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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

La stratégie de l’autruche. Post-mondialisation, management et rationalité économique (2002)
Avertissements


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Omar Aktouf, La stratégie de l’autruche. Post-mondialisation, management et rationalité économique. Montréal: Les Éditions Écosociété, 2002, 370 pp. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure retraitée de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi, Québec. [Autorisation formelle accordée par l'auteur le 18 février 2006 de diffuser toutes ses publications.]

Avertissements

Il n'existe aucun processus ni problème économique qui ne puisse être formulé en langage clair et mis à la portée du lecteur cultivé et intéressé.
John Kenneth Galbraith [1] 

 

L’ensemble de ce livre est en grande partie matière retravaillée à partir de nombreux articles soumis, depuis environ cinq ans, à diverses revues liées au domaine de l'économie et du management, autant en Europe qu'en Amérique du Nord. Tous, sans exception, ont été rejetés et, souvent, immédiatement renvoyés par retour de courrier après simple examen préliminaire de la part des chefs de rédaction. Or, ce n'était pas le cas pour les nombreux articles où je m'attachais surtout à déconstruire et à reconstruire le management « traditionnel » et à décortiquer les bases de modèles différents ou « renouvelés » : les textes systématiquement refusés sont ceux dans lesquels je m'essaie à critiquer plus en profondeur les fondements mêmes du système dominant ; et je ne peux qu'en conclure à une inquiétante, sournoise et grandissante frilosité intellectuelle devant la pensée critique, de la part des revues du domaine. 

Il convient cependant de clarifier un certain nombre de points importants pour une meilleure compréhension de la démarche de ce livre. 

Chacun pourrait se demander ce que peut bien apporter un énième livre portant sur la mondialisation, ses conséquences, ses tenants et ses aboutissants lorsque, déjà, le sujet est au bord de la saturation. Ce que, en toute humilité, mais aussi avec une certaine certitude de praticien de première ligne, je prétends apporter avec cet ouvrage, c'est une autre façon d'interroger notre ordre économique dominant : en le mettant en parallèle constant avec son inséparable bras armé, le management. Bras armé devenu tout aussi mondialisé que la cause idéologique et théorique qu'il sert. 

La première grande problématique que je pose est contenue dans l'énoncé même du titre : il s'agit désormais, crois-je, de parler non plus de mondialisation mais de post-mondialisation. Le Prix Nobel d'économie et ancien haut dirigeant de la Banque mondiale, Joseph Stiglitz, n'en dit pas moins dans l'argumentation développée dans son livre publié au printemps 2002, intitulé, non sans évidente raison, La grande désillusion [2] et sous titré de façon encore plus suggestive : Aujourd'hui la mondialisation ça ne marche pas ! Comment, alors, continuer encore à parler, comme le font certains milieux y compris ceux dits « de gauche » — critiquant ceux qu'on traite d'anti-mondialistes —, d'espoir d'« humaniser » ou d'« apprivoiser » la mondialisation ? 

Le fait est que nous avons déjà largement subi les effets de ce qui est dénommé mondialisation, chose — dans sa conception dominante — dépassée, sinon à dépasser au plus vite. De l'Éthiopie à la Nouvelle-Zélande, le Mexique et l'Argentine, en passant par la quasi-déroute russe après 15 années de « capitalisme », jusqu'à l'Afrique en plein chaos, il n'est pas un pays — hors les déjà nantis — qui se soit sorti avec quelque avantage que ce soit de près de 30 ans d'application de mesures dites de « libre commerce » et d'« adaptation » à la mondialisation. Les méga-scandales sans précédents qui aboutissent à ces gigantesques effondrements en chaîne de ce que l'on désignait il y a encore peu comme des fleurons de la nouvelle économie mondialisée : les Enron, Tyco, Nortel, World Com, Xerox, Vivendi, Andersen, Waste Management, etc. [3], et les faillites de pays entiers comme l'Argentine, sont pour moi les témoins d'un double désarroi qui ne tardera pas à devenir létal pour l'humanité entière si l'on ne prend pas des mesures radicalement différentes, voire révolutionnaires, par rapport à toutes nos façons de penser l'économique jusqu'à maintenant — et, donc, le politique et le managérial :  

