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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article d'Evelyne Lapierre-Adamcyk, T.R. Blalkrishman et Karol J. Krotki, La cohabitation au Québec, prélude ou substitut au mariage ? Les attitudes des jeunes Québécoises.” In ouvrage sous la direction de Renée B.-Dandurand, Couples et parents des années quatre-vingt. Questions de culture, no 13, pp. 27-46. Québec : Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC), 1987, 286 pp.

[27]

Questions de culture, no 13
“Couples et parents des années quatre-vingt.”

PREMIÈRE PARTIE

1

 “La cohabitation au Québec,
prélude ou substitut au mariage ?

Les attitudes des jeunes Québécoises.”

par
Evelyn Lapierre-Adamcyk,
Tattamangalam R. Balakrishnan, Karol J. Krotki


INTRODUCTION

Jusqu'au début des années 1970, le mariage légal a constitué le cadre de la vie de couple et le milieu dans lequel la majorité des enfants ont été conçus et élevés. Bien sûr, ce modèle n'était pas suivi par tous et quelques écarts étaient observés : incontrôlable, la mort venait souvent prématurément ravir l'un des conjoints et les familles, que l'on ne nommait pas encore monoparentales, continuaient d'exister ; quelques séparations légales mettaient fin à des unions malheureuses ; les naissances hors mariage, longtemps qualifiées d'illégitimes, ne dépassaient pas 10% de l'ensemble des naissances ; enfin, les unions libres étaient rares et la statistique restait fort discrète à leur égard, reflétant en cela le contexte social qui ne leur accordait aucune reconnaissance.

Du point de vue des événements démographiques qui la caractérisent, la famille québécoise s'est transformée de façon très marquée tout au cours de la deuxième moitié du XXe siècle. Chronologiquement, les modifications se sont enchaînées de la façon suivante : réduction d'abord lente et soutenue du nombre d'enfants, accélération de cette baisse [28] au cours des années 1960 et stabilisation encore incertaine au début de la décennie 1980 ; montée des divorces dès la mise en vigueur de la loi de 1969 et, finalement vers 1975, recul du mariage accompagné de la diffusion du modèle de la cohabitation sans mariage légal (Péron et al., 1987).

Ce dernier phénomène qui bouleverse le paysage des modes de vie s'est installé assez brusquement et fait à l'heure actuelle une vive concurrence au mariage légal comme cadre de la vie de couple et, à un moindre degré, de la vie de famille. Peut-on le considérer comme un substitut au mariage ? comme un prélude à une union dont on veut tester la stabilité ? comme la manifestation d'un choix d'une vie de couple essentiellement instable ? Il s'agit d'une question très complexe à laquelle toute réponse est incertaine, ne serait-ce que parce que le phénomène est encore trop récent pour que l'on puisse en saisir toute la portée. Il a cependant pris suffisamment d'importance pour que les difficultés d'en mesurer la fréquence grâce aux statistiques traditionnelles suscitent quelques enquêtes qui permettent d'amorcer l'analyse de ce nouveau mode de vie.

Nous nous bornerons à rendre compte des principaux résultats que l'on peut tirer des sources à notre disposition, soit les chiffres du recensement de 1981 et surtout les résultats de l'enquête sur la fécondité au Canada entreprise en 1984 [1].

Deux objectifs retiennent notre attention : préciser l'ampleur que prend la cohabitation comme cadre de la vie de couple et examiner les choix exprimés par les jeunes Québécoises en matière de nuptialité en relation avec leurs attitudes à l'égard de la famille et des enfants ainsi qu'avec certaines caractéristiques sociales.

[29]

AMPLEUR DE LA COHABITATION
CHEZ LES JEUNES QUÉBÉCOIS


Un article récent (Péron et al., 1987) fait le point sur la situation de la cohabitation comme mode de formation des couples québécois en exploitant principalement les données du recensement de 1981. La fréquence de l'union libre atteint environ 25% chez les femmes âgées de 23 à 28 ans et chez les hommes de 26 à 35 ans. Cette fréquence varie suivant l'état matrimonial de droit, se situant à un niveau plus élevé chez les divorcés (Péron et al., 1987, tableau 1).

