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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Louis Price-MARS, LES MAÎTRES DE L’AUBE. (1982)
Préface de Maryse Choisy


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Louis Price-MARS, LES MAÎTRES DE L’AUBE. Pétionville, Haïti: Louis Price-Mars, 1982, 119 pp.

[5]

LES MAÎTRES DE L’AUBE

Préface

Par Maryse CHOISY

Parmi les hommes, ce sont toujours les mêmes, semble-t-il, qui véhiculent une civilisation digne d'être connue. À regarder sa peinture naïve, à écouter ses poèmes, qui s'étonnera d'apprendre que Haïti fut la première nation noire indépendante dans le monde (et la deuxième après les U.S.A. sur le continent américain à conquérir sa liberté).

C'est parce qu'elle n'est pas une nouvelle riche de l'indépendance que, sans fausse vanité, elle demeure fidèle à tous les souvenirs culturels. J'aime que la République d'Haïti ait gardé le français, et aussi notre système éducatif, légal, politique, administratif. J'aime qu'elle ait emprunté à ses voisins les U.S.A. l'outillage technique, et les gadgets qui amusent les grands enfants. Ce qui me réjouit surtout, c'est que le peuple de l'île verte porte haut comme un drapeau les croyances animistes d'Afrique.

On ne chante bien que dans son arbre généalogique, comme l'a senti Cocteau. Face à la tyrannie ottomane, le peuple grec s'est conservé dans la religion byzantine comme un poisson dans l'eau. Justement, les Hellènes avaient une civilisation à transmettre. Les chœurs de Sophocle sont plus près des danses de possession que nous ne le soupçonnions. D'Israël aussi on peut dire ce que l'on a dit de la Grèce. C'est la religion qui a maintenu les Hébreux de la diaspora.

De même le Vodou a transplanté en Haïti la tradition profonde de l'Afrique. Les dieux des ancêtres arrivent du Dahomey quand les Haïtiens les invoquent. Et les Haïtiens, murmure-t-on, leur rendent la politesse. Au moment de la mort, leurs âmes survolent l'Atlantique dans l'autre sens, pour s'immerger dans l'Esprit originel.

[6]

Du temps que j'étais directrice de la revue Psyché, j'ai rencontré monsieur l'ambassadeur Louis Mars. Il était alors professeur de psychiatrie. Quel phénomène fascinant le Vodou, pour les ethno-psychiatres balbutiants de 1948 ! Aux chercheurs scientifiques qui jetaient leurs tentacules dans tous les azimuts, les travaux de Louis Mars apportaient un élément neuf. J'avais organisé un congrès auquel prirent part le regretté Marcel Griaule et Georges Dumézil. Entre les tragédies grecques et les danses de possession la parenté parut incontestable.

Je suis heureuse de trouver dans ce volume petit, mais grand par le sujet et la manière de la traiter, la première étude approfondie des danses de possession et du Vodou. Des dieux qui se font hommes à longueur de journée » dit Louis Mars, des possédés. Il s'agit ici des rapports vécus de l'homme avec le milieu divin, fût-ce par l'intermédiaire des anges, ou des esprits de montagnes, de volcans, de sources, d'arbres. La lutte entre monothéisme et polythéisme prend un autre sens. Il n'y a pas de peuple polythéiste. Partout il n'y a que des mystiques et des superstitieux. Dans chaque religion une élite cherche l'Un derrière les phénomènes variés. L'élite est monothéiste. Les autres, tous les autres préfèrent attribuer à quelque seigneur local leurs malheurs privés ou publics. N'est-ce pas cette féodalité céleste qu'implique le paganisme ? Un païen n'est ni plus ni moins qu'un paganus, un villageois. Il adore le dieu de sa borne.

*
*     *

Espace et temps sont des formes a priori de la pensée, que l'homme a posées sur le réel pour le mieux saisir. Qu'on les appelle projections, comme Freud, représentations ou catégories, comme Leibniz et Kant, espace et temps sont créés par le connaissant et non par l'Inconnaissable.

