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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Georges-Arthur Goldschmidt, Heidegger et la langue allemande. III. Le problème de la technique et le vocabulaire de la philosophie. Article tiré d'un séminaire prononcé au Collège international de philosophie, de 2004 à 2007. Article publié dans la revue LENDEMAINS, no 119-120, 2005, pp. 247-264. Une édition numérique réalisée par Charles Bolduc, bénbévole, PhD en philosophie, professeur de philosophie au Cégep de Chicoutimi. [Autorisation accordée par l'auteur le 8 février 2013 de diffuser le texte de ses séminaires dans Les Classiques des sciences sociales.]

Georges-Arthur Goldschmidt

Traducteur, écrivain et essayiste
né en Allemagne en 1928 et naturalisé Français en 1949

HEIDEGGER ET LA LANGUE ALLEMANDE

III. Le problème de la technique
et le vocabulaire de la philosophie.

Article tiré d’un séminaire prononcé au Collège international de philosophie, de 2004 à 2007. Article publié dans la revue LENDEMAINS, no 119-120, 2005, pp. 247-264.



[247] Le philosophique, c’est-à-dire ce qui se manifeste sans pouvoir être saisi par le langage et qui pourtant n’est formulable que par lui, semble, de ce fait, ne pas être indépendant du véhicule, comme on disait au XVIIe siècle, par lequel il s’exprime. Quand on parcourt de l’extérieur l’histoire de la philosophie allemande, on constate que l’usage de l’allemand est à partir de Christian Wolff, dans l’ensemble, conforme à l’usage européen et que malgré les apparences, les difficultés de traduction sont très relatives. Ni Kant ni Hegel ne posent de problèmes insurmontables et les traductions s’accordent en gros entre elles. Ainsi l’allemand de Kant que Heine appelait Kanzleideutsch est une langue à la fois rigoureuse et d’une grande précision. Peu de problèmes de traduction se posent. Schopenhauer parlait de la brillante sécheresse (glänzende Trockenheit) de la langue de Kant. Au XIXe siècle, le vocabulaire philosophique, enrichi par Hegel, Schleiermacher ou Schopenhauer de termes littéraires ou quotidiens ou religieux reste dans l’ensemble stable. On connaît, il suffit de se rappeler ce qu’en disaient et Heine et Nietzsche, les problèmes de style que posait la philosophie.

Nietzsche a d’innombrables occasions, citons simplement pour mémoire, la IIe partie de Humain trop humain, le Voyageur et son ombre ne cesse de déplorer la lourdeur et l’embarras de la prose allemande, le péché mignon de la philosophie allemande. Il se trouve en effet, rappelons-le, que la profusion linguistique est en allemand pratiquement inépuisable et en abuser pourrait tout aussi bien être au moins un signe de faiblesse, un trouble de la pensée qui se laisse alors conduire au fil des compositions verbales dont ni Wilhelm Dilthey ni Max Scheler ni Nicolaï Hartmann ne se sont laissé abuser.

On peut se laisser glisser dans la multiplication verbale à partir d’un groupe de radicaux simples comme ils le sont toujours en allemand. Il semble, que malgré sa lourdeur, la langue philosophique ait résisté à ses propres facilités et ce n’est pas l’exemple de Husserl qui me démentira dont les compositions verbales telles que (monde de vie) ou (vie du monde) Lebenswelt et Weltleben (Krisis, 155-156) ou (relationnalité) Aufeinanderbezogenheit (134) ou (valeur d’être) Seinsgeltung (112) p. ex. restent tout à fait dans l’usage habituel de la langue. Les philosophes des années vingt ont probablement été marqués par l’expressionnisme contemporain. Au passage on peut signaler la souplesse de la langue de Husserl p. ex. dans [248] l’ensemble de textes (Beilagen) qui constituent Die Krisis der europäischen Wissenschaften. L’allemand donne l’impression illusoire d’aller au devant de la pensée philosophique par sa faculté particulière à déplier les mots. Il fallait à Heidegger inventer un langage à la fois sans précédents et d’emblée reconnaissable comme origine. Or l’allemand en fournissait le matériau immédiat. Et tout le problème est là : les facultés grammaticales frayent le chemin de la pensée sans la laisser franchir ce qui la fait ainsi réapparaître. On sait à quel point Heidegger a voulu retrouver le langage de la tribu, comme disait Rimbaud, l’état originel de la parole-pensée. Or il y a toujours cette précession de l’un sur l’autre, la réserve de langage est en avant de la pensée, celle-ci a toujours de quoi. Vorweg n’est pas par hasard l’articulation première de la pensée de Heidegger. Quel est donc le destin de la pensée qui fait dériver celle prodigieuse de Heidegger pour finir par aboutir à ce qu’elle dénonçait ? Le langage qu’il inaugure est tributaire totalement de la langue au sein de laquelle il se constitue. Or, il se trouve que le pari linguistique de Heidegger n’était pas n’importe lequel. Heidegger s’efforcera de créer un langage philosophique plus radical, marqué par l’emploi systématique de l’article défini, la plupart du temps au singulier qui confère à son énoncé, une garantie de généralité soulignée encore par une sorte de standardisation des propositions indépendantes destinées à constituer des blocs affirmatifs indiscutables, à prendre en entier et où certains blocs de termes sont mis en relief. Les subordonnées sont généralement courtes et simples, de sorte à ne pas laisser la pensée s’égarer dans les circonvolutions de subordonnées successives, mais à la ramener plutôt sans cesse à ces termes essentiels.

La langue de Heidegger martèle et frappe par affirmations successives, elle est souvent faite de termes qu’on ne rencontrait qu’assez peu jusqu’alors en philosophie et qui sont souvent issus du Georgekreis, de Friedrich Gundolf en particulier. Il y a là toute une tradition de l’intensité qui remonte au passage du quiétisme au piétisme à la fin du XVIIe siècle, à Spener, Francke ensuite et Zinzendorf, mais qui revêt au début du XXe siècle un caractère éminemment autoritaire. Heidegger introduit systématiquement un vocabulaire largement tributaire comme on sait de Kierkegaard, à travers la traduction de Georg Brandès et qu’on verra réemployé aussi par les Expressionnistes au théâtre par Klinger ou Georg Kaiser. Il y a une sorte de sacralisation du vocabulaire (qu’avait déjà relevé Adorno) qui suggère une proximité toute particulière du geste et qui trouve sa lointaine origine dans le célèbre Hier stehe ich und kann nicht anders de Luther devant la Diète de Worms, en 1521, dont il a déjà été question. La langue se fait autre chose que simple instrument et de fait elle est engagement presque tragique, comme elle l’était chez les écrivains religieux du XVIIe siècle, tels que Adam Bernd.

A cet égard Heidegger est un extraordinaire explorateur de vocabulaire un Wortklauber, un regratteur de mots comme p. ex. aux chapitres V et VI de S/Z, les §§ 80 ou 81 qui sont des élucidations proustiennes de la temporalité. Tout se passe comme si l’allemand de Heidegger ne parvenait pas à se dégager de ses origines religieuses. La langue de Heidegger reste profondément marquée par ce qu’il [249] s’efforce de surmonter. Sa tentative de créer une expression nouvelle le rejette obliquement dans une germanité qui est une entité nostalgique, marquée par la conscience aiguë du paradis perdu, une langue affirmative au sens où l’entendait jadis Marcuse, destinée à se substituer aux fondements théologiques de la langue allemande. C’est une langue sans nulle douceur, impérieuse et qui utilise toutes ses ressources verbales ponctuelles que Heidegger met en place en 1927, une langue sans recours ni échappatoire, une langue de l’injonction, mais une langue puissante, impérieuse, dure jusque dans son déroulement sonore. C’est une langue presque programmatique, sans cesse reprise par elle-même, piégée à chaque instant comme l’animal du Terrier de Kafka, en butte à ce que Karl Heinz Bohrer, l’éditeur du Merkur, l’un des hommes les plus intelligents de l’Allemagne contemporaine, appelle cette fermentation à la recherche d’une expression (Merkur, 644, 1058).

