dont il allait se séparer). Au début de la guerre froide, les deux membres liés au Parti du Travail ont quitté le comité. Aujourd'hui, les oppositions politiques sont très estompées.

Les premières Rencontres, selon le vœu de leurs auteurs, étaient un festival d'une dizaine de jours. Elles avaient lieu au début de septembre (les vacances étant moins étalées). Elles duraient d'un lundi au mercredi de la semaine suivante. Les premières années, elles comportèrent des concerts, des représentations théâtrales, de multiples réceptions. Certains se souviennent de la réception offerte au château de Coppet, devenue presque rituelle, à la fin de la première semaine. Le voyage se faisait délicieusement en bateau. Un entretien "privé" ou un concert était présenté aux invités dans les salons de Coppet. Ils y découvraient le témoignage d'un grand moment de notre passé culturel. On ne manqua pas de nous reprocher ces "mondanités". Avec le temps, cependant, l'on s'est aperçu qu'il devenait très difficile de maintenir ce genre de festival. Différentes raisons d'ordre pratique nous ont contraints à limiter et à concentrer l'activité des Rencontres. Certes, Ernest Ansermet, membre très enthousiaste du Comité, avait réussi pendant quelques années à offrir un " concert du mercredi " de l'Orchestre de la Suisse Romande aux participants des Rencontres. Mais bientôt les exigences de programmation anticipée de l'orchestre et celles, moins précises, des Rencontres n'ont plus été compatibles. Il en allait de même pour le théâtre. Les coûts augmentaient, il fallait mobiliser beaucoup de monde. C'était alourdir toutes les structures. Dans le système présent, il y a tout autant de conférences et d'entretiens. Il y a moins d'événements annexes. Et l'accès aux Rencontres est devenu public et gratuit, ce qui n'avait pas été le cas auparavant. Le groupe des invités étrangers, conviés en plus des conférenciers principaux, s'est considérablement limité.

Dix jours de Rencontres, c'était long. Pourtant certains de nos invités s'attardaient volontiers à Genève. Par conséquent les conversations personnelles, selon les sympathies et les amitiés bientôt nouées, étaient nombreuses. Mais cela se passait à une époque où les sollicitations, pour nos invités, étaient moins nombreuses, moins concurrentielles. La vie intellectuelle connaissait des loisirs. Songez que nous avons pu retenir plus d'une semaine des écrivains comme Eugenio Montale ou Giuseppe Ungaretti. (Entre parenthèses, nos liens avec l'Italie ont été constants et chaleureux, même si la grande majorité de nos invités est venue de France. ) Nous souhaitons toujours que le séjour d'un conférencier se prolonge pendant toute une semaine, et qu'il (ou elle) intervienne dans la série des discussions. Ce n'est pas toujours possible.

Les procès verbaux des séances du Comité attestent qu'il y a eu à plusieurs reprises une volonté de faire revivre ce côté festival des toutes premières années des Rencontres.

Le désir n'en a pas manqué, certes. Toutefois, si les Rencontres ne durent désormais qu'une seule semaine, il est difficile d'y insérer des soirées de musique ou de théâtre. On pourrait le regretter si, grâce à des spectacles, le thème en discussion s'en trouvait mieux éclairé. Cela n'avait d'ailleurs pas été toujours le cas auparavant, lorsque des représentations ou des expositions figuraient sur le programme. Il s'agissait de hors d'œuvre. Nous n'étions pas les maîtres de choisir à la fois un sujet de débats, et des spectacles ou des concerts assortis. Reste le recours au cinéma. Ainsi, dans les entretiens sur Nos identités, en 1993, on a montré au public M. Klein et Retour de Martin Guerre.

Donc aujourd'hui, les Rencontres ne sont plus un festival. Que sont-elles devenues ?

D'abord, des conférences, suivies immédiatement par des questions ; ensuite, des entretiens, et des tables rondes sur des thèmes complémentaires. Des échanges, parfois de courtes communications. Mais, si intéressantes que puissent être ces communications, nous savons que le public n'aime pas ce qui ressemble aux exposés d'un congrès. De la sorte, la densité de notre programme s'est beaucoup accrue. Certains estiment que l'on travaille trop dans les journées des Rencontres...

