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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

La stratégie de l’autruche. Post-mondialisation, management et rationalité économique (2002)
Prologue


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Omar Aktouf, La stratégie de l’autruche. Post-mondialisation, management et rationalité économique. Montréal: Les Éditions Écosociété, 2002, 370 pp. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure retraitée de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi, Québec. [Autorisation formelle accordée par l'auteur le 18 février 2006 de diffuser toutes ses publications.]

Prologue

En janvier 1999, le directeur général du très orthodoxe Forum économique de Davos déclarait être « outré » par les erreurs d'analyse et le mode d'action du Fonds monétaire international (FMI) qui, précisait-il, « a transformé une crise tout à fait gérable en un désastre humain [1] ». Il faisait là écho au président de la Banque mondiale qui invitait ses collègues du FMI à se soucier davantage des conséquences néfastes sur les plans social et humain de leurs prescriptions d'ajustements économiques (lors de l'assemblée générale qui réunissait le FMI et la Banque mondiale en octobre 1998, à Washington). Pour sa part, le directeur général du FMI avouait, devant les terribles secousses « en dominos » de la Russie, de l'Asie du Sud-Est, de l'Amérique latine, etc., que son institution avait « commis des erreurs de prévision », qu'il faudrait songer à « contrôler les mouvements de capitaux »... 

Lorsque des responsables d'instances comme le Forum de Davos, et les dirigeants du FMI et de la Banque mondiale eux-mêmes, finissent par avouer des erreurs de calculs, de prévisions, de présupposés théoriques et d'actions, il n'est pas question de simples erreurs arithmétiques ou mathématiques : c'est beaucoup plus profondément une vision du monde qui est en cause, mais est-on prêt à en tirer les conséquences et à y faire face ? 

Il n'y a désormais plus aucun doute (au moins dans le principe, sinon dans les mécanismes plus exacts du processus) sur la justesse de vue de Karl Marx lorsqu'il énonçait la fameuse loi de la baisse tendancielle des taux de profit [2] dans le capitalisme, comme la conséquence du processus de concentration des moyens de production et de mécanisation exponentielle découlant de la recherche du profit maximal. En effet, concentration et mécanisation se traduisent à long terme, de façon tout à fait contradictoire relativement aux objectifs poursuivis, par une augmentation des coûts de production, ce qui oblige le capital à compresser toujours plus le coût des autres facteurs de production, c'est-à-dire du travail et de la matière première, pour maintenir le profit. Cette théorie saisit parfaitement la dynamique économique à l’œuvre aujourd'hui, et il suffit pour s'en convaincre d'observer les difficultés sans cesse grandissantes que l'on a à maintenir les profits — sinon en générant, globalement, toujours plus de chômage, d'exclusion, de pauvreté, de précarité, de pollution. Comme le dit Bernard Maris : « Ce ne sont plus les profits qui créent de l'emploi, mais le chômage qui crée les profits [3]. » 

Ce qui réalise une autre redoutable prophétie de Marx : le cheminement de la logique du capital vers une phase de paupérisation générale (la majorité de la population de la planète vit dans des conditions bien plus difficiles que celles qui prévalaient lors de la Grande Crise de 1929, et le tiers-monde, les pays de l'Est, ne font que sombrer toujours plus dans le chaos et l'appauvrissement [4]) et vers une phase de paupérisation du système capitaliste [5] lui-même, qui semble ne se maintenir à flot que par compressions massives et fusions en avalanche de conglomérats toujours plus gigantesques. 

Qui oserait nier que nous connaissons aujourd'hui, à l'échelle de toute la planète, une conjonction explosive des trois phénomènes à la fois : baisse tendancielle des taux de profit, paupérisation générale et paupérisation du système capitaliste ? 

Il n'y a aucun doute sur le fait que la révolution industrielle, puis la révolution postindustrielle de l'automatisation, ont toutes deux totalement manqué à leur promesse de générer un monde meilleur, plus équitable, plus confortable, plus démocratique, plus lumineux, plus rationnel pour tous, en remplacement des obscurantismes et injustices des systèmes précédents, depuis l'esclavage antique jusqu'au servage préindustriel [6]. Quant à la troisième grande révolution de l'économie de la modernité occidentale, celle dite de la nouvelle économie, de l'information, de la communication, elle ne semble rien devoir améliorer sur le plan de la justice sociale et des conditions de vie du plus grand nombre, comme nous le verrons. En outre, soumise dès son émergence à l'explosion d'une spéculation tous azimuts (dont l'intensité jamais vue doit d'ailleurs beaucoup aux nouvelles technologies), cette nouvelle économie est en train de connaître partout de cuisants revers : chutes successives du NASDAQ et de l'ensemble des titres des entreprises de ce secteur, entraînant des dizaines de milliers de mises à pied qui viennent s'ajouter aux centaines de milliers déjà provoquées par les secteurs primaire et secondaire [7]. Notons pour finir que ce tertiaire ne peut être générateur de « valeur excédentaire » [8], il ne peut donc pallier les échecs au niveau de l’économie productrice de biens. 

