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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de René Depestre, “Les métamorphoses de la négritude en Amérique.” In revue Présence Africaine, 1970/3 (N° 75), p. 19-33.

[19]

René DEPESTRE

Les métamorphoses
de la négritude
en Amérique
.”

In revue Présence Africaine, 1970/3 (N° 75), p. 19-33.

Abstract

The author proposes a schéma for a comprehensive study of the origins and evolution of the African Renaissance movement known as « Negritude ». He only develops certain particular points here and de-fines Negritude as a cultural option through which Black Americans, in a passionate search for their identity, have become aware of the validity of their African heritage and are conscious of the need to fully realize themselves as men (acting in solidarity with the oppressed whites), in a society that will be free of all alienating capitalist dogmas.

Depestre states that this awareness is the outcome of difficult and often tragic underground efforts to resist three centuries of frenzied assimilation practised by the colonial and slave-raiding West. A profound study of this « ideological and cultural marronnage » would go hand-in-hand with that of the means of production and the socio-economic institutions in which the former has its roots. A brief look at sociology shows that this persevering resistance has succeeded in deviating Western values (particularly religious values) from their function. At the same time, the African heritage has taken on a meaning that has not the same significance in Africa. The history of its transmutations is also the history of the tranformations of Negritude in its Brazilian, North American, Cuban and other forms, all of which are specific beyond a non-racial cultural unity that is their common starting-point the master-slave dialectic.

Next, the author traces the historic steps of [20] conscious Negritude. The Haïtian Revolution of 1804 (the only example of a successful slave revolution) made the Negro look at himself in a new light through a liberating social experience. Numerous ethnological and sociological works were written in the 19th. century on African survivals in the New World and one of the consequences of these discoveries was the « Negroism » of white intellectuals which marked a first step albeit very superficial on the path to progress.

Now a militant Negritude, based on real knowledge of the Black American past and integrated into a policy of total decolonization, has found its expression in the art and literature of at least three generations of Afro-American and African artists and writers. A complete study of the problem would involve much effort but is necessary in order to isolate certains forms of Negritude that lead to mystification.

A positive Negritude that is no longer defensive exists in Cuba where the Revolution has freed all the forces of the people and Blacks, whites and mulattos alike are constructing their society and culture.

______________________

Dans ce séminaire [1] d'études afro-américaines, je me propose d'analyser la valeur et la signification historique du concept de négritude dans ses liens avec l'histoire réelle des rapports sociaux en Amérique. Je voudrais appliquer à cette analyse les méthodes scientifiques propres au marxisme, en essayant le plus possible de dégager la science de l'idéologie. Ce n'est pas une entreprise aisée parce que dans cette approche historique de la négritude je suis à la fois objet et sujet de mon étude. Aussi je crois très valable l'enseignement de l'émanent sociologue Roger Bastide lorsqu'il conseille au noix comme au blanc qui aborde les problèmes des Amériques noires de se livrer à une auto-psychanalyse intellectuelle. Ma recherche est donc double : étude des origines historiques de la négritude et des structures psychologiques du nègre aliéné. C'est la meilleure voie qui m'est donnée pour dévoiler à la fois les réalités sociales auxquelles la négritude est articulée, son contenu affectif, et le rôle qu'elle a joué dans l'histoire de la décolonisation de nos sociétés et de leurs respectives cultures.

[21]

Il résulte qu'il est extrêmement difficile de résumer en quelques pages ce qui représente la matière complexe d'un long essai. À le faire je prends les risques de présenter mes idées sous une forme schématique. Il m'est, par exemple, impossible, dans ce rapport, de présenter une étude des modes de production et des institutions socio-économiques qu'on retrouve aux origines du concept de négritude. Je suis forcé de concentrer l'attention plutôt sur la valeur et la portée sociologiques et anthropologiques de la négritude.

