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http://dx.doi.org/doi:10.1522/030145256

Collection « Méthodologie en sciences sociales »

TEXTES DE METHODOLOGIE EN SCIENCES SOCIALES
choisis et présentés par Bernard Dantier
Docteur de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales
Maître de conférences à Sciences-Po Paris.
Chargé de cours et de gestion de formations à l'Institut Supérieur de Pédagogie - Faculté d'Éducation de Paris.

Cette rubrique, évolutive, qui s’enrichira au cours du temps, propose au lecteur des textes de méthodologie
en sciences sociales, cela afin de l’aider dans une démarche de compréhension et de participation à ces sciences.

Synchronie, diachronie, structuralisme et histoire autour de la langue:
Ferdinant de Saussure, Cours de linguistique générale
”.
Extrait de: Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale.
Publié par Charles Bally et Albert Sechehaye, avec la collaboration de Albert Riedlinger.
Paris, Éditions Payot, 1971 (1re édition, 1915), pp. 114-140.

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Ferdinand de Saussure, Synchronie, diachronie, structuralisme
et histoire autour de la langue”.


L’œuvre du linguiste suisse Ferdinand de Saussure constitue la référence centrale des « structuralistes » (parmi lesquels nous pouvons citer Claude Lévi-Strauss et Michel Foucault auxquels des textes sont consacrés dans cette collection). Ce « structuralisme », rappelons-le, repose d’abord sur un choix méthodologique dont l’extrait ci-joint condense la théorie initiale.

Avec cet extrait nous insistons sur la nécessité, dans toute recherche en sciences sociales, de mesurer la présence et l’influence du facteur « temps » sur le mode d’étude autant que sur le fait étudié. Il s’agit de repérer puis de distinguer foncièrement l’étude des « évolutions », la « diachronie » d’une part, et d’autre part la « synchronie », l’étude des « états ». Ces deux axes d’approche doivent en effet être séparés radicalement, car chacun projette (« le point de vue créant l’objet ») un cadre phénoménal spécifique qui, s’il est mêlé à celui de l’autre, s’expose à la dénaturation. Ferdinand de Saussure s’oppose de la sorte aux méfaits d’une confusion qui a souvent faussé autant la définition des problèmes que leur traitement.

Certes, tout objet étudiable provient d’une origine, d’un « avant », mais étudier sa formation n’est pas pour autant saisir sa forme, celle-là devenant la déformation de celle-ci si l’une se superpose à l’autre. C’est « l’étant », ici et maintenant, qui doit être d’abord identifié à l’objet. De même convient-il de s’abstenir de toute prospective s’aidant de la prise en compte de « tendances ». Le savant se doit d’être « descriptif » face à ce qui se présente, puis « explicatif » (souvent le premier verbe valant le suivant ou du moins le conditionnant) en s’abstenant d’être normatif et d’induire les observations vers des « devant-être ».

En effet, en ce qui concerne la science sociale que constitue la linguistique, c’est « l’état », immédiatement présent, qui donne d’abord son existence et son efficience à l’objet « langue ». La langue, n’existant que synchroniquement pour les sujets parlants, hors de tout passé, de toute évolutivité, constitue un système, une « structure », dont tous les éléments sont des valeurs relatives et interdépendantes les unes des autres. Dans un « état » envisagé « synchroniquement », nous n’avons affaire essentiellement qu’à des rapports, des oppositions et des différences dans un ensemble qui, par ailleurs, est identique à lui-même en tous ses points. D’une certaine façon le « tout » est dans la partie autant que celle-ci se loge dans celui-là.

Dans la langue tout se vit si simultanément et immédiatement (synchroniquement) que n’existe aucune antériorité (diachronique) d’une quelconque intention de l’esprit. En effet, il n’y a pas d’abord des concepts et des liaisons entre concepts (des composantes et un fonctionnement de l’esprit) qui ensuite produiraient des mots et des syntaxes pour leur faire exprimer après-coup ce qui leur aurait préexisté. Au contraire, la langue opère la coproduction et la rencontre entre un « esprit » et une « matière phonique » qui se structurent mutuellement dans l’instant.

Parce que tout est immédiatement et totalement donné dans la langue, la synchronie linguistique est le champ de la conscience des sujets, tandis que les domaines explorés par la diachronie semblent davantage avoir trait à leur inconscient si tant est qu’ils exercent une influence effective sur leur esprit parlant (aussi certaines références à l’inconscient, de la part de certains « structuralistes », n’apparaissent pas vraiment conformes à l’approche synchronique).

Tandis donc que la langue, le système collectif, réside dans la synchronie, c’est la « parole », ce passage à l’acte de la langue par chaque individu, qui surtout impulse les changements diachroniques. Avec la parole, nous entrons dans l’histoire. Ces changements sont d’abord des incidents propres à tel ou tel usager de la langue (qui en elle-même est un système en équilibre s’autoconservant); ces incidents, répétés, imités, acceptés finalement par la collectivité, finissent comme faits de langue et deviennent partie intégrante d’un système pérenne jusque à ce que d’autres incidents, etc.  Mais toujours n’est modifié qu’un élément : les faits diachroniques, successifs, sont isolables en chacune de leurs discontinuités. Ainsi, des transformations dans la prononciation atteignent isolément une syllabe ou un mot, pendant que, au contraire, les faits synchroniques intéressent toujours une ou des relations entre des éléments qui ne sont jamais séparables l’un de l’autre.

Aussi, dans l’approche synchronique, la nécessité s’avère-t-elle absolue d’étudier l’intégralité de cet ensemble et non pas ses parties, même par addition successive (démarche qui serait plutôt celle de la diachronie): il convient de partir du « tout » pour aller ensuite à l’élément qui reçoit toujours son unité, sa forme et son sens de l’influence de tous les autres éléments en interaction. La langue se présente ainsi comme un système totalement autonome et arbitraire, sans autre assise que lui-même, dans son pur présent. Autrement dit, c’est dans un moment actuel, séparé de toute conscience rétrospective (ou même prospective), que le système linguistique fonctionne.

Sur le cours de l’histoire, la diachronie, quant à elle, perçoit et retient des « événements » toujours particuliers : or l’événement est une notion sans rapport avec l’étude synchronique d’une situation où se trouvent les permanences des simultanéités. Pour ceux qui utilisent la langue, rien ne survient, rien ne change si ce n’est des modulations dont les virtualités sont toujours présentes, depuis toujours. Les « nouvelles » formes lexicales qui « apparaissent » étaient déjà potentiellement contenues dans les ressources matricielles du système linguistique. Autrement dit, rien n’est créé dans la langue et il n’est question que de modifications de forme sur un fond continu.