Ce à quoi nous avons donc affaire, c'est à une trahison trois fois reconduite de l'idéal humaniste issu de la Renaissance (avec l'essor de l'idée de personne-individu et d'une certaine conception plus matérialiste-esthétique du bonheur et de la dignité de l'homme, en particulier), idéal qui était porté par le credo de 1789 : liberté, égalité, fraternité. Plus précisément :

 

—  La révolution industrielle, à la fin du XIXe siècle, a abouti à tout sauf à une réduction des inégalités et des injustices sociales : même dans les heures les plus sombres du Moyen Âge n'a-t-on pas vu un fossé d'une telle ampleur entre maîtres et serviteurs, entre dirigeants et dirigés (il suffit de lire des auteurs tels que Zola, Engels, Braudel pour se rendre compte à quelle sauvagerie atteignait alors l'exploitation des plus faibles). À titre d'illustration, le règlement interne d'une vinaigrerie canadienne précisait, en 1880, à la suite de la promulgation d'une loi de réduction des horaires de travail : « la présence des employés n'est désormais plus nécessaire qu'entre 6 h du matin et 7 h du soir ; durant les mois d'hiver chaque employé devra apporter 4 livres de charbon par jour pour les besoins de chauffage [...] il est strictement interdit de parler [...] la prise de repas est maintenue mais en aucun cas le travail ne doit cesser […] ». Le tout se terminait par une ferme « invitation à tous à produire davantage compte tenu de la réduction des horaires ».
 
—  Le point culminant de la deuxième révolution, celle de la mécanisation et du machinisme, qui se situerait autour des années 1970 avec la robotisation (révolution postindustrielle), voyait se réaliser le rêve de Herbert Simon, ce Prix Nobel du capital au pays des merveilles : l'automated worker et l'automated middle manager vont naître de ce terrible mariage entre l'argent et la science appliquée, dont l'objectif sera de faire toujours plus avec toujours moins d'employés. Le rêve séculaire du capital sera ainsi réalisé : mater et réduire sans appel cet endémique coût revêche, réfractaire, capricieux, revendicateur qu'est le salarié, en le remplaçant par ces inlassables et dociles producteurs que sont les machines, les robots et les ordinateurs [9]. Cela a conduit non pas à débarrasser les humains des tâches ingrates, simplistes, répétitives, comme on le promettait alors, mais tout simplement à la mise à la rue de cohortes de chômeurs. En moins de 20 ans, on est passé d'une situation de quasi-plein emploi à plus de quarante millions de chômeurs dans les pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). En conséquence, le travail ne vaut plus rien. Le salaire payé à l'ouvrier mexicain par les multinationales américaines, qui nourrissait trois personnes il y a moins de dix ans, n'en nourrit plus qu'une aujourd'hui, et péniblement. Avec, en ce début de XXIe siècle, près de trois milliards d'individus sur la planète qui vivent avec moins de deux dollars par jour, on ne peut certes pas dire que cette seconde révolution ait conduit à plus de justice sociale et d'égalité ! Mais on appelle toujours les retardataires à prendre toutes affaires cessantes le « virage technologique »...
 
—  Enfin, la révolution de l'information, de la nouvelle économie, des nouvelles technologies, du savoir est déjà une trahison annoncée, car elle porte en elle d'entrée de jeu une inégalité flagrante entre ceux qui produisent cette information et ceux qui n'en produisent pas. Le rapport annuel du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) (12 juillet 1999) indique que l'écart se creuse de façon dramatique entre le Nord et le Sud, précisément à cause de la détention quasi monopolistique des technologies de l'information et de la génétique — alors que bien des gourous de l'économie-management n'ont cessé de prédire le contraire. Jamais les pays pauvres, relégués d'emblée au rang de récepteurs, ne seront capables de faire usage, dans une mesure significative, des informations reçues. Car on oublie que l'information n'est pas et ne sera jamais, en soi, une ressource : ne devient véritablement ressource, fait économique réel, que ce qui peut s'ancrer dans l'économie concrète. Ce n'est pas l'information sur l'élevage du poulet qui nourrira qui que ce soit, mais plus prosaïquement la capacité physique de disposer des matériaux, bâtiments, aliments, poussins, médicaments, générateurs électriques, pour produire de vrais poulets ! En second lieu (et les choses étant ce qu'elles sont, cela concerne davantage les pays du Nord), la « nouvelle économie » réclame, de plus en plus, du travail à temps partiel et de l'hyper-spécialisation à court terme et à obsolescence rapide. Ainsi doit-on s'appliquer, selon le discours ambiant et par la force des choses, à maintenir son employabilité et à développer les capacités de créer son propre emploi dès la sortie de l'école... Jamais le nombre d'exclus de la marche de l'économie mondiale n'a été aussi énorme. Jamais le pouvoir de chantage à l'emploi des entreprises n'a été aussi grand. Ce que résume parfaitement cette belle formule de Viviane Forrester : à la crainte de l'exploitation succède aujourd'hui la honte et la hantise de ne même plus être exploitable [10].

 

Cependant, il faut bien se rendre à l'évidence : il s'est trouvé bien des gens tout à fait heureux de cet état de choses, plus précisément les diverses classes qui ont pu, après les tyrans, les féodaux et les aristocrates, accaparer les pouvoirs économiques et politiques. L'échec des révolutions de l'économie moderne à tenir leurs promesses d'un avenir meilleur pour tous était le revers de leur propre succès ! Et quel succès ! Pensons aux fortunes astronomiques amassées par quelques familles : la fortune de la seule famille propriétaire de la chaîne Wal-Mart correspond au PNB entier d'un pays de deux cents millions d'habitants comme le Bangladesh ! Et celles des trois personnes les plus riches du monde, à la somme des PNB des 40 pays les plus pauvres, soit, sans doute, entre un et demi et deux milliards de personnes ! Les 200 premières plus grandes firmes du monde contrôlent 50 % du PNB mondial [11]... 

