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http://dx.doi.org/doi:10.1522/030259216

Collection « Méthodologie en sciences sociales »

TEXTES DE METHODOLOGIE EN SCIENCES SOCIALES
choisis et présentés par Bernard Dantier
Docteur de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales
Maître de conférences à Sciences-Po Paris.
Chargé de cours et de gestion de formations à l'Institut Supérieur de Pédagogie - Faculté d'Éducation de Paris.

Cette rubrique, évolutive, qui s’enrichira au cours du temps, propose au lecteur des textes de méthodologie
en sciences sociales, cela afin de l’aider dans une démarche de compréhension et de participation à ces sciences.

L'anthropologie urbaine et les conditions sociales d'une science sociale:
Ulf Hannerz, Explorer la ville. — Éléments d'anthropologie urbaine.
Extrait de: Ulf Hannerz, Explorer la ville. — Éléments d'anthropologie urbaine.
Paris: Les Éditions de Minuit, 1983, pp. 365-386.
[Éditions américaines, 1980.] Traduction d'Isaac Joseph.

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Ulf Hannerz, L'anthropologie urbaine
et les conditions sociales d'une sciences sociale”.



L’anthropologie urbaine est récente, datant des années 1970. Son développement est parallèle à l’importance prise par les villes et le monde urbain, ainsi qu’à l’atténuation de celle des sociétés étudiées par l’anthropologie classique. Cette anthropologie urbaine s’est instaurée dans une relative improvisation, son but et sa méthode étant encore mal définis (notamment, la ville étant souvent prise aussi bien comme cadre d’enquête que comme véritable objet). L’intention d’Ulf Hannerz consiste ainsi à donner à cette discipline nouvelle «  une définition plus stricte, à la centrer sur les phénomènes urbains en tant que tels » (p. 20), en reprenant les travaux déjà faits (majoritairement l’auteur de «  Explorer la ville » procède ainsi à une analyse secondaire de données, basant son enquête sur des informations produites par d’autres enquêtes que la sienne).

Il s’agit donc de s’intéresser aux apports originaux que l’étude de la ville peut apporter à l’anthropologie générale, en appliquant celle-ci à l’objet urbain. Ce qui est suivi est surtout l’ «  analyse relationnelle » (p. 27).

L’auteur prend comme première référence la ville de Chicago, qu’un groupe d’universitaires locaux, dès les années 1920, a prise comme objet sociologique, en s’intéressant aux points de vue des participants par l’analyse de documents personnels et par l’observation participante. L’attention a été très vite portée sur l’hétérogénéité et la mutation fréquente des types de quartiers, l’extrême diversité des personnalités due à la division sociale du travail, «  la superficialité des relations sociales en milieu urbain » (p. 44), l’influence culturelle et morale par interactions, les enclaves ethniques. S’est développée de la sorte chez les chercheurs l’identification (sous le modèle écologique) des phénomènes et des personnes à leur environnement, dans et par l’espace (concentration, centralisation ou force centripète de la ville, mais aussi processus  centrifuges provoqués en réaction par cette organisation et ce fonctionnement de la ville). Les premières approches d’exploration ont surtout ainsi opéré, parallèlement, à un repérage et à une analyse par cartographie des phénomènes et des personnes.

L’école de Chicago, attentive plutôt «  aux pauvres, aux étrangers, à ceux qui avaient plus ou moins mauvaise réputation » (p. 67) a ainsi pu étudier les travailleurs nomades et sans-abri (pp. 51 à 56), les délinquants et les gangs (pp. 56 à 62), les quartiers juifs (pp. 62 à 67),  le contraste entre les élites sociales avec leurs stratégies de distinction et les «  garnis » ou taudis avoisinants (pp. 67 à 73), les professionnelles et usagers des «  taxi-dancings » (pp. 73 à 78). Les travaux de cette école, partiels en eux-mêmes, se complètent dans leur ensemble, à condition qu’on corrige leur tendance isolationniste, et leur manque de théorisation globale sur l’urbain, avec leur emploi excessif (et facilitant) du concept de désorganisation pour expliquer les diversités.

Une première approche de la définition du phénomène urbain construit celle-ci par distinction d’avec la société traditionnelle. Les trois caractères distinctifs de la ville sont alors la taille, la densité et l’hétérogénéité. Notamment, «  la multiplication des individus en interaction rend nécessaire un rétrécissement des contacts » (p. 87), et la densité des individus les amènent «  à s’orienter en fonction d’indices visuels » (p. 88). Cette densité les incite aussi à une compétition pour l’espace avec des ségrégations. Mais remarquons que l’auteur auquel nous nous intéressons ici critique cette dichotomie trop simplificatrice. Il estime (à notre avis judicieusement) que la ville ne doit pas être considérée comme un système clos, et que les critères de taille, d’intensité et d’hétérogénéité sont subjectifs et variables. Il s’avère que les typologies urbaines (impersonnalité et superficialité des rapports par exemple) ne sont pas toujours vérifiables, et par ailleurs les typologies rurales ne sont pas inapplicables à la ville. Celle-ci a été trop confondue aussi avec les effets du capitalisme et de l’industrialisation.

Il semble aussi pertinent de considérer la ville comme le produit explicite ou implicite d’une culture (à l’exemple du concept de «  ville islamique »), ou d’une étape de développement économique (comme la ville préindustrielle comparée à celle industrielle). Au point de vue économique, nous remarquons avec l’auteur que «  la ville est la forme la plus évoluée d’interdépendance entre les hommes » (p. 109). Sont envisageables et séparables de «  villes de pouvoir » (s’imposant sur leur environnement) et des villes d’échanges (purement économiques). L’économie de redistribution apparaît plus ou moins comme fondatrice des villes, comme aussi le lieu de cérémonie. La théorie de la centralité, dans une approche géographique, considère comment des individus, ayant des fonctions utiles aux autres dans un marché donné, peuvent autour d’eux établir une localité centrale d’une périphérie, selon un seuil et un champ. Mais cette théorie est simplificatrice, ignorant notamment le marché intérieur produit par la concentration des individus via leurs fonctions.

Pour Ulf Hannerz, la seule hétérogénéité fondamentale de la ville est celle provenant de la division du travail et des interdépendances qu’elle entraîne. La diversité et l’accessibilité dans un espace commun produisent des faits originaux. La question se porte ainsi «  sur les effets induits des concentrations de fonctions (...) sur la vie quotidienne et la culture des communautés urbaines » (p. 134). Il s’agit de se référer alors aux engagements des individus dans des situations d’interactions, où ils suivent des fins, avec plus ou moins de conscience, en jouant, perdant et gagnant certaines ressources vitales, à travers des rôles, dont les inventaires se répartissent entre foyer et parenté, approvisionnement, loisirs, voisinage, trafic, où sont impliqués autant des rapports externes (entre mère et commerçant) qu’internes (entre mère et enfants). Ces cinq domaines se distinguent ou se confondent  plus ou moins selon les époques et les lieux, et la gamme des rôles est plus ou moins nombreuse dans chacun tant au niveau de l’individu (répertoire) que de la communauté (inventaire). Le second et le cinquième domaine sont caractéristiques de la ville, qui, par ailleurs, présente «  un inventaire de rôles comparativement plus riche » (p. 143), d’où la segmentarisation et la superficialité des relations. Ces domaines et ces rôles doivent être étudiés dans leurs influences réciproques (primauté par exemple de l’approvisionnement). Par ailleurs, dans la ville le nombre et l’accessibilité font que la diversité peut devenir homogénéité sociale (regroupement des homosexuels, ailleurs solitaires, en communauté puis en culture «  gay »). Cependant le développement des moyens de circulation et de communication concurrence les privilèges d’accessibilité de l’espace-ville, mais pas son ouverture sur l’aléatoire.

Notons que l’auteur s’intéresse aussi aux recherches anglaises relatives à l’Afrique, et aux mutations, créatrices de problèmes sociaux, qu’elle subit sous l’influence du colonialisme, principalement dans le développement de ses villes, soumis aux intérêts économiques des Européens (exploitations minières par exemple), et où une migration vers celles-ci a appauvri les campagnes et changé les modes culturels et sociaux. Ces travaux, selon l’auteur, ont trop insisté sur les effets du tribalisme, sur la puissance de l’urbain («  un citadin africain est un citadin »). Ces recherches se firent surtout sous forme consistant « à trouver un cas qui puisse servir d’outil didactique et éclaire efficacement les éléments disparates qui entrent dans la construction d’un ordre social complexe et, en général, relativement opaque » (p. 172), les études de cas pouvant être prolongées. L’un des points de méthode consistait à définir les déterminants externes (structure industrielle, densité, ou hétérogénéité par exemple) pour en faire des variables indépendantes comparables susceptibles de faire apparaître des variations urbaines dépendantes. Les relations sont classées en structurelles (fonctions), catégorielles (races) et personnelles (familiarité), que l’auteur corrige comme dépendantes (en ce qui concerne les secondes et troisièmes) du degré d’information que les individus ont les uns sur les autres, et des normes en ce qui concerne les premières.