Il me semble en tout cas que nous avons fait de grands progrès dans l'organisation des entretiens. Le plus souvent, des membres du Comité acceptent de les préparer. Ils prennent des contacts à l'avance, ils choisissent des intervenants. Ils ménagent, le plus souvent, la part nécessaire de l'imprévu. Les "entretiens spéciaux" sont nombreux et ne se rattachent pas nécessairement à une conférence antérieure. On s'efforce de leur assurer suffisamment de cohérence. Autrefois, le hasard prévalait. D'un entretien à l'autre, on allait du vide au trop plein. Tantôt on manquait de monde pour engager la discussion avec un conférencier, tantôt il fallait endiguer une pléthore d'intervenants. Il y avait des discoureurs intarissables, des perturbateurs, parfois des illuminés. (Mettons à part une autre catégorie de dérangeurs : les donneurs de leçons, ceux qui viennent dire que depuis plusieurs jours de débats, on n'a pas encore prononcé le mot important, pas abordé la "vraie question" : il arrive qu'ils aient raison. ) Je me souviens qu'au Théâtre de la Cour Saint-Pierre, il fallait supporter des temps morts. Il y avait du va-et-vient aux portes. C'était l'occasion, avec Eric Weil et le Père Maydieu, de descendre prendre un café au bar, à l'étage au-dessous. Un café, et puis un autre café... Nous avions là notre petit entretien clandestin. Aujourd'hui, ces temps morts et ces désertions sont presque inexistants. Mais les apartés ne manquent pas.

Cette sociabilité a été un aspect très important dans le projet initial. Il s'agissait aussi de relier Genève aux grands courants intellectuels, aux espaces d'échange et d'élaboration des idées en Europe, voire plus loin…

Ce qui se déroulait en marge des Rencontres était important et ne peut être complètement raconté par personne. François Bondy, venant de Zurich, n'écrivait pas seulement des comptes rendus pour la Weltwoche, il trouvait à Genève de nouveaux collaborateurs. Il enregistrait avec nos invités des entretiens pour son journal. Ainsi firent Jean Amrouche et Max-Pol Fouchet, pour la radio française. Sans compter les entretiens réalisés par la radio romande avec les conférenciers et les invités. Genève, au moment des RIG, était et reste un lieu de travail éditorial et journalistique très intense. Des revues européennes (par exemple La Nef de Lucie Faure, le Merkur de Hans Paeschke) composèrent une partie de leur sommaire avec les conférences des RIG. Ce fut le cas au Portugal (où la publication n'allait pas de soi). Et aussi en Roumanie. En 1954, des Rencontres à Sao Paulo firent écho à celles de Genève... L'inventaire n'est pas complet. Ce ne sont là que les circonstances dont le souvenir m'est resté. Il y en eut beaucoup d'autres. Je crois que nous avons rendu service à des écrivains de beaucoup de pays. Il est vrai, nous sommes demeurés très européens, pour des raisons d'audience, elles-mêmes tributaires du degré de notoriété locale du conférencier. Mais aussi pour des raisons budgétaires : prendre en charge le déplacement d'un conférencier d'un autre continent, pour ne rassembler qu'une demi-salle, c'est une opération problématique. Néanmoins nous avons cherché à saisir toutes les occasions d'inviter des Américains. La dernière en date a été la regrettée Judith Shklar, qui enseignait à Harvard la philosophie politique... Nous ne voulons oublier ni l'Orient, ni l'Afrique, mais, par égard pour notre public, nous voulons aussi rester fidèles, autant qu'il se peut, à la langue française. Cela complique notre tâche. A bien des reprises, malgré tout, nous avons fait appel à des traducteurs professionnels.

Les Rencontres ont été longtemps un lien entre l'Ouest et l'Est. Dès 1946, en effet, leurs fondateurs pressentirent la bipolarisation du monde et l'apparition de ce grand schisme intellectuel dont parlera plus tard Raymond Aron. Les Rencontres internationales de Genève voulaient maintenir le dialogue par-delà le rideau de fer et les barrières idéologiques, ce qui explique l'effort constant de voir participer des invités et conférenciers du bloc de l'Est. Or, en 1989, le mur est tombé. Qu'est-ce qui a changé dès lors ?

