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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Le racisme: ténèbres des consciences. (2005)
Avertissement


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Hamania Alain AMAR et Thierry Feral, Le racisme: ténèbres des consciences. Paris: Les Éditions L'Harmattan, janvier 2005, 209 pp. Collection “Allemagne d'hier et d'aujourd'hui.” Une édition numérique réalisée avec le concours de Pierre Patenaude, bénévole, professeur de français à la retraite et écrivain, Chambord, Lac—St-Jean, Québec. [Autorisation accordée par l'auteur le 23 septembre 2019 de diffuser ce livre en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales. Et un grand merci à Michel Bergès, historien des idées politiques pour toutes ses démarches auprès de l'auteur pour que nous puissions diffuser cette oeuvre.]

[9]

LE RACISME.
Ténèbres des consciences.

Avertissement

« Puissent les autres parler de leur honte,
Moi, je parle de la mienne. »
Bertolt Brecht

Voici un livre dont on se demandera peut-être ce qui légitime sa présence dans une collection consacrée à l’« Allemagne d'hier et d'aujourd'hui ». Pourtant, à y regarder de plus près, ou comprendra aisément pourquoi il y trouve parfaitement sa place.

En effet, on sait que dès que fleurissent des croix gammées ou autres symboles et slogans rappelant les années noires du nazisme, et que les médias, sans aucun sens de l'analyse, font une outrancière publicité à l'affaire, les germanistes se retrouvent en première ligne et ne peuvent qu'accuser le coup.

Eux qui mettent tout en œuvre pour promouvoir la pensée et la culture d'outre-Rhin, faire découvrir la richesse d'une création littéraire et artistique incomparable, montrer combien la fécondité intellectuelle du bassin germanophone a façonné la modernité, expliquer pas à pas la contribution irremplaçable de ses grands esprits à la lutte contre l'obscurantisme – bref ne ménagent ni leur effort ni leur temps pour redonner à « l'allemand » ses lettres de [10] noblesse en une époque où sa désaffection programmée s'amplifie et ne peut que porter préjudice à la formation et à l'avenir des élèves, notamment dans le domaine professionnel –, les voici d'un coup de cuillère à pot renvoyés à la case départ.

Bien sûr, il n'est pas question de nier que c'est autour de 1879 que se sont imposés dans la langue allemande deux lexèmes mortifères qui, essaimant dans la sphère politique sous l'influence de « germanolâtres exaltés [...] dont le fanatisme niais n'a[vait] d'égal que les prétentions scientifiques » (J. Ridé, Études germaniques, 4/1966, pp. 500-501), aboutiront à terme aux affabulations frénétiques du national-socialisme : l'archaïsme völkisch, ressuscité sous la plume du philologue von Pfister, et le néologisme antisemitisch, lancé par le journaliste Wilhelm Marr. Mais ce qu'il convient de ne pas oublier, c'est que c'est en France, quinze ans plus tard, que les deux termes s'érigeront pour la première fois véritablement en idéologèmes : le premier par le biais du pamphlétaire Gaston Méry, un proche d'Edouard Drumont, qui l'adaptera et le propagera sous la traduction de « raciste » ; le second comme facteur commun de rassemblement au cours de 1'« Affaire Dreyfus » de tout ce que la troisième République comptera en « populace » ultranationaliste ; utilisés indifféremment par les bateleurs de l'Action française et d'autres courants d'extrême droite, ils offriront un ciment idéologique à tous les aigris de la démocratie bourgeoise et du capitalisme (cf. R, Rémond, Les Droites en France, Paris, Aubier, 1982).

Pas question non plus de minimiser les crimes hitlériens, de les banaliser ou de les passer sous silence ! [11] Mais là encore la sérénité contraint de balayer devant sa porte en regard de ce que commirent Laval et Pétain. Ce n'était pas « la France » voudra-t-on objecter ? D'accord, mais l'Allemagne hitlérienne était-elle « l'Allemagne » ? La France était occupée, certes ! Mais n'est-ce pas l'occupation de l'Allemagne par Napoléon qui avait donné naissance à la mobilisation nationaliste et aux théories ultratudesques les plus débridées, et celle de la Ruhr en 1923 qui alimentera la démagogie nazie ?