Les populations laissées-pour-compte du progrès et des richesses ont, au sein même de l'Occident industriel, fort tôt et à bien des reprises, bruyamment manifesté leur dépit, et leurs révoltes furent régulièrement sauvagement réprimées. Ainsi, des grèves des Canuts en 1831 et en 1834 à Lyon, de la révolte des communards en 1870 à Paris, des émeutes ouvrières sanglantes de l'été 1842 à Londres, des grèves et émeutes non moins sanglantes de Chicago en mai 1886 [12]. Comment ne pas rappeler qu'ensuite l'exploitation la plus outrée s'est poursuivie et répandue dans les pays du Sud (débordant les cadres coloniaux), pour mettre au service de l'économie industrielle puis postindustrielle du Nord leurs matières premières et leurs « bassins de main-d’œuvre », et que ces pays ont été le théâtre tout au long du XXe siècle de grandes résistances et de terribles répressions ? Ainsi de la grève des bananeros colombiens en 1928, dans la région de Santa Marta — lors de laquelle l'armée, protégeant les intérêts de la multinationale américaine United Fruits, abattit des milliers d'ouvriers. Comment ne pas souligner enfin que cette dynamique répressive se poursuit aujourd'hui, multiforme et complexe, masquant aux yeux du grand nombre que plusieurs régimes oppressifs ne tiennent que parce qu'ils servent des intérêts financiers non seulement locaux mais occidentaux ? 

Mais la répression n'est qu'un pis-aller. Tout ordre social doit s'ancrer à long terme dans un certain consentement général. Il a donc fallu, au cours des deux derniers siècles, justifier et légitimer auprès des populations hyper-laborieuses les échecs [13] successifs dans l'avènement du bien-être général promis par les idéologies de l'industrialisation et du développement, en même temps faire accepter le bien-fondé économique, moral, et même scientifique — c'est ce qu'on fera dire à un Taylor — des « réussites » financières aussi fulgurantes que colossales d'un petit nombre de nouveaux aristocrates (comme dirait un Alexis de Tocqueville) [14]. 

La multiplication des épisodes répressifs, ainsi que la dénonciation (souvent par des personnes fort bien autorisées comme les inspecteurs de la reine Victoria) des conditions de travail inhumaines faites aux ouvriers, nous ont valu, à la toute fin du XIXe siècle, pour donner bonne conscience à l'humanité chrétienne entrant dans le capitalisme industriel, la besogneuse réponse du pape Léon XIII au Manifeste de Marx et Engels, dénommée Rerum novarum. 

On peut ainsi lire dans Rerum novarum, sans qu'il faille pour cela aller entre les lignes, que la Providence aurait « voulu » l'inégalité des conditions, laquelle est donc « naturelle ». Que cette même Providence ferait devoir aux capitaines d'industrie de bien user de leur savoir et de bien diriger, bien traiter leurs travailleurs, tout en assignant aux travailleurs le devoir de bien user de leurs capacités physiques ; le tout au sein d'un ordre socioéconomique indiscutable puisque pratiquement voulu par Dieu lui-même [15]. 

Cette encyclique emboîtait pour ainsi dire le pas aux efforts des économistes classiques conservateurs et néoclassiques [16]. En effet, le grand devoir de tous ceux que Marx appelait tout simplement « les économistes [17] » a été de justifier les injustices, l'exploitation et la misère du plus grand nombre, la concentration des richesses, la destruction de la nature (traitée la plupart du temps en économie et, toujours dans les écoles de gestion, comme un stock infini et gratuit d'intrants), ou de façon moins compromettante, de justifier que la science économique ne s'en préoccupe pas. 

Les premiers classiques conservateurs mettaient au compte de la propension exagérée des « classes inférieures » (dites aussi parfois, « classes vicieuses [18] ») à « s'adonner aux plaisirs domestiques » — et à produire, donc, beaucoup trop d'enfants — leur pauvreté endémique et exponentielle. C'était donc aussi, ipso facto, la raison de l'échec de la révolution industrielle, en termes de progrès et de justice sociale. 

Les néoclassiques, eux, s'inspirèrent des développements de David Ricardo sur le devenir des terres les moins fertiles selon que le prix du blé monte ou descend, pour énoncer la fameuse loi de l'offre et de la demande. Celle-ci vient consacrer, scientifiquement prétendent-ils désormais, et le fonctionnement et les effets pervers de la « main invisible » prétendument neutre d'Adam Smith. Elle permet de justifier toutes les inégalités, de les considérer comme allant de soi en tant qu'elles feraient partie des mécanismes « normaux » du fonctionnement du « marché ». Cette rhétorique culminera avec l'invention du cynique taux de chômage naturel... Notons, au sujet de cette naturalisation des inégalités, que même le père de la main invisible, Adam Smith, la contestait à sa façon, en prévenant contre la « propension à trafiquer » qui caractérise les capitaines d'industrie et autres businessmen.

