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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Philippe Cantave, LE VRAI VISAGE D’HAÏTI. Montréal, Québec : Gérard-U. Maurice, Éditeur, 1938, 32 pp. Collection: Documents haïtiens, no 1.

[vii]

Le vrai visage d’Haïti.

Philippe CANTAVE
Table des matières


Montréal, Québec : Gérard-U. Maurice, Éditeur, 1938, 32 pp. Collection : Documents haïtiens, no 1.

Quatrième de couverture
Quelques autographes [3]
Poème [4]
HISTOIRE [5]
LANGUE [8]
RELIGION [10]
TRADITIONS [14]
CLIMAT [15]
ENSEIGNEMENT [18]
LITTÉRATURE [20]
MONNAIE [21]
DRAPEAU [22]
POLITIQUE [22]
ARMÉE [23]
JOURNAUX [23]
MUSIQUE [23]
SPORTS [23]
CONFORT [23]
CROISIÈRE [25]
RAPPROCHEMENT CANADO-HAÏTIEN [28]

[1]

[2]






Quelques autographes

Palais Cardinalice, Québec, ce 13 août 1938.

« À M. Philippe Cantave, ... avec ses sentiments et ses bénédictions. »

Cardinal Villeneuve, O.M.I.
Archevêque de Québec.

Port-au-Prince, Haïti,
Palais National, le 26 août 1938.

« Le Président de la République d'Haïti vous remercie avec plaisir pour votre aimable lettre du 14 août courant qui lui est un nouveau témoignage de Votre attachement à sa personne et au pays.

En vous félicitant une fois de plus pour Vos nombreuses activités en faveur du développement des relations haïtiano-canadiennes, il profite de l'occasion pour vous renouveler l assurance de ses sentiments les meilleurs. »

« À M. Philippe Cantave, étudiant à l’Université de Montréal, qui a fait connaître et aimer Haïti au Canada. »

Mgr Olivier Maurault,
Recteur de l’Université de Montréal.

Académie Française — Paris.

« Mes vœux les plus fidèles; ma pensée vous suit et vous joint partout où vous servez l’idée française et chrétienne. »

Georges Goyau,
Secrétaire perpétuel de l Académie française.


[4]

Poème

(Dédié à M. Philippe Cantave, apôtre et poète de son pays.)


Aux rives d'Haïti, j'ai fait un beau voyage,
J'ai vu la mer bercer ce joyau du levant.
Le soleil y versait le ruisselant mirage
De son or tiède et doux que tamisait le Vent.
Les palmiers y voilaient de leur étique ombrage
Les villes aux murs clairs, aux jardins débordants.
La foule allait, venait dans un charmant tapage,
Où le chant d'un tango jetait son rythme ardent.
Et des mots sont venus, qui me remplissaient d'aise
Et qui troublaient mon cœur, mon âme de française ;
Même foi, même langue et mêmes noms charmants
Qu'au pays de chez-nous ! Et toujours et sans trêve,
Mon bonheur grandissait... Rien qu'en Vous entendant
Monsieur,... j'ai fait ce beau, ce cher voyage.., en rêve !

Claire Nadaud,
Outremont, ce 28 mai 1936.

Les photographies contenues dans cet ouvrage, ont été prises au cours de la deuxième croisière canadienne-française, et nous ont été gracieusement fournies par le révérend frère Marie-Victorin, Président de la croisière, et monsieur Louis-Philippe Langlois, directeur.

À tous deux, nos plus vifs remerciements.

G.-U. Maurice.

[5]

Le vrai visage
d’Haïti.

Une certaine équivoque — due aux consonances des mots — fait souvent confondre Haïti avec Tahiti, voire même avec les Iles Hawaï.

HISTOIRE

Haïti — dont le nom signifie en langage indien (( terre de hautes montagnes » est une île qui, découverte le 6 décembre 1492, par Christophe Colomb, se trouve dans l'Amérique centrale, à l'entrée du golfe du Mexique non loin de Cuba et de la Jamaïque, entre les 17° et 12° de latitude nord et les 71° et 77° de longitude ouest. La superficie totale d'Haïti est de 77,000 kilomètres, mais, depuis 1844, deux républiques indépendantes se partagent l'île; ce sont, d'une part, à l'est, la République Dominicaine ayant 48,350 kilomètres carrés, 1,400,000 habitants et dont la langue officielle et usuelle est l'espagnol, et d'autre part, à l'ouest, la république d'Haïti ayant 28,900 kilomètres carrés, 3 millions d'habitants et dont la langue française est la langue officielle et usuelle. Il y a plus : Haïti est le seul pays du monde, après la France, où la langue française demeure unique langue officielle et usuelle. Un article de la Constitution, due à l'heureuse initiative de notre prestigieux chef d'Etat, Son Excellence Monsieur Sténio Vincent, rend cette langue obligatoire dans nos écoles, dans nos administrations publiques.

Mais outre cette belle langue, que nous parlons avec fierté dans nos familles et en société, nous avons bien, comme du reste dans tous les pays du monde, un dialecte qui s'appelle « le créole » et qui n'est, tout simplement, que du français qui a mal tourné.

[6]

Dans ce dialecte créole on trouve, en effet, de vieux mots français tels : virer pour tourner, embarquer pour monter, amarrer pour attacher, espérer pour attendre, auxquels se sont mêlés des expressions espagnoles ou anglaises.

Ce Créole provient d'une quantité de mots normands ou picards. C'est ce que démontre, avec toute l'érudition et le talent dont il fait preuve, mon éminent compatriote Monsieur Jules Faine, dans son livre : « Philologie Créole » qui vient d'être couronné par l'Académie Française.

