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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Georges-Arthur Goldschmidt, Heidegger et la langue allemande. II. Les repères spaciaux de la langue de Heidegger. Article tiré d'un séminaire prononcé au Collège international de philosophie, de 2004 à 2007. Article publié dans la revue LENDEMAINS, no 118, 2005, pp. 103-118. Une édition numérique réalisée par Charles Bolduc, bénbévole, PhD en philosophie, professeur de philosophie au Cégep de Chicoutimi. [Autorisation accordée par l'auteur le 8 février 2013 de diffuser le texte de ses séminaires dans Les Classiques des sciences sociales.]

Georges-Arthur Goldschmidt

Traducteur, écrivain et essayiste
né en Allemagne en 1928 et naturalisé Français en 1949

HEIDEGGER ET LA LANGUE ALLEMANDE

II. Les repères spatiaux
de la langue de Heidegger.

Article tiré d’un séminaire prononcé au Collège international de philosophie, de 2004 à 2007. Article publié dans la revue LENDEMAINS, no 118, 2005, pp. 103-118.



[103] Si au cours du premier séminaire il a été tenté de décrire la langue allemande où se fait le philosophique lorsqu’il s’y exprime, il convient, dès lors, de s’interroger sur les relations non tant de contenu, ce serait présomptueux et ridicule, mais sur les formes qu’y prend le philosophique.

Heidegger n’emploie évidemment nul mot au hasard, son projet et son intimité avec la langue allemande sont trop grands pour cela, il ne lui échappe pas que Wesen n’est que le substantif en vieil haut allemand wësan du verbe sein, qui le ramène donc doublement à son propos. Il y a là tout un jeu souterrain et souvent explicite entre Wesen et Sein. L’emploi de ces deux termes, en tant que substantifs philosophiques est largement issu, en effet, du langage piétiste post-luthérien.

Si on ne situe pas l’ensemble du langage philosophique allemand à sa source piétiste et les textes sont à cet égard aussi nombreux que difficiles d’accès, on s’expose à n’y rien entendre. Ils vont jusqu’au fond Grund des choses, die deutsche Gründlichkeit, cette façon allemande d’aller jusqu’au bout des choses, ce fond inéluctable, fondateur, ce timbre de base de tout Dasein au dessus de l’Abgrund que Heidegger se refusera toujours à identifier dans le NS.

Non seulement Heidegger est incompréhensible sans les fondements piétistes de sa langue, mais de plus il a retourné le piétisme de fond en comble, changeant l’effusion et la raison croyante de celui-ci en précise exaltation à la fois impérieuse et foudroyante, mais qui se rapprochera dangereusement de la LTI la lingua tertii imperii, la manifestation, verbale, de l’éradication définitive de l’Europe, comme Sigmund Freud, Ernst Cassirer et Edmund Husserl l’avaient vu se profiler, c’est l’une des tragédies du XXe siècle.

Est-ce un hasard que Der Satz vom Grund (l’essence du fondement) soit divisé en quatorze leçons tout comme les Reden an die deutsche Nation (discours à la nation allemande) de Johann Gottlieb Fichte ou plus exactement en quatorze leçons et une conférence chez le premier et un discours préliminaire et treize leçons chez le second, car les similitudes de fond, les Grundähnlichkeiten, les recoupements de fond sont confondants et mènent au cœur du langage, à son fond, son principe, puisque der Grund, le principe, c’est le fond. Der Grundriss et die Grundlage situent les fondements spatiaux de la pensée.

Der Grund, le fond est dans deux titres Vom Wesen des Grundes et Der Satz vom Grund, c’est qu’il y a du fond puisque le Dasein y repose, c’est le fond spatial sans lequel rien ne se fait en allemand et en allemand, tel que le parle le kleiner [104] Mann de Hans Fallada, Monsieur tout le monde, Pinneberg le héros de Kleiner Mann was nun qui lui le paumé, l’éternel demi chômeur peut à juste titre s’exclamer was für ein Dasein, quelle vie, tout de même, car Dasein c’est de la langue triviale, commune, courante, magnifique. Dasein c’est le lieu de l’être. Er ist nicht da ne veut pas dire qu’il n’existe pas, mais simplement qu’il n’est pas là où on le supposait être, on ne peut le situer dans l’espace.

Le transfert du Dasein au domaine du philosophique n’en change pas le sens, bien au contraire, c’est cela que Heidegger veut dire et il le dit admirablement p. ex. dans la première partie de S/Z, mais en même temps que Dasein, l’allemand dispose de Existenz, l’emploi de ces deux mots à en croire le Kluge, le dictionnaire étymologique de la langue allemande, remonte pour Existenz à 1689 et 1699 dans la langue écrite.

Dasein et Existenz résonnent l’un sur l’autre et tout est construit sur cette résonance. Ce qui rend le problème encore plus vaste, c’est le fameux « es gibt », il y a du donné, autre manière de dire tant le il existe que le il y a. Le es gibt fait entendre un antérieur où cela n’était pas, ce qui institue un respect fondamental du donné, die Gabe, le don. Es gibt, ce qui rend plus criminel encore le viol nazi de la langue, comme irréparable oubli de l’être, en effet, du don de l’il y a.

Par ailleurs, puisque c’est d’un bref inventaire de la spatialité de la langue allemande qu’il s’agit ici, tout ce qui s’écrit en allemand est immédiatement situé, localisé selon son emplacement ou sa consistance matérielle. Il n’y a guère d’abstractions en allemand. Fernsinn, Nähe et Näherung, sens de la distance, proximité et rapprochement parmi beaucoup d’autres termes sont les articulations de base p. ex. de tout le § 23 de S/Z qui ne s’intitule pas par hasard « Die Räumlichkleit des In-der-Welt-seins ». Est-ce à propos de cet espace que se manifeste die Sorge, le souci ?

Das Sein des Daseins als Sorge (l’être de l’existence comme souci), car la Abhängigkeit, la dépendance, (ici le français est tout aussi concret) dont il est question au § 41, est-elle celle dont Fichte parlait déjà à propos de Luther, à savoir un souci (Besorgtheit um die Seligkeit comme Eigentümlichkeit des deutschen Volkes (6e discours)), souci de félicité comme propre au peuple allemand, lié au renouvellement allemand ? On mesurerait d’autant plus alors la portée politique extraordinaire qui se profile sous S/Z et on ne pourrait que plus encore déplorer l’orientation prise cinq ans plus tard et que S/Z indiquait sans pour autant la contenir. Ce n’est que parce que les choses furent ce qu’elles ont été qu’on peut a posteriori les y repérer.

