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http://dx.doi.org/doi:10.1522/030274883

Collection « Méthodologie en sciences sociales »

TEXTES DE METHODOLOGIE EN SCIENCES SOCIALES
choisis et présentés par Bernard Dantier
Docteur de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales
Maître de conférences à Sciences-Po Paris.
Chargé de cours et de gestion de formations à l'Institut Supérieur de Pédagogie - Faculté d'Éducation de Paris.

Cette rubrique, évolutive, qui s’enrichira au cours du temps, propose au lecteur des textes de méthodologie
en sciences sociales, cela afin de l’aider dans une démarche de compréhension et de participation à ces sciences.

Statistique, moyenne, norme et anormalité:
Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique.
Extrait de: Ulf Hannerz, Explorer la ville. — Éléments d'anthropologie urbaine.
Paris: Les Éditions de Minuit, 1983, pp. 365-386.
[Éditions américaines, 1980.] Traduction d'Isaac Joseph.

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Georges Canguilhem, Statistique, moyenne,
norme et anormalité.”



Quelles sont la nature et la fonction de la « norme » dans les sciences sociales ? La doxa « scientifique » moderne exige que ces sciences, pour être homologuées telles, soient axiologiquement « neutres ». Cette neutralité face aux « valeurs » (valeur au sens de ce qui « vaut » la peine d’agir parce qu’utile à un besoin, un désir…) correspondrait à une absence absolue d’engagement (au sens sartrien) en faveur de certaines valeurs (et non pas de toutes les valeurs, car une valeur prend son sens en se différenciant d’une autre dans un système d’opposition; une valeur reste valeur tant qu’elle en rejette d’autres considérées comme ne « valant » rien et même comme nuisibles, autrement dit une valeur consiste en « ce qui est préférable »). La neutralité scientifique, somme toute, équivaut aussi bien à une abstention à l’encontre de toute valeur qu’inversement à une adhésion pour toutes les valeurs (adhésion qui accomplirait une équité parfaite pour toutes les exigences possibles de même qu’en même temps elle désamorcerait, « neutraliserait », les valeurs en les rassemblant dans une dissolvante unité où elles perdraient leur différentielle nature).

La « norme » qui rendrait donc « normales » les sciences sociales (celles « anormales » étant compromises dans des finalités étrangères à la « valeur » de la science qui consiste à « faire de la science pour la science » et non pour d’autres fins qu’elle-même, que celles-ci soient morales, sociales, politiques, économiques, etc.) résiderait dans une conduite non « normative » de ces sciences, non normative au sens de non-productrice de « norme » (au singulier ou au pluriel). En étant non normative, une science sociale, dans ses fondements méthodologiques, n’impose pas a priori au monde un « devant être » (comme disait Hegel), accepte « l’étant » tel qu’il apparaît et n’interprète pas comme « normal » tel fait et « anormal » tel autre, ne rejetant ou réprouvant pas celui-ci au profit de celui-là. De même une science sociale non normative, « normale », travaille à mettre en question et à tester la validité de ses hypothèses, sans les préposer comme des thèses auxquelles le réel expérimenté devrait se conformer ou, à défaut, être nié comme réel, nié au sein d’une expérience qualifiée de « anormale ».

Une science sociale se doit donc d’être exempte à sa source de norme d’après laquelle elle étudierait ses objets en « évaluant » leur « normalité ». Dans ces conditions, une norme ne peut prétendre à l’existence qu’en découlant a posteriori des objets étudiés. La norme de l’objet d’étude rendrait, en étant suivie, « normale » l’étude cet objet. C’est ce qu’on appellerait « l’objectivité », autrement dit la normalité de la connaissance normée par ce qu’est l’objet et non pas par ce qui motive (subjectivement) la démarche de la connaissance.