Soyons surtout attentifs alors au fait que l’étude des réseaux s’avère une approche importante dans la compréhension de l’urbain. «  Comment les relations sociales s’articulent-elles entre elles ? Comment comparer la situation de deux individus en contact direct et connaissant les mêmes tiers, et celles où ces tiers sont différents ? » (p. 209). Ainsi, dans le premier cas, les relations conjugales apparaissent plus ségrégées entre mari et femme et sous une plus forte pression normative. En fait, les réseaux sont utiles afin de «  mieux adapter l’analyse des relations sociales à l’étude d’un ensemble de plus en plus diversifié de structures sociales » (p. 219), notamment dans les domaines non soumis au normatif. (Nous pourrions percevoir ici l’esquisse possible d’un rapprochement heuristique avec la sociométrie de Moreno qui dans une première étape s’applique à étudier des additions d’individus en relevant notamment les attractions et répulsions qui unissent et désunissent ceux-ci et qui au final les organisent relationnellement et structurent les groupes en leur conférant des spécificités).

Sans cependant faire référence au créateur de la sociométrie, Ulf Hannerz attribue ainsi un rôle social aux ragots dans l’utilisation d’un réseau, comme il considère primordiales les stratégies pour passer d’un centre de réseau à un autre par des intermédiaires, à des fins de pouvoir ou de gain. La ville est alors le « réseau des réseaux » (p. 253).

L’œuvre de Goffman est alors logiquement abordée, avec les interactions de « face » et les comportements en public. L’auteur s’intéresse ainsi aux méthodes par lesquelles une personne manipule les images qu’autrui se fait d’elle, avec des notions comme expressions implicites et indirectes, représentations, décors, façades personnelles, coulisses, scènes, équipes, assistances, déférence, tenue, rituels, etc. L’institution totalitaire (asile, prison), inverse de l’ouverture urbaine, empêche ces besoins individuels d’intégrité symbolique. Dans les relations publiques, la gestion de l’espace est primordiale (évitement, appropriation, etc.). Or pour l’auteur, « l’idée que se fait un individu de son identité et de sa nature (...) naît dans des interactions et se développe à travers elles » (p. 278). Cela se fait par les contrastes (avec autrui) d’où l’influence de la ville à cet égard, et aussi par privation (de ce que l’on veut être) comme encore dans l’impersonnalisation de la ville, due surtout à la fragmentation des rôles, à laquelle l’individu réagit en donnant une importance ultime à l’information sur son être total. La ville reste surtout « un milieu dans lequel il y a plusieurs manières de se faire connaître aux autres et dans lequel un grand nombre de manipulations de l’information de coulisses est possible » (p. 290).

Remarquons que l’auteur détermine quatre modes de vie possibles pour un citadin : l’enclavement, « densité d’un seul secteur du réseau individuel (...) correspond à un ou plusieurs rôles dans lesquels le sujet investit la majeure partie de son temps et de son intérêt » (p. 316); la ségrégation ou multiple vie où l’individu a donc « deux ou plus de deux segments de son réseau qui demeurent bien distincts » (p. 319); l’intégration, inverse des précédents, et l’isolement. Il y a aussi à analyser le voisinage, instauré par des rapports de temps et d’espace, et  la « fluidité de la vie urbaine » (p. 332), vue diachroniquement dans l’évolution des relations et des rôles, comme une «  carrière » qui notamment, par ses modifications, entraîne une extension du réseau.

Les rôles peuvent être autant reçus que produits par les acteurs grâce aux ressources de l’urbain, dans une compensation des aliénations personnelles ou une réparation des inadaptations des institutions, dans une combinaison des expériences, et grâce à la demande plus nombreuse. Il s’agit aussi de comprendre quelle culture l’urbain favorise. Il apparaît que les visions et sens du monde sont plus hétérogènes dans l’urbain, tandis qu’une culture doit avoir une certaine homogénéité; la communication des significations joue ainsi un grand rôle, ainsi que le partage commun de rôles, comme aussi le pouvoir d’imposer cela, dans un contexte forcément pluriculturel, avec confrontation ou mélange. Il convient surtout d’aborder la ville dans sa totalité, à partir de son infrastructure d’approvisionnement, qui en fait sa rigidité sociale, et en allant à ses loisirs, qui en sont sa flexibilité sociale complémentaire.

La richesse de l’urbain fait qu’il recèle une infinité de choses méconnues, nécessitant bien l’enquête de terrain, dont surtout l’observation participante, avec si possible la collaboration complémentaire d’autres chercheurs, dans une ville qui reste à explorer.

L’extrait choisi et reproduit ci-dessous comporte plus particulièrement une réflexion de l’auteur sur l’approche qu’il suit autant qu’il étudie. Il y aborde un aspect des problématiques méthodologiques suscitées par les premiers travaux de l’anthropologie urbaine, travaux continuant à inspirer une grande partie de ceux actuels : les dimensions microsociologiques des études isolant des phénomènes dans un milieu urbain puis isolant ce milieu du milieu social général. L’auteur tient à s’en démarquer en précisant que pour lui « c'est la ville dans sa totalité qui devient l'objet central, et il nous faut la saisir comme une forme sociale étroitement liée à la société environnante ».

En reliant les villes étudiées aux sociétés qui les contiennent, il devient possible de procéder à des études comparatives, en prenant en compte les processus par lesquels des sociétés distinctes produisent des villes distinctes. Ainsi seraient mieux comprise autant que perçue chaque ville, dans ce qu’elle apparaît comme singulière et/ou générale en tant qu’individu d’un genre. La mise en perspective synchronique doit aussi se compléter par un regard diachronique observant l’évolution de telle ville dans le temps. Se percevrait alors l’évolution continue, l’action permanente qu’est une ville dont toute étude séquentielle présente les mêmes lacunes et les mêmes déformations qu’une photographie comparée à un film cinématographique. Les limitations déformantes de la microsociologie «  du terrain » seraient ainsi corrigées en étant dépassées par une appréhension totalisante du fait « ville » dans l’espace comme dans le temps. Cela implique un changement de protocole d’enquête : l’observation directe (voire participante) ne peut suffire et sont nécessitées alors des analyses secondaires de données dans une intégration par l’anthropologue d’autres travaux que les siens. Cet élargissement implique aussi l’intégration dans l’objet d’étude d’autres groupes sociaux ou personnage collectif que ceux habituellement choisis selon les typologies des villes. Il s’agirait d’ouvrir l’anthropologie urbaine à tous les citadins, quels qu’ils soient, sans exception, pour éviter l’erreur méthodologique consistant à choisir un groupe social ou un personnage collectif « principal » et à placer les autres occupants du milieu urbain dans un arrière-fond de seconds rôles ou même de figurants. Il ne serait plus question alors d’étudier certains groupes dans une ville, mais bien cette ville elle-même, représentée intégralement par toute sa population mise au même plan.

Il serait possible alors de mettre en relations descriptives et explicatives toutes les données contenues dans une ville. En plaçant dans la structure d’un système ces données mises alors en interaction par leurs interrelations, on pourrait éviter de considérer comme on l’a trop fait à présent par a priori certaines données comme « variables indépendantes » stipulées comme uniquement causales (composantes démographiques comme des ethnies, proportions de sexes ou de tranches d’âges, quantités de populations selon les territoires, etc.) sans s’interroger ainsi sur les causes de ces données résidant dans d’autres données.

Nous comprenons ainsi l’importance de méthodes complémentaires pour le recueil de données plus riches (méthodes plus quantitatives telles que l’étude des archives ayant enregistré par exemple les nombres des populations, telle qu’aussi le questionnaire standardisé diffusé en grand nombre…). Cependant, l’observation participante, avec ses défauts (restriction de la connaissance aux limites spatiales et temporelles autant qu’intellectuelles et affectives du point de vue du chercheur se faisant acteur autant qu’observateur) demeure la moins mauvaise des méthodes : la ville consiste en un ensemble de relations qui sont vivantes et qui, en tant que telles, doivent être vécues pour être perçues et connues. Le recours pour corriger les déviations et les finitudes de l’observation participante serait à chercher dans l’instauration d’une communauté de chercheurs agissant et observant conjointement en se partageant l’espace de la ville, voire le temps de la ville, dans une division du travail assez précise pour impliquer un groupement scientifique constituant une quasi-société. C’est alors que nous rencontrons les conditions sociales d’une science sociale. Les réflexions finales, et ne trouvant pas de fin satisfaisante, d’Ulf Hannerz sur les difficultés méthodologiques de l’anthropologie urbaine, apparaissent à nos yeux bien révélatrices du fondement requis par toute entreprise se voulant scientifique et prenant la société pour objet d’étude : la construction et l’organisation d’une collectivité (de chercheurs) pour comprendre et expliquer comment une autre collectivité s’est construite et s’organise.

Nous rencontrons ainsi, sous l’une de leurs manifestations les plus concrètes et vivantes, tous les problèmes et les enjeux des conditions sociales des sciences sociales

Procréée par l’idéal (peut-être aussi aporétique et faussant qu’utopiste) du chercheur en sciences sociales, nous nous trouvons face à l’expression ultime des visées de sa démarche : la réorganisation du social pour étudier ce social. En fait, nous constatons que sans s’en rendre compte l’auteur que nous étudions envisage ainsi dans son architecture méthodologique, avec tous les paradoxes de la « mise en abyme », la fondation d’une ville (d’observateurs participants) dans la ville (finalement destinée à être observée par ses participants) !