La négritude est l'opération culturelle par laquelle les hommes à peau noire d'Amérique, dans la quête passionnée de leur identifié, ont pris conscience de la validité de l'héritage africain dans nos sociétés, conscience de la valeur esthétique ; de la race noire, conscience de la spécificité de certaines de nos aliénations, et conscience aussi de la nécessité, en étroite liaison et solidarité avec les opprimés blancs, de se réaliser complètement dans une société libérée de tous les dogmes aliénants du capitalisme, à commencer par le méprisable dogme racial.

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Le contexte historique

L'étude des apports culturels du nègre en Amérique amène nécessairement à aborder le problème majeur de sa condition sur ce continent : la découverte et la conquête de son identité. En effet la lutte révolutionnaire pour cette identité se trouve posée à toutes les étapes de l'histoire des sociétés multiraciales du tiers-monde américain. Cette lutte a pris des formes très diverses, selon les conditions historiques propres à chacun de nos pays. Ce problème de l'identité est intimement lié à un autre fait central de notre histoire : l'esclavage. L'esclavage est l'anti-identité par définition. Qui dit esclavage de l'homme dit sa dépersonnalisation accélérée. En effet, le principal dessein de ce mode de production en Amérique était de tirer de la main-d'œuvre noire asservie, de l'énergie pour créer des richesses matérielles. L'homme noir réduit en esclavage, devint l'homme-charbon, l'homme-pétrole, l'homme-combustible. Ce processus de réification inhérent au travail servile en entraînait un autre qui lui était complémentaire : le système esclavagiste voulait faire de nous des anglo-saxons à peau noire, des latins à peau noire. Il y eut dans la colonisation le souci persévérant de l'assimilation culturelle du colonisé. On voulait que l'Africain perdît non seulement sa liberté, non seulement le [22] digne emploi de son énergie humaine dans le travail, mais aussi ses vérités essentielles, sa culture, son identité, soi-même. Dans le cas du nègre en Amérique le célèbre : « Je est un autre », d'Arthur Rimbaud devenait : « Je est un sous-produit anglo-saxon blanc », « Je est un sous-produit latin blanc ». Je est charbon, je est pétrole, et l'usage qui est fait de ma force de travail crée des puissances extérieures et hostiles à moi, comme le sucre, le café, l'indigo, les épices, le coton et les autres denrées qui abondaient sur le marché colonial. Ce processus fantastique de réification et d'assimilation impliquait la perte totale de mon identité, l'anéantissement psychologique de mon être, ma zombification généralisée. Après m'avoir volé mon énergie créatrice, on me volait aussi mon passé, mon histoire, mon intégrité psychologique, mes légendes, mes plus secrètes beautés d'homme. Le travail aliéné du capitalisme rend l'homme étranger à lui-même, le travail servile imposé à l'homme noir le rendait non seulement étranger à lui-même, mais hostile à lui-même, honteux de lui-même, principal ennemi de lui-même. L'aliénation a été portée au niveau de sa peau noire à laquelle on donna une signification métaphysique, esthétique, morale. La couleur du Noir devint pour lui une source de frustration permanente, un obstacle infranchissable entre son être générique et sa réalisation dans la société et l'histoire. Alors que l'aliénation du travailleur blanc, dans la société capitaliste est liée à la trame économique et sociale du travail, l'aliénation du nègre pénétrait dans les structures les plus intimes de sa personnalité, comme un ver dans le fruit de son cœur. L'esclavage et les formations socio-économiques également oppressives qui lui ont succédé ont été des sources de traumatismes psychologiques qui ont marqué profondément la personnalité du nègre. Par son effroyable pression acculturative, l'Occident colonial mit tout en œuvre pour porter le Noir à avoir une terrible opinion de lui-même et de sa place dans l'histoire des civilisations, pour le porter à renier sa couleur, son passé africain, les singularités de sa culture, et les réactions spécifiques de sa sensibilité devant la vie, l'amour, la mort, l'art. Tout fut aussi mis en œuvre pour porter le Noir à idéaliser la couleur, l'histoire, la culture dei ses maîtres blancs.

