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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

POUR UNE POLITIQUE QUÉBÉCOISE DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE. (1979)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte du Gouvernement du Québec, Le Ministre d’État au développement culturel, POUR UNE POLITIQUE QUÉBÉCOISE DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE. Québec: L’Éditeur officiel du Québec, 1979, 222 pp. Une édition numérique réalisée par André Lemelin, chercheur, bénévole, directeur de la collection “Politiques de la recherche scientifique”.

[5]

POUR UNE POLITIQUE QUÉBÉCOISE
DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE


Introduction


[6]

[7]

Le développement et la vitalité de la recherche scientifique apparaissent comme des indices de plus en plus révélateurs du dynamisme des sociétés et des cultures. La science participe à nos existences de tant de manières, elle ouvre à nos imaginations et à nos intelligences de tels horizons, ses applications transforment à ce point notre vie quotidienne qu'un peuple qui méconnaîtrait les enjeux et les conditions de la recherche scientifique serait vite marginalisé et condamné à vivre à la remorque de la recherche qui se poursuit ailleurs dans le monde. Même s'ils ne font guère les manchettes, les problèmes liés à la recherche scientifique ne sont donc pas des problèmes d'importance secondaire, encore moins des problèmes qui n'intéresseraient finalement que des groupes restreints de spécialistes. C'est bien plutôt le devenir collectif lui-même qui est en cause. Et cela, autant en ce qui concerne le développement culturel et social de la collectivité qu'en ce qui a trait à son développement économique : la créativité intellectuelle et la capacité de l'innovation technologique se rejoignent ici et leurs élans conjugués font le plus souvent la vigueur des peuples.

On le comprend sans peine, les raisons ne manquaient pas au premier ministre du Québec lorsque, dans le message inaugural du 8 mars 1977, il identifiait comme l'une des priorités du gouvernement actuel « la définition d'une politique scientifique ». Il se situait alors dans les vastes perspectives du développement intégral de la société québécoise, reprises plus récemment par le Livre blanc sur la politique québécoise du développement culturel. Au chapitre de la recherche scientifique, celui-ci n'hésite pas à relier explicitement le développement scientifique au développement culturel, voire au développement général de la société : « Développement scientifique, développement culturel, développement général : on reconnaît partout entre eux une communauté de finalités et jusqu'à une large communauté d'objectifs » [1]. C'est cette vision globale et intégratrice dont s'inspire le présent Livre vert pour soutenir et éclairer notre cheminement collectif vers la formulation d'une politique québécoise de la recherche scientifique.

En fait, l'importance primordiale des enjeux collectifs concernés suffirait à justifier le gouvernement d'essayer de définir une politique de la recherche scientifique. Mais plusieurs autres raisons militent actuellement en faveur d'un tel effort de formulation. Parmi ces raisons, mentionnons d'abord l'urgence d'établir des principes et des critères qui puissent servir de guides et de points de repère à l'action des diverses instances impliquées dans la recherche scientifique. Dans pratiquement tous les milieux québécois intéressés, on demande depuis longtemps que de tels critères soient identifiés. De plus en plus de gens voient là une manière de fixer [8] certaines lignes directrices et certaines règles du jeu auxquelles on puisse se référer, en étant assuré qu'elles ne changeront pas à tout moment, au gré du goût ou de l'humeur des gens qui se succèdent dans les divers centres de décision.

En deuxième lieu, et dans le prolongement des clarifications souhaitées, une meilleure concertation des intervenants apparaît de plus en plus nécessaire. Déjà toujours opportune au seul titre de l'efficacité et de la productivité de l'effort collectif de recherche, cette concertation revêt actuellement une importance particulière en raison de la conjoncture socio-économique à laquelle nous sommes confrontés. Comme chacun est à même de le constater et de l'éprouver, cette conjoncture nous oblige à reconnaître que nous ne vivons déjà plus sous le signe de la surabondance et de la croissance illimitée, au moment même où émergent pourtant de nombreux et pressants besoins sociaux. Dans un tel contexte, tout invite à repenser le développement de la recherche scientifique dans des perspectives qui favorisent au mieux la concertation des divers agents concernés et l'utilisation rationnelle des ressources collectives.

