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http://dx.doi.org/doi:10.1522/25036812

Collection « Méthodologie en sciences sociales »

TEXTES DE METHODOLOGIE EN SCIENCES SOCIALES
choisis et présentés par Bernard Dantier
Docteur de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales
Maître de conférences à Sciences-Po Paris.
Chargé de cours et de gestion de formations à l'Institut Supérieur de Pédagogie - Faculté d'Éducation de Paris.

Cette rubrique, évolutive, qui s’enrichira au cours du temps, propose au lecteur des textes de méthodologie
en sciences sociales, cela afin de l’aider dans une démarche de compréhension et de participation à ces sciences.

La morale de la science expérimentale: Nietzsche, La généalogie de la morale”.
Extrait de: Friedrich Nietzsche,
La généalogie de la morale, Leipzig, 1887,
III, aphorismes 23-25 (traduction d’H. Albert. Paris, 1900, réédition Nathan, 1985).

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Friedrich Nietzsche, La morale de la science expérimentale”.

Il y a bien des illusions à dissiper dans la méthodologie des sciences sociales. Parmi elles, la croyance en une pratique scientifique qui ne puiserait qu’en elle-même ses valeurs et ses principes d’action. La pratique d’une activité dite « scientifique » est une pratique qui comme toutes celles sociales s’insère et doit s’insérer dans le système d’organisation de la société en cours. La science comme la justice ou la religion doit correspondre à des valeurs, des normes et des rôles afin d’être comprise et acceptée en tant que partie du tout social. Autrement dit, si la morale forme cet ensemble (toujours variable selon les conditions de fonctionnement d’une société) qui doit motiver, orienter et régler les comportements et les actes, ce qu’on nomme la science ne peut prendre place sans se relier à cette morale. 

Ainsi en est-il de l’avènement d’une nouvelle façon de se représenter et de faire la science, la science expérimentale, qui met à l’épreuve de l’expérience toute conception du monde en la réduisant à une hypothèse, estimant qu’on ne peut avoir de l’objet de connaissance qu’une pensée incomplète et provisoire qu’il faut toujours soumettre aux réponses données par le monde à la suite de nos questions. Cette science de la sorte présuppose un renoncement affectif à l’affirmation pure et simple de la pensée et de la volonté, une mise à l’écart de tout désir, correspondant ainsi à un véritable ascétisme qui est celui du christianisme. Le savant, comme a pu ensuite le théoriser par exemple Gaston Bachelard, « doit » dépasser les « obstacles épistémologiques » résidant dans les tendances égocentriques de l’homme qui l’incitent à satisfaire ce que Sigmund Freud désigne par « principe de plaisir ». Poser comme axiome l’existence dans le monde extérieur d’une et d’une seule vérité absolue qui existe par elle-même et pour elle-même (la vérité des lois physiques, chimiques ou biologiques, la vérité des processus factoriels expliquant les faits sociaux…), vérité qui doit être conquise pour elle-même sans autre fin que de la connaître, c’est sacrifier par principe tout ce que l’on peut vouloir que le monde soit en fonction de ses attentes humaines. La science expérimentale réclame de ses acteurs qu’ils acceptent un monde existant indépendamment d’eux et finalement sans eux. Nous pouvons même nous demander si, au-delà d’abolir ses pulsions sur le monde, le scientifique expérimentateur ne cherche pas à se fuir soi-même entièrement pour se fondre et disparaître dans un monde qui n’aurait plus de rapport avec le projet de vie humain. 

Afin d’éclairer cet aperçu, prenons ces analyses de F. Nietzsche qui sont assez pertinentes pour nous montrer comment, en somme, le savant moderne constitue une nouvelle (et peut-être ultime version avant disparition totale) d’une certain prêtre qui prône l’autodestruction de soi afin d’entrer dans un accord paisible avec l’univers.

Bernard Dantier, sociologue
24 mai 2007
.


Extrait de: Friedrich Nietzsche, La morale de la science expérimentale.
Leipzig, 1887, III, aphorismes 23-25 (traduction d’H. Albert.
Paris, 1900, réédition Nathan, 1985).