La section c) du § 69 de S/Z souligne encore une fois toute l’importance de l’assise spatiale de la pensée et de l’existence en tant que telle. Ce n’est pas pour rien que dans un sens husserlien Heidegger parle là (365) de Einheit der horizontalen Schemata von Zukunft, Gewesenheit und Gegenwart unité des schémas horizontaux d’avenir, d’état passé et de présent où Zukunft est fait de kommen (venir) et Gegenwart de la position gegen (contre) et de wart (veille) qui est apparenté à regard, wart = schauen.

[105] Toute explication de textes un peu précise de S/Z ferait apparaître une prodigieuse organisation spatiale du texte qu’on ressent corporellement autant qu’on le lit. S/Z fait du philosophique une véritable prise de corps, une participation cénesthésique avec tout ce que comporte le déploiement verbal de l’ln-der-Welt-Sein.

C’est bien le Raum qui fonde S/Z. Le Raum comporte des Orte, des Gegenden que Heidegger nommera Gegnet dans Gelassenheit (Sérénité), Gegnet est une autre orthographe du moyen haut allemand gegent, un emprunt de contra (latin) donc de contrée, le terrain qui est situé contre, en face, la région qui se veut le plus authentique est désignée d’un mot d’origine latine, ce qui est pour le moins curieux pour ce qui est de l’Eigentlichkeit de cette Gegnet. Cette Gegnet s’étend in die Weite und in die Ferne, le lointain en tant qu’étendue mais toujours éloignée, alors qu’étendue peut être proche, die Ferne marque aussi la distance en tant que point lointain.

Le Erstarren, le figement du vocabulaire en terminologie savante que Heidegger dénonce dans Gelassenheit (55) est pourtant tout autant présent dans les jeux de mots sur Gegend, das Gegnen der Gegnet das Vergegnene et die Vergegnis (53/54), toutes des variations sur la même notion spatiale. Tout le texte Sérénité a pour contenu cet espace authentique et il faut hélas constater, mais ceci est une pure pétition de principe pour un auditeur français, qu’il s’agit là d’un style provincialiste contre lequel s’était déjà insurgé Thomas Mann qui bien entendu n’a pas pu avoir connaissance de ce texte de 1959

Passer en revue tout le vocabulaire spatial au sein du philosophique est évidemment hors de question, mais il se trouve que la plupart des concepts usuels du langage philosophique donnent lieu à une forte représentation concrète ou en procèdent directement. Der Satz, c’est ce qu’on a mis assis, un peu comme la loi : das Gesetz, ce qui est assis ou le Einsatz, l’engagement cher à Heidegger. Ainsi Grundsatz évoque un fond épais et consistant, Satz est dérivé de setzen = asseoir actif, alors que sitzen passif = être assis, der Satz c’est un dépôt sur un fond, der Kaffeesatz et Grund évoque une prairie en fond de vallée :

In einem kühlen Grunde

Da geht ein Mühlenrad...

Ces vers célèbres de Eichendorff, Heidegger a sûrement dû les avoir à l’esprit, à un moment ou un autre. Le « principe » français qui peut traduire Grundsatz n’implique en revanche aucune vision spatiale. Der Grundsatz (le principe) n’est pas der Satz vom Grunde, certes, mais le jeu de mots n’en est pas moins évident et la suite montrera qu’ils ne manquent pas. La langue vient au devant du philosophe et bien entendu Heidegger profite des variables possibles de setz... en utilisant dans Der Satz vom Grunde, toutes les variations possibles de Ab-grund à Gründlichkeit toutes les variations possibles de ce fond là et la Gründung des Grundes peut s’y déployer à l’aise, jusqu’au Grund des Grundes (Zweite Stunde) et au Grundsatz, et tout cela toujours dans une langue émaillée de wir et de man.

[106] A tout instant les difficultés de traduction sont presque insurmontables puisque Heidegger se sert, il est vrai surtout après 1950, délibérément du matériau linguistique là où il est le plus facile de le faire jouer, à l’intérieur de lui-même, de sorte que le sens se dégage de l’exercice verbal, comme si c’étaient les associations verbales qui faisaient mécaniquement le travail.

Wesen, comme tout autre terme de ce type, autorise un grand nombre de variables qui se présentent spontanément et que Heidegger utilise bien entendu, comme Unwesen, un être mauvais, contraire ou qui n’est pas ou pas encore (p. ex. dans Logik als Frage nach dem Wesen der Sprache de 1934). Un-, dans Unwesen p. ex. est un préfixe exprimant la négation ou le contraire de quelque chose et qui peut précéder, comme tous les préfixes, n’importe quel terme substantivé, das Unwesen, c’est à la fois ce qui contredit l’être et c’est aussi un ensemble de méfaits. Wesenheit (le caractère d’être), das Wesende, ce qui a pour propre d’être, ce qui fait que Gewesenheit (le fait d’avoir été) ou le verbe wesen = être, être en train d’être. On voit toute la difficulté qu’il y a de réduire Wesen au seul concept d’essence, en plus das Wesen, c’est aussi le barouf d’enfants : Was treibt ihr hier für ein Wesen ?

Le Raum, quant à lui contient de plus toute question, du moins celles que pose Heidegger. Lorsqu’il écrit, c’est une phrase presque prise au hasard : « Mit der Zugänglichkeit von innerweltlichem Zuhandenem für das umsichtige Besorgen, ist je schon Welt vorerschlossen. Sie ist demnach etwas, "worin" das Dasein als Seiendes je schon war, worauf es in jedem irgendwie ausdrücklichen Hinkommen immer nur zurückkommen kanri » (Avec l’accessibilité du disponible qui est "intérieur" au monde pour un regard attentionné, le monde est d’avance ouvert sur. De ce fait il est quelque chose dans quoi l’existence en tant qu’étant était d’ores et déjà et à quoi en une arrivée explicite n’est jamais qu’un retour possible) (S/Z, § 16, 76), l’expression même de sa pensée est déterminée par l’outillage spatial de l’allemand.

Zugänglichkeit est fait de « zu » préposition, conjonction ou adverbe et qui peut avoir dix-sept orientations de sens différentes dont les plus usuelles indiquent soit le lieu vers lequel on va Zugang (accès) ou le déplacement ich gehe zu meinem Onkel, je vais chez mon oncle (avec datif) alors que « chez » sans changement de lieu est bei, ich wohne bei meinem Onkel, l’allemand ne manquant jamais d’indiquer s’il y a ou non changement de lieu (ambulo in horto et eo in hortum). Gänglich dans Zugänglichkeit est fait de Gang le fait de marcher, de gehen, démarche spatiale s’il en est. Das Gehen = le marcher transformé en substantif à partir de la terminaison adjectivale -lich.