Les exemples pourraient être multipliés à l'envi que l'on ne sortirait pas de cette réalité formelle : le destin de l'Allemagne et de la France est historiquement inséparable, pour le pire comme pour le meilleur. Alors inutile de « bochiser » !

En 1994, un professeur d'histoire sociale de Fribourg-en-Brisgau (au XVIIe la ville était entre les mains du roi de France et fut même fortifiée par Vauban), Hugo Ott, a, par un livre splendide (Laubhüttenfest, Freiburg i. B., Herder), expliqué comment le 22 octobre 1940, alors que les nazis ne possédaient pas encore de structures appropriées pour des déportations massives (Auschwitz n'était alors qu'un « modeste » camp de concentration pour résistants et intellectuels polonais), les Gauleiter de Bade (Robert Wagner) et d'Alsace-Lorraine annexée (Josef Bürckel) avaient expédié leurs Juifs à Gurs dans les Pyrénées-Atlantiques, soit en « zone libre », c'est-à-dire grâce à la complaisance du régime de Vichy ! Au cimetière israélite de Fribourg, rue d'Alsace, derrière le Centre hospitalier universitaire, de nombreuses stèles funéraires témoignent de cette ignominie ! Et sur le parapet du pont Wiwili, juste au-dessus de la gare centrale, le sculpteur Helmut Stromsky, soutenu par la municipalité, a placé un manteau [12] en bronze frappé d'une étoile jaune et accompagné d'un panonceau explicatif pour que le passant se souvienne ! Un peu plus loin, au pied de l'Université, là où se trouvait la vieille synagogue ravagée par la « Nuit de cristal », un jardinet commémoratif.

Et en ville, dues au graveur Gunther Demnig et encastrées dans le trottoir devant les maisons où vécurent des Juifs déportés, des plaques sur lesquelles le promeneur « trébuche » ! Fascistoïdes, les Allemands ! Allons donc ! Qui peut prétendre à autant de vigilance et d'application dans la transmission de la mémoire criminelle de son peuple ?

Tout cela, les germanistes le savent, et c'est justement pourquoi ils mettent tout en œuvre pour faire la lumière sur les chapitres les plus sombres de l'histoire des relations franco-allemandes et les intégrer dans la mémoire officielle. Allez au camp des Milles, près d'Aix-en-Provence, là où en 1940 fut interné Lion Feuchtwanger et où se suicida Walter Hasenclever. Qu'en resterait-il si les germanistes Jacques Grandjonc et André Fontaine n'avaient pas fait durant d'interminables années le siège des autorités pour qu'un petit mémorial y voie le jour ? Et des autres camps en France (Noé, Rivesaltes, Saint-Cyprien, Le Vernet, Rieucros, etc.) si le germaniste Gilbert Badia et son équipe de germanistes de Paris-VIII, ou encore la germaniste Barbara Vormeier, n'avaient pas inlassablement mis en œuvre des recherches sur ces barbelés de l'infamie ? Comment négliger ce que rappelait, il n'y a pas si longtemps encore, Michel Cullin (Office franco-allemand pour la jeunesse) dans Allemagne d'aujourd'hui (158/2001), à savoir qu'« il y a eu une [13] résistance allemande au troisième Reich, et une résistance allemande spécifique en France.

[...] En 1939, les autorités françaises les ont internés dans des camps pour ressortissants de pays ennemis, eux, les antinazis allemands. Beaucoup y sont restés parqués jusqu'à ce que, en vertu de la convention d'armistice signée par Pétain en juin 1940, ils ne soient livrés aux bourreaux auxquels ils avaient cru échapper. Certains et certaines, croyant toujours en la France, réussirent à s'enfuir des camps et à rejoindre les maquis. Ce qui peut être considéré à juste titre comme la plus grande honte de la France au XXe siècle n'a jamais fait l'objet d'une manifestation particulière, voire d'un geste qui aurait symbolisé le regret de la France. Les discours de J. Chirac et de L. Jospin sur la responsabilité française dans la déportation et les rafles de Juifs, notamment celle du Vel d'hiv, n'ont pas tenu compte de cet événement précis. Pourtant on a continué pendant des décennies après le Traité de l'Élysée de 1963 à parler de réconciliation entre Allemands et Français. Mais finalement n'avait-elle pas déjà eu lieu dans les maquis et à cette époque ? [...] Pourquoi travailler à la transmission de cette mémoire ? Parce que tout simplement ces hommes et ces femmes ont été des citoyens européens avant la lettre ! »

