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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

TRAITÉ DE SCIENCE POLITIQUE. Tome 2: Les régimes politiques contemporains. (1985)
Présentation


Une édition électronique réalisée à partir du livre sous la direction de Madeleine Grawitz et Jean Leca, TRAITÉ DE SCIENCE POLITIQUE. Tome 2: Les régimes politiques contemporains. Paris: Les Presses universitaires de France, 1re édition, 1985, 714 pp. [M. Jean Leca nous a accordé le 4 avril 2018 son autorisation de diffuser la presque totalité de ses publications, y compris ce Traité de science politique.]

[ix]

Présentation

1. Les fondements de l'étude des régimes

La science politique traditionnelle s'occupe de trois sortes de problèmes : 1'« habileté » dans le comportement de l'homme politique, sa « ruse » (au sens d'Ulysse ou du « livre des ruses »), bref tout ce qui relève de la stratégie ; la sagesse de l'homme d'État, sa « prudence » (au sens aristotélicien) que l'éducation des princes ou les « miroirs » qui leur étaient présentés devaient faire prospérer, domaine de la philosophie pratique, de l'éthique ; enfin, la description comparative des formes de gouvernement et de leurs principes, domaine de la recherche empirique. Bien entendu la science politique traditionnelle n'a jamais opéré au moins en Europe une séparation de principe entre ces trois problèmes. La ruse réussit d'autant mieux qu'elle est au service d'une éthique et celle-ci de son côté n'est pas purement spéculative. Enfin, la description empirique des régimes est toujours liée à la recherche du « bon gouvernement », de celui qui permet aux sages de triompher, ou du moins empêche les fous d'être trop meurtriers, ou enfin propose des règles d'incitation et de dissuasion convainquant les passionnés de pouvoir et de domination que tout compte fait « le jeu n'en vaut pas la chandelle », premier pas vers la sagesse.

De cette préoccupation centrale originelle, l'étude des régimes politiques garde plus que des traces. On ne classe pas (encore) les régimes comme des coléoptères, car ce classement est toujours plus ou moins suscité par un souci évaluatif ou « polémique » : la Grèce au temps des guerres du Péloponnèse est divisée entre les « démocraties » (Athènes) et les « aristocraties » ou les « oligarchies » (Sparte), il est possible que la classification d'Aristote ait tenté de dépasser cette dichotomie polémique. Aux xve et xvie siècles des auteurs anglais comme Fortescue ou Sir Thomas Smith opposent volontiers l'ordre constitutionnel britannique aux monarchies absolues continentales de type français, ce que Montesquieu et Thiers reprendront. Machiavel, en bon partisan de la république à Florence, contraste le règne du prince et celui de la république, préfigurant peut-être la distinction de Montesquieu entre les régimes despotiques et non despotiques (monarchique ou républicain).

[x]

Les oppositions binaires sont légion : entre les conceptions de la nationalité anglaise et française (Lord Acton), les révolutions américaine et française (de Gentz à Hannah Arendt), la chevalerie et l'empire (de Michelet à Péguy), les monarchies occidentales et le despotisme oriental, les régimes capitalistes et socialistes.

Une étude des régimes ne doit pas être intrinsèquement polémique dans sa méthode ou dans ses résultats, Il n'est pas sûr en revanche qu'un brin de polémique et un parti pris évaluatif soient stériles au départ. En un sens, les grandes classifications traditionnelles sont précisément marquées par ce caractère auquel il convient d'ajouter un parti pris substantiel, c'est-à-dire la recherche du ressort et des principes sociaux qui soutiennent l'organisation formelle des pouvoirs [1]. Cette liaison n'est pas l'effet du hasard : la prise en considération de la substance sociale est l'instrument privilégié des classiques pour distinguer les régimes « sains » des régimes « corrompus ». Les typologies classiques des régimes politiques sont donc construites à partir de trois éléments : formel (le nombre de gouvernants) [2], substantiel dans le projet (le respect de la loi ou de la coutume chez Platon, la poursuite de l'intérêt commun chez Aristote), et (surtout chez Aristote) substantiel dans la stratification sociale et la répartition de la richesse. Ces trois éléments sont pris en compte dans une analyse à la fois empirique, systématique et évaluative. D'où la typologie platonicienne des trois constitutions réglées parce que soumises à la loi et aux coutumes (monarchie, aristocratie, démocratie modérée), et des trois constitutions déréglées (tyrannie, oligarchie, démocratie extrême) [3].

La typologie aristotélicienne est plus compliquée dans la mesure où elle introduit un élément intentionnel différent (la poursuite de l'intérêt commun dans la forme saine, celle de l'intérêt particulier du groupe dans la forme corrompue) et où elle est plus incertaine dans sa substance et sa terminologie. Dans Politique, III, la classification est la suivante :

Intérêt commun
(Forme pure)

Intérêt particulier
du (ou des) détenteurs
(Forme dévoyée)

Un

Royauté

Tyrannie

Plusieurs

Aristocratie

Oligarchie

Multitude

Politeia (1)

Démocratie


(1) J. Tricot traduit par « République ». On notera qu'Aristote entend également par politeia « le nom commun à toutes les constitutions ». Le terme désigne donc un genre, et une classe à l'intérieur d'un genre.

[xi]

Dans Rhétorique, I (8, 1365 b), « il y a quatre constitutions : la démocratie, l'oligarchie, l'aristocratie, la monarchie ». La démocratie répartit les charges au sort, l'oligarchie d'après le cens, l'aristocratie en fonction de l'éducation (fixée par la loi), leurs fins respectives sont la liberté, la richesse, et « ce qui est relatif à l'éducation et aux institutions ». Quant à la monarchie, maîtrise absolue d'un homme sur tout, elle se subdivise en royauté où les lois sont respectées, et tyrannie, pouvoir sans borne dont la fin est la garde du tyran. L’Éthique de Nicomaque, VIII (12, 1160a) distingue trois espèces de constitutions et autant de déviations, sur la base des mêmes critères que Politique, mais avec une terminologie légèrement différente, des échelles évaluatives plus nettes, et surtout inversées selon que l'on considère les constitutions ou leurs déviations.