Le Zuhanden est lui aussi une indication spatiale = ce qui est à portée de main, Vorhanden étant ce qui est à la disposition de la main, la saisie par la main étant un geste éminemment spatial. Le « worin » n’est pas par hasard entre guillemets : « dans quoi », cette question wo si importante chez Heidegger, qu’on songe simplement au Wozu Dichter ? de Hôlderlin, cette question « Wo ? » (où) est essentiellement spatiale en soi, wo signifie en quel endroit se situe ce dont on parle, elle [107] localise nécessairement l’interrogation et que ce soit womit, wobei, wodurch, wozu, wovor, wonach, womit. Wo d’ailleurs n’est que la question du lieu. La seule question en wa est warum, car warum ist die Banane krumm ?

Wo ? entraîne comme réponse les trois points de l’espace : hier, da, dort, ici, là, là-bas. Da est un lieu qu’on peut montrer du doigt. Wo soll ich mein Zeug hintun ? Da ! Où dois-je déposer mon bidule ? Là !

Da est une indication spatiale précise qui localise l’être, l’implante et la traduction par « être-là » est tout à fait juste, mais ne correspond pas au génie de la langue française à laquelle les localisations spatiales sont relativement indifférentes et implicites, ce qui déplace nécessairement le regard philosophique, la façon dont les concepts prennent figure.

Toute question de cette sorte implique le geste de montrer du doigt et dirige le regard. Il est à remarquer que ce n’est pas la question wie (comment) qui a servi aux interrogations composées, cela aurait pu être wiemit p. ex., mais c’est wo (peut-être d’ailleurs aussi pour des raisons phonétiques) qui l’a emporté, comme s’il s’agissait de référer à l’espace toute question (par parenthèses, la question, de l’espace chez Kant p. ex. ne saurait, bien entendu, être mise au seul compte de cette structure spatiale de la langue). Le terme suivant worauf accentue le caractère spatial puisque auf entraîne une représentation spatiale de mise dessus, de soulever. Hinkommen et zurückkommen, hin mouvement d’éloignement nous l’avons vu et zurück recul dans l’espace.

Un peu plus loin à la page suivante (§ 17) beziehen (verbe), Beziehen (substantif) et Beziehung (relation, mettre en relation) sont aussi de caractère spatial ; ziehen signifie tirer, -be indique le mouvement vers, les égards même pour les modalités ordinaires du dasein sont des Rücksichten (S/Z, 289) des regards en arrière, der Rücken, le dos.

Le concept important de Ausstand, cette sorte de réserve d’être (S/Z, § 48) associe l’espace et le temps es steht aus, c’est encore à venir, aus signifie hors de et met à distance et es steht, cela se tient debout. Stand, der Stand, c’est l’état d’être debout où le Stehen est le fait d’être debout. Der Ausstand an Seinkönnen est dès l’abord évident et inépuisable à la fois. D’où vient-il alors que Heidegger ait pu succomber à la même erreur que Hegel à savoir que l’Etat et quel Etat comblerait cet Ausstand. Ce simple mot aurait à lui seul déjà dû l’en préserver afin de le laisser comme Ausstand, comme l’inaccompli qui seul donne vie à la pensée, cet Ausstand que Heidegger confondit avec le Reich millénaire.

De la même manière est construit Gegenstand, ce concept très présent aussi dans S/Z, l’objet, der Gegenstand est ce qui est debout, appuyé contre, le terme vient de Widerstand et date du début du XVIIe siècle, l’objet est ce qui résiste. Ce terme gestuel contient une attitude corporelle, comme tant de vocables philosophiques à commencer par Vorstellung (représentation) qui est ce qu’on met debout devant soi, vor = devant et stellen, nous l’avons vu, mettre debout, factitif de stehen = être debout, encore heureux qu’on n’en fasse pas une Vorlage, eine Wichsvorlage.

[108] Le Sich-vorwegsein est lui aussi par le en-avant-de-soi, weg = éloignement, spatial, d’autant plus qu’il est aussi un Vorlaufen, eine vorlaufende Entschlossenheit (une résolution anticipante) p. ex. (§ 64 de S/Z) il l’est plus encore au § 53 parce qu’il est un Vorlaufen, un courir en avant et ce Vorlaufen zum Tode, cette précession vers la mort n’appartient pas à l’Abstufungsordnung der Evidenzen über Vorhandenes, ne fait pas partie de l’ordre de gradation des évidences à propos de ce qui est donné, vorhanden devant les mains. Je ne sais si Abstufungsordnung a de fait été traduit par gradation ou dégradé, mais ce mot qu’on le veuille ou non fait voir des marches en retrait l’une par rapport à l’autre.

Ce qui ainsi concrétise la pensée philosophique, la visualise, la Grundverfassung der Geschichtlichkeit, titre du § 74 la constitution de bas de l’historialité contient à nouveau Grund, le sol donc, mais aussi Verfassung, de fassen prendre avec les mains, d’où aussi comprendre = saisir.

Il y a, en effet, un visuel philosophique qui sous-tend son expression et on peut se demander d’ailleurs si la puissance même de la figuration par le regard intérieur, visuelle n’a pas aussi en partie déterminé l’évolution de la philosophie en Allemagne.

Si dans les Holzwege Heidegger parle du Granitblock et du Schuhwerk de van Gogh et s’il écrit « Auf dem Leder liegt das Feuchte und Satte des Bodens, unter den Sohlen schiebt sich hin die Einsamkeit des Feldweges durch den sinkenden Abend » (23) (Sur le cuir se trouve l’humide et le saturé du sol, sous les semelles se pousse en avant la solitude du chemin des champs à travers le soir qui descend) ce n’est évidemment pas pour rien.

On est ici en 1950 au cœur du vocabulaire blubo Blut und Boden) sol et sang, Boden, das Feuchte, Satte, sinkender Abend. Le philosophique ici énonce son appartenance locale et il la souligne au point de pouvoir se confondre avec le langage de ce que Robert Minder appelait le « conservatisme agraire », comme s’il y avait un entraînement linguistique qui finit par être fatal.

Le sol dont il est ici question est celui de l’espace de la Heimat locale, elle est une sensation cénesthésique de liaison corporelle au lieu, instantanément reconnaissable et identifiable par chacun des auditeurs, aussitôt confirmé dans son sentiment d’appartenance exclusivement locale.

On ne peut en lisant se défendre d’apercevoir au passage les Bismarck de granit qui parsèment les campagnes du Schleswig-Holstein. On remarquera le schiebt sich hin, ce pousser horizontal en s’éloignant (hin). Un peu plus loin il y a le Aufruhen des Werkes (31) comme un repos qui se dresse. Aufruhen est d’ailleurs une création verbale comme chacun peut en fabriquer à sa guise. Mais ces considérations sur le Werk avec ce qu’il implique de Ausgrenzung des Bezirks (31) ne sont que des prolongements du bloc verbal de l’allemand, des évidences liées au sol linguistique presque trop nettement marqué, trop clair (licht) au sens où Heidegger l’emploie. Il est à remarquer que la Lichtung qui revient si souvent chez lui est une clairière taillée dans les forêts obscures où se sont englouties les légions de Varus.