L'idéal ascétique n'a pas seulement corrompu le goût et la santé, il a encore corrompu une troisième, une quatrième, une cinquième, une sixième chose (je me garderai bien de les énumérer toutes, je n'en finirais pas) Ce n'est pas ce que cet idéal a accompli que je veux mettre en lumière ici, seulement sa signification, ce qu'il laisse deviner, ce qui est caché derrière lui, sous lui, en lui, ce dont il est l'expression provisoire, obscure, chargée de points d'interrogation et de malentendus. Et ce n'est que pour atteindre ce but que je ne devais pas épargner à mes lecteurs un aperçu de son action néfaste : afin de les préparer enfin au dernier aspect, l'aspect le plus effrayant que la question du sens de cet idéal puisse prendre à mes yeux. Que signifie la puissance de cet idéal, sa monstrueuse puissance ? Pourquoi ne lui a-t-on pas opposé plus de résistance ? L'idéal ascétique exprime une volonté : se trouve la volonté adverse en qui s'exprimerait un idéal adverse! L'idéal ascétique a un but, — celui-ci est assez général, pour qu'en dehors de lui tous les intérêts de l'existence humaine paraissent bornés, mes quins, étroits ; à la poursuite de ce but unique, il emploie les temps, les peuples, les hommes; il n'admet aucune autre interprétation, aucun autre but; il rejette, nie, affirme, confirme uniquement dans le sens de son interprétation (— exista-t-il du reste jamais un système d'interprétation plus conséquent et d'invention plus ingénieuse ?) ; il ne s'assujettit à aucune puissance, il croit au contraire à sa prééminence sur toute puissance, il croit à son absolue différence hiérarchique avec toute autre puissance, — il est persuadé que toute puissance sur terre doit d'abord recevoir de lui un sens, un droit à l'existence, une valeur, comme instrument de son œuvre, comme voie et moyen vers son but, but unique... Où est l'antithèse de ce système défini de volonté, de but et d'interprétation ? Cette antithèse pourquoi manque-t-elle ?... Où est l'autre « but unique » ?... On me répondra qu'il ne manque pas, que, non seulement il a lutté longtemps et avec succès contre cet idéal, mais encore qu'il l'a vaincu sur presque tous les points importants : notre science moderne tout entière en porterait témoignage, — cette science moderne qui, véritable philosophie de la réalité, n'aurait manifestement foi qu'en elle-même, aurait manifestement seule le courage, la volonté d'elle-même, et jusqu'ici aurait fort bien su se passer de Dieu, de l'au-delà et des vertus négatrices. Cependant tout ce tapage et ce bavardage d'agitateurs ne fait pas la moindre impression sur moi : ces trompettes de la réalité sont de piètres musiciens, leurs voix ne sortent pas assez intelligibles des profondeurs, ils n'expriment pas l'abîme qu'il y a dans la conscience scientifique — car aujourd'hui la conscience scientifique est un abîme — le mot « science », dans les gueules de pareils tapageurs, est simplement un abus, une insolence, une impudeur. Prenez le contre-pied de ce qu'ils disent et vous aurez la vérité : la science aujourd'hui n'a pas la moindre foi en elle-même, elle n'admet aucun idéal au-dessus d'elle — et là où il lui reste encore de la passion, de l'amour, de la ferveur, de la souffrance, là encore, bien loin d'être l'antithèse de cet idéal ascétique, elle n'en constitue que la forme la plus nouvelle et la plus noble. Cela vous paraît-il étrange ?... Il est vrai qu'il y a parmi les savants d'aujourd'hui pas mal de braves gens travailleurs et modestes, à qui plaît leur petit coin retiré et qui, parce qu'ils s'y sentent à l'aise, élèvent parfois la voix de façon immodeste en prétendant que tout le monde, aujourd'hui devrait être satisfait, surtout dans la science, — il y a là tant de choses utiles à faire ! Je n'en disconviens pas ; pour rien au monde je ne voudrais troubler le plaisir que ces travailleurs prennent à leur métier : car je me réjouis de leur besogne. Mais s'il est vrai qu'à présent l'on travaille énergiquement dans le domaine scientifique et qu'il y a des travailleurs satisfaits de leur sort, il reste à prouver que la science, dans son ensemble, possède aujourd'hui un but, une volonté, un idéal, la passion d'une grande foi. C'est tout le contraire, ainsi que je l'ai indiqué : lorsqu'elle n'est pas la plus récente manifestation de l'idéal ascétique, — il s'agit là de cas trop rares, trop choisis et trop distingués pour que le jugement en soit influencé — la science est aujourd'hui la couverture pour toute sorte de mécontentement, d'incrédulité, de remords, de despectio sui, de mauvaise conscience — elle est l’inquiétude même du manque d'idéal, la souffrance causée par l’absence d'un grand amour, le mécontentement d'une tempérance forcée. Oh ! que de choses la science ne dissimule-t-elle pas aujourd'hui ! Que de choses du moins ne doit-elle pas dissimuler ! La capacité de nos plus éminents savants, leur application ininterrompue, leur cerveau qui bout nuit et jour, la maîtrise même de leur métier, — combien souvent tout cela a pour véritable objet de s'aveugler volontairement sur l'évidence de certaines choses ! La science comme moyen de s'étourdir. Connaissez-vous cela ? On les blesse parfois au vif — tous ceux qui sont en rapport avec des savants savent cela — on les blesse profondément par un mot tout à fait inoffensif, on s'aliène la sympathie de ses amis savants au moment où l'on croit leur rendre hommage, on les met hors d'eux-mêmes, simplement parce que l'on n'a pas été assez fin pour deviner à qui on a affaire : à des êtres qui, souffrant sans vouloir s'avouer ce qu'ils sont, qui s'étourdissent, se fuient eux-mêmes et n'ont qu'une crainte : prendre conscience de ce qu'ils sont en réalité... 