D'après l'enquête réalisée en 1984 sur la fécondité au Canada dans laquelle on trouve 1 400 répondantes québécoises, la proportion des jeunes cohabitantes chez les célibataires serait passée de 1981 à 1984, de 7 à 18% chez les 18-19 ans, de 18 à 27% chez les 20-24 ans et de 25 à 42% chez les 25-29 ans. Le phénomène semble donc en pleine progression et le recul des indicateurs de l'évolution du mariage légal confirme cette tendance.

Il est cependant utile de préciser que, malgré la popularité croissante de la cohabitation, le mariage n'est pas tombé en disgrâce complète, puisqu'en 1981, on estime que 55% des femmes s'étaient déjà mariées légalement à 23 ans, 75% à 28 ans et 89% à 35 ans. Les proportions sont du même ordre de grandeur chez les hommes, tenant compte de l'écart d'âge au mariage (Péron et al., 1987, tableau 3).

Pour terminer cette mise en situation, on peut ajouter que les couples de cohabitants, au moment de l'enquête de 1984, représentaient 40% de ceux où la femme était âgée de 20-24 ans et 20% de ceux où elle avait 25-29 ans. Conjuguée à une instabilité conjugale croissante, la cohabitation, dont la nature semble en elle-même plus précaire que le mariage, ajoute à l'image d'incertitude qui entoure présentement le déroulement de la vie familiale. Les données sur la stabilité des cohabitations au Québec reposent sur des observations [30] trop peu nombreuses pour en tirer des estimations fiables ; à l'échelle du Canada, on observe que les cohabitations se rompent plus facilement que les mariages : ainsi, après 5 ans environ 50% des cohabitations s'étaient transformées en mariage ; environ 30% s'étaient rompues, seulement 20% ayant persisté en tant que cohabitation ; par ailleurs, au 5e anniversaire, le taux cumulé de divorces n'était que d'environ 15% pour les mariages directs (Aumont, 1987). La propension à la séparation est donc beaucoup plus marquée chez les cohabitants.

CHOIX EXPRIMÉ
PAR LES JEUNES QUÉBÉCOISES
QUANT AU MODE D'UNION


Comme les transformations des comportements en matière de nuptialité sont encore récentes, il est difficile d'extrapoler les tendances de fond. Le recours aux intentions exprimées par les jeunes Québécoises au cours de l'enquête de 1984 peut d'une certaine façon suppléer à l'observation. En effet, cette enquête, en plus de colliger toute l'information sur laquelle se fonde la reconstitution des histoires conjugales, a aussi recueilli les intentions des jeunes femmes quant au mode d'union qu'elles envisagent. Combinées aux expériences déjà vécues par celles qui sont plus avancées dans leur cycle de vie, ces intentions permettent de classer les femmes âgées de 18 à 34 ans en trois catégories :

  • celles qui prévoient vivre l'ensemble de leur vie de couple en cohabitation (11,6%),
  • celles qui prévoient vivre en cohabitation et ensuite se marier (42,4%),
  • celles qui n'envisagent que le mariage (46,0%).

Bien sûr, il s'agit là d'intentions et il faut les utiliser avec une certaine prudence. Il y a fort à parier qu'en définitive ces pourcentages ne représentent pas une prévision des comportements [31] qu'adopteront ces femmes. Ces intentions sont plutôt le reflet de la mentalité collective qui prévaut à un moment donné. Indicatrices d'une mode passagère ou annonciatrices d'un mouvement social profond, les intentions seront interprétées ici comme des signes fragiles de l'hésitation que met la société à révéler le choix qu'elle fait du mode de vie qui redeviendrait le modèle privilégié.

Dans la mesure où les intentions exprimées correspondent à certaines valeurs plus profondes, elles indiquent d'une part que le règne incontesté du mariage légal est révolu ; toutefois, tout en ne constituant plus le cadre nécessaire à la vie de couple, il fait encore partie de l'horizon pour la grande majorité des jeunes Québécoises. Le tableau 1 illustre d'ailleurs la progression que marque la cohabitation comme prélude au mariage : ce choix n'était celui que de 30% des femmes âgées de 30-34 ans ; il est devenu celui de plus de la moitié des jeunes de 18-19 ans. Par contre, la cohabitation comme substitut au mariage reste un choix nettement minoritaire. Un dernier détail : parmi les femmes de moins de 35 ans, la vie de couple est incontestablement le mode de vie préféré, car moins de 3% d'entre elles envisagent de vivre toute leur vie sans conjoint (ces cas ont été écartés de l'analyse).