Si la langue est donnée telle quelle, c’est parce qu’elle fait partie des institutions sociales ; plus précisément elle est « fait social » ainsi que l’entend à la même époque Émile Durkheim, fait qui, en tant que tel, ne dépend pas des individus et s’impose à chacun par l’intermédiaire de la pression collective qui correspond à une organisation sociale préétablie. C’est par cela que l’étude de la langue offre une entrée à l’étude de la société.

Toutefois, se préoccupant de l’étant tel qu’il est donné, l’étude synchronique ne récupère néanmoins pas tout ce qui se rend présent dans la simultanéité : La synchronie choisit et découpe son objet dans l’espace, objet qui existe en soi et qui l’intéresse, tandis que la diachronie élargie son étude temporelle à un comparatisme spatial qui peut devenir très rassembleur.

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Il n’y a de système que particulier. La recherche « structuraliste » ne peut ambitionner la découverte d’une « loi », loi entendue comme rapport nécessaire effectif en tout temps et tout lieu. En effet, la langue se trouve toujours limitée à un temps et un espace donnés. Au point de vue synchronique la langue fonctionne non pas en raison de « loi », car en fait elle évolue dans son organisation, mais plutôt selon des accords conventionnels et des correspondances logiques toujours circonstancielles. Ainsi, en dernière analyse, toute langue pourrait être organisée autrement qu’elle n’est, et ainsi ne peut-on déceler aucune loi impérative dans son principe. Quant aux changements perçus diachroniquement, eux aussi échappent à toute loi en étant plutôt des incidents particuliers qui tout au plus se répètent plus ou moins similairement dans leur forme sans jamais se reproduire invariablement et universellement.

Malgré les démarcations tracées, la distinction méthodologique entre diachronie et synchronie n’implique pas, tant s'en faut, un ostracisme de l’une par l’autre. Il n’est question que de délimiter les champs d’étude qui peuvent cependant servir de complément l’un à l’autre. L’étude diachronique complète l’appréhension synchronique en permettant de mieux comprendre (par l’enchaînement des successions) la construction du système ainsi que son fonctionnement (en montrant par exemple la permanence de ses relations internes fondamentales et les réadaptations opérées pour rendre plus efficaces ces relations).

Le lien qu’il convient de conserver entre les deux modes d’étude s’avère d’autant plus important que la distinction saussurienne entre synchronie et diachronie a influencé chez certains théoriciens une profonde séparation des rôles entre par exemple histoire, affectée aux changements d’un état, et sociologie, attribuée à l’organisation factuelle de cet état. Mais, selon nous, cette distinction « structuraliste » comporte ses limites quand elle prétend s’appliquer à autre chose qu’à la langue. Si, en effet, les sujets parlant ne font référence, synchroniquement, qu’à l’état présent de la langue, les êtres humains vivant la société et y agissant l’appréhendent eux systématiquement à travers le temps, dans la temporalité, entre un passé, un présent et un avenir. N’oublions pas que ce qui fait l’une des principales qualités du social est aussi le changement, l’évolution, les ruptures affectant son état. Il peut sembler donc réducteur d’appliquer le modèle structuraliste saussurien à n’importe quel domaine de l’humain, ainsi que Ferdinand de Saussure lui-même s’en est bien abstenu en ne se faisant que « linguiste ».

(Avant de lire l’extrait suivant, rappelons-nous que ce texte n’est pas directement de la main de Ferdinand de Saussure, mais de celles de ses élèves lors de son enseignement oral, le « maître » n’ayant pas eu le temps avant sa mort de rédiger le grand ouvrage que ses cours préparaient).

Bernard Dantier, sociologue
31 décembre 2008.


Extrait de: Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale.
Publié par Charles Bally et Albert Sechehaye,
avec la collaboration de Albert Riedlinger.
Paris, Éditions Payot, 1971 (1re édition, 1915), pp. 114-140.

LA LINGUISTIQUE STATIQUE
ET LA LINGUISTIQUE ÉVOLUTIVE

§ 1. Dualité interne de toutes les sciences opérant sur les valeurs.
§ 2. La dualité interne et l'histoire de la linguistique.
§ 3. La dualité interne illustrée par des exemples.
§ 4. La différence des deux ordres illustrée par des comparaisons.
§ 5. Les deux linguistiques opposées dans leurs méthodes et leurs principes.
§ 6. Loi synchronique et loi diachronique.
§ 7. Y a-t-il un point de vue panchronique ?
§ 8. Conséquences de la confusion du synchronique et du diachronique.
§ 9. Conclusions.

§ 1. dualité interne de toutes les sciences opérant sur les valeurs.

Bien peu de linguistes se doutent que l'intervention du facteur temps est propre à créer à la linguistique des difficultés particulières et qu'elle place leur science devant deux routes absolument divergentes.

La plupart des autres sciences ignorent cette dualité radicale; le temps n'y produit pas d'effets particuliers. L'astronomie, a constaté que les astres subissent de notables changements; elle n'a pas été obligée pour cela de se scinder en deux disciplines. La géologie raisonne presque constamment sur des successivités; mais lorsqu'elle vient à s'occuper des états fixes de la terre, elle n'en fait pas un objet d'étude radicalement distinct. Il y a une science descriptive du droit et une histoire du droit ; personne ne les oppose l'une à l'autre. L'histoire politique des États se meut entièrement dans le temps; cependant si un historien fait le tableau d'une époque, on n'a pas l'impression de sortir de l'histoire. Inversement, la science des institutions politiques est essentiellement descriptive, mais elle peut fort bien, à l'occasion, traiter une question historique sans que son unité soit troublée. Au contraire la dualité dont nous parlons s'impose déjà impérieusement aux sciences économiques. Ici, à l'encontre de ce qui se passait dans les cas précédents, l'économie politique et l'histoire économique constituent deux disciplines nettement séparées au sein d'une même science; les ouvrages parus récemment sur ces matières accentuent cette distinction. En procédant de la sorte on obéit, sans bien s'en rendre compte, à une nécessité intérieure: or c'est une nécessité toute semblable qui nous oblige à scinder la linguistique en deux parties ayant chacune son principe propre. C'est que là, comme en économie politique, on est en face de la notion de valeur ; dans les deux sciences, il s'agit d'un système d'équivalence entre des choses d'ordres différents: dans l'une un travail et un salaire, dans l'autre un signifié et un signifiant.

Il est certain que toutes les sciences auraient intérêt à marquer plus scrupuleusement les axes sur lesquels sont situées les choses dont elles s'occupent; il faudrait partout distinguer selon la figure suivante: 1° l'axe des simultanéités (AB), concernant les rapports entre choses coexistantes, d'où toute intervention du temps est exclue, et 2° l'axe des successivités (CD), sur lequel on ne peut jamais considérer qu'une chose à la fois, mais où sont situées toutes les choses du premier axe avec leurs changements.