Ces efforts de clarification et de concertation et c'est là un troisième motif d'action — s'inscrivent tout normalement dans l'ensemble du programme du présent gouvernement. En effet, celui-ci a résolument opté pour un développement intégré et cohérent de l'ensemble des dimensions de la vie collective. Et c'est sous le signe d'un projet global de société qu'il a voulu donner une impulsion renouvelée à chacun des aspects majeurs de la vie collective : développement culturel, développement social, développement économique, aménagement du territoire. Ce sont là les principales facettes de ce projet d'ensemble et elles sont toutes étroitement conditionnées par la santé de la recherche scientifique. Aussi faut-il voir dans la formulation d'une politique de la recherche scientifique un impératif très étroitement lié à l'ensemble des politiques de chacun des grands secteurs de la vie collective et, à travers elles, au projet fondamental d'une société politiquement souveraine, maîtresse de son propre destin.

Enfin, la définition d'une telle politique devrait servir de base à tout réexamen des actions du gouvernement fédéral et du gouvernement québécois en matière de recherche scientifique. Sans orientations ni critères clairement définis, impossible de supprimer ou même de bien cerner les incohérences, les dédoublements et les interférences qui y sont monnaie courante. En précisant ses propres principes de développement, le gouvernement québécois entend donc, dans un premier temps, faciliter une concertation intergouvernementale qui s'impose manifestement : c'est au moins en commun que devrait être prise toute décision concernant le développement de la recherche universitaire et industrielle. Mais, par-delà cette concertation que le bon sens même exige, c'est un type nouveau d'association que le gouvernement [9] québécois veut éventuellement proposer au gouvernement fédéral en matière de politique scientifique. Il est convaincu que les pouvoirs de décision en cette matière doivent être rapatriés au Québec, parce que c'est là la seule façon de promouvoir un développement scientifique qui soit conforme aux besoins et aux aspirations de la société québécoise. Ainsi, s'il est disposé à identifier ses propres priorités et à favoriser par là une concertation la plus immédiate possible, le gouvernement québécois n'hésite pas à afficher clairement ses couleurs : la politique de développement scientifique doit être un champ où s'exerce pleinement la souveraineté au Québec. Sur la base de cette souveraineté, on peut envisager toutes les associations suggérées par l'efficacité, la rentabilité ou le bon sens, dans un climat d'égalité, de coopération, voire de fraternité : la science n'a évidemment pas de frontières et c'est sur une large collaboration internationale que s'ouvre tout naturellement une politique nationale intelligemment définie.

En somme, c'est pour des raisons essentiellement prospectives que le gouvernement a décidé d'intervenir dans le champ de la politique scientifique : moins pour corriger certaines carences que pour améliorer la cohésion de nos efforts et accroître notre capacité de faire face à des défis collectifs qui doivent être relevés dans une conjoncture nouvelle à bien des égards. Depuis plusieurs années déjà, la dispersion des ressources et la nécessité d'intégrer la recherche scientifique au développement global de la vie collective appelaient une telle intervention. C'est donc avec la conviction de répondre à des besoins pressants que le gouvernement donne ici suite à ses engagements et invite les milieux intéressés à joindre leurs efforts aux siens pour  « préciser le rôle et la place de la science et de la recherche scientifique dans la société québécoise » [2].

« Recherche scientifique », « politique scientifique », disons-nous. Mais de quoi s'agit-il au juste ?

Comme en bien des questions qui rejoignent des niveaux fondamentaux de la vie collective, les concepts sont ici particulièrement mobiles et fuyants et leur seule évocation suffit à soulever des discussions et même des débats d'école. Nous ne nous aventurerons pas ici dans de tels dédales de subtilités. Pour les fins que nous poursuivons, nous nous rallierons tout simplement aux acceptions les plus répandues. Ainsi, nous entendrons la « recherche scientifique » au sens très large d'« activité scientifique », que celle-ci se pratique en sciences humaines ou en sciences naturelles, dans le cadre de projets de recherche identifiés comme tels ou à l'intérieur d'un ensemble d'autres tâches, dans des perspectives dites fondamentales ou appliquées. Quand nous parlerons [10] de « recherche scientifique », nous viserons donc, selon les mots d'un rapport de l'O.C.D.E., « à la fois la découverte scientifique et son application par la technologie dans les sciences de la nature comme dans les sciences sociales » [3].