L'Ile d'Haïti, la plus importante des grandes Antilles après Cuba, vit passer sur son sol deux civilisations distinctes : la civilisation espagnole et française. Les premiers habitants d'Haïti furent des Indiens. Ceux-ci se firent exterminer, pour la plupart, par les espagnols, avides de mines d'or.

La civilisation espagnole fit sentir son influence pendant 138 ans, et la civilisation française durant deux siècles. L'Ile s'appela, sous la domination espagnole, Hispagnola et sous la domination française, St-Dominique. Les espagnols introduisirent à Hispagnola, en 1508, des noirs d'Afrique. En 1625 les français occupèrent la partie orientale de l'île et y restèrent jusqu'en 1804. Napoléon, voulant rétablir l'esclavage à St-Domingue, les indigènes se soulevèrent et eurent à leur tête un noir de génie, Toussaint Louverture. Celui-ci fut fait prisonnier et mourut en France, au Fort de Joux, dans le Jura, de froid et de privations. Lamartine a dit de lui « qu'il était une nation » et lui a consacré un magnifique poème. Dessalines continua son œuvre et parvint, glorieusement, à la victoire. L'indépendance d'Haïti fut proclamée le 1er janvier 1804 et [7] Dessalines se fit couronner empereur, sous le nom de Jacques 1er. La France ne reconnut notre indépendance qu'en 1825, moyennant une indemnité de 120 millions de francs or, indemnité qui fut réduite plus tard à 60 millions.

Plusieurs haïtiens s'illustrèrent en faveur de notre indépendance nationale. L'histoire cite avec fierté Pétion, qui fonda la république en 1806 et Christophe qui fonda, dans le nord de l'île, une royauté. On peut encore, aujourd'hui, admirer la citadelle Laferrière,. œuvre gigantesque qui témoigne du génie de ce roi et qui a été construite pour faire face au retour des français en Haïti. Le Colonel Lindberg classe ce monument qu'il a visité comme « la huitième merveille du monde ».

Notre indépendance ne fut donc officiellement reconnue par la France que par une ordonnance de Charles X.

Si, politiquement parlant, nous eûmes à lutter contre la France, « nous revendiquions alors le plus sacré des droits : la liberté, par contre elle occupe dans nos cœurs une place que rien ne peut lui enlever : nous lui sommes unis par le sang et par la langue : cela fait un lien très doux et très fort que nous n'avons ni le désir, ni le pouvoir de rompre ».

C'est en français que nous avons rédigé notre acte d'indépendance nationale : voilà qui prouve, mieux que tous les discours, qu'à l'aurore même de notre indépendance nous avons, volontairement, préféré à l'anglais plus pratique, à l'espagnol plus facile, le français plus difficile sans doute, mais combien délicat et nuancé.

[8]

LANGUE

Depuis lors cette belle langue dure chez-nous. Nous avons souffert pour la conserver. Car Haïti fut occupée de 1914 à 1934, « manu militari », par les américains. Ceux-ci ont vivement mais vainement essayé de nous coloniser. Et c'est grâce à la langue française, cette arme de combat irrésistible, que nous avons pu tenir, lutter, nous imposer, triompher enfin !

« Victoire égale volonté » disait naguère l'illustre Maréchal Foch. Notre victoire n'a été certaine, péremptoire, définitive que par une volonté de puissance puisée dans le courage et dans la force morale.

Nous avons volontairement désappris l'anglais. Et les américains, qui voulaient nous imposer leur langue, sont venus apprendre le français en Haïti. Et, d'après des statistiques officielles, ceux d'entre eux qui participèrent à la grande guerre s'exprimèrent, en français, pour avoir séjournée en Haïti.

Cette langue, selon la belle expression du Président de la République française, Monsieur Albert Lebrun, « est une des plus aptes à servir de lien entre les cœurs et à faire l'union entre les cerveaux. »

Elle est, et elle sera toujours, la gardienne de notre foi, la conservatrice de nos traditions, l'expression même de notre conscience nationale.

Du reste, « la première vision de nos enfants qui naissent et dont les yeux s'ouvrent à la vie, est celle d'images françaises; la berceuse maternelle dont la douce et lente mélopée les endort et fleurit leurs rêves d'enfant, est une chanson française; les premiers mots qu'ils balbutient veulent être du français, puis à l'âge de l'adolescence, [9] à l'heure où de doux instincts s'éveillent, c'est encore en français que se disent et s'entendent les premières tendresses. »

Si nous parlons cette langue française avec fierté, avec correction, il en faut rendre hommage aux éducateurs de notre jeunesse et, parmi eux, à ces religieux et religieuses, qui nous viennent de France, de Belgique et du Canada et à la tête desquels se trouve notre éminent Archevêque, Mgr Le Gouaze, prélat d'une grande modestie, d'une rare érudition que vous avez pu apprécier à sa juste valeur en l'entendant prêcher dans la Basilique de Ste-Anne de Beaupré, le sermon de clôture du congrès de la langue française.

À ces prêtres et à ces missionnaires — dont le dévouement est tout simplement admirable — il faut joindre également les professeurs haïtiens qui, eux aussi, se distinguent — sans avoir jamais voyagé — par leur science, leur conscience et leur patience éprouvée dans cette noble, mais combien dure carrière qu'est l'enseignement.

