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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Sylvie FAINZANG, “L'alcool, les nerfs, le cerveau et le sang”. Un article publié dans la revue L’HOMME, revue française d’anthropologie, vol. 135, no 3, 1995, pp. 109-125. Paris: Les Éditions EHESS. [Autorisation accordée par l'auteure le 11 février 2009 de diffuser ce texte dans Les Classiques des sciences sociales.]

Sylvie FAINZANG

L'alcool, les nerfs, le cerveau et le sang”.

Un article publié dans la revue L’HOMME, revue française d’anthropologie, vol. 135, no 3, 1995, pp. 109-125. Paris : Les Éditions EHESS.

Abstract
Introduction
L'alcool et les nerfs
L'alcool et le cerveau
Le sang
Le corps du conjoint
Sexualité et hérédité
Corps, maison et société
Conclusion
Références bibliographiques

ABSTRACT

Abstrac: L'étude ethnologique d'un mouvement d'anciens buveurs comme Vie libre et des représentations que ses membres ont des effets de l'alcool sur le corps (en particulier sur les nerfs, le cerveau et le sang) révèle d'une part le rôle attribué à ces différents organes dans la formation du comportement social de l'alcoolique, d'autre part l'implication des conjoints dans l'expérience de la maladie. Le corps renvoie ici à une réalité sociale (il incarne la vie relationnelle du buveur), en même temps que les troubles qui l'affectent (ou affectent ses organes) sont source de désordres sociaux. Il apparaît ainsi que les discours sur l'alcoolique le situent toujours dans ses relations à autrui et que les dérèglements physiologiques associés à la maladie sont interprétés soit par rapport à l'autre, soit en référence à un comportement social.

Mots-clés: alcool - nerfs - sang - souillure - ordre social.

INTRODUCTION

À partir d'une recherche menée sur l'interprétation de la maladie dans une commune pluriculturelle de la région parisienne (Fainzang 1989), j'avais postulé que le corps fonctionnait comme un lexique au moyen duquel le discours sur la maladie traduisait, dans un langage particulier, un désordre. Le corps semblait être l'un instrument privilégié d'expression des désordres dans la mesure où il offre des correspondances symboliques étroites avec ces derniers, et qu'il est susceptible de les exprimer de façon métonymique comme le suggérait le cas de Lucie (Fainzang 1988). Toutefois, restait la question de savoir à quel ordre symbolique renvoie la mise en relation qu'effectuent les malades ou leurs proches entre le discours sur leur maladie et la partie du corps impliquée dans le désordre évoqué, et à quels paramètres obéit la constitution de cet ordre symbolique. Je proposais alors de poursuivre cette réflexion en distinguant deux types de code: un code culturel (celui dont relèvent par exemple les catégories nosologiques et étiologiques construites par une société ou un groupe culturel déterminé), et un code individuel, lié à la perception que tel ou tel individu a d'un désordre corporel donné en fonction de son histoire personnelle.

L'étude ethnologique d'un mouvement d'anciens buveurs comme Vie libre permet d'apporter des éléments de réponse [1]. En étudiant comment les anciens buveurs et leurs conjoints se représentent les effets de l'alcool sur le corps, j'ai été amenée à formuler deux hypothèses:

1) la perception des effets de l'alcool sur le corps, plus précisément sur les organes du buveur, est à l'image de son comportement social;

2) l'implication sociale des conjoints dans l'expérience de la maladie les conduit à revendiquer pour eux-mêmes l'état de malade et à repérer les effets de l'alcoolisme sur leur propre corps.

Toutefois, on ne peut dégager une série homogène de représentations relatives à ces effets de l'alcool. C'est donc à un effort de synthèse qu'il m'a fallu me livrer. On constate parmi les anciens buveurs et leurs conjoints une pluralité de discours individuels qui tient à la diversité de leurs déterminations respectives: l'histoire individuelle du sujet qui parle et les formes particulières que la maladie a prises chez tel ou tel. Le discours du milieu médical lui-même (avec lequel le mouvement est en étroite relation), diffusé de façon relativement homogène auprès des individus concernés (si l'on en juge notamment par les articles médicaux publiés dans la presse de l'association), est soumis à des réinterprétations. Il n'est pas question de masquer cette hétérogénéité. C'est par-delà la diversité et la discontinuité des représentations qu'on peut construire une cohérence et dégager une continuité de propos.

Le matériel recueilli auprès des membres du mouvement Vie libre fait ressortir l'importance qu'ils accordent aux nerfs, au cerveau et au sang. Je m'attacherai ici aux représentations que les sujets ont des effets de l'alcool sur ces organes, et au rôle qu'ils leur attribuent dans le comportement social de l'alcoolique.

L'ALCOOL ET LES NERFS

Les relations qu'entretiennent l'alcool et les nerfs ont été marquées dans l'histoire par de fulgurants revirements : ainsi Fouquet et de Borde (1990) notent qu'Hippocrate, bien qu'il reconnût les effets thérapeutiques de l'alcool (notamment contre la fièvre, comme diurétique et purgatif), formule, dans ses préoccupations diététiques, une contre-indication: pas de vin dans les maladies du système nerveux, et qu'en revanche, les éditions Draeger publient quant à elles en 1936 Mon docteur le vin où sont détaillées les vertus curatives du vin s'agissant de diabète, des rhumatismes, de la typhoïde, de l'appendicite, mais aussi des affections du système nerveux (Derys 1936).

Pour les anciens buveurs, les liens entre alcoolisme et nerfs sont complexes. Cette complexité est à l'image des liens de causalité qu'ils élaborent pour rendre compte de l'alcoolisme. Ces liens font apparaître deux schèmes inverses: 1/ les nerfs sont malades: ils entraînent la dépression qui entraîne à son tour l'alcoolisation excessive et l'alcoolisme, ce qui "n'arrange pas" les nerfs; 2/ le buveur boit trop d'alcool, ce qui endommage ses nerfs.  Comme on le voit, la perturbation (ou la pathologie) des nerfs peut se situer soit en amont, soit en aval de l'alcoolisation, chaque schème valant préférentiellement pour l'un ou l'autre sexe comme on le verra plus loin, mais dans tous les cas, les nerfs subissent les effets de l'intoxication par l'alcool.