Après 1945, tout le problème est dans le changement de style sinon de langue, comme si de fait la langue était cassée, était devenue inutilisable telle qu’elle a servi à mettre en place le régime. Il est d’ailleurs pour le moins paradoxal que parmi la grande quantité de textes rédigés dans un style philosophique sans excès verbaux particuliers que ce soient justement les textes les plus alambiqués et les plus fabriqués et peut-être les moins décisifs qui soient les plus lus et les plus commentés, en France surtout, comme si la plus grande impossibilité à les traduire en assurait davantage la réputation puisqu’ils sont particulièrement basés sur un certain nombre de jeux grammaticaux. Tout au long de Die Technik ou de Gelassenheit etc. les substantifs sont presque tous précédés de l’article défini die, der, das, or l’insistance de l’article est plus forte en allemand qu’en français. Die Technik, il n’y a que la technique, sans variations possibles. Ces deux textes sont largement édifiés sur un consensus verbal entre Heidegger et les auditeurs de Gelassenheit et ils ne succombent pas à la « Bewältigung der laufenden Geschäfte », l’expédition des affaires courantes, qui ne se contentent pas du « blosses Nachdenken » (15), de la simple réflexion. Une fois de plus, comme partout dans S/Z, il y a ceux qui ne comprennent pas, les man, p. ex. du § 26 de S/Z. Le wir exclut d’emblée ceux qui n’en sont pas et surtout le « wir » que Heidegger emploie décidément partout a pour objet d’instituer une « Gefolgschaft » un groupe serré, une sorte de brigade SS – comme il le dit dans l’un des textes de 1934 dont il sera question ultérieurement – ce wir implique une communauté de pensée, une sorte de groupe de combat qui s’oppose au man, et s’adressait à ses auditeurs bottés, ses gestiefelten Zuhörer, comme on disait, encore, tout à fait dans l’esprit des groupes de combat de l’époque où fut rédigé S/Z.

Tout le texte de Die Technik und die Kehre est bâti sur des propositions affirmatives et exclamatives ou sur des propositions où Wir est le terme moteur. Wir Heutigen (10), nous ceux d’aujourd’hui, wir sommes toujours ceux qui ne savent pas. Les wir sont frères ennemis du man, d’autant plus condamnables qu’on ignore davantage qui ils sont, on le soupçonne hinter vorgehaltener Hand. Ce wir Heutigen on le retrouve dans de nombreux textes après 1945. Il y a, comme dans [250] Gelassenheit ou dans Hebel der Hausfreund ou les Vorträge d’après 1950, recours à des tournures désuètes, « müssen wir gewahr werden » ou durchwalten dans le second alinéa de ce texte, comme si la langue était un refuge, comme si des tournures vieillies et guindées-archaïques pouvaient sauver la pensée.

En allemand le guindé-archaïque est particulièrement grotesque, politiquement marqué. L’usage de l’allemand ne parvient pas à neutraliser un certain type de formulations soi-disant recherchées pour les réintroduire dans le langage courant. Mais l’essentiel des procédés stylistiques réside dans les glissements vocaliques que permet une même racine, les recompositions d’un seul et même mot. Est-ce la proximité sonore avec gewahr qui conduit ensuite page 31 à tout un jeu sur les variables de gewähren (durer). Encore un exemple entre des centaines d’autres gehen (la marche, le fait de marcher), ce qui est habituel, ce qu’on a commis (das Begangene), le fait de commettre (das Begehen), le processus, la manière de faire, l’accès, le fait d’accéder, le départ, le délit etc. Gehen à lui seul permet d’innombrables développements. Rien de plus excitant pour l’esprit que les variations multiples d’acceptions que permet un seul radical et qui d’emblée paraissent donner à penser.

Bien entendu, Heidegger ne se laisse pas enivrer par la profusion. Heidegger est maître dans cette utilisation là de la langue, c’est bien pourquoi il attache tant d’importance à die Sprache. Mais on peut se demander si les jonctions, les croisements de sens produits par un seul radical font partie de l’arsenal linguistique de la pensée, s’ils sont donc des producteurs de sens autonomes qu’il suffit de ramasser dans la langue. Celle-ci indiquerait des modalités de pensée pré-établies, une sorte de schématisme a priori, mais dans ce cas on n’aurait affaire, en l’occurrence, qu’à la seule et unique langue allemande. Si le philosophique est à ce point tributaire de son expression, il est dès lors intraduisible et indétachable de la langue qui l’exprime, auquel cas il serait un phénomène de langue et purement de langue dont la pertinence philosophique ne serait plus alors que de nature morphologique ou grammaticale. Peut-être Heidegger a-t-il voulu, en fin de compte, que le philosophique puisse comme tel s’exprimer quelque part, qu’il y avait une issue objective, et c’est alors tout le problème de l’allemand en tant que langue de la philosophie, comme si dès le départ, il y avait confusion entre l’appropriation linguistique et la « pensée » elle-même, si bien que le politique y devenait inévitable. Le drame heideggerien, encore une fois, c’est d’avoir eu l’intuition (Anschauung) de sa propre pensée tout en étant à la merci d’une langue qui depuis l’origine se cherche, hésite quant à son emploi et qui passée par le crime absolu que fut le nazisme, hésite à parler et ne sait plus quoi dire et c’est en Heidegger que se manifeste de la façon la plus saisissante cet égarement d’un peuple et de sa langue. L’étonnant est que Heidegger se soit à ce point, à un moment donné, trompé de s’engager dans une certaine forme de langage et donc de politique. Ce faux engagement pose la question de la nature même de la philosophie comme détenant le philosophique, et pourquoi d’une manière ou d’une autre, elle est toujours mal engagée, comme l’histoire contemporaine nous le montre.

[251] Quoiqu’il en soit, Die Technik und die Kehre où est repris Die Frage nach der Technik est un de ces textes des années 50 où la prédication remplace une pensée désormais figée et dont le style est étonnamment proche des considérations sur les malheurs du temps qu’on pouvait lire dans tous les journaux de droite du Sud de l’Allemagne, à cette époque, c’est ce qu’on appelait CDU-Sprache car le philosophique chez Heidegger est de par la langue telle qu’il l’emploie, éminemment politique, il n’est même que politique et, hélas, dès S/Z dans un sens très précis. Ainsi l’emploi de Die Technik devient une entité de ralliement, elle est présentée sans définition préalable en tant qu’instrument, justement. Wir sind der Technik ausgeliefert, nous lui sommes livrés, livrés à ses instruments et là où il y a instruments, il y a causalité.

Cette vision de la technique est finalement d’une extrême naïveté et ce terme générique jamais autrement précisé s’effondre dans son usage d’une étonnante banalité. Déjà dans S/Z (§ 67 b), encore qu’il n’y soit pas directement question de la technique, celle-ci est peut-être présente comme Aufenthaltlosigkeit (347), comme absence de séjour durable dans le ungehaltenes Gewärtigen, ce pouvoir de s’attendre sans retenue dans le Unverweilen das die Neugier auszeichnet, dans l’inconstance qui caractérise la curiosité, gewärtigen fait allusion au Gegenwärtigen (154), de même Bewandtnis (concernement). Les sonorités, les associations, les champs verbaux glissent de l’un à l’autre, Bewenden (concerner) et Bewandtnis, le Bewendenlassen, ce laisser-faire qui n’est qu’oubli (Vergessen). Le déploiement verbal est somptueux et ne peut en face de la Auffäligkeit, Aufdringlichkeit et Auflässigkeit que susciter l’adhésion. Ce qui se fait remarquer, insiste lourdement et laisse faire ne peut qu’être rejeté. Or auffällig, et aufdringlich sont des attributs à visée très précise et dont tout lecteur de 1927 reconnaît immédiatement les destinataires : à savoir les esprits parvenus et superficiels qui s’emparent arbitrairement de ce qui ne leur revient pas, en somme les Heimatlosen. C’est ainsi que de nombreux lecteurs entre 1927 et 1933 ont compris ces pages de S/Z (§ 69).

