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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article d'Emmanuel JOSEPH, “Pour une socio-anthropologie de l’élite haïtienne.” Haïti, Port au Prince, un texte inédit, octobre 2016, 21 pp. [Autorisation formelle accordée par l’auteur le 29 septembre 2015 de diffuser ce mémoire, en accès libre dans Les Classiques des sciences sociales. L’autorisation nous a été transmise par le directeur de la collection “Études haï-tiennes, Ricarson Dorce.]

Emmanuel JOSEPH

Licencié en droit, Faculté de Droit et des Sciences économiques,
Université d’État d’Haïti

Pour une socio-anthropologie
de l’élite haïtienne
.” [1]

Haïti, Port au Prince, un texte inédit, octobre 2016, 21 pp.

Introduction
I.  Du projet civilisateur de l’Élite postcoloniale haïtienne
II.  De l’échec du projet de l’Élite
III.  De la nécropolitique comme forme de réponse à cet échec
Conclusion

Introduction

Le projet européen d’extermination de l’Anthropos connaît deux moments majeurs dans notre histoire de peuple.

Le premier moment est celui des conquistadores. En effet, en 1492, des espagnols envahissent les rives des premiers habitants de notre terre, les amérindiens. Au nom de la raison mercantiliste, ils pillent leurs ressources aurifères, les font courber sous des travaux forcés et les massacrent dans la plaine de la Vega Real. Pour les européens, ils manquent des caractéristiques spécifiquement humaines, donc ils sont des « naturels » à tel point qu’en les massacrant, ils n’ont pas conscience de commettre un meurtre [2]. Dans leur cruauté débridée, les espagnols effacent ces « naturels » de la surface de la terre (sauf ceux qui font partie de la troupe d’Henry).

Quelques temps après, ils font venir des nègres d’Afrique, soit en 1503, pour les remplacer. Ils placent ces derniers dans les mêmes conditions inhumaines que les amérindiens. C’est le début du monstrueux commerce des nègres en Amérique.

En 1687, à la faveur du traité de Ryswick, la France obtient la partie « Ouest » de l’Ile qu’elle appelle Saint-Domingue. Elle y installe une colonie d’exploitation. Le commerce des nègres prend un essor considérable. Les plantations – ces institutions totales – configurent et reconfigurent le paysage colonial saint-dominguois. Tortures, crimes odieux constituent les vocabulaires les plus en vue du dictionnaire de la vie des nègres qui s’y trouvent [3]. Un rapport social de la mort naît donc. C’est le second moment du projet européen.

Toutefois, à partir de la « Bibliothèque bossale », le Nègre saint-dominguois renverse radicalement le système colonial en 1804 et crée, du coup, la « Liberté », c’est-à-dire la capacité pour tout un chacun (indistinctement) de disposer pleinement de son corps et esprit – ce que la révolution américaine (1776) et française (1789) n’ont pas pu – parce que lacunaire et elliptique – réaliser. Ainsi, faisant figure d’utopie critique, il défait les mécanismes d’acceptabilité de sa mise à mort établis par l’Élite coloniale.

Au lendemain de l’indépendance, la nouvelle Élite, nostalgique des privilèges que confère le système colonial, nourrit l’intention de le rétablir –mais de façon singulière –en s’acharnant à civiliser le Bossale [4] (I), mais celui-ci l’entraîne à l’échec en faisant le détour par son « Savoir négatif », en mobilisant son « Capital culturel » (II). En revanche, inspiré du projet européen de la haine de l’Autre –parce que différent et insoumis –l’Élite (post)coloniale mise en dernier ressort sur la nécropolitique [5] (III) comme forme de réponse à cet échec –ce qui explique la mort (physique, psychique et sociale) en série du Bossale haïtien.