Bien que les nerfs figurent rarement en tant que catégorie étiologique mais plus souvent en tant qu'élément d'une symptomatologie liée à l'alcoolisme, on suivra avec profit Setha Low (1985) qui considère le symptôme "nerfs", non pas comme lié à un contexte culturel (culture-bound) ainsi qu'elle le suggérait dans ses précédentes recherches (1981), mais comme faisant l'objet d'une interprétation culturelle (culturally-interpreted), ainsi que le montrent ses travaux plus récents [2]. Dans le cas qui nous occupe, le fait que l'impact de l'alcool sur les nerfs soit attesté par la biomédecine, n'épuise pas la question de savoir quelle interprétation les sujets lui attribuent (son mécanisme, sa signification), et comment elle s'objective à leurs yeux (ses symptômes, ses conséquences).

L'incidence de la présence d'alcool dans le corps sur le fonctionnement des nerfs est affirmée de façon très récurrente: "L'alcool, ça bloque les nerfs, ça donne des vertiges", explique une conjointe de buveur. "C'est pour ça qu'il a eu une polynévrite, et qu'il ne pouvait plus marcher, André". Les buveurs [3] évoquent les conséquences concrètes des effets de l'alcool sur leurs nerfs à propos de leurs "sautes d'humeur" ou "mouvements d'énervement" lorsqu'ils étaient alcooliques: "On s'énerve plus facilement", "On a du mal à accepter le bruit autour de nous", "On a les nerfs en pelote", "J'avais les nerfs à vif". Si les nerfs sont touchés, les effets peuvent aussi ne s'en faire sentir que lorsque le buveur est privé d'alcool. C'est alors le sevrage qui agit directement sur les nerfs, autrement dit, l'alcool, mais par défaut: "Moi, quand je buvais, je me sentais bien", explique un ancien buveur, "là où j'ai souffert, c'est quand on est venu me chercher, on m'a envoyé chez un toubib, il m'a donné huit jours, et là j'ai dérouillé: j'en ai fait des tours de maison! je descendais, je remontais, je devenais dingue, je prenais jusqu'à 18 cachets de tranquillisants pour calmer mes nerfs, pour calmer mon angoisse."

La perturbation des nerfs rend compte de l'agressivité ou de la "méchanceté" du buveur: "Il était nerveux! J'osais plus l'approcher, il aurait pu me tuer!" L'état pathologique auquel les sujets se réfèrent n'est toutefois pas identifiable à la catégorie nervios, syndrome généralement interprété dans la littérature ethnologique (Low 1981; Good 1977) comme l'expression d'une détresse résultant d'une rupture familiale, sociale et culturelle. Elle se rapproche plutôt ici de ce que Margaret Lock (1991) décrit comme un sentiment de perte de contrôle, de ne plus être soi-même, et renvoie à une conduite de violence. La violence du corps est associée à l'excitation des nerfs, elle-même liée à la propagation de l'alcool dans le corps, dès lors envahi par une force nerveuse. Norbert Bensaïd (1978: 34), écrit à ce sujet: "La représentation des nerfs pourrait parfaitement obéir à un modèle électrique: des courants le long de fils. [...] Les nerfs, quand on les évoque, ne sont jamais au fond que la représentation de quelque chose qui n'a pas de lieu, qui, d'ailleurs, inspire au corps des conduites étranges. Avoir les “nerfs malades“, c'est souffrir de troubles psychiques. On n'est pas spontanément matérialiste: l'âme n'a pas de lieu dans le corps; quand on veut lui prêter une consistance corporelle, on la situe dans les nerfs, support métaphorique d'une énergie qui circule, irrite, se coince. De plus, cette âme, appelée nerfs, n'est jamais évoquée qu'en termes de faiblesse ou de force, d'excitation ou d'inhibition, de plus et de moins. Sa représentation est purement quantitative." Dans un ordre d'idées semblable, Low (1985) considère que les nerfs présentent la particularité d'être un symptôme étranger à la dichotomie corps / esprit.

Les matériaux de Christine Durif (1991) sur les représentations du fonctionnement interne du corps par des sujets urbains laissent entrevoir cette dimension quantitative des nerfs, comme en atteste l'idée d'"une énergie en trop qui s'accumule en réserve", créant en soi "une force devenue incontrôlable". Elle note à ce propos qu'une expression comme "avoir les nerfs en pelote" rend compte "aussi bien de la concentration de l'énergie le long des fils nerveux que de l'extrême irritabilité du nerf-tendon"(p.75) et précise à ce propos que les nerfs sont perçus comme des "lignes électriques" qui conduisent l'influx nerveux et forment l'armature de l'individu: "Ils jouent de ce fait un rôle essentiel dans la conception d'identité corporelle"(p.77).

De même, dans la perception des buveurs, les nerfs, excités par la présence d'alcool, communiquent, comme par un fluide drainé par le sang, leur violence à toutes les parties du corps. Cela renvoie à ce que l'on appelait naguère l'influx nerveux, dont Buser (1974) note qu'il évoque l'idée d'un fluide qui s'écoule et distingue l'agent de son support, la fibre nerveuse, alors même que c'est celle-ci qui engendre l'influx en chacun de ses points [4].

Dans le discours des buveurs comme dans celui de leur entourage, le dérèglement des nerfs est fréquemment diagnostiqué à partir du comportement violent du buveur à l'égard d'autrui. La pathologie des nerfs est décrétée lorsqu'il en résulte une perturbation dans les relations familiales et que le malade donne libre cours à ses pulsions: "Il sait plus se maîtriser, on sait pas ce qui le commande!".

