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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Jean LECA, De la langue « globale » à la langue « locale » : la science politique francophone dans son environnement après cinquante ans, bilans et questions.” Communication présentée au Congrès des associations francophones de science politique. Lausanne, Suisse, 5-7 février 2015, 22 pp. [M. Jean Leca nous a accordé le 3 avril 2018 son autorisation de diffuser la presque totalité de ses publications, y compris ce Traité de science politique.]

Jean LECA

politologue français [1935-]

“De la langue « globale » à la langue « locale » :
la science politique francophone dans son environnement
après cinquante ans, bilans et questions
.

Communication présentée au Congrès des associations francophones de science politique. Lausanne, Suisse, 5-7 février 2015, 22 pp.

I.  La science politique dans son contexte intellectuel et matériel

II.  La science politique « substantielle » : approches, méthodes, domaines de recherche

Ces questions sont multiples et se chevauchent parfois.

I. La science politique
dans son contexte intellectuel et matériel


Le contexte est pris ici en deux sens : les conditions historiques, culturelles et matérielles (points 1 à 3) ; la façon dont est enseignée la science politique dans le contexte international et le problème du statut de la langue d’enseignement et de recherche (point 4).

1. Quelles sont les conditions historiques générales, et leurs perceptions diverses, qui ont frappé la science politique et comment ? La fin de la guerre froide ? La diminution constante du nombre des guerres « interétatiques » et le maintien, voire l’expansion, de formes de violences « guerrières » à l’intérieur et à travers les frontières étatiques ? Les « vagues de démocratisation » puis le « désenchantement démocratique », la résistance des autoritarismes, la perte de crédibilité des médiations politiques ordinaires liée au « déclin des partis » ? L’ère de la « globalisation », et laquelle ? La révolution dans les communications ? Les conflits ethniques ? Les réseaux de « cités mondiales » (comme le C 40) ? Les mouvements « transnationaux » et transfrontaliers  et lesquels (ONG, ethnies,  groupes religieux, groupes terroristes, mafias, marchés financiers et leurs crises, changements dans le capitalisme et la division internationale du travail) ? La montée des soucis environnementaux et la prise de conscience de « maux globaux » affectant toute la planète, même de façons différentes ? L’apparition d’organismes inédits qui ne sont ni des États, ni des alliances, ni des organisations intergouvernementales mais un peu de tout cela telle l’Union européenne ? La pluralisation des États devenus des réseaux complexes  (j’évite le « retrait » puis le « retour » de l’État, phénomènes historiques relevant plus de l’imaginaire discursif que d’une perception « naïve » et/ou d’une observation empirique rigoureuse) ? Le « débordement » de la politique devenue « sans frontières » (non seulement géographiques mais fonctionnelles, matérielles et symboliques) ? etc… (ad libitum selon les opinions de chacun). Je ne prétends pas, en donnant cette liste, fournir un portrait global et ordonné mais au contraire signaler son aspect kaléidoscopique interdisant les portraits historiques dans lesquels un Éric Hobsbawm ou un Perry Anderson se sont illustrés : après un « long XIXème » et « un court XXème siècle », bien malin ou inconscient serait celui qui se hasarderait au portrait d’un « …n’ième siècle ». C’est mon sentiment personnel que ce kaléidoscope devrait nous inviter à réviser nos perspectives sur ce que peut et doit être une science politique.

2. Comment est vue la science politique dans les cercles de l’opinion « éclairée » du double point de vue de sa « scientificité » (ou plus généralement de sa contribution à la production de connaissances vraies) et de sa « pertinence » dans le monde des choix ? On lui reproche parfois son « inutilité » à laquelle certains de ses intégristes (minoritaires) répondent par le souci de « la connaissance pour la connaissance » (comme il y eut « l’art pour l’art ») ou plus fréquemment par l’argument fort de « l’utilité de l’inutile » partagé avec les « Humanités » pour défendre son rôle dans la formation du citoyen, exigeant le refus de toute recherche « pilotée » de l’extérieur en fonction des besoins des bureaucraties. Attend-on d’elle la même chose que de la science économique, des analyses empiriques et/ou formelles conduisant à des prescriptions ? Ou bien des visions générales de « notre époque » relevant plus souvent des domaines historiques, philosophiques et économiques ? [1] Ou bien encore l’énonciation-dénonciation des « impensés » gouvernant les pratiques, comme le fait parfois la sociologie ? Cela n’est pas sans rapport, au moins en France, avec l’évolution de la politique universitaire comme on va le voir maintenant.

3. Les politiques universitaires, qu’elles soient centralisées, fédérales ou privées, ont-elles dans les quatre pays été accompagnées des mêmes effets généraux et lesquels, en matière de nombre de politistes, de cursus, d’associations professionnelles, de revues et d’édition ? Quels sont les effets du « déclin des Humanités » ? 

Dans le cas français, l’un des points centraux est la transformation, dans les années 1970, de la science politique en « corps universitaire » national analogue aux corps des  juristes et des économistes avec concours national de recrutement des professeurs, création d’une section autonome au sein du Comité national des Universités pour l’avancement de ceux-ci et l’habilitation des Maîtres de Conférences à se porter candidats dans des universités, création d’une section de science politique au Comité national du CNRS (remplaçant la section des « sciences juridiques et politiques »). Ceci conduisit à des effets, pas tous fâcheux, mais contradictoires dont le plus important fut la constitution de la science politique en « champ » professionnel autonome, [très] partiellement [2] au sein de l’université mais plus visiblement dans les rapports avec les problèmes politiques du temps. Seuls font exception les spécialistes de pays et d’aires culturelles [3] et bien sûr de la vie politique française, avec parfois l’adjonction de quelques  « européanistes » et « internationalistes » ; encore sont-ils considérés avec quelque distance par les « intégristes » de la profession. À la différence des « sciences de gestion » créées en « corps » au même moment, la science politique tendit à se refermer un temps sur elle-même comme « champ clos » protégé par la « neutralité axiologique » (comprise, au-delà du sens original que lui donnait Max Weber, comme le domaine de savants n’ayant dans leur métier ni opinions, ni valeurs politiques, ce qui a été dénoncé aussi bien par Marx que par Bourdieu, dont les encore nombreux épigones oublient parfois cette solide mise-en-garde [4]). Comme, en même temps, le nombre national de postes resta faible, ici encore à la différence des sciences de gestion, du fait de la résistance obstinée des anciennes facultés de droit, d’où étaient issus, avec quelques historiens et « civilisationnistes », la grande majorité des premiers membres du corps, la concurrence interne, accrue par le fait que des sociologues et des philosophes se portèrent aussi candidats, porta les thèses à devenir de moins en moins « compréhensibles » par un environnement « cultivé » qui avait tendance à penser que la science politique devait être aussi immédiatement accessible que le langage politique lui-même complété par quelques références aux « classiques » de « l’histoire des idées », le rapport de la science politique à son environnement changea très sensiblement. Dans les trois pays francophones d’Europe et d’Amérique où ce système ne se mit pas en place et où le recrutement dépendit, comme en Allemagne, des universités sous la surveillance des cantons ou des régions, peut-on cependant observer des évolutions semblables ou au contraire très différentes ?

4. Le contexte de la science politique francophone est aussi constitué par la façon dont est enseignée comme wissenschaft la science politique dans le monde international. Celui-ci étant devenu, paraît-il, « global », ce qui correspond à une très ancienne prétention à l’universalité de la science au-delà des frontières politiques, le contexte est à la fois « externe » et « interne », étant utilisé plus ou moins sélectivement dans l’enseignement francophone. Notre vieil Easton dirait que c’est un input et un withinput. L’examen des manuels et des méthodes réalisé dans le cadre de l’ECPR est donc un apport utile à cette connaissance du contexte, d’autant plus qu’il amène à poser un second problème : celui du statut de la langue.