Constitutions

Déviations

Meilleur

Royauté
Aristocratie

Tyrannie
Oligarchie

Pire

Moins bon

Timocratie (1)
(Politeia)

Démocratie

Moins mauvais

Évaluation

Évaluation

(1) La timocratie est présentée comme une constitution censitaire, elle veut être un régime de masse et tous ceux qui possèdent le cens sont égaux (chez Platon, la timocratie est fondée sur l'amour de l'honneur ou des honneurs). Voir le classique Sir Ernest Barker, The political thought of Plato and Aristotle, Londres, 1906, et Jacqueline de Romilly, Le classement des constitutions d'Hérodote à Aristote, Revue des Etudes grecques, 72, 1959, p. 81.


La construction aristotélicienne est singulièrement féconde car elle substitue progressivement à une classification idéale des meilleures formes qu'on ne trouve jamais pures dans le réel (la royauté absolue, pambasileia « où la vertu du monarque excède celle de tous les autres réunis », l'aristocratie où les citoyens sont « capables d'être gouvernés comme des hommes libres par ceux que leur vertu rend aptes à diriger la Cité » [4]), une classification non moins évaluative mais fondée sur le socialement possible et le sociologiquement observable [5], Démocratie et oligarchie sont soumises à une analyse plus serrée et plus complexe que toutes les autres formes : la démocratie est définie dans sa substance sociale par la combinaison de trois éléments, le grand nombre (des détenteurs du pouvoir), la naissance libre et la pauvreté, l'oligarchie par celle du petit nombre, de la naissance noble et de la richesse. Leurs différentes espèces sont détaillées : la démocratie la moins mauvaise est celle de paysans propriétaires, la pire est celle des villes populeuses, l'oligarchie la moins mauvaise ouvre l'accès au pouvoir moyennant des [xii] conditions raisonnables de propriété, la pire (la dunasteia) postule une caste héréditaire, avec concentration du maximum de richesse [6]. De là naît l'apologie de la politeia, régime constitutionnel (et non dévoyé) et pourtant mixte, doublement : parce qu'il mélange les traits de la démocratie et de l'oligarchie en favorisant le pouvoir de la classe moyenne où la circulation convenable d'une richesse modérée écarte aussi bien le mépris des riches que l'envie des pauvres ; parce que, bien que se présentant comme un type constitutionnel (« bon »), il apparaît comme la fusion de deux régimes en eux-mêmes déviés (« mauvais »).

Pourquoi ce rappel d'une construction conçue dans un horizon culturel et matériel et avec des présupposés philosophiques bien différents de ceux que sont les nôtres actuellement, à l'orée d'un volume consacré aux « régimes politiques contemporains » ? Afin de signaler que dès que la science politique (même la plus « scientifique » au sens moderne) prend pour objet les « régimes », les formes de gouvernement, elle ne peut que partir des débats « polémiques » du temps et de l'horizon idéologique qui le circonscrit. Ces débats opèrent des classements, ils expriment des jugements évaluatifs et réalisent constamment un va-et-vient (celui-là même d'Aristote) entre l'empirique et le prescriptif [7]. Le même mouvement pourrait être observé pour d'autres fondateurs de l'analyse systématique des régimes, Ibn Khaldoun ou Montesquieu à la fois si proches des préoccupations du philosophe grec par leur intérêt pour la « fin », le but des régimes, et de celles du sociologue ou du politologue « scientifique » contemporain (par leur recherche de lois « causales », des causes « réelles » le plus souvent inconscientes qui font agir les hommes). Tous deux partent aussi d'une « polémique », la tribu contre la ville, qui donnera le fameux couple de forces cohésion-civilisation, la monarchie appuyée sur une noblesse autonome contre la monarchie absolue prenant ses commis dans une roture ambitieuse et soumise, qu'on retrouve dans l'opposition monarchie-despotisme et plus largement gouvernements modérés-gouvernements sans freins. Curieusement, tous deux sont aussi préoccupés par la « corruption » des régimes, leurs cycles de déclin, la dégradation de leur principe. Nous n'insinuons pas que leurs opinions et leurs passions se retrouvent telles quelles sous le maquillage de leurs théories savantes qu'il suffirait de gratter un peu pour retrouver leur « idéologie » et l'anéantir. Pas plus que les hommes « ordinaires », les « savants » ne savent l'histoire qu'ils font ; ni leurs opinions, ni même leur position « objective » (« de classe » par exemple) n'épuisent le sens de leurs constructions. Mais les catégories [xiii] polémiques de leur temps et de leur position sociale sont leur point de départ obligé.

De même pour le politologue contemporain. À quoi bon prétendre que la trinité démocratie-totalitarisme-autoritarisme est sortie toute armée des débats théoriques de la Cité savante ? Tout au plus la visée explicitement prescriptive et réformatrice a-t-elle été largement abandonnée [8] mais non la prise de parti évaluative. Et le lien avec les débats de la cité politique est évident. Cependant, partant d'un cadre polémique, nous n'entendons pas en rester prisonniers, formule peut-être trop simple qu'il convient d'expliciter.

Bien des typologies « scientifiques » ont été présentées dans les trente dernières années. Edward Shils a par exemple distingué les « démocraties politiques » et « tutélaires », les « oligarchies modernisantes », « totalitaires » et « traditionnelles » à partir de leurs composantes et de leurs préconditions sociales [9]. L'idéal (au double sens de type idéal et d'idéal à atteindre) qui lui sert de point de départ est la notion de « société politique » où la « polité » et la « société » seraient coextensives mais mutuellement protégées contre leurs empiétements : le domaine du privé doit être garanti contre les intrusions arbitraires des autorités politiques mais l'autorité politique doit être soutenue par des institutions sociales empêchant l'apathie sans pour autant que des liens sociaux particularistes (de famille ou de clientèle par exemple) commandent les loyautés politiques. Cette société politique est la version moderne de la politeia d'Aristote ; sa forme concrète est la démocratie politique, seule compatible avec la modernité, mais fragile quand elle est soumise aux tensions de la modernisation.