S'interrogeant sur le statut de la catégorie "nerfs" au Brésil, Luiz Fernando Duarte (1986) remarque que le jugement de moralité se formule chez l'homme au niveau du sang, chez la femme, à celui des nerfs. Alors que dans le modèle humoral ancien, le système nerveux était un système physique unitaire, qu'il était universel et fondamentalement égal pour tous, dans les représentations brésiliennes, il inclut des entités spirituelles et des qualités morales; il révèle les différences entre les individus, notamment sexuelles. La nervosité constitue donc, selon Duarte, un modèle physico-moral.

Dans ses matériaux, l'association est clairement établie entre les nerfs et les femmes. De nombreux travaux font état de la féminisation du symptôme des nerfs. La relation entre nerfs et féminité pourrait se résumer de la façon suivante: à une catégorie nosologique correspond une catégorie de sexe — ou, comme disent les Anglo-Saxons, un genre. L'approche historique de la catégorie des nerfs dans la médecine occidentale que propose S.E. Cayleff (1988) montre ainsi que la conceptualisation, tout comme le diagnostic et le traitement médicaux des désordres nerveux ont été largement marqués par les "idéologies de genre".

L'impact évident de ces idéologies [5] sur la construction sociale de la catégorie des nerfs ne se retrouve toutefois, dans le cas qui nous occupe, que dans le discours sur les causes de l'alcoolisme mais non dans le discours sur les effets: tout se passe comme si, en vertu de leur conformation naturelle, les femmes avaient les nerfs plus vulnérables, leur nervosité et les problèmes y afférents étant susceptibles d'induire une conduite d'alcoolisation excessive, alors que les nerfs des hommes ne seraient malades qu'à condition d'être touchés par une substance extérieure, l'alcool, dont les caractères intrinsèques viendraient pervertir la nature propre de l'homme. Chez les hommes, l'alcool fragilise les nerfs fragilisés mais ce ne sont jamais des nerfs malades qui permettent d'expliquer, en amont, l'alcoolisation masculine. Les nerfs, naturellement vulnérables, sinon malades, chez les femmes, ne sont que détériorés par l'alcool chez les hommes [6].

Au total, les nerfs sont l'organe de la relation. Ils sont un idiome ou une métaphore de la perte du contrôle de soi. Ils traduisent le fait de "ne plus être soi-même" auquel font fréquemment allusion les sujets (Fainzang 1993). A l'autre pôle, la mollesse et la torpeur du buveur sont également mises sur le compte du dysfonctionnement des nerfs: "On ressent plus rien, on a comme une anesthésie. On a les nerfs qui répondent plus. Moi, je ressentais plus rien. Par contre, quand on faisait mal à ma voiture, alors là je sentais!" (rires). La plaisanterie sur l'insensibilité aux autres, mais sur la sensibilité au sort de sa voiture, rend bien compte de l'incapacité à vivre la relation qu'exprime l'idée de nerfs malades.

L'ALCOOL ET LE CERVEAU

Si l'atteinte des nerfs traduit une intoxication du corps, celle-ci devient maximale lorsque le cerveau lui-même est touché: "Son cerveau était complètement détraqué: il réfléchissait plus, il avait pas de réflexion, il pouvait pas. Tout était atteint, le cerveau, tout" (la conjointe d'un buveur). "Ce que je ressentais à l'époque, je peux pas en parler, on se rappelle de plus rien. C'est le cerveau qui est touché: on a même plus le pouvoir de raisonner" (un buveur). Ce dysfonctionnement est attesté par la difficulté, voire l'impossibilité d'assumer ses obligations sociales: "Le cerveau, il va plus du tout: on n'a plus le sens des valeurs, on a plus l'esprit de famille, on se sent plus responsable de rien du tout, des enfants, des autres, quoi, on voit plus rien."  Si l'on rejoint partiellement la dimension relationnelle incarnée par les nerfs, l'accent est mis plus volontiers ici sur la difficulté de penser la relation. C'est le sens du jugement qui est altéré.

La perturbation du cerveau du buveur se traduit par l'inconscience des actes et des pensées: "On voit que la bouteille, on voit que nous, même pas, on se voit pas, on se rend même pas compte de notre apparence physique, morale aussi, on se néglige."  Un conjoint confirme: "C'est le cerveau que ça bousille le plus, ça agit énormément sur le cerveau, ils perdent la boule."  L'impossibilité de réfléchir ou de raisonner correctement s'exprime à travers mille et une plaintes sur le déroulement de la vie quotidienne: "Frédéric, même son cerveau, il était malade: quand il faisait les comptes, c'était plein d'erreurs, je m'en suis rendu compte, c'est pour ça que j'ai tout pris après."

Les premiers temps du sevrage laissent le sujet dans un état de confusion mentale: "Au début, j'étais tout déboussolé pendant toute la journée, je savais pas si réellement, j'avais bu ou non. j'en parlais à ma femme, j'avais le doute dans ma tête". De même que l'impossibilité de réfléchir est un symptôme de la maladie, de même le retour à la possibilité de réflexion est un des signes de la guérison: "Moi, ça va beaucoup mieux, ça fait trois mois que je tremble plus, j'ai de l'appétit, je réfléchis mieux et plus qu'avant, je suis plus nerveux, je suis cool et je me relave, maintenant."

Si l'intoxication alcoolique entraîne la détérioration des organes, en toute logique le sevrage et la stabilisation rétablissent leur fonctionnement. Toutefois, un buveur remarque: "C'est le cerveau qui revient le plus tard", et un autre: "C'est très long, le cerveau, avant que t'aies vraiment les idées comme avant, ça demande une bonne année." Discutant de cette question entre eux, une femme ancienne alcoolique déclare un jour: "Moi, je me suis trouvée bien dans ma peau au bout de trois ans, pas avant. On a l'impression que c'est un vide, qu'on n'arrive pas à raisonner, on se sent mal à l'aise."