Ce sont là des associations verbales créatrices de signification dont l’Eigentlichkeit, la propriété, est d’autant plus grande, qu’elle reste enclose sur elle-même et est de ce fait projective et en plein accord avec le mal-être fondamental de l’être humain, en pleine actualité allemande. La technique est peut-être la marque de la Uneigentlichkeit der Gegenwart (l’inauthenticité du présent). Peut-être est-elle en rapport avec la « fahle Ungestimmtheit der Gleichgültigkeit », la livide discordance de l’indifférence (345). Ce sont là de magnifiques caractérisations mais dont la généralité reste allusive, si bien que chacun, malgré la précision et la cohérence de l’énoncé, peut situer ces désignations comme il l’entend. Avec subtilité Heidegger joue ici sur les consonances de gewärtigen avec Gegenwart et de Ungestimmtheit avec Stimmung. Qu’est-ce qui fonde l’affirmation que la Zeitlichkeit ne saurait être éprouvée dans le « grauer Alltag ».

Ursache, chose première en allemand, causa en latin et de là verschulden, être la cause de, une fois verschuldet arrivé, tous ses dérivés se mettent en place et [252] occupent toute la page suivante, das Verschuldete, le causé, puis Schuld et Mitschuld responsabilité et co-responsabilité. Schuld, la faute (exclusivement morale, si c’est une faute de raisonnement ou dans une dictée p. ex., c’est der Fehler), Nietzsche depuis bien longtemps lui avait réglé son compte d’autant plus qu’au pluriel la Schuld devient des dettes, Schulden. Verschulden est, à la p. 89, associé à Ursache, ce qui subtilement induit que la causalité tend vers la culpabilité peut aussi être considéré autrement que causa, c’est la chose d’origine qui par Ur- donne naissance aux autres. Ur- est un préfixe que l’on peut accoler à n’importe quel substantif et qui renvoie à cette origine et à cette pureté qui ne cessent d’obséder une partie de la pensée allemande. Heidegger joue ici très subtilement sur le « domaine réservé de l’allemand », si on peut dire. Il suffit de feindre ne pas tout à fait jouer le jeu pour que Ursache tout à coup déborde sur le sens habituel et devienne la culpabilité de l’occident. Toute la pensée de Heidegger, et de là sa puissance, consiste à légèrement déplacer les acceptions, à les rendre plus vastes, ce qui est le propre de tout travail sur la langue, mais d’où vient alors une telle erreur sur la langue jusqu’à n’avoir pas reconnu ce qui se parlait et se passait, en réalité en 1933-34, et l’avoir à ce point pratiqué. Le NS, Heidegger le considérait aussi comme devant révéler, entbergen, l’Eigentlichkeit la réalité allemande, il le redira après 1950. C’est bien ainsi qu’il conçoit aussi l’essence de la technique, comme une manière d’effraction inverse des Aufbruchs, de l’irruption, c’est son Hervorbringen qui est donc le même que celui du NS, il les décrit philosophiquement de manière identique en tant que technique, elle bringt hervor, hervorbringen c’est porter au jour, faire surgir, c’est donc décacher, entbergen. Die Technik ist eine Weise des Entbergens (Die Frage nach der Technik), la technique est une manière du dévoilement, donc de la Entborgenheit (telle qu’elle est analysée dans Vom Wesen der Wahrheit, §§ 5 et 6), substantif d’état construit sur le participe passé de bergen, celer, cacher précédé de son contraire la particule ent- (La question quant à la technique).

Il y a déjà une première réserve de mots Herstellung = fabrication, substantif à partir de stellen = mettre debout et Hervorbringen = production qui apparaît en bas de page. En même temps, ce qui est caractéristique de la langue de Heidegger après guerre, il y a emploi de mots volontairement désuets et anciens, Opferschale = coupe sacrificielle, der Silberschmied = le coutelier. Il n’est d’ailleurs peut-être pas fortuit qu’Opfer veuille dire à la fois victime et sacrifice, que la langue ne distingue pas l’un de l’autre, si bien qu’il faut faire un effort pour les distinguer. Il se peut que cette confusion de sens n’ait pas été sans conséquences, elle peut avoir incité à un certain état de soumission au Landesvater, au père du pays, puisque c’est ainsi qu’on appelle les princes qui nous gouvernent. Tout le texte est fait d’infinitifs substantivés autosuffisants et qui n’exigent pas de compléments : procédé stylistique fréquemment employé dans tous ces textes postérieurs à 1950. Il y a entrecroisement des utilisations. Les deux pages suivantes sont bâties sur l’entrecroisement de lassen et de bringen dans leurs variations, sans parler de liegen : articulations spatiales finalement inévitables. Lassen est utilisé avec an, [253] démarrer, laisser arriver, loslassen = laisser aller, cela devient substantivé das Anlassen, das Veranlassen, qui devient deux lignes plus bas die Veranlassung. On voit que les possibilités grammaticales nourrissent véritablement sa pensée, comme si Heidegger n’en craignait nul tarissement de force. Tout le texte est, en effet, construit sur une série de béquilles, d’échafaudages, des Gestelle qui servent à toujours rattraper la pensée comme obsédée par son épuisement.

Das Ge-stell se retrouve un peu partout dans l’œuvre de Heidegger, comme un échafaudage, ein Gerüst plus ou moins chancelant car chaque terme en fait entendre un autre. Ce qui est frappant dans ce texte, c’est sa structure grammaticale, toutes les phrases sont énonciatives, généralement sans subordonnées. La technique est une manière de ce dévoilement, littéralement décachement. Cette perspective, cet aspect nous dérange (Dieser Ausblick befremdet uns), littéralement décachement, bergen = mettre à l’abri, c’est un peu comme aufheben (mais avec une notion de danger auquel il faut échapper). Il y a toujours aussi ce recours au wir qui exclut ceux qui n’en sont pas, uns accusatif ou datif et le ton de la conjuration, nous sommes tous rassemblés, il nous faut faire attention, achten wir darauf, si nous faisons attention, il y aura révélation.

Avec une grande habileté Heidegger, à la page 11, joue sur les dérivations possibles de bringen = apporter, Ins-Bild-bringen mettre dans l’image, présenter, donc hervorbringen, selon tout un jeu. Tout le texte est écrit selon un mode de mise en place de la langue théologique écrite jadis par Bengel p. ex. au Stift de Tübingen sur un ton de prédication et une fois de plus on est frappé par la similitude avec le culte protestant et son élocution telle qu’elle est particulièrement pratiquée en Souabe protestante, alors que Heidegger est d’origine catholique. Dans tous ces textes Gelassenheit, Die Technik und die Kehre, Was heisst Denken ou Bauen, Wohnen, Denken etc., Heidegger enjoint quelque chose aux auditeurs à quoi lui-même est soumis, communautaire, le wir. Tout est toujours tenu sur le même registre, il y a un ton comminatoire. Tout le texte est bâti sur l’utilisation d’une réserve de mots qu’on peut faire varier, hervorbringen, porter au jour, produire donne das Hervorgebrachte ce qui est produit, il y a effet de voisinage avec veranlassen, si bien que le texte se déplace de zone d’acceptions en zone d’acceptions. Un mot tel que Entbergen suscite Hervorbringen (12), dévoiler, exactement, « décacher » entraîne l’idée de produire, faire apparaître « hervorbringen ».