Curieusement, le problème de la langue d’enseignement et de recherche, qui ne se posait guère aux francophones au temps où ceux-ci (surtout les Français) croyaient que leur langue était universelle comme elle l’avait été du XVIIème au début du XXème siècles jusqu’à la Société des Nations comprise, s’est posé à partir du moment où les sources secondaires, et parfois primaires, et les travaux qui en faisaient usage, ont été produits en anglais devenu la langue de communication scientifique mondiale, ce qui affecte inévitablement les mesures de performance des chercheurs [5]. Jusqu’alors, la question de la communauté linguistique n’était abordée, par exemple par Jean Laponce, que comme un sujet et un objet de recherche de constitution de communautés politiques, cités, empires, états-« nations » [6]. Elle s’est étendue à la langue des chercheurs eux-mêmes. La question de la langue « locale », jusqu’alors réservée  aux historiens spécialistes des « langues mortes » (une fois passé le temps où le latin et le grec étaient obligatoires pendant plusieurs années d’études) et aux ethnologues dans l’étude d’ « indigènes » particuliers, s’est alors posée comme elle se posa en Amérique latine pour l’espagnol et le brésilien, en Afrique et en Asie pour l’arabe (qui fut un temps une grande langue savante de communication internationale au-delà du « monde arabe »), l’urdu, le chinois et le japonais, et pas seulement dans les études d’aires culturelles et de littérature [7] mais dans les exposés généraux de la discipline. Chaque pays a adopté des solutions différentes mais la question lancinante, absente des « sciences dures » et largement de la science économique, prétendues passées à la modélisation, la quantification et la mathématisation, est restée posée pour la partie de la science politique qui, science d’un art et de ses conditions d’opération, est affrontée à « la langue naturelle » et pas seulement au langage formel : dit-on la « même chose » dans sa langue maternelle et dans sa « langue de compétence » ? « Lost in translation » ou parfois « Gained in translation » [8] ?  La « langue universelle » résout ainsi le problème : elle doit être impérativement « langue de compétence », éventuellement complétée par une autre langue (indispensable en ethnographie ou en histoire d’« ailleurs » ou « d’antan »), mais ce n’est pas toujours nécessaire, les traductions en langue universelle, présumées (à tort) absolument fidèles à la langue originale. faisant office de « filtre » de la qualité et de la pertinence des œuvres « indigènes » [9]. Les langues « locales » (et le français est devenu une langue locale) ne peuvent se payer ce luxe douteux : comment enseigner une « science [paraît-il] globale » dans une « langue locale » ? Ce qui est possible pour l’étude de phénomènes « naturellement construits comme monolingues » (disons, la crise bancaire de 2008, la lutte globale contre la pauvreté, sur se dernier point il est permis de douter) l’est-il pour l’étude des cultures, des idéologies ou des comportements [10] ?

II. La science politique « substantielle » :
approches, méthodes, domaines de recherche


1. Dans les années 1950, l’on ne relevait pas souvent l’usage du terme « paradigme » sauf dans quelques discussions de Thomas Kuhn (par Sheldon Wolin par exemple) non plus que du terme « épistémologie » bien que celle-ci fasse partie intégrante de l’approche d’un Karl Deutsch par exemple. On ne trouvait guère davantage dans l’opposition des « behavioralistes », des « institutionnalistes » et des « post-behavioralistes » de références à la science « dure » et à la philosophie et à la sociologie des sciences (j’en ai relevé dans l’American Political Science Review des années 1972ss mais aucune dans les publications francophones de science politique), le darwinisme et le néo-darwinisme n’étaient discutés qu’en référence au « darwinisme social ». Des débats aussi importants que ceux portant sur l’interprétation (malgré Weber, Alfred Schütz et Peter Winch), la causalité, l’intentionnalité,  la fonctionnalité, la structure et le système étaient,  à l’exception du dernier du fait de l’influence d’Easton (et partiellement du fonctionnalisme « holiste » – différent de celui de Merton – illustré par Gérard Bergeron dans Fonctionnement de l’État, 1965 et, de façon différente, par Gabriel Almond sous le nom de « structural-fonctionnalisme »), la province des « scientifiques », des sociologues (par exemple le recueil de R. Boudon et P. Lazarsfeld, L’Analyse empirique de la causalité, ou encore R. Boudon, À quoi sert la notion de structure ?) et des anthropologues, au moins jusqu’aux débats de 1972 dans l’APSR et le fameux texte ultérieur de Gabriel Almond, « Schools and Sects ». La science politique empirique recourant à la quantification s’en tenait solidement à l’analyse multivariée tentant de démêler variables « dépendantes » et « indépendantes ».  Les domaines étaient généralement balisés : régimes, institutions politiques et administratives, groupes et partis, élites et leaders, comportements, socialisation, mobilisations, changements politiques, révolutions auxquels s’ajoutaient en « relations internationales », la guerre et la paix, la sécurité « nationale » ou « collective », les alliances, la négociation et les organisations internationales (c’est dans ce domaine que Morton Kaplan se distingua par un usage de la notion de système).

Quels changements peut-on repérer aujourd’hui et pourquoi ? Sont-ils locaux ou généraux ? La présence de Pierre Bourdieu, Michel Foucault, voire Jacques Derrida et Bruno Latour et son « Actor-Network theory », et enfin du pragmatisme comme théorie et de l’ethnographie comme méthode mérite réflexion. Tous sont présents dans le monde anglophone certes, Bourdieu essentiellement en sociologie mais aussi en science politique dans quelques travaux sur la théorie des organisations et le nouvel institutionnalisme des sociologues Powell et Di Maggio, Foucault pour sa critique de « l’histoire des idées » mais surtout pour les « micro-pouvoirs » et la « gouvernementalité » (Mitchell Dean, Governmentality : Power and Rule in Modern Society, Sage, 1999 ; Michael Barnett, « Power in International Politics », International Organization, 2005, p. 39-75) [11], Derrida via Ernesto Laclau sur l’hégémonie et Richard Joyce sur la souveraineté (R. Joyce, Competing Sovereignties, Routledge, 2013), sans compter sa quasi-omniprésence dans certains départements de littérature (Mme Spivak en est l’un des hérauts), Latour a fait une grande partie de sa carrière dans le monde anglophone de la sociologie des sciences mais son approche, très tôt marquée par une réflexion sur le pouvoir, s’est étendue à l’étude de l’État. Ils restent cependant marqués, sauf peut-être le dernier, comme « french touch » : celle-ci est-elle spécifique et à quelles questions prétend-elle répondre ? Favorise-t-elle un climat de dénonciation sous couvert d’énonciation comme dans la sociologie critique devenue « sport de combat » selon Bourdieu  grâce à l’emploi tout-terrain de l’idée de « domination » (unifiée et non désagrégée en « dominations ») qui présiderait à toutes les formes d’analyse politique (seules les « études européennes » restent dans leur majorité enfermées dans un climat de « science édifiante » selon laquelle, quoiqu’il arrive, l’UE ne peut échouer, telle une bicyclette qui, une fois lancée, ne peut s’arrêter sous peine de culbute [12]). Inversement, comment expliquer que la méthode statistique et la modélisation formelle attachée aux diverses versions de la théorie des choix rationnels semblent nettement minoritaires en France ? Comment, en dehors de quelques ghettos,  expliquer le « piétinement » des méthodes quantitatives illustrées jadis par Duverger, Stoetzel, Lancelot, Michelat, Bon, Roig (qui fonda avec Dusan Sidjansky le département de science politique de Genève) [13], sauf, en dehors des classiques de Mattei Dogan, Jean et Monica Charlot, Daniel-Louis Seiler, les rigoureuses méthodes qualitatives employées par exemple par Sophie Duchesne et Florence Haegel et les travaux méthodologiques de Benoît Rihoux [14], au profit de la méthode historique (sur archives en général, parfois comme « histoire orale ») et des « entretiens » plus ou moins assimilés, à tort, à « l’ethnographie », ce qui produit sur certains l’impression d’un manque de technicité et de cumulativité faute d’une constante interaction avec des données acquises autrement [15]. La méthode « historico-ethnographique » est parfois combinée, on le notera ci-dessous, avec une intéressante redécouverte du « local », à laquelle le nom de Clifford Geertz (Local Knowledge, 1983) est parmi d’autres attaché. Tout cela pousse, pour évoquer la végétation de science politique, à substituer l’image du « buisson » à celles, disons, du chêne, du pin ou du peuplier.