Bernard Dantier, sociologue
10 juin 2011
.


Extrait de: Ulf, Explorer la ville.
— Éléments d'anthropologie urbaine
.
Paris: Les Éditions de Minuit, 1983, pp. 364-386.
[Éditions américaines, 1980.] Traduction d'Isaac Joseph.




Les villes comme totalités.

C'est rapidement et sans prétendre être exhaustifs que nous avons traité de quelques problèmes théoriques — peut-être secondaires — de l'anthropologie urbaine. Dans l'ensemble, nous avons analysé la formation d'un répertoire et ses usages, les réseaux, et les cultures spécifiques, en insistant sur un nombre limité de combinaisons des rapports sociaux : voisinages, bandes, places publiques, réseaux égocentrés, etc. En cela, nous n'avons pas rompu avec le courant dominant dans la recherche anthropologique sur les villes : s'il y a une différence, c'est dans la volonté de penser un mode d'appréhension totalisante de ces objets.

Reste que, dans le débat sur l'anthropologie urbaine et ses tâches, on a prétendu que les études portant sur des entités aussi réduites ne pouvaient suffire. C'est pourquoi nous revenons finalement sur la question des objets de recherche de l'anthropologie urbaine.

Ceux qui mettent en cause la primauté accordée à la dimension micro-sociologique des phénomènes urbains craignent que l'anthropologie urbaine ne se résume à une « anthropologie de la rue », du type de celle que ferait spontanément un piéton ordinaire. Dans deux travaux publiés en 1972 et 1977, Richard Fox a tenté de proposer une perspective de rechange. Tout se passe, nous dit-il, comme si les anthropologues voyaient leur discipline éclater à partir du moment où elle s'affrontait aux sociétés urbaines. La majorité d'entre eux a jusqu'ici choisi de rester fidèle à une partie de son héritage : celle qui se fonde sur l'observation participante, l'approche romantique de « l'autre » culturel. Ce courant nous a donné des études sur les modes de vie des populations défavorisées, des déviants, de la première génération de migrants. Mais la ville en tant que telle demeure à l'arrière-plan. L'autre position de recherche persiste à considérer avec sérieux les aspirations totalisantes de l'anthropologie, même et surtout, si elle prend pour objet les formes sociales complexes. Si tel est le choix que nous faisons, c'est la ville dans sa totalité qui devient l'objet central, et il nous faut la saisir comme une forme sociale étroitement liée à la société environnante. Nous aurions là un point de départ plus adéquat pour une recherche comparative en anthropologie urbaine, puisque nous pourrions savoir comment des sociétés différentes produisent des villes différentes. Dans cette perspective, nous devons nous tourner également vers l'histoire pour parfaire nos connaissances sur la diversité des formes urbaines d'une part, et sur l'évolution de ces formes d'autre part. Si l'anthropologie des formes majeures de sociétés urbaines accepte de prendre en compte la dimension historique, elle devra rompre plus nettement encore avec la tradition du travail de terrain, qui bute sur les impasses de l'analyse synchronique. En somme, nous aurions deux anthropologies urbaines : celle d'en haut et celle du dedans.

Nous avons déjà fait, au chapitre II, un rapide survol des recherches urbaines allant dans le sens des thèses de Fox ; des auteurs comme Weber, Pirenne, Sjoberg, Redfield et Singer nous ont déjà fourni quelques jalons pour une anthropologie des villes. Au chapitre IV, nous avons également abordé la question des rapports entre les villes en tant que telles et les sociétés dans leur ensemble. Mais nous avons aussi signalé à cette occasion que des recherches urbaines s'intéressant au rôle des villes dans un système global ne constituaient pas ipso facto une anthropologie urbaine. En effet, ces recherches privilégient les rapports de pouvoir et les rapports de production, aussi bien sur le plan externe, dans leur contexte, que sur le plan interne, entre citadins. Les individus pris dans cette infrastructure de l'économie urbaine sont des personnages dont les rôles sont désignés : dans la ville de cour, on privilégiera les prêtres et les guerriers, dans la ville commerçante, les marchands, et dans la ville minière, les industriels et les prolétaires.

Il ne s'agit pas d'affirmer que cette orientation est erronée, puisqu'elle permet d'appréhender un segment de la réalité urbaine. Mais il ne s'agit que d'un segment. Une approche véritable de la ville comme totalité doit tenir compte de tous les acteurs — pères de famille, villageois urbains, cadres en mission, clochards, etc. — et les suivre dans tous leurs domaines d'activité ; non seulement lorsqu'ils gagnent leur vie mais aussi dans leur vie de famille et dans leurs rapports de voisinage ; au moment où ils se frôlent dans un square ou lorsqu'ils se reposent tout simplement. D'autre part, on devrait exiger de ce genre de recherches qu'elles ne se cantonnent pas dans une approche ethnographique, mais qu'elles tentent d'établir de manière suffisamment claire comment toutes les données s'organisent entre elles. Les quelques tentatives courageuses pour bâtir une anthropologie des villes comme totalités ressemblent malheureusement trop à des catalogues descriptifs de différents domaines de l'anthropologie et ne se préoccupent guère des rapports qu'ils entretiennent. C'est plus facile à dire qu'à faire. Il faut bien, à un moment donné, qu'il y ait un pacte entre les analyses quantitatives et qualitatives. Tâchons donc de tracer les grandes lignes d'une problématique d'analyse anthropologique des villes comme tota­lités à partir des principes exposés dans les pages qui précèdent. Par où commencer ? Comment dresser un tableau suffisamment systématique des modes d'organisation sociale en milieu urbain ?

Les anthropologues du Rhodes-Livingstone Institute estimaient que la recherche urbaine devait considérer que certains de ses objets étaient déjà donnés comme « déterminants extérieurs » ou comme « paramètres de contexte ». La liste de ces catégories d'objets déjà donnés, chez Mitchell, comportait la densité, la mobilité, la composition ethnique et démographique, les différenciations économiques et les contraintes politiques et administratives. Une version restreinte de ce recensement par Epstein énumérait sensiblement les mêmes catégories sous trois rubriques : les structures industrielles, civiques et démographiques.

Certes, la grille d'analyse des anthropologues de Manchester se fonde sur un travail de terrain. Elle est suffisamment fine pour nous permettre de produire des analyses précises. Mais, par opposition à ces points positifs, on aurait aimé que l'appareil logique soit utilisé avec plus de parcimonie. On aurait préféré que l'introduction de nouvelles variables fût plus progressive. Ne fallait-il pas exploiter leur capacité heuristique aussi loin que possible avant d'en ajouter d'autres ? Faire l'hypothèse qu'un phénomène donné doit être considéré comme un déterminant extérieur, n'est-ce pas dire que, dans l'ensemble des faits disponibles, il reste comme un impondérable ? Mais la question de savoir quels sont les facteurs qui doivent être tenus pour logiquement indépendants ne peut pas trouver de réponse à partir d'une série de postulats. En fait, s'il est vrai que les structures de la société civile des villes minières africaines se distinguent selon qu'elles appartenaient à l'empire colonial britannique ou belge, cela s'explique, comme l'a montré Epstein, par des politiques coloniales divergentes que l'anthropologue ne peut que constater. Par contre, si nous envisageons les aspects moins officiels de ces politiques ou de ces stratégies administratives, et que nous les considérons comme partie intégrante de la société civile, nous remarquerons aussitôt qu'elles peuvent tout à fait être perçues comme émergeant de la structure même des rapports sociaux, qu'elles déterminent à leur tour à leur manière. Pour aller un peu plus loin, si nous savons qu'une ville doit sa richesse principalement aux mines qu'elle exploite et que l'afflux de migrants est contrôlé de telle sorte que la population soit composée presque exclusivement de forces de travail potentielles, nous pouvons en déduire a priori quelques distorsions démographiques, en termes d'âge et de sexe, qui auront un effet ultérieur sur le caractère de la vie urbaine. On peut donc être tenté parfois de soupçonner l'anthropologue d'être exagérément modeste, d'abandonner l'ambition de découvrir les choses par lui-même en rallongeant la liste des déterminations extérieures à son champ.

Nous avons fait allusion au chapitre III à notre stratégie d'analyse : elle consiste à faire du domaine d'approvisionnement le noyau d'une étude de la totalité urbaine et à voir jusqu'où nous pouvons aller en déployant les implications les plus générales de ses articulations internes. En gros, cela signifie qu'il nous faut extraire et mettre au premier plan la variable que Mitchell appelle différenciation économique, et Epstein, structure industrielle. Il nous suffira de quelques remarques pour donner une idée du raisonnement que nous suivons.