I- Du projet civilisateur
de l’Élite postcoloniale haïtienne


Au lendemain de l’indépendance, la nouvelle Élite du pays refuse d’articuler les grands idéaux qui sous-tendaient la lutte contre le système colonial (comme libre individualité, égalité, solidarité et la dignité) et la nouvelle réalité de la jeune nation. Elle se lance plutôt dans la vaine entreprise de civilisation du Bossale étant donné que ce dernier est encore fortement imprégné des schèmes culturels de l’univers africain, donc il est un primitif, un barbare. Il se situe hors des règles du jeu social moderne, il faut donc le civiliser. Les positions de Jean-Price Mars dans « La vocation de l’Élite » avec sa notion d’éducation sociale [6], d’Edmond Paul dans « Les causes de nos malheurs » avec sa politique civilisatrice pour les masses [7], d’Hannibal Price dans « De la réhabilitation de la race noire par la République d’Haïti » où il souligne la perméabilité de la nation haïtienne à la civilisation moderne [8]…, traduisent en profondeur le projet civilisateur de la nouvelle Élite.

Mais cette Élite, pour réaliser son projet, adopte le même comportement que les anciens colons. Elle reprend les catégories coloniales hautement deshumanisantes comme : le mimétisme, l’amnésie culturelle, le racisme, l’indifférence, le rejet et crée des institutions qui n’ont rien à envier aux plantations. Par ainsi, elle tente de réactiver les mécanismes d’aliénation totale de l’autre chers à l’ancien système colonial avec pour visée de pervertir la dignité du Bossale et de brouiller son univers de sens. Donc, elle s’acharne à instaurer après l’indépendance, aussi paradoxal que cela puisse paraître, un système colonial revu, corrigé et augmenté. Trois actions intrinsèquement liées à cette Élite justifient ce projet : L’« Adoption » des modes de vie des anciens colons, la « Campagne Antisuperstitieuse [9] » et l’« Obsession » sinon primale, du moins préhumaine de la restauration de la « Plantation ».

Dans la tête de cette Élite, tous les haïtiens sont des français. Ce postulat trouve son point d’ancrage dans la Constitution 1801 de Toussaint Louverture où il est écrit ce qui suit : « il ne peut exister d’esclaves sur ce territoire, la servitude est à jamais abolie. Tous les hommes y naissent, vivent et meurent libres et français [10] ». Cette boutade aidant, l’Élite (post)coloniale rejette l’élément africain dans la construction de la société et définit donc les rapports sociaux en fonction des paramètres coloniaux. Elle refuse, de ce point de vue, de faire l’expérience de « la douleur de la scission (Hegel) » dans l’africanité et la latinité dont l’espace est par conséquent témoin, en vue d’arriver, tout en déconstruisant cette contradiction, à construire une véritable haïtianité. Elle rêve plutôt de « resignifier » l’Occident en Haïti. Ainsi, dans une vision rétrograde et raciste des choses, elle impose à l’élément africain la langue, la religion, les manières d’être et de penser des anciens colons en vue d’éliminer ses connaissances et valeurs jugées archaïques, par-ce qu’au fond éminemment subversives et contraires au nouvel ordre colonial qu’elle s’obstine à établir. Elle tente donc d’ « assurer la relève du désespoir » (René Depestre).

Dans l’histoire du pays, la forme répressive, fascisante qui consiste à imposer les patrons occidentaux au Bossale, pourrait s’appeler « Campagne Antisuperstitieuse » (ici, nous tenons à préciser que la « Campagne Antisuperstitieuse » existe comme « chose » depuis l’époque coloniale, mais comme à la fois « chose et mot » à partir de 1896). Ce fascisme de la « culture affirmative » prend ses lettres de noblesse dans le code noir de 1685, continue à s’affirmer dans la Constitution 1801 et ne prend pas même une ride après l’épopée de 1804. Les gouvernements qui se sont suivi, n’ont pas manqué de traquer tout Bossale dont son comportement évoque une quelconque relation avec le Vodou. En effet, du gouvernement de Dessalines jusqu’au régime dictatorial des Duvalier, la répression contre le Bossale soupçonné être pétri de la culture vodouesque a été sans merci ; sauf sous le régime des Duvalier, la répression a été exercée sous forme d’instrumentalisation inédite du vodou étant donné que l’État l’a mis sous contrôle musclé à un point tel que le vodou s’est identifié à lui, d’où , dans ce cas, l’émergence de ce que l’on pourrait appeler un « vodou totalitaire ». Les différents codes ruraux (1826 avec Boyer, 1863 avec Geffrard, et 1962 avec Duvalier) mettent donc en relief ce long processus de pénalisation du vodou par les gouvernements haïtiens. Tout cela traduit, en effet, la ruse de la raison postcoloniale en vue d’établir un nouveau type d’esclavage.