De même la « sociologie analytique » et les travaux de Jon Elster ne semblent pas « mordre » dans la recherche la plus visible, en général rebelle à l’individualisme méthodologique. Pourquoi les travaux de l’Estonien Rein Taagepera (actuellement professeur émérite à Irvine) sur les relations entre systèmes électoraux et systèmes de partis sont-ils ignorés, l’approche économique de Gary Becker, auteur de Human Capital, mieux connue, est-elle rejetée presque partout, les travaux d’Elinor Ostrom sur les institutions et les biens communs plus que négligés alors qu’ils apportent beaucoup non seulement dans la production et la gestion des biens communs mais aussi dans l’étude des institutions et de l’administration tout en adoptant une posture théorique forte refusant les recettes tout-terrain (« one size fits all ») et une posture méthodologique combinant la « vue du haut » (les jeux de la rationalité agrégeant les « micro-fondations ») qui lui valut un prix Nobel d’économie, et la « vue du bas » (le recours à l’anthropologie de terrain) ? Est-ce aussi le cas dans les trois autres pays, plus sensibles à ce qu’il est convenu, à tort ou à raison, de nommer le mainstream ? [16] De même l’extension du politique à des domaines auparavant considérés comme « sociaux », de la famille au genre, et la fin (très relative) de son association privilégiée avec le gouvernement de l’État (celui-ci étant désagrégé et devenu une « prétention » et un « ensemble de réseaux » concurrencés et mêlés à d’autres) sont-elles conformes à une évolution générale allant bien au-delà de l’aire francophone qui serait, au moins en ce qui concerne le genre, plutôt du côté de la réception que de l’origine malgré Simone de Beauvoir en ce qui concerne les études féminines-féministes ?

2. Six phénomènes semblent par ordre d’importance décroissante marquer aux yeux d’un senior les changements dans la science politique.

i/ Le premier doit être en quelque sorte mis « hors-concours » car il concerne, non les sujets ou objets de recherche ni les approches et méthodes tout en ayant un effet certain sur celles-ci, mais les conditions matérielles régissant la façon de les aborder.

 Les ressources documentaires [17] à la disposition des formateurs dans la plupart des sciences sociales ont explosé : dans les années 1960-70, au temps des textes de W.J.M. Mackenzie et S. Rokkan dans le volume de l’UNESCO dirigé par Jean Piaget, Tendances de la recherche dans les sciences sociales et humaines, il était encore possible de se faire une idée assez complète des « basics » de la discipline et des sources primaires disponibles : un grand Handbook en sept volumes (déjà) en 1975 (Polsby, Greenstein, eds.) et en « relations internationales » un grand volume (disons Quincy Wright et en « histoire des relations internationales » Renouvin et Duroselle) ou de puissants livres de statuts divers (disons Morgenthau, Waltz, Deutsch, Aron) suffisaient. Comparons aujourd’hui avec le nombre des Handbooks d’Oxford University Press (2006-2012) (à l’éditeur général, l’anglais Robert Goodin, résolument monolingue et aux sources pratiquement toutes anglophones comme les Textbooks de « Global Politics » ( !) pour débutants, Robert J. Jackson, Global Politics in the 21st Century, Cambridge University Press, 2013),  et les huit volumes beaucoup plus internationaux de l’International Encyclopedia of Political Science (Badie, Berg-Schlosser, Morlino, eds., Sage, 2011). Mais il y a beaucoup plus : l’explosion des revues, de la toile, de l’ « open access »  favorise dès le début une fragmentation de la discipline qui ne peut pas recourir à la notion de « lois fondamentales » (et c’est sans doute tant mieux tant ces lois sont fragiles dans les sciences sociales), et de ce fait produit ce que Daniel Kahnemann a appelé pour la déplorer « la recherche en silos » [18]. Cela peut être inévitable en physique, biologie ou psychologie (j’en doute) et indifférent à l’histoire (j’en doute aussi) mais je ne crois pas que ce soit sain en science politique. Comment nos collègues s’y prennent-ils dans l’aire francophone ?

Je dois avouer que la notion d’« indiscipline » (qui est l’un des thèmes du présent congrès) ne me paraît pas convaincante. Non que je sois hostile, c’est le moins que je puisse dire, à la collaboration, « l’hybridation » (le mot est à la mode [19]) et à la communication entre silos : que serait une étude de la politique du droit ou des politiques de l’administration menée par des gens ignorant les propriétés des grammaires juridiques, ou une étude de la politique de la science (politics) ou de la politique scientifique (policy) ignorant les pratiques et protocoles scientifiques (j’en ai pourtant vu…), la construction d’une théorie des empires sans les contributions des historiens des empires perse, romain, « romain-germanique », chinois, musulmans, « coloniaux » ? Pas davantage je ne repousse l’idée d’une « citoyenneté commune des sciences humaines et sociales » [20] fondée sur le fait que le savant partage avec son objet une communauté potentielle de langage naturel. Mais celle-ci ne peut pas être considérée comme une « citoyenneté du monde » qui supprimerait les citoyennetés nationales ou locales, mais seulement comme un lien de famille (comme disait Renan parlant de « famille des nations »), rien de plus. En effet une « indiscipline » n’a de sens que si elle s’oppose à des disciplines (dont celle qui propose une définition du « politique » dont on parle tout le temps sans jamais le définir y compris quand on s’étend sur la « politisation », probablement pour ne pas l’ « essentialiser », encore un mot à la mode), ce qui suppose que celles-ci existent, quitte à se transformer, les unes disparaissant ou modifiant leurs questions, les autres apparaissant. La bureaucratie scientifique française propose de « discipline » la définition suivante : « une catégorie organisationnelle au sein de la connaissance scientifique : elle y institue la division et la spécialisation du travail et elle répond à la diversité des domaines que recouvrent les sciences. Bien qu’englobée dans un ensemble scientifique plus vaste, une discipline tend naturellement à l’autonomie par la délimitation de ses frontières et du langage qu’elle se constitue, les techniques qu’elle est amenée à élaborer ou à utiliser et éventuellement par les thèmes qui lui sont propres » [21], ce qui conduit à une définition de « l’interdisciplinarité » d’un consensualisme et d’un irénisme bureaucratiques tout à fait sympathiques et attendrissants : « un ensemble d’approches scientifiques et simultanées d’un objet de recherche, croisant les points de vue de plusieurs disciplines. La marque essentielle d’une approche interdisciplinaire est la formulation d’un questionnement et d’une synthèse tous deux concertés, croisés et d’intérêt commun » [22]. Bonne chance aux courageux qui s’y risquent.

Il s’ensuit que si l’interdisciplinarité est un exercice plus difficile qu’on ne le prétend (et ce n’est pas seulement un effet du conservatisme routinier de l’homo academicus), l’indiscipline  ne peut s’enseigner sans auto-contradiction, ce pourquoi elle suppose une « rébellion » de ceux qui sont déjà dans une discipline. À moins que, bien sûr, ne se cache derrière cette expression la revendication d’un nouveau silo qui prétendrait absorber toute la science politique dans la sociologie historique décrétant que « tout est politique », demi-vérité qui ne serait juste que si l’on y ajoutait l’adverbe « potentiellement », alors que la « socio-histoire » du politique, proprement entendue comme une sous-discipline de la science politique, nous montre seulement l’émergence et la cristallisation de principes, pratiques et structures politiques (par exemple l’État, la représentation, la souveraineté, le vote, le parti) qui rèvèlent aussi des mécanismes que l’on peut retrouver à l’œuvre dans différents contextes historiques  avec différentes terminologies. Cette référence nous conduit au point qui suit.

