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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

TRAITÉ DE SCIENCE POLITIQUE. Tome 3: L'action politique. (1985)
Présentation


Une édition électronique réalisée à partir du livre sous la direction de Madeleine Grawitz et Jean Leca, TRAITÉ DE SCIENCE POLITIQUE. Tome 3: L'action politique. Paris: Les Presses universitaires de France, 1re édition, 1985, 713 pp. [M. Jean Leca nous a accordé le 4 avril 2018 son autorisation de diffuser la presque totalité de ses publications, y compris ce Traité de science politique.]

[ix]

Présentation

Le titre de ce volume 3 est assez large et le terme action assez dynamique pour couvrir des activités variées. En effet, ce volume occupe une place particulière dans le Traité.

Le premier volume présentait l'ensemble de la science politique, son histoire, différents points de vue théoriques. Le second donnait une vue générale des éléments qui la composent : régime, institutions, en quelque sorte les règles du jeu. Ce volume 3 apparaît bien différent. Empruntant une fois encore à l'économie son vocabulaire, on oppose souvent la micropolitique, correspondant aux sujets traités ici, à la macropolitique qui recouvrirait les domaines des autres volumes. Cette distinction dont l'utilité reste à démontrer [1], paraît superficielle et artificielle. En effet, l'ensemble des facteurs qui conditionnent l'individu : culture, langage, sont globaux et pourraient relever de la macro plus que de la micropolitique. À l'inverse, les thèmes regroupés sous l'étiquette de macropolitique : régimes, ruptures révolutionnaires sont tout de même le produit d'une multiplicité d'actions individuelles, même si l'agrégation de celles-ci donne naissance à des « phénomènes » ou des « structures » devenus objets différents des actions qui les ont produits.

Tout se tient dans la société et la distinction macro-micro, parfois commode, à condition de ne pas lui reconnaître une valeur essentielle, dépend du découpage opéré par l'observateur plus que de la nature ou des caractéristiques des domaines étudiés.

Les volumes 1 et 2 présentaient une vue horizontale du champ politique, comme une photo prise d'un satellite, l'importance des commentaires soulignant cependant les reliefs. Le volume 3, au contraire, offre une vision verticale et dynamique.

Il s'agit, au cours de ces chapitres, d'une double progression [2]. D'abord, celle qui partant de l'individu, des différents types de personnalité, indique la part de plus [x] en plus grande des facteurs déterminant l’homo politicus [3] et des contraintes limitant ou donnant forme à son activité. Il ne s'agit pas de l'acteur politique mais très globalement de ce qui, dans chaque individu, représente la part d'intérêt pour le politique : opinion, attitude, action ou réaction, à la limite même sujétion au pouvoir politique [4].

Sans aborder et encore moins résoudre le problème métaphysique de la liberté, on peut dire qu'est supposé dans une première étape, la singularité, le caractère personnel de l'individu. On admettra que les déterminismes (milieu, conditions historiques, etc.) pesant sur les destinées de Lénine, de Roosevelt ou de Churchill, ne les ont pas empêchés de marquer l'histoire par leur action irremplaçable.

Alors que le premier chapitre de ce volume porte à la fois sur ce qui caractérise les êtres humains en général mais aussi ce qui constitue la spécificité de chacun, les suivants étudient les divers facteurs limitant la liberté personnelle, les contraintes mais aussi les conditionnements qui normalisent les individus, les intègrent : socialisation (chap. III), culture (chap. IV), langage et communication (chap. VIII), engagement dans des partis, des groupes politiques (chap. V, VI et VII), bref, tous les facteurs politiques ou sociaux qui tendent à effacer les différences, à rassembler les individus en catégories aux réactions homogènes, pour terminer par la contrainte, même reconnue légitime, capable de devenir la plus pesante parmi les forces exogènes : l'État.

À noter cependant ce qui nuance et complique l'affirmation précédente, plus particulièrement ce qui concerne la participation. Elle ne constitue pas seulement un facteur d'intégration mais aussi de différenciation. Elle peut agir comme un révélateur, susciter des conduites différentes des rôles prévus, accuser les contradictions, les luttes d'intérêt. On se retrouve en quelque sorte devant un double continuum. D'une part, à un pôle, la diversité psychologique de l'individu concret et à l'autre extrémité, le regroupement politique d'individus divers, d'autre part, le caractère donné au départ des traits psychologiques, facteurs culturels, etc., mais à l'opposé les possibilités stratégiques, le caractère inventif et même créatif de l'action politique.