Du temps de la colonie, ce « fascisme de la culture » visait à conditionner l’Esclave comme l’animal de la plantation à tel point qu’il se trouvera dans l’impossibilité d’être avec lui-même, de s’appartenir. Dans le contexte de la plantation, pour répéter Achille Mbimbe, « la condition de l’esclave résulte bien d’une triple perte : perte d’un « foyer », perte des droits sur son corps, et perte de son statut politique. Cette triple perte équivaut à une domination absolue, une aliénation de naissance et une mort sociale (qui est une expulsion hors d’humanité) [11] ». C’est l’opération objectalité-animalité dont parle Leslie Péan. Ce, pour non seulement civiliser l’esclave, mais aussi faire de la plantation une institution totale éternelle.

L’Élite (post)coloniale haïtienne, nostalgique de la plantation de son ancien maître, s’évertue, en effet, à la restaurer, donc à fabriquer de nouveaux esclaves, de nouvelles bêtes de somme. L’élément africain mis à l’écart dans le procès de production de la société haïtienne est, de ce fait, son cible. Pour mieux réaliser son projet colonial suicidaire, c’est-à-dire favoriser le retour de la plantation et la relation suicide qu’elle sous-tend, il va falloir qu’elle opprime la culture subversive du Bossa-le (paysan) [12], qu’elle l’empêche de s’exprimer, donc qu’elle établit le Bossale « dans un monde fantomatique d’horreurs et de cruauté et de désacralisation intenses (Mbembe Achille, mais dans un autre contexte) [13] » en vue d’expulser son humanité comme au temps du système esclavagiste. En ce sens, l’offensive de la culture affirmative de l’Élite contre celle bossale vise à rétablir la plantation (ce camp concentrationnaire à l’air libre) et prouver, du coup, aux anciens colons que le pays est capable de leur civilisation moderne raciste et délétère. Car, faut-il le rappeler, selon la rationalité coloniale, esclavage et civilisation moderne sont inextricablement liés.

Au moyen de l’État dit haïtien (cette technologie générale de la domination) que cette Élite invente, l’horreur « plantationnaire » s’actualise et se consolide à travers un ensemble de règlements de culture qui sont la reproduction d’un nombre imposant d’articles du code noir. François Blancpain reconnait, dans son fameux ouvrage intitulé « La condition des paysans haïtiens. Du code noir aux codes ruraux », de nombreuses subsistances du code noir dans tous les codes ruraux haïtiens [14]. Ceci étant dit, l’Élite (post)coloniale s’entête à tout prix à ravir l’humanité au Bossale du pays en le rebasculant dans la terreur esclavagiste : la création même de l’État dit haïtien [15] répond donc sans conteste à ce besoin de « subsides raciaux » au sens d’Achille Mbembe.

II- De l’échec du projet de l’Élite

Le Bossale haïtien comme du temps de la colonie saint-dominguoise rompt radicalement avec cette politique de cruauté de l’Élite pour « démontrer ses capacités protéennes du lien humain (Achille Mbembe) » au travers de ses réserves culturel-les, son savoir. Cette coupure radicale s’exprime dans la « sortie du Bossale » du monde de l’Élite pour créer son propre monde avec son mode d’organisation politique, sociale, économique et juridique propre. C’est ce que l’on pourrait appeler la « poesis bossale ». Gérard Barthelemy dans « Le pays en dehors » démontre comment le Bossale haïtien invente ses propres mécanismes internes d’autorégulation [16] et Montalvo Despeignes, de son coté, traite, dans son ouvrage intitulé : « Le Droit informel haïtien », de l’existence d’un contre-système juridique dans le « milieu bossale » [17]. Les deux, malgré leur différence épistémologique, lèvent scientifiquement le voile sur le mode d’être du « Savoir souple » du Bossale dans son ensemble.