[109] On a affaire à un espace compact, lourd mais pur de toute présence étrangère où il est difficile de se frayer un chemin, un espace très délimité (un Bezirk) d’une région particulière de Forêt-Noire (entre Muggenbrunn, Wieden et Todtnauberg avec le Radschert comme délimitation intérieure) un espace fermé, opaque et sans étendue.

Cet espace plein, sinon encombré est curieusement celui de la peinture allemande dans son ensemble depuis la Holzschnitzerei (la sculpture sur bois) des Hochaltare de Tilman Riemenschneider dont il a déjà été question lors du séminaire précédent ou les espaces chargés de Dürer et Altdorfer jusqu’à Beckmann, Barlach ou Meistermann aujourd’hui, ce n’est jamais l’espace calme et large de la peinture française, mais un espace inquiet dans l’ensemble et dont les harmonies fondamentales sont le rouge et le vert dans la peinture de la fin du Moyen-Age et de la Renaissance et non le rouge et le bleu comme dans la peinture française. Le fameux char de l’Empereur Maximilien de Dürer est un exemple bien connu de cet espace encombré.

Ce passage bien connu sur van Gogh dans Der Ursprung des Kunstwerks (l’Origine de l’œuvre d’art), on remarquera que le mot origine en allemand, Ursprung = saut originel, ramène lui aussi à un geste spatial le saut, der Sprung, du verbe springen = sauter, ce passage donc a particulièrement frappé le germaniste français Robert Minder qui occupa la chaire de littérature allemande au Collège de France. Dans son livre Dichter in der Gesellschaft, il analyse la langue de Heidegger pour en souligner ce qu’il appelle « die dunkle Schwere des Textes », l’obscure lourdeur du texte, liée, dit-il, à l’expérience personnelle du philosophe et à son lien intime à sa région natale où les Fremdlinge ne sont pas les bienvenus.

Ce qui est, en effet, frappant, c’est la délimitation, la fermeture de cet espace sur lui-même exprimé dans une langue verrouillée. Le Raum semble indiquer un volume creux alors qu’espace est davantage peut-être une étendue.

Cette Grundlage n’a pu qu’influer sur le déroulement du philosophique, d’où viendrait sinon, comme on le verra, la revendication d’Eigentlichkeit, d’un espace authentique, sinon d’un espace originel, un Urraum germanique auquel correspondrait une seule langue, elle aussi authentique.

Die Lage, c’est la situation, la façon dont cela s’étend dans l’espace, on y retrouve liegen = être étendu et legen = mettre à l’horizontale. Ich lege das Buch auf den Tisch, mais je peux aussi le auf den Tisch stellen, le mettre sur la table en position verticale et dans Grundlage tout cela joue avec, imperceptiblement.

Der Raum permet comme dans Zeit und Sein (Etre et temps) p. ex. en quelques lignes des variations avec lui-même räumen (évacuer ou mettre dans l’espace), vorräumlich (pré-spatial), einräumen (faire de la place) et il y a, bien sûr, utilisation de tout ce qui s’y rapporte, Räumlichkeit = spatialité comme si la langue allemande ne pouvait pas ne pas s’exprimer sans références spatiales.

Dans S/Z Abstand (intervalle), qui se retrouve p. ex. § 27 en Abständigkeit (intervalléité). Il y avait aussi eu § 26 einspringend et vorspringend (interjection et préjection) (122), Ausbreitung (extension), Durchmessung (traversée d’un espace, [110] mesure), Reichen (s’étendre jusqu’à tendre quelque chose à quelqu’un) (42, 44), mot de la langue de tous les jours et dont le savant « porrection » ne rend guère compte. La gestuelle n’est pas la même. Il s’agit à tout instant d’un espace physique corporellement ressenti dans son énoncé même.

Cet espace est inconsciemment l’espace allemand comme espace authentique, mais cet espace au moment (après 1945) où Heidegger écrit a été un espace occupé par le nazisme. On est frappé par le silence pourtant fait sur cette question, comme si tous ces textes, encore une fois, avaient pour destination d’empêcher de parler de cela.

On est ici arrivé à la pétition de principe et on commence à aborder un domaine intransmissible dans une langue étrangère et qui exige de l’auditeur un acte de foi puisqu’on ne peut expliquer le rapport qu’entretient un écrivain avec sa langue dans une autre langue, ni le statut particulier de proximité avec le philosophique. Le philosophique est délibérément linguistique et dût-il, comme c’est le cas, investir le linguistique dans son sens. Cela n’échappa pas à Heidegger qui dans une lettre à Paul Celan considérait, à tort, Adalbert Stifter comme intraduisible.

C’est que Heidegger n’est pas le seul à parler allemand et il se situe nécessairement au cœur de la langue allemande, son propos est à cet égard d’ailleurs explicite. Il est tributaire de son mode d’expression dont les modifications et les glissements ne sont reconnaissables qu’à partir des significations ordinaires.

Dans la partie intitulée « Die Wahrheit und die Kunst » du premier chapitre des Holzwege il est constamment recouru – d’ailleurs la langue ne permet guère de faire autrement – à de la spatialité ferme et compacte dont on tire le Hervorbringen si intimement lié au Handwerk. Il provient d’un espace concret, d’un espace de terre dont Minder fait judicieusement remarquer qu’il est apparenté à celui de Péguy à cette différence près, et tout est là, que Péguy en tire des conclusions politiques radicalement différentes.

« Das "hier", "dort" und "da" sind primär keine reinen Ortsbestimmungen des innerweltlichen an Raumstellen vorhandenen Seienden, sondern Charaktere der ursprünglichen Räumlichkeit des Daseins. » (S/Z, § 26, 117) (L’ici, le là-bas, le là ne sont pas à la base des déterminations de lieu de l’étant tel qu’il est donné à l’intérieur du monde, mais bien plus des caractères de la spatialité originelle de l’être-là.), cet espace originel est menacé (d’où die Sorge, le souci) par le « man » du fait duquel « Jeder Vorrang wird geräuschlos niedergehalten » (tout rang hiérarchique est silencieusement maintenu sous le boisseau) Vorrang, c’est le rang en avant, niedergehalten tenu en bas. L’espace originel est menacé par la vordrängende Ausnahme (127) par l’exception qui se pousse en avant, par la Durchschnittlichkeit la moyenne d’autre part (ce mot est lui-même spatial ce qui est coupé en travers durch et schneiden, on n’y échappe pas).