24. — Et maintenant examinons ces cas exceptionnels dont je parlais tantôt, ces derniers idéalistes qui soient aujourd'hui parmi les philosophes et les savants : aurions-nous peut-être en eux les adversaires désirés de l'idéal ascétique, les anti-idéalistes de cet idéal ? C'est là en effet ce qu'ils croient être, ces « incrédules » (car cela, ils le sont tous) ; être les adversaires de cet idéal, c'est là précisément ce qui semble constituer leur dernier reste de foi, tant sur ce point leurs discours, leurs gestes sont passionnés : — mais est-ce là une raison pour que ce qu'ils croient soit vrai ?... Nous qui « cherchons la connaissance », nous nous défions précisément de toute espèce de croyants ; notre défiance nous a peu à peu enseigné à tirer à cet égard des conclusions inverses de celles qu'on tirait jadis : je veux dire à conclure, partout où la force d'une croyance apparaît au premier plan, que cette croyance a des bases quelque peu fragiles, ou même qu'elle est invraisemblable. Nous aussi, nous ne nions pas que la foi « sauve » : mais pour cette raison même nous nions que la foi prouve quelque chose, — une foi puissante, moyen de salut, fait naître des soupçons à l'égard de son objet, elle ne fonde pas la « vérité », mais seulement une certaine vraisemblance — de l'illusion. Or, qu'arrive-t-il dans ce cas ? — Ces négateurs, ces isolés du temps présent, ces esprits intransigeants qui prétendent à la netteté intellectuelle, ces esprits durs, sévères, abstinents, héroïques, qui sont l'honneur de notre temps, tous ces pâles athées, antichrétiens, immoralistes, nihilistes, ces sceptiques, ces incrédules et autres rachitiques de l'esprit (ils le sont tous en quelque façon), ces derniers idéalistes de la connaissance en qui seuls aujourd'hui réside et s'incarne la conscience intellectuelle, — ils se croient en effet aussi détachés que possible de l'idéal ascétique, « ces libres, très libres esprits » : et cependant je vais leur révéler une chose qu'ils ne peuvent voir eux-mêmes — car ils manquent de l'éloignement nécessaire : — c'est que cet idéal est précisément aussi leur idéal, ils en sont eux-mêmes les représentants aujourd'hui plus que personne peut-être; ils sont sa forme la plus spiritualisée, ils sont l'avant-garde de ses troupes d'éclaireurs et de guerriers, sa forme de séduction la plus captieuse, la plus subtile et la plus insaisissable : — si, en quelque chose, je suis déchiffreur d'énigmes je veux l'être avec cette affirmation! Non, ceux-ci sont loin d'être des esprits libres, car ils croient encore à la vérité... Lorsque les Croisés se heurtèrent en Orient sur cet invincible ordre des Assassins, sur cet ordre des esprits libres par excellence, dont les affiliés de grades inférieurs vivaient dans une obéissance telle que jamais ordre monastique n'en connut de pareille, ils obtinrent, je ne sais par quelle voie, quelques indications sur le fameux symbole, sur ce principe essentiel dont la connaissance était réservée aux dignitaires supérieurs, seuls dépositaires de cet ultime secret : « Rien n'est vrai, tout est permis »... C'était là de la vraie liberté d'esprit, une parole qui mettait en question la foi même en la vérité... Aucun esprit libre européen, chrétien, s'est-il jamais égaré dans le mystère de cette proposition, dans le labyrinthe de ses conséquences ? connaît-il par expérience le minotaure de cette caverne ?... J'en doute, ou, pour mieux dire, je sais qu'il en est autrement : — rien n'est plus étranger à ces soi-disant esprits libres, à ces esprits qui ne sont absolus que sur un seul point, que la liberté, l'affranchissement de toute entrave, entendu dans ce sens ; les liens les plus étroits sont précisément ceux qui les attachent à la foi en la vérité, personne plus qu'eux n'y est plus solidement enchaîné. Je connais tout cela, de trop près peut-être ; cette