Les zones de vocabulaire se chevauchent, se font apparaître mutuellement selon une sorte de jeu verbal encombré, de plus, d’archaïsmes volontaires. Il aurait été surprenant que hervorbringen ne donne pas lieu à herausfordern (inciter, provoquer) et herausfördern (extraire) (14), c’est faire monter en surface, faire apparaître, sommer les choses cachées, provoquer, fordern = exiger donne bien entendu herausfördern = extrait, et le charbon arrive tout de suite du Boden, un terme volontairement emprunté au Blubo, à toute la littérature territorialiste et xénophobe qui donnera la littérature du NS des Stehr, des Hans Friedrich Blunk, des Hermann Burte qui s’expriment dans les même termes. Ce sont des termes codés pour toute oreille allemande, ils évoquent immanquablement un passé ger-[254]mano-romantique, un onde d’acier et de violettes et d’atmosphère provinciale, les menus des Gaststätten de Forêt Noire : ou les bulletins météo du genre (la vague de pluie ne fait plus entendre ses clochettes, abklingende Regenwelle).

Il est pour le moins étonnant qu’un esprit aussi puissant puisse tomber dans un pareil langage, écrive une langue aussi convenue. De plus, la technique semble pour Heidegger consister en deux mouvements spatiaux bien précis : tirer verticalement du sol et dresser au dessus. Heidegger utilise toutes les possibilités de stellen, comme si le mot donnait sa direction au texte selon ses nombreuses possibilités ou l’ignoble durchstellen du téléphone d’entreprise. C’est bien pourquoi les deux pages suivantes (14-15) de Die Technik und die Kehre sont entièrement composées sur les alternances possibles de ce verbe dont la consistance implique quelque chose qu’on met debout, où stellen est fait de matériaux légers et démontables. Ce qui est gestellt (cela veut aussi dire qui fait mine de, prend des allures artificielles, Du stellst dich, tu fais semblant, sans parler du fameux entstellen de Freud ou de verstellen, déplacer, se masquer), stellen donc est toujours amovible et peut toujours être mis en mouvement, être détaché du point où cela se trouve.

Bauen = construire, tout au contraire, implique des fondations. Heidegger joue bien entendu sur cette différence que tout auditeur de cette conférence avait nécessairement à l’esprit. On est ici au cœur de la littérature paysanne à la Hermann Burte ou Gustav Frenssen qui, lui, vient de la Nordmark (les marches du Nord), comme on disait en LTI. Chez Heidegger, Burte ou Blunk c’est la même prosodie lente et le même vocabulaire. On ne peut s’empêcher de voir quelqu’un passer en culottes courtes et chapeau tyrolien, de larges vieillards gras, canailles et complices. Il y a une sorte de naïveté d’ailleurs feinte de la banalité dans ces considérations pseudo-paysannes qu’on retrouve identiques dans les bulletins municipaux de Sankt Märgen et Todtnauberg, comme si Heidegger avait recopié ces publications. La page suivante est bâtie sur l’alternance entre les composés de stellen et de fördern ou fordern. Heidegger n’est évidemment pas dupe de son propre système, bien au contraire puisqu’il écrit : « dass sich uns jetzt, wo wir versuchen, die moderne Technik als das herausfordernde Entbergen zu zeigen, die Worte "stellen", "bestellen", "Bestand" aufdrängen, und sich in einer trockenen, einförmigen und darum lästigen Weise häufen, hat seinen Grund in dem was zur Sprache kommt » (17) (que maintenant alors que nous essayons de montrer la technique moderne comme le dévoilement provoquant, se pressent les mots « disposer », « cultiver », « état des lieux » et s’accumulent d’une manière sèche et de ce fait pénible a sa raison dans ce qui vient à langage). Ce que Heidegger dénonce ici n’est évidemment pas son propre procédé stylistique, mais l’accumulation des mots en « be » ou « stand » comme si le sens des mots était plus ou moins infléchi par leur sonorité. Les mots en « e » sont destinés à souligner la laideur de la technique.

Die Technik und die Kehre, ce texte auquel on attribue tant d’importance en France, est dans son essence déterminé par l’allemand en tant que seule langue adéquate : la technique est quelque chose en « e ». La pensée de Heidegger est à ce [255] point liée à l’aspect physique de la langue allemande ou plutôt à un usage particulier de celle-ci qu’il est probablement impossible, peut-être difficile, de parler d’une pensée d’en transmettre la valeur signification générale, universelle. Elle ne peut concerner que des sonorités allemandes adressées à une oreille allemande. On en revient toujours à cette impossibilité de détacher, en quoi que ce soit, la pensée de Heidegger de sa langue, alors que Kant, Hegel ou Nietzsche s’en détachent assez aisément. La non-traduisibilité est le délibéré de la pensée de Heidegger. Le philosophe Martin Seel a très bien analysé cet aspect de la langue de Heidegger. Or, ce texte écrit pour la première fois en 1949, a derrière lui l’énorme poids du crime absolu, tout ce passé récent qui pèse sur un certain emploi de la langue allemande dont il n’est soufflé mot, bien au contraire, Heidegger se réfugie dans un vocabulaire lourd plein de sous-entendus et dont les termes principaux restent pris dans la pesanteur d’un passé très précis, sans que jamais ils ne se déploient comme s’y attend l’auditeur allemand qui n’a peut-être nulle envie de certaines formes de l’Entbergung, du dévoilement.

Dévoilement de quoi et état dévoilé de quoi? La technique littéraire consiste ici à feindre, n’en pas dire plus, de sorte à conserver ces termes dans leur nouveauté non explicitée, et toujours neuve, prête au réemploi. On remarquera, en effet, qu’ici les termes ne sont généralement pas suivis d’un génitif, on les maintient en suspens d’autant plus que le Verbergen (le fait de cacher) ou das Verborgene (ce qui est caché), si ce n’est que das Bergen (le fait de cacher, de mettre à l’abri, de receler) – ou das Geborgene (ce qui est à l’abri, recelé) sont toujours quelque part, à l’horizon, disponibles. Pour l’oreille allemande il y a, par dessous chacun de ces termes moteurs, à partir du radical, d’autres combinaisons à l’état de veille. Toute l’astuce verbale de Heidegger consiste, dans ce texte, à faire jouer, sans jamais le faire apparaître, justement ce bergen, cette mise à l’abri que représente plus loin, das Verhältnis (ce qui retient et ne se répand pas ou aussi le rapport à quelque chose p. ex.).

Le Bergen évoque l’Irre de Vom Wesen der Wahrheit Irre apparaît en tant que Beirrung, et comme verbe, beirren ou Irrtum et irrig, tout comme quelques pages plus haut, il y avait le jeu vocalique sur Entbergen, Entborgenheit, Verborgenheit, Verborgensein, Verbergung (déceler, état de décèlement, cèlement etc. (191) de Wegmarken). Cette sorte d’énergie potentielle des termes est évidemment productrice de philosophie. Il y a chez Heidegger un extraordinaire enthousiasme verbal qu’il savait tout à la fois canaliser et utiliser à ses fins. Tout est organisé selon un catalogue verbal dont les éléments jouent successivement, comme si sa propre pensée le devançait de plus en plus, de plus en plus vouée à l’impropriété verbale.

Cette pensée est tout particulièrement tributaire de la langue qu’elle emploie, elle en est indissociable, les énormes difficultés de traduction que présente chaque texte de Heidegger montrent bien qu’il n’y a pour cette pensée pas d’autre langue que cette langue là, non pas l’allemand comme tel, mais bel et bien l’allemand de ce que Robert Minder a joliment appelé le conservatisme agraire. C’est une pen-[256]sée fixe, répétitive, facile et reconnaissable, c’est l’imagerie de la Badische Zeitung. La vision de l’agriculture opposée à la technique cosmopolite est une tarte à la crème qui fit florès en Allemagne après 1945, surtout dans la région de Fribourg en Brisgau occupée par les Français, façon de dire vous voyez les juifs, il y en a qui sont revenus.