C'est, j'imagine, une révélation pour beaucoup au Canada d'entendre un homme de couleur ne parler que français étant, la plupart du temps, habitué au contraire, à ne les entendre parler qu'anglais

Et cependant, pour nous Haïtiens, c'est notre plus beau titre de gloire. Car, comme les canadiens-français, nous avons lutté, souffert, résisté pour conserver ce patrimoine spirituel hérité de nos ancêtres. Léon Daudet, dans « le Stupide 19e siècle » a écrit : « J'entends par la fin d'un pays, son passage sans réaction sous une domination étrangère et le renoncement à son langage. » Nulles paroles ne sauraient mieux s'appliquer à Haïti, [10] Les haïtiens ont réagi; n'ont jamais renoncé à leur langue. Et grâce à elle et par elle nous avons vaincu, triomphé en boutant dehors l'étranger !

RELIGION

Le Catholicisme est la religion d'État en Haïti en vertu d'un Concordat signé, en 1860, entre Rome et le Gouvernement Haïtien.

C'est ainsi que nous avons à Port-au-Prince, capitale d'Haïti, un Nonce Apostolique, honneur enviable lorsqu'on songe que d'autres pays d'Amérique du Nord ou du Sud n'ont, pour la plupart, qu'un délégué apostolique ou un Chargé d'Affaires du Saint-Siège. L'actuel ambassadeur du Saint-Siège en Haïti est Son Excellence Mgr Silvani, prélat d'une grande distinction.

Nous avons en Haïti cinq diocèses à la tête desquels se trouve un Evêque et, à la capitale, un archidiocèse dont l'actuel titulaire est Son Excellence Mgr Le Gouaze.

L'Archevêque, d'après les clauses 4 et 5 stipulées dans le Concordat, est nommé par le Président de la République et fait, entre ses mains, le serment suivant :

« Je jure et promets à Dieu, sur les saints Evangiles, comme il convient à un évêque, de garder obéissance et fidélité au gouvernement établi par la constitution d'Haïti, et de ne rien entreprendre ni directement, ni indirectement, qui soit contraire aux intérêts de la République. »

Plusieurs congrégations religieuses nous viennent en grande partie, de France (le gouvernement haïtien y entretient un établissement, le grand Séminaire de St-Jacques, en Bretagne) de Belgique, et, depuis quelques années, du Canada. Ces saints missionnaires font là-bas de la bonne [11] et féconde besogne, et honorent leur patrie. Nous n'avons, malheureusement, que 600 prêtres pour 3 millions d'habitants. C'est bien peu ! Le désir de notre Archevêque, et je me permets d'être, à ce propos, son interprète, c'est de voir plus de prêtres canadiens-français en Haïti. Quelques-uns y sont déjà et j'aime à croire que d'autres se joindront à eux !... Ils ne seront nullement dépaysés pour exercer leur ministère dans un pays où la langue, les usages, les traditions, voire les noms sont identiques.

Depuis deux ans, nous avons les Salésiens en Haïti et ils font beaucoup de bien au point de vue social.

Nous avons une Ecole Apostolique (sorte de grand séminaire) qui forme, sous la direction de prêtres français, un clergé indigène compétent. Plusieurs prêtres haïtiens nous font honneur et jadis nous eûmes l'un d'eux qui, par son savoir, sa sainteté de vie, fut promu Prélat de la Maison du Pape; j'ai nommé, Monseigneur Baugé.

Au clergé s'ajoute des œuvres catholiques telles : Noellistes, Jeunesse Catholique, la J.E.C. (nous n'avons pas encore la J.O.C.), Scout Catholique, Garde d'Honneur, enfants de Marie, les Croisés, Dames de St-Vincent de Paul, de St-François, etc.,

La fête Dieu, comme jadis au Canada, est une fête d'obligation et, au sortir de la messe, on suit la procession du St-Sacrement, laquelle s'arrête à de nombreux reposoirs, artistiquement préparés pour recevoir le Christ-Roi. « Avec moins de solennité qu'au jour de sa fête, mais d'une façon non moins touchante, dans nos paroisses on descend le Christ de son tabernacle, aux heures des agonies, pour le mener dans une visite publique consoler les mourants. »

Le 2 novembre, la solennité des morts, on va en famille au cimetière, à la voix éplorée des cloches, porter  [12] des fleurs et des prières aux tombes des disparus; profession de foi publique en l'autre vie que personne n'omet.

Aux Rameaux, qui priment Pâques, chacun va à l'Église avec des palmes et ensuite nous les conservons dans nos maisons pieusement.


À Noël, on élève des crèches à la maison et à l'Église pour y adorer, au milieu des vieux cantiques légendaires [13] le petit Jésus : touchante affirmation d'un Rédempteur céleste qui est venu et dont ni philosophe, ni même les ignorances populaires n'effacent le souvenir.

Nous observons fidèlement le premier vendredi du mois. Et nos Eglises, à toutes les messes (en Haïti on en a trois : la première à 4 heures, la deuxième à 6 heures et la grand'messe à 8 heures et demie) sont remplies de fidèles des deux sexes et nombreux sont ceux et celles qui s'approchent de la sainte table ce jour-là.

Nous avons plusieurs lieux de pèlerinages, notamment au Bel-Air, où est érigé une Eglise à Notre-Dame du Perpétuel Secours. Chaque année les élèves des écoles haïtiennes vont, au mois de juin, avec leurs maîtres lui renouveler la reconnaissance d'Haïti qu'elle a, si miraculeusement épargné d'un fléau terrible : une épidémie de variole qui ravageait toute la population de notre pays. L'Église de Notre-Dame du Perpétuel Secours est située à une certaine altitude (comme l'oratoire St-Joseph du Mont-Royal) et de là on domine tout Port-au-Prince.