Les néolibéraux ont parachevé le tout en décrétant (par la voix de F. Von Hayeck, sans doute amplifiée à son corps défendant) qu'il existait une incompatibilité originelle entre le marché et la justice sociale, et que, bien sûr, l'attitude scientifique et rationnelle commandait de choisir le marché contre la justice sociale [19]. Mais leur plus grand apport à la pensée économique est sans doute d'avoir posé (et d'avoir su imposer) un lien quasi nécessaire entre le marché libre et la démocratie comme symbole de la liberté — en oubliant toutefois que celle-ci devait servir la justice et l'égalité —, c'est-à-dire entre un système politique issu de l'humanisme, et « hors de suspicion », et un système économique reniant toute éthique. C'est d'avoir su idéologiser un lien qui jusque-là n'avait été qu'empirique, factuel. L’équation est souvent implicite et permet parfois au marché libre de porter à lui seul l'auréole de l'éthicité. Ainsi, les chantres du néolibéralisme en ont décidé. On postule une nature humaine évoluant vers le marché libre et, nous affirme-t-on du même souffle, vers la « démocratie » (par l'instauration de comportements et de rapports sociaux de plus en plus strictement marchands, centrés sur l'individu et le marché concurrentiel autorégulé). Ils ont aussi décidé qu'il y avait sur la planète, d'un côté, une poignée de pays libres (avec les États-Unis à leur tête) et d'un autre côté, une myriade de pays qui seraient, eux, totalement privés de liberté : les (ex-)pays de l'Est et, en gros, le tiers-monde (en particulier les trublions pour lesquels on prend le soin de préciser : socialistes ou marxistes-léninistes [20]) ; et ce qui distingue les deux camps, c'est (en guise de liberté !) le degré de domination du marché par rapport à l'État ! On doit donc accepter sans sourciller l'équation implicite : marché libre égale démocratie. 

Forts de l'échec des économies dites planifiées [21], les néolibéraux ont décrété que si les choses ne vont pas aussi bien qu'on le souhaite sur l'Économie-monde, c'est parce qu'on a toléré trop d'interventions indues (étatiques par définition) dans le fonctionnement du marché, lequel ne peut être qu'autorégulé. La solution est donc de donner sans cesse plus de latitude à la magique autorégulation du marché. Et ce raisonnement va bientôt s'appliquer à la planète entière, ramenée aux dimensions d'un marché par la grâce de la « mondialisation », dernière fatalité à laquelle tous devraient se soumettre [22]. 

Or cette vague néolibérale et managériale, qui veut que le salut ne puisse venir que de la poursuite par chacun de l'enrichissement infini, dans cette arène d'une lutte sans merci de tous contre tous qu'est le marché autorégulé, ne voit pas l'écueil que constitue à terme pour le système capitaliste lui-même la concentration des richesses ainsi provoquée. 

Un certain John Hobson [23] (1858-1940), économiste anglais, avait mis le capitalisme en garde contre « l'excès d'épargne », la poursuite de l'accumulation individuelle, privée et infinie des richesses. Cela constituait, disait-il, une forme d'immobilisation de l'argent stérile et nocive pour l'économie réelle parce que l'argent n'est alors ni consommé, ni investi, et par le fait même ne débouche sur aucune demande — sans laquelle l'offre devient vaine. 

Ainsi, pour suivre l'argumentation de Hobson et l'actualiser, lorsqu'une famille de cinq ou six personnes, comme celle du président-directeur général (PDG) de Wal-Mart, possède à elle seule ce que devraient posséder deux cents millions de personnes, il est évident que la capacité de consommer de cette famille est, physiquement, quasi nulle à côté de ce que consommeraient les deux cents millions de Bangladais. 

Cette concentration phénoménale ne peut donc qu'être investie dans les activités spéculatives. Mais si même ces investissements ne s'engouffraient pas pour la plus grande partie dans les hautes sphères de l'économie virtuelle (produits dérivés, marchés d'options et autres activités spéculatives) : 

1. Où est la demande globale solvable pour absorber les nouveaux produits et services [24] ?
 
2. À quoi cela sert-il de multiplier l'investissement pour augmenter toujours davantage le gigantisme des entreprises et la concentration du capital, si ce faisant, on réduit toujours plus la redistribution de la richesse, et donc la capacité réelle de consommer ce que l'économie globale réelle produit ?

 

C'est la spirale infernale de la conjonction surproduction/sous-consommation/récession, désormais structurelle, que l'on continue contre toute évidence à dénommer « crise », comme s'il s'agissait d'une sorte d'accident conjoncturel. L’équation est simple et redoutable : plus le capital se concentre, plus la capacité physique de trouver des débouchés solvables pour la production économique se rétrécit. 

Karl Marx (« à toute organisation de production de masse doit correspondre l'organisation d'une consommation de masse ») et John Maynard Keynes (« la demande globale effective est directement fonction du revenu global [25] ») réfléchissaient le même problème et concluaient au rôle primordial d'une intervention au-dessus des seules lois du capital et du marché pour répartir plus largement les richesses produites et ainsi réaliser les conditions de consommation de masse nécessaires à la continuité de l'activité économique globale. Les politiques économiques [26] doivent résolument se centrer sur la demande, et non sur l'offre comme c'est la mode depuis Reagan, Thatcher et les cohortes de monétaristes et de néolibéraux. 