Les cinq autres phénomènes sont les suivants.

 ii/ Le retour de l’histoire, dit encore « tournant historique », amorcé jadis par Charles Tilly, non seulement comme phénomène indépassable (l’historicité de l’humanité et la fin des « sociétés sans histoire » bien que la vision de l’histoire comme récit ait beaucoup changé avec la modernité ce qui a transformé les « sociétés sans histoire » en « sociétés sans récit historique » tel que nous concevons ce récit qui ne prend plus la forme du mythe mais d’une « narration » en mouvement) mais surtout comme méthode (Tilly distinguait soigneusement les deux choses). À tort ou à raison, l’histoire n’est plus un réservoir de « cas » ou encore d’ « exemples édifiants » mais un flux constant se faisant et défaisant sans cesse, ce qui interdirait, pour certains, de s’arrêter sur ce qui est « fait ». Or, cette opération est en réalité impossible comme le prouve l’œuvre de Norbert Élias, « procès de civilisation » qui n’est analysable qu’à partir d’un « état de civilisation » toujours fragile comme Élias ne l’ignore pas. Ce retour s’opère  sous diverses formes, « analyse contextuelle », « socio-histoire du politique », « effet Skinner » (ou : « l’on ne doit pas distinguer le texte et le contexte, l’ensemble texte-contexte formant un tout indissociable que seule l’histoire du sens et de la compréhension dans une époque peut analyser », il s’ensuit pour certains qu’une science, ou une philosophie, ne sont rien d’autre que leur histoire), refus de l’explication téléologique aux deux sens (refus d’un « mouvement de l’histoire », refus des explications intentionnalistes à partir d’actions finalisées), ce qui amène parfois la science politique à être vue comme une province de l’histoire sociale et intellectuelle, et plus généralement à être incorporée dans l’étude des « [socio]genèses » et dans « les sciences sociales du politique » ; cette dernière expression, qui rappelle curieusement les vieilles « sciences politiques » françaises de « L’Académie des Sciences Morales et Politiques » (où pas un seul politiste professionnel n’est admis encore aujourd’hui), de « l’École libre des sciences politiques » dont est sortie « la Fondation Nationale des Sciences Politiques », toutes choses vilipendées comme mondaines et non-scientifiques, mériterait à elle seule dans sa dernière version une longue réflexion épistémologique sur les concepts de « société » et de « social » dans laquelle l’on n’entrera pas ici [23].

Pour donner ici notre point de vue sur l’historicité on dira que a/ toute science, étant faite par des humains, et pas seulement les sciences sociales, est historique dans la mesure où elle opère dans l’histoire ; b/ l’objet de toute science est historique dans la mesure où tout ce que l’on observe est soumis au temps (parfois conceptualisé par certaines sciences comme « évolution ») étant entendu que, depuis Einstein, le temps est lui-même une variable dépendante, non pas seulement de nos conceptions mais des réalités empiriques montrées par la physique mathématique, et cela quelle que soit notre expérience immédiate d’humains physiquement mortels et qui le savent ; c/ il ne s’ensuit pas que toute science « fait de l’histoire » même si son évolution, involution, déclin ou disparition « ont une histoire » et « font l’histoire » comme elles sont faites par elle ; d/ il y a seulement une science dont les objets qu’elle étudie empiriquement partagent avec le savant, on l’a déjà noté, une communauté potentielle de langage naturel [24] et dont par conséquent l’histoire de ces objets et la façon dont ils se la représentent ne peuvent pas ne pas influencer les constructions savantes puisqu’elle est tantôt son objet (archéologie, anthropologie, histoire « ancienne »), tantôt, voire en même temps, son contexte culturel (on ne surplombe pas son temps). Comment interpréter et évaluer cette évolution ?

D’autres changements sont survenus, toujours plus ou moins liés au retour de l’histoire prise à la fois comme une réalité empirique et comme une manière de l’étudier : « par en haut » l’apparition de la « global politics » (aussi difficile à cerner que la « globalisation » : est-elle un domaine spécifique concurrençant et complétant celui des « relations internationales » ou bien une nouvelle approche générale brouillant voire supprimant les frontières entre les deux domaines ?) ; « par en bas » un renouveau de l’étude du « local », non pas d’abord comme organisation territoriale subordonnée à la « nationalisation » et la construction d’un « Centre » (il y a cependant un renouveau dans ce domaine) mais comme une province de recherche distincte par exemple dans l’étude du vote ou du militantisme, et aussi comme une ou des forme(s) spécifique(s) de rationalité, débat amorcé en philosophie morale mais aussi en psychologie, on l’a noté en I à propos des débats sur la « traduction ».

 iii/ Le « tournant [néo] institutionnaliste » dans ses diverses variantes avec des visions très différentes de l’identité d’une institution et de ses modes de changement mais dont un trait commun est l’absence d’études sur le leadership et le charisme, pourtant florissantes dans les études des organisations et des firmes et partiellement dans les études de politique étrangère (on pense à Joseph Nye) [25]. Une autre question se pose à cet égard : pourquoi une bonne partie des institutionnalistes (sauf les institutionnalistes des choix rationnels, les spécialistes des « veto players » et leurs cousins économistes) sont-ils rebelles à la prescription, à l’« institutional design » et au « constitutional engineering » auxquels certains « vieux institutionnalistes » (notamment les « fédéralistes », un peu négligés sauf par les disciples « choix rationalistes » « libéraux anti-populistes » de William Riker et en Suisse, Belgique, bien sûr au Québec, et dans les études européennes où elles sont plutôt la province des juristes et des économistes via le fédéralisme budgétaire et le fédéralisme fiscal) ne répugnaient pas et qui furent revendiqués par Maurice Duverger, Giovanni Sartori, James MacGregor Burns et aujourd’hui par Juan Linz et Alfred Stepan ou encore Josep Colomer ? [26] Pourquoi les « études européennes » se sont-elles détournées, peut-être par lassitude devant les « traités constitutionnels » et leurs avanies, de l’ « institutional design » (Jean-Louis Quermonne constituant le « dernier carré » dont P. Sciarini à Genève est un représentant plus à jour)? De même dans l’analyse des politiques publiques (parfois aussi appelées, et les variantes terminologiques sont ici importantes, « action publique » et « arrangements publics ») que l’on pourrait aussi ranger dans les nouveaux phénomènes importants avec les politiques urbaines et la « politique des villes », pourquoi se concentre-t-on plutôt sur « les politiques de l’évaluation » que sur « l’évaluation de politiques » ? (Une contribution leur sera consacrée.)

iv/ Cela a-t-il à voir avec « le tournant discursif », ici aussi aux formes diverses et mis à toutes les sauces ? Curieusement, ses avocats ne me semblent pas trop préoccupés par le problème « lost in translation » sauf pour dénoncer les problématiques en termes d’universel « problem-solving », notamment en politiques publiques (Elinor Ostrom et Aron Wildavsky ont fait de même auparavant sans s’embarrasser de ces subtilités). Que la politique, comme bien d’autres activités humaines, fonctionne aussi « au discours » exprimé parfois sous forme de symboles non-langagiers [27], me semble une évidence sauf pour les groupes signalés à la note. Une utilisation concevable est le rôle du discours dans la « production dialectique du sens » quand la capacité de  donner forme aux termes d’un débat de politique publique qualifie le « pouvoir productif » distinct du « pouvoir structurel » ( Bruno Latour, « The Power of Association », in John Law, ed., Power, Action and Belief : A New Sociology of Knowledge ?, Routledge, 1986, p. 264-280 ; Woll, 2014, p. 50-56). Les choses changent, et se gâtent, quand on attribue ce pouvoir à des acteurs spécifiques qui ne sont plus dispersés et dont les intentions « disciplinaires » sont déduites, comme l’a fait Paul Krugman, cité supra note 1, du fait qu’ils en bénéficient [28] et que l’on y ajoute la conviction que la politique fonctionne d’abord au « discours », d’où parfois la fantaisie que toute action réussie est d’abord sinon uniquement une « réussite littéraire » [29], et la déconstruction de l’étude de toute action  menée sur la base de données matérielles fiables, dont numériques, ce qui est une attaque contre le cinquième phénomène.