Quant aux mots « politique scientifique », nous les utilisons aussi au sens proposé par ce même rapport de l'O.C.D.E., c'est-à-dire : « ...l'impulsion délibérée et cohérente donnée aux décisions nationales influençant l'ampleur, la structure institutionnelle, la créativité et l'utilisation de la recherche scientifique » [4]. Définir une politique de la science, ce n'est donc évidemment pas prétendre régir ce qu'il y a d'insaisissable dans la capacité de créer et d'inventer qui dynamise l'activité scientifique. Définir une politique scientifique, c'est dire comment on veut influencer les institutions et les mécanismes qui conditionnent la production, la diffusion et l'application de la connaissance. L'objet d'une politique scientifique, c'est finalement « la gestion du système scientifique et technique national en vue de le rendre apte ( ... ) soit à créer des informations nouvelles, (...) soit à utiliser les informations organisées en sciences, (...) soit à s' approprier les techniques étrangères » [5].

Somme toute, on peut penser que ces définitions rejoignent substantiellement ce qui est assez spontanément évoqué à l'esprit quand on parle de « recherche scientifique » et de « politique scientifique ». Mais il importe de noter dès le départ que les propos de ce Livre vert n'ont pas l'ambition de couvrir toutes les questions dont doit éventuellement traiter tout projet complet de politique scientifique. On cherchera donc en vain dans ces pages des hypothèses — et encore moins des options fermes — concernant des domaines ou des disciplines scientifiques à privilégier, des champs d'innovation technologique à développer en priorité, voire un plan général de développement des ressources. Les objectifs poursuivis sont à la fois plus modestes et plus réalistes : il s'agit simplement d'alimenter une discussion collective sur les conditions préalables à la définition d'une politique québécoise de la recherche scientifique. En somme, une sorte de première étape, qui devrait rendre ultérieurement possible la formulation d'une véritable politique scientifique et qu'évoque le titre même du document : « Pour une politique québécoise de la recherche scientifique ».

[11]

Même une fois admises l'importance des problèmes et l'urgence d'une action du gouvernement en matière de politique scientifique, plusieurs modes d'intervention demeuraient possibles. On aurait pu procéder à un ensemble de législations ou de règlements, présenter un énoncé de politique ou un Livre blanc, confier un mandat spécial à un organisme gouvernemental ou même former une commission d'enquête. À toutes ces formules, le gouvernement a préféré celle d'un Livre vert, c'est-à-dire d'un ensemble articulé de propositions et d'hypothèses, certaines mieux assurées que d'autres, soumises à la discussion des milieux intéressés et de la population en général.

En optant pour un Livre vert, le gouvernement a voulu susciter des prises de conscience et favoriser la discussion entre les différents intervenants. Il souhaite même voir s'amorcer, à la faveur des échanges que provoquera la consultation, la nécessaire concertation à laquelle tout le monde aspire. Sur ce terrain de la recherche scientifique comme en maints autres secteurs de la vie collective, les orientations les plus sûres sont celles qui s'enracinent dans certains consensus de base et à l'élaboration desquelles les intéressés ont pu participer. Ainsi, si un Livre vert n'a ordinairement pas l'ambition de résoudre tous les problèmes, il peut au moins nourrir celle de faciliter la découverte des solutions les plus valables.

Par contre, la formule du Livre vert permet de ne pas se cantonner dans la présentation d'un éventail d'hypothèses, comme le ferait un simple canevas de discussion. Un Livre vert annonce des orientations, définit des principes et propose des perspectives. Mais on attend de la discussion publique qu'elle éclaire davantage les décisions qui seront à prendre ultérieurement.

C'est ce que veut être ce Livre vert sur la politique québécoise de la recherche scientifique. Proposer un diagnostic de la conjoncture actuelle, énoncer des orientations, identifier des problèmes, évoquer des voies possibles de solution, expliciter des intentions : en définitive, telles sont les visées de ce Livre vert. Dans certains cas, on constatera que la réflexion gouvernementale est assez avancée pour qu'on puisse en dégager certaines options provisoires. Dans d'autres cas, on en est à soupeser des hypothèses et à analyser des alternatives. Dans chaque cas, cependant, le gouvernement souhaite prendre acte de l'accueil que les milieux intéressés réservent à ses intentions et des orientations que ces mêmes milieux jugent opportun de privilégier.