Mais, fi de ces considérations ! S'il y a encore et toujours, disent en chœur économistes officiels, hommes d'affaires, gouvernants et écoles de gestion, de la misère et des injustices, si même elles s'aggravent, c'est parce que, décidément, on ne libéralise pas assez les marchés et on ne donne pas assez de pouvoir au capital ! On ne fait tout simplement pas assez de néolibéralisme pour guérir les maux du néolibéralisme... La liberté du marché doit aller toujours plus loin, étouffer les États, tuer les syndicats, livrer pieds et poings liés les populations aux desiderata de l'argent mondialisé. 

C'est là que se situe l'œuvre grandiose des instances économiques internationales (largement inspirées par les seuls économistes que tolère l'ordre dominant : pseudo-maîtres ès mathématiques, conservateurs, anti-tiers-mondistes, néolibéraux et monétaristes) imposant réajustements sur réajustements, dont les principaux effets sont de renforcer les multinationales et les classes prédatrices, de militariser les régimes, d'affamer les masses et d'organiser un paradis mondial sans précédent pour le capital. 

C'est aussi, immanquablement, l'œuvre de leur bras armé en prise directe avec le terrain, le management à l'américaine, compagnon inexorable de la globalisation. Avec ses stratèges à la Michael Porter, ses business economists et ses gourous de la réingénierie, du downsizing et autres plans de dégraissage (souvent dits « plans sociaux [27] » !). 

C'est le règne d'un triple terrifiant cynisme : le cynisme théorique-économique (la théorie du néolibéralisme) ; le cynisme pragmatique-managérial (l’application, sur le terrain de la production, de ce que préconise le néolibéralisme) et, enfin, le cynisme prescripteur-politique (la justification idéologique du néolibéralisme et du managérialisme). 

À nouveau, la lutte doit être gagnée sur le terrain idéologique. Dans ce sens, on assiste aujourd'hui, que ce soit en économie, en politique ou en management, aux discours les plus ahurissants. 

Les coupables sont désormais clairement désignés à la vindicte des masses, dont l'horizon n'est pratiquement plus qu'appauvrissement constant. Ce sont : 

— L’État, dit providence ou non, qui ne fait que vivre au-dessus de ses moyens, entraver la saine compétitivité, brider la salutaire autorégulation du marché ;
 
— Les déficits budgétaires de ce même État, qui ne seraient pratiquement qu'insensés programmes sociaux générant des cohortes de citoyens assistés (« qui attendent tout de l'État au lieu de créer leurs propres entreprises ») ;
 
— Les travailleurs et les syndicats, capricieux, inconscients des vérités économiques, revendicateurs, pleurnicheurs, geignards, jamais assez compétitifs.

 

L’objectif principal de ce livre est de suivre d'un regard vigilant et critique les liens, conceptuels et empiriques, entre la pensée économique dominante avec son cortège d'idéologie unique mondialisée et le management, et d'analyser les conséquences de cette relation en termes des réalités sociales et matérielles auxquelles on nous soumet actuellement et que l'on nous prépare pour l'avenir. 

Le lecteur ne doit pas s'attendre, comme le titre de cet ouvrage pourrait le laisser supposer, à une exhaustive et savante mise au point technique, jargonneuse et farcie de statistiques (dont on sait depuis longtemps qu'on peut leur faire dire tout et n'importe quoi [28]). Il n'y aura, au contraire, à peu près ni chiffres, ni tableaux, ni ratios compliqués. Les simples faits de tous les jours, partout dans le monde aujourd'hui, suffisent à montrer par eux-mêmes à quel point le désarroi est grand et les dégâts de plus en plus intolérables. 

Chacun des chapitres présentera un certain nombre de constats (des faits indiscutables, sauf pour certains fanatiques de l'optimisme aveugle et autres intégristes de l'attente des miracles du libre marché et de la technologie), qui seront suivis d'analyses inspirées de sciences fondamentales — lesquelles sont les moins soupçonnables de déformations idéologiques — comme l'anthropologie, la biologie ou la physique. 

Je voudrais m'efforcer de faire œuvre de ce que la langue anglaise désigne délicieusement par l'expression bell-hooker, c'est-à-dire de sonner des cloches et d'attirer l'attention avec force, et peut-être parfois avec colère, sur un ordre des choses qui est de moins en moins tolérable mais prétend malgré tout s'étendre toujours davantage — tandis que politiciens, hommes d'affaires, spécialistes du management et économistes [29] affirment régulièrement vouloir tout changer, mais cela, sans toucher à un seul cheveu de ce qui fait l'ordre traditionnel : le pouvoir, la puissance et les privilèges des nantis... 

C'est à l'aide de quelques déconstructions hérétiques d'idées reçues dans le domaine de l'économie-management que je veux essayer de montrer pourquoi économisme dominant et théories du management ont de graves explications à donner à l'humanité sur le cours actuel du monde — et en particulier aux jeunes générations, quand on voit le sort impitoyable qui, déjà, est le leur. 

Il faudra bien que les prophètes, les bons apôtres, les grands savants du triomphalisme néolibéral et du cynisme managérial, s'expliquent enfin sur la place publique et rendent des comptes. C'est, je crois, la moindre des choses qu'un citoyen de notre planète soit en droit d'attendre de la part de ceux qui prétendent prédéfinir, restructurer et gérer, en notre nom à tous, jusqu'au plus petit recoin de la Terre. 