Comme sur la montagne du Mont-Royal à Montréal, Port-au-Prince a aussi, du haut d'un de ses « mornes », une croix lumineuse qui, le soir, resplendit. Et, pas bien loin de cet endroit, se trouve une grotte élevée à Notre-Dame de Lourdes à qui l'on voue une grande dévotion ainsi qu'à la petite Thérèse de l'Enfant-Jésus, à St-Joseph, à Ste-Anne et au Sacré-Cœur. Dans nos bonnes familles, la prière en commun se fait encore, de même des neuvaines.

Je connais des jeunes filles distinguées, aisées qui, après avoir enseigné dans des écoles pendant toute la semaine sacrifient volontiers leur dimanche après-midi à faire le catéchisme aux petits campagnards illettrés. Cet apostolat [14] laïque est admirable et prouve cette ardente vie catholique qui anime la jeunesse haïtienne désireuse de servir, de conquérir et d'élever le niveau intellectuel et spirituel de la masse haïtienne si déshéritée.

À cette œuvre sociale et morale considérable, se dévoue Mlle Résia Vincent, la sœur du Président de la République, surnommée « la Providence de l'enfance nécessiteuse ».

Si, faute de prêtres (nous n'avons que 600 pour 3 millions d'habitants) il existe chez nous — comme ailleurs du reste — beaucoup d'ignorance religieuse, et des pratiques superstitieuses, petit à petit, grâce à cet effort déployé, nous arrivons à faire plus de lumière dans la masse par la force de l'exemple.

Les enfants déposent, la veille de la Noël, leurs chaussures, non pas devant la cheminée, il n'y en a point, mais devant leur lit et attendent avec impatience le passage du petit Jésus. Nous allons à la messe de minuit, non pas sous une belle neige, mais sous un beau clair de lune et nous assistons, ensuite, en famille, au réveillon. En général on communie à la messe de minuit — et il faut être à jeun depuis 8 heures. Le jour de la Noël on mange de la dinde.

TRADITIONS

Le jour de l'an, nous fêtons doublement : l'année nouvelle et l'anniversaire de l'indépendance nationale d'Haïti. Nous n'avons pas, comme au Canada, la bénédiction paternelle; elle ne se donne qu'au moment où les parents sont sur le point de mourir. Mais nous assistons, le matin, à la messe, nous formulons des souhaits pour nos parents et, à midi, toute la famille se réunit à table.

[15]

Pour les Rois on mange le fameux gâteau avec le secret espoir d'avoir la fève et d'être élu Roi ou Reine. Il est vrai que cette Royauté est éphémère, car elle ne dure que l'espace d'un jour.

Le 1er avril, on fait manger à ceux qui le veulent bien le traditionnel poisson. À la Ste-Catherine, les vieilles filles — l'âge canonique était jadis de 25 ans révolus — coiffaient le joli bonnet, mais de nos jours cette fête a moins d'éclat, car on peut compter en Haïti — comme ailleurs — celles qui ont la crânerie de se proclamer « vieilles filles ». Il y a les moins jeunes, les plus jeunes, les demoiselles d'un certain âge — et c'est tout...

Nous avons, au Canada comme en Haïti, les mêmes noms : Vincent, Morisset, Roy, Lamothe, Elie, Guilbaut, Blanchard, Viau, Parizeault, Bastien, Duplessy, Duval, Dupuy, Pelletier, Lambert, Martin, Tessier, Gervais, etc., et des endroits se nomment Trois-Rivières, Vaudreuil, Gros-Morne, etc.

Nous chantons « Malbrough s'en va-t-en guerre », « Il pleut bergère », « Il était un petit navire », etc.

CLIMAT

Le climat n'est pas aussi chaud qu'on se le figure ! Il est vrai que, étant donné notre position géographique, situé non loin de l'Équateur, la chaleur devait y être excessive. Mais, bien que le soleil chauffe plus qu'il ne luit, la température est assez agréable à cause, d'une part, des montagnes très élevées que nous avons : 5,000 pieds et, d'autre part, nous sommes situés dans le canal des vents alizés, donc une brise perpétuelle de terre et de mer souffle sur l'île. Souvent, « la brise a des accords si doux dans les palmiers, si purs dans les rameaux luisants des lataniers

[16]

En haut : — Léogane, ville d'Haïti.
Sous le mapou, chez un paysan.

Centre : — Damien — Aqueduc Colonial

Au bas : — Chemin de montagne en Haïti

M. PHILIPPE CANTAVE

Lauréat de l'Académie Française,
Médaillé de l'Alliance Française de Paris,
Chevalier de l'Ordre « Honneur et Mérite »
du Gouvernement Haïtien.
Photo Albert Dumas




Me EDOUARD WOOLLEY

Avocat, Musicien, compositeur et acteur,
Président de la J. C. d'Haïti.

[17]

En haut : — Léogane, Palativiers

Centre : — Port-au-Prince, Ecole Centrale de réforme.

Au bas : — Le gué.

[18]

qu'on croit entendre dans l'air léger qui s'accorde une lyre divine aux verdoyantes cordes  ». Et puis nous avons une chaleur sèche, pas d'humidité ! La plus basse température est de 40° Farenheit et la plus haute 110°. Nous avons parfois la grêle à Kenscoff (les Laurentides Haïtiennes) qui se trouvent à 3/4 d'heure de Port-au-Prince en auto, mais jamais de neige. Mes compatriotes ne connaissent la neige qu'au cinéma ou par les récits des romanciers : autant dire qu'ils l'ignorent totalement !...