Il s’agirait donc d’énoncer, après observation, expérience et vérification, que tel objet présente telle norme. Certes, mais comment telle norme se manifeste par l’objet ? Nous dirions qu’elle se manifeste en montrant une action « régulière » dans l’objet et dans tous les autres objets appartenant à une même catégorie. « Régulière » au sens de constante, invariable, répétée, etc., ainsi qu’au sens de « qui suit la règle ordinaire, est conforme aux normes » comme le définit par exemple le dictionnaire Antidote. Seraient de la sorte hors norme, « anormaux », des phénomènes non ordinaires, « extra-ordinaires ».

Devons-nous donc penser et dire : « doivent être jugés anormaux, hors de la norme de l’objet étudié des phénomènes rares, numériquement exceptionnels » ? La « normalité » s’accroitrait-elle avec sa quantité ? Le comptage, l’addition, et la comparaison des sommes des additions serviraient-ils à « mesurer » et attester la plus ou moins normalité d’un phénomène ou d’une série de phénomènes ? De plus nous devrions envisager que ces phénomènes seront plus ou moins anormaux selon le plus ou moins grand écart de leurs caractéristiques à celles attendues en fonction de la norme en vigueur. Nous pourrions déjà nous demander à partir de quel écart une manifestation s’éloigne trop de ce qu’elle devrait être selon la norme prise en référence. Nous apercevons ici que nous entrons dans le domaine dangereux du « devant être » et de la subjectivité, à cause de la démarcation que nous devrions tracer entre le normal et l’anormal au sein de l’écart. Le moyen de contourner ce risque consisterait à estimer que tout écart, le plus réduit et infime fut-il, à ce qui est attendu dans tel cadre d’expérience, devrait être jugé anormal. Mais nous savons trop qu’aucun fait n’est jamais totalement identique à un autre et qu’une variabilité surgit sans cesse dans ce qui est étudiable. Le déterminisme (qui s’applique à faire dépendre chaque événement singulier d’une loi générale), ce déterminisme animant une science tente toujours, par les grands nombres de ses observations, de dépasser le hasard agissant sur chaque unicité des cas; la science déterministe, par-delà les variétés rencontrées, multiplie les rencontres de ces variétés pour dévoiler dans leur ensemble une constante, quitte à ce que cette constante soit majoritaire et non totalitaire.

Comment alors, au travers des variations de l’objet et des autres objets appartenant à une catégorie, percevoir une norme agissante, et non pas des normes diverses et toujours singulières qui ainsi ne paraitraient plus normes ?

Le premier réflexe des sciences sociales, imitant les sciences de la nature, conduit à tenter de neutraliser les variations en opérant d’abord une conversion des caractéristiques d’un ensemble catégoriel de faits en quantités de certaines unités. Par exemple, conversion des propriétés d’un être humain en quantité d’âges (25 ans), de sexe (un sexe masculin correspondant à une quantité zéro de sexe féminin et vice versa), de revenus financiers (tant d’euros ou de dollars de salaire, etc.), de « capital culturel » comme dirait Pierre Bourdieu (4 ou 7 années d’études supérieures, etc.), d’actes (achats de tels biens, sorties au cinéma, etc.). La sociologie tend fortement à cette conversion quantitative de ce qui au départ n’est saisissable que comme qualité, dans notamment sa mise en place de variables indépendantes (par exemple l’âge, le sexe, le capital culturel…) et de variables dépendantes (telles pratiques de loisirs culturels ou de consommations utilitaires, etc.) supposées être les effets des premières. Puis, après cette conversion d’une qualité en quantité, les sciences sociales, toujours dans leur réflexe imitatif, calculent la somme des quantités recueillies avant de la diviser par leur nombre, afin d’obtenir la fameuse moyenne d’une catégorie de faits. De la sorte, on découvrira par exemple que les femmes ayant un diplôme égal ou supérieur à quatre années d’études universitaires ont « en moyenne » 0,8 enfant et on estimera qu’une relation causale s’exercera entre ces deux quantités, dans un sens ou dans l’autre. On en viendra à déduire qu’il est « normal » qu’une femme ayant étudié au moins quatre années à l’université ait 0,8 enfant (en expliquant éventuellement que ce nombre réduit d’enfant est causé par l’investissement en temps et en énergie que réclament de longues études supérieures, temps et énergie incompatibles avec le temps et l’énergie nécessaires à une procréation plus nombreuse). Dans le même mouvement on en viendra à considérer que l’extrême minorité de femmes étant du même niveau universitaire, mais étant mères de 6 enfants, sera hors norme, au point même de juger « anormal » (inexplicable, non déterminé) leur nombre d’enfants ou leur nombre d’années d’études supérieures.