Plus systématiques et apparemment moins polémiques, Almond et Powell ont opéré une classification des « systèmes modernes mobilisés » à partir de deux variables, différenciation structurelle et sécularisation culturelle. Ils distinguent ainsi les « systèmes démocratiques » (à autonomie des sous-systèmes et culture participante), « autoritaires » (à contrôle des sous-systèmes et culture mixte sujette-participante), « modernes pré-mobilisés » (à différenciation et à sécularisation limitées) [10]. Leur travail tout comme à la même époque ceux de Shils et d'Apter [11] inauguraient les travaux aujourd'hui passablement démodés sur le développement politique. Outre les critiques spécifiques que l'on peut émettre contre chaque construction, par exemple sur le fonctionnalisme d'Almond et Powell et leur distinction entre deux formes de culture [12], on relèvera surtout le peu d'attention

[xiv] [xv]

Classification des régimes selon Shils

COMPOSANTES

PRÉCONDITIONS

1. Élites gouvernantes

2. Opposition

3. Appareils

4. Opinion publique

5. Ordre civil

* Démocratie politique

Gouvernement civil et limité. Institutions représentatives. Libertés publiques

Efficaces, stables, cohérentes, légitimes. Non corrompues

Permise, cohérente. Modérée

Professionnellement compétents. Esprit de corps sans engagement politique. Juges indépendants

Institutions autonomes et diverses (presse, universités, etc.). Associations volontaires, « réservoirs de citoyenneté »

Continu. Consensuel. Répandu

* Démocratie tutélaire

Plus grande prépondérance de l'Exécutif. Libertés publiques moins grandes

Idem. Corruption modérée

Permise. Faible. Contacts avec le gouvernement

Compétents. Peu partisans. Juges indépendants. Armée peu politisée

Peu d'infrastructure associative. Education et informations répandues

Déférence. Faible politisation

* Oligarchie modernisante

Parlement réduit. Bureaucratie puissante. Justice « formelle » rejetée

Élite cohérente (type « clique »). Modèle « héroïque ». Idéologie de mobilisation

Découragée, tolérée ou éliminée

Peu corrompus. Police et service de renseignement importants

Faible. Contrôlée et mobilisée par le gouvernement

Faible sens de la citoyenneté. Popularisme. Unitarisme

* Oligarchie totalitaire

Parti tout-puissant. Élections plébiscitaires. Pas de « règne de la loi »

Élite disciplinée. Divisions cachées. Modèle « héroïque »

Détruite, niée ou divisée pour être cooptée

Centralisés. Contrôlés. Services peu effectifs

Homogénéisée. Contrôlée par la police. Mobilisée dans un climat de crise

Suppression ou dépendance de la sphère privée

* Oligarchie traditionnelle

Constitution traditionnelle fondée sur la religion ou les liens de sang. Politique de palais. Peu d'appareil législatif. Pouvoirs locaux traditionnels importants

Immobilistes

Opposition interne aux groupes au pouvoir. Mécanismes de conciliation

Rudimentaires

Inexistante. Peu d'écoles. Importance des clercs

Pas d'infrastructure associative moderne. Pas de citoyenneté. Autonomie des groupes


[xiv]

portée aux séquences historiques concrètes (qui sont pourtant leur matériau empirique) et un présupposé téléologique qui, en partant de la volonté affichée par les gouvernants d'être « modernes » (et Shils avait raison de le noter dans les années i960) débouche sur une exigence fonctionnelle de modernisation satisfaite sous certaines préconditions par la démocratie pluraliste, les voies « alternatives » étant soit des échecs, soit des « transitions » (la même problématique est présente sur le versant marxiste avec la fameuse « transition au socialisme »). À la lecture de certains travaux savants qui font de la « société politiquement développée » un portrait-robot correspondant miraculeusement à la démocratie « stable » et pluraliste des sociétés occidentales dites post-industrielles [13], on se demande s'il ne serait pas plus fécond et plus honnête de partir des termes popularisés par le langage politique et idéologique plutôt que de les camoufler sous un vocabulaire organiciste, fonctionnaliste ou systémique qui trahit les mêmes présupposés et en ajoute d'autres, [xv] aussi contestables, sur l'histoire assimilée à un processus d'évolution organique, les gouvernements assimilés à des systèmes, entre autres choses [14]. D'où le parti que nous avons pris, non sans quelques précautions.