Pour commencer, il y a ces rapports externes qui sont à l'origine des ressources collectives d'une société urbaine, du moins si la ville en question n'est pas une ancienne cité-État ayant ses ressources agricoles propres. Il s'agit des liens externes constitutifs de l'infrastructure économique de la ville, qui la rattachent aussi bien à la campagne environnante qu'à une constellation de villes. Une infrastructure urbaine a sa propre somme de rôles d'approvisionnement. Ceux-ci se distinguent d'abord par leurs rapports réciproques, et ensuite par leurs rapports à la société environnante. À un des pôles nous trouverons des centres où la majeure partie des rôles requiert des rapports d'approvisionnement directs avec l'extérieur, sans aucune médiation. D'après les principes de la théorie de la centralité, on peut dire que ces rôles sont autant de petites centralités dans la structure sociale ; ils peuvent aller dans le même sens ou se contrarier, mais ils sont tous tournés vers l'extérieur ; ils peuvent être plus ou moins couronnés de succès, mais leur destin dépend plus de leur capacité de négociation avec l'extérieur que des transactions internes à la communauté. Il peut arriver que leurs rapports soient indirects, qu'ils subissent la même situation de concurrence et qu'ils cherchent à gagner les mêmes partenaires extérieurs. Par ailleurs, ces liens extérieurs peuvent être tout à fait complémentaires : chacun d'eux peut servir de support à l'autre alors que, pris ensemble, ils contribuent à la centralité relative de la communauté tout entière.

À l'opposé de ce modèle d'un secteur urbanisant multicentré, on trouverait un modèle où les rapports avec l'extérieur sont contrôlés par une poignée d'individus. Ce deuxième modèle correspond aux bourgades et aux villes qui remplissent une fonction spécifique dans le cadre d'une économie globale. Dans une bourgade du Copperbelt, Luanshya par exemple, l'approvisionnement de milliers de mineurs est contrôlé par quelques dirigeants d'entreprises. C'est là un des aspects de ce qu'Epstein appelait la structure unitaire de la mine. Dans ce cas, les circuits internes de distribution des ressources auront beaucoup plus d'impor­tance.

Entre ces formes multicentrées, oligocentrées ou unicentrées du secteur urbanisant, il existe toute une série de formes intermédiaires. Il peut se faire que le secteur urbanisant recouvre l'essentiel du secteur des services. Dans la configuration multi-centrée dont nous venons de parler, les citadins peuvent recourir aux mêmes services que tous ceux qui n'appartiennent pas à la population urbaine. Mais, là où elle existe vraiment avec un grand nombre de rôles d'approvisionnement, le flux des ressources est régi par les rapports d'approvisionnement internes, et va du secteur urbanisant et infrastructurel au secteur des services. La structure de ce dernier est plus souvent multicentrée, avec toute une série de services distincts et juxtaposés. L'exemple de Luanshya est éclairant, même s'il est exceptionnel. Alors que la mine était urbanisante et unitaire, la municipalité organisant le secteur des services avait un effet atomisant. Nous ne parlons pas, bien entendu, du flux des ressources dans le secteur des services lui-même.

Le drame de la vie urbaine tient certainement pour beaucoup à ce qui se passe dans le domaine d'approvisionnement. Des individus dont les rôles sont identiques peuvent se trouver en situation de concurrence face à des partenaires rares et épisodiques, et aux ressources qu'ils contrôlent ; mais ils peuvent également collaborer et négocier sur une position commune avec des partenaires pour obtenir le meilleur prix des services qu'ils offrent. Ils peuvent limiter l'accès à leur rôle de manière à ne pas être trop nombreux à l'assurer et à être en position avantageuse lors de négociations. Dans la mesure où les ressources disponibles sont toujours limitées, les rapports d'approvisionnement sont constamment travaillés par des conflits sourds ou ouverts. Mais c'est aussi sur la base de ces rapports que se font les alliances.

Ce n'est qu'en sachant très précisément comment s'articulent les rôles d'approvisionnement en milieu urbain et comment la population se répartit dans ces rôles qu'on peut comprendre comment se font les clivages en cas de conflit, et quels en sont les enjeux. Nous avons déjà fait allusion à l'étude des structures de pouvoir d'une communauté où des intérêts divergents peuvent coexister, non seulement de manière diffuse et dans des contextes distincts, mais au sein même d'une machinerie où se prennent des décisions qui concernent l'ensemble de la communauté. En un sens, cette machinerie peut avoir sa forme propre et, sans être un effet de la ville elle-même comme le voulait Weber, subir les effets d'agents institutionnels de la société globale. C'est le cas des formes coloniales de sociétés urbaines auxquelles se référaient les anthropologues de Manchester. Mais, par ailleurs, la sociologie politique s'est intéressée à un autre type de phénomènes qui apparaissent dans les structures du pouvoir communautaire. Peut-être les variantes découvertes dans ces structures ne sont-elles, comme le disent les sceptiques, que des différences artificielles, liées aux différentes méthodes d'observation. Mais, tout de même, certaines de ces variantes sont bien réelles. Par exemple, il est évident que, si l'infrastructure d'une communauté urbaine est unicentrée ou oligocentrée, toute la politique locale tournera autour du contrôle des rapports d'approvisionnement et des circuits de distribution vitaux pour la ville. Ceux qui ont un pouvoir économique au centre se serviront du contrôle des ressources pour maximiser leur pouvoir politique sur le plan local et ne rencontreront que très peu de résistance. Dans d'autres cas, on tentera au contraire de prévenir ce cumul de pouvoirs en traçant une ligne de front entre les rôles centraux et le reste de la communauté. Là où le secteur infrastructurel et urbanisant, d'une part, et le secteur des services, d'autre part, sont plus fragmentés, nous aurons un autre modèle beaucoup moins stable. Dans la mesure où aucun particulier, aucun groupe d'intérêt ne contrôle totalement des ressources particulières, on peut se demander si le pouvoir politique appartient à qui que ce soit. La structure se transforme constamment à mesure que des problèmes nouveaux sont soulevés, que des coalitions stratégiques se constituent. Chacun tente alors d'apprécier les conséquences qu'entraîne l'apparition d'un nouveau venu dans son entourage, dans ce que Norton Long (1958) a appelé une «  écologie des jeux ».

Partie d'une analyse du domaine d'approvisionnement, notre monographie urbaine passerait alors aux autres domaines. Nous savons déjà combien l'organisation de la diversité dans le domaine de l'approvisionnement provoque à son tour une diversité plus grande des engagements situationnels. Si nous parlons bien de ressources, le mode particulier de participation à ce domaine est décisif : il nous impose un cadre, plus ou moins contraignant, qui régit nos faits et gestes dans d'autres contextes pratiques (et qui s'impose aussi à tous les membres de la famille qui sont à notre charge). Mais les rôles d'approvisionnement interviennent aussi dans le mode d'agencement des rôles dans un répertoire. Des expériences peuvent être à l'origine d'orientations générales, on peut être obligé de prévoir que des rôles se regroupent autour des rôles d'approvisionnement, et tout investissement dans les relations extérieures peut être calculé en fonction des effets en retour qu'il provoquera sur le domaine de l'approvisionnement. Par exemple, dans le domaine du foyer et de la parenté, la nature de la vie domestique dans nos sociétés urbaines contemporaines dépend des offres d'emploi pour les deux sexes dans le domaine de l'approvisionnement et de l'âge requis. La force des liens de parenté peut être déterminante quant à la part qu'occupent, dans l'économie urbaine, les savoir-faire et les compétences qu'ils transmettent. Dans le domaine des loisirs, par exemple, il y a peu de chances qu'un travailleur manuel puisse élever des chevaux de course pour son plaisir ; comme tous ceux qui ont la même expérience professionnelle que lui, il préférera sûrement un match de football à une soirée poétique. S'il travaille en équipe, il passera sans doute une grande partie de son temps libre dans des activités solitaires, par exemple le jardinage, puisque personne n'est présent dans son entourage lorsqu'il est libre. Dans la mesure où il espère pouvoir bouleverser un jour la structure de ce domaine d'approvisionnement, ou au moins changer sa propre position dans ce domaine, il consacrera une partie de son temps libre à faire avancer ces objectifs en s'engageant dans des mouve­ments politiques ou en suivant une formation pour adultes. Le choix du quartier où il habitera dépendra aussi de ces rapports particuliers dans le domaine de l'approvisionnement, qui déterminent l'allocation de l'espace urbain. Le type de rapports de voisinage, les réciprocités mineures qui les entretiennent, sont autant de conséquences directes ou indirectes de la manière dont il gagne sa vie. Les rapports de trafic enfin sont une affaire de temps, de distance entre le domicile et le travail — s'ils sont distincts — et dépendent du choix du véhicule. Je peux devoir partir le matin dans des rues noires et rester accroché à une poignée dans un train de banlieue bondé, ou me laisser conduire en limousine à l'heure de ma convenance.

Mais n'oublions pas ce que nous disions de la souplesse de l'organisation urbaine. Après avoir rappelé à quel point les comportements, les idées et les relations d'un individu dépendent de la manière dont il gagne sa vie et de la ville dans laquelle il travaille, nous devons revenir sur la part de son existence dont le rapport aux phénomènes qui relèvent du domaine d'approvisionnement est beaucoup plus indéterminé. Non seulement les liens sociaux qui appartiennent à ces secteurs ne se développent pas en continuité avec l'approvisionnement et le travail, mais ils peuvent aussi correspondre à des obligations contradictoires. Les systèmes d'interprétation qui naissent et se développent ainsi peuvent aussi bien coexister avec ceux du domaine d'approvision­nement ou entrer en conflit avec eux. Pour être plus précis, mentionnons, par exemple, les jeux et les activités de loisir que nous partageons avec des gens que nous ne connaissons pas dans la sphère professionnelle, qui peuvent même être « de l'autre bord » et qui, en fait, ne sont ni de ce bord ni d'un autre au moment où nous sommes en leur compagnie. Nous pourrions songer aussi à ces quartiers où tout le monde se montre amical ou distant, mais où ceux qui partent au travail le matin prennent tous des directions différentes. Enfin, n'oublions pas ces fringales de consommation qui nous envahissent l'esprit dès que nous nous ennuyons au travail, et que nous arrivons même à concilier avec nos obligations professionnelles.