Cette configuration du « Savoir bossale » est une antithèse de la Raison occidentale revendiquée par l’Élite. En ce sens, elle reprend les catégories que la raison occidentale rejette systématiquement depuis l’époque de la Renaissance comme la sensibilité, l’émotion, le souvenir, la passion, l’hétérogénéité, l’imagination.… pour faire émerger ce que l’on pourrait appeler une « Rationalité fantomale [18] », c’est-à-dire une rationalité dont le fondement est constitué de surprises, d’étranges images, de joyeuses hystéries, des signes qui se croisent et s’entrecroisent, des jeux d’émotions et de transes, de fantasmes, des évènements qui se contredisent mais qui entrent constamment en complicité, bref d’un ensemble d’éléments hétérogènes et apparemment choquants qui traduisent la complexité, la rétivité et la richesse de l’univers culturel du Bossale.

Jean-Price Mars dans son « Ainsi parla l’oncle [19] » met en exergue ce type de savoir formant selon lui une « matière confuse [20] ». Mais dans sa tentative de le saisir scientifiquement au biais de son analyse ethnographique comparative, il réduit sa portée heuristique foncièrement négative, le détourne de son sens historique particulier et le livre comme pâture à la rationalité totalitaire occidentale. D’ailleurs pour porter ce type de savoir sur le grand boulevard de la science, il fait appel aux catégories de l’épistémologie occidentale. En ce sens, la sensibilité, la réflexivité, l’émotion, l’étonnement, le souvenir, la douleur et le sacrilège de la traversée, le corps, la négativité, l’historicité, l’hétérogénéité, la possibilité de l’en-commun définissant épistémologiquement et ontologiquement ce savoir, sont absents dans son analyse pour recourir aux catégories qui ont contribué à transformer en choses, en marchandises, en bêtes de sommes des êtres humains ou qui ont cautionné cette barbarie. C’est ce que confirme son choix des catégories de pensée d’Emile Durkheim, d’Alfred Loisy, ces suppôts de la rationalité « négrière » occidentale [21], laquelle a été l’élément justificateur du crime de lèse-humanité perpétré contre les nègres du temps du « premier capitalisme [22] ».

L’erreur monumentale de Jean-Price Mars, c’est de n’avoir pas pu saisir le savoir du Bossale (dans son livre, il ignore même le mot « Bossale ») comme un contre-savoir, comme un savoir témoignant de son refus catégorique de l’occident que seuls la douleur et le sacrilège de la traversée transatlantique, l’horreur de la plantation dont il (le Bossale) a été victime, peuvent profondément expliquer. Aveuglé par la rationalité lacunaire occidentale, il s’est contenté plutôt de le comparer à ce-lui d’autres peuples. Or, Les contes, les croyances, les chants, les traditions, les superstitions, les légendes, les usages,… formant analytiquement l’épistème bossale, sont incompréhensibles en dehors de l’histoire « torturée » [23] du Bossale. Alors, il est contre-productif de rechercher si ce type de savoir existe dans d’autres espaces sociaux, sous d’autres cieux, mais ce qui compte c’est d’appréhender à partir de quelle circonstance historique particulière, il a été inventé comme contre savoir.

Les lieux historiques de construction de l’épistémè bossale sont les espaces marronnaires, les places à vivres, les plantations et le « Bois caïman » en 1791 [24]. Ils constituent de hauts lieux de l’émergence d’un savoir profondément négatif restant complètement vivant dans le milieu rural après la révolution bossale de 1804, malgré le refus systématique de la nouvelle Élite. Etant un produit proprement local, mais fabriqués à partir des bribes de savoirs des peuls, des mandingues, des ibos, des aradas, des ashantis, des congos, des français [25]… qui peuplaient l’univers de la société de plantation de Saint-Domingue, notamment dans un contexte de possibilité de deshumanisation objective et d’extermination complète du Nègre, le savoir bossale est ontologiquement complexe, original et subversif. Or, comment avoir l’audace d’étudier un tel savoir avec les catégories de la pensée occidentale ? Comment donner son droit d’existence à un « savoir-autre » dans une perspective comparatiste consistant à nier le contexte historique proprement particulier de sa naissance ?