Mais nous constatons bien que cette norme que les sciences sociales tentent d’étaler par une moyenne se réduit à une fiction : 0,8 enfant ne permet évidemment pas de faire naître un enfant. Claude Bernard, dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, se moquait déjà des biologistes et physiologistes qui prétendaient par exemple découvrir la composante normale de l’urine humaine en recueillant et mélangeant toutes les urines d’un urinoir utilisé par un maximum d’individus, en dénombrant les diverses composantes de ce recueil avant d’en diviser la somme par le nombre des individus fournisseurs.

Une moyenne ne se manifeste exactement chez aucun individu. En recours, les sciences sociales, à l’imitation encore des sciences de la nature, essaient de corriger la fiction de la moyenne en calculant « l’écart type » (faisant partie des paramètres dit de « dispersion »), écart type qui prend en compte les écarts de chaque quantité à la moyenne de toutes les observations, mais pour à son tour produire une moyenne de ces écarts. Certes plus l’écart type sera réduit (proche de zéro, zéro étant la moyenne) plus la moyenne initiale devient susceptible d’être représentative d’une véritable constante, constante qui serait l’effet direct de la norme. Mais toutefois l’écart type, en se calculant par rapport à la moyenne initiale, conserve malgré tout la défaillance méthodologique de celle-ci. On peut aussi recourir à la « modale » ou au « mode » qui est la valeur (la quantité) présentée par le plus grand nombre d’individualités dans une série (par exemple sur 100 personnes, 33 ont accompli cinq années d’études supérieures, ce « 33 » constituant la majorité relative des cas). On s’applique de la sorte à mettre au jour une valeur (cinq années d’études supérieures) qui soit effectivement présente (réelle) chez des individus et en même temps relativement majoritaire comme une esquisse de tendance. Mais là encore on reste, quant au calcul de la norme, dans une approximation plus prospective que descriptive.

Nous pouvons ici constater la difficulté de rechercher une norme dans une constante la plus invariable possible. Nous avons décrit les problèmes rencontrés par des sciences sociales prenant modèle sur les sciences de la nature en recherchant l’invariance pour capter la norme et devenir ainsi « normales ». Mais si nous inversions cette démarche des sciences sociales en ne leur fixant plus comme prototype une science telle la physique ? Si, en sciences sociales, au lieu de rechercher la norme dans l’invariance, nous la cherchions dans la variance, la variation (autrement dit dans les paramètres de dispersion) ?