Mais alors ? Si la même expérience vécue du divin atteint les hommes à des vitesses variables, les différences entre les religions de Salut s'estompent. Un seul phénomène, inscrit dans les sans-temps une fois pour toutes, parvient à chaque civilisation au moment qu'elle est capable de l'absorber sur le rythme et dans la coloration qui lui sont propres.

L'Incarnation est le point central de tout le manifesté. Au cours de son histoire singulière, chaque peuple vit son expérience de [7] l’étendue et de la durée dans ses rapports avec la Réalité. Derrière toutes ces manifestations, à des millésimes et des méridiens différents, se cache le même Absolu, inconnu (disent les théologiens), inconnaissable (répètent les philosophes, depuis Kant).

Si l'on suit cette idée, il n'y a, d'une certaine manière, qu'un seul Rédempteur, fils de Dieu, pour toutes les galaxies. Il est Jésus pour moi. Il est le Messie à Jérusalem. Il est le Bouddha dans les Himalayas. Il est le Krichna de la Bhagavad Gïta. Il est aussi chaque prêtre et chaque possédé de Dieu.

*
*    *

Le prêtre le plus ancien est le chamane. Il est à la fois mage, guérisseur, danseur, poète, chef et souvent roi. Par-delà les millénaires de développement, les chamanes ont pour descendants les prophètes des Hébreux, les rhapsodes grecs, les bardes ce/tes, les poètes de Rome (qui se donnaient le titre de vates). Dans l'Ancien Testament, prophète signifie non pas devin, mais inspiré, celui qui dans l'extase de la danse, du chant ou du poème reçoit l'esprit de Dieu.

En Égypte, le pharaon danse à grands pas pour assurer la marche du soleil. Le roi des Perses danse le jour de Mithra. Le roi David danse devant l'Arche.

La musique et la poésie sont dans le temps. La peinture, l'architecture occupent l'espace. La danse vit à la fois dans l'espace et le temps. Avant la pierre, le Verbe, le son, l'homme se sert de son corps pour organiser l'espace et rythmer le temps.

Possédé, ravi, niant la pesanteur, le danseur brise les entraves terrestres et sent passer le souffle de l'univers. La danse devient sacrifice, prière, acte magique. Elle appelle au combat les forces de la nature, guérit les malades, relie les défunts par delà la mort à 1a chaîne de leurs descendants. Nous sommes ici dans l'ordre de la révélation sacrée.

C'est dans la danse que les Chinois font naître l'harmonie cosmique. « Qui sait la danse vit en Dieu » dit le soufi Djemelladin Roumi. Le Natya Shastra, qui expose la tradition chorégraphique hindoue, a survécu aux guerres, aux invasions étrangères. Le dieu Shiva a transmis à un homme, Bharata, sa connaissance de la danse, [8] pour que les générations futures communient dans cet art qui est créateur. Entre les périodes cosmiques (kalpas) Shiva-Nata-radja crée et détruit les mondes en dansant.

Dans la lignée sacerdotale, la tradition a duré longtemps. Les kirtans sacrés se dansent et se chantent parmi tous les swamis de l'Inde. À l'époque talmudique, dans les noces juives le rabbin dansait, un rameau de myrte à la main. Au dix-huitième siècle, dans les régions centrales de l'Allemagne, le prêtre chrétien ouvrait le bal avec la jeune mariée. Enfin le moindre vicaire catholique doit savoir chanter et jouer de l'orgue.

Le danseur extatique danse pour se défaire de son corps et devenir esprit. On en trouve une expression poignante chez le derviche qui tourne sur lui-même. Il écarte les bras, tend les paumes vers le ciel. Il se met dans l'attitude d'accueil. Il s'ouvre à l'univers, à Dieu.