Pour mieux apprécier la signification de ces choix, il apparaît opportun d'examiner s'ils s'associent à d'autres attitudes ou à certaines caractéristiques. Particulièrement intéressants, le nombre d'enfants prévus ainsi que les attitudes à leur égard seront d'abord pris en considération ; en second lieu, les éléments liés à l'épanouissement personnel, les attitudes à l'égard du divorce et de la fidélité permettront de préciser les différences entre les catégories fondées sur les choix quant au mode d'union ; finalement, à l'aide de quelques caractéristiques socio-économiques, quelques variations dans la propension à choisir l'un ou l'autre des cheminements seront identifiées.

[32]

Tableau 1

Répartition des femmes selon le choix du type d'union et l'âge
Femmes de 18 à 34 ans, Québec 1984

Âge

Choix du type d'union

Total

Nombre
de cas

Cohabitation
seulement

Cohabitation et mariage

Mariage
seulement

18-19

15,3

54,1

30,6

100

74

20-24

13,8

49,3

36,9

100

264

25-29

9,7

43,8

46,4

100

255

30-34

30-34

30,2

59,6

100

252

Total

11,6

42,4

46,0

100

846

Source : Données inédits tirées de l'enquête sur la fécondité au Canada, 1984.


CHOIX DU MODE D'UNION
ET PRÉVISIONS EN MATIÈRE DE FÉCONDITÉ


Depuis le début des années 1970, les prévisions en matière de fécondité manifestent un degré d'homogénéité jamais atteint ; en effet, comme on le voit au Tableau 2, 50% des femmes de moins de 35 ans prévoient avoir deux enfants et l'immense majorité en prévoient au moins un. Cependant, cette prévision s'associe de façon marquée au choix de la cohabitation comme seul cadre à la vie de couple ; cette catégorie se distingue nettement des autres, puisque seulement environ le tiers prévoient avoir deux enfants, mais surtout 31% n'en prévoient aucun. La fécondité prévue chez ces femmes est en moyenne très faible, soit 1,4 enfant. Par contre, les [33] deux autres groupes se ressemblent grandement ; que l'on envisage la cohabitation comme prélude au mariage ou que l'on retienne le mariage comme choix unique, le nombre d'enfants est sensiblement le même, soit un peu plus de deux en moyenne. Ces résultats ne sont pas très faciles à interpréter : bien entendu, il n'est guère étonnant que les femmes dont le choix se porte vers une forme d'union particulièrement instable ne veulent pas beaucoup d'enfants ; là où l'on peut s'interroger, c'est sur le comportement de celles qui envisagent de cohabiter et ensuite de se marier ; dans la mesure où l'instabilité des cohabitations reportera sans doute le moment où l'on découvrira le partenaire stable avec qui le mariage deviendra possible, il est plausible qu'une révision du nombre d'enfants à la baisse se produise. Il n'est pas impensable non plus que des cohabitations d'abord vues comme prélude au mariage en deviennent le substitut. Peut-on supposer que ces unions seront aussi fécondes que prévu ? La réponse reste à venir ; peu d'expériences, à part le monde Scandinave (Hoem et Rennermalm, 1985) où cependant la longue tradition en matière d'union libre donne à cette évolution un caractère unique, peuvent guider l'interprétation.

L'importance attachée au fait d'avoir des enfants s'associe aussi au choix du type d'union. Au Tableau 3, il apparaît clairement que pour la majorité des femmes, il est important d'avoir des enfants, bien que l'emploi du superlatif « très important » n'est le fait que d'un peu moins du tiers. De façon très cohérente par rapport aux prévisions examinées plus haut, celles qui rejettent le mariage se distinguent nettement des autres car plus de 40% considèrent comme peu important le fait d'avoir un enfant.

En bref, si la vie de couple devait se dérouler en l'absence de mariage, on peut imaginer que l'enfant serait moins valorisé et que les familles seraient bien petites. Ce choix semble encore celui d'une minorité ; il est difficile de voir ce que réserve l'avenir.