louable abstinence philosophique qu'ordonné une telle foi, ce stoïcisme intellectuel qui finit par s'interdire tout aussi sévèrement le « non » que le « oui », cette volonté à s'en tenir à ce qui est, au factum brutum, ce fatalisme des « petit faits » (ce petit faitalisme, comme je le nomme) où la science française cherche maintenant une sorte de prééminence morale sur la science allemande, ce renoncement à toute interprétation (à tout ce qui est violence, arrangement, abréviation, omission, remplissage, amplification, falsification, bref à tout ce qui appartient en propre à l'interprétation) — tout cela, pris en bloc, est aussi bien l'expression de l'ascétisme de la vertu que n'importe quelle négation de la sensualité (ce n'est là, au fond, qu'un cas particulier de cette négation). Mais la force qui pousse à cet ascétisme, cette volonté absolue de la vérité, c'est, que l'on ne s'y trompe pas, la foi dans l'idéal ascétique lui-même, ne serait-ce que sous la forme de son impératif inconscient, - c'est la foi en une valeur métaphysique, en une valeur en soi de la vérité, valeur que seul l'idéal ascétique garantit et consacre (elle subsiste et disparaît en même temps que lui). Il n'y a, en bonne logique, pas de science « sans présupposés » ; la seule pensée d'une telle science est inconcevable, paralogique : une science suppose nécessairement une philosophie, une « foi » préalable qui lui donne une direction, un sens, une limite, une méthode, un droit à l'existence. (Celui qui veut procéder inversement et se dispose par exemple à fonder la philosophie « sur une base strictement scientifique », devra d'abord placer la tête en bas, non seulement la philosophie, mais même la vérité, ce qui serait un manque d'égard bien choquant envers deux dames aussi vénérables !) Sans doute (…) « l'homme véridique, véridique dans ce sens extrême et téméraire que suppose la foi dans la science, affirme par là sa foi en un autre monde que celui de la vie, de la nature et de l'histoire ; et dans la mesure où il affirme cet « autre monde », eh bien ! son antithèse, ce monde-ci, notre monde, ne devra-t-il pas le nier ?... — C'est toujours encore une croyance métaphysique sur quoi repose notre foi en la science, — nous aussi, nous autres penseurs d'aujourd'hui qui cherchons la connaissance, hommes sans dieu et antimétaphysiciens, nous aussi nous prenons encore notre flamme à cet incendie qu'une croyance plusieurs fois millénaire a allumé, à cette foi chrétienne qui fut aussi la foi de Platon — que Dieu est la vérité et que la vérité est divine... Mais quoi, si précisément cela devenait de moins en moins digne de foi, si rien n'apparaissait plus comme divin, si ce n'est l'erreur, l'aveuglement, le mensonge, — si Dieu lui-même se trouvait être notre mensonge, un mensonge qui a le plus duré ? — II convient ici de faire une pause et de méditer longuement. La science elle-même a besoin désormais d'une justification (ce qui ne veut même pas dire qu'il en existe une pour elle). Interrogez sur ce point les philosophies les plus anciennes et les plus récentes : il n'en est point qui ait conscience que la volonté de vérité elle-même puisse avoir besoin d'une justification ; il y a là une lacune dans toutes les philosophies. — D'où cela vient-il ? C'est que jusqu'ici l'idéal ascétique a dominé toutes les philosophies, du fait que la vérité a toujours été posée comme Etre, comme Dieu, comme instance suprême, que la vérité ne devait pas être envisagée comme problème. Comprend-on ce « devait » ? — Depuis le moment où la foi dans le Dieu de l'idéal ascétique a été niée, il se pose aussi un nouveau problème : celui de la valeur de la vérité. — La volonté de vérité a besoin d'une critique — définissons ainsi notre propre tâche —, il faut essayer une bonne fois de mettre en question expérimentalement la valeur de la vérité... (…) 