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Marronnage idéologique et culturel

Comment les Noirs ont-ils réagi à cette contrainte totalitaire [23] pour éviter le naufrage absolu de leur identité historique ? Ils ont marronné dans la mesure du possible la politique d'assimilation globale appliquée par les pouvoirs « blancs ». L'histoire socio-culturelle et socio-psychologique des Amériques Noires est en grande partie l'histoire de ce marronnage idéologique qui a permis aux hommes de descendance africaine non pas de ré-interpréter l'Occident à travers la mentalité africaine, comme l'a cru Melville J. Herskovits, mais de s'adapter aux conditions de la lutte des classes en Amérique, en transformant les schémas culturels occidentaux en fonction de leurs besoins affectifs profondément tributaires de l'Afrique. Ce marronnage culturel est une forme originale de rébellion qui s'est manifestée dans les domaines de la religion, du folklore et de l'art. Ce marronnage n'a pas pu, naturellement, s'exercer avec la même efficacité sur tous les terrains de la vie sociale. Le nègre d'Amérique n'a pas pu marronner la langue des maîtres, bien que dans certains cas, comme le prouve l'existence de la langue créole en Haïti, le marronnage Linguistique ait été couronné de succès. La résistance culturelle du Noir d'Amérique a remporté des victoires indiscutables dans la religion, le folklore, la musique, la danse, alors qu'elle a échoué — à part le cas haïtien — en ce qui concerne les systèmes économiques et politiques. De même la technique africaine, l'art de la statuaire, la sculpture sur bois et sur ivoire, le tissage, etc.. n'ont pas pu résister devant la technologie européenne. Les expressions matérielles de la culture africaine ont été submergés par la colonisation.

L'extraordinaire opération de marronnage a mis en action, pendant plus de trois siècles, un ensemble de mécanismes socioculturels et socio-psychologiques qui doivent faire l'objet d'un© étude approfondie qu'on ne trouvera pas ici. Le triomphe de la Révolution haïtienne a été le seul cas que l'histoire ait enregistré d'un marronnage qui s'est exercé avec succès, non seulement sur le plan culturel, mais également sur le plan politique et économique. En Haïti, l'Occident colonial fut marronne dans toutes ses valeurs, ce qui cependant n'a pas empêché le mythe de l'assimilation de se reconstituer dans le contexte de la nouvelle société issue de la libération des esclaves et de trouver des défenseurs autochtones. Ce qui montre la grande complexité du processus de décolonisation et qui pose la nécessité pour le mouvement révolutionnaire de mener de front la décolonisation des structures socio-économiques et des structures culturelles et psychologiques de la conscience. Mais même avec les limites que nous venons de signaler, la Révolution haïtienne de 1804 a une signification et une valeur culturelles qu'on n'a pas assez mises en évidence. Césaire a tout à fait [24] raison de dire qu'Haïti est le pays où la « négritude s'est mise debout pour la première fois ». Il faut considérer également les « Républiques de marrons » et les nombreuses révoltes d'esclaves qui foisonnèrent sur le continent comme autant de tentatives que fit la négritude pour se mettre debout. En Haïti, le marronnage politique put déboucher sur la Révolution sociale, c'est ce qui fait la singularité de l'histoire de notre pays sur ce continent et la portée universelle de sa révolution aux yeux de tous les opprimés.