C'est dans ces zones de plus grande souplesse de la structure sociale qu'on pourra trouver les combinaisons de rôles les plus originales, les carrières les plus surprenantes, les convergences d'interprétations les moins routinières. Là, au contraire, où les rapports d'approvisionnement produisent des déterminations rigides des répertoires et des relations et provoquent l'éclatement du réseau urbain en grappes relationnelles relativement denses, ce sont les activités dont la structuration est plus lâche qui réduisent ces écarts en les comblant parfois par de nouveaux regroupements. Mais, dans la mesure où elles ouvrent la voie à des expérimentations et à des innovations dans les constellations de rôles, elles induisent des possibilités nouvelles de liaison entre ces rôles et ceux du domaine d'approvisionnement. En ce sens, nous devons nous persuader que les zones de souplesse ou de rigidité de la structure sociale sont non seulement complémentaires l'une de l'autre mais qu'elles peuvent se combiner dans une même dynamique.

Peut-être pouvons-nous maintenant nous représenter l'organisation sociale globale d'une ville, sa rigidité et sa flexibilité, sa capacité de cohésion et de fragmentation. Pour être tout à fait complet, il faudrait tenir compte du fait que ses habitants ont également des contacts au-delà des limites de la ville et indépendants du domaine d'approvisionnement. Nous avons vu, en particulier à propos des villes minières du Copperbelt, qu'il y a des villes dont la population, essentiellement migrante, associe dans ses répertoires des rôles d'origine urbaine et rurale. On peut en dire autant des cadres affectés à un poste provisoire qui, au cours de leur carrière, accumulent des relations interurbaines. Enfin, il y a ceux qui, pour des raisons professionnelles ou personnelles particulières, entretiennent des liens nombreux et variés en voyageant ou par correspondance ; ils s'inscrivent alors dans ce que Melvin Webber (1964) a appelé, d'un terme peu parlant, les « domaines urbains délocalisés » (nonplace urban realms). La multiplicité de ces contacts extérieurs contribue à faire du réseau urbain un réseau ouvert (open-ended). En tout cas, la circulation des représentations qui s'opère ainsi empêche la ville de s'engager complètement dans un processus de dérive culturelle autonome, en la maintenant au contraire dans son rapport à la société environnante.

Telles seraient les grandes lignes d'une ethnographie urbaine systématique. La question est de savoir si elle est réalisable. Peut-être pas ; pas de manière aussi exhaustive. Elle demanderait énormément de travail et serait extrêmement longue. S'il veut rendre compte de toute la diversité du vécu urbain, l'ethnographe risque d'accumuler des informations personnelles et produire une monographie qui serait un Who's who des réseaux.

Il faut plutôt comprendre le programme de travaux auquel nous aboutissons comme un outil de repérage qui peut nous servir à conduire des recherches plus modestes. Le fait de nous familiariser avec une société urbaine particulière nous permet d'esquisser, abstraitement au moins, les grandes lignes de sa réalité ethnographique globale. Nous saurons à peu près ce qu'il en est de son secteur urbanisant et à quoi ressemble son domaine d'approvisionnement. Nous aurons une idée de la dispersion des rôles dans les différents domaines et des groupes culturels de quelque importance. Certaines connexions entre les rôles pourront paraître évidentes ; d'autres devront être développées. Nous pourrons assez vite nous rendre compte des conséquences d'une structuration rigide des modes de vie. Par contre, si celle-ci est souple, nous irons sans doute de surprise en surprise.

Même si l'on se cantonne dans l'analyse de segments limités de la vie urbaine, il n'est pas inutile de pouvoir disposer d'une représentation globale de la ville. On s'est déjà demandé comment les anthropologues pouvaient recourir à cette dimension de « la ville comme contexte » lorsque leur recherche avait pour objet telle ou telle profession, tel quartier ou tel groupe ethnique particulier (cf. Rollwagen 1972, 1975). Si un groupe X est représenté dans les villes A et B, son mode de vie est-il différent suivant la ville à laquelle il appartient et comment pouvons-nous le montrer ? Nous serions tentés de dire que, plus l'infrastructure urbaine des villes A et B est différente et plus les activités sont liées au domaine de l'approvisionnement, plus nous gagnerons à considérer ces activités comme des phénomènes se rattachant au caractère spécifique de la ville comme totalité.

L'idée de la ville comme totalité peut donc jouer le rôle de représentation d'arrière-plan ; mais nous hésitons encore à aban­donner l'espoir de dresser un portrait de la ville — un portrait au sens artistique du terme et non au sens d'une ressemblance exhaustive et absolue. S'il est vrai que nous avons besoin d'un mode d'approche anthropologique des communautés urbaines prises dans leur globalité qui soit satisfaisant à la fois intellec­tuellement et esthétiquement, il nous faudra sans doute prendre le risque d'expérimenter aussi bien sur le plan de la recherche que sur le plan de la transcription (reporting). Les historiens ont parfois réussi à produire ce genre de présentations synthétiques d'une ville en s'appuyant sur toute une série de matériaux et de thèmes de recherche. Mais, en règle générale, ils n'énoncent pas explicitement les principes qui guident le choix et l'organisation de leurs données. Dans le domaine de la sociologie et de l'anthropologie des sociétés complexes, nous disposons, avec les études de communautés, d'un genre qui s'est essayé, non sans succès, à l'ethnographie systématique d'une localité. Mais, là encore, on ne s'est pas soucié de codifier les procédures. Il ne s'agit pas de sacrifier entièrement la dimension humaniste de ce genre d'études, mais le canevas que nous avons proposé pour le développement d'une anthropologie de la ville devrait nous inciter à systématiser un peu plus ces approches ethnographiques ; surtout lorsque nous travaillons sur des formes urbaines plus complexes que celles des études de communautés. Partant d'une vision d'ensemble de la structure urbaine globale, on peut choisir alors de couvrir plus particulièrement telles ou telles catégories d'objets susceptibles de nous donner, au bout du compte, une idée de la ville en son entier. Les entités ethnographiques qui entrent dans la composition du tableau d'ensemble doivent être représentatives de la différenciation sociale, tout en donnant, par leurs entrecroisements et leurs connexions, une idée de la cohésion structurelle. La formulation que nous avons choisie, « le réseau des réseaux », nous montre la voie : nous voulons mettre en lumière des grappes relationnelles, mais aussi les liens qui les relient entre elles. Nous devrions nous intéresser aussi à toute une série d'objets différents : un conseil municipal, une boutique, un intérieur familial, la rue comme cadre de vie, un événement majeur ou telle ou telle carrière individuelle. Dans la mesure où nous pouvons penser, ne serait-ce que pour des raisons de transcription, qu'il nous faudra plusieurs objets de ce genre pour mieux couvrir le terrain et suggérer plusieurs directions, les analyses de situation comme celles de la danse du Kaléla à Luanshya nous seront précieuses ; dans ce cas précis, nous aurons une vue plus claire d'un passe-temps particulier et, en même temps, une interprétation des rapports d'approvisionnement et des rapports de trafic. Dans le meilleur des cas, le portrait urbain pourrait associer un aperçu de la fluidité particulière de l'organisation sociale et un échantillon représentatif des mécanismes culturels. Et cela peut nous rapprocher des acteurs qui se servent de ce que leur offre la ville pour construire leur existence et leurs apparences.

Ce tableau de la vie urbaine gagnera beaucoup à ne pas négliger la dimension spatiale de l'organisation sociale et de la culture urbaine. Une ville est une portion de territoire surchargée d'interactions. En un sens, ce qui reste du site naturel d'origine peut fonctionner comme facteur structurant de la communauté urbaine — la Rive Gauche ou la colline de Montmartre — ; mais, en règle générale, c'est le paysage urbain dont nous devons nous occuper, c'est-à-dire l'environnement fabriqué par une population urbaine pour son usage. Là encore, il s'agit d'un assemblage de textes. La lecture du site de Chicago par Burgess et ses disciples était sans doute trop partiale (elle faisait trop grand cas en particulier des symboles financiers) et ne peut donc guère nous servir de modèle pour l'exégèse généralisée des paysages urbains. Nous devons être plus ouverts sur toute une série de questions : quels sont les déterminants concrets de la répartition foncière ou des modes d'appropriation du terrain dans le centre ? Quel est le rapport entre l'urbanisme des centres de cérémonie et le savoir cosmographique ? des agents immobiliers et des squatters ? Mais nous voudrions aussi savoir comment un paysage urbain traduit, pour ceux qui y vivent, leur société en général et leur propre communauté en particulier ; comment il facilite certains contacts et en interdit d'autres. Quel est le sens des murs imposants et des tours du Kremlin pour les Moscovites ? de Piccadilly Circus pour les Londoniens ? Quel est le sens du Mail pour une ville indienne au passé colonial, et des grandes cheminées d'usine qui ne fument plus dans une ville industrielle en déclin ? Qu'est-ce qui fait qu'une place de marché mouvementée, un temple ou un square frais et ombragé peuvent tous trois provoquer des rencontres inattendues ? Comment des lieux publics — des bars ou des bibliothèques, par exemple — arrivent parfois à ne plus l'être et deviennent des territoires de repli de groupes sociaux qui se cooptent et rejettent tout intrus ? Comment les différents types et les différents degrés d'enclavement dans la structure sociale se traduisent-ils spatialement (quartiers situés « de l'autre côté de la voie », ghettos ou quartier des turfistes) ? Où passe la frontière entre la scène et les coulisses dans la vie urbaine et quelles sont les propriétés de cette scène ? Comment les transformations ou la permanence de l'image publique d'une ville — ses monuments, ses immeubles, le tracé de ses rues — affectent-elles la conscience de son passé pour ceux qui l'habitent ? Tout cela nous rappelle encore une fois l'importance du sens de l'espace pour l'anthropologie urbaine.