25. Non ! qu'on ne vienne pas me parler de la science, quand je cherche l'antagoniste naturel de l'idéal ascétique, quand je demande : « Où est la volonté adverse en qui s'exprime un idéal adverse ? » Pour un tel rôle la science est loin d'être assez autonome, elle a besoin elle-même, en tout état de cause, d'un idéal de la valeur, d'une puissance créatrice de valeurs qu'elle puisse servir et qui lui donne foi en elle-même — car, par elle-même, elle ne crée aucune valeur. Ses rapports avec l'idéal ascétique n'ont pas le caractère de l'antagonisme; on serait plutôt tenté de la considérer comme la force de progrès qui régit l'évolution intérieure de cet idéal. Si elle lui résiste et le combat, cette opposition, à tout bien considérer, ne s'attaque pas à l'idéal même, mais à ses ouvrages avancés, à sa façon de montrer et de masquer son jeu, à sa rigidité, sa dureté, sa dogmatisation, — elle libère la vie, en lui, en niant tout l'aspect exotérique de ce principe. Tous deux, la science et l'idéal ascétique, se tiennent sur le même terrain — je l'ai déjà donné à entendre : — ils se rencontrent dans une commune surestimation de la vérité (plus exactement : dans une croyance commune que la vérité est inestimable, incritiquable), et c'est ce qui fait d'eux nécessairement des alliés, — de sorte que, à supposer qu'on les combatte, c'est ensemble seulement qu'on peut les combattre et les mettre en question. Si l'on cherche à estimer la valeur de l'idéal ascétique, on est forcément amené à estimer la valeur de la science : c'est là un fait et il importe d'ouvrir l'œil et de dresser l'oreille à temps ! (L'art, soit dit en passant, car en un autre endroit je reviendrai un jour plus longuement sur ce point, — l'art sanctifiant précisément le mensonge en mettant du côté de la volonté de tromper la bonne conscience, est, par principe, bien plus opposé à l'idéal ascétique que la science : voilà ce que ressentit l'instinct de Platon, cet ennemi de l'art, le plus grand que l'Europe ait produit jusqu'à ce jour. Platon contre Homère : voilà l'antagonisme complet, réel : — d'un côté le fanatique de l'au-delà, le grand calomniateur de la vie ; de l'autre, son apologiste spontané, la nature toute d'or. C'est pourquoi l'assujettissement de l'artiste à l'idéal ascétique constitue le comble de la corruption artistique, malheureusement une corruption des plus ordinaires : car rien n'est aussi corruptible qu'un artiste). Même au point de vue physiologique, la science repose sur les mêmes bases que l'idéal ascétique : l'un et l'autre supposent un certain appauvrissement de l'énergie vitale, — c'est, dans les deux cas, le même tiédissement des passions, le même ralentissement du rythme ; la dialectique prend la place de l'instinct, la gravité pose son empreinte sur le visage et les gestes (la gravité, ce signe infaillible d'une difficulté accrue des échanges, de difficultés et de luttes dans l'accomplissement des fonctions vitales). Voyez, dans l'évolution d'un peuple, les époques où le savant passe au premier plan : ce sont des époques de fatigue, souvent de crépuscule, de déclin, — c'en est fait de l'énergie débordante, de la certitude de vie, de la certitude de l'avenir. La suprématie du mandarin ne signifie jamais rien de bon : tout aussi peu que l'avènement de la démocratie, que les tribunaux d'arbitrage remplaçant la guerre, que l'émancipation des femmes, la religion de la pitié et autres symptômes d'une énergie vitale qui décline. (…). — Non! cette « science moderne » — essayez donc de voir clair ! — est pour l'instant le meilleur allié de l'idéal ascétique, et cela, parce que le plus inconscient, le plus involontaire, le plus dissimulé, le plus souterrain des alliés ! Ils ont jusqu'à présent joué le même jeu, les « pauvres d'esprit » et les adversaires scientifiques de l'idéal ascétique (qu'on se garde bien, soit dit en passant, de prendre ces derniers pour l'antithèse de ceux-ci, pour des riches d'esprit, par exemple : ils ne le sont pas, je les ai nommés