Les cas d'insolation, de l'avis même des médecins, sont très rares. Et les prêtres français qui demeurent en Haïti portent, comme dans leur pays, la soutane noire sans en être incommodés, tandis qu'en Afrique ils sont obligés de s'habiller en blanc.

Notre île n'a pas de carnassier ni d'insecte dangereux. Nous n'avons pas de serpents ! On ne rencontre que quelques petites couleuvres dont la morsure n'est guère venimeuse. Haïti est par excellence le pays des fleurs et des fruits. Nous avons des roses, même en hiver, et c'est un délice des yeux que de contempler cette nature exubérante !

Les fruits sont succulents : on y trouve des oranges, des bananes, des pamplemousses, des ananas, des mangues, des goyaves, des pêches, des corossols, etc.

Nous avons des bois de construction tels que : l'acajou le chêne, le campêche, le bambou, etc.

Nous exportons les produits suivants, surtout en Europe : le café — qui est un des plus réputés au monde— le coton, le cacao, l'indigo, le rhum, le miel, la mêlasse.

ENSEIGNEMENT

L'enseignement est gratuit à tous les degrés en Haïti : primaire, secondaire, supérieur. Il y a des lycées où professent [19] des haïtiens et des écoles congréganistes dirigées par les Frères de l'Instruction chrétienne et les prêtres du St-Esprit, pour les jeunes gens, et, pour les jeunes filles, par les filles de la Sagesse, les sœurs de St-Joseph de Cluny et les filles de Marie de Louvain. À ces institutions religieuses, il faut ajouter des écoles primaires et secondaires de jeunes filles dirigées par des haïtiennes diplômées et instruites.

Le Baccalauréat couronne les études secondaires. Il y a, au surplus, des Écoles de Droit, de Médecine, d'Art Dentaire, de Pharmacie, de Génie, d'Agriculture, de commerce qui constituent l'Université d'Haïti. Une école supérieure des Lettres a été fondée et est dirigée par une haïtienne Docteur en Sorbonne.

Des écoles Normales de jeunes gens et de jeunes filles forment des instituteurs et des institutrices. Celles-ci suivent à la Faculté de Médecine, avant de terminer leurs études, un cours de puériculture et un diplôme leur est décerné à cette fin.

Les carrières libérales sont ouvertes aux femmes. C'est ainsi que nous avons des haïtiennes pharmaciennes, avocates et, dans quelques années, nous aurons notre première femme médecin. L'enseignement est très poussé et il y a beaucoup de curiosité intellectuelle en Haïti. On lit énormément des livres ou revues venant de France, d'Allemagne, d'Angleterre, des Etats-Unis et du Canada.

Plusieurs de mes compatriotes ont fait ou terminé leurs études à Paris. Les grandes écoles de France : St-Cyr, Polytechnique, Mines, Arts et Métiers, la Sorbonne, l'Ecole de Droit, Normale supérieure ont compté dans leurs rangs de nombreux haïtiens.

Nous avons une littérature haïtienne riche en poètes et en prosateurs.

[20]

LITTÉRATURE

Monsieur Marcel Batillat, ancien président de la Société des Gens de Lettres, disait de l'anthologie d'un siècle de poésie haïtienne de mon éminent compatriote Louis Morpeau ceci : « Nous avons la pleine révélation d'une littérature sœur de la nôtre — ou plutôt fille de la nôtre. Après l'avoir trop longtemps ignorée, nous savons enfin combien elle est riche de pensée et de talent, littérature de belle expression française, elle est essentiellement nationale. Tout en gardant son caractère national, la littérature haïtienne est incorporée à la grande littérature française ».

L'Académie Française couronnait, en 1910, un recueil de morceaux choisis d'auteurs haïtiens et adressait à ce sujet, par son secrétaire perpétuel « un salut lointain aux haïtiens restés fidèles à la culture française ».

Haïti est fière d'avoir donné à la France Alexandre Dumas — l'immortel auteur de la Dame aux Camélias, de même qu'El vire — la chaste El vire chantée par Lamartine.

Victor Hugo aimait beaucoup Haïti : « J'aime votre pays — écrivait-il en 1860, à M. Heurtelou, un de mes compatriotes — votre race, votre liberté, votre République.

Votre île magnifique et douce plaît aux âmes libres. »

Haïti est maintenant une lumière. Michelet appelait Haïti « la France noire ».

Nous avons une « histoire de la littérature haïtienne » dont l'auteur est M. Duracine Vaval.

L'Académie de Médecine a honoré deux médecins haïtiens pour leurs travaux scientifiques, les docteurs Léon Audain et S. Nemours. Ce dernier a trouvé le traitement de l'angine de poitrine par la radiothérapie. Et [21] c'est l'illustre Professeur Darsonval qui a présenté les travaux du Dr Nemours à l'Académie.



MONNAIE

Notre monnaie est la gourde, valant 20 sous canadiens. Cinq gourdes valent un dollar. Nous avons à Port-au-Prince deux Banques : la Banque nationale d'Haïti et la Banque Royale du Canada.

[22]

DRAPEAU

Le drapeau haïtien est plus que centenaire. Il a été crée en 1803. Les couleurs sont le bleu et le rouge placées horizontalement avec les armes de la République surmonté d'un bonnet phrygien et la devise : « L'Union fait la force. » Le palmier est notre emblème national comme l'érable est celui du Canada. Nous avons aussi notre Légion d'honneur crée par le gouvernement haïtien pour récompenser des services rendus à la nation. L'ordre national « Honneur et Mérite » dont les couleurs sont bleu ciel liséré de rouge décerne les mêmes grades que la Légion d'honneur.