Entre 1953 et 1961, j'ai vécu aux Etats-Unis, puis à Lausanne. Je n'ai donc pas pu suivre de près les problèmes que le comité des Rencontres a dû affronter à ce moment du " schisme ". A l'exception de Youri Frantsev (RIG de 1959), les conférenciers marxistes des Rencontres étaient tous des "occidentaux". Je n'excepte pas Lukacs (1946), si fortement marqué par la philosophie allemande de ses jeunes années. Songeons que le contradicteur de Raymond Aron aux Rencontres fut Herbert Marcuse, docteur de l'Université de Fribourg-en-Brisgau et professeur à l'Université de Californie à La Jolla ! (Ils ne se rencontrèrent pas en public, mais à leur hôtel. ) Ce fut un débat entre Européens.

Je suis heureux qu'il nous ait été possible d'offrir une occasion de sortir de leur pays à nombre d'intellectuels qui n'appartenaient pas toujours, tant s'en faut, aux appareils officiels des pays de l'Est et qui n'avaient que de rares occasions de voyager. En public, ils s'exprimèrent avec la plus grande prudence. Mais il fallait les entendre en privé ! Je pense à un savant russe : Mikhail Alpatov, le grand spécialiste des icônes... En général, l'Est européen était représenté, parmi les invités, par des membres de la Société européenne de culture, basée à Venise, et dont le comité comportait Antony Babel et Fernand-Lucien Mueller, aux côtés d'Umberto Campagnolo.

Les Rencontres d'après 1989 n'ont pas été privées de matière à débat. Nous avons retrouvé la question de l'Europe, qui avait été celle des premières Rencontres. La question aussi de l'usage de la liberté, et celle des identités, dont nous savons l'actuelle importance. Dans les réunions récentes, nous avons eu plus que jamais besoin de faire le point, quand bien même le risque d'un conflit massif s'éloignait de nous. Les problèmes d'idéologie, qui s'étaient considérablement estompés dès les années soixante, font place aux grands problèmes de civilisation, à la problématique de la transition, aux odieux conflits régionaux. Les problèmes de civilisation avaient d'ailleurs occupé dès le commencement une place considérable dans nos réunions.

L'accueil d'intellectuels des pays de l'Est que nous venons d'évoquer n'avait pas toujours été bien accepté par la communauté locale...

Quand on est sûr de sa propre cause, il est toujours bon de montrer qui l'on est, et d'écouter l'autre partie, sans lui faire la cour. On ne saura jamais combien de fois les Rencontres ont donné aux intellectuels de l'Est l'envie d'émigrer à l'Ouest. On voyait, d'une part, quelques rares fonctionnaires de la culture, dont la langue de bois était aussitôt décelable. Et il y avait d'autre part, je dois le rappeler, ces invités discrets qui ne se faisaient pas entendre devant le public et les journalistes. Je me souviens d'Albert Gyergyai, professeur de littérature française à Budapest, très vieil ami de Denis de Rougemont et de Marcel Raymond. C'était un homme épris de liberté, qui cherchait refuge dans l'ironie. L'invitation aux Rencontres lui donnait la possibilité de travailler à notre Bibliothèque. On le voyait rester bouche close aux entretiens, les écoutant dans la salle. Il n'était pas le seul qui ait ainsi repris meilleur courage. C'était très difficile à expliquer à la communauté locale ! Bien sûr, on rencontrait aussi des virtuoses du double langage. Tout cela était très symptomatique, pour qui se donnait la peine de d'écouter entre les mots, en interprétant tout ensemble les formules convenues et les silences. Il fallait pratiquer une lecture à plusieurs étages.

Par exemple il y a Ehrenhourg...

Ilya Ehrenbourg (RIG de 1955 et 1960) avait passé de longues années à Paris au temps de sa jeunesse. Il s'exprimait remarquablement en français... Je revois son visage pathétique, le regard très fixe, la crispation triste de celui qui en sait long. Je revois aussi l'improbable caniche qui l'accompagnait... Je n'ai gardé aucun souvenir de ses conférences, qui m'avaient fait l'impression d'un pensum. Comment s'exprimait-il en privé ? Je n'en sais rien. J'ai l'impression qu'on le chambrait passablement chez ses amis genevois. Il avait trouvé l'expression du " Dégel " et voulait y croire.

Après les porte-parole du marxisme, on a pu entendre aux Rencontres, dès les années 1980, la voix des dissidents. Aujourd'hui, l'Europe centrale et la Russie sont toujours très présentes...