Disons-le carrément : formés à l'école de Nathan le Sage, du Wilhelm Meister, des Kafka, Musil, Wiechert, Böll, Grass, et de professeurs de stature qui surent leur instiller la sève des grands philosophes et humanistes – et donc l'antidote aux tentations de l’antidémocratisme –, les germanistes sont trop conscients des réalités les plus horribles qui marquèrent l'histoire pour ne pas faire leur la célèbre sentence de Goethe : « Rien de ce qui est humain ne m'est étranger », et ne pas s'investir pleinement pour la [14] défense de la liberté et de l'entente entre les hommes. N'ont-ils pas en mémoire le combat de leur collègue Jacques Decour (agrégation 1932), fondateur avec le philosophe Georges Politzer de L'Université libre (novembre 1940) et de La Pensée libre (février 1941), puis fusillés tous deux au Mont-Valérien (23 mai 1942) ?

Depuis 1870, l'allemand était une discipline pratiquée en vue de la guerre. C'est dans cet esprit que l'apprit le jeune Valéry Giscard d'Estaing (né en 1926) « L'allemand était première langue dans notre génération pour des raisons militaires : c'était la langue de la guerre future », confiait-il encore récemment à Michèle Weinachter (Valéry Giscard d'Estaing et l'Allemagne, Paris, L'Harmattan, 2004, p. 24). Aujourd'hui, alors qu'il est devenu une discipline essentielle pour refermer les plaies du passé et résorber définitivement ce type d'antipathies collectives dont Français et Allemands se glorifièrent si longtemps, l'allemand n'est paradoxalement plus la « première langue » des collèges et lycées ! Et pourtant : enseigné désormais avec le souci de susciter une transculturalité dont les antifascistes posèrent les jalons, n'est-il pas à même de constituer, contre l'actualité du populisme de droite, la base de la formation à la citoyenneté dans le cadre de l'Europe (cf. M. Cullin, Documents-Revue des questions allemandes, 1/2003) ?

Nul ne peut contester que rengagement des germanistes à cet égard est exemplaire : par des échanges interclasses, des appariements entre lycées et collèges, des séjours de découverte, des associations ouvertes sur le plus grand nombre, des jumelages et autres structures de coopération où leur présence est toujours décisive, par la mise en place de stages de longue durée ou plus simplement de contacts [15] individuels de jeunes par e-mail, les germanistes se positionnent sur tous les fronts afin de concrétiser, contre l'Europe des apparatchiks, l'Europe des peuples.

Ce livre se veut une réponse à tous ceux qui, par une volonté bassement politicienne ou plus prosaïquement par légèreté, ignorance ou pure bêtise, mettent à mal leur travail. Fruit de la collaboration d'un médecin psychiatre spécialiste d'éthique et d'un germaniste spécialiste de la question nazie, il montre que le pire n'est pas réservé à ceux auxquels on pense au premier chef. Basé sur la méthode dite contrastive, il se veut comme un argumentaire où l'on trouvera, dans l'intérêt de l'avenir de tous, des données concrètes et solides sur les mécanismes d'exclusion qui, aujourd'hui comme hier, rendent responsables d'un prétendu « déclin [...] ces personnages douteux qu[e seraient] les étrangers » (M. Cullin, Documents-Revue des questions allemandes), op. cit.).

Wilhelm Reich l'avait déjà formulé magistralement dans sa préface de 1942 à La Psychologie de masse du fascisme (Paris, Payot, 1974, p. 11) : contrairement à ce que voudraient faire croire un faux raisonnement et des clichés erronés – mais ô combien confortables pour se délester de ses propres responsabilités en la matière – l'antisémitisme, le racisme, le fascisme ne sont pas des phénomènes spécifiquement allemands.

Le vœu commun des auteurs est de l'avoir montré. Et s'ils y sont quelque peu parvenus, alors cet ouvrage sera bien aussi, à sa manière, un ouvrage sur l'Allemagne.

[16]



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 18 février 2020 9:02
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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