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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Nicos Poulantzas, “Les classes sociales.” In revue L’homme et la société, revue internationale de recherches et de synthèses sociologiques, no 24-25, avril-septembre 1972, pp. 23-55. Numéro intitulé: “Théorie et sociologie marxiste.” Paris: Les Éditions Anthropos.

[23]

Nicos Poulantzas [1936-1979]

philosophe, politologue et sociologue français d’origine grecque

Les classes sociales.”

In revue L’homme et la société, revue internationale de recherches et de synthèses sociologiques, no 24-25, avril-septembre 1972, pp. 23-55. Numéro intitulé : “Théorie et sociologie marxiste.” Paris : Les Éditions Anthropos.

Introduction [23]

I. CLASSES SOCIALES ET RAPPORTS DE PRODUCTION [24]
II. MODE DE PRODUCTION ET FORMATION SOCIALE [30]
III. LES CRITÈRES POLITIQUES ET IDÉOLOGIQUES : CLASSES, FRACTIONS, COUCHES [32]
IV. LES CATÉGORIES SOCIALES [38]
V. LES CLASSES DOMINANTES [43]
VI LA REPRODUCTION ÉLARGIE DES CLASSES SOCIALES [49]


Je dois, aux lecteurs, quelques explications sur le texte qui suit.

Ce texte m'a été originellement demandé par la C.F.D.T. Il a été diffusé en exemplaires ronéotés par le centre C.F.D.T. - B.R.A.E.C. document N. 9, à l'usage des cadres C.F.D.T. Il s'agit donc d'un texte dans lequel j'ai essayé de présenter brièvement, pour des militants ouvriers, des éléments d'analyse théorique appliqués à la conjoncture actuelle. Ces éléments sont tirés de mes deux ouvrages : Pouvoir politique et classes sociales, et Fascisme et Dictature.

C'est, avec de légères retouches, ce même texte que j'ai soumis au Colloque du Mexique sous la forme que l'on trouve ici, et dont F. H. Cardoso a fait la critique. Le présentant aux lecteurs de L'Homme et la Société, j'ai ajouté en appendice une dernière partie, celle concernant la reproduction des classes sociales, et qui ne figurait pas dans le texte soumis au Colloque. C'est non seulement parce que cette partie me semble essentielle à la compréhension de l'ensemble du texte, mais surtout parce qu'elle concerne une question théoriquement actuelle, qui a été dernièrement amplement traitée dans les colonnes de L'Homme et la Société.

INTRODUCTION

Qu'est-ce que les classes sociales dans la théorie marxiste ?

Les classes sociales sont des groupes d'agents sociaux, des hommes définis principalement, mais non exclusivement, par leur place dans le procès de production, c'est-à-dire dans la sphère économique.

Deux points principaux doivent être signalés ici, car de nombreuses conséquences politiques en découlent :

[24]

— La place économique des agents sociaux a un rôle principal dans la détermination des classes sociales. Mais il ne faudrait pas en conclure que cette place suffit pour la détermination des classes sociales. En effet, pour le marxisme l'économique a bien le rôle déterminant dans un mode de production et dans une formation sociale ; mais le politique et l'idéologique, bref la superstructure, ont également un rôle important. De fait, toutes les fois que Marx, Engels, Lénine et Mao procèdent à une analyse des classes sociales, ils ne se limitent pas au seul critère économique, mais se réfèrent explicitement à des critères politiques et idéologiques.

On peut dire ainsi qu'une classe sociale se définit par sa place dans l'ensemble des pratiques sociales, c'est-à-dire par sa place dans l'ensemble de la division du travail qui comprend les rapports politiques et les rapports idéologiques. Cette place recouvre la détermination structurelle des classes, c'est-à-dire l'existence de la détermination de la structure — rapports de production, places de domination/subordination politique et idéologique — sur les pratiques de classe (les classes n'existent que dans la lutte des classes) : ce qui prend la figure d'un effet de la structure sur la division sociale du travail. Mais signalons déjà que cette détermination des classes, qui n'existe ainsi que comme lutte des classes, doit être distinguée de la position de classe dans la conjoncture ; insister sur l'importance des rapports politiques et idéologiques dans la détermination des classes, et sur le fait que les classes sociales n'existent que comme lutte des classes, ne saurait nous conduire à réduire, de façon « volontariste », la détermination des classes à la position des classes : il en découle des conséquences politiques d'une grande importance, que l'on mentionnera dans l'examen du cas des techniciens et ingénieurs et de celui de l'aristocratie ouvrière.

— Le critère économique reste pourtant déterminant. Mais qu'entend-on, dans la conception marxiste, par critère économique, et par économique ?

I. CLASSES SOCIALES
ET RAPPORTS DE PRODUCTION


On commence par ce dernier point :

1.1. La sphère « économique » est déterminée par le procès de production, et la place des agents, leur distribution en classes sociales, par les rapports de production.

Bref, dans l'unité production-consommation-répartition du produit social, c'est la production qui a le rôle déterminant. La distinction, à ce niveau, des classes sociales, n'est par exemple pas une distinction fondée sur la grandeur des revenus, une distinction entre « riches » et « pauvres », comme le croyait toute une tradition pré-marxiste, ou encore aujourd'hui toute une série de sociologues. La distinction, réelle, dans la grandeur des revenus n'est qu'une conséquence des rapports de production.

Or, qu'est-ce que ce procès de production et les rapports de production qui le constituent ?

[25]

Dans le procès de production, on trouve tout d'abord le procès de travail, qui désigne, en général, le rapport de l'homme à la nature. Mais ce procès de travail se présente toujours sous une forme sociale historiquement déterminée. Il n'est constitué que dans son unité avec les rapports de production.

Les rapports de production sont constitués, dans une société divisée en classes, par une double relation qui englobe les rapports des hommes à la nature dans la production matérielle. Les deux relations sont des relations des agents de la production avec l'objet et les moyens du travail, les forces productives, et, ainsi, par ce biais, des rapports des hommes entre eux, des rapports de classe.

Ces deux relations concernent ainsi :

a) la relation du non-travailleur (propriétaire) avec l'objet et les moyens de travail ;

b) la relation du producteur immédiat (ou du travailleur direct) avec l'objet et les moyens de travail.

Ces relations comportent deux aspects :

a) la propriété économique : on entend par là le contrôle économique réel des moyens de production, c'est-à-dire le pouvoir d'affecter les moyens de production à des utilisations données et de disposer ainsi des produits obtenus ;

b) la possession : on entend par là la capacité de mettre en œuvre les moyens de production.

1.2. Dans toute société divisée en classes, la première relation (propriétaires/moyens de production) recoupe toujours le premier aspect : ce sont les propriétaires qui ont le contrôle réel des moyens de production, et, ainsi, exploitent les travailleurs directs en leur extorquant, sous plusieurs formes, le sur-travail.

Mais cette propriété désigne la propriété économique réelle, le contrôle réel des moyens de production, et se distingue de la propriété juridique, telle qu'elle est consacrée par le droit, qui est une superstructure. Bien entendu, le droit entérine en général la propriété économique : mais, il se peut que les formes de propriété juridique ne coïncident pas avec la propriété économique réelle. Dans ce cas, c'est cette dernière qui reste déterminante pour la définition des classes sociales.

Apportons des exemples :

a) dans la division des classes sociales dans les campagnes, prenons le cas des gros fermiers. Ceux-ci, selon Lénine, appartiennent à la paysannerie riche, alors qu'ils n'ont pas la propriété juridique formelle de la terre, qui appartient au capitaliste rentier. Si ces gros fermiers appartiennent à la paysannerie riche, ce n'est pas qu'ils ont des hauts revenus : c'est qu'ils ont le contrôle réel de la terre et des moyens de travail, c'est-à-dire qu'ils en sont les propriétaires économiques effectifs.

[26]

Ce n'est là qu'un exemple : on n'entrera pas, en effet, dans les limites de ce texte, dans la question de la division de la « paysannerie » qui n'est pas une classe unique, en classes. Signalons pourtant que la division des campagnes en grands propriétaires terriens (agrariens), paysans riches, paysans moyens et paysans pauvres, englobant, dans chaque classe, des groupes provenant de formes de propriété et d'exploitation différentes, ne peut se faire qu'en distinguant rigoureusement la propriété juridique formelle et la propriété économique réelle.

b) le deuxième exemple, très discuté mais qu'on ne saurait taire, concerne l'URSS et les pays « socialistes » : la propriété juridique formelle des moyens de production appartient à l'État, considéré comme l'État du « peuple ». Mais le contrôle réel, la propriété économique n'appartient certes pas aux travailleurs eux-mêmes, vu le dépérissement des Soviets et des conseils ouvriers, mais aux « directeurs d'entreprise » et aux membres de l'appareil. On peut ainsi soutenir légitimement que, sous la forme de propriété juridique collective, se cache une nouvelle forme de propriété économique « privée », et, ainsi, que l'on devrait parler d'une nouvelle bourgeoisie en URSS. En effet, abolition de l'exploitation de classe ne saurait simplement signifier abolition de la propriété juridique privée, mais abolition de la propriété économique réelle : c'est-à-dire, contrôle par les travailleurs eux-mêmes des moyens de production.

Ces considérations, d'ailleurs, ont leur importance quant à la question du passage au socialisme. Si l'on tient bien compte de la distinction, théorique et réelle, capitale entre propriété économique et propriété juridique formelle, on va voir que la simple nationalisation des entreprises n'est pas la solution-panacée que l'on a longtemps cru : et ceci non seulement parce que les « nationalisations » se plient aux intérêts de la bourgeoisie. C'est que, même dans le cas d'un changement du pouvoir d'État, les nationalisations ou l'étatisation de l'économie ne changent que la forme de propriété juridique : ce n'est finalement que le contrôle de la production par les travailleurs eux-mêmes qui peut modifier, fondamentalement, la propriété économique, et, ainsi, conduire à une abolition des classes.

1.3. Revenons à la deuxième relation, celle des producteurs directs — des travailleurs — aux moyens et à l'objet du travail, relation qui définit la classe exploitée.

Cette relation peut prendre des formes diverses, selon les divers modes de production.

Dans les modes de production « pré-capitalistes », les producteurs directs — les travailleurs — n'étaient pas entièrement « séparés » de l'objet et des moyens de travail. Prenons le cas du mode de production féodal : bien que ce fût le seigneur qui avait à la fois la propriété juridique et la propriété économique de la terre, le serf avait la possession de son lopin de terre, protégé par les coutumes, et dont le seigneur ne pouvait le déposséder purement et simplement. Dans ce cas, l'exploitation se faisait par l'extraction [27] directe du sur-travail, sous forme de corvée ou de tribut en nature. C'est dire par là que la propriété économique et la possession se distinguaient en ce qu'elles ne relevaient pas, toutes les deux, de la même relation propriétaires/moyens de production.

En revanche, dans le mode de production capitaliste, les producteurs directs — la classe ouvrière — sont totalement dépossédés de leurs moyens de travail dont la possession même appartient aux capitalistes. C'est l'apparition de ce que Marx désigne comme « travailleur nu ». L'ouvrier ne possède que sa force de travail, qu'il vend. Le travail lui-même devient une marchandise, ce qui détermine la généralisation de la forme marchande. L'extraction du sur-travail est donc faite non pas directement, mais par le biais du travail incorporé dans la marchandise, c'est-à-dire par l'accaparement de la plus-value.

Des conséquences importantes en découlent :

1.3.1. On voit bien que le procès de production n'est pas défini par des données « technologiques », mais par des relations des hommes aux moyens de travail, donc par l’unité du procès de travail et des rapports de production. On ne peut parler, dans les sociétés divisées en classes, de travail « productif » neutre en soi. Est « travail productif », dans chaque mode de production divisé en classes, le travail qui correspond aux rapports de production de ce mode, c'est-à-dire celui qui donne lieu à une forme spécifique d'exploitation. Production, dans ces sociétés, signifie en même temps, et dans un même mouvement, division en classes, exploitation et lutte de classe.