Pour les sciences travaillant sur des valeurs, cette distinction devient une nécessité pratique, et dans certains cas une nécessité absolue. Dans ce domaine on peut mettre les savants au défi d'organiser leurs recherches d'une façon rigoureuse sans tenir compte des deux axes, sans distinguer le système des valeurs considérées en soi, de ces mêmes valeurs considérées en fonction du temps.

C'est au linguiste que cette distinction s'impose le plus impérieusement ; car la langue est un système de pures valeurs que rien ne détermine en dehors de l'état momentané de ses termes. Tant que par un de ses côtés une valeur a sa racine dans les choses et leurs rapports naturels (comme c'est le cas dans la science économique — par exemple un fonds de terre vaut en proportion de ce qu'il rapporte), on peut jusqu'à un certain point suivre cette valeur dans le temps, tout en se souvenant qu'à chaque moment elle dépend d'un système de valeurs contemporaines. Son lien avec les choses lui donne malgré tout une base naturelle, et.par là les appréciations qu'on y rattache ne sont jamais complètement arbitraire ; leur variabilité est limitée. Mais nous venons de voir qu'en linguistique les données naturelles n'ont aucune place.

Ajoutons que plus un système de valeurs est complexe et rigoureusement organisé, plus il est nécessaire, à cause de sa complexité même, de l'étudier successivement selon les deux axes. Or aucun système ne porte ce caractère à l'égal de la langue: nulle part on ne constate une pareille précision des valeurs en jeu, un si grand nombre et une telle diversité de termes, dans une dépendance réciproque aussi stricte. La multiplicité des signes, déjà invoquée pour expliquer la continuité de la langue, nous interdit absolument d'étudier simultanément les rapports dans le temps et les rapports dans le système.

Voilà pourquoi nous distinguons deux linguistiques. Comment les désignerons-nous? Les termes qui s'offrent ne sont pas tous également propres à marquer cette distinction. Ainsi histoire et «linguistique historique» ne sont pas utilisables, car ils appellent des idées trop vagues; comme l'histoire politique comprend la description des époques aussi bien que la narration des événements, on pourrait s'imaginer qu'en décrivant des états de la langue successifs on étudie la langue selon l'axe du temps; pour cela, il faudrait envisager séparément les phénomènes qui font passer la langue d'un état à un autre. Les termes d'évolution et de linguistique évolutive sont plus précis, et nous les emploierons souvent; par opposition on peut parler de la science des états de langue ou linguistique statique.

Mais pour mieux marquer cette opposition et ce croisement de deux ordres de phénomènes relatifs au même objet, nous préférons parler de linguistique synchronique et de linguistique diachronique. Est synchronique tout ce qui se rapporte à l'aspect statique de notre science, diachronique tout ce qui a trait aux évolutions. De même synchronie et diachronie désigneront respectivement un état de langue et une phase d'évolution.

§ 2. La dualité interne et l'histoire de la linguistique.

La première chose qui frappe quand on étudie les faits de langue, c'est que pour le sujet parlant leur succession dans le temps est inexistante: il est devant un état. Aussi le linguiste qui veut comprendre cet état doit-il faire table rase de tout ce qui l'a produit et ignorer la diachronie. Il ne peut entrer dans la conscience des sujets parlants qu'en supprimant le passé. L'intervention de l'histoire ne peut que fausser son jugement. Il serait absurde de dessiner un panorama des Alpes en le prenant simultanément de plusieurs sommets du Jura; un panorama doit être pris d'un seul point. De même pour la langue: on ne peut ni la décrire ni fixer des normes pour l'usage qu'en se plaçant dans un certain état. Quand le linguiste suit l'évolution de la langue, il ressemble à l'observateur en mouvement qui va d'une extrémité à l'autre du Jura pour noter les déplacements de la perspective.

Depuis que la linguistique moderne existe, on peut dire qu'elle s'est absorbée tout entière dans la diachronie. La grammaire comparée de l'indo-européen utilise les données qu'elle a en mains pour reconstruire hypothétiquement un type de langue antécédent; la comparaison n'est pour elle qu'un moyen de reconstituer le passé. La méthode est la même dans l'étude particulière des sous-groupes (langues romanes, langues germaniques, etc.); les états n'interviennent que par fragments et d'une façon très imparfaite. Telle est la tendance inaugurée par Bopp; aussi sa conception de la langue est-elle hybride et hésitante.

D'autre part, comment ont procédé ceux qui ont étudié la langue avant la fondation des études linguistiques, c'est-à-dire les «grammairiens» inspirés par les méthodes traditionnelles? Il est curieux de constater que leur point de vue, sur la question qui nous occupe, est absolument irréprochable. Leurs travaux nous montrent clairement qu'ils veulent décrire des états ; leur programme est strictement synchronique. Ainsi la grammaire de Port-Royal essaie de décrire l'état du français sous Louis XIV et d'en déterminer les valeurs. Elle n'a pas besoin pour cela de la langue du moyen âge; elle suit fidèlement l'axe horizontal (…) sans jamais s'en écarter; cette méthode est donc juste, ce qui ne veut pas dire que son application soit parfaite. La grammaire traditionnelle ignore des parties entières de la langue, telle que la formation des mots ; elle est normative et croit devoir édicter des règles au lieu de constater des faits ; les vues d'ensemble lui font défaut; souvent même elle ne sait pas distinguer le mot écrit du mot parlé, etc.

On a reproché à la grammaire classique de n'être pas scientifique; pourtant sa base est moins critiquable et son objet mieux défini que ce n'est le cas pour la linguistique inaugurée par Bopp. Celle-ci, en se plaçant sur un terrain mal délimité, ne sait pas exactement vers quel but elle tend. Elle est à cheval sur deux domaines, parce qu'elle n'a pas su distinguer nettement entre les états et les successivités.

Après avoir accordé une trop grande place à l'histoire, la linguistique retournera au point de vue statique de la grammaire traditionnelle, mais dans un esprit nouveau et avec d'autres procédés, et la méthode historique aura contribué à ce rajeunissement; c'est elle qui, par contre-coup, fera mieux comprendre les états de langue. L'ancienne grammaire ne voyait que le fait synchronique; la linguistique nous a révélé un nouvel ordre de phénomènes ; mais cela ne suffît pas ; il faut faire sentir l'opposition des deux ordres pour en tirer toutes les conséquences qu'elle comporte.

§ 3. La dualité interne illustrée par des exemples.

L'opposition entre les deux points de vue — synchronique et diachronique — est absolue et ne souffre pas de compromis. Quelques faits nous montreront en quoi consiste cette différence et pourquoi elle est irréductible.