[34]

Tableau 2

Répartition des femmes selon le choix du type d'union
et le nombre d'enfants prévu
Femmes de 18 à 34 ans, Québec 1984

Choix du type d'union

Nombre d'enfants prévu

Total

Moyenne

Nombre
de cas

0

1

2

3+

Cohabitation seulement

31,1

18,7

32,7

17,5

100

1,4

97

Cohabitation et mariage

7,2

14,8

50,9

27,2

100

2,1

355

Mariage seulement

2,6

8,3

54,7

34,7

100

2,3

387

Total

7,8

12,3

50,4

29,5

100

2,1

839

Source : Données inédites tirées de l'enquête sur la fécondité au Canada, 1984.


Tableau 3

Répartition des femmes selon le choix du type d'union
et l'importance accordée aux enfants
Femmes de 18 à 34 ans, Québec 1984

Choix du type d'union

Importance accordée aux enfants

Total

Nombre
de cas

Peu
important

Assez
important

Important

Très
important

Cohabitation seulement

41,5

30,2

12,1

16,1

100

98

Cohabitation et mariage

15,9

29,1

28,9

26,1

100

358

Mariage seulement

13,0

23,9

31,4

31,6

100

389

Total

17,5

26,8

28,1

27,5

100

846


[35]

CHOIX DU MODE D'UNION ET ÉLÉMENTS
ASSOCIÉS À L'ÉPANOUISSEMENT PERSONNEL


Afin de poursuivre cet examen des attitudes des jeunes Québécoises, l'enquête sur la fécondité au Canada offre un éventail de questions assez riche. Entre autres, un certain nombre d'éléments ont été proposés aux répondantes afin qu'elles jugent de leur importance en fonction de leur épanouissement personnel.

Le Tableau 4 présente le pourcentage de celles qui ont jugé chacun de ces éléments comme étant « très important » (A) ou « peu important ou pas du tout important » (B) afin « d'avoir une vie personnelle heureuse ».

Ici encore on remarque que le choix unique de la cohabitation se distingue des autres catégories et cela est particulièrement marqué lorsque l'on considère la partie B du Tableau 4. Ce qui est plus frappant, cependant, ce sont les différences entre les deux catégories qui envisagent le mariage. Déjà le superlatif « très important » est employé un peu moins souvent pour juger de l'importance de la vie de couple comme élément du bonheur chez celles qui souhaitent cohabiter avant de se marier. Quand il s'agit du mariage, la proportion passe du simple au double, de 18 à 36%. « Avoir un enfant » est jugé très important par une fraction moins élevée de femmes qui veulent cohabiter avant de se marier ; par contre, une proportion à peu près identique valorise particulièrement le travail hors du foyer ; il est toutefois intéressant de remarquer que de ce point de vue la fraction qui ne trouve pas le travail important est sensiblement plus forte chez celles qui retiennent le mariage uniquement. Enfin, toutes s'entendent pour valoriser à peu près également la liberté d'agir selon leur volonté.

De façon assez systématique, on voit donc ici apparaître des différences de mentalités entre les femmes qui optent pour un mode d'union qui fait place à la cohabitation et celles, [36] plus traditionnelles, qui choisissent le mariage. D'abord, la vie de couple, le mariage en particulier, semble moins valorisée ; il en est ainsi pour le fait d'avoir un enfant alors que le travail hors du foyer représente une valeur légèrement plus importante.

CHOIX DU MODE D'UNION
ET VALORISATION DE LA STABILITÉ


Deux autres aspects font partie de la conception que l'on se fait du mode d'union ; il s'agit de la fidélité des conjoints et de la stabilité de l'union. Le Tableau 5 présente les liens entre ces deux éléments et le choix du type d'union. Au total, la fidélité des conjoints reste chez les femmes de moins de 35 ans un facteur très important pour assurer la durée d'une union : 52% jugent très important que les conjoints soient fidèles l'un à l'autre et une minorité, soit 15%, n'accordent à cet élément que peu d'importance. Encore une fois, le choix de la cohabitation comme unique mode d'union modifie cette attitude : en effet, en termes relatifs par rapport à celles qui choisissent seulement le mariage, trois fois plus de femmes attachent peu d'importance à la fidélité et deux fois moins y accordent une grande importance. Par contre, lorsque le mariage fait partie du choix exprimé, les différences ne sont pas très prononcées : la fidélité reste fondamentale chez la majorité.