Ainsi, dans le mode de production capitaliste, est « travail productif » celui qui, sur la base toujours de la valeur d'usage, produit de la valeur d'échange, des marchandises, donc de la plus-value. C'est précisément ce qui définit « économiquement », dans ce mode, la classe ouvrière : le travail productif renvoie directement à la division de classe dans les rapports de production.

Ce qui permet de résoudre certains problèmes, mais qui en pose d'autres :

1.3.2. Ce n'est pas le salaire qui définit la classe ouvrière, car le salaire est une forme juridique de répartition du produit par le « contrat » d'achat et de vente de la force de travail. Si tout ouvrier est un salarié, tout salarié n'est pas un ouvrier, car tout salarié n'est par forcément travailleur productif, c'est-à-dire produisant de la plus-value/marchandises.

Ici Marx nous donne des analyses explicites : par exemple, les travailleurs des transports (SNCF, etc.) sont considérés comme travailleurs productifs, appartenant à la classe ouvrière. C'est parce qu'une « marchandise » n'existe qu'à partir du moment où elle est présente sur le marché, et ce qui compte pour la définition du travail productif, c'est la marchandise plus-value.

En revanche, Marx exclut des travailleurs productifs les salariés de commerce, des banques, des bureaux de publicité, des divers services, etc. C'est :

[28]

a) que certains d'entre eux appartiennent à la sphère de la circulation ;

b) que les autres ne produisent pas de la plus-value, mais contribuent simplement à la réalisation de la plus-value.

1.4. Mais le problème est autrement plus compliqué, en ce qui concerne les « techniciens » et les « ingénieurs » au sein et autour de la production matérielle, les entreprises : entre autres, ceux que l'on désigne souvent, à tort, comme « porteurs de la science ».

II est inutile de chercher, pour ces cas, une réponse explicitement cohérente chez Marx : Marx apporte en effet, se cantonnant ici sur le plan économique, deux réponses relativement contradictoires :

1.4.1. Dans L'Histoire des doctrines économiques et dans les Fondements de la critique de l'Economie Politique, il se réfère à la notion de travailleur collectif : étant donné, dit Marx, la socialisation progressive des forces productives et du procès de travail, d'une part, l'interpénétration croissante des travaux concourant à la production des marchandises de l'autre, la science tendrait à faire partie des forces productives et les « techniciens » devraient, par le biais du travailleur collectif, être considérés comme faisant partie de la classe ouvrière : quitte, éventuellement, à les considérer comme une « aristocratie ouvrière », aristocratie ouvrière qui, selon Lénine, est une couche de la classe ouvrière elle-même.

1.4.2. Dans Le Capital, Marx considère nettement que cette catégorie d'agents ne fait pas partie de la classe ouvrière. La science, nous dit-il, n'est pas une force productive directe : ce n'est que ses applications qui entrent dans le procès de production. Ces applications, d'ailleurs, ne concourent qu'à l'augmentation et à la réalisation de la plus-value, et non à sa production directe. Les agents techniques ne font pas partie de la classe ouvrière.

Qu'est-ce à dire ? Il faut commencer par signaler les limites de certains critères « économiques », saisis de façon technicienne, car ils ne peuvent offrir de réponse :

1.4.2.1. Une division « travail manuel/travail intellectuel » conçue de façon techniciste, à savoir comme relevant de la division technique du travail. D'ailleurs, au seul niveau du procès de production, cette division ne vaut pas, de façon intrinsèque, pour la division en classes : le travailleur productif, produisant de la plus-value, ne se réduit nullement au seul « travailleur manuel ». Mais, en revanche, cette division travail manuel/travail intellectuel revêt toute son importance si l'on considère qu'elle caractérise l'ensemble des places dans la division sociale du travail, déterminant les classes sociales : dans l'entreprise, autorité et direction du travail liées au travail intellectuel et au « secret du savoir », etc. La division travail manuel/travail intellectuel ne revêt de l'importance dans la détermination des classes sociales que par son extension aux places dans les rapports politiques et idéologiques.

1.4.2.2. Une prétendue distinction, que l'on retrouve dans le récent Traité d'Economie Marxiste : le capitalisme monopoliste d'État, du PC, entre [29] travailleur collectif et travailleur productif. Ce traité se fonde en effet, à cet égard, presque exclusivement sur des critères technico-économiques.

La question est importante, et elle vaut que l'on s'y arrête.

Ce traité (T. I, p. 211 et sq.) essaie de définir une notion économique du travailleur collectif= ceux qui concourent « techniquement » à la production de la plus-value, en la distinguant de la notion plus stricte de « travailleur productif » = ceux qui produisent directement de la plus-value, la classe ouvrière. On découvre ainsi toute une série de catégories bâtardes qui, tout en n'étant pas considérées comme ouvriers, sont considérées comme partie du « travailleur collectif », bref comme quasi-ouvriers.

C'est là une déformation économiste doublée d'un objectif politique précis :

Déformation économiste : en effet, toutes les fois que Marx emploie la notion de travailleur collectif, c'est pour l'identifier à une extension de la classe ouvrière elle-même, du travailleur productif. Il n'y a nullement, chez Marx, de distinction entre travailleur collectif et travailleur productif : le terme de travailleur collectif sert à désigner, chez Marx, les transformations de la classe ouvrière elle-même. En revanche, il est vrai que Marx définit, dans Le Capital, le travailleur collectif selon des critères uniquement économiques : c'est d'ailleurs la raison pour laquelle ce terme reste, chez lui, flou et ambigu.

En fait, on doit avancer la proposition suivante : le travailleur collectif n'est autre chose que la classe ouvrière, avec cette différence que ce terme introduit précisément des critères idéologiques et politiques dans la délimitation de la classe ouvrière, et c'est là sa signification fondamentale : on y reviendra. En revanche, distinguer entre travailleur collectif et classe ouvrière, en faisant surgir des couches d'agents « quasi-ouvriers », c'est se rapprocher, à s'y méprendre, du mythe de la « classe salariale » : c'est-à-dire de la conception qui identifie salariat et classe ouvrière.

On peut donc se demander si la politique de la hiérarchie des salaires et la politique à l'égard des « cadres » de la CGT ne nourrit pas ces analyses concernant le travailleur collectif.

1.5. Cette question nous permet d'ailleurs d'avancer dans un problème important. Nous avions dit que le procès de production est composé de l'unité du procès de travail et des rapports de production. On peut maintenant avancer une proposition supplémentaire : au sein de cette unité, ce n'est pas le procès de travail, incluant la « technologie » et le « procès technique », qui a le rôle dominant : ce sont les rapports de production qui détiennent le primat sur le procès de travail et les « forces productives ».

Ceci est important dans la question des classes sociales. Leur détermination dépend des rapports de production, qui renvoient directement à la division sociale du travail et à la superstructure politico-idéologique, et non des coordonnées d'un quelconque « procès technique » en soi : la division technique du travail est dominée par la division sociale. Ainsi, pour le cas mentionné du travail productif, qui n'est pas délimité comme ceux qui [30] participent à une « production » entendue au sens technique, mais comme ceux qui produisent de la plus-value, sont donc exploités, en tant que classe, de façon déterminée : ceux donc qui occupent une place déterminée dans la division sociale du travail.

C'est notamment en tenant compte de ces remarques que l'on essaiera de répondre ci-dessous à la question des « techniciens et ingénieurs », à laquelle s'apparente d'ailleurs celle du groupe des « surveillants » du procès de travail (agents de maîtrise, etc.). La seule référence au « procès technique » et à la division technique du travail ne saurait suffire.

II. MODE DE PRODUCTION
ET FORMATION SOCIALE


Avant d'avancer aux critères politiques et idéologiques nécessaires pour la délimitation des classes sociales, il faut s'arrêter sur les classes d'un mode de production et d'une formation sociale — d'une « société » — concrète.

2.1. En effet, lorsqu'on parle d'un mode de production, ou encore d'une forme de production, on se situe à un niveau général et abstrait : par exemple, les modes de production esclavagiste, féodal, capitaliste, etc. On « isole », en quelque sorte, dans la réalité sociale, ces modes et formes de production pour les examiner théoriquement. Mais, ainsi que Lénine l'a montré dans Le développement du capitalisme en Russie, une société concrète en un moment donné - une formation sociale - est composée de plusieurs modes et formes de production, qui y coexistent de façon combinée. Par exemple, les sociétés capitalistes du début du XXème siècle étaient composées par des éléments du mode de production féodal, par la forme de production marchande simple et la manufacture - forme de transition du féodalisme au capitalisme - par le mode de production capitaliste sous ses formes concurrentielle et monopoliste. Mais ces sociétés étaient bien des sociétés capitalistes : c'est-à-dire que le mode de production capitaliste dominait. En fait, dans toute promotion sociale on constaté la dominance d'un mode de production, ce qui produit des effets complexes de dissolution-conservation sur les autres modes de production, dominance qui attribue à ces sociétés leur caractère (capitaliste, féodal, etc.) : à la seule exception des « sociétés en transition » caractérisées précisément par un équilibre des divers modes de production.

Revenons aux classes sociales. Si l'on se tient aux seuls modes de production, examinés de façon « pure » et abstraite, chaque mode de production comporte deux classes : la classe exploiteuse, politiquement et idéologiquement dominante, et la classe exploitée, politiquement et idéologiquement dominée : maîtres et esclaves (mode de production esclavagiste), seigneurs et serfs (mode de production féodal), bourgeois et ouvriers (mode de production capitaliste).

Mais, une société concrète, une formation sociale, comporte plus de deux classes, dans la mesure même où elle est composée de plusieurs modes et formes de production. En effet, il n'y a pas de formation sociale qui ne [31] comporte que deux classes : ce qui est exact, c'est que les deux classes fondamentales de toute formation sociale sont celles du mode de production dominant dans cette formation.

Ainsi, par exemple, dans la France actuelle, les deux classes fondamentales sont la bourgeoisie et le prolétariat. Mais on y trouve également la petite-bourgeoisie traditionnelle - artisans, petits commerçants - qui dépend de la forme de production marchande simple, la petite-bourgeoisie « nouvelle » des salariés non-productifs qui dépend de la forme monopoliste du capitalisme, et plusieurs classes sociales dans les campagnes : là, on y trouve encore des « vestiges » transformés du féodalisme, par exemple les formes de métayage.

2.2. Ces considérations sont très importantes concernant la question des alliances de la classe ouvrière avec les autres classes populaires. En effet, la petite-bourgeoisie, les classes populaires dans les campagnes - ouvriers agricoles, paysans pauvres, paysans moyens - sont des classes qui diffèrent de la classe ouvrière. Or, il est vrai que, dans la mesure où les deux classes fondamentales sont la bourgeoisie et la classe ouvrière, les autres classes populaires ont tendance à se polariser dans leur reproduction élargie, autour de la classe ouvrière. Mais, cette tendance à la polarisation ne signifie pas leur dissolution en tant que classes dans un amas indifférencié : il s'agit toujours de classes à intérêts spécifiques. Autrement dit, les concepts de « classe » et de « peuple » ne sont pas coextensibles : une classe peut, ou peut ne pas, suivant la conjoncture, faire partie du « peuple », sans que cela veuille dire, pour autant, qu'elle change de nature de classe.

Et c'est là que consiste le problème des alliances. D'une part, la classe ouvrière doit, dans ses alliances, prendre en charge les intérêts spécifiques des classes qui constituent, avec elle, le « peuple » ou les « masses populaires » : pensons précisément à l'alliance ouvriers-paysans préconisée par Lénine. D'autre part, il ne faudrait pas perdre de vue que, comme pour toute alliance, il existe des contradictions entre les intérêts spécifiques de la classe ouvrière en tant que classe et ceux des autres classes populaires. Reconnaître ces faits, c'est aussi se donner les moyens d'une juste solution des contradictions « au sein du peuple ».