Sur le plan religieux le marronnage a donné des résultats très importants. Les travaux des ethnologues permettent de voir qu'il s'est établi tout un réseau clandestin et fécondant de correspondances et de complicités mythiques et rituelles entre les gestes et les représentations du christianisme et ceux des cultes yoruba, fon, fanti-ashanti, etc., originaires d'Afrique. Par ce vaste mouvement syncrétique de marronnage religieux « un masque blanc a été mis sur des dieux noirs ». Le marronnage religieux s'est opéré de manière différente en milieu protestant et en milieu catholique, et il faut tenir compte de cette différenciation pour la compréhension et l'appréciation des apports culturels du nègre dans les deux Amériques. Du fait de la présence africaine aux États-Unis le mouvement religieux du ce Réveil nord-américain » possède, comme l'a souligné Bastide, des caractéristiques propres où interviennent des facteurs sensoriels qui n'existent pas dans le Réveil écossais. Aux États-Unis et dans nos sociétés afro-américaines le christianisme est devenu un vaste psychodrame, une méthode de défoulement individuel et collectif qui est une forme mystifiée de contestation et une expression pathétique de la négritude. H convient de souligner que dans ce processus syncrétiqne de marronnage ce ne sont pas seulement les valeurs de l'Occident qui ont changé et ont été amenées à remplir de nouvelles fonctions socio-culturelles. Dans une grande mesure également l'héritage africain plongé dans le contexte économique et politique des sociétés américaines, confronté aux facteurs de la lutte des classes sur le continent, a acquis souvent un sens et une fonction qu'il n'avait pas en Afrique. Un exemple pour illustrer ce fait : la transe religieuse, comme Bastide l'a montré, a en Afrique un caractère rituel et pratique, alors que dans nos sociétés afro-américaines, dans le vaudou, la santeria, le candomblé, etc. elle devient crise de possession, psychodrame, marronnage religieux, protestation mythique, négritude militante.

Ainsi du fait des structures traumatisantes de la colonisation l'héritage africain comme l'héritage européen ont été pris dans un vaste mouvement syncrétique de marronnage qui a changé leurs fonctions, leurs formes et souvent leurs significations sociales [25] et psychologiques. L'histoire de ces transmutations c'est aussi l'histoire des métamorphoses de la négritude en Amérique. Il s'agit Lien entendu d'un processus d'acculturation, mais non d'assimilation parce qu'en s'acculturant contre son gré à l'Occident, le Noir n'a pas sacrifié l'essentiel de son passé culturel africain. Il l'a ajusté aux données et aux exigences concrètes de sa lutte constante pour se libérer de la colonisation et de l'impérialisme, pour structurer les conditions d'un nouvel équilibre social, culturel, psychologique, et pour ouvrir les perspectives de relations inter-raciales fondées sur l'égalité et la dignité de tous les hommes. Naturellement ces transmutations du Noir à travers le marronnage ne se sont pas exprimées dans des faits sociologiques et anthropologiques interchangeables et superposables, c'est pourquoi il y a autant de ce négritudes » que de sociétés afro-américaines. Le marronnage culturel dans ses expressions brésilienne, nord-américaine, cubaine, antillaise, haïtienne, guyanaise, etc., possède des particularités historiques à étudier séparément. Le fait commun toutefois, qui permet de parler de l'unité du mouvement (unité culturelle et non raciale) tient au fait que la dialectique du maître et de l'esclave a provoqué partout un vaste métissage qui a brassé dans son courant syncrétique les éléments culturels hérités d'Afrique et de l'Europe et qui ont fait l'originalité des cultures de ce continent. Les systèmes philosophiques, les habitudes de la pensée et de la sensibilité des Blancs européens étaient aussi exotiques aux yeux des Noirs d'Amérique que les cultures africaines ont paru exotiques pour les premiers. Deux « exotismes », répondant aux contours de deux civilisations différentes se sont affrontés dans nos sociétés, mais l'Occident colonial s'est présenté partout comme la mesure même de la civilisation et n'a retenu que « l'exotisme » des cultures qu'il avait dominées et qu'il voulait complètement étouffer avec sa politique aveugle d'assimilation.