—  à l'échelle microéconomique (la façon de penser la manière de gérer les firmes) : on en est à ne plus savoir que faire, sinon trafiquer ouvertement les comptes et mentir au public pour maintenir sous oxygénation artificielle un système complètement moribond, celui lié à ce que j'appelle la financiarisation à outrance de l'économie ;
 
—  à l'échelle macroéconomique (la façon de penser l'ordre économique national et international) : on en est à ressortir, malgré les échecs flagrants et les faillites de toutes les mesures d'inspiration néolibérale, les mêmes conceptions éculées des vertus des « marchés libres », de la compétitivité, de la privatisation des services publics, de la baisse des dépenses de l'État et de l'impôt, et du « rattrapage économique » (ce qui se cache en réalité derrière le tout dernier accord, le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique [NEPAD], défendu par quatre chefs d'États africains lors du sommet du G8 au Canada en juin 2002).  

Ce désarroi masque une ignorance, ou pire, un aveuglement criminellement reconduit, devant l'inanité plus qu'avérée d'une conception managérialo-économique qui ne fonctionne plus qu'à coups de « comptabilités créatives » (ce qui en dit long sur les valeurs et les mœurs de celles et ceux qui dirigent les plus grandes firmes de la planète, et qu'on continue, souvent, à présenter dans le public et les écoles de gestion comme des leaders-héros), et d'appauvrissement-surexploitation exponentielles des plus pauvres et de la nature. 

Ce double niveau de désarroi est fort bien exprimé, d'un côté, par ce titre hallucinant d'absurdité en page économique du journal Le Monde (29 juin 2002) : « La croissance se raffermit, la hausse du chômage se poursuit » et, d'un autre côté, par les récentes déclarations du chef de l'État de Grande-Bretagne, Tony Blair, qui songe à utiliser les forces armées combinées — à l'échelle des pays européens ! — pour endiguer les flots de miséreux qui tentent de traverser la Méditerranée du sud vers le nord. Tout cela témoigne d'un refus, conscient ou non, mais désormais quasi criminel, de voir que :  

1. raffermissement de croissance et hausse de chômage sont — normalement — totalement incompatibles et mutuellement exclusifs, sauf si on acceptait l'idée que l'économie peut n'être plus que robots et ordinateurs, vaste casino, pure spéculation et manipulations financières ;
 
2. flux migratoires et misères des peuples du Sud ne peuvent être résolus par des mesures de guerre et des idées belliqueuses : ceci ne profite qu'aux marchands d'armes et ne fera, au contraire, que creuser les fossés, qu'aggraver la pauvreté et que renforcer l'absence de démocratie dans les pays du tiers-monde. 

 

Car à quoi d'autre peut bien s'attendre M. Aznar, chef de l'État espagnol, en proposant au dernier sommet européen de l'été 2002, que soient sanctionnés les États africains qui n'arrivent pas à contrôler la fuite de leurs populations, sinon à un renforcement des comportements policiers et anti-démocratiques, au sein même de ces États ? Sans parler de l'accroissement des dépenses d'armements, de l'augmentation des forces de répression, un véritable cercle vicieux infernal ! 

Nous verrons ce qu'on peut croire être le fondement et l'explication de tout cela en détail le temps venu, mais ce n'est certainement pas pour rien que le même Joseph Stiglitz [4] parle de raisonnement absurde, en traitant de la façon dont les affaires de l'économie mondialisée ont été menées sous la houlette, entre autre, du Fonds monétaire international (FMI) et de toutes les instances et conceptions farouchement néolibérales. 

Or, si « raisonnement absurde » il y a donc eu depuis trois décennies en la matière, il convient de s'interroger profondément sur les raisons de cette absurdité et les façons de s'en sortir ou de les dépasser : c'est ce que j'appelle la post-mondialisation. Si ce terme veut dire quelque chose pour moi, c'est avant tout que l'avenir bien pensé de notre planète ne peut plus, décemment, relever des mêmes catégories de pensée que celles qui ont présidé à la conception classique de ce qu'on appelle mondialisation ou globalisation, telles que conduites jusque-là : ni zones dites de libre-échange, ni mesures d'ajustements du FMI, ni déréglementations, ni privatisations tous azimuts, ni réduction du rôle économique des États, ni « mises à niveaux » pour la compétitivité planétaire, ni politiques déflationnistes et étroitement monétaristes, ni, encore moins, mesures d'organisation du commerce mondial telles que menées par l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ! Voyons quelques chiffres et faits bien édifiants à ce propos [5] : 

— Durant les 10 dernières années, les 5 % les plus pauvres de la population mondiale ont perdu près de 25 % de leurs revenus réels, tandis que ceux des 5 % les plus riches ont augmenté de 12 %.
 