2. Principes de l'organisation du présent volume

Ayant refusé un principe de logique pure pour distinguer les régimes, nous avons choisi une voie médiane entre les classifications abstraites et l'acceptation soumise de ce que les gouvernants disent d'eux-mêmes. Notre sélection de trois grands types n'est donc pas dépourvue dans son principe de jugement évaluatif à la fois sur ce qui est idéalement souhaitable et réellement condamnable, et aussi sur les oppositions et dilemmes cruciaux des sociétés politiques contemporaines, mais ce « handicap », inévitable à moins d'adopter le parti que l'on vient de critiquer, n'empêche pas les différents auteurs d'avoir fourni de leurs concepts des énoncés [xvi] relativement précis univoques et discutables en raison et en observation par des lecteurs de bonne foi ayant des jugements de valeur différents. Nous considérons nos trois types comme bâtis à partir de cas historiques mais non comme la photographie de ces exemples. Il s'agit moins de décrire des pays spécifiés que de préciser les traits fondamentaux des types ainsi isolés, en utilisant les meilleures recherches sur ces pays et les débats qui tentent d'en préciser la signification. La question de savoir si un régime concret réalise le « type pur » [15] est moins intéressante que le souci de fournir des instruments de compréhension et d'explication adéquats pouvant ensuite servir pour des analyses de problèmes ou de cas spécifiés. C'est pourquoi nous n'avons pas introduit d'études de cas, sauf (exception d'importance) pour le totalitarisme : celui-ci étant le concept le plus discuté car le plus chargé de passions, et engageant le plus la science politique comme discipline car il manifeste le plus crûment un système de domination proprement politique ne « reflétant » aucune domination économique ou sociale préalablement constituée, il nous a paru intéressant de présenter au lecteur des élaborations conceptuelles et comparatives (sous l'angle de la théorie politique et de la sociologie [16]) et de les confronter aux travaux des spécialistes de cas exemplaires (l'urss et la Chine [17]) à qui elles avaient été communiquées au préalable. Nous n'avons pu en user de même pour le nazisme, mais jugeant cependant nécessaire de le traiter en soi, nous avons reproduit avec son autorisation un texte antérieur de Karl Dietrich Bracher traduit et adapté par Alfred Grosser [18]. Ce texte présente aussi l'intérêt non négligeable de fournir au public francophone une idée de la richesse de la recherche allemande sur cette phase capitale de la politique du xxe siècle.

Quelques précisions supplémentaires s'imposent : notre classification ternaire n'est pas une classification binaire camouflée où l'autoritarisme jouerait le rôle de catégorie intermédiaire ou résiduelle. L'autoritarisme n'est pas un régime « mixte » mi-démocratique mi-totalitaire où seraient placés tous les cas auxquels ne conviendraient pas les deux premiers types. Tout gouvernement concret est plus ou moins mixte, à quelques fabuleuses exceptions près, généralement sanglantes, car c'est dans le délire destructeur qu'un gouvernement donne en général libre cours aux fantasmes de la pureté. Il est d'autre part possible que nos types eux-mêmes ne soient pensables que dans une certaine mixité à l'exemple de la politeia d'Aristote, le plus mixte étant le type démocratique et le moins le type totalitaire. En ce sens seulement l'autoritarisme serait une catégorie intermédiaire, encore que l'on puisse concevoir des despotismes (sanglants) presque purs qui n'ont à peu près rien de totalitaire (on pense au Nicaragua de Somoza ou à l'Ouganda d'Idi Amin Dada) [19]. En tout cas, l'autoritarisme [xvii] n'est pas plus ni moins autonome par rapport aux deux autres que ceux-ci ne le sont vis-à-vis de lui. Il y a certes des dimensions autoritaires dans les régimes démocratiques ou totalitaires et la réciproque est quelquefois vraie (pas toujours), mais les trois types demeurent cependant distincts, les trois chapitres qui leur sont consacrés tenteront d'en apporter la preuve. Nous n'avons pas non plus songé à une division grossière de géographie politique (à « l'ouest » la démocratie, à « l'est » le totalitarisme, au « sud » l'autoritarisme). L'autoritarisme (comme le montre Guy Hermet) a des incarnations empiriques, et aussi certaines racines, occidentales, et la démocratie ne couvre pas que l'hémisphère Nord, de San Francisco à Berlin (avec des pseudopodes du côté de Tokyo, Canberra et Auckland) [20], pas plus que le totalitarisme ne couvre que l'axe Berlin (point de rencontre)-Moscou-Pékin. Au demeurant notre but n'était pas d'abord de classer tous les gouvernements concrets dans un Who's who géant mais de signaler les défis et problèmes majeurs que rencontre un effort d'analyse des régimes politiques contemporains, ce qui engage une conception du comparatisme.

Le comparatisme auquel est consacré le chapitre I [21] présente l'avantage (entre de nombreux autres) de décentrer les approches et de ne pas prendre sournoisement un régime donné (en général celui où le chercheur a grandi et où il se « trouve bien ») comme point d'observation privilégié à partir duquel seront jugés les « autres » dans un climat d'exotisme bien (ou mal) veillant. L'ethnocentrisme est un des ennemis familiers de l'analyse politique [22]. Encore ne faut-il pas tenter de placer le comparatisme « du côté de la réponse » et en faire l'instrument d'un classement de tous les gouvernements présents (voire passés) sur une échelle globale. Tous les classements en termes de « développement politique » (plus ou moins grande paix civile, plus ou moins grand consensus, plus ou moins grande égalité sociale, plus ou moins grand pluralisme politique, plus ou moins grande participation et ainsi de suite) n'ont vraiment de sens que si l'on a l'image universelle d'un « système » social composé de parties interdépendantes remplissant des fonctions permettant au système de survivre, soumises à une division du travail rigoureuse qui organise les échanges entre les différents sous-systèmes et maintient ses composantes dans un état d'équilibre. Nous ne pensons pas que le comparatisme doive avoir pour but de comparer des « systèmes » par rapport à un supersystème de référence dessiné à partir de l'image idéale de la satisfaction de prérequis fonctionnels. Le comparatisme se situe pour nous « du côté de la question » en ce sens qu'il considère les régimes comme des réponses apportées à un moment historique à des défis nés de la combinaison de changements de longue période et de grande amplitude (nés de transformations [xviii] démographiques, technologiques et économiques) et des processus sociaux fondamentaux et « intemporels » (la lutte des groupes et organisations pour défendre et imposer leurs intérêts, et l'articulation de l'opposition sociale des intérêts et de la domination légitimée des gouvernants) [23]. C'est pourquoi « démocratie », « totalitarisme » et « autoritarisme sont à la fois construits par les savants et par l'histoire « réelle », c'est-à-dire par la pratique effective des acteurs. Nous ne les considérons nullement comme des structures invariantes ou des formes indépassables [24], mais comme des expériences historiques dont l'examen permet d'aborder des problèmes permanents dans leurs figures contemporaines. En ce sens, toute science politique devrait être, pour employer la terminologie de Michel Foucault, à la fois « ethnologie », étude de formes historiquement et spatialement identifiées, et « anthropologie », étude des processus fondamentaux de l'organisation politique de l'espèce humaine.