Les recherches opérées par le philosophe, médecin et historien des sciences Georges Canguilhem (1904-1995), dont un extrait est présenté ci-dessous, montrent, à l’encontre des approches classiques, que même dans l’univers de la biologie et de la physiologie le « normal » réside dans l’organisme qui varie et ne demeure pas stable et constant. La normalité se trouve dans les transformations des normes par le vivant, l’organisme variant en fonction certes des modifications des conditions environnementales, cependant non pas dans un déterminisme unilatéral où une cause extérieure au vivant agirait sur les changements de celui-ci, mais dans une interaction où c’est le vivant qui contient dans son dynamisme le facteur évolutif. Dans l’être humain comme dans tout être vivant, ce qui persiste à rester identique à soi en dépit de mutations du milieu, s’avère pathologique : l’organisme devient malade parce n’évoluant pas pour s’adapter à des modifications l’entourant et le conditionnant. Toutefois, tant que l’organisme survit dans sa maladie en « s’accrochant » à son organisation et à son fonctionnement antérieurs, en se « conservant » par la conservation malgré tout de son mode de vie, il demeure d’une certaine façon « normal », parce que toute vie comme toute existence ne subsiste pas sans une correspondance à une condition de survie ou d’existence, c’est-à-dire sans une norme. Mais cette « normalité » est une normalité réduite et éphémère. Si l’organisme malade perd totalement les assises initiales sur lesquels il s’est constitué, il disparaît en étant incapable de sortir de son ancienne norme de vie et de s’en créer une nouvelle. L’organisme sain, à l’inverse, l’est parce qu’encore doué de la puissance de rénover sa norme (son mode d’organisation et de fonctionnement) pour utiliser selon ses besoins la nouvelle configuration des ressources l’entourant. En ce sens l’organisme sain devient anormal si on le compare à ce qu’il a été ou à ce que sont d’autres organismes de la même catégorie demeurant dans un environnement inchangé. Cette anormalité, cette variation qui le fait s’écarter de la moyenne le concernant, provient du pouvoir « normatif » du vivant : le vivant produit ses normes, et cela continuellement selon les altérations survenant dans son environnement mais aussi selon l’expansivité et la créativité qui caractérisent le vivant.

Selon nous, il ne s’agit donc plus de repérer une normalité dans une constance (représentée entre autres par la moyenne ou une majorité numérique de telle caractéristique), mais dans une inconstance. Puisque les sciences sociales s’appliquent à la vie humaine, elles seraient dans l’erreur en s’attachant à démontrer des tendances sociales vers des régularités. Lorsque la sociologie veut, notamment par des fréquences statistiques, exposer des invariances dans l’organisation et le fonctionnement d’une société en prétendant de la sorte nous mettre en contact avec la formation même de cette société et l’animation même de son activité, soit elle n’étudie que de la matière physique et non vivante, soit elle s’attarde sur une société pathologique qui se meurt et devient étrangère à la vie sociale.


Bernard Dantier, sociologue
20 août 2011
.


Extrait de: Georges Canguilhem,
Le normal et le pathologique.
Paris: Les Presses universitaires de France, pp. 96-117, 155-157, 175-179. Collection “Gallen”. Première édition, 1966.




Nota : pour écourter le texte et alléger la lecture, n’ont pas été reproduites les références bibliographiques ajoutées par l’auteur (des signes tels que (…) ou  […] indiquent ces suppressions).


Page 96 à 117.