Le latin crispus, « ondulé, crêpé », a fourni au français un radical crép-, d'où les verbes crépir «recouvrir de mortier», et décrépir, «enlever le mortier». D'autre part, à un certain moment, on a emprunté au latin le mot décrepi-tus, «usé par l'âge», dont on ignore l'étymologie, et on en a fait décrépit. Or il est certain qu'aujourd'hui la masse des sujets parlants établit un rapport entre «un mur dé­crépi» et «un homme décrépit», bien qu'historiquement ces deux mots n'aient rien à faire l'un avec l'autre; on parle souvent de la façade décrépite d'une maison. Et c'est un fait statique, puisqu'il s'agit d'un rapport entre deux termes coexistants dans la langue. Pour qu'il se produise, le concours de certains phénomènes d'évolution a été nécessaire; il a fallu que crisp- arrive à se prononcer crép-, et qu'à un certain moment on emprunte un mot nouveau au latin: ces faits diachroniques — on le voit clairement — n’ont aucun rapport avec le fait statique qu'ils ont produit; ils sont d'ordre différent.

Voici un autre exemple, d'une portée tout à fait générale. En vieux-haut-allemand le pluriel de gast «l'hôte», fut d'abord gasti, celui de hant «la main», hanti, etc. etc., Plus tard cet i- a produit un umlaut, c'est-à-dire a eu pour effet de changer a en e dans la syllabe précédente: gasti ---» gesti, hanti ---» henti. Puis cet -i a perdu son timbre d'où gesti ---» geste, etc. En conséquence on a aujourd'hui Gast: Gâste, Hand: Hände, et toute une classe de mots présente la même différence entre le singulier et le pluriel. (…)

Précédemment, quand on disait gast: gasti, (…) le pluriel était marqué par la simple adjonction d'un i; Gast: Gâste (…) montrent un mécanisme nouveau pour marquer le pluriel. (…)

Le rapport entre un singulier et son pluriel, quelles qu'en soient les formes, peut s'exprimer à chaque moment par un axe horizontal, soit:

Les faits, quels qu'ils soient, qui ont provoqué le passage d'une forme à l'autre, seront au contraire situés sur un axe vertical, ce qui donne la figure totale:


Notre exemple-type suggère bon nombre de réflexions qui rentrent directement dans notre sujet:

1° Ces faits diachroniques n'ont nullement pour but de marquer une valeur par un autre signe: le fait que gasti a donné gesti, geste (Gäste) n'a rien à voir avec le pluriel des substantifs; dans tragit ---» trägt, le même umlaut intéresse la flexion verbale, et ainsi de suite. Donc un fait diachronique est un événement qui a sa raison d'être en lui-même; les conséquences synchroniques particulières qui peuvent en découler lui sont complètement étrangères.

2° Ces faits diachroniques ne tendent pas même à changer le système. On n'a pas voulu passer d'un système de rapports à un autre; la modification ne porte pas sur l'agencement mais sur les éléments agencés.

Nous retrouvons ici un principe déjà énoncé: jamais le système n'est modifié directement; en lui-même il est immuable; seuls certains éléments sont altérés sans égard à la solidarité qui les lie au tout. C'est comme si une des planètes qui gravitent autour du soleil changeait de dimensions et de poids: ce fait isolé entraînerait des conséquences générales et déplacerait l'équilibre du système solaire tout entier. Pour exprimer le pluriel, il faut l'opposition de deux termes: ou fôt: *fôti, ou fôt: fêt; ce sont deux procédés également possibles, mais on a passé de l'un à l'autre pour ainsi dire sans y toucher; ce n'est pas l'ensemble qui a été déplacé ni un système qui en a engendré un autre, mais un élément du premier a été changé, et cela a suffi pour faire naître un autre système.
3° Cette observation nous fait mieux comprendre le caractère toujours fortuit d'un état. Par opposition à l'idée fausse que nous nous en faisons volontiers, la langue n'est pas un mécanisme créé et agencé en vue des concepts à exprimer. Nous voyons au contraire que l'état issu du changement n'était pas destiné à marquer les significations dont il s'imprègne. Un état fortuit est donné: fôt: fêt, et l'on s'en empare pour lui faire porter la distinction du singulier et du pluriel; fôt: fêt n'est pas mieux fait pour cela que jôt; *fôti. Dans chaque état l'esprit s'insuffle dans une matière donnée et la vivifie. Cette vue, qui nous est inspirée par la linguistique historique, est inconnue à la grammaire traditionnelle, qui n'aurait jamais pu l'acquérir par ses propres méthodes. La plupart des philosophes de la langue l'ignorent également : et cependant rien de plus important au point de vue philosophique.
 
4° Les faits appartenant à la série diachronique sont-ils au moins du même ordre que ceux de la série synchronique ? En aucune façon, car nous avons établi que les changements se produisent en dehors de toute intention. Au contraire le fait de synchronie est toujours significatif; il fait toujours appel à deux termes simultanés ; ce n'est pas •Gäste qui exprime le pluriel, mais l'opposition Gast: Gäste. Dans le fait diachronique, c'est juste l'inverse: il n'intéresse qu'un seul terme, et pour qu'une forme nouvelle (Gäste) apparaisse, il faut que l'ancienne (gasti) lui cède la place.

Vouloir réunir dans la même discipline des faits aussi disparates serait donc une entreprise chimérique. Dans la perspective diachronique on a affaire à des phénomènes qui n'ont aucun rapport avec les systèmes, bien qu'ils les conditionnent. (…)

(…) La langue est un système dont toutes les parties peuvent et doivent être considérées dans leur solidarité synchronique.

Les altérations ne se faisant jamais sur le bloc du système, mais sur l'un ou l'autre de ses éléments, ne peuvent être étudiées qu'en dehors de celui-ci. Sans doute chaque altération a son contre-coup sur le système; mais le fait initial a porté sur un point seulement; il n'a aucune relation interne avec les conséquences qui peuvent en découler pour l'ensemble. Cette différence de nature entre termes successifs et termes coexistants, entre faits partiels et faits touchant le système, interdit de faire des uns et des autres la matière d'une seule science.

§ 4. La différence des deux ordres illustrée par des comparaisons.

Pour montrer à la fois l'autonomie et l'interdépendance du synchronique et du diachronique, on peut comparer le premier à la projection d'un corps sur un plan. En effet toute projection dépend directement du corps projeté, et pourtant elle en diffère, c'est une chose à part. Sans cela il n'y aurait pas toute une science des projections; il suffirait de considérer les corps eux-mêmes. En linguistique, même relation entre la réalité historique et un état de langue, qui en est comme la projection à un moment donné. Ce n'est pas en étudiant les corps, c'est-à-dire les événements diachroniques qu'on connaîtra les états synchroniques, pas plus qu'on n'a une notion des projections géométriques pour avoir étudié, même de très près, les diverses espèces de corps.