POLITIQUE

Le Gouvernement est républicain. Il est formé de trois pouvoirs : législatif, exécutif et judiciaire. Nous avons des Sénateurs, des Députés, des Ministres responsables et, à l'étranger, des Légations et des Consulats.

Haïti a, à Québec, un Consul honoraire et un vice-consul, de même qu'à Montréal et à Toronto.

Le Président de la République est élu pour cinq ans. L'actuel chef d'Etat est Son Excellence M. Sténio Vincent. C'est un grand patriote. Il a eu le mérite de nous libérer de la tutelle des américains.

Élu en 1930, le Président Vincent, par son patriotisme éclairé, son constant souci d'améliorer le sort du peuple haïtien a été réélu, en 1935, à la Présidence de la République. Il vient d'être promu au grade suprême de Grand'-Croix de la Légion d'Honneur.

[23]

ARMÉE

Nous avons une garde, composée de Colonels et d'Officiers. Ceux-ci sont formés dans une Ecole Militaire d'Haïti. Cette garde assure la sécurité intérieure et extérieure du pays.

JOURNAUX

Nous avons plusieurs journaux à Port-au-Prince : le Matin — Haïti-Journal — Le Nouvelliste — L'Action Nationale — La Croisade — L'Elan — des revues telles que : Le Temps — La voix des Femmes — La Relève — La Semeuse — L'Education sans pleurs — Les Annales de Médecine — Les Annales Capoises, l'Avenir, etc....

MUSIQUE

La musique haïtienne est représentée par trois grands noms : Occide Jeanty, Ludovic Lamothe, Justin Elie. Il faut ajouter Franck Lassègne. La musique haïtienne tient à la fois du tango et de la valse.

Le chant est très en honneur. Nous avons des sculpteurs dont le plus grand est M. Normil Charles, membre de l'Académie Julian de Paris et des peintres tels que : Savain, Geordany, etc., d'une grande valeur.

SPORTS

Les Haïtiens pratiquent toutes sortes de sports : le tennis, le foot-ball, le basquet-ball, etc. Depuis quelques mois, le sport est rendu obligatoire dans les écoles, d'après un arrêté du Président de la République.

CONFORT

Haïti possède toutes les commodités et offre aux touristes, tout le confort moderne avec ses hôtels propres et [24] élégants. Le téléphone automatique est très répandu. Les taxis sont très confortables : on y rencontre les marques suivantes : Buick, Packard, Chevrolet, Cadillac, etc. Des autobus desservent les villes de l'intérieur. Un service


d'avions de la Pan American Air-Mail permet, en 17 heures, de recevoir des lettres du Canada, et, chaque semaine, des bateaux font, en trois jours et demi, le trajet entre Haïti et New-York.

Un accueil cordial et sincère est réservé à l'étranger qui visite Haïti.

Les Canadiens-français vont rarement en Haïti. Ils se rendent de préférence aux Bermudes, à la Jamaïque, à Cuba. Et pourtant, en allant en Haïti, ils ne se sentiraient guère étrangers, à cause des affinités qui existent entre ces deux pays.

[25]

CROISIÈRE

En 1937 pour la première fois — grâce à l'agence « CANADA-VOYAGE » — si dignement dirigée par M. Louis-Philippe Langlois — une croisière canadienne-française s'y est rendue, à la tête de laquelle se trouvait Mgr Camille Roy, recteur de l'Université Laval de Québec. Parmi les participants, se trouvait M. Jules Massé, président général de la Société du Bon Parler Français, qui a su là-bas donner une idée juste de l'importante association qu'il représente et par une causerie à la radio, mettre en lumière le verbe français. Cette visite a produit une très heureuse répercussion en faveur du Canada qui était peu connu dans mon pays comme Haïti était — il y a à peine deux ans — peu connu au Canada.

L'an dernier une deuxième croisière a été organisée et y participait l'un des savants canadiens-français les plus réputés, le frère Marie Victorin.

Le Maire de Port-au-Prince, accueillant la croisière, prononça ces paroles significatives : « Nous n'avons à vous offrir que la verdure de nos paysages et notre lumineux soleil. C'est bien peu de choses ! Mais il y a aussi notre cœur, l'hospitalité de notre cœur pour vous tous frères et sœurs du beau Canada. »

M. l'abbé Bernard Gingras, Docteur en Philosophie, aumônier de la Croisière, se fit le brillant interprète de l'ambassade canadienne. Notre gouvernement vient de lui décerner notre ordre national « Honneur et Mérite » au grade d'officier. M. l'abbé Gingras a fondé récemment à Montréal un comité Canada-Haïti qui a pour but de resserrer les liens intellectuels et spirituels entre les deux pays. L'Hon. Onésime Gagnon, ministre des Mines en est le Président général, M. Ernest Tétreau, le Président [26] du Comité de Montréal, M. l'abbé Gingras, vice-président, M. Hermas Bastien, D. Ph., le secrétaire général.

Faisant pendant à cette association, une Société économique Canada-Haïti a été fondée ayant pour directeur l'auteur de cette brochure et pour secrétaire général, Mlle Eve Côté. En Haïti un comité Haïti-Canada existe ayant pour président M. Dantès Bellegarde, pour vice-président Me Dominique Hippolyte et pour secrétaire général, M. Burr-Raynault.