C'est ce qui explique que, si nos régimes systématisés renvoient aux États-nations modernes, les chapitres de ce volume ne parlent pas que du contemporain, car, pour les présenter, il peut être nécessaire de puiser des références dans le passé ou de faire plus que des allusions à des formes politiques non choisies comme têtes de chapitre. On ne trouvera pas ici de traitement spécial des empires, des États-cités ou des états tribaux évoqués dans le volume i lors de l'analyse des formes de communautés politiques (chap. X), non plus que de certaines formes (par exemple patrimoniale, prétorienne, dictatoriale) qui pourraient être pertinentes pour rendre compte de certains aspects des régimes contemporains. Mais nous n'ignorons pas leur fécondité aussi bien pour 1'« ethnologie » que pour 1' « anthropologie » politiques.

La deuxième partie du volume propose des comparaisons « horizontales » entre les éléments institutionnels qui composent les régimes ainsi qu'entre les problèmes qui les affectent (crises et transformations, ruptures révolutionnaires). Pourquoi cependant ne pas avoir intégré les groupes, les cultures, les comportements et les « produits » politiques (policy outcomes) qui existent aussi dans tous les régimes et peuvent être caractéristiques de leur différenciation, et pourquoi les renvoyer aux deux volumes suivants ? Il n'y a pas à cela de réponse logiquement impeccable, tout plan étant un artifice plus ou moins convaincant. Ainsi par exemple Samuel Huntington [25] a proposé de découper un système politique en cinq composantes, culture (valeurs, attitudes, orientations, croyances, mythes), structure (ensemble d'interrelations qui se répètent régulièrement, se stabilisent et sont attendues dans certaines situations), groupes (repérables dans le processus politique et avançant des exigences qu'ils soient formels ou informels), leaders, « policies » (modèles d'activités gouvernementales consciemment destinés à affecter la distribution des bénéfices et des pénalités dans la société). David Easton qui n'identifie pas « système » et [xix] « régime » et fait de ce dernier une des trois composantes du système (avec la « communauté » et les « autorités »), le définit comme un ensemble de contraintes pesant sur les interactions politiques et le subdivise en trois sous-composantes, valeurs (buts et principes), normes (processus attendus et acceptables), structures d'autorité (modèles formels et informels de distribution et d'organisation du pouvoir) [26]. David Apter a intégré dans les systèmes deux variables fondamentales, les normes et valeurs, les structures d'autorité [27]. Le présent volume comprend beaucoup moins d'éléments que ceux énumérés par Huntington : à notre avis, les institutions plus formelles, plus « objectivées » peuvent être plus directement reliées à ce que l'on entend ordinairement par régimes, ensembles de règles gouvernant les comportements. Dans leur triple dimension de règles du jeu, d'armes stratégiques et d'appareils ayant un personnel propre, les institutions sont des produits de l'action et des guides manipulables de cette action. Le rôle plus ou moins important qu'elles jouent dans le processus politique peut être un instrument d'analyse précieux des régimes.

Nous n'avons pas cru devoir consacrer de chapitre spécial aux « valeurs ». Non pas que celles-ci soient en dehors de la notion de régime [28], mais dès que l'on cherche à les identifier et à les attribuer à un régime politique global, elles deviennent singulièrement spongieuses (pensons à la fameuse distinction culture de sujétion, culture de participation ou encore à l'apathie nécessaire à la démocratie stable). Dès lors, ou bien elles sont affirmées ou révélées par les régimes eux-mêmes (leurs constitutions, leurs institutions et leurs porte-parole) comme buts et moyens explicites nécessaires et leur étude prend place naturellement dans celle des types et des institutions spécifiques, ou bien elles sont décelables dans les profondeurs sociales par l'examen des discours, pratiques et des attitudes et elles ne sont pas toujours directement réfé-rables à tel ou tel régime. On risque de tomber très vite dans des jugements de valeur plus ou moins bien fondés sur des impressions d'autant plus irréfutables qu'elles sont vivaces. Un régime ne peut sans doute pas aller impunément contre les modèles d'autorité existant dans les profondeurs sociales [29], mais il est bien difficile de progresser empiriquement, en dehors des cas d'opposition clairement valorisée de certains groupes aux régimes en place. La démocratie par exemple s'accommodera d'une pluralité de valeurs cependant que l'autoritarisme tout en posant des valeurs uniformément obligatoires (déférence, discipline, sécurité, ordre moral) peut profiter de la « dévalorisation » de toute activité civique et du repli sur un cynisme pratique.

Nous avons choisi (après hésitation) de ne pas traiter du fédéralisme comme forme institutionnelle organisant la répartition spatiale et fonctionnelle des pouvoirs et contribuant à ce titre à la caractérisation des régimes. Nous l'avons abordé à [xx] propos de la démocratie, des institutions locales et des relations centre-périphérie [30], et dans le volume 4 à propos des politiques des autorités locales [31]. Effet probable de la tradition jacobine française et du peu d'influence du « principe fédératif » de Proudhon, qui porte à tort ou à raison à privilégier le gouvernement central sur les formes de pouvoir local (administratif ou associatif) pour caractériser les régimes [32].