L’espace est envahi comme Heidegger le montre dans Die Technik und die Kehre par le Hervorbringen, par ce qu’on en fait sortir par la mise à plat, par l’invasion du man. Les §§ 26 et 27 de S/Z sont essentiels pour comprendre où se situe la langue de Heidegger et comment justement l’espace en est le centre et [111] comment cet espace est envahi par certains qui nivellent tout. Alles Usprüngliche ist über Nacht als längst bekannt geglättet. Alles Erkämpfte wird handlich. Jedes Geheimnis verliert seine Kraft. (§ 27, 127) Tout ce qui est originel est aplani d’un jour à l’autre comme connu depuis longtemps. Tout ce qui a été acquis par le combat devient manipulable. Das Erkämpfte est totalement connoté au sens où l’entendent les Frontkämpfer sinon les alte Kämpfer, les vieux membres du NSDAP, anciens combattants souvent. Ein alter Kämpfer est au moins un compagnon de route et Nicolaus Sombart qui s’y connaît range parmi eux Jünger, Heidegger, Benn et Carl Schmitt, quant à (handlich quelque chose qu’on a sous la main qui est donc revendable) handlich est volontairement employé pour sa proximité avec Handel, le commerce et on sait bien qui fait du commerce. Le Handwerker, l’artisan est celui qui œuvre avec les mains.

Hervorbringen c’est produire, faire sortir, her indique un mouvement vers celui qui parle et vor = devant. La Hervorbringung est liée au Richten. « Die Wahrheit richtet sich ins Werk » (51), la vérité s’érige dans l’œuvre, or richten est aussi un verbe d’espace (dresser verticalement, ériger), das Richtfest qu’on fête quand la charpente d’une maison est achevée. Le son en rappelle lichten et Heidegger joue sur cette similitude. Il y aura ultérieurement lieu de revenir sur ces combinaisons vocaliques et ces jeux de mots qui après 1945 prennent une place de premier plan.

A côté de richten il y a p. ex. page 51 reissen qui donne Riss, la déchirure, la fente, mais aussi le contour et der Riss est associé à Grundriss, le contour, le dessin de base, l’esquisse et Auf-riss. Auf est aussi une particule spatiale marquant la surrection ou l’ouverture. Le Richten et le Aufriss suscitent pour le lecteur allemand qui suit le développement verbal du texte le Ragen qui se trouve à la page suivante. « Dans la mesure où un monde s’ouvre, la terre s’en érige » (kommt die Erde zum Ragen), Holzwege (51). C’est bien la terre de la Forêt-Noire qui constitue le fond spatial de la pensée de Heidegger comme l’écrit Gerald Stieg dans la revue Wespennest (90/1983) : « Wer Heidegger sagt, sagt Schwarzwald », qui dit Heidegger, dit Forêt-Noire.

Thomas Bernhard dans « Maîtres d’autrefois » en parle comme du Schwarzwaldphilosoph et ce n’est pas par hasard. La langue est devenue dans ce texte un peu celle des dépliants touristiques. Tout le texte repose sur son édification matérielle, on en voit littéralement se dresser les éléments, le Grundriss, le Aufriss et le Umriss, le fond, le bâti, le contour. L’œil suit de près cet ensemble de dispositions et il n’est pas étonnant de voir se dresser, plus fragile, il est vrai et plus chancelant le Ge-stell dont il sera question à propos de Die Technik und die Kehre. C’est une langue taillée dans le bois de sapin, une langue roide qui littéralement expulse les touristes imprudents qui se perdent entre Wieden et Muggenbrunn.

La pensée de Heidegger est dans son expression à la merci de la langue puisque celle-ci à chaque fois devance ce qui est dit, elle est le Vorweg qui à la fois fournit à la pensée ses retombées verbales et le module. Son extraordinaire sou-[112]plesse s’exprime par les variations possibles, ainsi Das Erfassen (la saisie) et die Erfassung, le fait de saisir (S/Z, 243) à quoi on aurait pu ajouter die Erfasstheit (le fait d’avoir été saisi), la Gegenwärtigung (la présentification, ce qui en français est encore moins plausible qu’en allemand) et le gegenwärtiges Gewärtigen (S/Z, 339) (la présentification présente) et la Entgegenwärtigung, la contreprésentification, tous deux viennent de Gegenwart, le présent ce qui attend contre.

On peut ainsi créer du vocabulaire à volonté, à partir de vorhanden p. ex. die Vorhandenheit, à partir de Fall (tomber) ou de finden (trouver) des centaines de mots, pourquoi pas p. ex. à côté de die Hinfälligkeit = une sorte de friabilité, de disposition à la chute : die Vorfälligkeit, le caractère arrivant de ce qui arrive. Déjà dans Quand Freud voit la mer ont été montrées toutes les innombrables possibilités d’utilisation de Fall qui d’ailleurs veut dire chute et implique verticalité. Der Stein fällt, la pierre tombe, der Zufall, le hasard, ce qui tombe en plus, et l’occasionnalité, die Zufälligkeit. Der Abfall ce qui tombe, les déchets. Der Durchfall = l’échec au bac ou la colique, der Vorfall = l’incident, der Anfall = l’accès, der Unfall = l’accident et ainsi de suite au gré des particules ; on le voit, l’allemand a plus d’un tour verbal dans son sac. Décidément on peut tout faire, même Nachfall qui n’a pas encore trouvé preneur.

Le concept de Wiederholung qui au demeurant joue un si grand rôle chez Freud et qui joue un rôle important au § 68 a) de S/Z page 339 est, à la différence de répétition, purement spatial, wiederholen = aller chercher de nouveau, si le préfixe wieder est temporel, holen lui ramène au spatial, holen signifie qu’on va quelque part chercher quelque chose, holen en effet n’est pas suchen qui signifie aussi chercher, mais quelque chose de caché. Holen joue au § 62 tout son rôle spatial dans einholen, tout comme überholen associé d’ailleurs à Vorgängigkeit, création verbale à partir de gehen = marcher et vor = en avant, l’état de devancement si on peut dire. L’œil intérieur du lecteur de langue allemande situe nécessairement ce qui est dit dans un cadre spatial qu’il se figure. Le philosophique en acquiert une sorte de visibilité sur laquelle repose d’ailleurs toute la phénoménologie et dont les pages admirables de la IIIe partie de la Krisis de Husserl sont l’expression dernière.