Selon certains buveurs, les effets de l'alcoolisme sur le cerveau continuent à se faire ressentir très longtemps: Robert, stabilisé depuis neuf ans, se confie au groupe: "Je fais encore des cauchemars, je rêve que je suis bourré, que je bois, quand je me réveille, je crois que j'ai bu, je suis un vrai fou, je saute du lit et je fonce au frigo, voir ce qu'il y a dans le frigo, pour vérifier qu'il y a pas de l'alcool. Je regarde partout s'il y a pas de bouteilles, pour me rassurer." Un autre buveur impute non pas la nature mais l'abondance de ses rêves et de ses cauchemars à l'altération de son cerveau:"Toutes les nuits, je rêve. je suis fatigué le matin tellement je rêve", se plaint-il devant le groupe, "c'est pas dormir que d'avoir des rêves comme ça. Je me rappelle de tout!"  Un autre lui fait observer: "C'est bien que tu rêves! tu nettoies ton cerveau, en faisant des cauchemars!" L'idée de nettoyage et de purification (on reviendra sur ce point) est omniprésente dans le processus de guérison.

La revue Libres [7] a exposé les effets de l'alcool sur le système nerveux ou encore sur le cerveau. Cette présentation tend à souligner la dichotomie nerfs / cerveau qui s'enracine dans des représentations anciennes du corps et que l'on retrouve dans les représentations que les nourriciers" [8] se font de la maladie mentale. Ainsi, selon Jodelet (1989: 238), "Les nourriciers perçoivent le fonctionnement biologique des pensionnaires suivant un schéma où l'organique s'articule à deux instances indépendantes: le cerveau et les nerfs." Le fait que le système nerveux "reçoive des attributs et des fonctions qui le placent en instance équivalente et antagonique par rapport au cerveau" (p. 266) témoigne de la dissociation entre systèmes cérébral et nerveux.

Dans le cas des alcooliques, la lecture d'articles médicaux relatifs aux conséquences, sur le plan psychique, des lésions des cellules nerveuses n'empêche pas les buveurs et leurs conjoints de faire une différence marquée entre nerfs et cerveau, liée à celle qu'ils établissent entre les activités qu'ils attribuent au fonctionnement respectif de ces deux organes. Les nerfs sont ainsi plus volontiers associés à la dimension affective et le cerveau à la dimension intellectuelle. L'atteinte des nerfs se traduit par une modification du caractère, l'agressivité, la violence, l'excitation et l'instabilité d'humeur, tandis que celle du cerveau se traduit par l'incapacité de penser, de travailler, de raisonner, d'assumer ses obligations sociales, ainsi que par la confusion mentale, les hallucinations, le delirium tremens et la dépression [9].

La maladie alcoolique touche à la fois le cerveau et les nerfs par l'intermédiaire du sang. Le cerveau est touché parce qu'"embué" par l'alcool; il faut donc purifier le sang qui draine vers le cerveau les vapeurs de l'alcool, tout comme il le faut pour guérir les nerfs. L'abstinence, condition nécessaire pour "nettoyer" le sang, entraînera un assainissement du cerveau et des nerfs avec lesquels il est connecté. On est donc en présence de deux organes, le cerveau et les nerfs, infectés par leur commune source d'alimentation, le sang [10].

LE SANG

Bien que le sang irrigue tous les organes du corps, et que par conséquent l'alcool imprègne l'ensemble des cellules de l'organisme, c'est essentiellement (sinon exclusivement) par opposition au cerveau et aux nerfs que le rôle du sang est évoqué. Les effets de l'alcool sur l'appareil digestif (cancer, ulcère, cirrhose) et sur le coeur, effets plus immédiatement physiologiques, sont rangés dans la rubrique des effets sur le sang, même si les nerfs et le cerveau sont pareillement [11].

Le sang est à la fois vecteur de la souillure de l'alcool qu'il véhicule jusqu'au cerveau et aux nerfs, et lui-même une des proies de l'intoxication alcoolique. Le sang est envisagé comme une substance qui se diffuse et nourrit les autres organes. Dès lors qu'il est infecté par l'alcool [12], tout se passe comme si deux liquides se livraient bataille et parcouraient le même trajet. La substance alcool s'infiltre dans les veines et finit par prendre la place du sang. Parlant de son mari, la conjointe d'un buveur s'exclame: "Lui? il avait plus de sang, il avait que de l'alcool!" Le sang, comme principe vital [13], est remplacé par l'alcool apparenté dès lors à un principe de mort [14]. Car si un corps exsangue est un corps sans vie, son imprégnation par l'alcool en fait un corps possédé par l'ennemi, comme l'atteste la personnification qui est faite de l'alcool.

L'idée de sang sale, souillé, est largement partagée. Un jour qu'un membre de la section se présenta ivre en réunion, justifiant son état en affirmant que son traitement ne lui servait à rien, un autre le réprimanda et lui lança: "L'espéral, ça sert à rien si tu continues à boire, si t'as pas ton sang nettoyé d'abord" [15]. .Evoquant son itinéraire, un autre buveur explique: "On pouvait pas me mettre des implants, parce que j'arrêtais pas de boire. J'avais le sang sale. Il faut être propre pour avoir des implants."

La cure elle-même est considérée dans sa fonction de purification du sang: "Après une cure de désintoxication, c'est là qu'on peut dire qu'on est nettoyé", dit un buveur, ce que confirme un conjoint: "Leur sang, il redevient propre après la cure."  A propos de la carte rose remise aux anciens buveurs après une abstinence de six mois et qui marque le passage du malade dans le groupe des "buveurs guéris", un ancien buveur explique: "On a la carte rose quand on a plus une goutte d'alcool dans le corps", et un autre commente: "au bout de six mois, on a un sang neuf, régénéré", tandis qu'un autre buveur ne conclut à la pureté du sang qu'avec la stabilisation: "ça met du temps, moi je pense qu'il faut un an pour qu'il soit bien nettoyé."