Nous n'avions pas oublié, au début des Rencontres, les Russes qui avaient émigré à l'époque de la révolution : nous avons entendu Wladimir Weidlé, Nicolas Berdiaeff... Durant le temps de ma présidence, avant 1989, je me suis entendu reprocher, à plusieurs reprises, par un de nos magistrats, que les Rencontres n'invitaient plus de Soviétiques. Je répondais invariablement que nous avions résolu de n'inviter que ceux que nous aurions choisis en connaissance de cause, et non les inconnus qu'aurait désignés un gouvernement ou une officielle "union des écrivains".

Or sitôt qu'il a été possible de choisir, nous en avons saisi l'occasion. Georges Nivat, membre du comité, nous a fait bénéficier à plusieurs reprises de son exceptionnelle connaissance du monde russe contemporain et de ses très nombreuses relations personnelles. De l'ère de la dissidence à celle du post-communisme, les RIG n'ont manqué, grâce à lui, aucune des étapes importantes d'une évolution qui marque décisivement la fin de notre siècle. Je voudrais saisir cette circonstance pour dire ma reconnaissance à Georges Nivat. Les séances qu'il a organisées et dirigées font partie des grands moments de la mémoire des Rencontres de Genève. Nous devons aussi à Bronislaw Baczko, en 1993, une parfaite mise au point sur l'évolution de l'Europe centrale et orientale. Cette année, c'est Jean-François Billeter qui prépare une séance d'une matinée entière sur la Chine. Elle promet d'être d'un très haut intérêt.

Les changements que vous évoquez m'amènent à une toute autre question. Au cours des années 1940-1950, le conférencier-type, si je peux m'exprimer ainsi, a été défini par la figure de l'écrivain et celle de l'essayiste : Georges Bernanos, Julien Benda, Emmanuel Mounier, Jean Cassou, Charles Morgan, Jules Romains, José Ortega y Gasset, Mircea Elinde, François Mauriac, etc. Ensuite il y eut un glissement, un remplacement progressif de l'écrivain par des universitaires issus des sciences humaines et sociales, et plus tard encore vers ce que l'on appelle aujourd'hui l'expert. C'est comme si nous avions glissé d'une pensée libre, indépendante, qui prend pour seule mesure l'Homme, vers une pensée plus scientifique et institutionnalisée, voire technicisée.

Et si c'était la figure même de l'écrivain, et le mode d'accession à la célébrité qui avaient changé dans l'ensemble du monde occidental ? On a souvent fait la même remarque à propos de la disparition des articles d'écrivains dans les grands journaux. Parmi ceux que vous avez mentionnés, on trouve des romanciers dont l'œuvre était doublée par d'importants essais sur le monde contemporain, sur l'art, etc. Les écrivains des générations plus récentes prennent moins la peine de s'expliquer par le moyen de la prose d'idées. On ne les voit pas ajouter à leur œuvre d'imagination une œuvre critique ou théorique consistante. Ils se mettent souvent en congé du devoir de communication argumentée. Ils répugnent à s'expliquer. Une déclaration, une interview, un geste, une image leur suffisent. Mais il y a des exceptions. Un très grand écrivain français d'aujourd'hui qui est aussi un grand essayiste, Yves Bonnefoy, a été invité à trois reprises par les Rencontres, la dernière fois en 1993. Parmi les noms que vous mentionnez, il y a encore ceux de philosophes (Ortega, Mounier, ou dans une certaine mesure Benda) et d'historiens (Eliade) qui avaient réussi à atteindre un assez large public. Nous cherchons toujours à convier des participants de cette notoriété. En particulier des historiens. Et aussi des théologiens de toutes confessions et tendances. Je rappelle la présence très fréquente aux Rencontres de Paul Ricœur et du R. P. Dubarle.

Une remarque, cependant. On écoutait avec respect, il y a une vingtaine d'années, les représentants de l'espèce "intellectuel-qui-a-réponse-à-tout ". Or beaucoup d'entre eux se trompaient lourdement. Ils ont compromis eux-mêmes leur propre crédibilité. Dois-je insister ? Quand les emballements maoïstes de soixante-huit étaient le fait de lycéens, passe encore. Quand des écrivains "consacrés" s'y sont laissés prendre, cela soulève de sérieux doutes sur leur perspicacité. Bien sûr, il y a des folies à la mode, et il n'est pas inutile de savoir de quel bois certains se chauffent. On ne peut refuser à personne le " droit à l'erreur". Point trop n'en faut cependant. Car l'envie passe vite d'écouter les dupes ou les dupeurs. Les conformismes du délire sont les pires. Du côté de la science, on a chance de trouver un sens plus prononcé de l'autocritique. Aussi convions-nous, c'est vrai, de nombreux spécialistes de ces "sciences humaines" dont on peut dire qu'elles occupent le devant de la scène. Mais également des personnalités qui assument ou qui ont fait antérieurement l'expérience des responsabilités politiques. Les représentants des " sciences dures " sont régulièrement présents. Mais les RIG n'adoptent plus de thème général scientifique. La raison ? C'est que, d'année en année, elles alternent avec les Colloques Wright, consacrés exclusivement à des problèmes scientifiques.