— Sur 100 $ générés par l'exportation mondiale, 97 vont aux plus nantis et 3 aux plus démunis.
 
— Pour chaque dollar versé en « aide » aux pays pauvres, deux sont perdus à cause des effets d'un commerce totalement inéquitable (prix payés aux producteurs toujours en baisse) : cette inégalité coûte 100 milliards de dollars aux pays pauvres par an.
 
— Si les parts d'exportations de l'Afrique, de l'Asie de l'Est et du Sud, de l'Amérique latine augmentaient de seulement 1 %, c'est 130 millions de personnes qui sortiraient immédiatement de la pauvreté.
 
— Une hausse de 1 % des exportations de l’Afrique générerait 70 milliards de revenus : cinq fois les montants de l'aide et de la réduction de la dette réunis.
 
— Les 40 % de la population mondiale ne représentent que 3 % du commerce mondial.
 
— La taxation imposée par les nantis aux produits provenant des pays pauvres est quatre fois plus élevée que pour les produits échangés entre eux.
 
— L’Afrique perd 50 cents pour chaque dollar reçu en « aide » à cause de la chute des prix de ses exportations.
 
— Les prix du café ont chuté de 70 % depuis 1997 ; coût pour les pays pauvres : 8 milliards de dollars.
 
— Les pays nantis dépensent, 1 milliard de dollars par jour en subventions agricoles ; les surplus sont exportés sur les marchés mondiaux, réduisant d'autant, chaque jour, les prix mondiaux et les revenus des agriculteurs du tiers-monde.
 
— Durant les années 1990, les pays riches ont augmenté la valeur de leurs exportations de 1 938 $ par habitant, contre 51 $ pour les pays pauvres.

 

Quel avenir a donc notre planète avec une telle conception de la globalisation des échanges et du commerce ? Comme l'écrivait l'un des plus grands économistes du XXe siècle John Maynard Keynes : « les véritables prix économiques devraient être fixés non pas au niveau le plus bas possible, mais à un niveau suffisant pour permettre aux producteurs de subvenir à leurs besoins [6] ». La mondialisation telle que souhaitée par les dominants de l'échiquier économique planétaire agonise aussi sous les coups mortels des faillites de nations entières, des banqueroutes et mégafusions de géants économiques, si ce n'est des scandaleux traficotages financiers et comptables, et ce, de Enron à Arthur & Andersen, en passant par Nortel, BCE, Vivendi... La dérive quasi maffieuse du capitalisme financier est en train de tuer ce qu'il reste de solvabilité et de demande effective partout où les assises d'exploitation de pays et de marchés plus faibles ne sont plus possibles : les pays dits nantis, l'Europe de l'Ouest, l'Amérique du Nord, le Japon, etc., ne basent plus le maintien de leur niveau de vie que sur le chômage, la pollution et la misère que l'on retrouve — pour l'instant — « ailleurs ». De quelle mondialisation parle-t-on lorsque près de 80 % du commerce mondial se fait entre multinationales et filiales de multinationales ? Et surtout lorsque, comme l'a annoncé Alcatel, la tendance est de plus en plus aux firmes « sans usines », c'est-à-dire à la délocalisation débridée et déréglementée (dénommée « flexibilité ») tablant sur la possibilité démultipliée d'exploiter comme jamais des mains-d’œuvre infiniment fragilisées ? Cela s'appelle passer du groupe (ou firme) de production de services et d'utilités de l'économie réelle à la position de holding financier, dont le seul but est de multiplier partout l'argent pour l'argent, coûte que coûte. Ne se souciant ni d'emploi, ni de bien-être de la société, ni, encore moins, de sauvegarde de la nature. 

Et tout cela a une arme et un bras armé : la financiarisation de l'économie et son modus operandi, le management à l'américaine. 