La stabilité du mariage constitue un second aspect qui est lié au choix du mode d'union. L'acceptation du divorce est une attitude difficile à cerner, car elle dépend de plusieurs circonstances qui, aux yeux des répondantes, rendent la rupture d'union plus ou moins acceptable. Dans la construction de l'échelle d'acceptation du divorce, plusieurs indicateurs entrent en ligne de compte : la présence et l'âge des enfants, la transformation des sentiments amoureux en amitié, la nécessité de considérer le mariage comme une union stable au

[37]

Tableau 4

A. Pourcentage des femmes classées selon le type d'union
qui ont jugé « très important » les divers facteurs présentés
« afin d'avoir une vie personnelle heureuse »
Femmes de 18 à 34 ans, Québec 1984

Choix du type d'union

Vie de couple durable

Mariage

Avoir un enfant

Travail hors foyer

Agir selon volonté

Cohabitation seulement

37,6

11,9

37,2

60,1

Cohabitation et mariage

53,1

18,6

29,7

27,8

50,4

Mariage seulement

61,1

36,4

39,1

23,3

47,6

Total

55,0

24,6

32,0

26,8

50,2

B. Pourcentage des femmes classées selon le type d'union qui ont jugé « peu important ou pas important du tout » les divers facteurs présentés « afin d'avoir une vie personnelle heureuse » Femmes de 18 à 34 ans, Québec 1984

Choix du type d'union

Vie de couple durable

Mariage

Avoir un enfant

Travail hors foyer

Agir selon volonté

Cohabitation seulement

10,1

94,8

52,7

19,7

8,5

Cohabitation et mariage

5,0

46,1

29,3

29,0

6,4

Mariage seulement

3,8

27,8

21,1

39,9

6,8

Total

5,1

43,4

28,3

33,0

6,7

Source : Données inédites tirées de l'enquête sur la fécondité au Canada, 1984.


[38]

Tableau 5

A. Répartition des femmes selon le choix du type d'union
et l'acceptation du divorce
Femmes de 18 à 34 ans, Québec 1984

Choix du type d'union

Acceptation du divorce

Total

Nombre de cas

Acceptation
totale

Acceptation
mitigée

Rejet
mitigé

Rejet
total

Cohabitation seulement

15,8

52,3

25,9

6,0

100

98

Cohabitation et mariage

12,2

33,9

37,3

16,6

100

358

Mariage seulement

7,8

31,1

36,5

24,5

100

389

Total

10,6

34,7

35,6

19,0

100

846

B. Répartition des femmes selon le choix du type d'union
et l'importance accordée à la fidélité
Femmes de 18 à 34 ans, Québec 1984

Choix du type d'union

Importance accordée à la fidélité

Total

Nombre de cas

Peu
important

Assez
important

Très
important

Cohabitation seulement

29,1

43,4

27,5

100

98

Cohabitation et mariage

16,9

32,3

50,8

100

358

Mariage seulement

10,0

31,5

58,5

100

389

Total

15,1

33,2

51,6

100

846

Source : Données inédites tirées de l'enquête sur la fécondité au Canada, 1984.


[39]

moment du mariage, intégrant ces indicateurs sur une échelle unique, on peut classer les répondantes en quatre catégories : seulement 10% affichent des attitudes qui ne valorisent pas la stabilité des unions, car elles acceptent le divorce dans toutes les circonstances, incluant l'évolution de la passion amoureuse vers une amitié ; par ailleurs, environ 20% considèrent le divorce totalement inacceptable, même dans le cas où le couple n'a pas d'enfant. Entre ces extrêmes, les répondantes se regroupent en deux catégories à peu près égales ; ces résultats montrent que l'irrévocabilité du mariage ne fait plus partie de la mentalité des femmes québécoises, mais que la rupture à la moindre difficulté n'est pas acceptée par la majorité.

Par rapport aux choix du mode d'union, les liens sont clairs ; cependant, on peut noter que 32% de celles qui n'envisagent pas le mariage manifestent une certaine réticence au divorce, ce qui, dans leur cas, peut être interprété comme un attachement à une certaine forme de stabilité. Dans l'ensemble, on observe une progression continue d'une catégorie à l'autre : quand on passe du groupe qui accepte seulement la cohabitation à celui qui ne retient que le mariage, la réticence au divorce augmente considérablement.