De même encore si l'on coupe transversalement la tige d'un végétal, on remarque sur la surface de section un dessin plus ou moins compliqué; ce n'est pas autre chose qu'une perspective des fibres longitudinales, et l'on apercevra celles-ci en pratiquant une section perpendiculaire à la première. Ici encore une des perspectives dépend de l'autre: la section longitudinale nous montre les fibres elles-mêmes qui constituent la plante, et la section transversale leur groupement sur un plan particulier; mais la seconde est distincte de la première car elle fait constater entre les fibres certains rapports qu'on ne pourrait jamais saisir sur un plan longitudinal.

Mais de toutes les comparaisons qu'on pourrait imaginer, la plus démonstrative est celle qu'on établirait entre le jeu de la langue et une partie d'échecs. De part et d'autre, on est en présence d'un système de valeurs et on assiste à leurs modifications. Une partie d'échecs est comme une réalisation artificielle de ce que la langue nous présente sous une forme naturelle.

Voyons la chose de plus près.

D'abord un état du jeu correspond bien à un état de la langue. La valeur respective des pièces dépend de leur position sur l'échiquier, de même que dans la langue chaque terme a sa valeur par son opposition avec tous les autres termes.

En second lieu, le système n'est jamais que momentané; il varie d'une position à l'autre. Il est vrai que les valeurs dépendent aussi et surtout d'une convention immuable, la règle du jeu, qui existe avant le début de la partie et persiste après chaque coup. Cette règle admise une fois pour toutes existe aussi en matière de langue; ce sont les principes constants de la sémiologie.

Enfin, pour passer d'un équilibre à l'autre, ou — selon notre terminologie — d'une synchronie à l'autre, le déplacement d’une pièce suffit; il n'y a pas de remue-ménage général. Nous avons là le pendant du fait diachronique avec toutes ses particularités. En effet:

a) Chaque coup d'échecs ne met en mouvement qu'une seule pièce; de même dans la langue les changements ne portent que sur des éléments isolés.

b) Malgré cela le coup a un retentissement sur tout le système; il est impossible au joueur de prévoir exactement les limites de cet effet. Les changements de valeurs qui en résulteront seront, selon l'occurrence, ou nuls, ou très graves, ou d'importance moyenne. Tel coup peut révolutionner l'ensemble de la partie et avoir des conséquences même pour les pièces momentanément hors de cause. Nous venons de voir qu'il en est exactement de même pour la langue.

c) Le déplacement d'une pièce est un fait absolument distinct de l'équilibre précédent et de l'équilibre subséquent. Le changement opéré n'appartient à aucun de ces deux états : or les états sont seuls importants.

Dans une partie d'échecs, n'importe quelle position donnée a pour caractère singulier d'être affranchie de ses antécédents; il est totalement indifférent qu'on y soit arrivé par une voie ou par une autre; celui qui a suivi toute la partie n'a pas le plus léger avantage sur le curieux qui vient inspecter l'état du jeu au moment critique ; pour décrire cette position, il est parfaitement inutile de rappeler ce qui vient de se passer dix secondes auparavant. Tout ceci s'applique également à la langue et consacre la distinction radicale du diachronique et du synchronique. La parole n'opère jamais que sur un état de langue, et les changements qui interviennent entre les états n'y ont eux-mêmes aucune place.

Il n'y a qu'un point où la comparaison soit en défaut; le joueur d'échecs a l'intention d'opérer le déplacement et d'exercer une action sur le système; tandis que la langue ne prémédite rien; c'est spontanément et fortuitement que ses pièces à elle se déplacent — ou plutôt se modifient; l'umlaut de Hände pour hanti, de Gäste pour gasti (…), a produit une nouvelle formation de pluriel, mais a fait surgir aussi une forme verbale comme trägt pour tragit, etc. Pour que la partie d'échecs ressemblât en tout point au jeu de la langue, il faudrait supposer un joueur inconscient ou inintelligent. D'ailleurs cette unique différence rend la comparaison encore plus instructive, en montrant l'absolue nécessité de distinguer en linguistique les deux ordres de phénomènes. Car, si des faits diachroniques sont irréductibles au système synchronique qu'ils conditionnent, lorsque la volonté préside à un changement de ce genre, à plus forte raison le seront-ils lorsqu'ils mettent une force aveugle aux prises avec l'organisation d'un système de signes.

§ 5. Les deux linguistiques opposées
dans leurs méthodes et leurs principes.

L'opposition entre le diachronique et le synchronique éclate sur tous les points. Par exemple — et pour commencer par le fait le plus apparent — ils n'ont pas une égale importance. Sur ce point, il est évident que l'aspect synchronique prime l'autre, puisque pour la masse parlante il est la vraie et la seule réalité (…). Il en est de même pour le linguiste : s'il se place dans la perspective diachronique, ce n'est plus la langue qu'il aperçoit, mais une série d'événements qui la modifient. On affirme souvent que rien n'est plus important que de connaître la genèse d'un état donné; c'est vrai dans un certain sens: les conditions qui ont formé cet état nous éclairent sur sa véritable nature et nous gardent de certaines illusions (…) ; mais cela prouve justement que la diachronie n'a pas sa fin en elle-même. On peut dire d'elle ce qu'on a dit du journalisme : elle mène à tout à condition qu'on en sorte.

Les méthodes de chaque ordre diffèrent aussi, et de deux manières:

a) La synchronie ne connaît qu'une perspective, celle des sujets parlants, et toute sa méthode consiste à recueillir leur témoignage; pour savoir dans quelle mesure une chose est une réalité, il faudra et il suffira de rechercher dans quelle mesure elle existe pour la conscience des sujets. La linguistique diachronique, au contraire, doit distinguer deux perspectives, l'une, prospective, qui suit le cours du temps l'autre rétrospective, qui le remonte : d'où un dédoublement de la méthode dont il sera question dans la cinquième partie.
b) Une seconde différence découle des limites du champ qu'embrasse chacune des deux disciplines. L'étude synchronique n'a pas pour objet tout ce qui est simultané, mais seulement l'ensemble des faits correspondant à chaque langue ; dans la mesure où cela sera nécessaire, la séparation ira jusqu'aux dialectes et aux sous-dialectes. Au fond le terme de synchronique n'est pas assez précis ; il devrait être remplacé par celui, un peu long il est vrai, de idiosynchronique. Au contraire la linguistique diachronique non seulement ne nécessite pas, mais repousse une semblable spécialisation ; les termes qu'elle considère n'appartiennent pas forcément à une même langue (comparez l'indo-européen *esti, le grec ésti l'allemand ist, le français est). C'est justement la succession des faits diachroniques et leur multiplication spatiale qui crée la diversité des idiomes. Pour justifier un rapprochement entre deux formes, il suffit qu'elles aient entre elles un lien historique, si indirect soit-il.