Car il existe, en effet, deux autres interprétations, également erronées, du phénomène.

2.2.1. Selon la première, prônée par de nombreux sociologues, les transformations actuelles des sociétés capitalistes auraient donné lieu à la naissance d'une vaste « classe intermédiaire », englobant tous les groupes sociaux autres que la bourgeoisie et le prolétariat : cette « classe troisième force » serait, par son importance numérique, le véritable pilier des sociétés modernes. Or, on a constaté qu'il s'agit là de plusieurs classes : rien ne nous autorise à parler actuellement, à ce propos, d'une fusion de ces différentes classes intermédiaires en une classe unique.

[32]

2.2.2. La deuxième interprétation erronée est actuellement exposée dans le récent Manuel d'Economie Marxiste (T. I, p. 204 et sq.) du PC, déjà mentionné. Selon elle, on assisterait actuellement — sous le « capitalisme monopoliste d'État », à un phénomène de polarisation qui donnerait lieu à une effective dissolution des autres classes de la société que la bourgeoisie et le prolétariat : les autres classes sociales, celles de la paysannerie, les diverses fractions de la petite-bourgeoisie, etc., n'existeraient plus en tant que classes, mais simplement en tant que couches intermédiaires. Le fait mérite d'être souligné car jamais auparavant une telle énormité n'avait été explicitement formulée de façon autorisée. Cette interprétation doit être d'ailleurs mise en rapport avec l'interprétation attribuée au « travailleur collectif » : il y aurait d'une part la classe ouvrière (travailleur productif), d'autre part des « quasi-ouvriers » (travailleur collectif) à intérêts quasi identiques à ceux de la classe ouvrière, plus des couches intermédiaires qui n'auraient pas des intérêts propres de classe, mais qui seraient automatiquement regroupées autour de la classe ouvrière.

Il est évident que cette interprétation ouvre la voie à une alliance sans principes, qui peut aboutir à des lendemains dangereux. Commencer par nier les différences entre les membres de l'alliance populaire aboutit par la suite, lorsque les contradictions que l'on n'a pas essayé de résoudre deviennent évidentes (prolétariat-paysannerie en URSS sous Staline), à réprimer ces contradictions par la forme policière, en proclamant purement et simplement que l'intérêt véritable des autres membres de l'alliance s'identifie automatiquement, à tout moment, à celui de la classe ouvrière.

III. LES CRITÈRES
POLITIQUES ET IDÉOLOGIQUES :
CLASSES, FRACTIONS, COUCHES


Le deuxième volet de la question consiste à développer le point évoqué plus haut : les critères purement économiques ne suffisent pas à déterminer et localiser les classes sociales, ce qui est particulièrement clair lorsqu'on prend en considération une formation sociale concrète. La référence aux places dans les rapports idéologiques et politiques de la division sociale du travail est absolument indispensable : ceci deviendra plus net lors de l'examen de la question de la reproduction des classes sociales.

3.1. Commençons avec les problèmes relatifs à la délimitation de la classe ouvrière.

3.1.1. C'est dans cette voie qu'on doit rechercher la solution du problème signalé plus haut, celui des techniciens et ingénieurs. En effet, si les critères économiques suffisent pour exclure de la classe ouvrière les salariés de commerce, de banque, etc., ils n'offrent pas de réponse quant au groupe social en question. Il faut se référer à l'ensemble de la division sociale du travail. En effet, cet ensemble occupe, à cet égard, des places contradictoires : concourant de plus en plus, du point de vue économique-technique, à la [33] production de la plus-value, il est, en même temps, chargé d'une « autorité » spéciale dans la surveillance du procès de travail et son organisation despotique, est placé « du côté » du travail intellectuel — voir ci-dessus — en détenant le monopole du savoir, etc. On peut avancer même que, jusqu'ici tout au moins, ce dernier aspect de la « situation » de cet ensemble prend le pas sur le premier dans sa détermination de classe, les ingénieurs et techniciens ne pouvant ainsi pas être considérés, en tant qu'ensemble, comme appartenant à la classe ouvrière.

Cette référence aux critères idéologico-politiques concerne pourtant toujours la détermination structurelle de classe des techniciens, à savoir leur place dans les rapports politiques et idéologiques : elle ne se réduit pas à leur position de classe dans la conjoncture. En effet, vu sa détermination contradictoire de classe, cet ensemble peut parfois prendre, dans des grèves par exemple, le parti des patrons, parfois celui des ouvriers. Si la référence aux critères idéologico-politiques se réduisait à sa position de classe, on aurait dû dire que cet ensemble fait partie de la classe ouvrière toutes les fois qu'il prend parti pour la classe ouvrière, et qu'il n'en fait pas partie toutes les fois qu'il prend parti contre elle. Ce qui serait remettre en cause la définition objective des classes par le marxisme. De fait, il ne faut pas perdre de vue que, même lorsqu'ils prennent position pour la classe ouvrière, les ingénieurs et techniciens ne sont pas des ouvriers : on se rend compte de l'importance de ces remarques pour une politique juste des alliances.

3.2. Cette référence aux critères politiques et idéologiques est également indispensable quant à la différenciation de la classe ouvrière elle-même en couches diverses.

3.2.1. On a souvent tenté de réduire les différences au sein de la classe ouvrière à des différences « technico-économiques » dans l'organisation du travail ou même à la grandeur des salaires, en réduisant à ce facteur les différences idéologico-politiques au sein de la classe ouvrière (notamment A. Touraine) : il s'agit de différences directement réductibles à la classification : manœuvres, OS, ouvriers qualifiés, etc., c'est-à-dire fondées sur la « qualification » conçue de façon « techniciste », et dont on touchera deux mots dans la dernière partie concernant la reproduction des classes sociales. Et cela, pour aboutir à des généralisations qui vont le plus souvent dans un sens inverse : soit pour soutenir que les simples manœuvres, OS, etc., ont une conscience de classe et un potentiel révolutionnaire plus élevés que le reste de la classe ouvrière, soit pour soutenir la même chose pour les ouvriers qualifiés.

Or, des enquêtes actuelles, l'expérience historique et les analyses sociologiques montrent que ces généralisations, fondées sur des critères purement « technico-économiques », sont arbitraires. Les différenciations dans la classe ouvrière ne recoupent pas purement et simplement la place dans l'organisation du travail. Elles dépendent de critères politiques et idéologiques, des formes de lutte, des formes d'organisation du combat, de la tradition :  [34] critères qui possèdent une autonomie propre. Pour ne prendre que l'exemple de l'anarcho-syndicalisme en France : comment expliquer, par de simples critères « technico-économiques », une forme idéologique qui s'est par excellence implantée à la fois dans les manœuvres des grandes entreprises, et aussi dans les ouvriers qualifiés des petites manufactures ?

3.2.2. Deuxième exemple, celui de la fameuse aristocratie ouvrière. Il s'agit là, selon Lénine, d'une couche de la classe ouvrière, base de la social-démocratie. Or, il existe une version « économiste » de la conception de l'aristocratie ouvrière : celle prônée notamment par la 3ème Internationale. Il s'agirait de la couche d'ouvriers les plus qualifiés et les mieux payés dans les pays impérialistes, par les miettes de surprofits, tirés des colonies, que les bourgeoisies impérialistes leur distribueraient. Ces ouvriers-là constitueraient la base du réformisme et de la social-démocratie.

La première difficulté consiste, bien entendu, dans le fait que, en raison de l'interpénétration et fusion des capitaux dans le stade impérialiste on ne peut guère distinguer rigoureusement les parties de la classe ouvrière qui seraient payées par les surprofits impérialistes de celles qui seraient payées par le capital autochtone. Mais, de toute façon, des études historiques et sociologiques rigoureuses concernant la base de classe des adhérents et électeurs des partis communistes et socialistes (notamment entre les deux guerres), dans divers pays capitalistes, semblent invalider la version économiste de l'aristocratie ouvrière. Notamment les ouvriers les plus qualifiés et les mieux payés d'une part, les manœuvres et les « ouvriers pauvres » d'autre part, semblent se répartir entre les deux guerres, en parts sensiblement égales entre le parti et les syndicats communistes, et le parti et les syndicats socialistes. Si des variations nationales existent, elles sont loin d'être concluantes.

Cela ne veut pas dire que la notion d'aristocratie ouvrière est fausse, à condition de se référer dans sa définition à des places dans l'ensemble de la division sociale du travail : places par rapport à la division du travail manuel/travail intellectuel reproduite au sein même de la classe ouvrière, situation éventuelle de certains agents au sein des organisations « bureaucratiques » syndicales de collaboration de classe, etc.

3.3.3. Enfin, on peut mentionner ici le problème relatif aux différenciations salariales au sein de la classe ouvrière. En effet, même s'il est vrai que l'intérêt commun et la solidarité effective de classe dominent au sein de la classe ouvrière, surtout groupée autour d'organisations de classe, il ne reste pas moins que ces différenciations salariales posent un problème réel.

Elles ne correspondent pas, en fait, à de simples données « économiques ». Le salaire est, selon Marx, une forme juridique de répartition du produit social, donc une forme dans la composition de laquelle interviennent directement des éléments politiques. Les « salaires » correspondent, dans leur ensemble dans une société, et du point de vue d'une analyse « abstraite », aux coûts de reproduction de la force-travail : mais la « force-travail » est ici [35] considérée de façon « générale » et « abstraite ». Il ne s'ensuit pas du tout, pour autant, que toute différenciation concrète du niveau des salaires au sein de la classe ouvrière correspondrait à des nécessités « techniques »,c'est-à-dire au fait que la reproduction de la force-travail d'un groupe d'ouvriers relativement mieux payés coûterait forcément plus, ou autant que la différence des salaires, que celle d'un groupe d'ouvriers moins payés. En fait, toutes les analyses historiques et économiques tendent à montrer que ces différenciations salariales recoupent, dans une mesure importante, des coordonnées politiques : notamment une politique de la bourgeoisie aux fins de la division de la classe ouvrière.

Ceci ne veut pas du tout dire, bien entendu, que cette politique bourgeoise réussit effectivement à créer des différenciations politiques au sein de la classe ouvrière, et qu'il faudrait considérer les ouvriers les « mieux payés » comme suspects. Mais cela démontre, en revanche, l'inanité d'une certaine politique syndicale de défense à tout prix de la hiérarchie des salaires, politique qui est défendue sous prétexte que les différenciations salariales seraient des simples « nécessités économiques » tenant, de façon exhaustive, à des différences réelles dans les coûts de reproduction de la force-travail. Ce serait considérer le salaire, forme juridique, comme une donnée exclusivement économique, voire « technique » : ce qui plus est, on lui attribuerait « presque » un rôle analogue aux rapports de production. D'une certaine politique de défense à tout prix de la hiérarchie des salaires au mythe de la « classe salariale », il n'y a qu'un pas.

3.3. La nécessité de référence aux critères politiques et idéologiques dans la détermination de classe est particulièrement nette en ce qui concerne la petite-bourgeoisie.

En effet, existe-t-il une classe petite-bourgeoise ? Quels ensembles en font partie ?

Sont en général considérés comme faisant partie de la petite-bourgeoisie, deux grands ensembles d'agents, qui pourtant ont des places toutes différentes dans la production :

3.3.1. La petite-bourgeoisie « traditionnelle », qui a tendance à s'amenuiser : la petite production et le petit commerce (la petite propriété). Il s'agit des formes d'artisanat et de petites entreprises familiales, où le même agent est à la fois propriétaire des moyens de production et de travail, et travailleur direct. On ne trouve pas, ici, d'exploitation économique à proprement parler, dans la mesure où ces formes de production n'emploient pas, ou alors ne le font que tout occasionnellement, des ouvriers salariés. Le travail est principalement fourni par le propriétaire réel ou par des membres de sa famille, qui ne sont pas rétribués sous forme de salaire. Cette petite production tire du profit de la vente de ses marchandises et par la participation à la redistribution totale de la plus-value, mais n'extorque pas directement du sur-travail.