A travers la technique, c’est das Ausländische qui est visé, ce qui est de provenance étrangère et qui est hergestellt en ville, fabriqué, zur Stelle für die Bestellung (15), en lieu et place à la commande et du coup il y a tout le monde : Bestelltes, herstellt, stellt sich, heraus gestellt, herausstellt, gestellt tout seul et bien entendu. Comme il s’agit d’industrie, arrive Betrieb qui permet le recours à treiben, faire aller, l’auditeur ne peut se défendre de penser à Treibstoff, le carburant. Il y a une sorte de Tonfall constatatif et un peu désolé.

Les constatations sur la dégradation du paysage du Rhin par les barrages électriques manquent déjà à cette époque de toute originalité et tant qu’à faire, il faudrait relire ce que Hermann Hesse disait, dès les années trente, en un allemand nettement plus aisé, sans parler de Max Picard à qui Heidegger doit probablement beaucoup. Les phrases de ce texte sont toutes bâties sur le même mode de succession, la plupart commencent par un article défini et sont pour la plupart purement affirmatives et font se dérouler les variations de vocabulaire. Le vocabulaire meuble ! Après cette première arrivée de stellen, c’est entbergen qui revient avec ses voisins Erschliessen et aufschliessen. Das Entbergen entbirgt, c’est ainsi une succession de tautologies et de paraphrases, de jeux de sonorités amusants mais qui veulent être pris au sérieux. « Le dévoilement dévoile ». Heidegger est littéralement conduit en quelque sorte. Chaque terme en fait apparaître un autre par dérivation, par cet Ausstand, non en Seinkönnen, mais en Sprechenkönnen, par cette réserve de mots à sa disposition et dont il se sert avec une grande habileté.

Le troisième alinéa de cette page 16 est très révélateur à cet égard : « Überall ist es bestellt, auf der Stelle zur Stelle zu stehen, und zwar zu stehen, um selbst bestellbar zu sein für ein weiteres Bestellen. Das so Bestellte hat seinen eigenen Stand. Wir nennen ihn den Bestand » (Cela est partout constitué pour être à disposition sur place, à l’instant et de s’y trouver pour être soi-même commandé pour continuer à être livrable. Ce qui est ainsi programmé, commandé a son propre emplacement, nous le nommons l’état des stocks). Neuf mots successifs sont construits sur le radical stell. Quelle aurait été l’expression de la pensée de Heidegger, s’il n’avait pas eu ce vocabulaire à sa disposition ? Hegel aurait pu ainsi varier Verlauf (73), de Phänomenologie, en Umlauf, Zulauf, Ablauf, Vorlauf, Nachlauf, Anlauf, Nebenlauf et c’est loin d’être fini ! Quelques lignes plus bas « Was im Sinne des Bestandes steht, steht uns nicht mehr als Gegenstand gegenüber » (Ce qui est là entendu comme stock ne nous fait plus face en tant qu’objet.) Flaubert dirait que c’est farce. Ce qui n’est pas l’un est forcément l’autre.

[257] Tout ce texte comme beaucoup d’autres est parcouru de files de mots comme ici les dérivés de stell et stand. Ainsi quelques lignes plus bas (18) le Bestellen ou le Bestelltes, puisque l’élan est donné, il était inévitable d’en rencontrer d’autres modalités : « Wenn also der Mensch forschend, betrachtend der Natur als einem Bezirk seines Vorstellens nachstellt, dann ist er bereits von einer Weise der Entbergung beansprucht, die ihn herausfordert, die Natur als einen Gegenstand der Forschung anzugehen, bis auch der Gegenstand in das Gegenstandslose des Bestandes verschwindet. » (Quand l’homme cherchant et contemplant (on peut se demander si Heidegger ne confond pas beobachten et betrachten qui est en l’occurrence impropre) s’en prend à la nature comme secteur de sa représentation, il est alors sous l’exigence d’une manière de dévoilement qui l’incite à traiter la nature comme un objet de recherche jusqu’à ce que l’objet lui-même disparaisse dans l’absence sans objet des stocks d’objet, l’immatériel). Il y a ici encore une fois un véritable jeu de mots d’une grande subtilité sur le passage de la nature à l’état de simple catalogue d’inventaire par le recours aux composés de stellen, sur Vorstellen qui signifie mettre debout devant et nachstellen qui signifie à la fois rectifier ou réajuster et poursuivre, puis viennent Entbergung, le fait de sortir de, dont la terminaison -ung est presque péjorative par rapport à Entbergen, l’infinitif naturel contre l’action volontaire, -ung, pour finir par les variations du Stand qui retombent toutes sur le Bestand, qui pour le lecteur ou l’auditeur de l’époque pouvait faire froid dans le dos, Bestand évoque infailliblement le matériau humain entassé, il ne manquait plus que la Bestandsaufnahme, l’état des stocks, ceux des Stücke qu’on ne comptait même plus, quelques années plus tôt.

Il est curieux de voir la pensée de Heidegger tourner autour de l’innommable, décrire sous le nom de technique en réalité l’extermination hitlérienne devant laquelle sa pensée se dérobe de façon littéralement panique, alors que tous les éléments en sont en l’occurrence réunis. Le Ge-stell, comme on sait, est l’articulation de base de cette conception de la technique, Ge-stell que Heidegger décrit d’ailleurs dans son emploi et ses significations, car, bien entendu, il serait stupide de supposer que son emploi de la langue allemande échappe en quoi que ce soit à Heidegger, il s’en sert avec adresse.

Das Ge-stell est fait de stellen, c’est un substantif passif opposé à das Stellen et qui n’est pas non plus das Gestellte, mais une sorte de part. pass. sans genre comme das Gefälle sur fallen ou Das Gefasel sur faseln (parler pour ne rien dire), ce genre de mots a toujours une consonance plus ou moins dévalorisante. Ein Ge-stell vacille par définition, il est fait de tiges emboîtées de Gestänge, Geschiebe, Gerüst : d’emboîtements de tiges, de choses qu’on pousse (schieben) et d’échafaudages (Gerüst). La dernière partie de ce texte, intitulée die Kehre (en d’autres temps, en 1933/34 la Kehre (le retournement) s’appelait Umwälzung, sur laquelle il y aura lieu de revenir) insiste dès le début sur ce geste spatial : « Das Wesen des Ge-stells ist das in sich gesammelte Stellen, das seiner eigenen Wesenswahrheit nachstellt, welches Nachstellen sich dadurch verstellt, dass es sich in das Bestellen ailes Anwesenden als den Bestand entfaltet, sich in diesem einrichtet und als [258] dieser herrscht. » (L’essence du dispositif est cette mise debout qu’il rassemble en elle et qui s’en prend à sa propre vérité essentielle, laquelle poursuite hostile (Nachstellen) se masque du fait qu’elle se déploie dans l’utilisation de tout ce qu’il y a comme une fourniture, s’y installe et domine comme étant celle-ci.)

On voit se succéder une fois de plus un jeu de radicaux ausstellen, durchstellen, einstellen, entstellen, cher à Freud ou encore, Abstellen, Anstellen, aufstellen, darstellen, unterstellen, zurückstellen, zusammenstellen, sans compter sûrement quelques oublis. Heidegger n’a retenu ici que ceux qui donnent à son Ge-stell une nuance péjorative verstellen (déformer, feindre), aufstellen (ériger, dresser un échafaudage), nachstellen (poursuivre pour nuire). La réserve de vocabulaire fait ce texte, tout un matériel combinable à volonté et qui de par l’autorité du vocabulaire paraît instituer une pensée, illusion encore soutenue par la difficulté à traduire, comme si le texte était fait pour sa propre rétention, pour garder pour lui, à l’intérieur du champ linguistique proprement allemand, le sens de la tribu.