Ces oppositions ne sont pas les plus frappantes, ni les plus profondes: l'antinomie radicale entre le fait évolutif et le fait statique a pour conséquence que toutes les notions relatives à l'un ou à l'autre sont dans la même mesure irréductibles entre elles. N'importe laquelle de ces notions peut servir à démontrer cette vérité. C'est ainsi que le «phénomène» synchronique n'a rien de commun avec le diachronique (…); l'un est un rapport entre éléments simultanés, l'autre la substitution d'un élément à un autre dans le temps, un événement. Nous verrons aussi (…) que les identités diachroniques et synchroniques sont deux choses très différentes : historiquement la négation pas est identique au substantif pas, tandis que, pris dans la langue d'aujourd'hui, ces deux éléments sont parfaitement distincts. Ces constatations suffiraient pour nous faire comprendre la nécessité de ne pas confondre les deux points de vue ; mais nulle part elle ne se manifeste plus évidemment que dans la distinction que nous allons faire maintenant.

§ 6. Loi synchronique et loi diachronique.

On parle couramment de lois en linguistique ; mais les faits de la langue sont-ils réellement régis par des lois et de quelle nature peuvent-ils être? La langue étant une institution sociale, on peut penser a priori qu'elle est réglée par des prescriptions analogues à celles qui régissent les collectivités. Or toute loi sociale a deux caractères fondamentaux : elle est impérative et elle est générale; elle s'impose, et elle s'étend à tous les cas, dans certaines limites de temps et de lieu, bien entendu.

Les lois de la langue répondent-elles à cette définition? Pour le savoir, la première chose à faire, d'après ce qui vient d'être dit, c'est de séparer une fois de plus les sphères du synchronique et du diachronique. Il y a là deux problèmes qu'on ne doit pas confondre: parler de loi linguistique en général, c'est vouloir étreindre un fantôme.

Voici quelques exemples empruntés au grec, et où les «lois» des deux ordres sont confondues à dessein:

1. Les sonores aspirées de l'indo-européen sont devenues des sourdes aspirées : *dhumos ---» thumos «souffle de vie», *bhero ---» phéro «je porte», etc.


2. L'accent ne remonte jamais au delà de l'antépénultième.
3. Tous les mots se terminent par une voyelle ou par s, n, r, à l'exclusion de toute autre consonne.
4. s initial devant une voyelle est devenu h (esprit rude): *septm (latin septem) ---»  heptà.


5. m final a été changé en n: *jugom ---» zugon (cf. latin jugum).


6. Les occlusives finales sont tombées: *gunaik gunai, *epheret ---»  éphere, *epheront ---» épheron.

La première de ces lois est diachronique : ce qui était dh est devenu th, etc. La seconde exprime un rapport entre l'unité du mot et l'accent, une sorte de contrat entre deux termes coexistants: c'est une loi synchronique. Il en est de même de la troisième, puisqu'elle concerne l'unité du mot et sa fin. Les lois 4, 5 et 6 sont diachroniques : ce qui était s est devenu h; — n a remplacé m; — t, k, etc., ont disparu sans laisser de trace.

Il faut remarquer en outre que 3 est le résultat de 5 et 6; deux faits diachroniques ont créé un fait synchronique.

Une fois ces deux catégories de lois séparées, on verra que 2 et 3 ne sont pas de même nature que 1, 4, 5, 6.

La loi synchronique est générale, mais elle n'est pas impérative. Sans doute elle s'impose aux individus par la contrainte de l'usage collectif (…), mais nous n'envisageons pas ici une obligation relative aux sujets parlants. Nous voulons dire que dans la langue aucune force ne garantit le maintien de la régularité quand elle règne sur quelque point. Simple expression d'un ordre existant, la loi synchronique constate un état de choses ; elle est de même nature que celle qui constaterait que les arbres d'un verger sont disposés en quinconce. Et l'ordre qu'elle définit est précaire, précisément parce qu'il n'est pas impératif. Ainsi rien n'est plus régulier que la loi synchronique qui régit l'accent latin (loi exactement comparable à 2); pourtant ce régime accentuel n'a pas résisté aux facteurs d'altération, et il a cédé devant une loi nouvelle, celle du français (…). En résumé, si l'on parle de loi en synchronie, c'est dans le sens d'arrangement, de principe de régularité.

La diachronie suppose au contraire un facteur dynamique par lequel un effet est produit, une chose exécutée. Mais ce caractère impératif ne suffit pas pour qu'on applique la notion de loi aux faits évolutifs; on ne parle de loi que lorsqu'un ensemble de faits obéissent à la même règle, et malgré certaines apparences contraires, les événements diachroniques ont toujours un caractère accidentel et particulier.

Pour les faits sémantiques, on s'en rend compte immédiatement; si le français poutre «jument» a pris le sens de «pièce de bois, solive», cela est dû à des causes particulières et ne dépend pas des autres changements qui ont pu se produire dans le même temps; ce n'est qu'un accident parmi tous ceux qu'enregistre l'histoire d'une langue.

Pour les transformations syntaxiques et morphologiques, la chose n'est pas aussi claire au premier abord. A une certaine époque presque toutes les formes de l'ancien cas sujet ont disparu en français; n'y a-t-il pas là un ensemble de faits obéissant à la même loi? Non, car tous ne sont que les manifestations multiples d'un seul et même fait isolé. C'est la notion particulière de cas sujet qui a été atteinte et sa disparition a entraîné naturellement celle de toute une série de formes. Pour quiconque ne voit que les dehors de la langue, le phénomène unique est noyé dans la multitude de ses manifestations ; mais lui-même est un dans sa nature profonde, et il constitue un événement historique aussi isolé dans son ordre que le changement sémantique subi par poutre; il ne prend l'apparence d'une loi que parce qu'il se réalise dans un système: c'est l'agencement rigoureux de ce dernier qui crée l'illusion que le fait diachronique obéit aux mêmes conditions que le synchronique.

Pour les changements phonétiques enfin, il en est exactement de même; et pourtant on parle couramment de lois phonétiques. On constate en effet qu'à un moment donné, dans une région donnée, tous les mots présentant une même particularité phonique sont atteints du même changement ; ainsi la loi 1 (…) (*dhumos ---» grec thumos) frappe tous les mots grecs qui renfermaient une sonore aspirée (…); la règle 4 (*septm ---»  heptà ) s'applique à serpō ---» hérpo, *sus  ---» hûs, et à tous les mots commençant par s. Cette régularité, qu'on a quelquefois contestée, nous paraît très bien établie ; les exceptions apparentes n'atténuent pas la fatalité des changements de cette nature, car elles s'expliquent soit par des lois phonétiques plus spéciales (…) soit par l'intervention de faits d'un autre ordre (analogie, etc.). Rien ne semble donc mieux répondre à la définition donnée plus haut du mot loi. Et pourtant, quel que soit le nombre des cas où une loi phonétique se vérifie, tous les faits qu'elle embrasse ne sont que les manifestations d'un seul fait particulier.