L’épistémè bossale n’est absolument pas une resignification ou une resémantisation des catégories occidentales comme l’aurait pensé Glodel Mezilas [26] dans un autre contexte d’étude, mais leur « tabula rasa ».

Cela étant dit, en dépliant cette épistémè jusque dans ses cachets les plus intimes, on découvre que toutes les monstruosités blanches depuis les captures en Afrique, en passant par le commerce triangulaire jusqu’à l’enfer saint-dominguois constituent ses conditions historiques de possibilité. A ce titre, le souvenir douloureux des tortures, des crimes odieux, des souffrances atroces subis au nom de la rationalité coloniale occidentale, en tant qu’« histoire faite chaire », en est la catégorie privilégiée. Donc, qui dit Savoir bossale dit histoire critique des crimes subis par les nègres à Saint-Domingue comme modalité épistémique. Dans cette perspective, l’épistémè bossale n’est pas une caricature osée de la métaphysique occidentale ni une « activité primale de fabulation » autour du Bossale, mais une somatisation « réflexive » de l’histoire torturée des nègres saint-dominguois. Chez le Bossale, le corps, la réflexivité, l’histoire et l’épistémè entre autres ne font donc qu’un. C’est pourquoi la saisie de sa dimension gnoséologique revient à le situer dans son mode de fabrication et d’appropriation de l’histoire. D’où son radicalisme.

C’est, au demeurant, ce « Noyau dur » du monde bossale qui sous-tend depuis des siècles l’échec de l’Élite créole dans sa politique de civilisation. À chaque fois que celle-ci tente de le surmonter par son arrogance rationnelle, sa perfidie de civilisé, elle tombe dans le même piège. L’espace bossale lui parait indomptable, insoumis, rétif et décuple, par voie de conséquence, sa haine de Néo-colon raté, de Négrier aux abois. Sa politique de la mort explique ce fait avec aisance.

III- De la nécropolitique [27]
comme forme de réponse à cet échec

Ayant échoué, l’Élite semble opérer un changement paradigmatique facilitant, en conséquence, une sorte de recalibrage de ses modalités d’action. C’est ce que l’on pourrait appeler brièvement « un changement paradigmatique de l’action ». C’est-à-dire, elle semble parvenir à abandonner les stratégies inspirées du « premier capitalisme » pour embrasser les technologies du dernier capitalisme qu’est le néolibéralisme, c’est-à-dire les lois, les rituels, les techniques diverses et nombreuses par lesquels ce dernier obtient l’assujettissement rapide des corps et esprits, quoique des vagues d’insoumission intenses, en vue de mieux humilier cruellement sa proie [28]. Il s’agit ici d’une déclosion de la Raison coloniale de l’Élite. Cette déclosion est une forme de dépli, d’ouverture de cette raison en vue de son accommodement au flux et reflux du temps de l’image [29]. Ainsi, grâce à sa raison déclose, l’Élite arrive-t-elle à inventer facilement un « Sujet racial bossale », mais sans Race.

C’est-à-dire un sujet bossale dont les traitements s’apparentent à ceux qu’on l’infligeait du temps de la colonie, mais sans tenir compte cette fois-ci de la cou-leur de sa peau ni de son arbre généalogique. Le seul fait d’être différent et indomptable lui vaut haine, humiliation et destruction. Dans ce cas, l’Élite exerce contre le Bossale un racisme sans histoire. Inédit. Ce « nouveau racisme » se fonde pourtant sur un principe hautement médiéval qu’est : « Faire mourir ou Laisser vivre [30] » - révélation du grand paradoxe de sa nouveauté. Par ce principe, l’Élite institue dans la société haïtienne le vieux droit de mort. Vieux car son institution implique un retour aux vieilles pratiques médiévales de donner la mort : le Souverain tue pour préserver sa vie. Il tue physiquement pour être précis. Mais dans sa transposition du juridique ancien, l’Élite déplace le curseur de la mort proprement physiquement vers celle à la fois psychique, physique et sociale. Cette « nouvelle technique » d’anéantir l’Autre est plus cruelle étant donné qu’elle permet, suivant les circonstances, non seulement d’atteindre soit brutalement, soit sournoisement, soit graduellement son cible, mais aussi de trouver sa contribution à sa propre destruction. C’est une forme de mort brutale, sournoise, progressive et contributive. Cette « nouvelle technique » par laquelle l’on peut développer facilement une relation « meurtrière » avec l’Autre, pourrait être appelée la « necropolitique », c’est-à-dire la politique de la mort. Selon cette politique, le sens de la vie est dans la mort de l’Autre. Ainsi, comme l’aurait répété A. Mbembe dans un autre contexte, « mort et vie en sont arrivées à être définies si étroitement l’une par rapport à l’autre qu’il est devenu presque impossible de délimiter clairement la frontière qui sépare l’ordre de la vie et l’ordre de la mort [31] ».