Sous cette pression épouvantable de la colonisation, au milieu des terribles épreuves de la condition noire en Amérique, l'homme noir a cherché avec angoisse la vérité de sa vie. Il a pris à cette angoisse pathologique son propre dynamisme pour maintenir contre les vents et les marées de l'oppression le sens universel de la vie et de la dignité humaines. Le Noir a cherché et il a trouvé le processus cognitif qui permet de transformer la radicale angoisse de sa situation historique en explosion de santé et de créativité, en explosion d'invention et de poésie. Cette affirmation culturelle est manifeste dans nos divers folklores, dans la musique, la danse et les autres manifestations du génie populaire. Malgré les contraintes omnilatéralement infantilisantes et aliénantes auxquelles les Noirs furent pendant [26] valeurs occidentales un certain équilibre culturel. Il va sans dire que cette opération n'a pas été sans risques, sans tragédie. Les apports culturels du Noir portent au contraire la marque de l'aliénation, la marque de la conscience malheureuse. Le marronnage culturel n'a pas pu éviter les attitudes déprimantes du « tio-tomisme », l'esprit de résignation et de soumission, et même des milliers de noirs et de mulâtres ont cherché dans la doctrine de l'assimilation une ce solution » à leur drame. Malgré l'effort fécondant et l'acte de légitime défense que constitue le marronnage idéologique, l'esclavage, la colonisation, l'impérialisme ont gravement marqué la personnalité du Noir, comme d'ailleurs ils ont marqué la personnalité du Blanc. L'image que l'un et l'autre se font d'eux-mêmes est liée profondément aux mythes aliénants du racisme. L'opinion terrible que le Noir a trouvée de lui-même dans le miroir de l'entourage blanc et l'opinion « narcissique » que le Blanc a trouvée de lui-même dans le miroir de son hégémonie socio-économique sont des images de la même misère spirituelle qui doivent être effacées pour que puisse se réaliser dans l'histoire américaine l'unité de l'espèce humaine.

C'est dans ce contexte historique qu'il faut situer le concept de négritude, pour comprendre sa valeur, son sens, sa portée sociologiques. Bien avant que des intellectuels noirs aient élaboré ce concept dans des œuvres littéraires et dans des travaux d'ethnologie et de sociologie, existait la réalité sociale que recouvre le concept, et le sentiment de la négritude a précédé dans l'histoire de nos sociétés le mouvement proprement dit connu sous ce nom.

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Origines de la négritude

L'effort de reconnaissance et de valorisation de l'héritage africain date des années qui ont suivi le triomphe de la Révolution haïtienne de 1804. Cette révolution victorieuse d'esclaves, (la seule qu'ait connue toute l'histoire de l'humanité) fut en soi un acte de civilisation qui montra au monde entier que la liberté et la dignité humaines ont aussi un visage noir. Elle dégagea dans l'histoire universelle la personnalité de l'homme noir, et permit à celui-ci, à travers une expérience sociale libératoire, de prendre une nouvelle perception de lui-même. Dans le contexte révolutionnaire haïtien purent jouer efficacement les mécanismes et les ressorts psychologiques de l'intégration et de la reconquête de soi.  [27] À la lumière de l'expérience révolutionnaire du peuple d'Haïti, l'identification se manifeste comme un processus à la fois social et psychologique qui permit au Noir de se rendre compte que ses échecs sont ceux d'une classe sociale opprimée par le capital, et que sa lutte doit être une lutte sociale de libération. On trouve une telle prise de conscience dans les œuvres de certains publicistes haïtiens du XIXe siècle, comme Anténor Firmin, Louis Joseph Janvier, Hannibal Price, qu'il faut considérer sans aucun doute comme les précurseurs du mouvement d'idées que recouvre la notion de négritude. On peut à leur sujet, comme à propos des œuvres littéraires de certains auteurs nègres du XIXe siècle en Haïti, aux États-Unis, en Colombie, parler d'un mouvement de pré-négritude, comme on dit pré-renaissance. Car dans l'histoire culturelle des Amériques noires, la négritude a la valeur d'une Renaissance.