Le contenu empirique des institutions a également fait problème. Elections et référendums, cours constitutionnelles, gouvernements et parlements, administrations et bureaucraties, appareils répressifs et juridictionnels, institutions locales ont finalement été retenus. En bonne logique les armées auraient dû l'être aussi. La faiblesse de nos recherches est la cause de cette exclusion fâcheuse plus qu'une raison « logique » faisant des armées un élément « hors régime » qui traverse les changements politiques sans en être affecté. L'argument est faible, pour dire le moins. Avouons donc nos faiblesses. Il aurait également été possible de considérer les partis comme des institutions [33]. Et pour d'excellentes raisons : les partis sont constitutionnalisés dans de nombreux régimes et le système des partis peut être un instrument de classement des types de régimes. Nous avons préféré les analyser dans volume 3 [34] en tant que mode d'action et d'agrégation, ce qui permettait de les rattacher aussi aux comportements, mais nous reconnaissons que les partis peuvent de façon plausible être considérés comme des institutions, même quand ils ne sont pas investis de prérogatives de puissance publique étatique. Notre choix a peut-être été un choix inconscient de juriste ; nous ne le pensons pas plus mauvais qu'un autre.

Les comparaisons menées dans le chapitre consacré aux institutions ont obéi aux choix de chacun des auteurs des différentes sections. Il aurait été concevable et séduisant d'imposer un plan d'exposé identique pour chaque institution à partir de ses ressources potentielles, par exemple l'accès à l'information et le contrôle de celle-ci, l'expertise, le pouvoir social, la popularité, la légitimité, le leadership, l'organisation, la violence qu'elle peut mobiliser, le pouvoir économique, les ressources humaines, les emplois qu'elle peut contrôler [35]. C'eût été fabriquer de fausses fenêtres, le cadre ici rapporté ne pouvant pas convenir à tous les auteurs et aussi pouvant laisser échapper des problèmes ou des réflexions qui leur paraissent aujourd'hui importantes. Chacun a donc organisé son exposé en fonction de sa matière, de son goût pour telle ou telle démarche (plus empirique ou plus abstraite) et de sa façon de concevoir les rapports entre institutions et régimes.

La fin du volume est consacrée aux changements et aux ruptures. Ruptures des régimes, avec les révolutions et les interprétations sociologiques qui sont examinées [36], ce qui permet de mesurer l'effort de réflexion renouvelée permis par le développement [xxi] des études historiques et sociologiques. Mais aussi changement dans les régimes pouvant aboutir à des changements de régimes [37]. Ce chapitre explore les problèmes de flexibilité et de seuil de tolérance des régimes, ce qui conduit à la question de leur identité, car un régime a plusieurs « paliers » ou « niveaux » : l'un peut dépérir ou disparaître quand d'autres se maintiennent ou se transforment. On peut ainsi concevoir une société politique concrète comme un ensemble hétérogène dont à un moment certains éléments ont cristallisé cependant que d'autres sont dans un état de plus ou moins grande fluidité. Les études sur les crises et ruptures auraient intérêt à raisonner en ces termes plutôt que seulement en termes de conjonctures et de « conduites chaudes » (ou de comportements collectifs) opposées aux « conduites froides » (ou aux comportements conformistes et institutionnels).

Une lacune doit être relevée (et notre autocritique faite) pour finir. Est-ce un effet du choix inconscient de juriste que nous avons déjà signalé ? Nous n'avons consacré aucun chapitre particulier aux pratiques de violence (de groupes ou d'État) et de corruption. Comme si la violence physique allant jusqu'aux formes variées de terrorisme, de déstabilisation, de coups d'État, et les comportements que le droit et la morale civique réprouvent n'étaient pas partie intégrante de ce qui se passe dans (et contre) les régimes institués quels qu'ils soient (et pas seulement autoritaires et totalitaires) et ne devaient recevoir « droit de cité » que comme la manifestation de « troubles » de régimes eux-mêmes corrompus (au sens d'Aristote ou de Montesquieu), voire de « révolutions ». Comme si un régime ne devait fonctionner qu'à la norme, à l'hégémonie et à la violence légitime du gouvernement légal. Il est possible que la violence soit haïssable (et pas seulement dans sa dimension physique) et que la politique doive être conçue comme ce qui la maintient à distance ou au moins la discipline, mais cela ne rend pas moins la violence objet d'étude, question génératrice de problèmes de recherche. On peut être pour l'état de droit, l'égalité de toutes les opinions, le droit à la libre discussion, l'esprit de dévouement à l'intérêt général et autres traits de la cité (politique) céleste, sans pour autant pudiquement se voiler la face devant les manifestations récurrentes qui les nient avec des intensités et des modalités diverses. Il ne sert à rien d'essayer par moralisme et angoisse d'intellectuel confortable de les ignorer ou de les apprivoiser en y voyant commodément une réponse à une situation ressentie comme insupportable ou la manifestation d'un « dysfonctionnement du système ». Comme l'a observé Joseph La Palombara, l'un des seuls à notre connaissance à avoir consacré tout un chapitre d'un ouvrage général de science politique à la violence et la corruption [38], les recherches qui mettent l'accent sur la stable maturité des systèmes politiques amènent à considérer toutes formes de politique violente et de corruption politique comme pathologiques [xxii] (ou réservées aux systèmes exotiques) [39]. Aucun des auteurs qui ont collaboré au présent ouvrage n'est complètement tombé dans ce piège, mais nous regrettons cependant après coup de ne pas avoir mieux exploité par un traitement ad hoc la littérature qui a su jeter un regard froid et informé sur la violence [40]. Celle-ci traverse les régimes aussi sûrement que les institutions délibératives, juridictionnelles ou administratives. La politique (et ses régimes) est aussi destruction et pas seulement construction et stabilisation.

Jean Leca.



[1] C'est seulement dans la théorie juridique des régimes politiques (celle du droit constitutionnel classique, à l'exception en France de Maurice Hauriou et Léon Duguit) que l'on n'a retenu que l'organisation formelle des « pouvoirs publics » : dans l'atmosphère du libéralisme, l'autonomie de la société étant posée en principe, la politique n'était qu'un secteur limité avec ses fins et ses techniques propres, d'où les distinctions classiques entre régime d'assemblée, régime parlementaire, régime présidentiel (voir Georges Burdeau, Traité de science politique, vol. V : Les régimes politiques, Paris, Librairie générale de Droit et de Jurisprudence, 1970, et le chap. I du présent volume).