Et si l'on compare les Rencontres de 1946 avec celles de 1991, qui ont eu lieu sur des thèmes très proches...

Il est bon d'opérer des confrontations à des décennies de distance. On mesure les écarts, on prend conscience de ce qui est absolument nouveau. Ce qui s'est dit en 1946 des sources de la culture européenne porte témoignage sur une relation au passé, qui s'efforçait de définir des valeurs communes. Quelle est notre relation au passé, cinquante ans plus tard ? Est-ce la même ? Nos craintes et nos motifs d'espoir sont profondément différents. Ces sujets ainsi repris nous font percevoir combien les termes de la question ont changé. Autre répétition : i1 y a eu deux sessions de Rencontres sur l'art contemporain, en 1948 et en 1967 (avec Theodor W. Adorno, Umberto Eco, Michel Butor etc. ). Ne serait-il pas temps de revenir à ce sujet ? Le paysage a de nouveau considérablement changé.

Face à l'éclatement du savoir dans des disciplines innombrables et très spécialisées, l'intellectuel peut-il encore interpréter le monde pour un large public, ce qui était l'objectif des fondateurs des Rencontres internationales ? Autrement dit, l'intellectuel peut-il endosser encore ce rôle d'orienteur dont vous parlez dans l'un de vos textes à propos des intellectuels romands ?

Tout le monde le constate : les langages spécialisés se sont multipliés. La bonne vulgarisation est très désirable. Mais ce n'est pas la tâche que nous nous assignons. Nous sentons bien l'obligation de ne pas demeurer passifs. Ce qui est à notre portée, c'est l'examen de ce qui change dans les relations humaines du fait des idées, des conditions matérielles et des techniques les plus récentes. Si la question n'est pas posée, c'est que l'on se résigne aux faits accomplis, quoi qu'il arrive. Et se résigner, c'est perdre encore un peu plus de liberté.

Avertir. Discerner et dire où sont aujourd'hui les périls pour la liberté. Quels sont les moyens de la sauvegarder. Est-ce que cela ne reste pas indispensable ? Orienter, ce n'est pas obligatoirement prophétiser ni jouer au futurologue infaillible. Orienter, c'est proposer de nouvelles perspectives, inviter au changement dans les domaines qui sont en crise (un zeste d'utopie fouette les imaginations endormies). Mais c'est plus souvent encore rappeler la persistance de valeurs dont la méconnaissance est cause de désorientation. Contrairement à une opinion répandue, l'analyse exacte n'est nullement désarmante. Elle donne aux esprits les armes nécessaires pour lutter par la critique contre les multiples entreprises d'asservissement dont les individus sont aujourd'hui menacés. Les savoirs spécialisés et les techniques très puissantes qui en découlent provoquent des mutations dans le monde qui nous entoure, mutations et déséquilibres dont il faut commencer par dégager le sens. Doivent y répondre des considérations éthiques, juridiques, sociales, voire législatives. Il ne faut pas seulement des experts pour en parler. La philosophie morale a aussi voix au chapitre. On n'est pas si éloigné du domaine de la décision. Pour la part de décision qui échoit à chacun dans une démocratie, n'est-il pas souhaitable qu'il s'y trouve mieux préparé ?

Vous avez mentionné les médias, en parlant des écrivains. Les écrivains connus et les hommes illustres sont plus motivés pour apparaître dans les médias que dans une salle de conférences. Les Rencontres internationales se distinguent des médias par le dialogue. Croyez-vous à l'efficacité du dialogue encore aujourd'hui ?