La réalité dément dramatiquement leurs simulations, prévisions et autres planifications, aussi stratégiques et scientifiques soient-elles. Lorsqu'ils ne peuvent faire autrement, ils exposent avec aplomb comment et pourquoi ils se sont scientifiquement, royalement trompés ! Quand donc réaliseront-ils que leurs erreurs confinent désormais aux crimes contre l'humanité et contre la nature ? 

Le présent travail constitue le résultat de près de trente ans de réflexion, de lectures éclectiques, vigilantes et critiques, ainsi que de recherches et d'observations de terrain — comme cadre dans diverses entreprises, enseignant, chercheur, conférencier et consultant dans divers pays. Je ne prétends représenter aucune école, ne me réclame d'aucun courant de pensée, qu'il soit politique, intellectuel ou économique. 

Le seul « isme » qui est ici revendiqué, avec force et même peut-être avec un certain prosélytisme, est sans l'ombre d'un doute l'humanisme. 

Mon humanisme ne se veut surtout pas incantatoire, vague et démagogue, racoleur, comme on en voit surgir de partout aujourd'hui, mais tient de la plus stricte tradition radicale, celle qui consiste, comme dirait Erich Fromm, à rechercher en toute chose, d'abord ce qui relève d'un sens humain, et en tout acte, ce dans quoi on trouve, au commencement, l'humain, et à la fin, l'humain. Cela exclut toutes finalités telles que : l'argent pour l'argent, l'accumulation pour l'accumulation, la puissance pour la puissance, la croissance pour la croissance... 

Je ne cherche donc nullement une quelconque humanisation du productivisme forcené. On le verra plus loin, il n'y a sans doute rien de plus inhumain que cette « hyperactivité quotidienne soutenue » (Georges Devereux) destinée à hausser indéfiniment les niveaux de production. Pas plus que je ne propose les modèles germano-scandinave ou nippon du capitalisme comme une solution de rechange au capitalisme à l'américaine, lorsque je les prends comme point de comparaison [30], car « l'humain », c'est d'abord la communauté, le projet social, l'harmonie avec la nature. Nous y reviendrons largement.


[1] Le Devoir, Montréal, édition du 28 janvier 1999.

[2] Pour plus de précisions sur cette question, j'invite à la lecture de J. Gouverneur, Les fondements de l'économie capitaliste, Paris, L’Harmattan, 1994, et Éléments d'économie politique marxiste, Bruxelles, Contradictions, 1978 ; M. Harnecker, Les concepts élémentaires du matérialisme historique, Bruxelles, Contradictions, 1974 ; R. Heilbroner, Marxism : For and Against, New York, W. W. Norton and C°, 1981.

[3] Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles, Paris, Albin Michel, 1998. Voir aussi l'excellent ouvrage de Michel Chossudovsky, illustrant parfaitement, et sur le plan théorique et sur le plan concret, les effets de ce dont je parle ici sur l'économie mondiale : La Mondialisation de la pauvreté, Montréal, Éditions Écosociété, 1998.

[4] Oswaldo de Rivero (Le Monde diplomatique, avril 1999) dit avec justesse que nombre de ces États sont devenus des « entités chaotiques ingouvernables ».

[5] J'invite à faire une nuance entre « système capitaliste » et « capital », car la multiplication de ce dernier (dans les colossaux « records » boursiers, les gigantesques fortunes des super-milliardaires) ne doit pas être confondue avec un enrichissement de l'ensemble des participants du « système capitaliste ».

[6] Voir à ce sujet Alain Finkelkraut : L’ingratitude, Paris, Éditions du Seuil, 1999.

[7] Voir à ce sujet : Ignacio Ramonet, La tyrannie de la communication, Paris, Galilée, 1999 (ainsi que son article, portant le même titre, dans Le Monde diplomatique, juin 1999) ; et surtout les ouvrages très fouillés d'Armand Mattelard : La communication-monde, Paris, La Découverte, 1992 ; L’invention de la communication, id., 1994 et Histoire de l'utopie planétaire, id., 1999.

[8] Je suis ici l'analyse classique (et en particulier celle de Marx), selon laquelle seul le « tertiaire de production marchande » (restauration, tourisme, services d'entretien, etc.) peut être générateur de « valeur excédentaire ». Les deux autres composantes du tertiaire dites « de production non marchande » (administration publique, justice, enseignement, etc.) et « tertiaire de circulation » (spéculation, mouvements commerciaux, financiers, etc.) ne le peuvent pas. Elles sont donc obligées de se nourrir de la valeur excédentaire dégagée des autres sphères de la production économique.

[9] Ce sont là, presque mot pour mot, les termes employés par Herbert Simon vantant les mérites de l'informatisation et de l'ordinateur, dans The New Science of Management Decision, 3e éd., Englewood Cliffs, Prentice Hall, 1977.

[10] Voir L’horreur économique, Paris, Éditions du Seuil, 1998 et Une étrange dictature, Paris, Éditions du Seuil, 2000.

[11] En passant, voilà à qui profiterait royalement aujourd'hui une Fin de l'Histoire dont parle Francis Fukuyama. Plutôt que d'être considéré comme une étape de l'Histoire, comme l'ont été le féodalisme, le précapitalisme, etc., le capitalisme serait l'achèvement de l'Histoire... Quelle vocation !