L'abstinence est le seul moyen jugé possible pour parvenir à cette  purification du sang. Mais le sang est résolument placé du côté du biologique. A cet égard, la dissociation entre le biologique et le psychique reste affirmée: "Après six mois, on a toujours l'appréhension: le sang est guéri, mais nous?"

LE CORPS DU CONJOINT

L'alcoolisme apparaît comme une maladie dont les symptômes se lisent à la fois sur le corps du malade et sur celui du conjoint. Les conjoints tendent ainsi à s'identifier au malade en repérant les effets de l'alcoolisme sur leur propre corps: "Mon petit Fabien, il est déjà marqué, et pis moi, j'ai des problèmes nerveux, maintenant; je suis toujours sous tranquillisants" (la conjointe d'un buveur). "Amélie, elle est très marquée. Elle a eu des problèmes psychologiques: elle dormait pas, elle était très nerveuse, elle se roulait par terre, elle avait des problèmes, c'est vrai! elle avait un comportement bizarre. Quand j'étais enceinte, j'avais tellement de problèmes avec lui quand il a bu, alors je me dis: c'est la gamine qui a tout pris, c'est elle qui en a pris un coup sur les nerfs. Les nerfs en ont pris un coup, c'est pour ça que je me fais soigner toujours pour les nerfs" (une autre conjointe).

Si le malade seul est atteint, tout l'entourage est donc marqué par la maladie. On a affaire ici à une maladie dont les victimes ne sont pas seulement ceux qui ont ingéré l'élément pathogène. Cet aspect donne à l'alcoolisme le statut non pas de maladie individuelle mais plutôt de maladie collective. La problématique individuel/collectif doit être ici envisagée de la façon suivante: il s'agit non pas seulement d'une maladie dont on reconnaîtrait la dimension physiologiquement individuelle et la dimension (sémantiquement) collective en tant qu'objet d'une construction sociale et intellectuelle qui met en cause la collectivité (ou en tant qu'elle concerne l'entourage), mais d'une maladie également assumée comme physiologiquement collective par les proches, puisqu'elle a ceci de particulier que certaines de ses marques se lisent aussi sur le corps des autres, et que ces marques deviennent des symptômes (à noter le cas d'une femme qui se fit hospitaliser pour dépression "à cause de l'alcoolisme de son mari" et dont la dépression a révélé la maladie de celui-ci).

Certains parlent ainsi de leur dépression nerveuse, d'autres de difficultés à dormir, à raisonner, de douleurs d'estomac, de problèmes de mémoire, de  cheveux et même de dents abîmées, de manque d'appétit, autant de symptômes analogues à ceux qu'évoquent les buveurs concernant leur propre corps, à la différence que chez le conjoint, toutes ces perturbations sont la conséquence d'une détérioration des nerfs qui n'est pas liée à la souillure du sang. Chez les conjoints, seuls les nerfs et le cerveau sont dits perturbés, mais pas le sang. Tout comme les buveurs, les conjoints font état de leurs nerfs et de leur cerveau. Bien que dissociés, ces deux organes peuvent néanmoins entretenir des liens fonctionnels. Une conjointe décrit son état lorsque son mari buvait: "On est dans un tourbillon dans ces cas-là. On n'y voit plus clair, on est dans un trou noir. Quand on est dedans, on n'est plus capable de penser. On devient folle. Y a deux moteurs qui nous font fonctionner: les nerfs et le cerveau. Quand l'un est malade, l'autre aussi." En revanche, il n'est pas question de sang, qui n'est que le véhicule de l'alcool.

L'alcoolisme est conçu comme un mal collectif qui se répercute en maux individuels irréductibles l'un à l'autre: le conjoint revendique non seulement certains symptômes du buveur (dépression, insomnies, angoisses, etc.) tendant à faire valoir sa souffrance à l'égal de celle du malade alcoolique  [16], mais fait état de troubles spécifiques visant à signifier une souffrance singulière, due en particulier à l'état de conscience dans laquelle il vit la maladie, au contraire de l'inconscience qui caractériserait le buveur. Chez le conjoint, la clarté du cerveau est à l'image de la clarté du sang, de sa pureté [17].

SEXUALITÉ ET HÉRÉDITÉ

Bien que dans l'imaginaire collectif, l'alcool soit associé à la virilité, et le vin à la fécondité [18], l'imprégnation alcoolique est considérée par les anciens buveurs et leurs conjoints comme générateurs de désordres auxquels le champ de la sexualité n'échappe pas. Toutefois, ce sont le plus souvent les nerfs qui sont impliqués dans ce désordre: qu'un alcoolique soit "violent au lit" ou qu'il soit au contraire "mou" (phénomène plus souvent rapporté par les conjoints), on dira que son état est dû à celui de ses nerfs [19]. Lorsque la sexualité du mari est invoquée, c'est donc généralement aux nerfs mais aussi parfois au cerveau quelle est associée. Les troubles de la sexualité semblent plutôt associés aux nerfs quand il y a excitation sexuelle ou surexcitation (voire violence), et associés au détraquement du cerveau quand il y a impuissance. L'analyse des propos tenus par les sujets révèle aussi que l'impuissance est plus volontiers imputée aux nerfs lorsqu'elle est présentée comme physiologique ("ses nerfs, ils marchaient plus, il avait même plus la force quand il était au lit") et au cerveau lorsqu'elle est présentée comme psychologique ("le cerveau, il est plus capable de commander l'érection)".

S'il est fait mention du rôle des nerfs dans le cas de la folie (Jodelet 1989), c'est pour rendre compte de l'état de ceux que l'on considère comme des "dégénérés". La maladie génétiquement inscrite en eux, note Jodelet, vient de ceux qui leur ont transmis une tare familiale ou acquise, un sang de mauvaise qualité.