Bien sûr, le gouvernement n'est pas le seul agent dans le monde de la recherche scientifique. Et le fait qu'il sera ici forcément beaucoup question de ses responsabilités et de son rôle ne devrait pas donner l'impression que le gouvernement est au centre de toutes choses. Le gouvernement a seulement voulu, dans les champs de recherche qu'il assume [12] directement ou indirectement, comme aussi sur les questions où sont engagées ses responsabilités face au bien commun de la société québécoise, faire le point de la situation et dire le plus exactement possible à quelle enseigne il entend lui-même loger. Que son point de vue soit ici d'abord gouvernemental, cela n'a rien d'étonnant. Mais cela ne signifie aucunement qu'il veuille se substituer aux diverses instances qui partagent avec lui des responsabilités dans le champ de la recherche scientifique. Le gouvernement a perçu la nécessité de définir ses propres orientations et critères d'action et son plus vif souhait est que ses divers partenaires engagés dans la recherche scientifique en fassent autant.

Ce point de vue gouvernemental n'implique évidemment pas davantage que l'on ne doive pas traiter des problèmes propres aux diverses instances sectorielles. Bien au contraire. Et, de fait, il sera ici abondamment question de ces grands secteurs non gouvernementaux où se pratique la plus grande partie de la recherche scientifique : l'université et l'industrie. En plus d'être exigé par les faits eux-mêmes — il faut bien partir des structures et des institutions où se pratique concrètement la recherche —, cet intérêt pour les diverses instances de recherche est bien normal pour un gouvernement qui doit assumer les exigences de sa mission de coordination du devenir collectif. Mais, si on a dû et voulu aborder l'ensemble des problèmes liés à la recherche scientifique, on a cependant veillé à ne pas prétendre faire des choix en lieu et place des instances concernées. On entend plutôt convier celles-ci à une discussion libre et ouverte, au point de départ de laquelle le gouvernement n'hésite pas à formuler ses propres intentions.

Tout au long de ce document, il sera beaucoup fait état des structures, des institutions et des conditions de la recherche. Cela est dû en bonne partie au fait qu'il ne saurait être question de déterminer les contenus de la recherche, de fixer des priorités nationales, de choisir de privilégier tel domaine de recherche ou telle discipline scientifique, de définir la vocation de tel établissement, encore moins de procéder à la formulation de quelque vaste plan national de recherche. Il n'est même pas question de dresser des bilans de problèmes ou de résultats de recherche. On parlera plutôt des moyens qu'il faudrait prendre pour que de telles entreprises puissent éventuellement être menées à bien, des mécanismes et des institutions qu'il faudrait mettre sur pied pour pouvoir faire démocratiquement les choix nécessaires.

Mais ces insistances sur les structures et sur les réalités institutionnelles nous permettent heureusement de rejoindre cela même qui fait la vie quotidienne des chercheurs. En effet, ceux-ci sont constamment confrontés à des problèmes de procédures, de financement, de relève, de continuité institutionnelle, de reconnaissance professionnelle, d'isolement, d'absence d'orientations politiques claires. Ainsi, lors même qu'il est question de problèmes structurels et institutionnels, [13]  c'est la quotidienneté vécue des chercheurs qui affleure constamment. Tout se passe comme si l'examen des conditions institutionnelles de la recherche scientifique faisait déboucher directement sur la prise en considération des conditions de vie des chercheurs eux-mêmes. S'abstenir d'intervenir au plan des contenus de recherche, ce n'est donc pas nécessairement tomber dans des approches étroitement bureaucratiques. Ce peut être, comme le gouvernement a voulu que ce soit ici le cas, l'amorce d'un débat vraiment démocratique sur l'ensemble des conditions institutionnelles qui déterminent la vie concrète des chercheurs aussi bien que le développement scientifique de la collectivité. Cela est d'ailleurs bien normal, s'il est vrai que l'information scientifique est « inutile et sans valeur s'il n'y a pas quelqu'un qui est en mesure de se l'approprier et de la transformer en vue d'autre chose » [6]. La science et ses conditions d'exercice sont inséparables des scientifiques qui en sont les agents et les dépositaires. C'est même là, selon les mots du Livre blanc sur la politique québécoise du développement culturel, « la légitimation culturelle fondamentale d'une politique scientifique : la capacité de la communauté scientifique d'absorber, d'adapter et, au mieux, de créer des connaissances dans des domaines scientifiques et techniques jugés importants en fonction d'objectifs politiques, sociaux, économiques et culturels » [7].