v/ L’apparition des grandes banques de données et des Big Data. Sont-elles beaucoup utilisées, dans quels domaines et sinon pourquoi ? Les Big Data ont plusieurs concrétisations et plusieurs rôles. Elles peuvent être entendues comme la possibilité de recueillir un grand nombre de données sur des individus, de les relier entre elles et d’en tirer des inférences prédictives, dont la causalité est absente, sur les chances qu’ils ont de se comporter, ce qui permettrait d’élaborer des stratégies de marketing (quel type de roman a le plus de chances d’être acheté ? Réponse par les données et adieu aux éditeurs humains) et des choix entre différents modes de traitement d’une maladie ou d’un type de délinquance. Dans la formulation, comme d’habitude catastrophiste, du philosophe Giorgio Agamben, elles instaurent la négation du « droit de s’abstenir » et non plus seulement l’interdiction d’une action. Dans une autre acception, elles sont seulement la production d’un grand nombre de données permettant de comparer des états sociaux et des régimes politiques, d’y déceler des relations entre variables, ici encore sans en tirer de théories causales, et de tenter par induction de résoudre un problème (par exemple la succession dans les régimes autoritaires) précisé et rendu testable par ce que les données ont révélé [30]. L’essentiel, à garder toujours présent à notre esprit rebelle et simplificateur, est que les Big Data peuvent être non seulement frappées par un « biais » mais surtout ne produisent que des hypothèses sur un monde lui-même  hypothétique et doivent être testées empiriquement dans le monde « réel » : elles disent peut-être « quoi » mais ne peuvent répondre à la question « pourquoi ? », ce que l’on apprend en principe en première année de Statistiques avec la distinction corrélation-causation. Cette expansion quantitative et les raffinements auxquels elle a donné naissance  ont-ils contribué aux évolutions des études de politique comparée depuis le temps de Rokkan, Lipset, Lijphart, Sartori ou bien celles-ci y ont-elles résisté et progressé selon d’autres logiques, par exemple le renouvellement de la thèse Rokkanienne des « clivages structurants » ?

vi/ Je mentionne enfin comme le moins important aux yeux de la masse mais très important à mes yeux, le retour, après l’épistémologie et la philosophie des sciences, de la philosophie politique, dans sa forme « continentale » ou « analytique », comme partie intégrante de la science politique. Longtemps, du fait de l’universelle présence du croisement éthique/politique par exemple dans les « miroirs » tendus aux futurs princes, seule la philosophie morale fut prise au sérieux pour être rejetée (comme par Carl Schmitt) ou l’intégrer dans un mouvement passant de la moralité d’une institution sociale « enchâssée » dans le social-moral [31] à la « sociologie de la moralité » [32] et enfin à la « moralité de la sociologie » ou de l’économie [33]. Le retour de la philosophie politique (s’il y eut jamais une absence, la théorie politique non-empirique l’ayant toujours conservée, il demeure qu’en France, de 1945 à 1970, elle ne fut représentée que par Eric Weil, Raymond Aron et Julien Freund, en Suisse par Jeanne Hersch, Jacques Maritain ayant été dans cette période plus connu au Canada et aux États-Unis) est lié au fait que nombreux ont été les philosophes refusant de déduire la philosophie politique de principes de philosophie morale sans faire pour autant de Machiavel « l’enseignant du Mal » vu par Leo Strauss (Bernard Williams, moins nauséabond que Carl Schmitt, en a été l’avocat le plus constant et le plus persuasif, avec Isaïah Berlin et Michael Walzer).

Des raisons épistémologiques et non seulement circonstancielles en ont été le déclencheur. Comme exemples de ces circonstances on mentionnera la confrontation avec la critique féministe, la « provincialisation de l’Europe », le recul de la sécularisation reposant le problème du statut de la religion (cœur de toute polité ou bien domaine à rejeter d’un « espace public nu » ?), l’intrusion des jugements moraux dans toute une série de questions politiques (par exemple, intervention « humanitaire », secours apporté aux banques « trop grosses pour tomber », traitement des prisonniers) qui a ravivé les rapports toujours tendus  et conflictuels avec la philosophie morale,  les controverses sur les concepts de démocratie et de société civile et sur l’assaut de la « post-modernité » et du multiculturalisme [34] auxquelles il convient d’ajouter les nombreuses discussions sur les « accountabilities » « horizontales » ou « verticales » et sur les processus de « gouvernance » dont la critique  repose souvent sur une philosophie implicite de la démocratie). Épistémologiquement, la résistance obstinée de la « philosophie de l’esprit » (phénoménologie ou philosophie analytique, Ricœur, Bitbol, Nagel, Searle, McGinn) aux neuro-sciences et à leurs philosophes (Daniel Dennett, P. Churchman) à démontré que les sciences de l’intelligence artificielle et les neuro-sciences ne peuvent exister qu’avec un « amont » philosophique qui doit être analysé comme tel. Les macro-économistes au moins, même s’ils n’ont pas lu les écrits énonciateurs qui sont consacrés à leur profession [35], semblent prendre conscience que des perspectives philosophiques sont à la base de leurs constructions et recommandations générales (une minorité de physiciens théoriques va dans le même sens) et qu’on ne peut les scotomiser comme « biais idéologique », mais la nécessité d’exposer franchement le problème se heurte à la crainte de la critique facile portée contre « l’ignorant soupçonneux » [36]. Le sort incertain de vénérables programmes comme « Philosophy, Politics and Economics » peut l’attester (j’ai mis la formule en anglais car, en français, je n’ai pu l’imposer dans mon propre établissement au temps où j’y avais quelque influence limitée mais d’autres exemples francophones peuvent montrer qu’il peut en aller autrement).  Etes-vous d’accord sur cette identification et sinon laquelle lui substitueriez-vous et quelles questions en découleraient ?



[1] Le cas de la science économique est plus complexe que ce que le texte donne à voir : d’une part ses divers camps exposent largement dans les medias et des livres de grande diffusion ou grand impact ce qu’il conviendrait de faire aussi bien localement que globalement (parmi bien d’autres John Maynard Keynes jadis,  Milton Friedman et Gunnar Myrdal naguère, aujourd’hui Paul Krugman ou plus récemment Thomas Piketty et une floraison de prix Nobel parlant ès qualités en témoignent ; la majorité, au moins relative, des livres en français recommandant des changements européens dans les politiques publiques et même les institutions est due à des économistes) mais inversement ses cursus d’enseignement sont accusés de l’intérieur d’avoir négligé dans les trente dernières années l’histoire économique, l’économie publique, la psychologie et la « behavioral economics » et d’avoir privilégié la mathématisation et les méthodes quantitatives de l’école néo-classique (qui ne sont pas rejetées mais doivent être inclues dans un débat plus large) et abandonné le débat public et les problèmes concrets qui confrontent les hommes ordinaires. D’où la formation de groupes dissidents comme l’Institute for New Economic Thinking créé en 2009 par George Soros,  Rethinking Economics Italia (en France, « les économistes atterrés » sont une réplique un peu pauvre de ces mouvements), l’international Rethinking Economic Network créé en 2012 par des étudiants appartenant à 19 pays et quatre continents. Tout cela évoque la perestroïka  amorcée au sein de l’American Political Science Association puis le Caucus  sur les mêmes thèmes. Mais le puzzle demeure : les économistes restent beaucoup plus engagés dans le débat public en dépit (ou à cause ?) de l’homogénéité de leurs cursus alors que les politistes, au moins français, dont les cursus sont plus incertains, en demeurent plus éloignés comme on le verra au point 3/ qui suit immédiatement. Dans un débat de 2013 à l’ American Economic Association Paul Krugman, portant en bandoulière le grand cordon de son prix Nobel, a noté que la micro-économie est mieux isolée des débats idéologiques sociétaux que la macro-économie ne pourra jamais l’être, ce qui l’a mené récemment (« Who wants a depression ? », International New York Times, 12-13 juillet 2014, p. 8) à une position curieuse ne correspondant pas tout à fait à la position qui précède : la macro-économie scientifique (plus simplement le cours d’économie 101) nous dicte ce que les États-Unis devraient faire, augmenter les investissements publics, accroître les déficits publics et l’inflation ; s’ils ne le font pas c’est faute de consensus politique et un effet d’excès de polarisation de la politique américaine qui s’est emparée de tous les débats économiques professionnels.. Jusqu’ici le raisonnement est dans la logique de ce qu’il a exposé à ses collègues professionnels. Les choses se gâtent alors car Krugman va ainsi contre les économistes radicaux tenant que l’économie est toujours politique parce que la politique est toujours polarisée (« L’économie est un débat politique », « Ce n’est pas et ne peut jamais être une science », Ha-Joon Chang, Economics. The user’s guide, Londres, Pelican, 2014) mais en même temps il va dans leur sens en soutenant que le bon sens scientifique est annihilé par la force idéologique de 0, 1, voire 0, 01% de la population dont les sources de revenu faites des intérêts des obligations croissent au détriment de celles de l’ensemble du pays en période de déflation et décroissent en période de baisse des taux d’intérêts (ces 0, 01% auraient vu leurs revenus dus aux intérêts décroître entre 2007 et 2011 de 3.000.000 $ -valeur 2012- à 1.300.000 $, d’où leur « sado-monétarisme »). Reste à expliquer le mystère de la surpuissance de 0, 01% de la population en régime démocratique. Quelques soient les théories de la force des groupes d’intérêts, des phénomènes de clientèle, de l’idéologie dominante et de la fausse conscience ce relent de la thèse marxiste de la dictature de la bourgeoisie a un parfum excessif évoquant les fameuses « 200 familles » et le « mur d’argent » de la IIIème république française. Plus récemment, (« The inflation cult », International New York Times, 13-14 septembre 2014) Krugman a encore raidi sa thèses de base en attribuant cette « rage » anti-inflationniste à la haine des « makers » contre les « takers » qui « est très largement liée à des divisions ethniques et culturelles » (souligné par moi), ce qu’il appelle la « tribalisation de la politique », une sinistre dénonciation qui ne semble pas confirmée par les travaux documentant l’attachement général au Welfare state (Paul Sniderman et al., Paradoxes of Liberal Democracy, 2014, chap. 4). Modifiant sa position au fur et à mesure qu’il réalise sa faiblesse (la majorité des « takers » sont blancs), Paul Krugman a alors recouru à la formule de « l’information en boucle fermée de la droite moderne » (« closed information loop of the modern right », « These lazy jobless », International New York Times, 23 septembre 2014, p.9) ; par une sorte d’argument foucaldien il soutient que, contre leurs expériences immédiates, ses élites voient le monde à travers ce qu’en disent l’American Enterprise Institute ou l’Heritage Foundation et sa base à travers Fox News et Rush Limbaugh, autrement dit « les mots font les choses » mais il demeure possible de dénoncer les mots au nom des choses (ce qui n’est pas foucaldien mais tout bonnement aristotélicien, « la vérité somme adéquation de la chose et de l’intellect », -« vérité-correspondance »-, qui est désormais rejetée le plus souvent au nom de la théorie de « la vérité-cohérence »). Reste à trouver la cohérence logique de cette cascade d’arguments en la réduisant à cette simple formule de mon cru : « les vrais savants disent la vérité, les faux mentent parce qu’ils sont payés pour ça et qu’on ne demande qu’à les croire ».