C’est donc, au fond, une sorte d’osmose entre les essentialités de ces deux possibles. Dans son exercice, cette politique s’abat sur le monde Bossale (le monde rural) comme « un mal qui répand la terreur » comme aurait dit l’autre. En effet, elle s’infiltre dans ses moindres interstices, bouscule profondément sa structure, casse sa logique solidaire et égalitaire, y installe un processus de desubjectivation de soi et d’effraction du sens, bref y invente une forme de vie que l’on pourrait appeler : « la vie du pire ». Du pire car misère violente, crise écologique chronique, conflits constants, analphabétisme grandissant, absence prononcée d’infrastructures routières, pullulement des taudis, massacre horrible, mort de l’agriculture, maladie mortelle… s’y entremêlent et lui donnent l’aspect d’un lieu où seul le pire subjugue la vie de l’Etre-autre.

En ce sens, le propre de cette politique c’est de créer les conditions de la disparition parfois silencieuse, parfois lente, parfois brutale de l’Autre racial, quoiqu’il arrive. Ainsi, la possibilité de l’invention de soi, d’être avec soi-même dans le sous-espace rural, devient une pure gageure, ce qui entraîne la fuite du Bossale soit dans un autre endroit du territoire soit hors du territoire où les flots de ses humiliations ne cessent pourtant de couler. Donc, par cette politique, l’Élite n’exprime plus son désir de transformer le Bossale en esclave, de le civiliser, mais de le détruire vilement : les massacres maintes fois perpétrés contre les paysans et l’étau de la misère chronique qui les enserre, expliquent, entre autres, ce fait avec virulence. L’autre pendant inquiétant et amer de cette politique, c’est son extension hors de l’espace social cible, c’est-à-dire la politique de la mort de l’Élite poursuit le Bo-sale même loin du monde rural. Ce qui fait comprendre que le Bossale des villes [32] est soumis à cette politique. Dans cette perspective, l’Espace bidonvillois où se trouve la grande majorité, est transformé en des lieux mal famés.

En effet, comme dans une logique de l’occupation coloniale, « les gens y naissent n’importe où, n’importe comment, meurent n’importe où, de n’importe quoi » et sont affamés de pain, privés d’eau potable, de chaussures, de vêtements, d’éducation, de santé, de logements décents, de loisirs, de lumière etc., pour paraphraser Achille Mbembe. Boue, odeur pestilentielle, prostitution, drogue, alcool, grossesse précoce, sida… rythment le quotidien des gens. Ils vivent dans la promiscuité et expérimentent paradoxalement la violence sourde comme condition unique de vivre la vie. Certains tournent contre les leurs en les tuant, violant leurs filles et volant leurs biens ; d’autres tentent de fouler illégalement des sols étrangers où, constamment, ils se font bêtement humiliés et assassinés ; d’autres se font métier de mendiants et de tueurs à gages jusqu’à ce que honteusement, la mort s’ensuive ; d’autres choisissent de pervertir leur dignité, de dégrader leur corps et esprit, bref d’être aliéné au profit de ceux jugés supérieurs ; d’autres encore tombent sous les balles assassines des sbires de l’Élite (les massacres dans les bidonvilles, dans les fêtes populaires comme carnaval, festival… nous servent d’exemples concrets). C’est par le suicide (individuel et collectif), la désolation (au sens d’Annah Arenth) et le massacre que le Bossale des bidonvilles s’approprie malheureusement et paradoxalement la vie. Une sorte de mort-vie définit et redéfinit la grammaire de ses rapports sociaux. Ainsi, le Bossale y vit et meurt dans la honte la plus horrible. Disons, seule la honte comme voie de la mort constitue fondamentalement son privilège d’humanité.