[36]

3.3.2. La « nouvelle » petite-bourgeoisie, qui a tendance à augmenter sous le capitalisme monopoliste : celle des travailleurs salariés non productifs, que l'on a mentionnée et à laquelle il convient d'ajouter les fonctionnaires de l'État et de ses divers appareils. Ces travailleurs ne produisent pas de la plus-value. Ils vendent, eux aussi, leur force de travail : leur salaire est déterminé, lui aussi, par le prix de reproduction de leur force-travail, mais leur exploitation se fait par l'extorsion directe du sur-travail, et non pas par la production de la plus-value.

Or maintenant, ces deux grands ensembles occupent dans la production des places différentes, qui n'ont rien de commun. Peuvent-ils être considérés comme constituant une classe, la « petite-bourgeoisie » ?

On peut donner ici deux réponses :

3.3.2.1. La première fait précisément intervenir des critères politiques et idéologiques. On peut, en effet, considérer que ces places différentes dans la production et la sphère économique ont pourtant, au niveau politique et idéologique, les mêmes effets. D'une part, la « petite propriété », d'autre part des salariés qui ne vivent leur exploitation que sous la forme du « salaire » et de la « concurrence » loin de la production, présenteraient, pour ces raisons économiques pourtant différentes, les mêmes caractéristiques politiques et idéologiques : « individualisme » petit-bourgeois, attirance vers le « statu quo » et crainte de la révolution, mythe de la « promotion sociale » et aspiration vers le statut bourgeois, croyance à l'« État neutre » au-dessus des classes, instabilité politique et tendances à soutenir des « États forts » et des bonapartismes, formes de révolte du type « jacquerie petite-bourgeoise »,

Ces caractéristiques idéologico-politiques communes suffiraient, si tel était le cas, à considérer que ces deux ensembles, qui occupent des places différentes dans l'économie, constituent une classe, relativement unifiée, la petite-bourgeoisie.

D'ailleurs, même dans ce cas, rien n'empêcherait de distinguer entre « fractions » d'une même classe. En effet, on le verra à propos de la bourgeoisie, le marxisme établit également des distinctions entre fractions d'une classe. Celles-ci se distinguent des simples couches, car elles recoupent des différenciations économiques importantes, et peuvent même revêtir, en tant que fractions, un rôle de forces sociales important et relativement distinct de celui des autres fractions de la classe dont elles relèvent. On pourrait ainsi éventuellement établir que la fraction petite-bourgeoise des salariés non-productifs est plus proche de la classe ouvrière que celle de la petite-bourgeoisie traditionnelle. On pourrait également, dans la mesure où il s'agit de fractions, faire intervenir l'élément de la conjoncture : l'une ou l'autre fraction serait plus ou moins proche de la classe ouvrière suivant la conjoncture (c'est ici qu'interviendrait notamment le facteur actuel de « prolétarisation » de l'artisanat, etc.). Rien n'empêcherait d'ailleurs de faire également intervenir ici des différenciations entre couches petites-bourgeoises, en se référant plus particulièrement aux divergences idéologico-politiques, [37] au-delà de la position idéologico-politique fondamentalement commune à l'ensemble de la petite-bourgeoisie : divergences tenant à la situation particulière des divers ensembles petits-bourgeois, notamment du point de vue de leur reproduction.

Mais, dans cette solution, on n'oublierait pas qu'il s'agit quand même toujours d'une même classe, la petite-bourgeoisie, et qu'il faudrait traiter ces fractions et couches, dans la question des alliances ou celle de la prévision de leur comportement politique (notamment leur instabilité), en conséquence : c'est la solution qui semble la plus correcte.

3.3.3.2. Deuxième solution, sous deux formes :

a) Réserver le terme de petite-bourgeoisie à la petite-bourgeoisie traditionnelle, et parler à propos des salariés non-productifs d'une nouvelle classe sociale. Ceci pose pourtant des problèmes théoriques et réels difficiles : à moins de considérer que le mode de production capitaliste est dépassé et qu'on se trouverait dans une quelconque « société post-industrielle » ou « technocratique » qui produirait cette nouvelle classe, comment soutenir que le capitalisme lui-même, dans son développement, produit une nouvelle classe ? Ce qui est possible pour les idéologues de la « classe managériale » ou de la « technostructure » est impensable pour la théorie marxiste.

b) Classer, à l'instar du PC, ces salariés non productifs non pas dans la petite-bourgeoisie, mais dans les « couches intermédiaires ». Ce qui est également faux, on l'a vu, et pour une raison supplémentaire : si le marxisme parle bien de couches, de fractions et de catégories, afin de désigner des ensembles particuliers, il ne reste pas moins que ces couches, fractions et catégories ont toujours une appartenance de classe. L'aristocratie ouvrière est bien une couche spécifique, mais elle est une couche de la classe bourgeoise. Les « intellectuels » ou la « bureaucratie » sont bien, on y reviendra, des catégories sociales, particulières, mais qui ont une appartenance de classe bourgeoise ou petite-bourgeoise.

C'est d'ailleurs, entre autres, ce qui distingue le marxisme des diverses conceptions américaines de la « stratification » sociale. Alors que ces dernières définissent, de façon fantasque, divers groupes sociaux en diluant et faisant disparaître les classes sociales, le marxisme introduit, de façon rigoureuse, des différenciations au sein de la division en classes. Les fractions, les couches et les catégories ne sont pas « en dehors » ou « à côté » des classes sociales, elles font partie des classes.

c) La référence aux critères politiques et idéologiques est également importante pour la détermination des fractions de la bourgeoisie.

En effet, la bourgeoisie se présente constitutivement fractionnée en fractions de classe. Or, certaines de ces fractions sont déjà repérables au niveau économique de la constitution et de la reproduction du capital : bourgeoisie industrielle, commerciale et financière, grand capital et moyen capital au stade du capitalisme monopoliste (impérialisme).

[38]

Mais, dans le stade impérialiste précisément, surgit une distinction qui n'est pas repérable au seul niveau économique : celle entre « bourgeoisie compradore » et bourgeoisie nationale.

On entend par bourgeoisie compradore la fraction de la bourgeoisie dont les intérêts sont constitutivement liés au capital impérialiste étranger, celui de la principale puissance impérialiste étrangère, et qui est ainsi entièrement inféodée, du point de vue politico-idéologique, au capital étranger. Par bourgeoisie nationale, on entend la fraction de la bourgeoisie dont les intérêts sont liés au développement économique national, et qui entrent en contradiction relative avec les intérêts du grand capital étranger. On sait que cette distinction, même si elle ne vaut guère désormais que pour certains pays colonisés, est importante : en effet, suivant les étapes, des formes d'alliance peuvent être envisagées entre la classe ouvrière et la bourgeoisie nationale contre l'impérialisme étranger et pour l'indépendance nationale (ce fut notamment le cas en Chine sous Mao).

Or, cette distinction « bourgeoisie compradore » et « bourgeoisie nationale » ne recoupe pas entièrement des positions économiques : en raison de l'interpénétration prononcée des capitaux sous l'impérialisme, la distinction entre capitaux liés à l'impérialisme étranger et capitaux nationaux devient très floue, et très discutable. Par ailleurs, cette distinction ne recoupe pas celle entre grand capital et moyen capital : il peut exister des grands monopoles nationaux à intérêts relativement contradictoires avec ceux des monopoles étrangers, comme il peut exister des moyennes entreprises inféodées, par de multiples sous-traitances, au capital étranger. De fait, on entend par bourgeoisie nationale la fraction de la bourgeoisie qui, pratiquement, du point de vue idéologique et politique, s'oppose effectivement à l'inféodation d'un pays à l'impérialisme étranger.

Mais il semble bien que l'on ne puisse guère parler, pour les pays capitalistes développés, et dans la phase actuelle de mondialisation des rapports sociaux d'une « bourgeoisie nationale », c'est-à-dire pratiquement opposée à l'impérialisme américain : et ceci, en raison de l’internationalisation croissante du capital, de la dominance massive du capital américain, de la décadence politique et économique de la classe bourgeoise, et de la tendance croissante vers une dépendance dissymétrique des « vieux centres » de l'impérialisme, notamment de l'Europe, par rapport aux USA (ce qui ne veut pas dire pour autant que l'on ne puisse pas parler, à propos de ces pays, d'une bourgeoisie intérieure). Il semble notamment plus que douteux que la politique gaulliste d'« indépendance nationale », plutôt fictive, ait correspondu à une quelconque « bourgeoisie nationale » française : il s'est plutôt agi de divergence toute conjoncturelle entre capitaux américains et français, de problème interne de décolonisation et de néo-colonisation, et d'une politique plébiscitaire cherchant un appui dans les masses populaires.

IV. LES CATÉGORIES SOCIALES

4.1. Mais, outre les fractions et couches de classe, le marxisme distingue également des catégories sociales. Le trait distinctif des catégories sociales par [39] rapport aux fractions et aux couches, est le suivant : alors que les critères politiques et idéologiques interviennent de façon plus ou moins importante dans la détermination de ces dernières, ces critères ont toujours le rôle dominant dans la détermination des catégories sociales. On désigne en effet par catégories sociales des ensembles d'agents dont le rôle principal consiste dans le fonctionnement des appareils d'État et de l'idéologie.

Tel est le cas par exemple pour la bureaucratie administrative dont font partie des groupes de fonctionnaires de l'État. Tel est également le cas pour le groupe que l'on désigne communément par le terme d'intellectuels, et qui a pour rôle social principal le fonctionnement de l'idéologie.

Mais il faut répéter ici la remarque précédente. Les catégories sociales ont elles-mêmes une appartenance de classe : ces catégories ne sont pas des groupes « à côté » ou « en dehors » des classes, pas plus qu'ils ne sont, comme tels, des classes sociales.

En fait, les catégories sociales n'ont pas une appartenance de classe unique, mais leurs membres appartiennent en général à des classes sociales diverses. Ainsi, les « sommets », le « haut » personnel de la bureaucratie administrative, appartiennent en général, par leur mode de vie, par leur rôle politique, etc., à la bourgeoisie : les membres intermédiaires et la base de la bureaucratie appartiennent soit à la bourgeoisie soit à la petite-bourgeoisie.

Ces catégories sociales ont donc une appartenance de classe et ne constituent pas, en eux-mêmes, des classes : ils n'ont pas de rôle propre et spécifique dans la production. Il fallait le signaler, car de nombreux sociologues et politologues ont considéré ces catégories sociales comme des classes effectives : ce fut le cas pour la « bureaucratie », qui fut souvent considérée comme une classe.

Remarquons, à ce sujet, que Trotsky lui-même, qui a attribué à la « bureaucratie » soviétique un rôle important dans l'explication de l'évolution de l'URSS, n'a pourtant jamais considéré que la bureaucratie pouvait constituer une classe. Par ailleurs, de nombreux sociologues actuels considèrent que les « intellectuels » constituent une classe distincte : et ceci, en se fondant en général sur des considérations fantasques à propos du rôle de la « science comme force productive » et des intellectuels comme « porteurs de la science ».

La fonction idéologique de ces conceptions est nette : elles s'accompagnent inévitablement soit de la négation du rôle de la lutte des classes (bourgeoisie, prolétariat) comme moteur principal du processus historique (c'est le cas pour la conception de la bureaucratie comme classe), soit de la négation du rôle fondamental d'avant-garde de la classe ouvrière : c'est le cas de la conception des intellectuels comme classes, intellectuels à qui appartiendrait désormais le rôle d'avant garde.

Mais si les catégories sociales ne sont pas des classes, et si elles ont une appartenance de classe, pourquoi essayer de les distinguer ? C'est que les catégories sociales, en raison de leur rapport aux appareils d'État et à l'idéologie, peuvent souvent présenter une unité propre, en dépit de leur [40] appartenance à des classes diverses. Et, qui plus est, elles peuvent présenter, dans leur fonctionnement politique, une autonomie relative par rapport aux classes auxquelles leurs membres appartiennent.