Il faut absolument tenir compte du rôle actuel de la télévision, avec ses conséquences ambiguës. Il y a là tout ensemble des chances et des périls pour la cohésion de nos sociétés. La télévision peut constituer un moyen pédagogique de premier ordre ; elle peut aussi devenir une calamité, si elle fait prévaloir absolument l'image sur la parole et si elle fait adorer des idoles. Il faut savoir que la personne humaine se construit par l'interaction et le dialogue vivants. L'absence d'un dialogue vrai dans les étapes importantes de la formation individuelle produit des non-personnes : des fantoches capricieux ou des nigauds violents. D'autant plus fantoches et nigauds que l'interaction vivante est mieux simulée. L'effet de la télévision peut aboutir à une non-structuration ou à une déstructuration des individus, qui par ailleurs sont censés choisir librement leur avenir politique.

Dans mes moments de pessimisme, je me demande si une culture du vedettariat mêlé au fun, n'est pas en train de se substituer à la culture qui se conquiert par l'effort. Tout un public essentiellement passif se contente d'images qu'on lui jette et de produits jetables. Il y a même de très savantes théories pour justifier cela.

Mais il y a d'autres moments où je me dis qu'une expérience comme celle des Rencontres peut tirer bénéfice des nouvelles techniques médiatiques. Si on les filmait en vidéo, il en résulterait, même après coupures, plusieurs heures de la plus haute qualité. Un effort supplémentaire serait nécessaire pour la présentation, la scansion, l'illustration. J'ai déjà dit que les RIG sont publiées. Si elles étaient filmées, elles donneraient donc un spectacle illustrant la manière dont un livre collectif se construit. Ce serait une façon d'élever l'expérience du dialogue vivant à la puissance médiatique. Mais ne rêvons pas. En l'état présent, le relais radiophonique nous est assuré. Or nous le sentons indispensable et j'en suis infiniment reconnaissant à ceux qui s'y emploient.

Puisque nous parlons de dialogue, il a été souvent reproché aux Rencontres un excès de paroles sans utilité. En 1947 déjà, vous répondiez sur ce point en affirmant que la parole est aussi action...

Plaidons pour la parole ! Je n'irai pas jusqu'à répéter le mot d'Edmond Gilliard : "Assez d'actes ! des paroles ! " Mais écoutons les psychiatres nous dire que l'un des problèmes graves des adolescents et des jeunes adultes d'aujourd'hui est de ne plus parvenir à "verbaliser". A force de ne plus croire au langage, on voit se multiplier la détresse verbale. Je ne suis pas loin de croire que si l'on perd le goût de la parole, on perd aussi celui de la pensée.

Bien sûr, parce que je respecte et j'aime la parole, l'abus de parole, les longueurs superflues me sont particulièrement pénibles. Il est souvent difficile de rendre les grands parleurs attentifs à l'ennui qu'ils infligent. Mais un suffisant respect de l'égalité des temps de parole et un rigoureux usage du chronomètre permettent à la plupart des présidents d'entretiens d'éviter ces désagréments.

Je pense que les reproches que vous mentionnez concernent surtout un autre point. Après une série de dialogues, les Rencontres, à la séance finale, n'aboutissent à aucune motion, résolution, proclamation, appel... C'est cela qui a pu passer pour un travers, qui les confinait dans le seul exercice du parler. Le groupe de citoyens qui a créé les Rencontres n'était ni un club politique, ni un mouvement religieux, ni une société de pensée. Il n'avait pas d'autre programme d'action que les Rencontres elles-mêmes. Aurait-on, à la fin des sessions, voulu adopter des résolutions, adresser des messages ? Première difficulté : il eût fallu recueillir le consensus de tous ceux qui, au cours d'une session, avaient exprimé leur opinion. Deuxième difficulté : il eût fallu se donner les moyens de faire écouter, respecter, voire exécuter, ce qu'un groupe de personnes chaque année différentes aurait recommandé ou proclamé. Le passage aux actes était bien problématique. Il fallait y mettre le temps, les démarches, la suite dans les efforts, à longueur de mois. On devient comptable des résultats que l'on obtient. C'est alors précisément que l'écart entre les paroles et les actes, entre les intentions et les résultats devient cruellement sensible.

Les Rencontres internationales de Genève ont été pendant longtemps un lieu de résistance au cloisonnement idéologique et scientifique. Pourra-t-il l'être encore ?