[2] Nombreuses furent les universités qui ne créèrent pas de « départements » (« Unités mixtes d’enseignement et de recherche ») de science politique, certaines, comme l’importante Paris-II, maintenant des départements de droit public et science politique cependant que d’autres réduisaient drastiquement le nombre de professeurs et maîtres de conférence de science politique, « regroupés » dans certains Instituts d’études politiques autonomes. De plus le CNRS supprima la section de science politique pour la faire coexister au nom de l’interdisciplinarité avec la sociologie des organisations et la sociologie du travail (en fait, dit-on, pour enlever la sociologie du travail de la sociologie qui n’en voulait plus), ce qui amena toujours plus de candidats sociologues, y compris dans les sous-disciplines de la sociologie ne relevant pas des sociologies précitées. Inversement, les docteurs de science politique ne sont pas reçus dans la section où domine la sociologie et des docteurs de science politique préfèrent soutenir leur « habilitation » en sociologie devant des jurys où les politistes sont réduits à la portion congrue ; après quoi, ils se maintiennent dans des postes encore labellisés « science politique ». Face à cette situation certains politistes prêchent « l’indiscipline » (P. ex. Michel Offerlé, Henry Rousso, « Indiscipline. Le goût de l’interdiscipline et de la curiosité », in M. Offerlé, H. Rousso, dir., La fabrique interdisciplinaire. Histoire et science politique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008, p. 11-21. On notera que les deux directeurs sont l’un politiste, l’autre historien. À ma connaissance, aucune entreprise semblable en France n’a porté sur « Sociologie et science politique », comme si pour beaucoup la science politique n’était que de la sociologie, surtout depuis que Pierre Bourdieu a décrété que la science politique n’existait pas en tant que discipline). On reviendra sur ce point ainsi que sur les notions de « discipline » et d’ « interdisciplinarité » dans  le point II.

[3] Notons cependant que le même reproche d’éloignement a été adressé à ces spécialistes en dehors de la sphère francophone (John Lynch, « Political science after Gaza », Washington Post, 29 juillet 2014). Il convient en effet de i/ rappeler aux politistes leur devoir de dire quelque chose de pertinent sur la réalité contemporaine la plus chaude, même s’ils la trouvent « ennuyeuse » parce que tristement répétitive ; ii/ rappeler aux pundits et autres analystes de situations dont ils sont « spécialistes » leur devoir de regarder, dans la science constituée, ailleurs que le bout de leur nez, c’est-à-dire ailleurs que la mise-à-jour de leurs jugements formés de longue date.

[4] Sans doute redoutent-ils la menace de « la science prolétarienne » et peut-être croient-ils que les valeurs sont réductibles aux intérêts décelés par un sociologue extra-lucide qui serait moins simpliste que Paul Krugman…

[5] Louis Imbeau, Mathieu Ouinet, « Langue de publication et performance en recherche : publier en français a-t-il un impact sur les performances bibliométriques des chercheurs francophones en science politique ? », Politique et Sociétés, 31, 3, 2012, p. 39-65.

[6] Les études européennes ne semblent plus intéressées par la question de la soi-disant polité multilinguale que serait l’Union Européenne, le philosophe belge Philippe Van Parijs étant la très notable exception.

[7] Le philosophe Michel Serres se flattait de n’enseigner qu’en français dans le département de littérature de Stanford où il était professeur permanent à temps partiel et où il déclarait « faire sa vraie carrière » (en dehors des départements de philosophie…). De même, j’ai entendu Jacques Derrida, dans une conférence en anglais dans une université américaine, ne pas manquer de faire les citations pertinentes en français et surtout en allemand, ce qui remplissait d’admiration ses 600 auditeurs entassés dans une salle surchauffée.

[8] Je fais ici allusion aux travaux de psychologie du professeur Albert Costa de l’université espagnole Pompeu Fabra montrant que les mêmes questions morales hypothétiques (en l’espèce, « tueriez-vous un humain inconnu pour en sauver cinq aussi inconnus ? » ou bien, question différente, « laisseriez-vous mourir un humain inconnu pour en sauver cinq inconnus? ») connues depuis Judith Jarvis Thomson comme « la question du gros homme » (première question) et la « trolleyologie » (deuxième question) (l’exemple concret décrit un train lancé, sans pouvoir s’arrêter sans prix d’au moins une vie humaine qui n’est pas celle du conducteur impuissant, sur une voie où sont ligotés cinq humains) ne reçoivent pas les mêmes réponses selon les langues maternelles des répondants et surtout qu’un échantillon de personnes répondant dans leur langue maternelle tue moins facilement l’humain que l’échantillon répondant dans sa langue de compétence (on a exclu les « bilingues d’enfance » des échantillons). Ceci dit, dans toutes les langues et quel que soit leur statut, le gros homme sauve sa peau dans la grande majorité des réponses. Mais les « petites différences » posent quand même question, l’explication pouvant être que le processus de pensée « rapide » (spontané) identifié par Daniel Kahnemann (Thinking. Fast and Slow, 2010) est caractéristique de la langue maternelle qui encourage à l’intuition basée sur les émotions alors que la langue de compétence, en obligeant à la « lenteur », favorise un choix plus « rationnel-utilitaire » fondé sur la loi de conséquence. (Notons cependant que les Sud-Coréens qui se distinguent dans leur langue par le refus absolu de « tuer le gros homme » se distinguent aussi, selon l’enquête du Programme PISA de l’OCDE destinée à mesurer la capacité de « problem-solving » auprès de 85 000 jeunes de 15 ans de 44 pays, en se classant seconds tout juste après Singapour dans la performance des tests, les États-Unis et le Canada, bien qu’au dessus de la moyenne, ne figurant pas parmi les dix premiers…)  Il appartient aux philosophes moraux qui ne s‘occupent pas assez de la traduction (sauf la minorité tenant qu’il n’y a de moralité que « locale ») de dire ce qui est « perdu » ou « gagné » dans un débat commencé au XXème siècle à propos de l’avortement par Philippa Foot, Elizabeth Anscombe et Iris Murdoch. En revanche, le problème peut ne pas se poser dans l’étude empirique de certains domaines de politique publique, comme le « bail out » (disons approximativement le « renflouement ») des banques frappées en 2008, où il est fait usage dans un livre écrit en anglais (par une allemande travaillant en France et dont l’anglais et le français sont les « langues de compétence ») utilisant, dans une perspective non-ethnographique, des entretiens menés majoritairement en anglais mais aussi en allemand et français (Cornelia Woll, The Power of Inaction. Bank Bailouts in Comparison, Cornell University Press, 2014)