Ainsi, pour la bureaucratie administrative, en raison de la hiérarchie interne par délégation d'autorité qui caractérise les appareils d'État, du « statut » particulier attribué aux « fonctionnaires », de l'idéologie interne propre qui circule au sein même des appareils d'État (l’« État neutre » et « arbitre » au-dessus des classes, le « service de la nation » et de l'« intérêt général », etc.), la bureaucratie peut présenter, dans des conjonctures déterminées, une unité propre qui soude en quelque sorte ensemble des membres bourgeois et petits-bourgeois. La bureaucratie peut ainsi, dans son ensemble, servir des intérêts différents des classes auxquelles ses membres appartiennent, selon les rapports du pouvoir d'État : par exemple, en Angleterre, Marx l'avait souligné : les « sommets » de la bureaucratie appartenaient, à l'aristocratie, alors que l'ensemble de la bureaucratie servait les intérêts de la bourgeoisie. Enfin, les membres petits-bourgeois de la bureaucratie servent souvent des intérêts d'« État » qui pourtant vont à l'encontre des intérêts de la petite-bourgeoisie.

Tout cela a d'ailleurs comme résultat, reconnu par Lénine, que ces catégories sociales peuvent parfois fonctionner comme effectives forces sociales : c'est-à-dire avoir un rôle politique propre et important dans une conjoncture donnée : rôle qui n'est donc pas réductible au fait d'être simplement « à la traîne » des classes sociales auxquelles leurs membres appartiennent, ou même des deux forces sociales fondamentales, de la bourgeoisie et du prolétariat. Pensons par exemple au comportement politique de l'« ensemble » de la bureaucratie dans les cas du bonapartisme et des fascismes.

4.2. Ces remarques sont importantes, car elles aboutissent à deux conséquences, concernant la question des alliances de la classe ouvrière :

4.2.1. Dans l'alliance, indispensable pour la classe ouvrière, avec les « intellectuels » et les couches intermédiaires et subalternes des « fonctionnaires », ceux-ci doivent être considérés de façon spécifique : ils présentent souvent des intérêts particuliers qui ne se réduisent pas, par exemple, aux intérêts généraux de la « petite-bourgeoisie » à laquelle ils appartiennent. Ne citons, comme exemple, que l'importance que revêt pour les « intellectuels » la garantie du facteur de la liberté de la production intellectuelle, scientifique et artistique, de la liberté d'expression et de circulation de l'information, etc.

4.2.2. Mais, en revanche, le rapport des catégories sociales aux classes sociales ne doit jamais être perdu de vue.

D'une part, en raison de l'appartenance de classe des catégories sociales. En effet, il est clair qu'en dépit de leur unité interne, des coupures et des contradictions se manifestent au sein des catégories sociales, qui souvent recoupent des appartenances de classe différentes de leurs membres : coupures [41] qui prennent la forme, dans l'appareil administratif, de contradictions entre « échelons supérieurs » (bourgeois) et « échelons subalternes » (petits-bourgeois). Coupures qui sont également dues, parfois, dans le cas des « intellectuels » notamment, aux idéologies différentes qu'ils élaborent et transmettent. Pensons simplement aux contradictions qui se sont manifestées de façon aiguë, dernièrement, en France au sein du « corps enseignant ».

D'autre part, il ne faudrait pas perdre de vue, lors de ces alliances que les membres de l'appareil d'État ou des intellectuels qui « basculent » du côté de la classe ouvrière restent pourtant, dans leur masse, et du point de vue de leur appartenance de classe (à distinguer de la question de l'origine de classe) petits-bourgeois. Certes, ceci ne doit pas conduire à un sectarisme : les cas ne sont pas rares d'« intellectuels » qui prennent, politiquement et idéologiquement, le parti de la classe ouvrière, qui militent activement dans ses organisations de classe, et pour qui le critère d'appartenance de classe s'estompe et même disparaît. Mais ce problème est différent : il relève de la question de l'organisation de la classe ouvrière. Il reste que, dans l'alliance avec les « intellectuels », ceux-ci restent, dans leur masse, petits-bourgeois ; ils présentent souvent les caractéristiques fondamentales de la petite-bourgeoisie : instabilité politique, extrémisme de gauche, accouplés à un opportunisme de droite, etc.

Il faudrait donc se garder ici de deux extrêmes, également faux et dangereux :

4.2.2.1. Surestimer, à propos des catégories sociales, la question de leur appartenance de classe : ce qui conduit à vouer aux ténèbres extérieures, une fois pour toutes, un « intellectuel fils de bourgeois » ou « petit-bourgeois », en négligeant l'importance que revêtent sa conduite pratique et ses options politiques et idéologiques :

4.2.2.2. Sous-estimer la question de l'appartenance de classe en traitant les catégories sociales comme unités indifférenciées, « à côté » et « en dehors », des classes.

Car en plus, on peut donner, en même temps, dans ces deux directions, fausses. On peut le constater dans les positions actuelles du PC et de la CGT, voire de la direction actuelle du SNE. SUP.

4.2.2.2.1. Relativement à la question de la surestimation de l'appartenance de classe des « intellectuels », il suffit de rappeler les positions « étudiants/fils de bourgeois/gauchistes-Marcellin ».

4.2.2.2.2. Les catégories sociales sont traitées (en dépit de précautions verbales) comme des entités unifiées, à côté et en dehors des classes, en négligeant les clivages de classes qui s'y manifestent. Ainsi, propos du corps administratif de l'État, auquel des « appels » sont faits allant des « sommets » technocratiques aux échelons subalternes. Comme si cette catégorie sociale était, à l'exception des représentants directs du grand capital (Pompidou = banquier), unifiée, quitte à mentionner simplement « l'idéologie [42] technocratique » du haut personnel, et en restant discret quant à son appartenance de classe bourgeoise. Position encore plus nette en ce qui concerne le « corps enseignant », étant censé présenter des professeurs titulaires aux assistants contractuels, une unité irréductible, et étant censé, sous la dénomination générale d'« intellectuels », constituer au même titre un allié possible de la classe ouvrière.

4.2.2.2.3. Les catégories sociales sont incluses elles aussi dans les fameuses couches intermédiaires, et l'on rejoint par là les remarques faites plus haut. Ainsi, les « intellectuels », en tant que catégorie incluse dans les « couches intermédiaires », seraient, comme ces dernières, à côté ou en dehors des classes. Le problème posé par leur appartenance à un appel, tout démagogique, à une large alliance entre classe ouvrière et intellectuels, sans discrimination : quitte à ce que, à la moindre divergence entre les intellectuels prenant le parti de la classe ouvrière et la direction du PC, le terme de « petits-bourgeois » leur soit automatiquement appliqué comme preuve irréfutable de la racine de ces divergences.

4.2.2.2.4. Cela dit, la question de l'alliance classe ouvrière/intellectuels se pose actuellement dans les sociétés capitalistes avancées, de façon particulièrement aiguë. C'est en raison de l'extension considérable de cette catégorie entendue au sens large, mais surtout en raison de la crise idéologique, précédant ou accompagnant la crise politique des bourgeoisies impérialistes : de plus en plus nombreux sont les « intellectuels » qui se dégagent de l'emprise de l'idéologie bourgeoise, et sont ainsi susceptibles d'être gagnés à la cause de la classe ouvrière. Par ailleurs, il semble probable que la forme d'alliance traditionnelle « classe ouvrière-intellectuels », fondée exclusivement sur l'appartenance de classe des « intellectuels » et réduite à l'alliance « classe ouvrière/petite-bourgeoisie », et qui négligerait donc la question des intellectuels comme catégorie sociale, ne suffit plus à résoudre le problème.

Des solutions différentes ont été proposées : elles vont de la conception de « bloc historique » de Garaudy, qui reprend par là des analyses de Gramsci, aux récentes « thèses » publiées par le groupe italien du Manifesta.

Ces solutions présentent des points communs, et posent également une série de problèmes communs :

a) En général (mais ceci est également le cas actuellement pour le PC), ces solutions considèrent que l'alliance classe ouvrière-intellectuels au sens large, est prioritaire par rapport à l'alliance traditionnelle classe ouvrière-paysannerie pauvre et moyenne. Certes, les deux objectifs ne sont pas exclusifs, mais il s'agirait en quelque sorte d'une réadaptation de l'ancien schéma de la troisième internationale : front unique ouvrier (au sein de la classe ouvrière) d'abord, et, sur sa base, front populaire (alliance de la classe ouvrière avec les autres classes). Seulement, ici, l'alliance de « bloc » de base est celle ouvriers/intellectuels, à partir de laquelle s'édifie celle entre ce bloc et la paysannerie. Position discutable s'il en est, même compte tenu de l'« exode [43] rural » et de la diminution numérique de la paysannerie, et qui, par ailleurs, colporte une série d'idéologies des « intellectuels » comme « quasi-ouvriers » (science = force productive). Signalons d'ailleurs que Gramsci voyait dans le « bloc historique » le rapport fondamental ouvriers-paysans.

b) Le « bloc historique » ouvriers/intellectuels, et c'est là l'importance du terme de bloc historique, se distinguerait d'une simple alliance : alors que l'« alliance » implique une distinction et une autonomie particulière de membres à intérêts spécifiques et organisations propres, le bloc historique signifie une liaison et une soudure organique de membres à intérêts à long terme, identiques.

Mais, d'une part, rien ne prouve qu'actuellement la petite-bourgeoisie intellectuelle voit ses intérêts propres se dissoudre dans ceux de la classe ouvrière, en dépit du fait qu'elle est de plus en plus susceptible de se ranger aux côtés de la classe ouvrière.

D'autre part, s'il est vrai que cette solution vise à dépasser la distinction ouvriers-intellectuels reproduite au sein des organisations politiques, il ne reste pas moins vrai qu'elle reste purement verbale. Le débat, qui n'est autre que celui des formes d'organisation de la classe ouvrière, reste ouvert.

V. LES CLASSES DOMINANTES

Enfin, quelques remarques sont nécessaires concernant, cette fois-ci, les classes dominantes, notamment la bourgeoisie. Sur ce champ également, le marxisme établit certaines distinctions qui évitent les analyses schématiques.

5.1. Le problème important concerne ici le fonctionnement en bourgeoisie industrielle, commerciale et financière, auquel d'ailleurs se surajoute, sans l'abolir entièrement, celui entre grand et moyen capital sous le capitalisme monopoliste.

Or, lorsqu'on parle de la bourgeoisie comme classe dominante, il ne faut pas oublier qu'il s'agit en fait d'une alliance entre plusieurs fractions bourgeoises dominantes, qui participent à la domination politique. D'ailleurs, aux débuts du capitalisme, cette alliance au pouvoir, que l'on peut désigner par le terme de « bloc au pouvoir », comportait souvent d'autres classes que la bourgeoisie : notamment l'aristocratie foncière.

Mais, la question importante est que cette alliance de plusieurs classes et fractions toutes dominantes ne peut fonctionner régulièrement que sous la direction d'une de ces classes ou fractions : c'est la fraction hégémonique, celle qui unifie, sous sa direction, l'alliance au pouvoir, en garantissant l'intérêt général de l'alliance, et celle en particulier dont l'État garantit, par excellence, les intérêts spécifiques.

Les contradictions internes des fractions dominantes, et leur lutte interne pour occuper la place hégémonique, ont certes un rôle secondaire par rapport à la contradiction principale (bourgeoisie/prolétariat), mais ce rôle reste important. En effet, les diverses formes d'État et formes de régime, Marx le notait dans le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, sont marquées par [44] des changements de l'hégémonie entre les diverses fractions bourgeoises. D'autant plus d'ailleurs que domination économique et hégémonie politique ne s'identifient pas nécessairement et de façon mécanique. Une fraction de la bourgeoisie peut avoir le rôle dominant dans l'économie sans avoir, pour autant, l'hégémonie politique : ce fut notamment longtemps le cas pour le grand capital monopoliste, dominant dans l'économie, alors que l'hégémonie politique appartenait à telle ou telle fraction du moyen capital. On se rend compte de l'importance de ces remarques pour l'examen du gaullisme par exemple.