Il semble que le physiologiste trouve dans le concept de moyenne un équivalent objectif et scientifiquement valable du concept de normal ou de norme. Il est certain que le physiologiste contemporain ne partage plus l'aversion de Cl. Bernard pour tout résultat d'analyse ou d'expérience biologique traduit en moyenne, aversion qui a peut-être son origine dans un texte de Bichat : « On analyse l'urine, la salive, la bile, etc., prises indifféremment sur tel ou tel sujet : et de leur examen résulte la chimie animale, soit : mais ce n'est pas là la chimie physiologique ; c'est, si je puis parler ainsi, l'anatomie cadavérique des fluides. Leur physiologie se compose de la connaissance des variations sans nombre qu'éprouvent les fluides suivant l'état de leurs organes respectifs » […]. Claude Bernard n'est pas moins net. Selon lui, l'emploi des moyennes fait disparaître le caractère essentiellement oscillatoire et rythmique du phénomène biologique fonctionnel. Si par exemple on cherche le nombre vrai des pulsations cardiaques par la moyenne des mesures prises plusieurs fois en une même journée sur un individu donné « on aura précisément un nombre faux ». D'où cette règle : « En physiologie, il ne faut jamais donner des descriptions moyennes d'expériences parce que les vrais rapports des phénomènes disparaissent dans cette moyenne ; quand on a affaire à des expériences complexes et variables, il faut en étudier les diverses circonstances et ensuite donner l'expérience la plus parfaite comme type, mais qui représentera toujours un fait vrai » […]. La recherche de valeurs biologiques moyennes est dépourvue de sens en ce qui concerne un même individu, par exemple l'analyse de l'urine moyenne des 24 heures est « l'analyse d'une urine qui n'existe pas » puisque l'urine du jeûne diffère de l'urine de la digestion. Cette recherche est également dépourvue de sens en ce qui concerne plusieurs individus. « Le sublime du genre a été imaginé par un physiologiste qui, ayant pris de l'urine dans un urinoir de la gare d'un chemin de fer où passaient des gens de toutes les nations, crut pouvoir donner ainsi l'analyse de l'urine moyenne européenne » […]. Sans vouloir ici reprocher à Cl. Bernard de confondre une recherche et sa caricature et de charger une méthode de méfaits dont la responsabilité revient à ceux qui l'utilisent, on se bornera à retenir que, selon lui, le normal est défini comme type idéal dans des conditions expérimentales déterminées, plutôt que comme moyenne arithmétique ou fréquence statistique.

Une attitude analogue est, à nouveau et plus récemment, celle de Vendryès dans son ouvrage Vie et probabilité, où les idées de Cl. Bernard sur la constance et les régulations du milieu intérieur sont systématiquement reprises et développées. Définissant les régulations physiologiques comme « l'ensemble des fonctions qui résistent au hasard » […], ou si l'on veut des fonctions qui font perdre à l'activité du vivant le caractère aléatoire qui serait le sien si le milieu intérieur était dépourvu d'autonomie vis-à-vis du milieu extérieur, Vendryès interprète les variations subies par les constantes physiologiques — la glycémie par exemple — comme des écarts à partir d'une moyenne, mais d'une moyenne individuelle. Les termes d'écart et de moyenne prennent ici un sens probabilitaire. Les écarts sont d'autant plus improbables qu'ils sont plus grands. « Je ne fais pas une statistique d'un certain nombre d'individus. Je considère un seul individu. Dans ces conditions, les termes de valeur moyenne et d'écart s'appliquent aux différentes valeurs que peut prendre dans la succession des temps un même composant du sang d'un même individu » […]. Mais nous ne pensons pas que Vendryès élimine par là la difficulté que Cl. Bernard résolvait en proposant l'expérience la plus parfaite comme type, c'est-à-dire comme norme de comparaison. Ce faisant Cl. Bernard avouait expressément que le physiologiste apporte par son choix la norme dans l'expérience de physiologie, et qu'il ne l'en retire pas. Nous ne pensons pas que Vendryès puisse procéder autrement. Il dit qu'un homme a 1 °/00 comme valeur moyenne de glycémie lorsque normalement le taux de glycémie est 1 °/00 et lorsque à la suite de l'alimentation ou d'un travail musculaire, la glycémie subit des écarts positifs ou négatifs autour de cette valeur moyenne ? Mais à supposer qu'on se limite effectivement à l'observation d'un individu, d'où tire-t-on a priori que l'individu choisi pour sujet d'examen des variations d'une constante représente le type humain ? Ou bien on est médecin — et c'est apparemment le cas de Vendryès — et par conséquent apte à diagnostiquer le diabète ; ou bien on n'a pas appris de physiologie au cours des études médicales, et pour savoir quel est le taux normal d'une régulation on cherchera la moyenne d'un certain nombre de résultats, obtenus sur des individus placés dans des conditions aussi semblables que possible. Mais enfin le problème est de savoir à l'intérieur de quelles oscillations autour d'une valeur moyenne purement théorique on tiendra les individus pour normaux ?