[9] J’ai entendu l’argument tenu à Princeton en 2005 par un comparatiste des autoritarismes et de leur déclin, en réponse à une timide remarque d’un spécialiste de la Russie citant quelques travaux en russe. Seul, le chinois en langue originale était accepté « parce qu’aucune données dure n’est disponible venant de ce pays ». Depuis, le nombre d’articles chinois traduits se sont multipliés.

[10] Il est vrai que la critique la plus incisive portée contre la problématique « lost in translation » vient non plus des « sciences dures » mais de l’anthropologie et l’ethnographie niant la distinction langue maternelle-langue de compétence (attribuée au nationalisme romantique du XIXème siècle supposant une communauté ethniquement homogène et monolinguale) en soulignant le « multilingualisme » constitué a priori par des usages de différentes ressources linguistiques par des locuteurs dans différents contextes, ce qui minimise le problème de la perte dans la traduction (Friederike Lüpke, Anne Storch, Repertoires and Choices in African Languages, Berlin, De Gruyter, 2014.

[11] La tendance à remplacer « les politiques de lutte contre la pauvreté » par « le gouvernement des pauvres » en témoigne.

[12] Cette « théorie de la bicyclette » a deux formulations. Originellement, sous la plume du socialiste belge Paul Henri Spaak ou du libéral allemand Walter Hallstein, elle exprimait une vue téléologique positive : pour ne pas tomber la bicyclette devait devenir fédérale, une vue à nouveau en vogue contre la montée des euroscepticismes et dont le succès des spitzerkandidaten mena à la désignation du « fédéraliste » luxembourgeois Jean-Claude Juncker comme président de la Commission malgré l’opposition de la  Grande-Bretagne et de la Hongrie. Plus récemment, elle a pris une couleur plus neutre, inspirée  de l’idée de « moindre mal » : toute chute serait pire que le maintien en mouvement (c’est aussi en ce sens que l’on peut interpréter le succès du vieux routier Jean-Claude Juncker).

[13] Le petit nombre de Français aux « écoles d’été » de l’ECPR, où cependant enseigne au moins un spécialiste français (Bruno Cautrès) l’atteste amplement.

[14] Cette tendance est moins forte au Québec où les méthodes statistiques et la formalisation en termes de choix rationnel ont poussé de plus solides racines.

[15] L’une des erreurs mineures des tenants du « tournant historique » (cf infra) est de prétendre qu’il a permis de « désagréger l’État » et d’y voir des alliances multiples, des « couches historiques » superposées, des réseaux de solidarité, des groupes et bien d’autres choses. C’est oublier que la théorie des organisations de Michel Crozier l’avait déjà fait avec les travaux de Pierre Grémion ou Jean-Claude Thoenig, de même que la science administrative américaine avec les travaux de Stefan Skowronek contre « l’iconographie de l’ordre ».

[16] La même question pourrait être posée sur « l’histoire des idées » ; Marc Angenot, professeur de littérature comparée, souligne dans ce domaine, pour la regretter, une spécificité française au sein du monde francophone (Marc Angenot, L’histoire des idées, Presses universitaires de Liège, 2014).

[17] La question des « Big Data » sera évoquée plus bas à propos du problème v.

[18] On ne saurait négliger cependant le site « Liens sociaux » de Pierre Mercklé et le site québécois « Classiques des sciences sociales », bibliothèque numérique de l’université de Chicoutimi qui comprend 5000 ouvrages fondamentaux à télécharger gratuitement.

[19] Les professeurs hybrides n’ont pas attendu les discours actuels pour exister, telle par exemple la récemment décédée Lillian Rubin, auteur d’ouvrages importants sur le genre et la classe, qui, née en 1924, n’entama des études universitaires qu’à 39 ans, commença par être  une psychothérapeute clinique avant d’obtenir en 1971 un PH. D. en sociologie à Berkeley et mener une double carrière jalonnée par des livres marqués par celle-ci, Worlds of Pain : Life in a Working-Class Family (1976), Women of a Certain Age : The Midlife Search for Self (1979), Intimate Strangers : Men and Women Together (1983). Et que dire d’Ernest Gellner qui commença dans la philosophie et l’épistémologie pour devenir docteur en anthropologie de l’islam et occuper une chaire à Cambridge avant de revenir à ses premières amours ?

[20] Paula Cossart, Samuel Hayat, Emmanuel Taïeb, « Approches historiques du politique. Science politique/Histoire. Obstacles à l’hybridation », Revue française de science politique, 2014, 3, p. 506. Curieusement, cette « citoyenneté commune » englobe rarement les économistes, les psychologues, les spécialistes des organisations, un peu comme la citoyenneté mondiale expulserait les « barbares », j’ai relevé le mot appliqué par Bo Rothstein (qui fait mieux d’habitude) à l’introuvable mais polémiquement omniprésente science politique « mainstream » (Bo Rothstein, « Is Political Science Producing Technically Competent Barbarians ? », European Political Science, 4, 1, 2005, p. 3-13. La transposition dans un milieu francophone d’une position prise dans et pour le milieu international anglophone est un déni des spécificités « locales » que l’approche est supposée recommander).

[21] Étude sur l’interdisciplinarité dans la gestion des personnels chercheurs. Rapport de la phase 1, CNRS. Observatoire des métiers et de l’emploi scientifiques, 2014. Cette définition est attribuée à « Morin (1994) » sans autre référence. Ceux qui trouveraient cette rédaction conçue pour toutes les sciences un peu trop générale sont invités à lire David Laitin, « The Discipline of Politics », in E. Mansfield, R. Sasson, eds., Theory and Empiry in American Politics, 2004 (avec les commentaires de R. Keohane, I. Shapiro et B. Weingast). Malgré le titre de l’ouvrage où il est publié (ou plutôt republié) l’article dépasse de beaucoup les limites de l’étude de la politique américaine.

[22] Définition proposée par la Mission pour l’interdisciplinarité au Conseil scientifique du CNRS français du 7 mars 2011.

[23] Le classique de Robert Nisbet sur la tradition sociologique (1966) n’est guère cité bien que traduit en français et seul Bruno Latour (Reassembling the Social, 2005, aussi disponible en français) a fait une petite percée. Dans les sous-disciplines choisies par les candidats au concours d’agrégation français, la « sociologie politique » est tellement majoritaire qu’elle semble être considérée comme la seule science politique sans égard aux distinctions opérées par Giovanni Sartori dès 1970 (in S. M. Lipset, ed., Politics and the Social Sciences, Oxford University Press)  entre « sociologie de la politique » et « sociologie politique » considérées comme dépassées par une « sociologie du politique ». Toutes ces diverses marchandises (car il ya tout de même diverses sociologies) refoulent les institutions et la théorie politiques (philosophie analytique et continentale, théorie empirique comparative des institutions et des régimes). De ce fait, le « droit constitutionnel comparé » semble réservé aux seuls juristes, par ex., Chagnollaud, Troper, dir., Traité international de droit constitutionnel, 2013, qui n’est en rien comparable au Oxford Handbook of Law and Politics, Whittington, Kelemen, Caldeira, eds., 2008, où collaborent juristes et politistes, ni au Oxford Hanbook of Political Institutions, Rhodes, Binder, Rockman, eds., 2006, ce dernier moins convaincant. Dans ce domaine, le politiste anglais Vernon Bogdanor n’a comme interlocuteurs français que des juristes, et en matière de politiques publiques le Suisse Peter Knoepfel n’a que quelques interlocuteurs français.