Dans l'élaboration de ces jalons de politique de la recherche scientifique, on s'est inspiré de trois ordres majeurs de considérations, qu'il faut mentionner ici d'entrée de jeu. Il s'agit : a) de la conjoncture dans laquelle évolue actuellement la recherche scientifique québécoise, avec tout ce qu'une telle conjoncture contient d'enseignements et de sollicitations ; b) des besoins de recherche liés aux impératifs de développement économique, social et culturel de la société québécoise ; c) des caractéristiques et des exigences de l’activité scientifique elle-même.

Le premier élément de ce cadre de référence — la conjoncture dans laquelle évolue actuellement la recherche scientifique québécoise — renvoie finalement à une forme relativement élémentaire de réalisme. En effet, il est évident qu'il faut partir de ce qui existe déjà. Même les visées les plus prospectives, sous peine de se transformer bien vite en simples souhaits ou en projets irréalisables, doivent prendre appui sur les acquis et sur les tendances inscrites dans la réalité. Aussi, tout au long de ce Livre vert,  s’appuiera-t-on constamment et résolument sur la conjoncture présente, qu'on s'appliquera à lire avec le plus d'exactitude possible, en essayant d'en identifier les virtualités et les limites, les promesses et les contraintes. [14] C'est là le moyen le plus sûr d'éviter les abstractions inopérantes et d'assurer un solide enracinement aux perspectives d'avenir ; c'est aussi là une manière de trouver les rythmes de changement qui conviennent.

La deuxième source dont on a voulu ici s'inspirer, c'est l'ensemble des impératifs liés au développement économique, social et culturel du Québec. Ici comme ailleurs, le système scientifique ne saurait se développer valablement autrement qu'en s'articulant aux besoins et aux problèmes de croissance de la collectivité. C'est dire en d'autres termes que le système scientifique ne constitue pas une entité autonome ayant en elle seule ses propres fins et poursuivant un cheminement parallèle à celui de l'ensemble du devenir collectif. En préparant les propositions contenues dans ce Livre vert, le gouvernement a résolument voulu considérer le développement scientifique québécois comme une dimension du développement d'ensemble de la collectivité. D'où, son souci maintes fois répété de cerner les besoins de recherche éprouvés par l'ensemble de notre société, comme aussi les besoins particuliers de ses différents secteurs. Ces besoins particuliers vont de la conjoncture économique, des conditions du marché du travail et de l'état de la main-d'œuvre aux particularités de la structure industrielle et de la géographie québécoises, en passant par les besoins de recherche liés aux décisions à prendre en matière d'urbanisation, d'environnement, d'énergie, de santé, d'éducation ou de développement culturel en général. Une politique de la recherche se doit d'être attentive à une lecture des besoins de la collectivité et de ne point méconnaître le sort concret des personnes.

Enfin, en troisième lieu, on aura voulu respecter les caractéristiques et les exigences propres de l'activité scientifique, avec tout ce que celle-ci comporte de liberté et de gratuité. Car, faut-il le répéter, il n'est d'authentique recherche, même appliquée, que si l'on y retrouve la gratuité du savoir et de l'accès à la connaissance, ce en quoi la science se rapproche de l'œuvre d'art. Parler de recherche scientifique et de politique scientifique, c'est parler de réalités qui ne se laissent pas totalement saisir et encadrer dans les normes du prévisible et du mesurable ; encore moins se laissent-elles asservir aux seuls canons de l'utile et du rentable. Il y a un dynamisme propre de l'activité scientifique dont il importe de sauvegarder et de stimuler l'épanouissement, car il est au cœur même de la vitalité du système scientifique et en sous-tend toutes les retombées [8].