Lorsque nous essayons, dans la vie courante, de saisir l'essence d'une ville, ce sont des images représentatives de ce genre que nous essayons d'accumuler. Ces images ont-elles la même signification pour le citadin et pour l'observateur de passage, c'est là un problème aussi vieux que l'anthropologie elle-même et que les anthropologues n'ont pas encore résolu. Mais nous avons d'autres moyens de récapituler les caractères distinctifs d'une communauté ; la scène, en effet, n'est pas seule à avoir de l'importance, et la mémoire peut retenir aussi bien le style des acteurs. Nous voulons que ces styles aussi fassent leur entrée dans l'anthropologie. Tout cela peut bien s'appeler une approche structurale ; lorsque les anthropologues en sont venus à cette approche, dans d'autres contextes, ils ont rencontré des termes comme ethos, personnalité, tempérament, génie. Cette approche suscite beaucoup de scepticisme dans la mesure où elle n'est guère analytique. Pourtant, dans la tentative qui consiste à montrer à quoi ressemble une ville, son pouvoir d'intégration peut contrebalancer le point de vue plus particularisant que nous avons adopté ici en ne parlant que de rôles et de relations.

Le caractère d'une ville est souvent conçu comme indivisible et formellement récurrent ; comme une qualité plutôt passive et prégnante, repérable dans toutes ses pratiques ou presque. Tel était le message de Simmel et de Wirth. Pourtant, à y regarder de près, on s'aperçoit que ces motifs singuliers, qui traversent les structures culturelles et sociales d'une ville et qui lui donnent son urbanité particulière, peuvent très bien être définis de manière différente, voire contradictoire, selon les lieux et selon l'histoire de la ville et de la centralité dans la structure sociale. Même si des communautés urbaines différentes peuvent être issues d'une même matrice sociale, il arrive souvent qu'un seul modèle urbain soit dominant au point d'être la source unique de l'imagerie urbaine dans une tradition culturelle.

Si nous voulons ajouter quelques précisions comparatives sur ce qui constitue une configuration urbaine, nous pouvons nous référer à un autre travail d'Anthony Leeds (1967: 37-38) sur le Brésil. Il s'agit d'un rapide croquis des différences de styles urbains entre Rio de Janeiro et Sao Paulo. L'élite gouvernante et la classe privilégiée de Rio, dit Leeds, occupent des fonctions sociales qui ne se maintiennent que par une validation symbolique constante. Sa sensualité exprime à la fois sa disponibilité pour de nouvelles alliances et son quant-à-soi statutaire. Mais toutes les couches de la société carioca sont traversées par l'atmosphère balnéaire du carnaval et des plages. Les gens de l'élite imposent leur rythme à toute la ville et les gens des autres couches cèdent à leur tour à l'émulation de l'obligation festive. Au contraire, Sao Paulo est une conjonction d'élites du commerce et de l'industrie dont les activités sont mises en valeur par la qualité de leur vie privée plutôt que par la parade. L'ethos de Rio est celui d'une ville de cour, celui de Sao Paulo d'une ville minière.

La légende de ces deux villes commence elle aussi, semble-t-il, dans le domaine de l'approvisionnement, dans l'infrastructure urbaine. À partir de là, pourtant, le style particulier de Rio (qui est le seul à avoir de l'intérêt, puisque celui de Sao Paulo semble plutôt être un anti-style) se traduit plus particulièrement dans le domaine des loisirs ; là, dans les formes tellement lisibles de ses rites d'interaction, il n'a plus qu'à se répandre, de plus en plus loin. Il a ses moments forts, mais quiconque arrive à Rio peut le voir autour de lui à n'importe quel moment. Il suffit des rapports de trafic pour faire vitrine. Et quelques micro-milieux, largement admis comme symboles de la ville de Rio entière, deviennent le décor par excellence de ces performances stylistiques.

Si l'on admet qu'on peut, sans commettre trop d'erreurs — la question est ouverte —, résumer une ville en termes d'ethos dominant, il faut aussi chercher les fondements de cet ethos dans les fonctions constitutives de la ville. On devrait alors voir surgir de ces fondements, directement ou indirectement, mais dans le même temps, d'une part des formes parfaitement lisibles de comportements fortement récurrents, occupant la scène du grand public presque en permanence, et, d'autre part, des formes typiques sédimentées. Dans la ville d'Italie centrale Montecastello telle que la décrit Silverman dans Three Bells of Civilization (1975), l'idéologie urbaine de la civiltà semble être liée aux intérêts de l'élite de propriétaires fonciers vivant en ville. La courtoisie, la générosité et le bon ton maniéré, une étiquette de la responsabilité et de la bienveillance, ayant en partie pour fonction d'aplanir les conflits dans les relations avec des gens de statut inférieur et de masquer une exploitation grossière, une prétention à accéder à des hauts postes en même temps qu'aux honneurs publics, traduisant des rapports hiérarchiques et partiellement compétitifs dans la structure des statuts de la société urbaine : c'est là plus l'ethos de la ville de cour que celui de la ville commerçante, même si Montecastello est loin d'être une ville de pouvoir. Comparons enfin cet ethos à l'esprit de Gropher Prairie, cette petite ville américaine typique des romans de Sinclair Lewis, dominée par de petits entrepreneurs toujours pressés, arpentant Main Street, et qui vivaient au rythme de la concurrence externe et interne, comme toutes les villes commerçantes de deuxième ordre.

Post-face : la ville et le travail de terrain.

Nous avons essayé de dire ce que pouvait bien être une anthropologie urbaine. Tout au long de cet ouvrage, nous avons mis l'accent sur un certain nombre de travaux, d'importance inégale, susceptibles de nous faire saisir les phénomènes qui sont, sinon exclusivement, du moins typiquement urbains. Nous avons essayé de conceptualiser ces phénomènes de manière succincte, sans nous écarter de la pensée anthropologique en général, mais en lui donnant peut-être une extension nouvelle. Or, dès qu'on aborde plus particulièrement le portrait d'une ville comme totalité, dès qu'on souligne aussi que des changements seraient souhaitables dans les modes de transcription ethnographique, il semble nécessaire d'ajouter quelques réflexions sur les conséquences méthodologiques d'une telle conceptualisation de la vie urbaine. Il n'existe sans doute aucune recette miracle pour faire de l'anthropologie urbaine, mais ce que nous avons dit jette une lumière nouvelle sur de vieilles pratiques.

Aucun argument suffisamment solide n'a réussi encore à évin­cer l'observation participante de la place de choix qu'elle occupe dans les méthodes de l'anthropologie. Les opinions sur ce sujet sont partagées. Ceux qui ont eu longtemps le sentiment que les avantages du travail de terrain en anthropologie coûtaient finalement très cher peuvent estimer que, dans le labyrinthe de la société urbaine, ce prix devient prohibitif. Il faut bien voir que l'observation participante n'a pas accès à tout, que le champ où elle est possible est limité et que cela a des conséquences sur la représentativité de ses objets et sur leur pertinence macrosociologique. La reproductibilité, la régularité et la vérifiabilité sont des qualités que le vocabulaire scientifique oppose traditionnellement aux méthodes anthropologiques.