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Avant de trouver son expression brillante dans la littérature cette renaissance de l'héritage africain en Amérique s'est manifestée dans de nombreux travaux d'ethnologie, de sociologie, dans les sciences humaines en général. On ne peut saisir le sens et la portée de la négritude sans la connaissance de ces précieuses études. Ce travail d'investigation a commencé par l'étude des religions d'origine africaine. Comme le signale Roger Bastide : « Dès ses origines, la science est prise dans les réseaux d'une idéologie — que ce soit une idéologie de dénigrement ou de valorisation — et elle est mise au service de cette idéologie ». Il n'est pas possible de faire ici un bilan de ces travaux. Je dois me contenter de citer les noms de Nina Rodriguez, Fernando Ortiz, Jean Price-Mars, Arthur Ramos, Melville J. Herskovits, W.E.B. Du Bois, E. Franklin Frazier, Edison Carneiro, Alfred Métraux, Jacques Roumain, Aquiles Escalante, Gonzalo Aiguire Beltran, Roger Bastide, etc. Ces hommes et quelques autres ont étudié les survivances africaines dans le nouveau monde, et ont rassemblé un nombre considérable de faits et d'interprétations qui éclairent les divers aspects sociaux et psychologiques de la négritude.

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Il y a un autre phénomène à étudier, dans le cadre des problèmes [28] qui nous occupent, c'est le négrisme, qui' d'une certaine manière est articulé aux importantes découvertes des diverses écoles ethnologiques. Le négrisme est un fait parallèle à la négritude. Il est arrivé que négrisme et négritude cohabitent confusément chez le même individu. Mais ce sont deux faits culturels différents et qui n'ont pas du tout la même valeur sociologique et artistique. Le négrisme a été surtout un mouvement d'intellectuels blancs, qui informés des travaux sur les civilisations africaines en Amérique, ont fait des emprunts, le plus souvent superficiels aux divers folklores afro-américains. Par souci de pittoresque, par sympathie disons humaine à l'égard des Noirs, ou — dans le pire des cas — par simple curiosité de touriste amusé, après la première guerre mondiale de nombreux poètes et artistes blancs d'Amérique (et aussi d'Europe) ont eu recours à des éléments rythmiques, des onomatopées, des facteurs sensoriels, propres aux littératures orales des Noirs. Ces artistes introduisaient le « thème nègre » dans leur littérature. Le négrisme est donc une mode littéraire. Ses antécédents remontent très loin dans les lettres mondiales. En effet on peut trouver des traces de négrisme ou de mulatisme dans les œuvres de Gongora, de Victor Hugo, Lamartine, Longfellow, Blake, et beaucoup d'autres grands créateurs d'Europe et d'Amérique qui ont eu ce souci d'ajouter une mince « corde noire » à l'arc « blanc » de l'Occident chrétien. Il faut reconnaître toutefois que chez certains artistes d'Amérique comme Luis Pales Matos, à Porto-Rico, Emilio Ballagas, à Cuba, Jorge de Lima, au Brésil, le négrisme prend parfois dans leurs créations la valeur d'une acculturation réelle à l'héritage africain. Je ne crois pas que le négrisme ait été un fait négatif. Il est symptomatique d'un changement dans l'état d'esprit des intellectuels blancs libéraux. C'est une sorte de reconnaissance timide, et nuancée d'humour et d'ironie, de la valeur des survivances africaines. C'est un progrès par rapport, disons à la littérature sudiste des artistes blancs des États-Unis qui s'était donné pour mission, en traitant le « thème nègre », de glorifier insolemment tous les stéréotypes et les clichés touchant la vie des Noirs, en présentant ceux-ci comme les bouffons de l'histoire universelle. Dans le négrisme, il n'y a pas un tel souci de dénigrement. Le reproche principal qu'on peut lui faire, c'est qu'il s'est arrêté à une connaissance très superficielle de l'Afrique et qu'il n'a retenu que les aspects formels de la condition des Noirs en Amérique. Il n'y a pas de révolte ni de colère dans le négrisme. C'est pourquoi on est autorisé à dire qu'il y a entre le négrisme et la négritude toute la différence qualitative qui existe entre un simple ruban et un ruban de dynamite.