les rachitiques de l'esprit). Et ces fameuses victoires des hommes de science : sans doute ce sont des victoires — mais sur quoi ? L'idéal ascétique ne fut nullement vaincu, bien au contraire, il fut fortifié, je veux dire rendu plus insaisissable, plus spirituel, plus séduisant, toutes les fois qu'une muraille, un ouvrage avancé dont il s'était entouré et qui lui donnait un aspect grossier était impitoyablement battu en brèche et démoli par la science. S'imagine-t-on vraiment que la ruine de l'astronomie théologique, par exemple, ait été une défaite de l'idéal ascétique ?... L'homme est-il peut-être devenu par là moins désireux de résoudre l'énigme de l'existence par la foi en un au-delà, depuis que, à la suite de cette défaite, cette existence est apparue comme plus fortuite encore, plus vide de sens et plus superflue dans l'ordre visible des choses ? Est-ce que la tendance de l'homme à se rapetisser, sa volonté de rapetisser, n'est pas, depuis Copernic, en continuel progrès? Hélas! c'en est fait de sa foi en sa dignité, en sa valeur unique et irremplaçable dans l'échelle des êtres, — il est devenu un animal, sans métaphore, sans restriction ni réserve, lui qui, selon sa foi de jadis, était presque un Dieu («enfant de Dieu», «Dieu fait homme»)... Depuis Copernic, il semble que l'homme soit arrivé à une pente qui descend, — il roule toujours plus loin du centre. — Où cela ? — Vers le néant ? Vers « le sentiment poignant de son néant ?... » Eh bien ! ce serait là le droit chemin — vers l’ancien idéal !... Toutes les sciences (et non point seulement l'astronomie, dont l'influence humiliante et rabaissante a arraché à Kant ce remarquable aveu : « elle anéantit mon importance »...), toutes les sciences, naturelles ou non-naturelles — c'est ainsi que j'appelle la critique de la raison par elle-même — travaillent aujourd'hui à détruire en l'homme l'antique respect de soi, comme si ce respect n'avait jamais été autre chose qu'un bizarre produit de la vanité humaine ; on pourrait même dire qu'elles mettent leur point d'honneur, l'austérité et la rigueur de leur ataraxie stoïque à entretenir chez l'homme ce mépris de soi obtenu au prix de tant d'efforts, en le présentant comme son dernier, son plus sérieux titre à l'estime de soi (en quoi l'homme a raison ; car celui qui méprise est toujours quelqu'un « qui n'a pas désappris à estimer »...). Mais est-ce là en réalité travailler contre l'idéal ascétique ? Croit-on encore sérieusement (comme les théologiens se le sont imaginé un temps), que par exemple la victoire de Kant sur la dogmatique des théologiens (« Dieu », « âme », « liberté », « immortalité ») ait porté atteinte à cet idéal ! — laissons pour le moment de côté la question de savoir si Kant a jamais eu le dessein de lui porter atteinte. Ce qui est certain, c'est que tous les philosophes transcendantaux ont, depuis Kant, de nouveau cause gagnée, — ils sont émancipés de la tutelle des théologiens : quelle joie ! — Kant leur a révélé ce chemin détourné où ils peuvent désormais, en toute indépendance et avec la tenue scientifique la plus décente, satisfaire « les désirs de leur cœur ». De même : qui pourrait désormais en vouloir aux agnostiques si, pleins de vénération pour l'Inconnu, le Mystère en soi, ils adorent comme Dieu le point d'interrogation lui-même ? (…). À supposer que tout ce que l'homme « connaît », loin de satisfaire ses désirs, les contrarie au contraire et leur fasse horreur, n'est-ce pas une échappatoire vraiment divine que d'en pouvoir rejeter la faute non sur les « désirs », mais sur la « connaissance » elle-même !... « II n'y a pas de connaissance, donc — il existe un Dieu » ; quelle nouvelle elegantia syllogismi ! quel triomphe de l'idéal ascétique ! —

Fin de l'extrait.



Revenir à l'auteur: Jacques Brazeau, sociologue, Univeristé de Montréal Dernière mise à jour de cette page le mercredi 16 mars 2011 15:37
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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