Au contraire, pour les membres de Vie libre, le sang du père alcoolique ne transmet pas de maladie aux enfants. Le lien fréquemment établi, dans des univers culturels différenciés, entre le cerveau et la production des humeurs d'une part, et entre le sang et le sperme d'autre part (Héritier-Augé 1985) [20], nous a conduit à nous interroger sur les effets attribués à l'alcool par les anciens buveurs et leurs conjoints sur la production de sperme. Mais ici point de discours sur l'hérédité biologique en filiation paternelle. C'est seulement lorsque le parent alcoolique est la mère, que l'idée d'hérédité est affirmée. Si Amélie est malade des nerfs, c'est parce que Louise qui était enceinte lorsque son mari a rechuté, a été rendue malade par la maladie de son mari.  Dans le cas où c'est le père qui est l'alcoolique, la pathologie de l'enfant sera une pathologie nerveuse, non transmise par le sang, mais par imprégnation d'un milieu pathogène, dont la mère fait également les frais. L'idée que l'alcool souille le sang n'implique donc pas que l'alcoolique transmette à sa progéniture un sang souillé. La fillette que Victor et Muriel ont mise au monde alors que Victor avait rechuté avant sa conception ne porte les stigmates de la maladie qu'en raison de l'atmosphère familiale, et le groupe n'a pas manqué de marquer sa désapprobation à la naissance de cette petite fille, en raison du milieu pathogène dans lequel son père la fait vivre. Nourris de connaissances alcoologiques et d'une philosophie politique afférente à l'hérédité sociale, les membres de Vie libre récusent donc la transmission paternelle de la pathologie. Et quand bien même la qualité du sperme est à l'image de celle du sang, celui-ci ne transmet pas le mal à sa descendance: "La mère alcoolique donne du mauvais sang" (une femme du mouvement), "mais le père, on ne sait pas si ça joue. Lui, il arrose avec son sperme, mais elle c'est comme la terre, si la terre est bonne, c'est le principal, qu'on lui mette une eau pas bonne, c'est pas grave, si elle est bonne; si par contre la terre est mauvaise, on aura beau l'arroser avec de la bonne eau, y aura rien à faire!"

CORPS, MAISON ET SOCIÉTÉ

S'il est démontré que l'intoxication alcoolique chronique s'accompagne d'une atteinte progressive du système nerveux, de même que de lésions du système nerveux central au niveau cérébral, la manière dont les sujets en parlent fait référence à d'autres réalités. La perception des effets de l'alcool sur le corps met en jeu deux registres: 1) celui des conséquences physiologiques de la présence d'alcool dans le corps, 2) celui des jugements sociaux.

Le diagnostic d'une atteinte du cerveau est significative d'un jugement sur la conduite sociale du buveur: "Le cerveau est quand même touché, on peut dire 'c'est les nerfs', mais le cerveau, moi je dis: il est touché, parce qu'il est ramolli et j'estime qu'il m'a fallu au moins 3 ans pour reprendre un peu le dessus. pour remettre de l'ordre dans les papiers, à la maison, me ressouvenir de ce qui s'est passé. J'ai eu un vide même sans boire." Marceline évoque son corps négligé, en même temps que sa maison désordonnée. La guérison consiste dans la remise en ordre et de son corps et de la maison. Dans la même logique, il s'est agi, pour y parvenir, de vider son corps de l'alcool qui le souillait, et de vider la maison de l'alcool qui s'y trouvait. L'abstinence des anciens buveurs s'accompagne ainsi fréquemment de la suppression de toute bouteille d'alcool de leur espace domestique. On assiste à une assimilation symbolique entre le corps et la maison, pareillement souillés par l'alcool et pareillement affectés par les mêmes effets. Le nettoyage de la maison n'est possible que lorsque le sang de la buveuse a été nettoyé. "Jocelyne, elle a jamais arrêté de faire son ménage et de faire la cuisine", déclare fièrement le conjoint d'une ancienne alcoolique, à la grande stupéfaction de tous! "ça c'est rare, t'es gâté", lui répondent les autres, "parce que d'habitude c'est le laissez-aller!"

Le désordre est mis sur le compte d'un organe ou d'un autre selon ce qu'il connote: "Il avait le cerveau très touché", raconte la conjointe d'un buveur, "il perdait complètement la mémoire, il se collait des papiers partout pour se rappeler des choses qu'il devait faire." Les petits papiers sur les murs de l'appartement expriment le fouillis supposé sur les parois de son cerveau. On se souvient du cas de ce buveur (cité plus haut) dont le cerveau était jugé malade par sa femme en raison des erreurs qu'il y avait dans ses comptes.

La souillure du sang exprime le désordre physiologique, le trouble des nerfs le désordre relationnel (les relations familiales et affectives), celui du cerveau le désordre à l'égard du monde extérieur (les comptes, les papiers officiels, le statut, les obligations sociales). Pour les conjoints, parler des nerfs du buveur, c'est parler de son comportement envers l'autre, à l'égard de sa famille, alors que pour les buveurs, parler de son cerveau, c'est se disculper et montrer son inaptitude à remplir ses obligations vis à vis de la société en général.

Au total, pour nombre de sujets, ce n'est pas la présence d'alcool dans le corps qui est le plus important: c'est la présence d'alcool dans la maison. Le corps est à l'image de l'univers domestique et les désordres opérés dans le corps du malade ont non seulement un écho dans le corps du conjoint mais ils ont également en miroir, et comme corollaire, le désordre de l'univers domestique [21].

CONCLUSION

Reprenant à leur compte la thèse de Mary Douglas (1970) selon laquelle le corps est un symbole naturel dans lequel nous puisons nos métaphores les plus riches, aptes à représenter les relations sociales, Scheper-Hughes & Lock (1987: 19) considèrent que les constructions culturelles relatives au corps permettent d'exprimer des représentations particulières de la société et des relations sociales. L'attention accordée par les sujets à tel ou tel symptôme est fonction de la charge symbolique attribuée à ce symptôme ou à l'organe qui en est le support ainsi qu'à la conséquence (signification) de ce symptôme sur l'ordre relationnel et social.