C'est là la deuxième problématique que je pose ici : les formations en management à l'américaine sont en train de tout usurper sur le terrain de la compréhension, de l'explication et de l'action en termes d'affaires économiques, voire politiques. Il s'agit là d'un glissement de première importance puisqu'il fait passer pour « économique », sinon « politico-économique », un discours qui n'est finalement que financier et managérial, c'est-à-dire axé sur le business et l'argent. Ce discours accompagne directement celui des instances régulatrices de notre planète : Banque mondiale, FMI, OMC, etc., dont le jargon est saturé de conceptions des affaires humaines venant directement de la pensée managériale à l'américaine. Ainsi, les États doivent-ils se rendre « efficaces » (comprendre en rigoureux équilibre budgétaire, sinon rentables). Comme l'entreprise privée, ils doivent appliquer des principes de « saine gestion »... La politique économique doit suivre des impératifs de compétitivité, d'avantages compétitifs, mesurés en retours sur capitaux investis. La financiarisation de l'économie est présentée comme le nec plus ultra de la pensée économique en soi. Voilà, à mon sens, l'essence même de la dérive néolibérale qui a fait aboutir l'humanité — c'est ce que ce livre essayera d'étayer — à des cauchemars tels que le chaos argentin, la détresse de l'Afrique, jusqu'aux événements du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Car enfin, comment interpréter autrement que comme un virage radicalement et résolument « management-business » la tournure du discours politique américain dès l'avènement de l'ère Bush fils ? Autant dans les actes [7] que dans les paroles, l'Administration américaine donnait à entendre au monde entier que, dorénavant, les États-Unis se replieraient plus que jamais sur eux-mêmes, adopteraient plus que jamais le credo néolibéral dans toute sa sauvage rigueur, et ne considéreraient plus la planète que comme une arène de business (c'est là l'unique sens que l'on peut donner à « intérêts vitaux ») : tout endroit où les milieux d'affaires américains ont de l'argent à faire sera considéré comme un quasi-territoire américain. Toutes autres considérations devenant secondaires sinon nulles, à commencer par l'aide aux pays pauvres et les règlements de conflits lancinants comme ceux du Moyen-Orient. Ce fut, en fait, l'annonce du triomphe de la « business-managérialisation » du monde [8], sous couvert d'être les champions du néolibéralisme. 

Voilà en quoi je suis totalement en accord avec les avertissements que ne cessent de donner des Jacques Généreux [9] et d'autres éminents économistes : ce que l'on nous présente comme du néolibéralisme est en fait, soit de l'antilibéralisme, soit de l'ultralibéralisme, au sens où son esprit s'inscrit soit contre, soit bien au-delà du libéralisme. Car en effet, le libéralisme, en son sens originel, est exprimé par la philosophie qui a présidé à la création des institutions de Bretton Woods (Banque mondiale, FMI, Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce [GATT]) : tenter par divers mécanismes, dont la parité fixe en termes d'équivalent or du dollar, d'instaurer un certain ordre et un certain degré de contrôle-stabilité sur les marchés mondiaux. Décréter la dictature débridée du seul marché au-dessus de tout et de tous ne peut sûrement pas procéder de la même philosophie ! 

Ce n'est donc pas, on ne saurait assez insister sur ce point, l'économie, la science économique ou la pensée économique en soi qui est ici visée par la large critique en profondeur que je propose dans ce livre. C'est bien plus une certaine dérive, visible dans son aspect le plus pernicieux surtout en terres américaines, avec les glissements successifs vers le néomonétarisme et l'économie libertaire de type « École de Chicago » (qui a connu ses plus grandes heures de gloire avec Ronald Reagan), jusqu'à ce que l'on dénomme « business economics » et ce que je désigne par la financiarisation presque totale de la pensée économique. La dérive est donc à la fois différente mais « contagieuse » par rapport à ce qui se passe en Europe. Je m'explique : en Europe, une tradition tenace maintient encore les aspects sociaux et la place de l'État à un niveau presque central au sein du discours économique et politique (c'est pour cette raison que l'on parle d'Europe sociale, alors que l'on n'a jamais entendu parler d'Amérique sociale dans aucun projet d'union ou de libre-échange touchant ce continent). En Europe, et pour le moment, les écoles et facultés d'économie ne sont pas inféodées au business. Cependant, à l'instar de ce qui se passe sur le continent américain, le discours de l'économie est de plus en plus récupéré, réduit et transfiguré par le discours du business : les postes de hautes responsabilités et de hautes décisions sont de plus en plus confiés, que ce soit dans les secteurs privés ou publics, à des détenteurs de ce diplôme, considéré comme la clé de voûte de toute forme de gestion qui se veut « efficace » : le Master of Business Administration (MBA) et ses innombrables clones ou dérivés [10] Rappelons qu'à l'image de ce que fait la Harvard Law School (ancêtre indirect, sous bien des aspects, de la célèbre Harvard Business School) ce diplôme est obligatoirement de second cycle (ou post-graduation), qui ne peut être entrepris qu'après des études de premier cycle en un autre domaine (génie, droit, économie, sciences sociales, médecine, etc.) et, très souvent, plusieurs années d'expérience de travail à des niveaux de direction, de préférence dans le business privé. 