[15]

C'est en tenant compte de l'ensemble de ces trois principes d'élaboration qu'a été préparé ce Livre vert. Prendre appui sur ce qui existe sans paralyser l'imagination ou enfermer l'avenir dans le présent ; être à l'écoute des besoins de la croissance collective sans y asservir l'activité scientifique et sans perdre de vue les limites du réalisable ; respecter la gratuité de l'activité scientifique sans encourager le dilettantisme et sans y sacrifier le sort concret des hommes et des femmes d'ici et d'aujourd'hui : voilà autant de défis qu'on a voulu relever en même temps, parce qu'on se devait de les relever en même temps. L'entreprise était et demeure parsemée d'embûches et de difficultés. Mais, dans chacune des questions considérées dans ce Livre vert, on a voulu maintenir ces trois exigences complémentaires. Le gouvernement souhaite que ce triple souci inspire aussi les discussions qui suivront et il invite ses partenaires à lui indiquer ce en quoi il aurait lui-même pu l'oublier.


Le plan de ce Livre vert veut traduire le plus fidèlement possible l'ensemble des perspectives qu'on vient de présenter.

Dans un premier chapitre, on essaiera de cerner l'essentiel de la conjoncture dans laquelle se trouve actuellement la recherche scientifique au Québec, en accordant une attention spéciale aux principaux antécédents qui l'ont façonnée et qui la déterminent toujours. Après cet essai de diagnostic, un deuxième chapitre présentera les orientations et les défis de relance que le gouvernement veut soumettre ici à la discussion publique. Ces orientations et ces défis portent sur les conditions préalables à toute définition éventuelle de politique scientifique pour le Québec.

Les trois chapitres suivants examineront la situation et les problèmes propres aux secteurs de la recherche gouvernementale (chapitre troisième), de la recherche universitaire (chapitre quatrième) et de la recherche industrielle (chapitre cinquième). Dans chaque cas, on s'emploiera à consigner des faits et des éléments de diagnostic, à expliciter des enjeux, à suggérer des orientations, à explorer des mesures susceptibles de favoriser le développement de l'ensemble du secteur ou de résoudre certains problèmes particuliers.

Suite à ces analyses sectorielles, un sixième et dernier chapitre traitera de questions d'ensemble. On y étudiera un certain nombre de mesures et de dispositifs qui concernent la coordination et l'exécution de la recherche, l'information scientifique et technique et la formation du personnel scientifique.

Enfin, en appendice, on trouvera une note qui résume les principales données et statistiques d'ensemble. On [16] ferait bien de la parcourir dès maintenant — à moins qu'on ne préfère s'y référer, au besoin, tout au long de la lecture du Livre vert.


Ce Livre vert est un instrument de travail [9]. Il servira d'outil pour une large consultation auprès des chercheurs québécois et aussi auprès de ceux qui, en divers milieux, s'intéressent au développement de la science au Québec.

Le gouvernement attend beaucoup de cette consultation. Aussi souhaite-t-il que les intéressés répondent nombreux à son invitation.



[1] La politique québécoise du développement culturel, Québec, Éditeur officiel 1978, p. 269.

[2] Ibid., p. 278.

[3] Science, croissance et société. Une perspective nouvelle. Paris, O.CD.E., 1971, p.17.

[4] Ibid., p. 17.

[5] O.C.D.E., Comité de la politique scientifique et technologique. « Allocation des ressources à la R-D. Une approche systémique ». Paris, février 1974, p. 39 (document à diffusion restreinte).

[6] Ibid., p. 32.

[7] La politique québécoise du développement culturel, Québec, Editeur officiel, 1978, pp. 271-272.

[8] Ces deux dernières préoccupations étaient déjà nettement affirmées dans le Livre blanc sur la politique québécoise du développement culturel (p. 278) : "D'un côté, il faudra nécessairement sauvegarder ou préserver la légitimation 'culturelle' de la science, soit la poursuite du savoir pour lui-même, et maintenir par conséquent des engagements vis-à-vis une recherche 'libre', qu'elle soit de nature fondamentale ou appliquée. Par ailleurs, l'objet d'une politique de la recherche scientifique ne peut se limiter à une simple expansion des connaissances en vue d'une pertinence scientifique ; il est aussi d'organiser et de diriger le progrès des connaissances au service d'autres fins. »

[9] De nombreux dossiers, réunis au cours de l'élaboration de ce Livre vert, pourraient aussi nourrir la réflexion. Parmi ces études, mentionnons le document préparé, à la demande du ministre d'État au Développement culturel, par le Conseil de la politique scientifique ; ce document est rendu public en même temps que ce Livre vert.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 27 février 2014 16:10
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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