La vraie question est de savoir si les changements phonétiques atteignent les mots ou seulement les sons; la réponse n'est pas douteuse: dans néphos, méthu, ?nkhõ, etc., c'est un certain phonème, une sonore aspirée indo-européenne qui se change en sourde aspirée, c'est l's initial du grec primitif qui se change en h, etc., et chacun de ces faits est isolé, indépendant des autres événements du même ordre, indépendant aussi des mots où il se produit (…). Tous ces mots se trouvent naturellement modifiés dans leur matière phonique, mais cela ne doit pas nous tromper sur la véritable nature du phonème.

Sur quoi nous fondons-nous pour affirmer que les mots eux-mêmes ne sont pas directement en cause dans les transformations phonétiques ? Sur cette constatation bien simple que de telles transformations leur sont au fond étrangères et ne peuvent les atteindre dans leur essence. L'unité du mot n'est pas constituée uniquement par l'ensemble de ses phonèmes; elle tient à d'autres caractères que sa qualité matérielle. Supposons qu'une corde de piano soit faussée : toutes les fois qu'on la touchera en exécutant un air, il y aura une fausse note; mais où? Dans la mélodie? Assurément non; ce n'est pas elle qui a été atteinte; le piano seul a été endommagé. Il en est exactement de même en phonétique. Le système de nos phonèmes est l'instrument dont nous jouons pour articuler les mots de la langue ; qu'un de ces éléments se modifie, les conséquences pourront être diverses, mais le fait en lui-même n'intéresse pas les mots, qui sont, pour ainsi dire, les mélodies de notre répertoire.

Ainsi les faits diachroniques sont particuliers ; le déplacement d'un système se fait sous l'action d'événements qui non seulement lui sont étrangers (…), mais qui sont isolés et ne forment pas système entre eux.

Résumons : les faits synchroniques, quels qu'ils soient, présentent une certaine régularité, mais ils n'ont aucun caractère impératif; les faits diachroniques, au contraire, s'imposent à la langue, mais ils n'ont rien de général.

En un mot, et c'est là que nous voulions en venir, ni les uns ni les autres ne sont régis par des lois dans le sens défini plus haut, et si l'on veut malgré tout parler de lois linguistiques, ce terme recouvrira des significations entièrement différentes selon qu'il sera appliqué aux choses de l'un ou de l'autre ordre.

§ 7. Y a-t-il un point de vue panchronique ?

Jusqu'ici nous avons pris le terme de loi dans le sens juridique. Mais y aurait-il peut-être dans la langue des lois dans le sens où l'entendent les sciences physiques et naturelles, c'est-à-dire des rapports qui se vérifient partout et toujours? En un mot, la langue ne peut-elle pas être étudiée au point de vue panchronique?

Sans doute. Ainsi puisqu'il se produit et se produira toujours des changements phonétiques, on peut considérer ce phénomène en général comme un des aspects constants du langage; c'est donc une de ses lois. En linguistique comme dans le jeu d'échecs (…), il y a des règles qui survivent à tous les événements. Mais ce sont là des principes généraux existants indépendamment des faits concrets; dès qu'on parle de faits particuliers et tangibles, il n’y a pas de point de vue panchronique. Ainsi chaque changement phonétique, quelle que soit d'ailleurs son extension, est limité à un temps et un territoire déterminés; aucun ne se produit dans tous les temps et dans tous les lieux; il n'existe que diachroniquement. C'est justement un critère auquel on peut reconnaître ce qui est de la langue et ce qui n'en est pas. Un fait concret susceptible d'une explication panchronique ne saurait lui appartenir. Soit le mot chose: au point de vue diachronique, il s'oppose au latin causa dont il dérive; au point de vue synchronique, à tous les termes qui peuvent lui être associés en français moderne. Seuls les sons du mot pris en eux-mêmes (soz) donnent lieu à l'observation panchronique; mais ils n'ont pas de valeur linguistique; et même au point de vue panchronique soz, pris dans une chaîne comme ün soz admirable «une chose admirable», n'est pas une unité, c'est une masse informe, qui n'est délimitée par rien; en effet, pourquoi soz  plutôt que oza ou nso ? Ce n'est pas une valeur, parce que cela n'a pas de sens. Le point de vue panchronique n'atteint jamais les faits particuliers de la langue.

§ 8. Conséquences de la confusion
du synchronique et du diachronique.

Deux cas peuvent se présenter :

a) La vérité synchronique paraît être la négation de la vérité diachronique, et à voir les choses superficiellement, on s'imagine qu'il faut choisir; en fait ce n'est pas nécessaire; l'une des vérités n'exclut pas l'autre. Si dépit a signifié en français «mépris», cela ne l'empêche pas d'avoir actuellement un sens tout différent; étymologie et valeur synchronique sont deux choses distinctes. De même encore, la grammaire traditionnelle du français moderne enseigne que, dans certains cas, le participe présent est variable et s'accorde comme un adjectif (cf. «une eau courante»), et que dans d'autres il est invariable (cf. «une personne courant dans la rue»). Mais la grammaire historique nous montre qu'il ne s'agit pas d'une seule et même forme : la première est la continuation du participe latin (currentem) qui est variable, tandis que l'autre vient du gérondif ablatif invariable (currendo) (…). La vérité synchronique contredit-elle à la vérité diachronique, et faut-il condamner la grammaire traditionnelle au nom de la grammaire historique? Non, car ce serait ne voir que la moitié de la réalité; il ne faut pas croire que le fait historique importe seul et suffit à constituer une langue. Sans doute, au point de vue des origines, il y a deux choses dans le participe courant ; mais la conscience linguistique les rapproche et n'en reconnaît plus qu'une: cette vérité est aussi absolue et incontestable que l'autre.

b) La vérité synchronique concorde tellement avec la vérité diachronique qu'on les confond, ou bien l'on juge superflu de les dédoubler. Ainsi on croit expliquer le sens actuel du mot père en disant que pater avait la même signification. Autre exemple: a bref latin en syllabe ouverte non initiale s'est changé en i : à côté de facio on a conficio, à côté de amicus, inimicus, etc. On formule souvent la loi en disant que le a de facio devient i dans conficio, parce qu'il n'est plus dans la première syllabe. Ce n'est pas exact : jamais le a de facio n’est «devenu» i dans conficio. Pour rétablir la vérité, il faut distinguer deux époques et quatre termes : on a dit d'abord facio — confacio ; puis confaciō s'étant transformé en conficio, tandis que facio subsistait sans changement, on a prononcé facio — conficio. Soit:

Si un « changement » s'est produit, c'est entre confaciō et conficiō; or la règle, mal formulée, ne mentionnait même pas le premier! Puis à côté de ce changement, naturellement diachronique, il y a un second fait, absolument distinct du premier et qui concerne l'opposition purement synchronique entre facio et conficio. On est tenté de dire que ce n'est pas un fait, mais un résultat. Cependant, c'est bien un fait dans son ordre, et même tous les phénomènes synchroniques sont de cette nature. Ce qui empêche de reconnaître la véritable valeur de l'opposition facio — conficio c'est qu'elle n'est pas très significative. Mais que l'on considère les couples Gast — Gäste, gebe — gibt, on verra que ces oppositions sont, elles aussi, des résultats fortuits de l'évolution phonétique, mais n'en constituent pas moins, dans l'ordre synchronique, des phénomènes grammaticaux essentiels. Comme ces deux ordres de phénomènes se trouvent par ailleurs étroitement liés entre eux, l'un conditionnant l'autre, on finit par croire qu'il ne vaut pas la peine de les distinguer; en fait la linguistique les a confondus pendant des dizaines d'années sans s'apercevoir que sa méthode ne valait rien.

Cette erreur éclate cependant avec évidence dans certains cas. Ainsi pour expliquer le grec phuktos, on pourrait penser qu'il suffit de dire: en grec g ou kh se changent en k devant consonnes sourdes, en exprimant la chose par des correspondances synchroniques, telles que phugeîn: phuktos. lékhos : léktron, etc. Mais on se heurte à des cas comme tríkhes : thriksí, où l'on constate une complication: le «passage» de t à th. Les formes de ce mot ne peuvent s'expliquer qu'historiquement, par la chronologie relative. Le thème primitif *thrikh, suivi de la désinence -si, a donné thriksí, phénomène très ancien, identique à celui qui a produit léktron, de la racine lekh-. Plus tard, toute aspirée suivie d'une autre aspirée dans le même mot a passé à la sourde, et *thríkhes est devenu trikhes: thriksí échappait naturellement à cette loi.

§ 9. Conclusions.

Ainsi la linguistique se trouve ici devant sa seconde bifurcation. Il a fallu d'abord choisir entre la langue et la parole (…); nous voici maintenant à la croisée des routes qui conduisent l'une, à la diachronie, l'autre à la synchronie.

Une fois en possession de ce double principe de classification, on peut ajouter que tout ce qui est diachronique dans la langue ne l'est que par la parole. C'est dans la parole que se trouve le germe de tous les changements: chacun d'eux est lancé d'abord par un certain nombre d'individus avant d'entrer dans l'usage. L'allemand moderne dit: ich war, wir waren, tandis que l'ancien allemand, jusqu'au XVIe siècle, conjuguait: ich was, wir waren (l'anglais dit encore: / was, we were). Comment s'est effectuée cette substitution de war à was? Quelques personnes, influencées par waren, ont créé war par analogie; c'était un fait de parole; cette forme, souvent répétée, et acceptée par la communauté, est devenue un fait de langue. Mais toutes les innovations de la parole n'ont pas le même succès, et tant qu'elles demeurent individuelles, il n'y a pas à en tenir compte, puisque nous étudions la langue ; elles ne rentrent dans notre champ d'observation qu'au moment où la collectivité les a accueillies.

Un fait d'évolution est toujours précédé d'un fait, ou plutôt d'une multitude de faits similaires dans la sphère de la parole; cela n'infirme en rien la distinction établie ci-dessus, elle s'en trouve même confirmée, puisque dans l'histoire de toute innovation on rencontre toujours deux moments distincts: 1° celui où elle surgit chez les individus; 2° celui où elle est devenue un fait de langue, identique extérieurement, mais adopté par la collectivité.

Le tableau suivant indique la forme rationnelle que doit prendre l'étude linguistique:


Il faut reconnaître que la forme théorique et idéale d'une science n'est pas toujours celle que lui imposent les exigences de la pratique. En linguistique ces exigences-là sont plus impérieuses que partout ailleurs; elles excusent en quelque mesure la confusion qui règne actuellement dans ces recherches. Même si les distinctions établies ici étaient admises une fois pour toutes, on ne pourrait peut-être pas imposer, au nom de cet idéal, une orientation précise aux investigations.

Ainsi dans l'étude synchronique de l'ancien français le linguiste opère avec des faits et des principes qui n'ont rien de commun avec ceux que lui ferait découvrir l'histoire de cette même langue, du XIIIe au XXe siècle; en revanche ils sont comparables à ceux que révélerait la description d'une langue bantoue actuelle, du grec attique en 400 avant Jésus-Christ ou enfin du français d'aujourd'hui. C'est que ces divers exposés reposent sur des rapports similaires; si chaque idiome forme un système fermé, tous supposent certains principes constants, qu'on retrouve en passant de l'un à l'autre, parce qu'on reste dans le même ordre. Il n'en est pas autrement de l'étude historique: que l'on parcoure une période déterminée du français (par exemple du XIIIe au XXe siècle), ou une période du javanais, ou de n'importe quelle langue, partout on opère sur des faits similaires qu'il suffirait de rapprocher pour établir les vérités générales de l'ordre diachronique. L'idéal serait que chaque savant se consacre à l'une ou l'autre de ces recherches et embrasse le plus de faits possible dans cet ordre ; mais il est bien difficile de posséder scientifiquement des langues aussi différentes. D'autre part chaque langue forme pratiquement une unité d'étude, et l'on est amené par la force des choses à la considérer tour à tour statiquement et historiquement. Malgré tout il ne faut jamais oublier qu'en théorie cette unité est superficielle, tandis que la disparité des idiomes cache une unité profonde. Que dans l'étude d'une langue l'observation se porte d'un côté ou de l'autre, il faut à tout prix situer chaque fait dans sa sphère et ne pas confondre les méthodes.

Les deux parties de la linguistique, ainsi délimitées, feront successivement l'objet de notre étude.

La linguistique synchronique s'occupera des rapports logiques et psychologiques reliant des termes coexistants et formant système, tels qu'ils sont aperçus par la même conscience collective.

La linguistique diachronique étudiera au contraire les rapports reliant des termes successifs non aperçus par une même conscience collective, et qui se substituent les uns aux autres sans former système entre eux.

Fin de l'extrait.



Revenir à l'auteur: Jacques Brazeau, sociologue, Univeristé de Montréal Dernière mise à jour de cette page le mercredi 16 mars 2011 15:37
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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