Peut-être le philosophique ne peut-il se manifester que là où la langue manque et se fonder sur ce manque, ce qu’avait bien senti Nietzsche. En 1952, Heidegger s’en explique dans une conversation avec Richard Wisser, il dit qu’il ne faut plus inventer de termes nouveaux, comme il le pensait, « mais revenir aux contenus originels de notre propre langue à nous mais qui est en train de mourir » (auf den ursprünglichen Gehalt unserer eigenen, aber ständig im Absterben begriffenen Sprache). (Gesamtausgabe vol. 11, 709)

Toute la pensée de Heidegger est plus ou moins absorbée par une sorte de todtnaubergisation, par ce que Thomas Mann appelait die Schollenliteratur, la littérature de la motte, ce que confirme l’idée de Zugehörigkeit, ce que Heidegger appelle dans Gelassenheit « das Gehören zu ihr », l’appartenance à la « Gegnet », ce qui implique une appartenance exclusive dont sont exclus ceux qui ne sont pas du lieu.

[113] Le lieu, die Ortschaft est le lieu où habite le Dichten, la création poétique, à défaut de traduction plus appropriée. « Sein Dichten (celui de Hölderlin) wohnt in dieser Ortschaft », le lieu de la philosophie, certes, mais qui, de plus en plus, en vient à se confondre avec une localisation de plus en plus étroite, celle finalement de son ami Wiessler, le vieux cultivateur de Muggenbrunn.

Rien que le recours à des termes tels que Vergegnis, Gegnet ou Inständigkeit (l’être dans le debout dedans l’insistance) impliquent une certaine orientation linguistique. « Inständigkeit » n’est qu’une autre forme de la Eigenständigkeit, l’autonomie nationale qui fait être debout par soi-même, chère à la LTI et que nous retrouverons dans Die Technik und die Kehre, Heidegger le dit bien. « Edel ist, was Herkunft hat » (63) Noble est ce qui a une provenance, et on sait bien ce qui n’en a pas her marque, on l’a vu, un mouvement d’approche à partir d’un point donné et -kunft vient de kommen, comme Zukunft (avenir) ou Auskunft (renseignement).

Cela « wurzelt », cela racine (Die Technik und die Kehre, 28) par opposition à la freischwebende Intelligenz, l’intelligence flottante, sans attaches. Suivez mon regard !

On voit très bien le sous-entendu qui n’échappe à aucune oreille allemande de l’époque, l’année 1959, où le souvenir des Heimatlosen est encore fort vif, relisons Heinrich Heine qui écrivait en 1840 dans son « Ludwig Börne » (éd. Briegleb IV, 90). « A la brasserie de Göttingen j’eus jadis l’occasion d’admirer avec quelle radicalité (Gründlichkeit) mes amis Vieux-Allemands fabriquaient les listes de proscription pour le jour où ils arriveraient au pouvoir. Qui descend et serait-ce au septième degré d’un français, d’un juif ou d’un slave était condamné à l’exil ».

Il est à remarquer que Heine parle de Gründlichkeit, cette manière d’aller au bout des choses, trait particulièrement caractéristique du comportement du public universitaire au XIXe siècle, dans les Burschenschaften de ce temps et Gründlichkeit n’est pas pour rien construit sur Grund, tout ce fond de mots, l’oreille allemande le perçoit à tout coup. Heine ici s’exprime avec son ironie habituelle, mais c’est assez prophétique, on l’avouera.

C’est que ce Grund, tel qu’il figure en 1941 dans le cours du semestre d’hiver sur le « Germanien » de Hölderlin est bien à la fois le Vaterland et l’élan poétique, car comment donc traduire le fameux Dichtung quand il ne s’agit pas d’un Gedicht. Mais Heidegger a beau élargir le propos, il n’en retombe pas moins dans langage dont les implications politiques sont évidentes : « Dichtung ist das Grundgefüge des geschichtlichen Daseins » (le poétique est le bâti de fond de l’être-là historial) or on sait à quoi et à qui il attribue la Geschichtlichkeit de l’Allemagne de cette époque là, celle du crime absolu.

Le Vaterland ne peut plus être celui du seul Hölderlin, et on a beau faire, dans un tel usage, la langue est bel et bien rattrapée par l’histoire, par la Grundstimmung de l’histoire en train de se dérouler en 1941, aussi peut-il dire : « Wir haben das eine noch nicht bedacht, dass die Stimme des Sagens gestimmt sein muss, dass der Dichter aus einer Stimmung spricht, welche Stimmung den Grund und den Boden bestimmt und den Raum durchstimmt, auf dem und in dem das [114] dichterische Sagen sein Sein stiftet » (Il y a une chose que nous n’avons pas encore pris en considération, que la voix du dire doit être accordée, que le poète parle à partir d’une disposition d’esprit qui détermine le fond et le sol et fait résonner l’espace sur lequel et dans lequel le dire poétique institue son être.)

Ce qui est surprenant, c’est la différence, alors que le vocabulaire est tout proche, entre ces textes de Heidegger y compris ses cours de 1940-44 et les textes de la Rose blanche de Kurt Huber et de Sophie et Hans Scholl de 1943. C’est la langue sauvée d’un côté rayonnante, miraculeuse et de l’autre une langue figée presque cimentée dans sa structure rigide. Le rapprochement est d’autant pus possible que les zones de vocabulaire sont proches et que l’enjeu est le même, mais inversé.

Le style devient de plus en plus juxtaposé et solennel, fait de propositions immobiles toutes construites de la même manière, ici sur Stimme et les combinaisons multiples que permet n’importe quel substantif allemand.

De plus en plus, devant ce formidable engloutissement de la langue allemande par la LTI, comme s’il le sentait à sa manière, Heidegger tente de réorienter la parole dans le fil de la langue. C’est que le Grund semble faire entendre sa Stimme, le fond fait entendre sa voix. « I1 y a une chose que nous n’avons pas encore pensée... » bedacht et non gedacht, bedenken = prendre en considération, la particule be- qui a pour fonction, comme l’écrit Jean Fourquet « de former des verbes qui prennent comme objet à l’accusatif ce qui, avec le verbe simple, était un complément d’un autre ordre » ou comme c’est le cas ici d’atteindre l’objet plus fortement. Il y aurait pu aussi avoir überdenken « ... que la voix (die Stimme) du dire doit être accordée... » (gestimmt sein muß), Stimme appelait Sagen, l’un glissait naturellement vers l’autre (le dire et la voix) et stimmen avec Stimme, c’est un rapprochement sonore qui parle tout seul, comme il parle de lui-même dans Was heißt Denken ? dans l’évidente association de Dank, Gedanken que personne ne s’était encore risqué de faire.

Comme souvent, Heidegger semble laisser la langue parler à sa place, c’est un déroulement sonore où une sonorité en appelle une autre « ... que le poète parle à partir (aus) d’un état d’âme » (Stimmung, suffixe -ung qui détermine ou donne son accent), le sol (der Boden) et le fond (der Grund) et fait résonner durchstimmt l’espace (den Raum), nouvelles utilisations de Stimme avec durch = à travers « ... sur lequel et dans lequel le dire poétique institue son être ».