Ce qu'il faudrait souligner avec force, c'est que l'alliance au pouvoir entre classes et fractions dominantes sous la direction d'une fraction hégémonique, aux intérêts de laquelle correspond plus particulièrement l'appareil d'État, est une coordonnée permanente de la forme de domination bourgeoise. Parler, notamment, de la fraction hégémonique ne doit pas faire oublier qu'elle n'est pas la seule force dominante, mais seulement la force hégémonique d'un ensemble de fractions toutes également dominantes. Lorsque Marx, par exemple, désignait comme fraction économique, sous Louis Bonaparte, la bourgeoisie industrielle, il signalait pourtant que la domination politique comprenait les autres fractions de la bourgeoisie.

Tel est également le cas, dans les sociétés capitalistes actuelles, pour le rapport notamment entre grand et moyen capital. Dans ces sociétés, c'est désormais le grand capital qui est la fraction hégémonique : mais cela ne veut pas dire que le moyen capital est exclu du pouvoir politique. Il y participe à titre de fraction dominante, sous l'hégémonie du grand capital. Les contradictions entre grand et moyen capital ne sont que la forme actuelle des contradictions entre fractions bourgeoises dominantes.

Il serait nécessaire de souligner cet élément, en raison de certaines analyses actuelles concernant le « capitalisme monopoliste d'État » et « l'alliance antimonopoliste ». En effet, ces analyses, en ne parlant presque que de la fraction hégémonique, le grand capital, passent sous silence les autres fractions bourgeoises dominantes. En ne distinguant pas ainsi entre fraction hégémonique et fractions dominantes on aboutit à ceci : on considère, en quelque sorte, que la place de domination politique est occupée par le seul grand capital, et que les autres fractions bourgeoises en sont désormais exclues.

La question est de taille, et on voit bien les conséquences politiques qui en découlent : la préconisation d'une large « alliance antimonopoliste », s'étendant au moyen capital et à ses représentants politiques, baptisés pour l'occasion « bourgeoisie libérale », « démocrates sincères », etc., pour l'éviction du pouvoir des « deux cents familles », considérées comme la seule fraction dominante. De ce fait, les alliances stratégiques - toute autre question que celle des compromis tactiques - de la classe ouvrière s'étendraient jusqu'à des fractions bourgeoises dominantes - le moyen capital. On sait que c'est là, en gros, la voie préconisée par les PC occidentaux pour la « démocratie avancée ».

[45]

Certes, les choses ne sont en général pas présentées de façon aussi brutale : elles n'en sont pas moins nettes pour autant, ainsi qu'on peut le constater dans le Manuel d'Economie Marxiste en question. En effet, toutes les fois qu'il y est question de domination politique, on ne mentionne que les grands monopoles. En revanche, toutes les fois qu'il est question d'un autre « capital » que le « grand capital », il n'est surtout question que du petit capital, dont on recherche l'alliance. Or, il faut s'entendre sur les termes. Si l'on entend par « petit capital » la petite-bourgeoisie artisanale, manufacturière et commerciale, la recherche de cette alliance est juste, car, en effet, ce « petit capital », la petite-bourgeoisie n'appartient pas au capital tout court, c'est-à-dire aux fractions de la bourgeoisie. Mais l'emploi de ce terme de « petit capital » revêt ici une toute autre fonction : en ne parlant que de « grands monopoles » et de « petit capital », c'est-à-dire en escamotant le « capital moyen », on laisse entendre que tout ce qui n'appartiendrait pas aux « grands monopoles », seule fraction dominante, ferait automatiquement partie du « petit capital » susceptible d'alliance avec la classe ouvrière, en incluant ainsi dans ce « petit capital » le moyen capital. D'ailleurs, les rares fois où ce Manuel parle de moyen capital (T. I, p. 223), c'est pour le situer expressément du même côté que le petit, dans leur contradiction supposée commune au « grand capital ».

5.2. Or, la localisation précise de la fraction hégémonique du bloc au pouvoir pose des problèmes difficiles, d'autant plus que la classe ou fraction hégémonique peut se distinguer de la classe ou fraction régnante.

En effet, on entend par classe ou fraction régnante celle dans laquelle se recrute le « haut » personnel des appareils d'État, le « personnel politique » au sens large. Or, cette classe ou fraction peut se distinguer de la classe ou fraction hégémonique. Marx nous en fournit un premier exemple dans le cas de la Grande-Bretagne de la fin du siècle dernier : alors que c'est la bourgeoisie financière — les banques — qui constitue la fraction hégémonique de classe, le « haut » personnel de l'administration, de l'armée, et de la diplomatie, etc., est recruté au sein de l'aristocratie, qui occupe ainsi la place de la classe régnante. Le cas peut également se présenter avec l'hégémonie du grand capital monopoliste : souvent, dans ce cas, le haut personnel de l'État continue à être recruté au sein du moyen capital, de la bourgeoisie moyenne. Il arrive même, dans ces cas exceptionnels, que ce personnel politique soit recruté au sein d'une classe qui ne fait même pas partie du bloc au pouvoir : ce fut notamment le cas pour le fascisme où, sous l'hégémonie du grand capital, ce fut la petite-bourgeoisie, classe régnante, qui a fourni, par le biais du parti fasciste, les cadres supérieurs des appareils d'État.

Cette distinction entre classe ou fraction hégémonique d'une part, classe ou fraction régnante de l'autre, qui tient finalement à la stratégie d'alliances et de compromis nécessaire à l'établissement de l'hégémonie, est importante. Si on la néglige, on est conduit à deux résultats :

[46]

5.2.1. À ne pas pouvoir déceler, sous les apparences de la scène politique, la véritable hégémonie, en concluant que la classe qui occupe les « sommets » du personnel étatique est la classe ou fraction hégémonique. Ainsi, par exemple, dans le cas mentionné du fascisme, plusieurs auteurs et hommes politiques sociaux-démocrates ont été amenés à considérer le fascisme comme la « dictature de la petite-bourgeoisie » : obnubilés par la place de classe régnante occupée par la petite-bourgeoisie, ils ont identifié cette place avec celle de l'hégémonie réelle détenue par le grand capital. Mais, dans les autres formes d'État également, la place de la fraction régnante, occupée par la moyenne bourgeoisie, a souvent masqué le fait que ce règne recouvrait l'hégémonie politique du grand capital (cas patent, le New Deal sous Roosevelt aux USA).

5.2.2. À vouloir à tout prix découvrir l'hégémonie politique dans le fait que la fraction hégémonique elle-même devrait automatiquement fournir, de son sein, les « sommets » des appareils d'État. On retrouve actuellement cette tendance dans des formulations à propos du « capitalisme monopoliste d'État », étant censé représenter « la fusion de l'État et des monopoles en un mécanisme unique ». Les preuves scientifiques que l'on avance, ce sont des rapports occultes de parenté, de cousinage, de passé, etc., entre les grands monopoles et les « sommets » de l'appareil d'État et du personnel politique. L'argument type de ce syllogisme, c'est « Pompidou = banquier de Rothschild ».

Or, il ne fait pas de doute qu'une certaine tendance s'affirme actuellement vers l'occupation des « sommets » de l'appareil par les membres eux-mêmes des grands monopoles. Mais cette tendance est loin d'être généralisable ou même prédominante : on n'a qu'à mentionner l'hégémonie politique des grands monopoles qui, souvent, se réalise actuellement sous des gouvernements sociaux-démocrates (Autriche, Allemagne, Suède, Grande-Bretagne sous Wilson), c'est-à-dire sous un personnel politique issu largement de la moyenne et même de la petite-bourgeoisie, pour ne rien dire de l'aristocratie ouvrière. On sait d'ailleurs que, même en France, en raison de la constitution particulière de la bureaucratie et des « corps » d'État, et des compromis du type « jacobin », entre bourgeoisie et petite-bourgeoisie, les sommets de l'appareil d'État sont encore largement occupés par des membres d'origine de la moyenne et même de la petite-bourgeoisie.

Mais, ce qui est important, c'est que ce fait, qu'il est inutile de nier, n'empêche pas l'établissement de l'hégémonie politique du grand capital : en effet, nier ce fait, en considérant que l'hégémonie politique ne peut que s'identifier à la place de fraction ou classe régnante, prêterait le flanc à des critiques aussi justifiées qu'inutiles. De fait, la correspondance entre les intérêts de la fraction hégémonique, des grands monopoles en l'occurrence, et de la politique de l'État, n'est pas fondée sur une question de liens personnels : elle dépend, fondamentalement, d'une série de coordonnées objectives, concernant l'ensemble de l'organisation de l'économie et de la [47] société sous la coupe des grands monopoles, et le rôle objectif de l'État à cet égard. L'État ne constitue pas un simple « instrument » que la fraction hégémonique ne pourrait adapter à ses intérêts qu'en le tenant, au sens physique, « personnellement » en main. C'est la raison de ses fonctions objectives à l'égard du système social dans son ensemble que l'État ne peut, dans une société organisée sous la coupe des monopoles, que servir, finalement, leurs intérêts. Le problème, d'ailleurs, de la différenciation éventuelle entre classe ou fraction régnante et celle hégémonique, rejoint par là la question déjà mentionnée à propos des catégories sociales, telle que la bureaucratie administrative : celle de leur autonomie relative à l'égard des classes et fractions auxquelles leurs membres appartiennent. En raison du rôle objectif de l'État, ces catégories servent ainsi les intérêts hégémoniques, en contradiction souvent avec ceux de leur classe ou fraction.

Cela ne veut pas dire pour autant, bien entendu, que le fait que le haut personnel de l'État ait telle ou telle appartenance de classe ou de fraction de classe est indifférent. Il est net, par exemple, que l'interprétation actuelle croissante entre les membres et les agents directs des monopoles et le personnel de l'État a ses raisons : il facilite la mainmise des monopoles sur l'État. Mais il faut bien voir que cette question n'est pas la plus importante. Ainsi, par exemple, un « gouvernement populaire » ne saurait pas se limiter à de simples modifications dans le haut personnel étatique, en croyant par là que les simples bonnes intentions politiques suffisent pour faire changer les choses : il s'agit bien de transformer les structures mêmes de l'État, et celles de la société. D'un autre côté, il est clair aussi que ces transformations ne peuvent pas être menées à bien en laissant l'appareil et le personnel étatique intacts : on sait que les transformations structurelles, qui se heurtent à la réaction du personnel de l'État, peuvent rester parfaitement inopérantes. On peut se rendre compte de l'importance de la question, si l'on relit les textes de Lénine concernant l'emploi des « spécialistes bourgeois » dans l'appareil de l'État ouvrier.

5.2.3. Enfin, quelques dernières remarques concernant la forme d'expression des contradictions entre classes et fractions dominantes, hégémoniques, régnantes au sein de l'appareil d'État. Il s'agira de simples remarques indicatives, car il n'est pas question d'entrer ici, dans ce texte sur les classes sociales, dans un examen du problème de l'État, quitte à revenir brièvement sur son rôle dans la reproduction des classes sociales.

Ce qu'il faudrait en effet prendre en considération, c'est que l'État est composé de plusieurs appareils : en gros, l'appareil répressif et les appareils idéologiques, l'appareil répressif ayant pour rôle principal la répression, les appareils idéologiques ayant pour rôle principal l'élaboration et l'inculcation idéologique.