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[29]

La négritude militante

Quant an mouvement de la négritude, il a jeté un regard profond sur le passé du Noir d'Amérique. Il est le fait d'une prise de conscience de la situation historique des Noirs. H fait partie de l'effort global de la décolonisation, et d'un souci conscient de détruire les mythes et les stéréotypes du nègre. La négritude a trouvé son expression dans la littérature et l'art de deux et même déjà trois générations d'auteurs afro-américains et africains. Mais comme je l'ai déjà dit il y a autant de négritudes qu'il y a de sociétés afro-américaines. « Chacun a sa négritude propre », a dit Césaire. Gela est vrai, parce que la recherche de l'identification n'est pas orientée par une seule ligne de forces et la négritude est déterminée par les conditions concrètes de la lutte des classes dans chacune des sociétés. Il y a une négritude antillaise et une négritude africaine ou même des négritudes afro-américaines et des négritudes africaines, pour encore être plus près de la vérité. Il y a de nombreux facteurs d'individualisation de la négritude, comme il y a aussi des facteurs de son unité. Dans une étude exhaustive de ce mouvement d'idées, il faudra distinguer plusieurs courants, plusieurs périodes, plusieurs tendances bien distinctes. La valeur unifiante de la négritude ne tient pas à la couleur, mais à la situation historique. La négritude est l'équivalent moderne du vieux marronnage. C'est un marronnage culturel conscient. Chez de nombreux intellectuels noirs, elle est une forme vigoureuse de contestation qui rejoint la pensée révolutionnaire de notre époque, et qui complète le marxisme, en lui ajoutant la connaissance de nos singularité dans l'histoire, du fait de l'esclavage et de la colonisation, du fait du racisme et de ses graves conséquences socioculturelles et socio-psychologiques.

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Négritude et mystification

Mais la négritude ne se présente pas toujours sous une forme progressiste. Chez le poète africain Léopold Sédar Senghor, et chez ses disciples africains et antillais, la négritude est devenue un dogme dangereux, une nouvelle forme d'aliénation qui' sert d'assise culturelle à la pénétration néo-colonialiste [30] en Afrique et en Amérique. Cette négritude irrationnelle, sous-produit du nationalisme, valorise ses projets dans la sphère de la mystification. Sous couleur de négritude, Senghor et les critiques européens qui approuvent sa pensée, inventent de nouveaux mythes qui visent à cacher délibérément les facteurs économiques et politiques qui ont conditionné la situation des Noirs dans la société et l'histoire. Senghor ne prend pas en considération le désordre radical des rapports sociaux que l'impérialisme et le néo-colonialisme entretiennent dans le tiers-monde africain, asiatique et afro-américain. Il a déclaré dernièrement « qu'il faut bien réaliser, si l'on veut parler du socialisme au vingtième siècle, que les plus grandes inégalités ne se trouvent plus entre les classes sociales à l'intérieur d'une même nation mais entre les nations à l'échelle mondiale ». Pour Senghor, la négritude est « ; une manière de vivre, de sentir, d'être à l'intérieur d'un groupe, voire à l'intérieur du monde ». À ses yeux ce qu'il appelle « l'intériorité mystique » est dominante chez les peuples noirs et la négritude secrète des valeurs seulement morales et n'implique pas une expérience révolutionnaire dans la lutte pour la libération sociale et psychologique des peuples noirs. Le moment est venu de procéder à une critique serrée des idées de Senghor. Cela est nécessaire à toute réflexion qui embrasse d'un point de vue révolutionnaire le concept de négritude.

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Pour une étude exhaustive et critique du mouvement d'idées et de sensibilité que fut la négritude, pour la connaissance de ses diverses expressions littéraires, de ses divers courants, il faut à mon avis adopter le plan de travail suivant :

II. — Histoire des métamorphoses de la négritude dans la littérature

1) Haïti :
* La Révolution haïtienne et la négritude.
* Le mouvement de la ce Revue Indigène ».
* La négritude dans l'œuvre de Jean Price-Mars.
* La négritude dans l'œuvre de Jacques Roumain, et dans les œuvres de Jean F. Brierre, J.S. Alexis, etc.
* La négritude totalitaire de Duvalier.
[31]