C'est ainsi que la logique de rentabilité de type business s'est mise à pénétrer toutes les sphères de la vie politique et sociale, et à absorber l'essentiel de ce que « science économique » en Amérique du Nord veut dire. Culminant avec, choses que l'on verra en détails plus loin, la conception « mondialisée » à la Michael Porter de la « compétitivité des nations », où l'État et les nations sont, en gros, réduits à ne plus être que des espaces de déploiement du business et de stratégies, pour l'essentiel, financières. 

Les discours dits économiques qui s'y font entendre (hors quelques bastions, qui font figure de combattants d'arrière-garde, tels que ceux défendus par des John Kenneth Galbraith, Robert L. Heilbroner et autres Robert Reich ou Lester Thurow) et, par ricochet, politiques, ne sont plus que business economics (il n'est qu'à voir le nombre de transfuges du business privé qui se retrouvent dans les gouvernements des États-Unis et du Canada depuis deux décennies). Et le discours de la business economics est un discours qui réduit toute la pensée économique à, essentiellement, deux dimensions : 1. la gestion du capital et de sa fructification, la finance ; et 2. la gestion mathématisée des organisations (dérives économétriques qui aboutissent à tout vouloir modéliser et simuler sur ordinateurs, jusqu'à la gestion du personnel). 

Ainsi, une tenace mythologie entoure l'ensemble des enseignements en gestion en Amérique du Nord : la mythologie du pouvoir scientifique, exact, neutre, mathématique, décliné à partir des enseignements de la finance et de la business economics vers les autres matières, depuis la gestion de la production, de la stratégie, jusqu'à celle des « ressources humaines ». À l'instar de l'économétrie — qui, en soi, prend bien des précautions avec ses hypothèses préalables, avec sa façon d'user de la mathématique, avec ses recours aux modélisations et aux simulations, avec les présupposés induits par les algorithmes utilisés, etc. —, toutes les autres disciplines de toute école de business qui se respecte aujourd'hui doivent recourir à la mathématisation et aux simulations. D'ailleurs, ce sont les étudiants nord-américains eux-mêmes qui en redemandent. Formés (et sélectionnés) à peu près exclusivement sur la base de capacités mathématiques per se, et terriblement démunis en termes de culture générale et d'« humanités », ils sont pour la plupart déroutés dans un cours considéré comme sans épine dorsale, c'est-à-dire qui n'a pas de simulation informatique, de modèles quantitatifs, d'indicateurs statistiques, etc. à proposer pour appuyer ce qui est enseigné [11]. Donc, depuis la stratégie corporative jusqu'au marketing, en passant par la production, la finance et les ressources humaines, il n'est pratiquement pas de cours, en écoles de gestion, qui ne s'appuient sur des modélisations et des simulations informatisées sans avoir — y compris du côté des enseignants ! —, le plus souvent, aucune idée du genre d'algorithmes utilisés [12]. 

En bref, il est clair que la science économique, en Amérique du Nord, a tout abdiqué — du moins dans les discours officiels — à la business economics et à la financiarisation de l'analyse économique. Usant et abusant sans retenue ni scrupules des artifices mathématiques et statistiques, pour prétendre se présenter sous un jour objectif et scientifique. 

Cet aspect de la dérive économique est encore peu prégnant ou connu en Europe, parce que les MBA et les mythes qu'ils charrient n'y sont pas, pour le moment, aussi présents. Les bastions de la « vraie » économie [13] y sont cependant isolés dans leurs centres de recherches et écoles, pendant que la business economics commence à prendre d'assaut les milieux de la politique et des affaires par la pénétration insidieuse et énergique des formations de type MBA. De grands organes de presse français se sont mis à s'en inquiéter dès le tournant du siècle, comme Le Monde Diplomatique (novembre 2000) qui constate, parlant des institutions traditionnellement fournisseuses des élites décisionnelles de France : « Sciences Po et l'ENA [École nationale d'administration] deviennent des business schools. » Déplorant ce qu'il appelle « la privatisation des élites politiques françaises », ce même journal constate : « les grandes écoles se voient concurrencées et menacées par le modèle de formation de type MBA américain »... 