En vérité, il n'est pas fait de relation explicite entre l'état du corps humain, de la maison et de l'ordre moral ou social en général, comme c'est le cas dans de nombreuses sociétés, notamment en Grèce, si l'on se réfère aux travaux de Dubisch (1986, cité in Lock 1991), où la propreté et l'ordre de la maison sont supposés refléter le caractère moral de la femme. Que la tenue de la maison soit ici également la responsabilité spécifique de la femme, ne donne pas lieu pour autant, dans les discours recueillis, à une association fonctionnelle et symbolique entre maison et corps féminin. En revanche, on retrouve associé aux différents organes un comportement qui a son écho dans la vie domestique, et dont la maison porte les traces, pour ce qui est des hommes comme des femmes.

Le corps est ici à la fois un objet modifié par l'alcool et un symbole des modifications survenues dans l'ordre du social (liées à l'alcoolisme du buveur). On a vu qu'un corps guéri est un corps propre, au contraire d'un corps alcoolisé qui est un corps souillé. La souillure du corps par l'alcool n'est jamais évoquée dans le cas d'un consommateur ordinaire, mais seulement dans le cas d'un alcoolique. L'idée de souillure est en relation directe avec l'état des rapports sociaux et familiaux entachés par la présence de l'alcool. A la relation établie par Mary Douglas (1981: 130) entre corps et société se superpose celle entre volonté de pureté et préservation de l'ordre social. "Le corps humain [...] est matière à symbolisme. C'est le modèle par excellence de tout système fini." Si, comme elle l'écrit, "le corps est un symbole de la société reproduisant à une petite échelle les pouvoirs et les dangers qu'on attribue à la structure sociale" (p. 131), ici le corps exprime une réalité sociale (il incarne les données de la vie sociale et relationnelle du buveur), en même temps que les désordres qui l'affectent (ou affectent ses organes) sont source de désordres sociaux.

À l'examen des matériaux présentés ici, on est en mesure de conclure d'une part que le discours sur le corps et les organes concernés par la maladie éclaire la perception sociale du désordre dont il cherche à rendre compte, d'autre part, que l'hétérogénéité des représentations individuelles se résout en une homogénéité des logiques en fonction desquelles s'effectuent les corrélations entre univers corporel et univers social. A un code individuel, lié à l'expérience personnelle qu'ils ont de la maladie, à la manière dont elle s'objective sur le corps du buveur et dont ils vivent, individuellement, les conséquences sociales, Les sujets allient un code culturel. Celui-ci se présente comme un creuset où l'on peut distinguer à la fois l'héritage de la théorie hippocratique des humeurs [22], des éléments empruntés à différentes typologies psychologiques largement vulgarisées [23], et les représentations dictées par la doctrine du mouvement Vie libre, nourrie à la fois de philosophie sociale et de connaissances médicales [24]. Ce symbolisme n'est ni conscient ni formalisé, pour la raison que le mouvement tout comme ses membres s'abritent derrière le discours médical dès lors qu'une question directe leur est posée. Il est implicite, tapi dans les propos spontanés recueillis lors de l'enquête et rendu explicite par l'analyse. Les trois pôles corporels que sont les nerfs, le cerveau et le sang sont ainsi différemment mis en cause selon que l'accent est mis sur telle ou telle caractéristique de la conduite du buveur. En définitive, le discours sur l'alcoolique le situe toujours dans ses relations à autrui et au monde, et lorsque sont exprimés les désordres physiologiques associés à la maladie, c'est soit par rapport à l'autre, soit en référence à un comportement social.

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[1] Dans le cadre d'une réflexion menée sur les critères en fonction desquels d'anciens buveurs et leurs conjoints définissent le passage du consommateur à l'alcoolique (ou du normal au pathologique), j'ai montré que la définition de l'alcoolique était corrélative à un processus de déshumanisation de l'alcoolique, qu'il soit associé au monde animal ou au monde végétal, à travers l'ensemble de ses comportements (Fainzang 1993). Il s'agit alors de déterminer par quels processus physiologiques les sujets expliquent les modifications survenues chez l'alcoolique, et donc quels effets sur le corps du malade les sujets attribuent à l'alcool.

[2] L'interprétation culturelle de la catégorie des nerfs intervient à trois niveaux selon S. Low: 1) les symptômes sont exprimés selon des modalités culturelles au moyen du corps en tant que système symbolique; 2) les symptômes sont culturellement retenus, sélectionnés et identifiés dans le cadre de la théorie de la maladie et des règles culturelles de l'étiologie; 3) les symptômes ont des significations socio-culturelles basées sur les valeurs de la société et sur le système social. C'est donc l'interprétation culturelle qui construit les nerfs, catégorie pour laquelle les ethnologues ont montré un intérêt constant.

[3] On utilisera dans cet article le terme "buveur" en lieu et place de l'expression "ancien buveur", à la fois par commodité, et pour calquer l'usage qu'en font, par abréviation, les membres du mouvement eux-mêmes.

[4] Buser fait remarquer qu'on parle aujourd'hui plus justement de potentiel d'action ou d'impulsion, pour rendre compte du processus électrochimique à l'oeuvre, potentiel qui se communique d'une portion à une autre de la surface neuronale grâce à l'énergie procurée par les molécules énergétiques locales.

[5] Sur les relations entre nerfs et genre, voir également Davis D.L. & S.M. Low eds., 1989. Dans cet ouvrage, Finkler avance que les femmes sont plus enclines à avoir "les nerfs" précisément en raison de l'inégalité de statut dans la société et du sentiment d'impuissance qui en résulte.