Citons, parmi les appareils idéologiques, les églises, le système scolaire, les partis politiques bourgeois et petits-bourgeois, la presse, la radio, la télévision, l'édition, etc. Ces appareils appartiennent au système étatique en [48] raison de leur fonction objective d'élaboration et d'inculcation idéologique, indépendamment du fait que, du point de vue juridique formel, ils sont étatisés — publics — ou maintiennent un caractère privé.

L'appareil répressif comprend lui-même plusieurs branches spécialisées, l'armée, la police, l'administration, la magistrature, etc.

Or, on avait constaté que le terrain de la domination politique n'est pas occupé par la seule classe ou fraction hégémonique, mais par un ensemble de classes ou fractions dominantes. De ce fait même, les rapports contradictoires entre ces classes et fractions s'expriment, comme rapports de pouvoir, au sein des appareils et de leurs branches. Cela veut dire que ces appareils et branches ne cristallisent pas, tous, le pouvoir de la classe ou fraction hégémonique, mais peuvent exprimer le pouvoir et les intérêts d'autres classes ou fractions dominantes. C'est en ce sens que l'on peut parler d'une autonomie relative des divers appareils et branches entre eux, au sein du système étatique, et d'une autonomie relative de l'ensemble de l'État à l'égard de la classe ou fraction hégémonique.

Prenons des exemples : dans le cas d'une alliance ou d'un compromis bourgeoisie/aristocratie foncière aux débuts du capitalisme, l'administration bureaucratique centrale a constitué le siège du pouvoir de la bourgeoisie, alors que l'église — l'église catholique en particulier — a continué à constituer le siège du pouvoir de l'aristocratie foncière. Des décalages semblables peuvent d'ailleurs paraître entre les branches elles-mêmes de l'appareil répressif : en Allemagne, par exemple, entre les deux guerres et avant l'avènement du nazisme, l'armée était le siège du pouvoir des grands agrariens ; la magistrature, le siège du pouvoir du grand capital, alors que l'administration était partagée entre le grand et le moyen capital. Dans les cas de la transition vers l'hégémonie du grand capital, ce sont souvent l'administration et l'armée qui ont constitué son siège de pouvoir (le « complexe militaro-industriel »), alors que le parlement continuait à constituer le siège de pouvoir du moyen capital : c'est d'ailleurs une des raisons du déclin du parlement sous le capitalisme monopoliste.

Plus encore : en ce qui concerne, en particulier, les appareils idéologiques possédant, de par leur fonction, une autonomie relative plus étendue que celle de l'appareil répressif, on constate qu'ils peuvent, parfois, constituer des sièges de pouvoir de classes, qui ne font même pas partie des classes dominantes. C'est parfois le cas avec la petite-bourgeoisie, en raison des alliances et des compromis passés entre elle et le bloc dominant : en France notamment, où ces compromis ont, pour des raisons historiques, revêtu une grande importance, le système scolaire a pour longtemps constitué un appareil d'État « cédé » en quelque sorte à la petite-bourgeoisie. Petite-bourgeoisie qui a été ainsi, pour longtemps, érigée en classe appui du système.

Mais cela ne veut pas dire pour autant que l'État capitaliste constitue un ensemble de pièces détachées, exprimant un « partage » du pouvoir politique parmi diverses classes et fractions. Bien au contraire, l'État capitaliste exprime toujours, au-delà des contradictions au sein de ses appareils, [49] une unité interne propre, qui est une unité de pouvoir de classe : celui de la classe ou fraction hégémonique. Mais cela se fait de façon complexe. Le fonctionnement du système étatique est en effet assuré par la dominance de certains appareils ou branches sur les autres : et la branche ou appareil qui domine est, en règle générale, celle ou celui qui constitue le siège du pouvoir de la classe ou fraction hégémonique. Cela fait que, dans le cas d'une modification de l'hégémonie, on assiste à des modifications et des déplacements de dominance de certains appareils et branches vers d'autres : ces déplacements déterminent d'ailleurs les changements des formes d'État et des formes de régime.

On voit donc bien que toute analyse concrète d'une situation concrète doit prendre en considération à la fois les rapports de lutte de classe, et les rapports réels de pouvoir au sein des appareils d'État, rapports réels qui sont en général cachés sous les apparences institutionnelles formelles. L'analyse précise des rapports de pouvoir au sein des appareils peut nous aider à localiser, de façon exacte, la fraction hégémonique : en constatant, par exemple, la dominance d'un appareil ou d'une branche sur les autres, en constatant également les intérêts spécifiques qu'il sert de façon dominante, on peut tirer des conclusions sur la fraction hégémonique. Mais il s'agit toujours ici d'une méthode dialectique : en effet, d'un autre côté, en localisant, dans l'ensemble des rapports d'une société, la fraction hégémonique et ses relations privilégiées avec un appareil ou une branche, on peut tirer des réponses quant à la question de savoir quel est l'appareil dominant dans l'État, c'est-à-dire l'appareil à travers lequel la fraction hégémonique détient les leviers de commande réels de l'État.

Mais il est net également que, dans le rapport complexe lutte de classes/appareils, c'est la lutte de classes qui a le rôle principal. Ce ne sont pas les modifications « institutionnelles » qui ont pour conséquence les « mouvements sociaux », comme le croient toute une série de sociologues « institutionnalistes », c'est la lutte des classes qui détermine les modifications des appareils.

VI. LA REPRODUCTION ÉLARGIE
DES CLASSES SOCIALES


Cette dernière remarque, qui est des plus importantes, ressortira plus nettement en se plaçant, cette fois, du point de vue de la reproduction élargie des classes sociales. En effet, les classes sociales n'existent que dans la lutte des classes, qui a une dimension historique et dynamique. La constitution, voire la délimitation même des classes, des fractions, des couches, des catégories, ne peut être faite qu'en prenant en considération cette perspective historique de la lutte des classes, qui pose d'emblée la problématique de leur reproduction : c'est sur ce point qu'il nous faudra maintenant insister.

Nous avons été un certain nombre à avoir analysé, il y a déjà quelque temps, l'importance de la question de la reproduction des rapports sociaux : question qui, précisément, ne pouvait être correctement saisie, dans toute sa [50] portée, le lecteur s'en rendra compte, que dans la problématique exposée ci-dessus des classes sociales et de la lutte des classes. Parallèlement à l'analyse des problèmes du pouvoir d'État, on avait mis l'accent sur un des rôles décisifs des appareils d'État, plus particulièrement des appareils idéologiques d'État : celui qu'ils jouent dans la reproduction des classes sociales. Mon propos, dans ces remarques finales, ne sera ainsi pas de revenir sur l'ensemble de cette question : il sera plutôt d'essayer d'éclaircir quelques-uns de ses aspects, en mettant en garde contre certaines mésinterprétations qui peuvent surgir, et ce en choisissant comme exemple privilégié le rôle de l'appareil scolaire dans cette reproduction, exemple qui a dernièrement retenu l'attention de l'analyse marxiste.

6.1. Les appareils d'État, dont l'école comme appareil idéologique, ne créent pas la division en classes, mais contribuent à cette division, et, ainsi, à sa reproduction élargie. Encore faut-il dégager toutes les implications de la proposition ci-dessus : que non seulement ce sont les rapports de production qui déterminent les appareils, mais aussi que ce ne sont pas les appareils d'État qui président à la lutte des classes, comme le soutient toute la tradition institutionnaliste, mais la lutte des classes, à tous les niveaux, qui commande aux appareils.

En effet, il faut attribuer la plus grande importance au rôle précis des appareils idéologiques dans la reproduction des rapports sociaux, y compris des rapports sociaux de production, car c'est elle qui domine l'ensemble de la reproduction, notamment la reproduction de la force de travail et des moyens de travail. Cela est une conséquence du fait que ce sont les rapports de production, dans leur relation constitutive aux rapports de domination/subordination politique et idéologique, qui dominent le procès de travail au sein du procès de production.

6.1.1. Cette reproduction élargie des classes sociales (des rapports sociaux) comporte deux aspects, qui n'existent que dans leur unité :

La reproduction élargie des places qu'occupent les agents. Ces places désignent la détermination structurelle des classes, c'est-à-dire le mode d'existence de la détermination par la structure — rapports de production, domination/subordination politique et idéologique — dans les pratiques de classe. Cette détermination des classes régit d'ailleurs leur reproduction : autrement dit, et Marx, faut-il le rappeler, le soulignait, c'est l'existence même d'un mode de production comportant la bourgeoisie et le prolétariat qui entraîne la reproduction élargie de la bourgeoisie et du prolétariat.

— La reproduction-distribution des agents eux-mêmes parmi ces places.

Ce deuxième aspect de la reproduction, qui pose la question : qui, comment, à quel moment occupe telle ou telle place, est ou devient bourgeois, prolétaire, petit-bourgeois, paysan pauvre, etc., est subordonné au premier, c'est-à-dire à la reproduction des places elles-mêmes des classes sociales (au fait que le capitalisme, dans sa reproduction élargie, reproduit de [51] la bourgeoisie, du prolétariat, de la petite-bourgeoisie sous forme nouvelle dans la phase actuelle du capitalisme monopoliste, etc., ou encore qu'il élimine tendanciellement certaines classes et fractions de classe au sein des formations sociales où a lieu sa reproduction élargie — les paysans parcellaires, la petite-bourgeoisie traditionnelle, etc.). Autrement dit, s'il est vrai que les agents eux-mêmes doivent être reproduits — « qualifiés-assujettis » — pour occuper certaines places, il ne reste pas moins vrai que cette distribution des agents ne tient pas à leurs choix ou aspirations, mais à la reproduction même de ces places.

6.1.2. Il est important de signaler déjà que la distinction entre ces deux aspects de la reproduction, celle des places et celle des agents, ne recoupe pas la distinction entre reproduction des rapports sociaux d'une part, reproduction de la force de travail de l'autre. Ces deux aspects marquent l'ensemble de la reproduction, à l'intérieur de laquelle domine la reproduction des rapports sociaux dont il est ici question. Mais, dans l'ensemble de la reproduction, y compris celle des rapports sociaux, c'est la reproduction des places qui constitue l’aspect principal.

Or, le rôle des appareils d'État, y compris de l'école comme appareil idéologique, n'est pas le même quant à ces deux aspects de la reproduction.

6.2. Certes, la détermination structurelle des classes n'étant pas limitée à des places dans le seul procès de production — à une situation économique des classes en soi — mais s'étendant à tous les étages de la division sociale du travail, ces appareils interviennent, comme incarnation des rapports idéologiques et politiques — de la domination idéologique et politique — dans la détermination des classes. Ces appareils interviennent ainsi, par leur rôle dans la reproduction des rapports politiques et idéologiques, dans la reproduction des places qui définissent les classes sociales. Mentionnons donc en passant que le rôle de la superstructure ne se limite pas, comme on le soutient parfois, à la seule reproduction, pas plus que le rôle de la base ne se limite à la seule production et reproduction des produits et des moyens de travail (mais s'étend à la reproduction des rapports sociaux) ; le rôle des appareils dans la reproduction ne peut s'expliquer, comme c'est le cas pour toute reproduction, que par son rôle dans la constitution même d'un mode de production (et de ses rapports de production), c'est-à-dire par son rôle dans la production même des rapports sociaux.

Les appareils idéologiques d'État interviennent donc activement dans la reproduction des places des classes sociales. Mais, à moins de sombrer dans une vision idéaliste et « institutionnaliste » des rapports sociaux, qui présente les classes sociales et la lutte des classes comme le produit des appareils, il faut bien voir que cet aspect de la reproduction déborde les appareils et leur échappe largement, en leur assignant leurs limites. On peut en fait parler d'une reproduction première — d'une reproduction fondamentale — des classes sociales dans et par la lutte des classes, où se joue la reproduction élargie de la structure — y compris des rapports de production — et qui préside au [52] fonctionnement et au rôle des appareils. Pour prendre un exemple volontairement schématique : ce n'est pas l'existence d'une école formant des prolétaires et des nouveaux petits-bourgeois qui détermine l'existence et la reproduction — extension, diminution, certaines formes de catégorisation, etc. — de la classe ouvrière et de la nouvelle petite-bourgeoisie ; c'est, à l'inverse, l'action des rapports de production, des formes complexes de la propriété économique et de la possession sur le procès du travail, voire le procès de production dans son articulation aux rapports politiques et idéologiques, et, ainsi, la lutté — économique, politique, idéologique — des classes qui a pour effet cette école. Ceci explique pourquoi la reproduction par le biais des appareils ne va pas sans luttes, contradictions et frictions constantes dans leur sein. C'est enfin de cette façon que l'on peut comprendre l'autre face de la question : tout comme la reproduction élargie des rapports sociaux dépend de la lutte des classes, leur révolutionarisation dépend également de cette lutte.