Ce passage a été pris presque au hasard dans ce séminaire de 1941 au cœur à la fois de la langue et de la pensée de Heidegger. Ce qui n’aurait pas dû être tributaire de la langue, das Seyn, (avec une « y ») mais qui tout le temps devait y être indiqué et s’en échapper, s’y laisse glisser au fil des rapprochements.

L’allemand est une langue fragile, du fait même de sa robustesse. Il y a un trop de langue, pour ainsi dire. La pensée muette a du mal à devancer le langage (Vorwegsein der Sprache), d’autant plus que celui-ci est en plus, répétons-le, parfaitement articulé pour laisser à la pensée le temps de se déployer et de faire jouer ses [115] vocalises. La construction même d’une phrase produit un entraînement, un flux de pensée dont la courbe qu’on peut remplir à sa guise est donnée d’avance.

Il n’y a d’ailleurs que deux modalités de phrases énonciatives possibles, soit on commence par le sujet, soit on commence par un autre terme. Heidegger se sert beaucoup de phrases énonciatives commençant par l’article défini. La partie intitulée « Die Wahrheit und die Kunst » de Vom Ursprung des Kunstwerkes est presque entièrement construit ainsi, l’article défini en tête de phrase donne une incontestable autorité à ce qui va suivre. En allemand l’article défini en début de phrase lorsqu’il est ainsi placé une dizaine de fois en une page acquiert une force affirmative toute particulière (Holzwege, 63), il y a de nombreux exemples de cet usage de l’article défini.

Nietzsches Wort Gott ist tot est largement construit sur une succession de noms communs précédés de l’article défini formant des propositions indépendantes affirmatives (p. ex. 223 ou 241). Bestandsicherung et Wertsetzung ou Wert (223), Rangordnung comme plus loin Bezirk des Seins ou Weltinnenraum (291) rappellent partout le tracé spatial de la pensée.

De plus l’expansion de l’allemand vers la gauche ce qu’on appelle la structure régressive, das Kunstwerk, d’art l’œuvre, dunkelblau, foncé bleu, Ziegeldach, tuiles toit force le déroulement de la pensée à un trajet inverse du français et la subordonnée allant toujours dans le même sens, la tentation de fermeture sur un espace délimité est grande.

Die Sonne (le soleil), die Erde (la terre), der (ou das) Bereich (le domaine), das Töten (le fait de tuer). L’article défini est plus autoritaire qu’en français, il sert de désignation explicite : « Der da » là où le français dirait « lui, là. » Cela donne à ces textes de Heidegger un côté coup de poing, une Entschlossenheit, comme il le dit lui-même qui en font, c’est d’ailleurs ce qu’ils veulent être, des textes d’intervention, mais qui interviennent dans des geschlossene Wörter comme Fichte les nomme dans le Ve discours.

On dirait qu’il y a ensuite un renoncement, une banalisation de la langue dans les Holzwege, un échec linguistique, comme l’écrit Robert Minder der Schmetterer ist zum Leisetreter geworden (le tonitruant est devenu quelqu’un qui marche doucement), cette généralisation de l’article défini est beaucoup plus marquée qu’auparavant, la langue évolue vers une rigidité marquée, comme si la pensée ne parvenait plus à s’y inscrire aussi radicalement que souhaité, comme s’il y avait un frein intérieur qui ralentit la langue.

Tout le problème de l’expression du philosophique est d’une certaine manière incarné par Heidegger. C’est la raison pour laquelle il revient constamment, surtout à partir des années 1940-41, sur la question de la langue, die Sprache, celle-ci étant, même s’il ne le dit pas toujours, explicitement l’allemand, comme pour Fichte, l’allemand, vieille lune qui ne cesse de luire, étant la seule langue authentique dans le concert européen, à cette différence près pourtant qu’il n’y avait pas pour Fichte de germanité exclusive.

[116] Heidegger ne cesse justement de poser le problème de la langue hors de sa fonction comme instance de ce qui la devance, de ce qui devance la pensée. Il y a un délibéré dès l’abord chez Heidegger, lorsqu’il s’éloigne de la langue technique et qui, étrangement l’emprisonne là où il se débarrasse de la métaphysique dans une langue qui côtoie la LTI ou pire même s’y enfonce.

Ainsi on est frappé par les divers niveaux de langue dans les Holzwege « Hegels Begriff der Erfahrung », ce texte est écrit dans un allemand philosophique tout à fait normal, c’est un séminaire de 1942/43, mais où apparaissent les futurs recours au procédé de la modification verbale d’un même radical, à la page 129, à savoir scheinen qui revient quinze fois sous diverses formes Erscheinen (l’apparition), Erscheinung (le fait d’apparaître), Anschein (apparence) et même son contraire verschwinden (disparaître), comme si les variations de sonorité et de contenu devaient d’une certaine manière représenter l’échappé de la pensée, cet échappé si admirablement formulé dans ce texte magnifique.

Après la catastrophe, comme si rien ne s’était passé, en 1959, le Boden redevient Bodenständigkeit souligné d’italiques à la page 18 de « Gelassenheit » associé aux malheureux Heimatvertriebenen de la ligne d’avant. La Bodenständigkeit est un des concepts fondamentaux de la première période du programme national-socialiste. La Bodenständigkeit, l’enracinement au sol, le fait exactement d’y être debout, Ständigkeit (constance) littéralement « deboutéité » est un substantif dérivé de l’adjectif ständig de stehen = être debout (dans la langue quotidienne, ständig = perpétuellement et der Boden le sol) est comme ein anständiger Kerl (un type bien) une notion essentielle des revendications pseudo-paysannes du nazisme par opposition à la civilisation urbaine inauthentique et verjudet (enjuivée).

Les Heimatvertriebenen (les expulsés de leur lieu natal) ce sont les Allemands chassés par les Russes des territoires de l’Est, du fait des accords de Yalta et qui, au nombre de dix à onze millions, ont été expulsés entre fin 1945 et mars 46 en Allemagne de l’Ouest qui à cette époque était divisée en trois zones d’occupation. Heidegger vivait en zone française d’occupation, interdit d’enseignement par les autorités françaises jusqu’en 1951.

Il est étrange de voir les Heimatvertriebenen évoqués, à juste titre, à plusieurs reprises sans que les DP, les Displaced persons (les survivants de camps de concentration), le soient jamais. Heidegger ne parvient pas à se détacher d’une conception purement locale et native du Boden qui d’ailleurs le conduisit en 1933 où on sait.