CHOIX DU MODE D'UNION
ET CARACTÉRISTIQUES SOCIO-ÉCONOMIQUES


Au-delà des attitudes à l'égard des enfants et de la nature même du mariage et de la cohabitation, on peut s'interroger sur les liens entre le choix d'un mode d'union et diverses caractéristiques sociales. Peut-on croire que ces choix se sont diffusés simultanément dans tous les milieux sociaux ? On sait qu'en ce qui concerne la réduction du nombre d'enfants et la régulation de la fécondité, l'homogénéisation est presque atteinte ; le chemin parcouru ne l'a pas été au même rythme par les diverses catégories sociales, mais au milieu des années [40] 1980, il n'est pas abusif d'affirmer que la diversité dans ces domaines s'est grandement atténuée. La société a-t-elle atteint ce même degré d'homogénéité du point de vue des types d'unions qui vont dorénavant encadrer la vie de couple et la vie familiale ?

L'enquête de 1984 permet de répondre partiellement à cette question. Le Tableau 6 présente quelques caractéristiques. La langue maternelle, souvent retenue comme indicatrice d'un milieu culturel particulier, ne permet pas dans ce cas de tirer de conclusion : entre les groupes français et anglais, il n'y aurait pas de différences significatives ; par contre, le groupe des « autres langues » qui s'éloigne considérablement des deux premiers, est fort peu représenté dans l'échantillon ; les résultats peuvent donc être le fait de variations purement aléatoires ; ils sont cependant cohérents avec d'autres comportements démographiques, les allophones conservant un niveau de fécondité plus élevé que les autres groupes (Tremblay et Bourbeau, 1985).

Par contre, l'attachement aux valeurs religieuses mesuré par la fréquence d'assistance aux cérémonies du culte indique de façon manifeste que la propension à retenir le mariage comme mode d'union unique croît avec l'assiduité de la pratique religieuse. De façon parallèle, mais inverse, le choix de la cohabitation, soit à titre de prélude, soit comme substitut au mariage, augmente avec la diminution de l'intensité de la pratique religieuse. Il est à remarquer que chez celles qui n'ont à peu près aucune pratique religieuse (« rarement » et « jamais »), environ le quart opte pour la cohabitation seulement. D'ailleurs, la catégorie qui choisit ce seul mode d'union comprend environ 75% de femmes pour qui la pratique religieuse est presque nulle. Notons enfin que seules les femmes dont la pratique religieuse est hebdomadaire résistent de façon fortement majoritaire à l'attrait de la cohabitation comme prélude au mariage, puisque seulement 28% l'adoptent. Par contre, chez celles où la pratique devient de moins en moins [41] fréquente, la cohabitation suivie du mariage atteint une espèce de plafond (entre 45 et 50%), qui s'explique par l'attraction de la « seule cohabitation » qui recrute davantage d'adhérents lorsque la pratique est nulle.

Le niveau d'instruction, à la fois indicateur de conditions socio-économiques et des valeurs culturelles, illustre aussi, mais à un moindre degré, la diversité dans la propension à choisir la cohabitation comme mode d'union. Dans ce cas, on observe une croissance de l'attraction de la cohabitation comme substitut au mariage lorsque le nombre d'années de scolarité augmente ; simultanément, celle du mariage se réduit. Par contre, toutes les catégories de scolarité adoptent avec la même intensité la cohabitation comme prélude au mariage, environ 42%.

La catégorie professionnelle présente aussi une association avec le type d'union. Cependant les écarts sont faibles et se situent entre les professions qui exigent une formation plus poussée et les employées des services d'une part et toutes les autres catégories d'autre part. Sans préjuger des résultats qu'on ne peut ici vérifier à cause de la taille de l'échantillon, il y a fort à parier qu'il s'agit d'un résultat coïncidant avec le niveau d'instruction.

Plusieurs autres indicateurs ont été utilisés pour identifier des groupes sociaux ou culturels qui auraient adopté les nouvelles formes d'unions comme choix prioritaire avant que l'ensemble de la société ne le fasse. Ainsi, le type d'habitat, la religion, la taille de la famille d'origine ainsi que l'activité professionnelle ont été examinés, mais aucune de ces variables ne présente de lien statistiquement significatif avec le choix du type d'union. Par ailleurs, il est difficile dans le cas des classes d'âges retenues de bien mesurer la condition économique. Ce facteur a donc été écarté de l'analyse.