Cinq ans après ce qu’on nomme la catastrophe, il n’en était plus question, ce texte révèle à un auditoire allemand de l’époque une familiarité qu’il ne saurait überhören (faire semblant de ne pas entendre), avec la thématique authentiquement national-socialiste, celle dont Heidegger tentera dans Das Rektorat 1933/34, Tatsachen und Gedanken 1945, vainement de se justifier, comme si le nazisme élégant à la Ernst Jünger, à l’Arbeiter, auquel il ne recourt pas fortuitement, n’était pas aussi criminel et redoutable que le nazitotalitarisme vulgaire qu’il paraît ainsi, dénoncer.

Dans ses discours aux étudiants étrangers des 15 et 16 août 1934, il définit le travail exactement comme l’entendait le gouvernement NS : « Arbeit ist jedes wissentliche Tun und Handeln aus der Sorge für das Volk in der Bereitschaft zum Staatswillen », exprimé dans le jargon typiquement NS selon cette grammaire très particulière, que « le travail est chaque faire et chaque agir conscient à partir du souci pour le peuple dans l’engagement au vouloir de l’état » ; Bereitschaft est d’ailleurs un des mots clés tel que Einsatz du vocabulaire NS. Der Arbeiter est, surtout dans son édition non expurgée de 1932, l’ouvrage le plus engagé dans les profondeurs du nazisme, ne fut-ce qu’aux §§ 44 et 45 où l’Arbeiter est défini dans des termes qui en font un véritable SS. Jünger écrit mieux que Heidegger mais son allemand est encore plus métallique et plus impitoyable, plus essentiellement inhumain. Au § 30 du Arbeiter on rencontre d’ailleurs die Bewegung, c’est-à-dire le NSDAP dans les termes même de Heidegger. Ce texte montre à quel point il savait ce qu’était le nazisme, à quel point il est proche du programme du NSDAP.

Si ni Heidegger ni Jünger n’ont créé la langue nazie, ils en sont du moins les seuls représentants de quelque importance, le reste est d’une sombre nullité, eux seuls Heidegger et Jünger, ont vraiment mis leur langue, leur façon d’écrire, dans la dureté la plus extrême, dans un style affirmatif sans répliques, à la disposition du crime nazi contre l’Allemagne. Mais pour en rester pour l’instant à Die Technik und die Kehre, ce qui importe à Heidegger, c’est le gestellt werden de la technique, ce qu’elle dresse en fait d’échafaudage, ce qui dépasse de terre et qui est de [259] nature industrielle, un artefact, ein Büchergestell, une bibliothèque donne-t-il pour exemple (19), les châlits d’Auschwitz qu’on connaissait d’ores et déjà par la photo, même à Fribourg, auraient pu en être un autre, ils donnaient l’exemple même du Ge-stell. Mais la parole de Heidegger est ici comme contrainte aux alternances de vocabulaire que fait apparaître Entbergen et Unverborgenheit, le dévoilement et l’état de ce qui n’est pas caché et, plus loin, Entbergung et Verbergung (33). Entbergung l’action de dévoiler n’est pas Entbergen, l’en train de se faire de ce dévoilement et Verbergung n’est pas verbergen, les variables vocaliques sont ainsi extensibles de façon indéfinie et produisent grammaticalement d’innombrables infléchissements de sens. Il est vrai que dans le texte das Ge-stell (tome 79) Heidegger avait écrit en 1949 : Die Herstellung von Leichen in den Gaskammern. Mais ce n’était pas tant le fait de la technique que celui d’une Entscheidung, d’une décision, d’une Entschlossenheit et les deux mots ici en disent long.

De plus, la vision heideggerienne de la physique et des sciences exactes de son temps n’est pas très originale. En 1948, le philosophe suisse Max Picard avait, dans Die Welt des Schweigens, déjà dit exactement la même chose en termes tout semblables et pourtant radicalement autres, au point qu’on peut se demander jusqu’à quel point Heidegger n’a pas été influencé dans Die Technik und die Kehre ou dans die Holzwege par ce livre de Picard, notamment par le chapitre intitulé Erkenntnis und Schweigen (Connaissance et silence, 70-79). C’étaient d’ailleurs des idées qui traînaient alors un peu partout sous cette forme. Il a peut-être tout simplement « pompé ». La comparaison stylistique est difficile à faire d’une langue à l’autre et on est ici dans la pétition de principes, mais la langue de Picard qui utilise, bien forcé, les mêmes mots que Heidegger, est toute différente, plus souple, plus imagée toute différente d’esprit, mais les concepts comme « Wissenschaftsbetrieb » sont semblables.

Le Ge-stell s’oppose par nature à das Währende, participe présent adjectivé du verbe währen, durer. Très souvent Heidegger oppose les participes présents aux participes passés pris pour adjectifs comme das Gestellte, selon un jeu assez subtil de différenciation des verbes, ainsi le participe présent de währen n’a pas la même valeur que celui de stellen, das Gewährte devient très vite das Währende, stellen ne donne jamais lieu à das Stellende, comme si ce participe présent pouvait donner du Wesen, du durable à das Gestellte. « Nur das Gewährte währt. Das anfänglich aus der Frühe Währende ist das Gewährende » (Seul ce qui a fait ses preuves dans la durabilité dure. Ce qui dure, issu de ce qui fut de bonne heure, c’est le durable qui fait ses preuves). Cette phrase de la fin de Die Frage nach der Technik est presque programmatique ; ce qui ne dure pas depuis le début, qui n’est pas bodenständig, rivé au sol, n’est pas de l’ordre de la durée, là non plus les auditeurs ne s’y sont pas trompés, ils savaient de quoi, de qui il est question. Ils devaient être très contents, les auditeurs de Munich, pour qui savait entendre, c’était presque une justification du passé, en tout cas une formidable élision si on pouvait ainsi employer ce mot, ni vu ni connu, on se croirait en Chine, de quoi [260] nous parlez vous ! A ce point d’oubli, c’est une véritable opération politique d’un cynisme à la fois retors et naïf.

De nouveau, tout repose sur le jeu à partir du verbe währen, jeu sur Gewährte et Gewährende, le rassuré, le rassurant, qui était précédé, un peu plus haut, par das Fortwährende, ce qui continue à durer à l’avenir ; Fortwährende est ici par sous-entendu opposé au Fortschritt, au « progrès », notion à ce point naïve que bien entendu Heidegger ne la mentionne guère, Fort signifie à la fois éloignement, prolongement, c’est un adverbe qui sert de particule, fortschreiten, continuer à marcher. Schritt de schreiten, c’est le pas, der Fortschritt est ce qui avance alors que Fortwähren est par opposition ce qui continue tel quel, qui se maintient. Mais là aussi comme dans tout le texte se manifeste ce ton extraordinairement autoritaire et sans réplique, souligné encore par le wir wissen noch nicht ou wir bedenken noch nicht etc. Implicitement toute autre forme de pensée est balayée d’un revers de mot. Le texte est littéralement destiné à faire régner l’effroi. La pensée, comme si souvent chez Heidegger, se dissimule derrière l’autorité et celle ci est destinée à partir de 1945 à empêcher les interrogations que le texte de ces conférences pourtant suscite.