2) États-Unis :
* Le mouvement de la Renaissance Noire (New Negro Movement).
* Rôle de W.E.B. Du Bois et le Mouvement du Niagara.
* Rôle de Marcus Garvey dans la réhabilitation du passé noir.
* La négritude dans les œuvres de Langston Hugues, Claude Mac Kay, C. Cullen, etc.
* Le mouvement Black Power — Malcom X. — James Baldwin — LeRoy Jones — R. Wright, etc.
3) Cuba :
* Négrisme et négritude.
* Le rôle de Nicolas Guillen — Regino Pedroso.
* Révolution et négritude.
4) Martinique :
* Rôle d'Aimé Césaire.
* Rôle des revues : « Légitime Défense » — « L'étudiant Noir » — « Tropiques ».
* L'œuvre de Frantz Fanon.
5) Brésil :
* Rôle de Guerreiro Ramos.
* Théâtre d'Abdias Nacimento — Ruth de Souza.
* La mulatisme dans les lettres brésiliennes.
* « Frente negra Brasileira ».
6) Antilles de langue anglaise et hollandaise :
* Trinidad.
* Jamaïque.
* Barbade.
* Curaçao.
7) Autres courants :
* Equateur (Adalberto Ortiz).
* Colombie (Jorge Artel).
* Venezuela.

[32]
III — Étude particulière de la négritude africaine.
* Surréalisme mystique de Senghor, essentialisme senghorien.
* Négritude de combat de David Diop, etc.
IV — Étude comparée des négritudes africaines et afro-américaines.
V — Nationalisme ce noir » et négritude.
* Haïti (negritud totalitaria).
* États-Unis.
* Jamaïque.
VI — Rôle de la revue « Présence Africaine » d'Alioune Diop.

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*      *

Négritude et Révolution à Cuba

La Révolution est un phénomène désaliénant par excellence. La révolution provoque la transformation des structures économiques et sociales, mais elle implique aussi un processus psychologique de libération. Elle rend possible une libre définition de toutes les richesses de la condition humaine. Elle combat l'aliénation à tous les niveaux de la personnalité. Elle crée les conditions pour la désaliénation du Noir et du Blanc. La Révolution cubaine, dans la hiérarchie de ses valeurs, en donnant la préférence aux facteurs moraux, ne se donne pas comme unique fin une économie de l'abondance articulée à la force technicienne, mais elle vise à harmoniser toutes les fonctions de l'homme noir, blanc, mulâtre, en libérant leur commune capacité de créativité et d'invention. La force sociale de la Révolution garantit la libération psychologique dans un processus d'intégration qui unifie les forces ethniques du pays, et humanise les relations internationales. Tontes les initiatives de la Révolution dans les divers domaines de l'éducation, de la défense, de la production sont aussi des facteurs actifs d'intégration raciale et font partie d'une praxis sociale pour faire avancer la démocratie raciale. La lutte pour l'identification ne se poursuit pas sur un plan mythique, mais pratique. La Révolution a les moyens de mettre en action des expériences pratiques qui rompent le circuit émotionnel du racisme, qui combattent [33] le racisme au niveau du cortex cérébral pour créer chez les hommes des réflexes de fraternité et de solidarité. Pour la première fois dans l'histoire des Amériques Noires, les descendants d'Africains vivent dans une communauté où ils n'ont plus besoin de marronner les valeurs dominantes, car ce sont des valeurs qui libèrent les forces de l'imagination et du savoir de tout le peuple cubain. Nous n'avons pas à marronner la Révolution, parce que la Révolution c'est nous-mêmes, c'est notre identité, notre richesse humaine, le nouveau point de départ de notre culture, notre guérison, notre prodigieuse bonne santé dans une histoire que noirs, blancs et mulâtres peuvent et doivent construire ensemble, et dans une société où nous nous reconnaissons tous solidaires de la même entreprise de libération totale de l'humaine condition.

René DEPESTRE

Poète haïtien,



[1] La Havane, octobre 1968.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 30 juin 2017 16:09
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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