Autre progression abordée dans ce volume, la part grandissante de chapitre en chapitre de l'autonomie du politique, tandis que diminue l'importance des autres facteurs et des individus. En effet, depuis l'analyse des traits de personnalité, la sélection et l'évolution de ceux qui joueront un rôle dans les comportements politiques, jusqu'à l'étude des professionnels dont l'activité politique sera seule retenue (chap. IX : leaders, élites) pour terminer enfin par l'État (chap. X), on voit se préciser ce qui appartient au domaine politique.

Le choix de ce plan et de sa gradation impliquait que soient fournies d'abord des indications sur chaque ensemble avant d'analyser la partie. Le chapitre I nous [xi] paraît illustrer parfaitement cette nécessité d'indiquer les différents concepts et théories élaborées en psychologie : behaviorisme, théorie d'Adler, notion de personnalité autoritaire, de frustration, de besoin, de motivation, bref d'expliciter ce qui par la suite doit permettre de mieux comprendre les actions et réactions des hommes politiques et des citoyens. Cette initiation paraîtra sans doute au politologue un peu longue. Elle n'en reste pas moins indispensable.

On retrouve le même impératif et la même justification à propos du langage (chap. VIII, section i). F. Bon note que le politiste a le sentiment que« la presque totalité des phénomènes observés dans le champ politique semblent, dans une proportion écrasante, relever de faits de langage ». D'où la nécessité de commencer par préciser quelques notions de linguistique : référence à Saussure, Bloomfield, Hjemslev, Lévi-Strauss, importance de la distinction langue/parole, et à l'intérieur de celle-ci la construction d'idéo-systèmes ajoutant leur signification à la langue naturelle et déterminant le choix de mots différents pour signifier la même chose (austérité dans le discours de la droite devient rigueur à gauche). La comparaison entre le mythe et l'idéologie nous amène au cœur même du politique. En ce qui concerne les médias (chap. VIII, section 2), F. Balle s'intéresse moins aux individus qu'aux effets d'un message global sur des récepteurs réunis en groupe. La socialisation (chap. III), si on la définit comme apprentissage de la vie en société, processus d'intégration, comporte un aspect beaucoup plus étendu que la seule socialisation politique. La délimitation toujours arbitraire est cependant plus facile à mettre en œuvre et à justifier. De nombreuses enquêtes fournissent des matériaux accessibles. C'est pourquoi Annick Percheron traite d'emblée le sujet sans initiation générale préalable. Cependant, le lien entre le social et le politique est si étroit, qu'elle n'a pu éviter d'évoquer, pour les critiquer, les positions des sociologues (en particulier Bourdieu), quand ils considèrent les facteurs sociaux comme décisifs et les comportements politiques secondaires. D'autre part, obligée de tenir compte de tous les aspects de la socialisation, A. Percheron fait état d'une « socialisation diffuse ». De nombreux facteurs : milieu social, national, religieux, etc., y contribuent, rendant parfois difficile de délimiter le rôle joué par le politique. De la même façon, l'auteur doit recourir à l'anthropologie pour y déceler l'origine des processus habituels de socialisation : familiarisation et inculcation.

Il existe peu de domaines plus vastes et de termes plus ambigus que celui de culture, surtout si, au-delà du langage commun, on tient à marquer l'origine anthropologique de la notion. C'est pourquoi Y. Schemeil (chap. IV) commence lui aussi par traiter du concept global avant d'aborder les cultures politiques.

Ici encore, le politologue de formation étroite se trouvera sans doute dépaysé devant l'exposé des sources contradictoires de la notion de culture et des différentes tendances qui s'y opposent : culturalisme de Boas, naturalisme de Malinowski, difficulté de distinguer culture et structure, commentaires sur les rapprochements opérés par les auteurs contemporains : Edmond Leach et Clifford Geertz, enfin les détails sur l'univers Kachin ou le modèle féodal Shan. Quelles que soient les appréciations sur les théories ou exemples cités et les conceptions de l'auteur, nous estimons l'anthropologie essentielle au développement de la science politique. Ceci à un double titre : d'une part elle constitue un remarquable exercice pratique de [xii] « rupture épistémologique » — historiquement elle a largement contribué à faire prendre conscience de l'ethnocentrisme européen — d'autre part, elle permet également d'appliquer la méthode comparative en distinguant ce qui est comparable de ce qui ne l'est pas : la recherche du particulier (Boas) ou de l'universel (Malinowski).