En bref, les quelques caractéristiques pour lesquelles une relation significative existe sont suffisamment importantes

[42]

Tableau 6

A. Répartition des femmes selon le choix du type d'union et la langue maternelle Femmes de 18 à 34 ans, Québec 1984

Langue
maternelle

Choix du type d'union

Total

Nombre de cas

Cohabitation seulement

Cohabitation et mariage

Mariage
seulement

Français

12,7

43,4

43,9

100

723

Anglais

6,3

46,3

47,4

100

80

Autre

3,7

17,4

78,9

100

43

Total

11,6

42,4

46,0

100

846


B. Répartition des femmes selon le choix du type d'union et la fréquence d'assistance aux cérémonies religieuses Femmes de 18 à 34 ans, Québec 1984

Fréquence d'assistance aux cérémonies religieuses

Choix du type d'union

Total

Nombre de cas

Cohabitation seulement

Cohabitation et mariage

Mariage seulement

À chaque semaine

3,9

27,6

68,5

100

156

À chaque mois

1,7

41,8

56,4

100

104

Quelques fois par année

6,5

44,5

49,0

100

292

Rarement

21,3

47,7

31,0

100

201

Jamais

31,0

49,8

19,2

100

93

Total

11,6

42,4

46,0

100

846


C. Répartition des femmes selon le choix du type d'union
et le nombre d'années de scolarité Femmes de 18 à 34 ans, Québec 1984

Nombre d'années de scolarité

Choix du type d'union

Total

Nombre de cas

Cohabitation seulement

Cohabitation et mariage

Mariage
seulement

11 ans et moins

8,0

42,2

49,8

100

237

12-13 ans

10,4

41,8

47,8

100

321

14-15 ans

12,8

44,5

42,7

100

171

16 ans et plus

20,5

41,3

38,2

100

116

Total

11,6

42,4

46,0

100

846


[43]

D. Répartition des femmes selon le choix du type d'union
et le genre de travail actuel (ou dernier travail)
Femmes de 18 à 34 ans, Québec 1984

Genre de travail actuel (ou dernier travail)

Choix du type d'union

Total

Nombre
de cas

Cohabitation seulement

Cohabitation et mariage

Mariage
seulement

Professions
« supérieures » (1)

14,6

41,9

43,5

100

168

Employées
d'administration (2)

8,6

36,4

55,0

100

202

Employées de commerce (3)

6,9

43,0

50,1

100

95

Employées de service (4)

15,5

46,4

38,0

100

145

Ouvrières,
manœuvres

3,8

39,7

56,5

100

86

Total

10,7

41,1

48,3

100

694


1. Comprend les directrices, les cadres, les professionnelles, les spécialistes, les techniciennes, les enseignantes, les contremaîtresses, etc.

2. Comprend les secrétaires, les employées de bureau, les teneuses de livres, les réceptionnistes, les dactylographes, les commis d'assurances ou de banques, les téléphonistes, etc.

3. Comprend les caissières, les vendeuses de biens de consommation, les commis vendeuses de biens de consommation, etc.

4. Comprend les serveuses, les coiffeuses, les cuisinières, les domestiques, etc.

Source : Données inédites tirées de l'enquête sur la fécondité au Canada, 1984.



pour croire qu'il existe à ce jour une certaine diversité dans la diffusion d'un nouveau modèle de formation des unions. Rares sont les groupes où la cohabitation comme substitut au mariage a progressé de façon très marquée ; ce sont les femmes qui ne fréquentent jamais les cérémonies religieuses qui atteignent la fraction la plus élevée (31%) ; suivent celles qui les fréquentent rarement (21%) et les femmes qui ont fait au moins 16 ans de scolarité (21%). Ces catégories sont elles-mêmes encore largement minoritaires dans notre milieu. Par [44] ailleurs, et c'est là un résultat fort intéressant, seules les femmes très attachées à la pratique religieuse résistent à l'attraction de la cohabitation comme prélude au mariage. Dans l'ensemble, le mariage comme seul mode d'union perd de sa popularité et on peut croire que chez les plus jeunes sa résistance s'effondre lorsque interviennent d'autres facteurs, telles l'instruction et l'indifférence religieuse.