Hospitalier, l'haïtien reçoit toujours l'étranger avec un empressement cordial. Et s'il vient du Canada, un chaleureux accueil lui est réservé, à cause des affinités profondes qui existent entre canadiens et haïtiens.

Plusieurs étrangers sincères, sérieux, qui ont longuement séjourné en Haïti s'y plaisent. Je n'en veux pour exemple que Monsieur Jarousse de Sillac, ancien Ministre de France à Port-au-Prince qui, dans un de ses livres « Haïti ou l'île enchantée » a écrit ceci : « Avec son histoire romantique, sa race généreuse, son climat idéal, son sol fertile et d'une émouvante beauté, sa position centrale entre les trois Amériques et les deux grands océans, sa culture gréco-franco-romaine, l'île d'Haïti est bien placée pour retrouver et rétablir, après de trop longs millénaires, les éléments perdus du Paradis terrestre. »

À cet éminent diplomate, je joindrai l'opinion de Son Excellence Monsieur Norman Armour, ambassadeur des Etats-Unis au Chili, qui séjourna comme Ministre à Port-au-Prince de nombreuses années et qui, l'hiver dernier, à l'Université d'Ottawa où il présidait une de mes conférences, eut l'amabilité de dire publiquement tout le bien qu'il pensait de cette « perle des Antilles » qu'il compte revoir un jour. S'il m'était loisible, je pourrais prolonger [27] indéfiniment la liste de ceux qui, après avoir reconnu nos défauts, proclament aussi nos qualités— car nous en avons.

Il nous arrive — assez souvent hélas ! — comme à vous chers canadiens-français, que certains étrangers, au lieu de se donner la peine de voir « notre vrai visage » ne connaissent de nous que des zones inconnues de l'honnête population haïtienne. Et, ainsi, ils nous dénigrent en osant écrire des choses sensationnelles sur nous. Mais nous n'attachons pas à leurs révélations plus d'importance qu'elles n'en ont !

Rappellerais-je que c'est en Haïti qu'un Albert Duquesne — le talentueux acteur canadien-français — fit ses débuts au théâtre et y remporta un vif succès.

Rappellerais-je encore que c'est grâce à un Haïtien, le Général Alfred Nemours, ancien élève de l'Ecole Militaire de St-Cyr, qui fut Ministre à Paris et Vice-Président de la Société des Nations, que le Canada doit, pour une bonne part, sa représentation à Paris au rang de Légation.

Ainsi que l'a écrit le général Nemours : « en 1927, dit-il, j'ai aidé le Délégué Canadien, l'honorable Sénateur Raoul Dandurand, aujourd'hui Doyen du Parlement Fédéral Canadien, à être élu membre du conseil de la Société des Nations. Après avoir activement participé à la campagne pour faire triompher ma candidature à la Vice-Présidence de l'Assemblée, en me remerciant, il voulut bien ajouter que son élection, à laquelle j'avais largement contribué, avait permis d'élever la Représentation canadienne à Paris — qui était un Haut-Commissariat — au rang de Légation. »

Evidemment rien n'est parfait en Haïti — comme ailleurs. Il y a beaucoup à faire encore pour l'évolution de notre jeune pays, qui est parti de 0 en 1804 et qui dû faire, seul et sans guide, le dur apprentissage de sa vie indépendante. [28] À tout tableau il faut nécessairement des ombres. En toute justice beaucoup a été fait. Et sur la route rocailleuse de la civilisation, la République d'Haïti, sous l'impulsion intelligente et énergique de son éminent chef d'Etat, marche fièrement, doucement peut-être, mais sûrement !

RAPPROCHEMENT CANADO-HAÏTIEN

« J'ai toute la sympathie possible pour l'établissement de relations plus cordiales entre le Canada et Haïti, m'écrivait, l'honorable Fernand Rinfret, secrétaire d'Etat au Canada. »

Cette mutuelle connaissance — basée sur la raison, la vérité et l'équité — me paraît nécessaire, indispensable. Et j'ai l'absolue conviction que, quand elle sera complète, elle ne manquera pas de donner d'excellents résultats — pour l'un et l'autre pays. Car les sentiments autant que les intérêts y trouveront assurément leur compte.

Les sympathies dit-on, suivent les intérêts ! Rien n'est plus vrai — surtout de nos jours. Les relations intellectuelles doivent être doublées de relations économiques.

Haïti, sous ces deux points de vue, a donné l'exemple. Au point de vue intellectuel, elle envoie depuis quelques années, ses enfants étudier à l'Université de Montréal l'art Dentaire, la Médecine, le Génie Civil et la pharmacie. Et notre gouvernement pour reconnaître les services rendus par l'Université de Montréal aux haïtiens, vient de décerner à son éminent recteur, Mgr Maurault, la cravate de Commandeur de l'ordre Honneur et Mérite, remise au titulaire par M. le ministre Dan tes Bellegarde au cours d'une émouvante cérémonie. Je m'honore d'être le premier étudiant haïtien en pharmacie et en sciences sociales [29] économiques et politiques. Je dois cette bonne fortune à un grand ami canadien-français pour qui je professe la plus vive admiration : M. Jean Bruchési, sous-ministre de l'Instruction publique de la Province de Québec. Je souhaite que plusieurs autres haïtiens viennent étudier à l'Université d'Ottawa, le droit, les Lettres, les sciences et que de jeunes élèves se fassent inscrire dans les collèges ou les pensionnats. J'en ai visité plusieurs et je suis persuadé qu'ils s'y plairont tant à cause du confort qui s'y trouve que de l'atmosphère de travail qui y règne.