L'engagement et l'orientation politiques (chap. V) sembleraient soulever moins de difficultés pour discerner l'aspect proprement politique puisqu'il est le plus souvent directement observable dans des activités extérieures : vote, militantisme. Mais la signification de certains actes peut n'être pas claire. Une abstention dans certaines conditions revêtira un sens plus politique qu'un vote de routine. L'extradition poserait moins de problèmes, si le caractère politique de certaines manifestations violentes n'était pas contesté.

Les partis (chap. VI et VII), par définition politiques, ne présentent sur ce point pas de difficultés particulières. Cependant, dans la mesure où ce sont des groupes, ils impliquent l'utilisation de concepts relevant de la psychologie sociale.

Quant au leadership et aux élites politiques (chap. IX), nous nous trouvons ici devant le choix délibéré de l'auteur : retenir et développer seulement l'aspect politique de ces notions. C'est pourquoi sans faire appel aux expériences sur le leadership, si nombreuses en psychologie sociale, C. Ysmal s'attache surtout aux théories politiques élaborées par Mosca et Pareto et aux résultats de recherches empiriques concernant le recrutement des élites politiques.

Dans le dernier chapitre enfin, il n'est plus question de l'individu. P. Birnbaum s'intéresse aux différentes forces pouvant se dresser contre le centre du politique : l'État, s'articuler entre elles, ou encore prendre appui sur lui. Passant rapidement sur la démocratie et les pluralismes, P. Birnbaum commente plus longuement les théories de la différenciation et de la dédifférenciation.

Ces études marquant la progression des individus libres et irremplaçables aux citoyens homogènes et soumis présentent, malgré la diversité de leurs théories et les différents points de vue de leurs auteurs, des traits communs suscitant quelques remarques.

Les auteurs, malgré l'obligation de séparer non seulement le domaine politique des autres secteurs des sciences sociales, mais également d'isoler à l'intérieur du champ politique les thèmes de leurs analyses, ont tout de même, au-delà de l'arbitraire des découpages, rappelé les liens existant entre les différents chapitres et les diverses sciences sociales. Socialisation, langage, culture, communication font référence, nous l'avons vu, les uns aux autres.

Dans cette interdépendance reconnue et acceptée, on comprendra que le responsable du premier chapitre ait été sensible à un caractère commun bien qu'inégalement manifesté : la méfiance vis-à-vis de la psychologie.

On pourrait s'étonner que dans ce tome où l'on s'éloigne du juridisme (institutions), du formalisme (régimes), des processus globaux, pour atteindre le lieu même où naît la passion politique : le cœur des hommes, l'on se trouve au contraire dans un climat apparemment plus calme. Pourquoi le regard porté sur l'espace où naissent les idéologies subit-il moins que d'autres l'influence de celles-ci ? C'est probablement que la plupart des études sont plus ou moins inspirées par une idéologie scientiste [xiii] implicite, écartant la psychologie et les facteurs psychologiques parmi les variables retenues ou à retenir.

Tous les auteurs ne vont pas aussi loin que Y. Schemeil déclarant : « Il faut toutefois se garder d'accorder trop d'importance aux phénomènes psychologiques que l'on préférera ici baptiser microsociaux ou micropolitiques » (chap. IV). Bien entendu, le comportement et l'orientation politiques renvoient obligatoirement aux attitudes où la psychologie a une plus grande part que dans les phénomènes culturels. L'opinion d'Annick Percheron paraît raisonnable et son point de vue généralisable lorsqu'elle déclare : « Il ne peut y avoir de modèle universel de socialisation parce que la socialisation est toujours le fruit de la rencontre de l'histoire de chacun avec celle de la société tout entière. »

Il est frappant que, dans chaque chapitre, les auteurs se voient obligés de définir les termes utilisés, de dénoncer les ambiguïtés qu'ils recèlent et de préciser l'aspect à retenir dans leur application à la politique. Y. Schemeil indique à quoi s'oppose le terme de culture ou plutôt de quoi il se distingue. Dominique Memmi à son tour définit la participation et met en garde sur le fait que le terme recouvre des comportements différents. Jean et Monica Chariot également, à propos des groupes de pression, signalent la grande variété de significations de la notion de groupe d'intérêt. Toute l'étude de F. Bon, nous l'avons vu, porte sur la valeur des mots, tandis que A. Percheron et C. Ysmal dénoncent les conceptions diverses auxquelles renvoient les notions de socialisation et d'élite.