L’hebdomadaire l'Express (7 décembre 2000) renchérit : « les écoles [françaises] évoluent et s'adaptent [...] en suivant l'exemple des entreprises ». Le vocabulaire même utilisé par les directions des grandes écoles le montre, indique le magazine ; « fusionner est nécessaire pour atteindre une taille critique » ; « la concurrence est de plus en plus vive » ; « il s'agit de créer une marque pour se différencier », et de fusionner à tour de bras, y compris, est-il précisé, avec des écoles étrangères, mais toujours en se dirigeant vers le même but, soit offrir à tout prix une formation de type américain avec l'appellation incontournable de « MBA ». Même les noms des écoles s'anglicisent tandis que plusieurs offrent 50 % ou plus de leurs cours en langue anglaise, ainsi : ESC Lyon est devenue « École de management Lyon » ; ESC Reims, « Reims management school » ; l'ESSEC, « Essec management school » ; ESC Rouen, « Rouen school of management », etc. 

Le quotidien Le Monde (26 septembre 2002) constate à son tour : « l'offre éducative se mondialise [et] est largement dominée par les États-Unis [80 % des contenus proviennent d'outre-Atlantique ». Le quotidien s'inquiète aussi — et surtout — de ce que les enseignements en ligne sur Internet profitent déjà largement aux institutions américaines dont des représentants, comme la Wharton School et le Massachusetts Institute of Technology (MIT), offrent des programmes accessibles jusqu'en Chine, et qui, bien évidemment, sont autant de véhicules pour « imposer les conceptions politiques et sociales » à l'américaine. 

La financiarisation de la conception des affaires économiques et l'hégémonie de la pensée de type business même sur le social et le politique sont à mon avis les tenants d'une seule et unique logique, logique gravement réductrice qui tend à tout transformer en marchandise et à tout vouloir conduire sur le mode de fonctionnement de l'entreprise privée. Les formations de type MBA sont les fers de lance de la généralisation de ce genre de conception et de logique. 

Je suis de plus en plus persuadé que l'entrée de l'humanité dans le XXIe siècle appelle un changement radical dans ces façons de concevoir notre monde et d'y agir. Cette conviction ne tient pas à un quelconque millénarisme, mais à l'évidence que bien des choses ne peuvent plus continuer indéfiniment à être ce qu'elles sont aujourd'hui. La façon de raisonner au sujet des affaires économiques devra, en particulier, opérer un véritable saut quantique, si l'on veut que l'humanité traverse sans catastrophe majeure ne serait-ce que le premier quart du nouveau siècle. 

Cet ouvrage s'attaque à des sujets parfois très ardus et complexes. C'est avec une audace assumée que je le fais. Car, pour moi, la question n'est désormais plus de s'attarder à savoir s'il est ou non valide, scientifiquement valable, démontré ou rigoureux de tenir tel ou tel propos dénonçant la dérive suicidaire vers laquelle la mainmise de la « pensée business » sur l'économique et le politique est en train de nous conduire, mais de songer à l'urgence de s'y attaquer, quitte à en exagérer certains traits, le plus élémentaire des « principes de prudence » nous y oblige dorénavant. 

Il ne saurait, par ailleurs, être traité de problèmes complexes en termes toujours simples. C'est pourquoi je me permets de suggérer au lecteur qui se donnera la peine de me lire une sorte de mode d'emploi de ce livre : 

—  Les spécialistes et initiés peuvent aller et venir directement d'un chapitre à l'autre, les matières en sont suffisamment indépendantes. 

—  Ces mêmes spécialistes peuvent consulter plus systématiquement les notes et renvois (parfois assez consistants, devant l'ambition de cet ouvrage), souvent destinés à nuancer ou à préciser des points relevant de débats plus spécialisés. 

—  Les lecteurs néophytes relativement aux diverses disciplines abordées pourront se contenter de lire le texte principal qui, je l'espère, aura su mettre à la portée du plus grand nombre un fil conducteur pluridisciplinaire permettant de mieux comprendre ce qui nous arrive en ce début de XXIe siècle, pour nous être laissés envahir par le réductionnisme de ce que je dénomme l'économie-management.