La façon dont dans les Holzwege Heidegger associe Betrieb, à la fois entreprise et activité à Verrechnung (décompte, comptabilisation), est destinée à évoquer dans l’esprit du lecteur une idée péjorative : der Verrechung nachjagen, en somme, pourchasser le profit (90), et on sait bien qui le pourchasse. Le Ge-stell est ce qui s’oppose à ce qui est naturel, natif, sa verticalité ne ragt pas. Le Ge-stell n’est pas, en effet, de l’ordre du paysage. Il ne se dresse (ragt) pas comme la montagne. Il y a là une différenciation spatiale intéressante et révélatrice qui parcourt toute l’œuvre de Heidegger, l’opposition, entre un espace de l’Aufruhen (terme d’ailleurs magnifique) qui se cale, est là tranquillement posé et ce qui est gestellt, aufgestellt, gestellt qui veut aussi dire simulé, feint, il y a là par dessous toute une série de sens possibles. (« Das sichere Ragen macht den unsichtbaren Raum der Luft sichtbar ») (Holzwege 31) Pour ragen il n’y aurait que surgissement ou surrection, encore que ragen n’a rien de brusque. « Le surgissement tranquille rend visible l’espace invisible de l’air. »

Toute cette partie de Der Ursprung des Kunstwerks intitulée das Werk und die Wahrheit est un texte admirable où Heidegger joue à merveille sur les sonorités profondes en « u » et en « a », mais où, néanmoins, toute la pensée semble articulée sur la simple opposition spatiale entre le monumental et le Gestänge, un ensemble de tiges verticales, das Schüttere, dirait l’allemand. On dirait que toute la pensée de Heidegger est ici déterminée par un vocabulaire capable en l’occurrence d’exprimer ce qui échappe au français, à savoir les consistances. Il n’est pas non plus fortuit qu’à cet endroit précis, il évoque le temple grec et écrive « Die waltende Weite dieser offenen Bezüge ist die Welt dieses geschichtlichen Volkes » (La vastitude à l’œuvre de ces convergences ouvertes est le monde de ce peuple de l’histoire), en d’autres termes, et c’est aussi le thème de la Lettre sur l’humanisme que Volker Gerhard appelle un Entnazifizierungsversuch, le monde occidental de [261] la technique voué aux espaces étroits du Gestänge de la Technik und die Kehre est peut-être in der Geschichte mais pas geschichtlich. Geschichtlich est l’Allemagne, cette nouvelle Grèce qui a toujours flotté à l’horizon de la philosophie allemande, tout au long du XIXe siècle. Nietzsche, quant à lui, ne confond pas l’une avec l’autre. Il se trouve, en effet, que la Geschichtlichkeit fut en l’occurrence plutôt redoutable et que Heidegger y fut mêlé. Dans die Technik, das Heilige, das Hohe (dans lequel on retrouve aussi l’idée de ragen), est mis face à la technique et là non plus ce n’est pas fortuit, au moment où la technique se révèle Geschick, versammelndes Schicken (Die Technik, 24), mais ce qui est là gemeint, ce dont il s’agit, c’est das Amerikanische, mais pas du tout la technique nazie, telle qu’elle fut à l’œuvre cinq ans plus tôt encore. Tout le vocabulaire ici employé évite avec soin tout ce qui aurait pu faire penser le lecteur ou l’auditeur à la technique nazie, à celle employée par son ami intime Eugen Fischer, l’un des organisateurs de l’euthanasie des malades mentaux, qui s’est à de multiples reprises expliqué sur l’essence même du totalitarisme comme dans sa conférence du 1. II 1933 « Rassenkreuzung und geistige Leistung » et qui demande, dès 1939, l’élimination des juifs comme tels, il avait déjà lors de son discours de rectorat à Berlin du 29 Juillet 1933 demandé l’institution de la sélection biologique et la Rassenpflege des Staates. La technique nazie de l’extermination des enfants dits débiles et des malades mentaux est mise au point à Fribourg même dans la section d’anthropologie de la Kaiser Wilhem Gesellschaft en tant que manifestation de la Geschichtlichkeit.

Il n’est pas surprenant que Heidegger définisse la technique comme das Amerikanische et comme das Getriebe ce qui permet de faire comme si la technique nazie de l’extermination des débiles et des malades mentaux n’avait pas été. Cette conférence de Heidegger sur la technique est une façon rassurante de faire que ce qui a été n’a pas été ? Il n’y a jamais eu de technique de l’extermination et ici nous sommes au cœur du programme nazi : ce qui a eu lieu n’a jamais eu lieu, l’extermination doit aussi s’exterminer elle-même, ne laisser aucune trace. On sait que le projet d’Auschwitz prévoyait jusqu’à l’effacement de la moindre trace et du moindre document, tout et pas seulement les victimes devait disparaître. Faire ainsi dans un discours sur la technique, faire ainsi passer à la trappe le silence sur la technique dans son déploiement entre 1933 et 1945 et sa spécificité technique très particulière et connue de Heidegger, c’est exactement s’inscrire au sein de cette même démarche linguistique national-socialiste.

La technique de l’eugénisme était parfaitement connue de Heidegger, ne fut-ce que du fait de Fischer, mais là encore on est frappé par le silence panique fait sur cette question, comme si tous ces textes, encore une fois, avaient pour destination d’empêcher de parler de cela, au point que Heidegger en vient à écrire : « Die neuzeitliche physikalische Théorie der Natur ist die Wegbereiterin nicht erst der Technik, sondern des Wesens der modernen Technik. » (23) (La théorie physique des temps modernes de la nature est l’initiatrice non pas seulement de la technique, mais de l’essence de la technique moderne). On dirait que les techniques très [262] élaborées, très précises de l’extermination, telles qu’elles étaient, dès mai 1945, universellement connues, le livre d’Eugen Kogon Der SS-Staat est de 1946, n’ont ni existence, ni essence et qu’elles n’ont rien à voir avec la modernité.

C’est volontairement probablement que Heidegger s’exprime en termes naïfs, ceux de la Badische Zeitung sur la technique. On ne fera croire à personne que Heidegger ait pris ses propres analyses au sérieux, elles servent à dissimuler ce dont il devrait être question, pourquoi l’eut-il voulu, il n’aurait pas trouvé les mots et surtout pas les mots allemands par lui employés pour le grand ralliement. C’est une véritable paroi que Heidegger, comme tout le monde à cette époque, édifie pour le séparer de ce très récent passé. Sa non-intégration absolue dans son discours, où nul texte ne contient la moindre allusion à la technique du totalitarisme, montre mieux que tout la pensée de Heidegger profondément inscrite dans l’Abgrund, l’abîme, national-socialiste. Elle ne s’en différencie à aucun instant, comme s’il s’agissait d’une paralysie insurmontable qui était justement le contenu même du NS !

La « techné » serait, selon Hésiode, le temps intermédiaire entre l’âge d’or et le déclin, d’où vient-il alors que Heidegger n’ait pas identifié la techné à l’œuvre dans le nazisme car nulle part elle s’y est aussi clairement manifestée ou bien justement l’a-t-il fort bien identifiée ? On ne peut d’ailleurs que s’étonner de la naïveté de cette vision de la technique, toujours mise au compte de l’Occident latino-cartésien (das Abendland), dont la critique est l’un des fondements presque millénaires de la conscience germanique. Or, non seulement des philosophes comme Hans Blumenberg ont montré la difficulté de l’élucidation des raisons de ce fameux tournant copernicien, mais rien, de plus, ne prouve que ce soient là les seules sources de la technique qu’on peut aussi bien trouver à Nuremberg, dans les débuts de l’industrie horlogère et de l’invention des mécanismes à échappement et du ressort en spirale, invention majeure qui révolutionnera justement toute la technique à la fin du XVe siècle.

Comme l’essence de la technique moderne repose sur le Ge-stell, il faut utiliser die exakte Naturwissenschaft, l’exacte science naturelle, écrit Heidegger page 23, après avoir cité Heisenberg et la physique. Il est étrange que Heidegger n’ait pas poussé son analyse plus loin. Tout se passe comme si de manière panique Heidegger voulait couper court à toute possibilité même d’évoquer les sciences naturelles d’avant 1945 et en particulier la psychiatrie et tout le monde sait bien pourquoi.