Conclusion

Dans ce texte, nous avons essayé de montrer comment après l’épopée de 1804, l’Élite haïtienne opte sans la moindre gêne pour le retour de l’esclavage sous forme de civilisation du Bossale. Les trois actions fortement liées de mise en application de la rationalité coloniale consistent en : 1) l’Adoption des patrons occidentaux ;

2) la campagne antisuperstitieuse ; 3) l’obsession de restaurer la plantation. Ainsi, tente-t-elle de rétablir à tout prix les rapports sociaux coloniaux. Mais sa tentative de revenir à l’« Ordre deshumanisant » solde à l’échec. En effet, à la « Rationalité coloniale », le Bossale oppose la « Rationalité fantomale », l’élément fondamental et dominant de son « savoir négatif », lequel savoir est une sorte de somatisation « réflexive » de l’histoire « torturée » du Nègre. C’est dire qu’il s’approprie son histoire, retrouve son univers de sens et s’autocrée une vie différente dans son sous-espace social propre, d’où la « poesis bossale ». Par contre, incapable de réactiver les mécanismes coloniaux, donc essuyant un échec cuisant dans son entreprise de civilisation de l’Autre, l’Élite haïtienne répond au Bossale par la politique de la mort (la Nécropolitique). C’est ainsi qu’elle établit dans le monde rural et par extension, dans les espaces bidonvillois où se trouvent d’autres types de Bossale, une relation sociale de la mort où seul le pire règle la vie. Par sa nécropolitique, l’Élite priorise donc l’option d’extermination systématique et sourde de son projet colonial en vue de renforcer son potentiel de vie et de sécurité, car la présence de l’Autre comme être libre, différent et insoumis est un attentat à sa vie de néo-colon. C’est du vrai nazisme !



[1] Dans le texte, nous ne faisons aucune différence entre l’élite économique, l’élite politique et l’élite intellectuelle du pays étant donné que nous estimons qu’elles partagent la même vision du monde. C’est pourquoi nous les désignons toutes sous le nom générique d’« Élite haïtienne » ou d’« Élite (post)coloniale ».

[2] Hannah Arenth, Les origines du totalitarisme, vol. 2 L’impérialisme, Seuil, Paris, 2005, p.123 cité par Mbembe Achille, « Nécropolitique », Raisons politiques 01/2006 (no 21), p.29-60.URL : www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2006-1-page-29.htm.

[3] Voir Baron Pompée Valentin de Vastey, Le système colonial dévoilé, Imprimerie Lakay, Port-au-prince, 2013.

[4] Dans le texte, la notion de Bossale renvoie non seulement aux esclaves n’ayant pas été nés dans la colonie saint-dominguoise, mais aussi aux pauvres paysans du pays, aux infortunés de nos villes et à un type de savoir que l’on pourrait appeler un « savoir négatif ». Ainsi, notion de la déconstruction, est-elle porteuse d’une charge sémantique complexe.

[5] Cette notion est de Mbembe Achille, mais nous le resignifions dans notre texte. Voir Mbembe Achille, op. cit.

[6] Voir Jean Price-Mars, La vocation de l’Élite, Editions Fardin, Port-au-Prince, 2002.

[7] Voir Edmond Paul, Les causes de nos malheurs, Editions Fardin, Port-au-Prince, 2012.

[8] Voir Hannibal Price, De la réhabilitation de la race noire par la république d’Haïti, Editions Fardin, Port-au-Prince, 2012.

[9] Ici le terme “Campagne antisuperstitieuse” est saisi dans son sens générique.

[10] voir Deux siècles de constitutions haïtiennes (1801-1987), Tome 1, Editions Fardin, Port-au-Prince, 1998, p.34.

[11] Mbembe Achille, op.cit., p.6.