La façon même de prendre la langue allemande l’inscrit dans un horizon très précis, rien que l’emploi de la formule codée « le sol souabe a produit au siècle dernier et au siècle avant de grands poètes et penseurs grosse Dichter und Denker hervorgebracht hat » (16) rattache explicitement Heidegger à un niveau de langue duquel est issu l’adhésion de tellement de gens au totalitarisme. Heidegger s’exprime ici dans une totale conformité au reçu habituel qu’il s’efforçait pourtant de rejeter. La « Kehre » cette formidable secousse d’une pensée qui tente de faire retour à l’originel, l’Umwälzung du discours du rectorat s’exprime là en termes ba-[117]nals en une succession de clichés journalistiques qui parlent certes plus régional, mais dont la surface est bien celle-là.

Tout Gelassenheit est fait de formulations de ce type, chose qui bien entendu n’est pas sensible dans la traduction française car le cliché en français se situe autrement. « Le sol souabe dit Heidegger a produit au siècle dernier et au siècle avant de grands poètes et penseurs, mais si nous continuons à y penser, dit-il alors il s’avère aussitôt que l’Allemagne centrale est un sol de même type, la Prusse orientale, la Silésie et la Bohème de même. » (16).

La formule Das Land der Dichter und Denker est une formule classique, l’Allemagne pays des poètes et des penseurs, locution préférée de discours nazis du dimanche après-midi dans les petites villes et dont le Volksmund (la bouche populaire) berlinois fera dès 1940 das Land der Richter und Henker, le pays des juges et des bourreaux. Bien entendu Heidegger n’ignorait pas ce beflügletes Wort, cette « parole ailée », c’est-à-dire ce « Witz ». Le style est dans tout ce texte étonnamment conforme au discours ambiant des années 1950, tel que le pratiquait la presse locale p. ex. la Badische Zeitung dans les Sonnatgsbeilagen. Politiquement son discours est ici nettement marqué et posé.

En ce temps où écrit Heidegger, la zone d’occupation soviétique est nommée par lui, selon la propagande d’ailleurs compréhensible du BHV Mitteldeutschland, Allemagne centrale, c’est-à-dire qu’il considère comme encore allemands les territoires perdus du fait du seul Hitler. Heidegger s’affirme ici explicitement comme considérant la ligne Oder-Neisse due au seul Hitler, comme nulle et non avenue, ainsi que le proclamaient alors les mouvements néo-nazis naissants. Il ne saurait y avoir de désaveu plus explicite de la victoire des Alliés sur le nazisme. Der schwäbische Boden, le sol souabe est un sol allemand autant que Ostpreussen (Prusse orientale), que das schlesische Land (Silésie) ou enfin das Böhmerland, dont la germanité en ce qui concerne ce dernier en particulier peut être discutée, pour le moins.

Ces années d’après guerre furent cruciales puisqu’il s’agissait pour Heidegger de situer sa pensée dans ce nouveau contexte issu de la catastrophe hitlérienne, de la destruction de l’Europe et de la shoah, or rien ne se passe, bien au contraire avec raideur il revendique les territoires perdus avec le BHV de l’époque, un mouvement (Bewegung) le mot n’est pas ici fortuit explicitement d’extrême droite. Ses auditeurs de Messkirch ne s’y sont bien entendu pas trompés.

On remarquera qu’il n’est ni question de la Bavière ni du Holstein ou d’autres régions d’Allemagne tout autant créatrices de poésie et plus durement frappées par la guerre que ne le furent parfois les régions mentionnées, qui ne le sont que parce que désormais partagées, hélas, entre l’Union soviétique et la Pologne du seul fait de la folie hitlérienne.

La pensée de Heidegger est ici victime d’un véritable gel, comme si la parole lui manquait. Il y a là un silence tellement énorme, tellement frappant qu’il en résulte une interrogation majeure : que signifie la proximité de la pensée de Heidegger à la conception purement germanique de la nation qu’ont décrit parmi bien d’autres p. [118] ex. Hans-Ulrich Thamer ou Christian Graf von Krockow, en d’autres termes quel est l’égarement essentiel que recèle un certain versant de la pensée allemande, comme s’il y avait eu une irrésistible tentation à l’apocalypse comme le suppose p. ex. Klaus Vondung dans son livre Die Deutsche Apokalypse, tentation suivie d’un formidable silence collectif.

Tout se passe, à chaque fois, comme si le nazisme était simplement ausgeklammert, comme s’il n’avait jamais existé. Il est surprenant que la position de Heidegger soit ici d’une grande banalité et d’une absolue conformité à cette tiédeur qu’il dénonçait auparavant.

Bien entendu la Bodenständigkeit est évoquée ici par Heidegger dans un sens beaucoup plus vaste et plus large, mais l’oreille allemande, surtout celle des auditeurs de Messkirch auxquels Heidegger adressa ces mots en 1955, ne s’y trompèrent pas. Tout se passe comme si Heidegger avait tenté de trouver refuge dans une langue provinciale particulièrement compassée, comme s’il voulait par là échapper au naufrage politique dans lequel le précipita la confusion entre le philosophique et la germanité. Dès l’abord Heidegger suppose un Einverständnis comme l’écrit Adorno dans son Jargon der Eigentlichkeit, un accord immédiat sur les termes et c’est cet accord qui prime la Gemeinschaft du comprendre.

Cette Eigentlichkeit, comme le Blitz, le foudroiement dont il est question d’abord chez Fichte dans le VIe discours, avait après 1933 réduit la parole en cendres.

La langue a été frappée à tout jamais par ce qui s’est passé de 1933 à 1945, il n’est aucun domaine, en ce temps là, indemne et pour qui vécut en Allemagne aux lendemains de ce temps, on n’échappait pas à la pesée de la langue qui formait une chape impossible à percer. Il suffit de relire ce qui fut écrit en ce temps, de Jaspers à Albrecht Goes. Ce Blitz est d’ailleurs aussi heimisch, bien chez lui, à la fin de Die Technik und die Kehre, comme si d’être foudroyé dispensait de toute interrogation sur ce qui foudroya l’Allemagne.

Dans Vom Wesen der Wahrheit, écrit en 1930 comme Heidegger le rappelle dans Die Technik und die Kehre et publié en 1943, tout est dit de ce qui aurait dû interdire à Heidegger de suivre les voies qu’il a suivies et où l’allemand étrangement, comme en sursis, n’est pas encore raidi par la survivance d’un engagement plus fondamental sur le plan philosophique qu’il ne pourrait sembler au premier abord.

Tout se passe comme si cette immense pensée était restée hors langage, ce qui est bel et bien la destination du philosophique même. Mais d’où vient-il que Heidegger choisisse délibérément la langue la plus convenue, la plus articulée selon une convention banale, celle dont l’Anliegen, ce qui est en cause en elle, ce qui est le plus repérable et le plus codé selon cette métaphysique qui acheva le suicide de l’Europe.


Fin du second article de cinq.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 26 mars 2013 10:27
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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