Das Heilige, das Hohe, das Geheimnisvolle, das Ferne sont, en l’occurrence, des vocables refuge qui rendent celui qui les emploie insoupçonnable. Quatre adjectifs pris pour nom portent de la même façon par consentement à une même adhésion, un même sens, das Heilige, c’est le saint et le sacré que l’allemand distingue aussi peu l’un de l’autre qu’il distingue le sacrifice de la victime, indistinction qui pourrait ne pas être restée sans conséquences sur l’évolution de la pensée. Das Sakrale est un Fremdwort, un terme importé, qu’on ne trouve pas même dans le Kluge de 1965 et qui d’ailleurs ne recouvre pas le sacré français. Das [263] Hohe, ce qui est élevé, haut, est une de ces fausses abstractions que l’allemand établit à partir d’adjectifs concrets, dans lesquelles chacun met ce qui lui plaît et qui fait voir les valeurs élevées, c’est ce qui s’oppose à das Niedrige, à ce qui est bas, à la technique marchande, à das Rechnerische, à ce qui calcule, compte et additionne puisque rechnen veut dire tout cela à la fois, comme calculer. L’auditeur allemand, une fois de plus, ne s’y trompe pas, suivez donc comme dans die Holzwege mon regard et vous trouverez instantanément l’usurier, der Wucherer, que l’oreille allemande de cette époque entend immédiatement derrière rechnen qui ne vise pas tant d’ailleurs la technique qu’une partie heureusement disparue de la population allemande. Cette idée du Rechner, Der Rechner, le calculateur, celui donc qui ne connaît que le profit se trouve d’ailleurs déjà chez Fichte (8e discours, 135). Par opposition Das Geheimnisvolle, c’est ce qui est secret, plein de mystères, une qualité essentielle du « es », c’est en allemand généralement un attribut des paysages, der geheimnisvolle Wald, das Ferne. Der Wald dont il est question est celui, d’ailleurs magnifique, de la Forêt noire, autour de Muggenbrunn, de Wieden et du Feldberg, celle de Sankt Märgen aussi dans le Stuhlwald où on peut lire, un peu dans le style de Gelassenheit, une pancarte en bois avec rebord, pour la protéger des intempéries, l’inscription suivante assez heideggeriene dans la style : « Dem Walde werden in Kriegs- oder Notzeiten große Opfer abverlangt. So nach dem II. Weltkrieg, als der Stuhlwald zur Reparationsfläche kahlgeschlagen werden sollte. Im letzten Moment konnte er aber den Sägen der Exploiteure entgehen ». (On exige de grands sacrifices de la forêt tant en temps de détresse qu’en temps de guerre. Ainsi après la IIe Guerre mondiale, lorsque le Stuhlwald devait être réduit en coupe à blanc de réparation. Mais au dernier moment elle put échapper aux scies des exploiteurs.) Tous les éléments du style heideggerien de sa disposition et de sa rythmique y sont.

C’est le style même de Gelassenheit « Die großen Industriekonzerne der massegebenden Länder, an der Spitze England, haben bereits ausgerechnet, dass die Atomenergie ein riesenhaftes Geschäft werden kann ». Ce n’est pas le contenu qui est en question, mais la banalité du vocabulaire. Il y a constatation banale dans le style même de la Badische Zeitung de la même époque, comme si l’expression linguistique était paralysée dans des formules désormais toutes faites et qui en reviennent tout au long de Gelassenheit, sans cesse (p. ex. 27), au rechnerisches Denken qui pourrait un jour rester le seul en usage et en valeur, eines Tages das einzige in Geltung und Übung bleiben, et on sait bien ce que rechnen veut dire.

L’opposition entre le frelaté de la technique et l’authenticité poétique (das Dichterische) est d’ailleurs une tarte à la crème de l’époque, toute la propagande nazie repose sur ce thème, Ina Seidel, Ernst Bertram, Hans Friedrich Blunk ou Hans Carossa ne s’exprimaient pas autrement et, il est vrai, Hermann Hesse non plus, mais ce dernier le faisait précisément au nom d’une profonde tendresse humaine totalement absente des écrits de Heidegger.

Les sous-entendus vont de soi pour toute oreille allemande, ce qui est essentiellement visé c’est le cosmopolitisme judéo-occidental accusé d’être à l’origine d’une [264] supposée dégermanisation de l’Allemagne. Le vocabulaire employé est d’une exceptionnelle clarté. Qui donc ne comprendrait pas ce que veut dire dans Wozu Dichter « der schutzlose Markt der Wechsler » (la foire d’empoigne des changeurs) ou der « Wechsel » ou « Vibration des Geldes » (Holzwege, 289). Comme il a déjà été fait remarquer dans Le Monde du 13 janvier 1988, tout Allemand entend nécessairement derrière Wechsler, Wucherer, usurier et il n’y a d’usuriers que juifs. Encore en 1946, date de Wozu Dichter, Heidegger recourt au provincialisme le plus trivial, comme articulation de son vocabulaire et on est étonné de voir un penseur de ce calibre, pour employer une expression volontairement vulgaire, recourir à l’alternance blanc noir sur laquelle sont construits de nombreux textes tels que Wozu Dichter ou justement Die Technik und die Kehre. La fin du texte est intitulée « Die Kehre », le retournement ou le demi tour, allusion bien évidemment à la Umwälzung des deutschen Daseins, le retournement du peuple allemand de 1933, son salut par Hitler. Heidegger n’y renoncera jamais complètement, même s’il comprend vite que le nazisme ou, comme il le dit ce, qu’on donne pour tel, ne l’est pas.

Les nazis ont raté le nazisme, mais l’objectif final reste identique. La Kehre, c’était comme le voulait Fichte, la conversion du Volk allemand à lui-même, mais pour Heidegger elle passait nécessairement par le nazisme avec tout ce qu’il impliquait et surtout par cette essence de la technique, quoi qu’il en ait comme étant la mise au point des différentes techniques d’extermination industrielle à laquelle contribuera tant son ami Eugen Fischer. Ces dix dernières pages qui se veulent particulièrement solennelles et définitives reprennent tous les jeux verbaux de la partie précédente sur stellen et Ge-stell, mais surtout on y retrouve un autre jeu de mots qui parcourt l’œuvre de Heidegger, celui sur schicken = envoyer du moyen haut allemand, mettre en ordre, disposer, de schicken on tire Geschick et son synonyme Schicksal, destin, Schickung, l’état du destin, das Geschickliche, ce qui est de l’ordre du destin, dont on a tiré le prétentieux destinal, qui fait penser à urinal, ou sich schicken = convenir, être dans le ton ou se faire envoyer, si bien que Heidegger écrit, sans rire : « Denn das Geschickliche im Geschick ist, ist dass es sich in die je eine Schickung schickt. » (Car ce qu’il y a de propre au destin c’est qu’il se dispose dans ce qui est destiné dans le destin). Le sich schicken, s’approprier au destin, glisse ensuite vers le Geschehen et die Geschichte, une sonorité en appelant une autre. Puisque l’homme ne saurait se rendre maître de la technique, il ne peut donc la surmonter, überwinden, ce qui donne évidemment verwinden (venir à bout de, prendre son parti). Enfin le fameux Blitz, l’éclair, étymologiquement semblable à Blick, le coup d’œil, le regard, le Blitz des Seins, l’éclair de l’être, convient bien au ton wagnérien, apocalyptique de ces pages qu’aucun lecteur de langue allemande ne peut finalement lire sans sourire. On voit que Heidegger n’a pas pour rien, en 1942, au moment même où toute l’Allemagne savait ce qu’il en était demandé aux Allemands d’être en mesure d’affronter le feu du ciel, « das Feuer vom Himmel » qui, en effet, va couvrir l’Allemagne d’une nappe de feu qu’elle doit exclusivement à Adolf Hitler.

Fin du troisième article de cinq.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 26 mars 2013 10:29
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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