[6] Une recherche en cours sur les schémas de causalité laisse apparaître une différenciation entre hommes et femmes en ce qui concerne le niveau auquel les phénomènes psychologiques se situent dans le chaîne causale de l'alcoolisation.

[7] (n°134, juillet 1982; n°140, juillet 1983; n° 173,  janvier-février 1989).

[8] Particuliers prenant en charge les malades mentaux.

[9] On notera l'opposition entre excitation et dépression. Les phases d'excitation et de dépression, qui sont des troubles du comportement consécutifs aux effets de l'alcool sur le système nerveux, et dont l'alternance les fait relever, selon les alcoologues, d'une même symptomatologie, sont l'objet d'une dichotomie chez les buveurs, qui associent l'excitation aux nerfs et la dépression au cerveau.

[10] Dans une étude sur les représentations des maux du corps et des plantes associées à leur guérison dans les Cévennes, José DOS SANTOS (1988) fait mention de l'"encrassement" du sang, imputé à la digestion, aux cycles corporels et à la peur qui l'empoisonnent ou le font "tourner", toutes affections dont la résolution consiste dans la purge du sang et dans sa circulation.

[11] Le sang est un objet de réflexion anthropologique privilégié, en tant qu'élément clé de systèmes symboliques complexes. De nombreux auteurs se sont penchés sur la question du sang et ont notamment interrogé les tabous dont il fait l'objet (cf. Héritier-Augé, 1985; Testart, 1986; Cros, 1989)

[12] On mesure ici toute la distance qui sépare une telle représentation de celle que partage le sens commun, en vertu de laquelle l'alcool est au contraire ce qui nettoie, ce qui purifie. La modification des représentations de l'alcool chez les sujets est déterminée par la conceptualisation de l'alcoolisme comme maladie par Vie libre.

[13] Voir à ce sujet Noélie Vialles (1987) qui montre que, dans le domaine de l'abattage, saigner une bête, c'est la désanimer, lui ôter la vie.

[14] C'est "la liberté ou la mort", disent parfois les anciens buveurs pour résumer l'alternative devant laquelle est placé l'alcoolique, termes respectivement associés à l'émancipation de l'alcool via l'abstinence ou à la poursuite de son alcoolisation.

[15] L'espéral est une substance dont les propriétés ont pour effet de rendre extrêmement désagréable ultérieurement toute ingestion d'alcool. Cette substance est parfois administrée sous forme d'implant (comprimé d'espéral introduit dans les tissus - généralement sous le péritoine - diffusant lentement ses propriétés dans le corps).

[16] À l'instar du buveur évoqué plus haut, une conjointe rétorque qu'elle aussi est perturbée par l'alcool dans ses rêves.

[17] Pour une analyse du mécanisme par lequel ces dommages sont revendiqués par le conjoint, on se reportera à Fainzang 1994.

[18] P. Noiville (1981) rapporte à ce propos un mythe qui illustre cette relation: "Il existe plusieurs légendes de la naissance de Dionysos. Selon l'une d'elles, il est né de l'union de Zeus et de Perséphone, reine des enfers cachée dans les entrailles de la terre. Pour la rejoindre, Zeus se transforma en un serpent et se fora un chemin à l'intérieur de la terre. Le symbolisme sexuel est ici évident. La divinité qui naîtra sera faite de la vie issue des entrailles terrestres. Ce nouveau dieu est la personnification du breuvage divin, c'est-à-dire de la semence divine fécondante et devient le symbole de la fertilité de la nature. Dyonisos fut donc adoré comme le principe de l'élément liquide, de la sève, source primordiale de toute vie".[...] "Le vin, produit de la vigne symbole de la fécondité de la nature, voire de la vie elle-même, est identifié avec le breuvage divin auquel sont attribuées les mêmes propriétés vivifiantes et enthousiasmantes".

[19] La "mollesse" éventuelle du buveur le dévirilise ipso facto, et ce pour des raisons qui ne tiennent pas qu'à sa sexualité. Le même marquage se retrouve dans une société lignagère africaine, les Nuna (Burkina Faso), où le caractère "mou" est applicable à celui que l'on peut dominer, qui ne résiste pas, tels les vieux devenus dépendants, les cadets et les femmes, par opposition au dur, associé à la notion de force (Duval 1985).

[20] Représentations dont on retrouve la trace chez Aristote, pour qui le sperme est la raréfaction et l'épuration du sang par une coction intense (cf. également Héritier-Augé, 1984-85).

[21] Au parallèle esquissé par C. Bromberger (1992: 86) entre manières d'habiter et attitudes vestimentaires, qui "expriment solidairement le sens du montrable, balançant entre le clos et l'ouvert", on pourrait ajouter un parallèle entre état de la maison et état du corps, exprimant, en miroir, celui du buveur.

[22] Qui attribue les tendances du caractère ou du tempérament à la composition des humeurs corporelles.

[23] Ces théories à fondements physiologiques, en vogue au XIXème siècle, sont elles-mêmes héritées de la théorie des humeurs, dans la mesure où elles sont fondées sur l'association entre un organe ou une humeur et une disposition psychologique.

[24] Si l'écart entre la réalité des mécanismes physiologiques et les représentations que les sujets en ont est en partie imputable à la forte charge symbolique des organes dont il est question ici, il n'est néanmoins pas étranger au fait que les données médicales portées à leur connaissance ne sont pas nécessairement bien comprises, compte tenu du faible niveau d'études des membres de Vie libre. Toutefois, quand bien même il est difficile d'appréhender la manière dont les sujets intègrent le savoir médical, c'est-à-dire les mécanismes en fonction desquels ces informations sont assimilées et interprétées, les représentations partagées par les anciens buveurs de ce mouvement et leurs conjoints se distinguent de celles des autres sujets appartenant aux mêmes milieux sociaux par la formation alcoologique qui leur est dispensée en tant que militants anti-alcooliques.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 31 mars 2009 9:41
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 



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