Les anthropologues ont tout à fait raison, bien sûr, de se montrer prudents et d'hésiter à extrapoler à partir de données recueillies dans les conditions restrictives qui sont celles d'un travail de terrain un tant soit peu intensif. Cependant, si les anthropologues devaient se montrer insensibles aux avances qui leur sont faites par des méthodologies de rechange, ce ne serait pas parce qu'ils contestent que leur approche a ses inconvénients, mais parce qu'ils sont persuadés qu'elle peut encore servir pour ce qu'ils lui demandent, mieux en tout cas que n'importe quelle autre approche disponible. En fait, il y a bien quelques avantages particuliers à la collecte d'observations brutes. La nécessité d'explorer la ville est toujours présente. Dans la multiplicité des cultures urbaines, il en existe qui ne sont guère remarquables, d'autres qui sont peu remarquables et certaines qui sont à peine identifiées. Aucun outil d'observation, sinon l'immersion totale dans ces cultures, ne peut être trop sensible. Nous sommes proba­blement incapables, par exemple, de saisir toutes les nuances subtiles qui font la richesse culturelle des villes européennes et américaines. Sans compter que, du fait même de l'implosion urbaine, ceux qui préfèrent que leur propre culture ne soit pas exposée aux regards de n'importe qui sont bien assez sophistiqués pour emprunter une autre culture à leur répertoire lors de chacune de leurs interactions avec des étrangers ; en termes conventionnels, quelque chose de « dominant » plutôt que «  déviant ». Une des tâches de l'observation participante en milieu urbain consiste précisément à aller au-delà de cette façade destinée à maîtriser les impressions du public. Il est clair que, dans des exemples de ce genre, l'observation participante pose de sérieux problèmes moraux. Nous ne pouvons pas nous engager dans la discussion de ces problèmes ; disons simplement pour conclure que c'est là une manière efficace de découvrir des faits.

Ce n'est pas le seul avantage de cette méthode. D'autres sont peut-être plus familiers du travail de terrain, dans des contextes différents. L'observation participante peut nous donner quelques aperçus de comportements non verbalisés et, du coup, les données recueillies peuvent mieux se centrer sur les relations et leur contexte que sur des individus abstraits. Ceux qui critiquent la méthode d'observation des anthropologues ne se rendent pas compte qu'ils nous proposent de jeter le bébé avec l'eau du bain. S'il nous faut des principes d'évaluation plus systématique de la qualité des données, ils doivent être sensibles à la nature et à l'utilisation de ces données. Dans le fond, ce qui devrait nous préoccuper dans l'usage de l'observation participante en anthro­pologie urbaine, ce n'est pas tant le fait qu'elle ne convienne pas, mais qu'elle peut parfois être utilisée à la légère. On peut souvent soupçonner une partie de la recherche urbaine de n'avoir, avec son « terrain » situé à l'autre bout de la ville, qu'un contact épisodique ; d'être, en somme, une recherche à temps partiel qui a plusieurs concurrents : la famille, les amis et un travail à plein temps. C'est toujours mieux que rien, mais c'est loin de cet investissement intense que les anthropologues attendent normalement du travail de terrain. On peut craindre que, faute d'investissement, on n'arrive ainsi qu'à une ethnographie pauvre ; il faut espérer en tout cas que ce ne sera pas la pratique dominante en anthropologie urbaine. Un engagement vingt-quatre heures sur vingt-quatre n'est pas toujours possible dans les études urbaines, puisque certains objets ne sont eux-mêmes que des phénomènes à temps partiel. Mais, en principe, c'est le rythme des phénomènes et non son propre confort qui doit décider des horaires de travail de l'anthropologue.

Nous avons dit tout ce qu'il y avait à dire en faveur de l'observation participante. Mais il n'y a aucune raison de sombrer dans le purisme méthodologique de principe. En fait, même si l'observation participante a toujours occupé une place centrale dans les approches anthropologiques, celles-ci se sont toujours montrées très éclectiques. Le mot clé, c'est la « triangulation » : grossièrement, la stratégie qui consiste à rassembler des données recueillies de manières différentes, et parfois à trouver plusieurs pistes à partir d'un seul et même fait. Une bonne connaissance de la méthodologie existante en matière de recueil des données dans les sciences humaines est sans doute précieuse dès qu'il s'agit de faire face aux difficultés imprévues d'une situation de terrain. Mais il faut également rappeler qu'un minimum d'inventivité est indispensable, même si les anthropologues l'oublient, alors même qu'ils apprennent à mieux connaître les différentes manières d'aborder un terrain. Il n'existe aucune méthodologie autorisée pour décrire une réalité. Le travail de terrain doit être perçu comme protéiforme, s'adaptant sans cesse aux nouveaux contextes en modifiant les procédures établies, s'inspirant de la situation de terrain pour fabriquer de nouveaux outils d'analyse. On peut s'apercevoir que l'album de photos d'un ami est une source extraordinaire d'informations sur son réseau et commencer une recherche systématique de ce genre de documents ; on peut découvrir qu'avec des informateurs presque illettrés la hiérarchie professionnelle transparaît mieux si l'on utilise, par exemple, un jeu de cartes que si l'on fait remplir un formulaire bureau­cratique.

« Toujours prêt », c'est le mot d'ordre du travail de terrain en anthropologie, comme chez les scouts. La vie urbaine demande que le chercheur soit capable d'une grande flexibilité méthodologique. Mais nous avons aussi de bonnes raisons d'examiner les conséquences de notre conception de la ville sur deux problèmes méthodologiques particuliers. Le premier touche au temps. En discutant de la fluidité de l'organisation sociale, nous avons indiqué que, même sans tenir compte des effets cumulés du changement sur un système social, les sociétés urbaines provoquent des transformations importantes dans nos situations vécues, puisque celles-ci s'inscrivent, avec le temps, dans des réseaux différents et correspondent à des niveaux différents de l'inven­taire de rôles. Les historiens de la ville ont souvent reproché aux autres disciplines leur négligence ou la pauvreté de leurs analyses de ce point de vue (cf. Thernstrom 1965, 1973 ; Chudacoff 1972). Avec une présence sur le terrain qui dure habituelle­ment un an ou deux, l'anthropologue a du mal à observer les changements qui peuvent se produire. Il a peu de chances, par exemple, d'avoir une connaissance de première main sur les carrières et la manière dont elles s'entremêlent sur une longue période.

Certains des auteurs auxquels nous nous sommes référés ont essayé d'introduire une certaine diachronie dans leurs observations et dans leurs analyses ethnographiques. Les sociologues de Chicago s'y intéressaient à plus d'un titre. Les sociologues du Rhodes-Livingstone Institute ont défendu le principe d'études de cas prolongées. Mais la construction d'une anthropologie urbaine systématique devrait faire apparaître la nécessité d'une attention plus marquée encore pour les phénomènes de fluidité et pour leur transcription.

On pourrait envisager d'étaler le travail de terrain dans le temps; sans nécessairement imposer une présence continue, qui n'est pas toujours possible, on peut suggérer des périodes répétées sur un même terrain. En règle générale, on a besoin d'une période d'exploration plus longue au début, ne serait-ce que pour se pénétrer des caractéristiques du terrain, alors que les périodes suivantes peuvent être plus courtes et avoir pour objectif de tester l'évolution des comportements par des sondages rapprochés. En dehors de ce rapport direct du travail de terrain avec le temps, l'anthropologie urbaine devrait être plus attentive à l'utilisation des outils d'analyse rétrospective (et peut-être prospective). On admet de plus en plus que l'anthropologue doit savoir maîtriser l'usage de documents et de données d'archives, qui sont aussi nécessaires dans la sphère des recherches urbaines que partout ailleurs. Le développement d'une histoire urbaine centrée sur le vécu de gens ordinaires a montré récemment combien nous pouvions compter sur cette source. Mais peut-être s'agit-il là aussi d'un domaine où l'anthropologue devrait trianguler. L'histoire orale peut parfois compléter utilement les données d'archives. Puisque, en parlant de fluidité, nous avons en tête le changement personnel plutôt que le changement social, les histoires de vie semblent devoir s'imposer. Jusqu'ici, l'histoire de vie paraissait faire partie des technologies douces du métier d'anthropologue ; en effet, en laissant en l'état l'essentiel des témoignages qu'elle pouvait recueillir, elle restait en deçà de l'analyse. Si nous voulons systématiser l'étude des carrières, il nous faudrait travailler plus sérieusement sur les histoires de vie et nous imposer des règles de complétude dans le recueil des données. Il nous faudra également être attentifs à tous les obstacles et à toutes les déformations liés à des histoires de vie rétrospectives, et voir si l'on ne peut pas les corriger — en se servant, par exemple, de sources d'infor­mation latérales.

La deuxième dimension à prendre en compte, en matière de méthodologie, a trait à la taille et à la complexité de la ville. Les limites incertaines et un peu troubles d'un certain nombre d'objets de la recherche urbaine ne posent pas seulement des problèmes théoriques ; elles sont autant de difficultés pratiques pour le chercheur confronté au terrain. Les chaînes de réseaux semblent ne pas avoir de fin, des visages nouveaux apparaissent alors que d'autres quittent la scène sans prévenir. Il y a une manière simple de résoudre ce problème, nous l'avons vu : elle consiste à l'éviter autant que possible. En se limitant aux groupes sociaux enclavés, l'anthropologie urbaine a tenté de se débarrasser de ces parasites qui venaient semer le trouble dans les systèmes d'information qu'elle s'employait à bâtir. Sans oublier que les anthropologues eux-mêmes, ces adeptes de l'observation participante, ont eu tendance à ériger l'enclavement en règle de leur mode de vie sur le terrain. (Peut-être avaient-ils, par ailleurs, une existence sans terrain ; en quelque sorte, une double vie.)