Nous y rencontrons les attitudes sacrées de l'hindouisme et du bouddhisme qu'on appelle moudras. La plupart des gestes de la messe y ressemblent fort.

En cet état d'ivresse, le prêtre-danseur dépasse l'humain. Délivré de son moi, il acquiert le pouvoir de participer à la marche du monde. Il entre, comme dirait Platon, dans le plan des eidoi. Le phénomène sensoriel est pensé comme essence pure. La pluie qu'il désire provoquer ne saurait être figurée par une écuelle d'eau, ni la fécondité par un phallus, ni la guerre par un cliquetis d'épées.

*
*    *

Grâce à l'étude de Louis Mars, on comprend pourquoi la poésie et l'art, toujours et partout, débutent sur le propylée des temples ou le parvis des églises. Ainsi les scènes de la vie du Bouddha au Tibet, l'épopée sacrée du Mahabharata, non seulement à Bénarès et en d'autres villes sacrées de l'Inde, mais aussi dans une grande partie du continent asiatique, à Bali, en Birmanie, en Indochine, le no chez les Japonais, les mystères des cathédrales, la tragédie à Eleusis. À la source de tout théâtre, il y a la danse de possession.

Tout art est sacré. Il n'y a pas d'art profane. Il n'y a que de l'art profané.

[9]

Je suis reconnaissante à Louis Mars de n'avoir pas versé dans la vieille psychiatrie. C'est d'une manière très nuancée qu'il a donné le nom d’ethnodrame aux expériences collectives dans le Vodou. Bien sûr, il y a des guérisons lors de certaines séances publiques. On ne saurait les nommer psychodrames, pas plus qu'on ne saurait nommer psychodrame l'Oedipe de Sophocle, ou les aventures de Rama et de Sita dans l'épopée du Ramayana.

L'acteur ici se meut sur la fine lame du couteau. Métaphysique et psychologique se côtoient. C'est dans le signifié que se situe la différence. Prenons l'exemple d'une réunion de dix personnes. Psychologues et sociologues ont dégagé les lois du groupe. Ces lois du groupe - (qui se targuent d'être établies scientifiquement), jouent pour toutes les assemblées laïques. Il m'est arrivé de diriger des séminaires, des cercles d'études, des psychodrames. Ils obéissaient toujours aux lois du groupe.

J'ai aussi guidé des centres spirituels. J'ai même été mère d'ashram. Ceux-là n'obéissent guère aux lois du groupe. Une chose est de parler d'une mystique. Une autre est de la pratiquer. Il y a plus de ressemblance entre deux religions opposées qu'entre une discussion et l'ouverture vers un monde au-delà de l'humain. Inutile de souligner qu'une réunion de Vodou échappe aux lois du groupe.

Louis Mars a donc eu raison de faire appel aussi au mode d'explication (parmi d'autres) des structuralistes. Le signifiant est la possession. Le signifié est le dieu. « Ici, écrit-il, la relation fonde l'acte religieux, ce sont des données dont la valeur, c'est-à-dire la capacité de signifier, provient de leur position dans un système, dans un tout structuré ».

Louis Mars se souvient de la théorie de l'identification de Freud et de Jones. Lui-même appelle la possession religieuse possession-identification avec l'archétype divin. Des anthropologues structuralistes, il ne retient que ce qu'il faut. Il trouve la formule suivante, imposée dans le Vodou par le credo animiste : possession = identification avec l'Autre + métamorphose en l'Autre.

Du coup, grâce à Louis Mars, les ma/entendus s'éclairent. Selon qu'on opte pour le psychologique (avec ses dérivés : psychanalyse, psychiatrie, anthropologie, ethnographie, sociologie) ou le métaphysique (avec ses variantes : la religion, l'art, la poésie) la dramatisation appartient à un autre système.