Ce travail de clarification des termes paraît indispensable et soulève le problème plus général de l'écriture en science politique. D. Bertaux [5] constate que la sociologie est devenue illisible. La science politique, pour des raisons analogues, semble s'engager dans la même voie. Sous prétexte de préserver le langage scientifique des « à peu près » du langage commun, les politistes ont tendance à utiliser un « jargon », un style confus, souvent alibi d'une absence de pensée originale ou rigoureuse, dans le meilleur des cas d'un manque de clarté ou simplement d'un effet de mode et de la contagion des tics de langage [6]. Il faut bien entendu distinguer l'emploi de termes techniques indispensables en science politique comme en médecine, en économie ou en sociologie, même si leur signification n'est pas définitive, des mots inutiles dont la vogue éphémère date un texte.

Signe de jeunesse peut-être, mais surtout, de façon plus fondamentale, symptôme d'une conception fausse des sciences sociales.

Il était bénéfique dans une première étape d'utiliser le modèle des sciences de la nature pour combattre une certaine philosophie idéaliste et, en politique, de se démarquer du journalisme et des discours idéologiques. Il était également compréhensible que voie le jour un courant empiriste. Mais la critique du scientisme et du néopositivisme dépasse celle du trop grand respect pour les chiffres et la mesure. Il s'agit d'accepter l'idée que la science politique, comme les autres sciences sociales, n'est une science qu'à certaines conditions de rigueur (cf. vol. i, chap. II) même [xiv] si elles ne peuvent se trouver réunies en respectant exactement les mêmes obligations que les sciences de la nature. Ce n'est pas au niveau du langage mais de l'épistémo-logie que se trouve la solution.

« Nous commençons à savoir ce que nous avons à dire en tant que sociologues, nous n'avons pas encore trouvé la forme pour le dire », écrit D. Bertaux (p. II). Est-il trop optimiste de penser que les politologues eux aussi commencent à savoir ce qu'ils ont à dire, même s'ils ne l'expriment pas toujours de façon adéquate ?

N'est-il pas regrettable que tant de citoyens ne soient pas informés des nombreux phénomènes dont les politologues sont aujourd'hui à même de rendre compte, irritant de voir identifier si souvent la science politique aux fourchettes-minutes des sondages électoraux ?

Il est urgent de trouver la façon la plus claire de dire, d'écrire, d'expliquer, nos réflexions, nos résultats, nos découvertes.

L'hétérogénéité des langages utilisés dans ce Traité montre à quel point les politologues ont conscience de ce problème, même si les façons de le résoudre diffèrent. Nous terminerons ces remarques en paraphrasant le souhait de F. Bon : « Bonne chance ! que les premiers arrivés montrent le chemin aux autres... mais sans les attendre ! »

Madeleine Grawitz



[1] Cf. M. M. Czudnowski (1982, p. 177) pour une opinion semblable.

[2] Seul le chapitre II de R. Drai sur la psychanalyse échappe à ce schéma car il se place sur un plan plus, général.

[3] R. Darhendorf (Homo sociologicus, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1973) distingue Yhomo economicus, l’homo sociologicus, le psychological man et l’homo politicus, mais alors qu'il précise les caractéristiques des trois premiers, il cite seulement le quatrième sans doute pour éviter de définir le politique (cf. vol. 1, chap. II de J. Leca).

[4] Alors que R. A. Dahl (Qui gouverne ?, A. Colin, trad. 1971) distingue l'argile apolitique de l’homo civicus de l'engagement de l'acteur politique : homo politicus.

[5] « Écrire la sociologie », Information sur les sciences sociales, Londres et Beverly Hills, Sage, 19, 1, 1979, p. 7-25.

[6] Abus des termes : champ, questionnement (néologisme), espace, donner à voir, sens, incontournable, problématique, utilisés souvent de façon aberrante, sans parler d'occulter, tombé aujourd'hui dans le langage



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 9 avril 2018 19:09
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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