Ainsi, cette reproduction fondamentale des classes sociales ne concerne pas seulement les places dans les rapports de production, à savoir les rapports sociaux de production. Il ne s'agit pas d'une « autoreproduction économique » des classes face à une reproduction idéologique et politique par le seul biais des appareils. Il s'agit bel et bien d'une reproduction première dans et par la lutte des classes à tous les étages de la division sociale du travail. Tout comme leur détermination structurelle, cette reproduction des classes sociales concerne également les rapports (sociaux) politiques et les rapports (sociaux) idéologiques de la division sociale du travail qui, dans leur relation aux rapports sociaux de production, revêtent un rôle décisif. C'est parce que la division sociale du travail elle-même ne concerne pas seulement les rapports politiques et idéologiques, mais également les rapports sociaux de production au sein desquels elle domine la « division technique » du travail : ce qui est une conséquence de la domination des rapports de production sur le procès du travail au sein du procès de production.

Dire que cette reproduction première des classes sociales dépend de la lutte des classes, c'est dire aussi que ses formes concrètes dépendent de l’histoire de la formation sociale : telle ou telle reproduction de la bourgeoisie et de la classe ouvrière, des classes de la paysannerie, de l'ancienne et de la nouvelle petite-bourgeoisie dépendent de la lutte des classes dans cette formation. On n'a qu'à mentionner la forme et le rythme spécifiques de reproduction, en France, de la petite-bourgeoisie traditionnelle et de la paysannerie parcellaire, sous le capitalisme, tenant aux formes spécifiques de leur alliance, pendant longtemps, avec la bourgeoisie. Le rôle des appareils dans cette reproduction ne peut donc être lui-même situé que par rapport à cette lutte : le rôle particulier à cet égard de l'école en France ne peut être situé notamment que par rapport à l'alliance bourgeoisie/petite-bourgeoisie qui a longtemps marqué la formation sociale française.

C'est dire également par là que si la reproduction élargie des places des classes sociales « fait appel », notamment dans le champ idéologico-politique, aux appareils idéologiques d'État, elle ne s'y limite pas.

[53]

6.3. Revenons sur le cas déjà mentionné de la division entre travail manuel et travail intellectuel : cette division, propre à la détermination des places dans la division sociale du travail, ne se limite nullement au seul domaine économique où, cela dit en passant, elle n'a pas, intrinsèquement, de rôle propre quant à la division des classes — le travailleur productif, le prolétariat, produisant de la plus-value/marchandises ne recouvre aucunement le seul travail manuel. La division travail manuel/travail intellectuel ne peut être saisie que dans son extension aux rapports politiques et aux rapports idéologiques à la fois de la division sociale du travail dans l'entreprise — autorité et direction du travail liées au travail intellectuel et au secret du savoir — et de l'ensemble de la division sociale du travail, rapports qui interviennent dans la circonscription des places des classes sociales. Mais il est clair que ce n'est pas l'école, ou d'autres appareils idéologiques, qui créent cette division, ou qui sont les facteurs premiers et exhaustifs de sa reproduction, bien qu'ils interviennent dans cette reproduction, en y apparaissant en même temps sous leur forme capitaliste, comme l'effet de cette division et de sa reproduction dans et par la lutte des classes. Autrement dit, si l'école reproduit en son propre sein la division entre travail manuel et travail intellectuel, c'est que cette école est déjà, de par sa nature capitaliste, située globalement par rapport à — et reproduite comme appareil en fonction de — une division travail manuel/travail intellectuel — et une reproduction de cette division — qui déborde l'école et lui assigne son rôle (séparation de l'école et de la production liée à la séparation et à la dépossession du producteur direct des moyens de production).

6.4. Mais encore : il faut bien voir, puisqu'on parle d'appareils idéologiques, que ces appareils, pas plus qu'ils ne créent l'idéologie, ne sont les facteurs premiers ou exhaustifs de reproduction des rapports de domination/subordination idéologique. Les appareils idéologiques ne font qu'élaborer et inculquer l'idéologie dominante : ce n'est pas l'Église qui, comme le soutenait M. Weber, crée et perpétue la religion, mais la religion qui crée et perpétue l'Église. Quant aux rapports idéologiques capitalistes, les analyses de Marx concernant le fétichisme de la marchandise qui se rapporte précisément au procès de valorisation du capital, offrant un excellent exemple d'une reproduction de l'idéologie dominante qui déborde les appareils : ce que notait d'ailleurs Marx, en parlant souvent d'une « correspondance », qui implique une distinction, des « institutions » et des « formes de conscience sociale ». Bref, le rôle de l'idéologie et du politique dans la reproduction élargie des places des classes sociales recouvre ici directement la lutte des classes sociales qui commande aux appareils.

Enfin, en conséquence de ce qui précède, la reproduction des places dans les rapports de domination idéologique et politique, pour autant qu'elle fait appel aux appareils, fait également appel à d'autres appareils que les appareils idéologiques d'État, notamment à l'appareil économique lui-même : une « entreprise », en tant qu'unité de production sous sa forme capitaliste, constitue également un appareil, en ce sens qu'elle reproduit elle-même, par la  [54] division sociale du travail en son sein — organisation despotique du travail — les rapports politiques et idéologiques concernant les places des classes sociales. Autrement dit, la reproduction des rapports idéologiques, qui ont un rôle capital, n'est pas seulement l'affaire des appareils idéologiques, comme si tout ce qui se passait dans la « production » ne concernait que l'« économique », les appareils idéologiques se réservant le monopole de reproduction des rapports de domination idéologique.

6.5. Venons-en maintenant au deuxième aspect de la reproduction, à la reproduction des agents. Cette reproduction englobe, comme moments d'un même procès, la qualification-assujettissement des agents de telle façon qu'ils puissent occuper les places, et la distribution des agents parmi ces places : c'est notamment en saisissant exactement l'articulation des deux aspects de la reproduction, celle des places et celle des agents, que l'on peut comprendre l'inanité de la problématique bourgeoise de la mobilité sociale. Les appareils idéologiques d'État, et notamment l'école, ont ici une fonction décisive. Encore qu'il faille faire certaines remarques :

6.5.1. Il est vrai que la reproduction des agents, notamment la fameuse « qualification » des agents de la production même, ne concerne pas une simple « division technique » du travail — une formation technique — mais constitue une effective qualification-assujettissement s'étendant aux rapports politiques et idéologiques : en effet, cette reproduction élargie des agents recouvre ici un aspect de la reproduction des rapports sociaux qui imprime son tracé à la reproduction de la force de travail. Or, si cela implique un rôle particulier à cet égard de l'école, il ne faut pas perdre de vue que cette qualification-assujettissement a lieu, comme telle — et pas seulement comme formation technique « sur le tas » — également au sein de l’appareil économique lui-même, l'entreprise ne constituant pas une simple unité de production. Cela implique d'ailleurs le rôle propre de l'entreprise, comme appareil précisément, dans la distribution des agents en son sein. Ce rôle de l'appareil économique est même dominant quant aux travailleurs immigrés, mais il ne concerne pas qu'eux. Oublier ce rôle de l'appareil économique et présenter les agents comme d'ores et déjà exhaustivement distribués dans l'école — avant l'appareil économique — serait tomber dans le même type d'explication régressif et univoque qui considère ces agents comme d'ores et déjà exhaustivement distribués dans la famille — avant l'école. Pas plus qu'elles ne sont des castes d'origine ou d'hérédité, les classes capitalistes ne sont des castes scolaires. Tout comme, enfin, cette explication régressive ne vaut pas pour la relation famille-école, dans la mesure où la famille continue à exercer son action pendant l'école, elle ne vaut pas pour la relation école-appareil économique, l'école continuant à exercer son action pendant l'activité économique des agents : cela s'appelle pudiquement formation permanente.

6.5.2. Il faut bien voir que cet aspect de la reproduction est subordonné au premier — c'est parce que, et dans la mesure où il y a reproduction élargie des places qu'il y a telle ou telle reproduction — distribution des agents parmi elles — et qu'il y est indissolublement lié. Et il ne faudrait pas oublier ici que [55] le rôle déterminant quant à la distribution des agents dans l'ensemble de la formation sociale revient au marché du travail, comme expression de la reproduction élargie des rapports de production : et cela même s'il ne s'agit pas, à proprement parler, d'un marché de travail unifié, c'est-à-dire même si le marché du travail exerce sa demande dans un champ déjà compartimenté, en raison entre autres de l'action propre des appareils idéologiques d'État (ce n'est pas un étudiant-chômeur qui remplira la place vide d'un O.S.). C'est parce qu'il existe, sous l'aspect de distribution également, une relation constitutive entre appareils distributeurs et rapports de travail : relation qui, entre autres, impose les limites de l'action des A.I.E. dans cette compartimentation du marché du travail. Ce n'est par exemple pas l'école qui fait que ce sont principalement des paysans qui occupent les places supplémentaires d'ouvriers. C'est l'exode des campagnes, à savoir l'élimination des places dans les campagnes accompagnant la reproduction élargie de la classe ouvrière, qui régit le rôle, à cet égard, de l'école.

6.5.3. Enfin, dans la mesure même où cet aspect de la reproduction est subordonné au premier, et où il s'agit de reproduction élargie, il faut bien circonscrire les effets directs des places elles-mêmes sur les agents, ce qui n'est autre chose que de retrouver ici le primat de la lutte des classes sur les appareils. En effet, il ne s'agit pas, à proprement parler, d'agents originellement (pré- ou extra-scolairement) « libres » et « mobiles », « circulant » parmi ces places d'après les injonctions des appareils idéologiques et d'après l'inculcation idéologique ou la formation qu'ils reçoivent. Il est vrai que les classes du M.P.C. et d'une formation sociale capitaliste ne sont pas des castes, que l'origine des agents ne les lie pas à des places déterminées, et que le rôle propre de distributeurs de l'école et des autres appareils des agents parmi ces places est très important. Mais il ne reste pas moins vrai que ces effets de distribution se manifestent par le fait que, au moyen des appareils idéologiques, ce sont précisément les bourgeois qui restent — et leurs enfants qui deviennent — massivement bourgeois, et que ce sont les prolétaires qui restent - et leurs enfants qui deviennent - massivement prolétaires. Cela montre que ce n'est ni principalement ni exclusivement en raison de l'école que la distribution prend cette forme, mais en raison d'effets des places mêmes sur les agents, effets qui débordent l'école, et d'ailleurs la famille elle-même. Il ne s'agit précisément pas, dans ce cas, comme certains débats actuels ont pu le faire croire, d'une alternative famille-école dans l'ordre de causalité : il ne s'agit même pas d'un « couple » famille-école comme fondateur premier de ces effets de distribution. Il s'agit bel et bien d'une série de relations entre appareils qui plonge ses racines dans la lutte des classes. Autrement dit, il s'agit d'une distribution première des agents liée à la reproduction première des places des classes sociales : c'est elle qui assigne à tel ou tel appareil, ou à telle ou telle série d'entre eux, et suivant les étapes et les phases de la formation sociale, le rôle respectif propre qu'ils assument dans la distribution des agents.

Université de Paris-Vincennes



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 17 octobre 2017 10:03
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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