Mais, après tout, le problème doit être abordé si nous voulons obtenir un tableau plus complet de la vie urbaine. Dès que nous commençons à nous intéresser aux mille et une manières d'être citadin, ou dès que nous nous préoccupons de définir des totalités urbaines, nous nous trouvons impliqués, comme chercheurs de terrain, dans un des réseaux que nous étudions par ailleurs. Il peut se faire que nous soyons des éléments structurants de ces réseaux, alors que, dans d'autres cas, nous préférons au contraire laisser nos multiples réseaux comme ils sont, sans les rattacher l'un à l'autre, de sorte que le travail de terrain tourne à la ségrégation des rôles et que nous nous partageons en autant de rôles que de contextes. Le seul mode de vie qui semble ne pas convenir aux objectifs du chercheur de terrain, c'est l'isolement.

Mais, à supposer même que l'anthropologue accepte d'aborder des objets moins facilement maîtrisables, il ne peut pas être partout à la fois dans la ville et connaître chacun de ses habitants. Et il peut tout de même vouloir savoir ce qui se passe dans les situations extérieures à son champ d'observation directe.

Une solution partielle à ce genre de problèmes consiste à combiner les approches quantitative et qualitative ; c'est peut-être la forme de triangulation la plus évidente. Mais, comme tout débat qui concerne l'anthropologie urbaine, cette méthode à ses avantages et ses ambiguïtés. Alors que des formes subtiles de pensée et d'action peuvent être difficilement accessibles au recueil de données quantitatives, on peut espérer avoir une idée de leur distribution de manière indirecte, par des enquêtes qui portent sur des objets proches. De même, on peut souhaiter savoir quels sont les effets d'agrégation de certains modes de comportements qu'on n'a pu observer que sous un seul angle. Et nous pouvons penser enfin que, après avoir acquis une compétence culturelle minimum, il est possible de formuler intelligemment des questions et d'obtenir des réponses valables, même si l'on a affaire à des gens qui nous sont complètement étrangers. Mais nous connaissons en même temps les difficultés qui peuvent apparaître. Il peut y avoir des trous dans un raisonnement qui tente de rapprocher des données de type différent ; d'autre part, le chercheur de terrain qui tente à la fois d'observer et d'enquêter peut éprouver des difficultés à se présenter, ou il peut tout simplement manquer du temps nécessaire pour rassembler des données quantitatives et des témoignages qualitatifs.

Dans la mesure où toutes ces difficultés varient avec les terrains et les problématiques, il n'est guère possible que les généralisations soient vraiment éclairantes. Maintenant, si nous laissons de côté ce problème, nous pourrions aborder celui des études quantitatives en tant que telles et de l'organisation sociale de la recherche. Toute combinaison des approches quantitative et qualitative implique, par définition, une inégale couverture des faits. Si les chercheurs étaient plus nombreux, ils pourraient traiter de manière plus intensive une bonne partie de la vie urbaine. Mais la question demeure de savoir comment cela est possible.

Il y a d'un côté la relation étroite que l'anthropologue peut nouer avec certains acteurs sur le terrain, et il y a, de l'autre, sa collaboration avec des chercheurs professionnels. Sur le premier point, que pouvons-nous dire des rapports du chercheur et de ses informateurs ?

Dans une communauté plus homogène, ces informateurs sont choisis en fonction de leurs caractéristiques personnelles : ce sont en général de bons observateurs, ayant un penchant pour l'introspection et, en même temps, capables de parler de leur expérience ; enfin, ils sont censés avoir un bon contact avec le chercheur. Dans une structure urbaine complexe, on peut être également intéressé par des informateurs stratégiquement bien choisis et capables de nous fournir des orientations complémentaires sur la réalité sociale, selon les axes multiples de différenciation. Pour étendre leur champ de recherche, les anthropologues tendent peut-être à avoir recours à des informateurs en lieu et place de l'observation, plutôt que parallèlement à celle-ci. Mais on n'a guère traité du choix de ces informateurs dans l'anthropologie urbaine (cf. Hannerz 1976). Les rapports, aussi bien personnels que professionnels, entre l'informateur et l'anthropologue méritent en tout cas qu'on les analyse de près. Et, d'abord, les perspectives des informateurs réguliers ne sont-elles pas anthropologisées ? Ne constituent-elles pas un système collectif d'interprétations avec le chercheur de terrain ?

Il n'y a qu'un pas à franchir pour transformer des informateurs réguliers en assistants de recherche. À première vue, la seule différence, c'est que les deuxièmes sont payés pour le surcroît de temps qu'ils consacrent à la recherche. Pour autant qu'il s'agit du caractère des activités de recherche, ce qui est important, c'est que les assistants sachent sortir de leurs habitudes pour étudier des phénomènes auxquels ils n'ont pas spontanément accès, dans des contextes qui ne sont pas naturellement les leurs. On peut s'interroger sur les conditions d'une bonne adaptation de l'assistant de recherche à ces situations, sur son répertoire et sur les discriminants du rôle qui lui sont propres. Quels sont les effets de cette médiation pour l'anthropologue et pour l'idée qu'il se fait de « son terrain » ? La recherche en anthropologie urbaine peut-elle s'institutionnaliser et avoir ses intermédiaires chargés de « prendre les coups » ? Le débat sur la méthodologie de terrain doit aborder ces problèmes qui touchent tous à la socialisation de l'assistant de recherche comme para-professionnel.

Les études sur les villes du Copperbelt nous fournissent quelques exemples — mais aucune discussion — de l'usage qui peut être fait d'assistants de recherche locaux. Parallèlement, le groupe de Manchester, comme celui de Chicago avant lui, nous permet d'avoir une idée de ce qui peut être fait en matière d'ethnographie à grande échelle, dès lors que les efforts d'un certain nombre de chercheurs professionnels sont coordonnés. Certes, l'anthropologue arpentant la ville comme le loup solitaire (ou avec un assistant ou deux) ne disparaîtra pas de sitôt. Il y a quelques problèmes que le chercheur peut vouloir circonscrire lui-même et on peut reconnaître à l'anthropologue le droit d'entreprendre seul l'analyse d'une totalité urbaine, comme s'il s'agissait d'une affaire d'amour qui devait durer. Ne serait-ce que pour des raisons organisationnelles et financières, il n'y a parfois pas d'autre solution que celle-ci lorsqu'on tient à faire de l'anthropologie urbaine. Mais il est regrettable que l'exemple de Chicago et de Manchester n'ait pas été repris et que les équipes d'ethnographes professionnels soient si rares dans les communautés urbaines, alors même qu'on sait que c'est la bonne manière de travailler (cf. Price 1973). Sans compter que ce serait la meilleure manière d'engager des études de totalités urbaines selon les axes que nous avons présentés plus haut.

Il existe une variété d'organisation de la recherche urbaine qu'il faut rappeler en guise de conclusion : la recherche interdisciplinaire. Elle convient parfois, pour les mêmes raisons que nous venons d'énoncer, à l'analyse d'une structure sociale complexe. Parfois aussi, elle peut avoir pour objectif de confronter les méthodologies et de parvenir à une intégration théorique. Cette coopération a, bien entendu, ses avantages. Si nous reprenons les arguments de Gluckman et de ses collègues sur les limites de la naïveté, ni les anthropologues ni leurs pairs dans d'autres disciplines ne devraient s'investir dans des problèmes que d'autres peuvent traiter avec plus de compétence. Or, une collaboration interdisciplinaire active est ce qui ressemble le plus à une division du travail scientifique.

Mais, tout de même, il nous faut préciser les limites de notre enthousiasme. Il arrive fréquemment que le travail précurseur a été le fait d'un individu courageux, ignorant les frontières de la science établie et rassemblant des objets disparates de manière neuve. Les seules conversations de ce précurseur sont celles qu'il a avec des interlocuteurs imaginaires. La recherche anthropologique se montre aujourd'hui beaucoup plus ouverte à cet égard. Il semble que notre discipline ne soit plus aussi compacte et bien délimitée que du temps de Gluckman. Mais la collaboration concrète entre spécialistes de disciplines différentes n'est pas si facile que cela. L'équipe interdisciplinaire est souvent célébrée comme une panacée pour tous les problèmes théoriques com­plexes ; souvent prescrite, elle est rarement administrée et la cure n'est pas toujours efficace.

D'ailleurs, les problèmes des liens interdisciplinaires ne sont pas vraiment les nôtres ici, ni sur le plan théorique ni sur le plan méthodologique. Si nous ne disposons pas d'une approche des phénomènes urbains proprement anthropologique, notre engagement dans une entreprise interdisciplinaire risque d'être insuffisant. Nous avons tenté d'avancer quelques propositions pour définir cette approche. Il est clair que ce à quoi nous avons abouti comporte des implications méthodologiques et pratiques, et que nous nous écartons un peu du travail de terrain au sens traditionnel. On pourrait en dire beaucoup plus, mais, encore une fois, la question de la continuité est sans doute la plus importante. L'anthropologue peut prendre conscience du temps, s'intégrer parfois dans une équipe de recherche urbaine, mais il reste un participant et un observateur, prêt à profiter avec éclec­tisme et pragmatisme de toutes les occasions de découvrir des phénomènes sociaux. Qu'il s'agisse de méthode ou de concepts, il y a peut-être bien quelque chose de spécifiquement anthropologique dans l'anthropologie urbaine.



Revenir à l'auteur: Jacques Brazeau, sociologue, Univeristé de Montréal Dernière mise à jour de cette page le lundi 13 juin 2011 9:03
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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