[12] C'est là l'origine de la fête internationale du travail, le 1er mai (sauf en Amérique du Nord), car ce 1er mai 1886, la police et la garde nationale américaines ouvrirent le feu sur la foule des grévistes faisant morts et blessés en grand nombre.

[13] D'aucuns seraient tentés de « nuancer » en invoquant d'indéniables « progrès » dans bien des domaines (médecine, transports, espace, etc.). Soit, mais : 1. Le « prix » humain et écologique qu'il a fallu payer est-il justifié ? 2. Qui peut réellement aujourd'hui « se payer » les fruits de ce « progrès » ? Au détriment de qui ? Et quand on parle d'amélioration globale de la vie du travailleur, de quel travailleur s'agit-il ? Celui de Paris ou de Ouagadougou ? Lequel de ces deux types de travailleurs est le plus répandu sur Terre ? Et enfin, 3. Quel « écart » faut-il mesurer : celui entre le niveau de vie du serf et son seigneur par rapport à celui entre l'ouvrier et son PDG américain ? Ou la distance entre le niveau de vie du serf et celui du travailleur d'aujourd'hui ? Il est évident que la seconde mesure n'a aucun sens en soi.

[14] Bien sûr, pour Tocqueville, il s'agit d'une expression ironique, pour dire (à l'instar des Smith, Veblen, Schumpeter, Nietzsche, Weber et même Wilde, chacun à sa façon) comment les soi-disant nouveaux libérateurs des peuples « démocratisés » par les « lois égalitaristes du marché » ne sont en fait qu'une nouvelle race de prédateurs (c'est le terme de Veblen) qui ne fait que remplacer (sur tous les plans, sauf celui de la culture et du raffinement) l'ancienne aristocratie, se prévalant de nouveaux « droits » exclusifs et exorbitants, tout en se départant soigneusement des obligations envers la société et les moins nantis, qui incombaient tout de même — droit coutumier oblige — aux anciennes classes dominantes.

[15] Voir, entre autres, J. B. Desrosiers, La doctrine sociale de l'Église, Montréal, Institut Pie IX, 1958, et P. A. Coulet, L’Église et le problème social, Paris, SPES, 1928.

[16] Tout au long du texte, lorsque je ferai référence aux « néoclassiques », il s'agira essentiellement des différentes branches post-marxiennes (hors Keynes et les divers « keynésiens »), représentées notamment par Léon Walras, Vilfredo Pareto, William Stanley Jevons, Alfred Marshall, Friedrich von Hayeck, ainsi que de leurs extensions plus modernes incarnées par des Milton Friedman, Maurice Allais, Kenneth Arrow, James Buchanan (pour des raisons que j'expliquerai plus loin, il ne me paraît pas aller de soi de classer sans nuances, comme le font beaucoup d'auteurs, quelqu'un comme Joseph Schumpeter parmi les néoclassiques, du simple fait que lui aussi annonce une « fin du capitalisme » et donc, se démarque de ces dites « lois du marché », un peu comme John Hobson, du fait des succès mêmes de la logique de l'accumulation capitaliste et de ce qu'il appelle la « destruction créatrice » menée par des hommes d'affaires promus leaders – illégitimes – de la société).

[17] Selon Karl Marx, qui détestait être traité d'économiste, cet adjectif devait être réservé aux penseurs qui se sont donné pour vocation d'être « les valets du pouvoir ». Robert Heilbroner, entre autres, reprendra à son compte ce genre de formule, en parlant des « économistes officiels », qui s'occupent de « fournir aux dominants la théorie du fonctionnement de l'économie qu'ils désirent ».

[18] Voir, entre autres, Jean Neuville, La condition ouvrière au XIXe siècle, t. I : « L'ouvrier objet » et t. 2 : « L’ouvrier suspect », Paris, Éditions Vie Ouvrière, 1976 et 1980.

[19] Voir à ce sujet le très beau texte (qui remet les pendules à l'heure sur ce point depuis le hégélianisme le plus orthodoxe jusqu'aux postwébériens) de Cornélius Castoriadis : « La « rationalité » du capitalisme », dans le numéro spécial de la Revue internationale de psychologie, « La résistible emprise de la rationalité instrumentale », vol. IV, n° 8, automne 1997, p. 31-52.

[20] Lors d'une tournée des sièges de compagnies pétrolières nord-américaines que j'ai effectuée en 1987, avec un groupe de professeurs des HEC-Montréal, lors de la préparation d'un programme d'enseignement de second cycle en « gestion pétrolière », étaient systématiquement présentés des « tableaux statistiques » – faits par des économistes – comportant deux colonnes opposées intitulées avec aplomb, l'une « Free world » et l'autre « Non Free World ». Pour ma part, je reste passablement intrigué du peu d'effet, particulièrement médiatique, qu'a eu l'annonce en fin 1998 du classement des États-Unis par Amnistie Internationale au même rang que la Chine et Cuba pour le non-respect des droits humains, ce qui devrait faire réfléchir sur le caractère free world des États-Unis.