Prenons les choses par un autre biais. Représentons-nous ceci : des spécialistes (hommes et femmes) de diverses disciplines scientifiques et littéraires — de Genève et de Lausanne — qui n'ont par ailleurs jamais d'autre occasion d'échanger leurs vues personnelles, créent à Genève un comité où ils s'adjoignent des internationaux, des diplomates, des économistes, des juristes, etc. Ils décident de se rencontrer toutes les années (maintenant tous les deux ans) autour de personnalités de tout premier ordre qui acceptent d'exposer leurs idées et leurs propositions sur un problème d'actualité. Ils ressentent comme un devoir politique en dehors de toute affiliation partisane) de rendre leurs débats publics, de les faire perdurer sous forme imprimée. Voilà un décloisonnement accompli, très concrètement, et je ne sais s'il y en a chez nous beaucoup d'autres de cette sorte. S'il n'existait pas, eh bien, la nécessité s'en ferait sentir. Quant aux effets lointains, oui, ils sont peut-être moindres aujourd'hui que jadis, en raison du nombre d'institutions analogues à travers le monde, dotées de moyens plus lourds. Est-ce une raison pour ne plus faire, ici même, ce dont nous éprouvons la nécessité chez nous ?

L'époque présente se caractérise par un flot chaotique d'informations de tout type. Nous vivons dans un afflux de bruits, d'images et de paroles contradictoires. Ils finissent par s'annuler dans un désespérant vacarme. Ces bruits accumulés, ce déroulement accéléré de l'information couvrent-ils et fragilisent-ils les signaux du genre de ceux que nous émettons ? La question peut se poser. Il faut parier pour une écoute, même si l'on renonce à hurler plus fort que les amuseurs et les abuseurs. Je dirai simplement qu'il serait regrettable de renoncer à l'œuvre que nous construisons avec nos amis invités, sous prétexte qu'il y aurait trop d'autres voix sur la ligne.

Une dernière question peut-être : les Rencontres sont internationales, elles se voulaient même mondiales dès le départ. Or en même temps, elles ont aussi été très européennes, et ceci non seulement par le choix de leurs conférenciers. Elles ont le visage de l'Europe même de par leurs fondateurs, marqués par un humanisme propre à la tradition européenne.

Les Rencontres ont-elles vu trop grand ? Non. Il y avait moyen de faire de l'international et même du "mondial" avec les ressources de Genève, lieu de croisement des nations du monde. Les RIG sont au premier chef une affirmation originale de Genève, de son esprit public, de sa tradition de curiosité intellectuelle. Genève peut se prévaloir d'une longue lignée de grands imprimeurs, qui diffusaient leur production dans l'Europe entière ; elle vit travailler des savants de stature européenne ; elle fut pomme de discorde entre Rousseau et Voltaire ; on y publia au dix-neuvième siècle une Bibliothèque britannique, puis une Revue universelle. Au XXe siècle, la Revue de Genève et Présence comptaient parmi les meilleurs périodiques d'expression française. Il est tout à fait certain que les Rencontres et leur publication biennale se situent dans le droit fil de cette tradition. L'existence aujourd'hui du Centre européen de la Culture, de l'Institut européen, de la Fondation Bodmer, de nouveaux musées spécialisés (Art contemporain, Ariana, Baur, Voltaire, musées d'Histoire des sciences, de l'Horlogerie, d'Ethnographie, de la Croix-Rouge, etc. ) indique des convergences et peut-être une possibilité d'entreprises conjointes lors de futures Rencontres. Ce que pouvait réaliser la Genève de 1946, qui cessait tout juste d'être un îlot, la Genève tellement mieux équipée de 1995 doit pouvoir l'accomplir avec succès. Je persiste à croire que l'attente du public n'a pas faibli, et que le bon vouloir et les ressources de la communauté permettront d'y répondre. Dans le cas contraire, cela voudrait dire que le pire ennemi de chacun de nous, l'indifférence, aurait conquis une place de plus.

Entretien réalisé par Claus Hässig.

(extrait de la publication : 1945 — 1995 Cinquante ans des Rencontres internationales de Genève)

Cet entretien a été réalisé par Claus Hässig dans le cadre de la publication éditée pour les cinquante ans des RIG : 1945 — 1995 Cinquante ans des Rencontres internationales de Genève lll et a pu être reproduit grâce à l'aimable autorisation des RIG. 


Revenir à la Chine ancienne Dernière mise à jour de cette page le lundi 18 février 2008 7:16
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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