[2] « Les termes de constitution et de gouvernement ont la même signification, et le gouvernement est l'autorité souveraine des États, autorité souveraine qui est nécessairement aux mains soit d'un seul, soit d'un petit nombre, soit de la masse des citoyens » (Aristote, Politique, III, 7, 1279 a, traduction Tricot).

[3] Tout ceci dans les cas où il n'y a pas de philosophe-roi disponible...

[4] Jean-Jacques Chevallier, Histoire de la pensée politique, t. I : De la Cité-État à l'apogée de l’État-nation monarchique, Paris, Payot, 1979, p. 97-98.

[5] La formule de George Sabine est peut-être excessive, mais elle est bien frappée : « Like Plato, Aristotle is obliged by practical considerations to fall back upon property as a surrogate for virtue. Neither thinker believed that property is a sign of goodness but both reached the conclusion that for political purposes it offers the best practical approximation of it » (George H. Sabine, Thomas Thorson, A History of political theory, 4e éd., Hindsdale (Ill.), Dryden Press, 1973, p. 116).

[6] On a suivi pour cette présentation et pour le développement sur la politeia, les analyses concises et denses de Jean-Jacques Chevallier, op. cit., p. 98 s. Voir aussi Raymond Weil, Aristote et l'Histoire : essai sur la Politique, Paris, Klincksieck, 1960, et le chapitre II du présent volume.

[7] Jean-Jacques Chevallier soutient qu'Aristote « commencera d'opérer le glissement, de si grande signification, d'une science politique en quête du souverain Bien que poursuit ou est censée poursuivre la polis, à une science politique toute technique et pratique, une science penchée sur la polis en elle-même, sur son fonctionnement observable, satisfaisant ou critiquable, sur ses tares et maladies, bref sur la polis même quand elle ne poursuit pas le Souverain Bien » (op. cit., p. 99, souligné dans le texte). Peut-être le but d'Aristote n'est-il pas « philosophique » en ce sens, mais il n'en demeure pas moins prescriptif et pratique (même si la prescription n'est peut-être pas fondée sur un diktat de la Raison philosophique), son regard n'est pas purement clinique, encore moins « scientifique » au sens où on l'entend aujourd'hui (puisque dans sa terminologie la politique ne relève pas de la « Théorie ». Voir dans cet ouvrage le volume 1, chap. II : « La théorie politique »).

[8] Encore qu'il ne soit nullement impropre de suggérer des réformes techniques tirées d'une meilleure adéquation au ressort empiriquement observé d'un régime ou explicitement affirmé par lui, voire de prendre parti contre sa corruption et pour son remplacement (révolutionnaire ou non), à condition de le dire clairement et de reconnaître que le passage de l'explication à la prescription suppose un changement de registre et des règles du débat. C'est pourquoi notre distinction ne conduit pas logiquement à adhérer aux idées pratiques de Ms Jeane Kirkpatrick (Dictatorship and double standard, Commentary, novembre 1979, vol. 68, n° 5) qui conclut au soutien que les démocrates devraient apporter aux régimes autoritaires (quand ils sont anticommunistes...) car on peut, à son avis, sortir de l'autoritarisme mais pas du totalitarisme.

[9] Edward Shils, Political development in the new States, Paris-La Haye, Mouton, 1966.

[10] Gabriel Almond, G. Bingham Powell, Comparative politics. A developmental approach, Boston, Little, Brown, 1966.

[11] David Apter, The politics of modernization, Chicago, University of Chicago Press, 1965.

[12] Sur ce dernier point voir Bertrand Badie, Culture et politique, Paris, Economica, 1983, et le chapitre IV (« Les cultures politiques ») du volume 3 du présent ouvrage (par Yves Schemeil).

[13] C'était, il est vrai, dans les années i960 avant que la « surcharge » et les « crises de gouvernabilité » ne détrônent les « démocraties stables ». Puis est venu le temps du « néo-corporatisme »... Sur tous ces thèmes voir dans ce volume les chapitres II (« La démocratie », par Georges Lavau et Olivier Duhamel) et IV (« L'autoritarisme », par Guy Hermet) et le chapitre X du volume 3 (par Pierre Birnbaum).

[14] Toutes les classifications ne méritent pas ces critiques, ainsi celle proposée par Robert Dahl (Polyarchy, New Haven, Yale University Press, 1971) à partir de deux variables, degré d'inclusion de la population dans le processus politique, degré de pluralisme et de compétition ouverte. Elle évoque d'ailleurs curieusement un Aristote qui aurait été revu par John Stuart Mill et Schumpeter.

[15] Aucun régime concret n'est jamais pur (Aristote s'en était déjà avisé) parce que le « régime » est une construction artificielle qui n'existe jamais telle quelle dans le réel, même si les gouvernants prétendent le contraire à l'occasion (quitte, si cela les arrange, à déclarer que le régime qu'ils bâtissent et auquel ils s'identifient n'est « pas encore complètement réalisé »).

[16] Chapitre III, section 1 : « Théorie du totalitarisme » (par Luc Ferry et Evelyne Pisier-Kouchner), section 2 : « Sociologie des totalitarismes » (par Pierre Ansart).

[17] Chapitre III, section 4 : « L'urss ou le totalitarisme exemplaire » (par Hélène Carrère d'Encausse), section 5 : « La Chine ou les tribulations du totalitarisme » (par Jean-Luc Domenach).

[18] Chapitre III, section 3 : « Tradition et révolution dans le national-socialisme ».