[12] Voir Jean Casimir, La culture opprimée, Imprimerie Lakay, Port-au-Prince, 2001.

[13] Mbembe Achille, op.cit., p.7.

[14] voir Francois Blancpain, La condition des paysans haïtiens. Du code noir aux codes ruraux, Editions Karthala, Paris, 2003.

[15] Sans L’État, l’esclavage aurait eu du mal à s’introduire et prendre corps dans le nouveau-monde (voir Laennec Hurbon, Le barbare imaginaire, Henri Deschamps, Port-au-Prince, 1987, p.135). Il a fallu cet instrument pour faire de l’esclavage à la fois un savoir et une pratique civilisateurs. En ce sens, l’État fut l’épistémè et la technè de l’époque du premier capitalisme, c’est-à-dire la structure de savoir et de pratique du capitalisme mercantile. Ainsi, c’est dans cette perspective qu’il revient de comprendre l’avènement de l’État dit haïtien.

[16] voir Gérard Barthelemy, Le pays en dehors. Essai sur l’univers rural haïtien, Edition Henri Deschamps, Port-au-Prince, 1989.

[17] Voir Jacquelin Montalvo-Despeignes, Le droit informel haïtien. Approche socio-ethnographique, PUF, Paris, 1976.

[18] Le mot est de nous, mais pour se faire une idée du champ fantomal, voir Mbembe Achille, « Politiques de la vie et violence spéculaire dans la fiction d’Amos Tutuola », Cahiers d’études africaines [En ligne], 172/2003, mis en ligne le 15 décembre 2003, consulté 15 mars 2014. URL : http://etudesafricaines.revues.org/1466.

[19] voir Jean Price-Mars, Ainsi parla l’oncle, Editions Fardin, Port-au-Prince, 1954.

[20] Malheureusement, dans son texte, Jean Price-Mars confond l’hétérogénéité qui caractérise ce savoir et matière confuse.

[21] Pour mieux saisir le rapport osmotique entre la raison occidentale et la traite négrière ou l’esclavage tout court, voir Louis Sala-Molins, Le code noir ou le calvaire de Canaan, PUF, Paris, 2012.

[22] Mbembe Achille, Critique de la raison nègre, Editions La Découverte, Paris, 2013, p.16.

[23] Pour avoir une idée sur cette histoire torturée, voir Baron Pompée Valentin de Vastey, op.cit.

[24] D’où la différence du savoir bossale avec celui frontalier du point de vue de l’espace d’énonciation. Car le savoir frontalier revendiqué par Walter Mignolo et consorts a pour lieu d’énonciation la conférence de Bandung de 1955.

[25] Jean Casimir, Haïti et ses Élites. L’interminable dialogue des sourds, Editions de l’Université d’État d’Haïti, Port-au-Prince, 2009, p. 29.

[26] voir Glodel Mezilas, Généalogie de la théorie sociale en Amérique latine. L’occident en question, Editions de l’Université d’État d’Haïti, Port-au-Prince, 2013.

[27] la « Nécropolitique » se situe historiquement depuis l’époque de la dictature des Duvalier jusqu’à aujourd’hui, donc elle est le mode d’expression de l’État duvalerien au sens de Michel Rolph Trouillot (à noter que l’État duvalerien est cet État comme instrument de la répression et de la violence pure qui persiste en Haïti depuis des Duvalier), mais, faut-il le dire, la constitution de l’essence de cette politique part du dépérissement de la société dite traditionnelle à partir de 1896.

[28] même si au fond ce changement n’est qu’une adaptation des techniques traditionnelles à celles modernes ou tout simplement une inspiration des techniques traditionnelles.

[29] Voir Mbembe Achille, op.cit.

[30] Voir Michel Foucault, La volonté de savoir. Droit de mort et pouvoir sur la vie, Editions Gallimard, Paris, 1976.

[31] Mbembe Achille, op. cit.,p .86

[32] le Bossale des villes est celui qui, habitant en ville, est soit directement bossale, soit d’une ascendance bossale, soit, étant donné différent, perçu comme Autre dans le viseur de l’Élite.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 20 décembre 2016 10:07
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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