CONCLUSION

Les nombreuses observations sur le mariage et la cohabitation montrent à l'évidence que le mode de formation des unions est en voie de se transformer au Québec. Traditionnellement, le mariage constituait, à toutes fins utiles, le seul cadre de la vie de couple et de la vie de famille. Il était, à cette fin, quasi irrévocable et avait pour but premier la procréation et l'éducation des enfants ; de façon secondaire, il devait aussi permettre l'épanouissement des époux. Les jeunes Québécoises n'acceptent plus ce modèle unique : leurs attitudes manifestent leur réticence et leur comportement indique bien qu'elles se sont engagées vers des voies nouvelles.

Il est encore trop tôt pour prévoir quelle importance aura la cohabitation comme mode d'union chez les plus jeunes ; le mariage fait toujours partie de leur horizon. Après quelques années de vie commune, les couples voudront-ils donner à leur union le cadre légal qui lui conférerait officiellement un caractère de stabilité et de permanence ? D'après les opinions exprimées, il est certain que la vie de couple constitue un élément important pour l'épanouissement personnel des jeunes femmes ; certaines résistances au divorce montrent que la stabilité des unions est souhaitée et que la fidélité entre les conjoints reste un élément essentiel de la permanence du mariage ou de la cohabitation. Par ailleurs, la venue des enfants, bien qu'encore valorisée, n'est pas l'objet d'un enthousiasme sans réserve et l'importance qui lui est [45] accordée s'associe de façon claire au choix du type d'union. Par contre, les jeunes femmes affirment de façon majoritaire qu'« agir selon leur volonté » est très important pour leur épanouissement personnel ; seule la vie de couple durable est plus importante. La recherche du bonheur personnel passe donc par ces deux éléments qui, jusqu'à un certain point, peuvent facilement entrer en conflit.

En définitive, la fin du siècle s'annonce riche de changements difficiles à prévoir, car les opinions et les comportements ne reflètent pas de consensus social et n'indiquent pas clairement la direction dans laquelle ce consensus pourrait s'établir. Cohabitation, prélude ou substitut au mariage ? Nul ne saurait répondre de façon certaine à cette question ; la seule certitude qui se dégage, c'est le recul du mariage tel qu'il existait jusqu'aux années 1960 ; même pour les couples qui s'y engageront une seule fois au cours de leur vie, l'institution n'aura plus le même caractère de stabilité et de permanence.

[46]

BIBLIOGRAPHIE

Aumont, Isabelle. Cohabitation et mariage : un essai de mesure démographique d'après l'enquête sur la fécondité au Canada, 1984. Mémoire de maîtrise, Département de démographie, Université de Montréal, 1987.

Péron, Yves, Évelyne Lapierre-Adamcyk et Denis Morissette. « Le changement familial au Québec : les aspects démographiques », Recherches sociographiques, Québec, (à paraître).

Hoem, Jan M. et Bo Rennermalm. « Modern family initiation in Sweden : Expérience of Women Born Between 1936 and 1960 », Revue européenne de démographie, vol. I, n° 1, janv. 1985, p. 81-112.

Tremblay, Marc et Robert Bourbeau. « La mortalité et la fécondité selon le groupe linguistique au Québec, 1976 et 1981 », Cahiers québécois de démographie, vol. XIV, n° 1, avril 1985, p. 7-31.



[1] Sous la responsabilité du Centre de sondage de l'Université de Montréal, l'enquête sur la fécondité au Canada a été réalisée au printemps 1984 auprès d'un échantillonnage représentatif de 5 315 femmes canadiennes âgées de 18 à 49 ans. Les entrevues, conduites au téléphone, ont duré en moyenne une trentaine de minutes et portaient sur les sujets suivants : caractéristiques socio-économiques de la répondante et de son conjoint le cas échéant, histoire conjugale et génésique, histoire contraceptive, rétrospective de l'activité professionnelle et de ses interruptions, situation économique et attitudes envers le mariage, le divorce, la cohabitation et l'enfant.

Ce projet, mis en œuvre grâce à la collaboration de É. Lapierre-Adamcyk, de l'Université de Montréal, T. R. Balakrishnan, de l'University of Western Ontario et de K. J. Krotki, de l'University of Alberta, a été financé par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. Toute personne intéressée à obtenir des renseignements sur cette enquête peut s'adresser à l'un ou l'autre des chercheurs responsables.

Les auteurs tiennent à remercier vivement monsieur Paul-Marie Huot pour son assistance dans la préparation de cet article.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 20 mai 2018 18:53
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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