[24] Il y a cependant, à ma connaissance plus qu’imparfaite, une petite minorité d’économistes et d’anthropologues « physiques », et un plus important groupe de « behavioristes » (à distinguer des « behavioralistes »), de psychologues généticiens scrutant les prédispositions à telle ou telle compétence, et de « neuro-philosophes » (Daniel Dennett, Patricia Churchland) « éliminativistes » prétendant « imposer silence à l’objet » en le réduisant aux mécanismes physiques du cerveau.

[25] En anglais toujours, le savant livre récent du vétéran soviétologue Archie Brown (The Myth of Strong Leadership, 2014, Oxford University Press), montre que la persistance de ces études s’accompagne le plus souvent d’une tentative de démystification du concept et de son élément « héroïque » qui en fut longtemps la partie obligée depuis Carlyle au XIXème siècle (ce n’est pas le cas d’un de ses fondateurs James MacGregor Burns qui vient de mourir à l’âge de 95 ans et qui fonda la distinction entre « leadership transformatif » et « leadership transactionnel », Leadership, 1978). En revanche, certaines études européennes marginales marquent son importance en soulignant son absence (J. Hayward, A. Menon, eds., Leaderless Europe, 2008). L’un des cœurs du problème est qu’en se concentrant sur la critique du héros et l’absence d’effet causal du leadership dans la décision (elle-même critiquée comme concept) les critiques du leadership ne voient pas toujours que le leader, comme le roi d’E. Kantorowitz, a parfois « deux corps », celui qui, né dans et de l’organisation, s’accommode des contraintes engendrées par des structures et des pluralités de pouvoirs concurrents, et celui, « symbolique » ou « fictionnel » (mais non fictif), construit par ses talents d’artiste et les besoins de « suspension de l’incroyance » des populations (ou de certaines parties d’entre elles) qui vont « se confier » à lui, ou elle, dans des conjonctures fluides qui peuvent se « durcir » en en faisant un personnage symbolique auquel lui-même finit par croire. Évidemment, quand on en arrive à qualifier de « leadership » une [socio] logique et une [idéo]-logique, en l’espèce les forces du marché et le néo-libéralisme, qui auraient dépouillé l’individu ou l’État de son rôle de leader (Stephen Gill, ed., Global Crisis and the Crisis of Global Leadership, Cambridge University Press, 2012), le concept n’a plus de sens parce que les mots eux-mêmes n’en ont plus.

[26] À ces questions tendent à se substituer sous le nom de « political engineering » des questions plus englobantes mais moins testables venues des études internationales surtout anglophones combinant les problèmes nés de l’existence de « failing states », d’interventions internationales aussi bien dans les opérations de maintien de la paix que de contre-insurrection et enfin dans les « logistiques de défense » et dans les stratégies d’action sur « le pouvoir infrastructurel » décrit par M. Mann (1984, 2008). V. le panel projeté, Political Engineering : Infrastructures and State-Making in International Relations (J. Bachmann, P. Schouten, convenors, ISA, 2015)

[27] Yvette Taborin, Langage sans parole. La parure aux temps préhistoriques, Paris, La maison des roches, 2004 ; A. Testart, La servitude volontaire, vol. I, Les morts d’accompagnement, vol. II, Les origines de l’État, Paris, Errance, 2004 ;  Avant l’histoire. L’évolution des sociétés de Lascaux à Carnac, Paris, Gallimard, 2012 (ce livre est un must pour ses réflexions sur l’évolutionnisme, la causalité, les mécanismes, et les systèmes politiques).

[28] Contrairement à l’idée de « pouvoir circulatoire » (circulatory power, l’adjectif vient de l’anatomie et de la botanique) présentée par Lucia Seybert, Stephen Nelson et Peter Katzenstein, “Two Faces of Power Again : Control Power and Circulatory Power in the American Movie Industry”, International Studies Association, San Francisco, 2013, cité par Woll, 2014, p. 51.

[29] C’est le défaut du livre savant d’un historien de la littérature s’aventurant dans l’histoire politique, Jonathan Rove, The Literary Churchill. Author, reader, actor, New Haven, Yale University Press, 2014.

[30] Une vision plus ambitieuse représentée par la Big History prétend qu’elles permettraient de « tout connaître » du passé, depuis l’origine de l’univers à nos jours et de produire une histoire gouvernée par le déterminisme de Laplace, soit une histoire totale récapitulant tout, soit un ensemble de « just so stories » valables dans un seul domaine (Clint Ballinger, « Contingence, déterminisme et ‘just so stories’ », Tracés, ENS de Lyon, 24, 2013). Une version plus modeste tient que le point de vue de Laplace est logiquement le seul défendable mais qu’il est simplement matériellement impossible de produire toutes les données, même pour expliquer l’histoire longue d’un seul domaine de connaissance. Dans tous les cas, les Big Data permettraient d’en finir avec « l’histoire contre-factuelle » (what if ?) critiquée par les disciples d’E. H. Carr car présumée nier toute « inévitabilité historique » et inventer une histoire fictive toute autre qui satisferait les désirs nostalgiques des réactionnaires avides de « faire tourner en arrière la roue de l’histoire » et de faire revivre un passé imaginaire. Que l’histoire contre-factuelle ait d’abord été utilisée en histoire économique puis en histoire des sciences pour montrer que des innovations déclarées « clefs » (les chemins de fer ou L’origine des espèces) n’ont finalement que peu pesé dans l’explication de l’histoire réelle de l’industrie ou de la science ne semble pas tourmenter ces critiques parce que ceux-ci semblent croire que les « données » permettent de se dispenser de toute investigation philosophique et épistémologique, position curieuse de la part de certains marxistes qui la tiennent pourtant ; je n’aurais pas consacré une note aussi longue, quoique incomplète, à cette question si la mode actuelle de la sociologie historique ne m’imposait pas le devoir de la signaler à bien des « socio-politologues-historiques » qui les ignorent. Par exemple sur le contre-factuel, l’ « event history analysis » et l’utilisation de la simulation, v ; Gary Goertz, Jack Levy, eds., Explaining War and Peace. Case Studies and Necessary Condition Counter-Factuals, Routledge, 2007, et Yves Schemeil et al. “Quand simuler stimule. Innovation pédagogique et recherche décisionnelle”, Revue française de science politique, 2014, 3, p. 479-501, not. p. 483-485.

[31] Jens Beckert, « The Moral Embeddedness of Markets », in B.J. Clary, D. Wilfred, D.M. Figart, eds., Ethics and the Markets. Insights from Social Economics, Routledge, 2006, p. 11-25; B. Steenland, Z. Schoank, “Is the Market Moral?  Protestant Assessment of Market Society”,  Review of Religious Research, 53, 2011, p. 257-277.

[32] S. Hitlin, S. Vaisey, eds., Handbook of Sociology of Morality, Springer, 2010. Le grand exemple, même aujourd’hui réfuté, reste Max Weber et L’éthique protestante.

[33] Par exemple, A. Wolfe, Whose Keepers ? Social Science and Moral Obligation, University of California Press, 1989.

[34] J’ai exposé ma propre position dans deux articles de l’International Political Science Review, « Political Philosophy in Political Science ; Sixty Years on », 2010 et 2011, l’entrée « Political Philosophy » de l’International Encyclopedia of Political Science, Badie, Berg-Schlosser, Morlino, eds., 2011, vol. 8 et « Les deux sciences politiques. En relisant Georges Burdeau », Revue française de science politique, 2012.

[35] F. Lebaron, La croyance économique : les économistes entre science et politique, Le Seuil, 2000.

[36] Ce qui explique peut-être l’opiniâtre résistance des neuro-sciences et de la biologie à toute intrusion philosophique sinon comme le produit logique de ce que la science a produit (à la façon de R. Dawkins, Daniel Dennett ou P. Churchman et sa « neuro-philosophie ») et le dialogue de sourds les opposant aussi bien aux phénoménologues comme Paul Ricœur qu’aux analytiques comme John Searle, Thomas Nagel ou Colin McGinn.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 10 juin 2018 14:47
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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