[1] Voyage dans le temps économique, p. 14.

[2] Paris, Fayard, 2002.

[3] Tyco : dissimulation de 8 milliards de dollars américains de pertes, suite à des acquisitions douteuses, afin d'augmenter la valeur des actions. Baisse de capitalisation boursière de 92 milliards de dollars américains en 2002. Siège social aux Bermudes.

World Com : falsification de 3,85 milliards de dollars américains, et annonce de 18 000 licenciements. Siège social aux Bermudes.

Waste Management : falsification financière de 1 milliard de dollars américains.

Vivendi-Universal : revenus de l'entreprise artificiellement gonflés d'un montant de 3,5 milliards d'euros. Endettement actuel de 40 milliards de dollars américains. Le PDG, Jean-Marie Messier, « démissionné » par son CA, réclame 12 millions de dollars américains en prime de séparation (huit siècles de SMIG français !), l'impunité pénale totale, la conservation pour six mois de son luxueux triplex de Park Avenue à New York, de sa super-limousine avec chauffeur, de son jet privé.

Xerox : manipulations comptables de l'ordre de 3 milliards de dollars américains pour afficher des profits plus élevés.

Enron : falsification des comptes et camouflage de pertes de 2,1 milliards de dollars américains. Les dettes accumulées ont conduit à sa faillite, tandis que le salaire de son PDG, K. Lay, s'élève à 103 millions de dollars américains, en plus des options sur actions de 49 millions... Les employés, eux, ont perdu toutes les sommes versées à leur caisse de retraite, et ont touché 13 500 $ en indemnités (les dirigeants ont touché 775 millions de dollars en salaires et primes pour 2001). Thomas White, actuel secrétaire à l'Armée de terre dans l'Administration Bush et ancien haut cadre chez Enron, a reçu tout près de 2 millions de dollars américains en salaire et compensations pour 2001, et 15,1 millions en options sur actions.

[4] Le Monde Diplomatique, avril 2002.

[5] Voir le Rapport Oxfam 2002 : Pour un commerce équitable, deux poids deux mesures, Oxfam (site Internet : http://www.maketradefair.com/en/index.htm)

[6] « The International Control of Raw Material Prices », Collected Writings of J. M. Keynes, London, Macmillan, 1980, vol. XXVII.

[7] Parmi les toutes premières décisions prises par G. W. Bush, figuraient l'ouverture de parcs naturels de l'Alaska à l'exploration pétrolière, le bombardement de l'Irak, le retrait des accords de Kyoto, le retrait de l'aide (qui plafonnait déjà à 0,1 % du PNB, contre 0,3 pour le Canada, par exemple) et de la présence américaine partout où l'Amérique n'a pas d'« intérêts vitaux », etc.

[8] Il suffit de jeter un œil à la composition de l'équipe politique de G. W Bush : de Dick Cheney à Condoleeza Rice en passant par le secrétaire d'État au commerce, l'Armée de terre, et Bush lui-même, le monde du business financiaro-pétrolier est plus que confortablement représenté.

[9] Les vraies lois de l'économie, Paris, Éditions du Seuil, 2001.

[10] Il existe tellement d'écoles qui délivrent ce diplôme, seulement aux États-Unis, que, d'après une étude publiée par l'hebdomadaire Business Week (semaine du 5 juillet 1993) ; au rythme auquel ce titre est distribué, on aurait, vers 2010, près de 70 % de la population américaine qui serait détentrice de ce diplôme !

[11] Ainsi, une étudiante de 3e année s'est récemment indignée, après les premières lectures d'un cours de Sociologie et culture des organisations : « Il n'y a rien à comprendre ou à retenir là-dedans ; il n'y a aucune statistique ! Comment veulent-ils qu'on y croie ? »

[12] Un étudiant m'a rapporté qu'ayant posé la question à un de ses professeurs de stratégie (cours qui utilise les simulations à très large échelle) il s'est vu répondre : « Ce sont des formules très compliquées élaborées par des experts, on n'a pas besoin de savoir en quoi elles consistent. »

[13] Dans le sens défendu par des J. Généreux et autres Boyer, Petit, Beaud, Aglieta.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 18 juin 2006 7:21
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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