[21] Et bien sûr, on brandit l'exemple du Gosplan soviétique, et on feint d'ignorer que l'économie japonaise est guidée par une planification centralisée (c'est le rôle dévolu au fameux et tout-puissant MITI, le ministère de l'Industrie et du Commerce extérieur) et qu'une économie comme celle de l'Allemagne est, de fait, soumise à une grande planification à travers un système de concertations sectorielles et nationales entre État, patronat et syndicat, qui tracent à l'avance les grands paramètres macro et microéconomiques que chacun des partenaires devra respecter.

[22] Je reviendrai sur cette question essentielle. Pour l'instant, j'attire l'attention du lecteur sur le fait – salutaire coïncidence ! – que cette « mondialisation » se trouve être tout naturellement capitaliste... La question pourrait à elle seule faire l'objet d'un livre, mais je soumets à la réflexion du lecteur, quant au prétendu échec idéologique des pays, entre autres, de l'Est, les étranges faits suivants :

1. Après la conférence de Bandung en 1955, la plupart des pays sortant de la domination coloniale se sont organisés en « Mouvement des pays non alignés » ;

2. Bon nombre de ces pays du tiers-monde ont alors opté pour une politique économique de type planifié, populaire, souvent socialiste ;

3. Le commerce mondial s'est alors trouvé « bipolarisé » : la zone livre anglaise – dollar – mark – franc, d'un côté, et la zone rouble – clearing – compensations de l'autre ;

4. En moins de deux décennies, l'un après l'autre, les régimes des pays du tiers-monde les plus « riches » ont été renversés (ou leurs personnalités clés éliminées) et remplacés par des régimes plus proches de l'OTAN et des États-Unis (il suffit de songer à ce qui est arrivé aux Lumumba, Nkrumah, Nasser, Allende, Mossadegh, etc.), ou tout simplement corrompus et dévoyés ;

5. Ceci a eu pour résultat de faire fléchir jusqu'à terre le système du marché clearing, poumon des pays de l'Est et des non-alignés, lesquels pouvaient jusque-là se passer de la livre et du dollar (par exemple, hors ce marché, Cuba a dû réduire de 40 % sa production de canne à sucre) ;

6. Petit à petit, donc, l'ensemble du marché mondial s'est mis à transiter par le dollar, y compris les pays du COMECON.

Cela ne peut pas ne pas avoir influencé, accéléré la chute des pays de l'Est et l'appauvrissement des pays du tiers-monde qui, avant de songer à acheter quoi que ce soit, doivent d'abord acheter du dollar...

[23] Hobson ne s'est jamais prétendu marxiste, même s'il voyait dans le capital non seulement son propre fossoyeur, mais aussi celui de l'humanité tout entière dans son sillage, par l'inéluctabilité de son expansion impérialiste. Pratiquement tourné en dérision à son époque par les « économistes officiels » (comme le dit R. Heilbroner, dans The Great Philosophers), il a été et reste à peu près totalement ignoré ou méprisé. Cet ostracisme et cette occultation de savoirs et d'auteurs sont une des caractéristiques de l'expansion idéologique unilatérale et monolithique de l'économisme et du management.

[24] Nous verrons dans un chapitre ultérieur que la « crise » dont on nous rebat les oreilles est une « crise de solvabilité » et non une crise de « production-compétitivité ». Ce qui signifie que l'offre mondiale de produits et de services est largement excédentaire par rapport à la demande solvable mondiale.

[25] Pour les néophytes, je conseillerai, pour une compréhension rapide et assez facile de tout cela, la lecture de l'excellent chapitre consacré à Keynes par Robert Heilbroner dans Les grands économistes, Paris, Éditions du Seuil, 1971.

[26] Qui ne se ramènent pas, soulignons-le, à l'application de techniques économiques, au registre desquelles appartiennent par exemple les mesures d'économie des ressources ou de diminution de la pollution.

[27] Il existe aujourd'hui, par exemple en France, des diplômes de second cycle délivrés par des institutions universitaires, qui s'intitulent « DESS en Gestion des ressources humaines, Option Licenciement » ! Voir C. Dejours, Souffrance en France, Paris, Éditions du Seuil, 1998.

[28] Voir, pour une discussion serrée et hautement compétente de l'usage inconsidéré des mathématiques et de certains outils statistiques en économie (notamment) : Albert Jacquard, Au péril de la science, Paris, Éditions du Seuil, 1982 ; L’héritage de la liberté, Paris, Seuil, 1986 ; J'accuse l'économie triomphante, Paris, Éditions du Seuil, 1996 ; Edgar Morin, Le paradigme perdu, la nature humaine, Paris, Éditions du Seuil, 1973 ; Georges Devereux, De l'angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, Paris, Flammarion, 1980 ; Janine Parain-Vial, La nature du fait dans les sciences humaines, Paris, PUF, 1966 ; Les difficultés de la quantification et de la mesure, Paris, Maloine, 1981 ; Bernard Maris, Des économistes au-dessus de tout soupçon ou la grande mascarade des prédictions, Paris, Albin Michel, 1990.

[29] On finit par ne plus voir la différence, tant les gens de politique se font de plus en plus exclusivement les porte-voix du discours économique et managérial dominant.

[30] Tout au plus s'agit-il dans mon esprit de « moindres maux » portant la preuve qu'on peut être industriellement et économiquement bien efficace tout en portant moins de dommages à la nature et à la qualité de la vie des personnes.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 18 juin 2006 8:18
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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