Au point de vue économique, Haïti achète plus du Canada que le Canada n'achète d'elle. Nous prenons du Canada, chaque année, et pour près de 2 millions de dollars, du blé, des pommes, des poissons, etc. Nous pourrions en faire venir notre papier que nous achetons de la France, qui, à son tour, l'achète du Canada et nous le revend; nos planches, que nous faisons venir de Suède et plusieurs objets manufacturés. Mais il importe et c'est une lacune que les gouvernants doivent combler, qu'un service de bateaux, partant de Québec ou de Montréal, s'arrête à Port-au-Prince. Ces bateaux passent à notre porte en se rendant tout près, à la Jamaïque. Tous nos produits, venant du Canada, prennent le chemin des États-Unis avant de se trouver en Haïti. Pourquoi ? Faute de bateaux ! Donc, inévitablement, nous les payons plus chers. . .

Cette lacune, heureusement, a été comblée, en partie. Car l'hiver dernier, sur ma demande, le Ministre Onésime Gagnon a su intervenir en portant la « Clark » a faire régulièrement le service Miami-Port-au-Prince.

En retour — et en vertu de la loi du « donnant donnant » — le Canada devrait acheter de nous : notre café — l'un des meilleurs du monde, de l'avis des fins connaisseurs.

[30]

Le Canada prend surtout le café du Brésil, le nôtre sert à bonifier ce dernier sur les marchés européens; notre mêlasse, qui est très pure, puisqu'elle est faite avec le produit même de la canne à sucre et non avec le sous-produit


comme à la Barbade; notre coton à longue fibre comme le coton égyptien — et que nous expédions en Angleterre; notre rhum — la plus délicieuse boisson, la plus saine qu'il y ait, car elle est faite aussi avec le produit même de la [31] canne à sucre et son arôme est remarquable; le cacao avec lequel on fabrique un excellent chocolat et, en médecine, la théobromine; les bananes, les pamplemousses, les ananas, les oranges, les mangues, sans compter les bois d'acajou et de campêche si précieux et notre miel si délicieux...

La République d'Haïti s'intéresse beaucoup au Canada. En 1910, elle y a envoyé un de nos distingués compatriotes, M. le Commandant Benito Sylvain, Docteur en Droit de la Faculté de Paris, ancien élève de l'École navale. Il fit de nombreuses conférences à Montréal et à Québec sur Haïti. On en garde encore un vivant souvenir. Et M. Henri Comte, consul de l'Equateur, rédacteur à « la Presse » qui l'a accueilli chez lui nous dit combien il fit honneur à Haïti.

En 1934, le Comité National Haïtien France-Amérique délégua aux fêtes de Jacques Cartier, M. Dantès Bellegarde, l'un de nos hommes d'états, de nos écrivains les plus éminents. M. Bellegarde a publié chez Beauchemin un de ses livres : « La résistance haïtienne », et récemment à Paris, chez de Gigord, « La Nation haïtienne », ouvrage qui donne une idée juste et raisonnée d'Haïti. M. Bellegarde vient de donner une série de conférences sur Haïti au Canada. Ses premières conférences ont eu lieu sous les auspices de la Société du Bon Parler français dont M. Jules Massé est le président. Sa présence partout ainsi que sa parole si éloquente n'a fait de renforcer les relations canado-haïtiennes.

En 1937, Haïti participa au 2e congrès de la Langue Française. Et une délégation, composée de Son Excellence Mgr Le Gouaze, Archevêque de Port-au-Prince, de Me Dominique Hippolyte, Procureur de la République, du Dr Jules Thébaud, Doyen de la Faculté Dentaire et du signataire de ces lignes représenta notre pays sur les bords du St-Laurent. [32] Le livre des rapports du congrès reproduit les discours de nos délégués.

Depuis l'an dernier, afin de fortifier ces relations Canado-Haïtiennes, j'ai porté quelques-uns de mes compatriotes à venir, par l'autorité de leur parole, faire mieux connaître Haïti au Canada. Parmi eux qu'il me soit permis de citer : Le Général Alfred Nemours, ancien Ministre d'Haïti à Paris et sa gracieuse épouse; Me Madeleine Sylvain, avocate du barreau de Port-au-Prince. Et, sur la demande du frère Marie-Victorin, Me Antoine Bervin fit, sous les auspices de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences, quelques conférences sur Haïti, à l'Université. Et présentement mon jeune compatriote et ami Edouard Woolley, avocat, auteur, musicien et compositeur, Président de la Jeunesse Catholique haïtienne, fait admirer au Canada l'art haïtien.

Souhaitons que d'autres compatriotes suivent ce bel exemple et que les canadiens-français en fassent autant en Haïti !

Je m'aperçois en vérité — et de plus en plus — que j'ai contracté vis-à-vis de mes chers amis les canadiens-français, une dette de gratitude dont je suis hélas loin de pouvoir m'acquitter.

Je goûte le charme prenant de cette gracieuse sympathie dont m'honorent tant de distinguées familles canadiennes-françaises — ce qui me touche profondément — et me permet aisément, au cours de ces bonnes veillées qu'elles organisent, de bien connaître ces intérieurs où règnent, je tiens à le dire avec fierté, l'union la plus étroite, l'affection la plus sûre, la gaieté la plus franche. J'ai donc rempli mes yeux d'images — et des plus belles; mon cœur de joies — et des plus douces.

Philippe Cantave.

[33]

HAÏTI AU MILIEU DES ANTILLES.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 1 octobre 2017 6:09
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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