[10]

La dramatisation découle directement de l'animisme. On donne une âme à chaque atome, une âme à chaque fleur, une âme à chaque cristal et à chaque métal, une âme à chaque pulsion et à chaque conduite, une âme au plus petit comme au plus grand. N'est-ce pas la démarche de l'enfant quand il frappe « la méchante table qui lui a fait mal » ? N'est-ce pas aussi la démarche de l'alchimiste qui transmue le plomb en or et la matière en esprit pour atteindre le salut ? Dramatiser est la démarche de Sophocle, quand il donne une âme à Oedipe et d'Eschyle, quand il fait de Prométhée un dieu-homme. Le drame, c'est cela.

Je souris quand je rencontre aujourd'hui les mots de dramatisation et de dédramatisation que nous avons créés à Psyché. Le jargon scientiste descendu dans la rue a renversé leur sens. Dédramatiser, ce n'est pas, comme le croit le vulgaire, transformer un drame en vaudeville, introduire une note optimiste. Pour le psychanalyste, la dramatisation c'est la projection de ses propres conflits sur un autre. Dédramatiser, c'est apprendre à l'enfant qui s'est cogné contre une table que la table ne lui veut pas de mal. La table est un objet inanimé. Ce n'est pas un démon.

Comme je l'ai écrit il y a longtemps, le névrosé n'invente rien. Il caricature ce qui existe sur un autre plan. Le subjectif peut être aussi objectif. Dieu est à la fois immanent et transcendant. J'ai montré dans... mais la Terre est sacrée qu'il y a plusieurs couches d'inconscient et de derrière l'inconscient refoulé familier aux freudiens, il y a l'inconscient prébiographique où seul l'imaginaire est vrai. Là le philosophe aura raison du sociologue et le poète atteindra le réel métaphysique. Une nation mystique est toujours une nation d'artistes.

L'art possède ce caractère immédiat d'éternité qui le situe d'emblée dans le temps sacré. La possession est le type et le modèle même de toute grande œuvre. Créateur et création ne font qu'un. Tout semble réglé par quelqu'un d'autre que l'auteur. Tout se passe comme si un être invisible, doué d'un pouvoir surnaturel, après l'avoir pris par la main, l'eût obligé à le suivre aveuglément, sans que l'artiste sût où il allait et sans qu'il pût aller ailleurs.

Dans un très grand livre, Etienne Souriau parle de l'« ange de l'œuvre » [1]. Il insiste à plusieurs reprises : cet ange de l'œuvre offre [11] « cet évident statut de n'être pas psychique ». Cette démonologie de l'art, Nietzsche aussi la décrit dans une de ses plus belles pages sur l'inspiration [2].

L'artiste est une voix d'outre-tombe. Dans sa relation de spectateur à spectacle, il perçoit les essences aux autres et à lui-même cachées. À partir d'Eschyle et de Sophocle, l'acteur remplace le prêtre. Un seul peut payer pour tous. Parce qu'il sent un peu avant les autres, un peu plus intensément que les autres, un peu plus profondément que les autres, le poète devient le lieu géométrique des passions, des conflits. Sa mission est d'être le médium de sa génération. Chaque époque confie ainsi à un petit nombre d'élus le soin d'aimer pour elle, de pleurer pour elle, de se sacrifier pour elle, d'expier pour elle, pendant qu'elle court à ses affaires et à ses plaisirs. Elle reconnaît toujours les siens, mais ne leur dit jamais merci.

Dans cet état d'identification avec la joie et la douleur de la terre, avec les rythmes du cosmos et sa convergence, le poète est l'instrument élu d'une Révélation qui mène à la transcendance, où toutes choses brûlent d'une vie accrue. Cette création où l'homme se sacrifie à l'œuvre qui le dépasse est ce qui se rapproche le plus de la possession.

M.C.

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[1] Professeur Etienne Souriau : L'Ombre de Dieu, P.U.F., 1955, Paris, p. 152.

[2] Nietzsche : Ecce Homo.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 27 février 2018 7:00
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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