[19] Un gouvernement peut être tyrannique et générateur d'insécurité par mépris des garanties juridiques protégeant l'individu sans pour autant politiser toutes les relations sociales et tout en laissant subsister des groupes autonomes (ethnies, professions, clergés, voire syndicats, etc.) capables de maintenir des espaces quasi publics de politisation. Pour cette raison d'ailleurs, il peut être physiquement plus violent dans la mesure où les groupes qui sont investis par le pouvoir sont moins dociles parce que moins contrôlés et moins « satisfaits ».

[20] Le peu d'intérêt de l'immense majorité des politologues français pour la République indienne est vraiment troublant. Evidemment, l'Inde n'a jamais fait partie de l'Empire (français), mais l'anthropologie française s'intéresse à l'Inde, pourquoi pas la science politique ?

[21] Chap. I : « Le comparatisme » (par Jean Blondel).

[22] Ethnocentrisme ne doit pas être confondu avec l'intérêt passionné pour son cas. Tocqueville peut étudier la démocratie en Amérique en ne pensant qu'à la France, c'est cette démarche qui lui permet de mieux comprendre les États-Unis de son époque en même temps que la Révolution française.

[23] On aura reconnu la formulation weberienne de la « constellation des intérêts » et de 1'« ordre moral de l'autorité ». Voir sur l'opposition des deux conceptions de la sociologie politique comparative Randall Collins, A comparative approach to political sociology, in Reinhard Bendix et al., éd., State and Society, Berkeley, University of California Press, 1973, p. 42-67.

[24] Elles le sont peut-être pratiquement pour le moment, mais le savoir ne fait pas une mince différence.

[25] S. P. Huntington, The change to change. Modernization, development and politics, Comparative Politics, avril 1971, p. 283-322.

[26] David Easton, A Systems analysis of political life, Londres, J. Wiley, 1965, p. 193.

[27] David Apter, Some conceptual approaches to the study of modernization, Englewood Cliffs (nj), Prentice Hall, 1968.

[28] Faut-il rappeler les livres II à VIII de L’Esprit des lois et la discussion des principes des gouvernements (la vertu pour la démocratie, la modération pour l'aristocratie, l'honneur pour la monarchie, la crainte pour le despotisme) ainsi que de leur corruption (par exemple la corruption de la démocratie par la perte de l'esprit d'égalité ou « quand on prend l'esprit d'égalité extrême » (liv. VIII)).

[29] La thèse a été vigoureusement exprimée par Harry Eckstein, Authority relations and governmental performances : a theoretical framework, Comparative political studies, II, octobre 1969. On sait surtout ce que Tocqueville a tiré de l'analyse des rapports entre les valeurs présentes dans les relations sociales (et notamment interpersonnelles) et les régimes politiques, notamment dans De la démocratie en Amérique.

[30] Chap. II, par Georges Lavau et Olivier Duhamel, chap. V, section 6, par Albert Mabileau.

[31] Vol. 4, chap. IX, par Yves Mény.

[32] Bien entendu une perspective nord-américaine sera différente. Le volume V du Handbook of political science (Fred Greenstein et Nelson Polsby, éd., New York, Addison Wesley, 1975) consacré aux institutions gouvernementales comprend un chapitre II consacré au fédéralisme (par William Riker).

[33] C'est le parti pris par exemple par le petit livre introductif de Robert C. Fried, Comparative political institutions, New York, Mac Millan, 1966.

[34] Vol. 3, chap. VI et VII, par Jean et Monica Chariot.

[35] Robert C. Fried, op. cit., p. 2.

[36] Chap. VII, par François Chazel.

[37] Chap. VI, par Alain Rouquié.

[38] Joseph La Palombara, Politics within Nations, Englewood Cliffs (nj), Prentice Hall, 1974, chap. X, p. 371-419. Ce chapitre prend place, il est vrai, dans la partie « Participation et comportements politiques » et non dans la partie « Institutions politiques ». Dans le volume 3 du présent ouvrage, la section 1 du chapitre V : « Participation et comportement » en traite mais de façon assez rapide. Mais violence et corruption ne sont pas que des « comportements », elles sont des éléments qui structurent les régimes, même si là où règne totalement la violence nue dans un climat de tyrannie ou d'anarchie guerrière on ne peut plus proprement parler de régime politique.

[39] Dans ce dernier cas, moralisme et « innocente » hypocrisie se rejoignent le plus souvent. Il me souvient d'avoir entendu à la fois nier que la révolution culturelle chinoise ait pratiqué systématiquement l'assassinat et la délation et expliquer ces pratiques par le contexte culturel historique. Evidemment, quand on a connu les Seigneurs de la Guerre, la torture et l'enfermement deviennent probablement l'équivalent fonctionnel d'un débat parlementaire et de la perte d'un siège de conseiller municipal...

[40] La plupart des études empiriques récentes traitent de la violence comme un aspect des crises et des révolutions, un défi jeté aux États libéraux, ou un problème de fonctionnement des démocraties (Ekkart Zimmermann, Political violence. Crisis and revolution, New York, Schenkman, 1983 ; P. Wilkinson, Terrorism and the liberal State, Londres, Mac Millan, 1977 ; G. Bingham Powell, Contemporary democracies : participation, stability and violence, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1982). Signalons le petit livre de Fred von der Mehden, Comparative political violence, Englewood Cliffs (nj), Prentice Hall, 1973 ; la somme The history of violence in America avec une introduction de Hugh Davis Graham et Ted Gurr, New York, Bantam Book, 1969, ainsi que le Handbook of political conftict (Ted Gurr, éd.), New York, Free Press, 1980. Confessons le plaisir pris à la lecture du savant petit livre de Bernard Lewis, The assassins. A radical sect in Islam, Londres, Weidenfeld & Nicholson, 1967 (trad. franc., Les assassins. Terrorisme et politique dans l'Islam médiéval, préface de Maxime Rodinson, Paris, Berger-Levrault, 1982) et du cynique « manuel » de Edward Luttwak, Coup d'État. A practical handbook, Greenwich (Conn.), Fawcett, 1968.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 9 avril 2018 19:06
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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