Ce problème est traité avec beaucoup de clarté et de probité par A. Mayer […] et H. Laugier […]. Mayer énumère tous les éléments de la biométrie physiologique contemporaine : température, métabolisme de base, ventilation, chaleur dégagée, caractéristiques du sang, vitesse de circulation, composition du sang, des réserves, des tissus, etc. Or les valeurs biométriques admettent une marge de variation. Pour nous représenter une espèce, nous avons choisi des normes qui sont en fait des constantes déterminées par des moyennes. Le vivant normal est celui qui est conforme à ces normes. Mais devons-nous tenir tout écart pour anormal ? « Le modèle c'est en réalité le fruit d'une statistique. Le plus souvent c'est le résultat de calculs de moyennes. Mais les individus véritables que nous rencontrons s'en écartent plus ou moins et c'est précisément en cela que consiste leur individualité. Il serait très important de savoir sur quoi portent les écarts et quels écarts sont compatibles avec une survie prolongée. Il faudrait le savoir pour les individus de chaque espèce. Une telle étude est loin d'être faite» […].

C'est la difficulté d'une telle étude concernant l'homme que Laugier expose. Il le fait d'abord en exposant la théorie de l'homme moyen de Quêtelet, sur laquelle on reviendra. Établir une courbe de Quêtelet, ce n'est pas résoudre le problème du normal, pour un caractère donné, par exemple la taille. Il faut des hypothèses directrices et des conventions pratiques permettant de décider à quelle valeur des tailles, soit vers les grandes, soit vers les petites, se fait le passage du normal à l'anormal. Le même problème se pose si l'on substitue à un ensemble de moyennes arithmétiques un schéma statistique à partir duquel tel individu s'écarte plus ou moins, car la statistique ne fournit aucun moyen pour décider si l'écart est normal ou anormal. Peut-être pourrait-on, par une convention que la raison même semble suggérer, tenir pour normal l'individu dont le portrait biométrique permet de prévoir que, hors accident, il aura la durée de vie propre à l'espèce ? Mais les mêmes interrogations reparaissent. « Nous trouverons chez les individus qui meurent apparemment de sénescence, une dispersion des durées de vie assez étendue. Prendrons-nous comme durée de vie de l'espèce la moyenne de ces durées ou les durées maximales atteintes par quelques rares individus, ou quelque autre valeur ? » […]. Cette normalité du reste n'exclurait pas d'autres anormalités : telle difformité congénitale peut être compatible avec une très longue vie. Si à la rigueur dans la détermination d'une normalité partielle, l'état moyen du caractère étudié dans le groupe observé peut fournir un substitut d'objectivité, la coupure autour de la moyenne restant arbitraire, en tout cas toute objectivité s'évanouit dans la détermination d'une normalité globale. « Etant donné l'insuffisance des données numériques de biométrie et devant l'incertitude où nous sommes sur la validité des principes à utiliser pour établir la coupure entre le normal et l'anormal, la définition scientifique de la normalité apparaît comme actuellement inaccessible » […].

Est-ce être encore plus modeste ou au contraire plus ambitieux que d'affirmer l'indépendance logique des concepts de norme et de moyenne et par suite l'impossibilité définitive de donner sous forme de moyenne objectivement calculée l'équivalent intégral du normal anatomique ou physiologique ?

Nous nous proposons de reprendre sommairement, à partir des idées de Quêtelet et de l'examen très rigoureux qu'en a fait Halbwachs, le problème du sens et de la portée des recherches biométriques en physiologie. En somme, le physiologiste qui fait la critique de ses concepts de base aperçoit bien que norme et moyenne sont deux concepts pour lui inséparables. Mais le second lui paraît immédiatement capable d'une signification objective et c'est pourquoi il essaie de lui ramener le premier. On vient de voir que cette tentative de réduction se heurte à des difficultés actuellement, et sans doute toujours, insurmontables. Ne conviendrait-il pas de renverser le problème et de se demander si la liaison des deux concepts ne pourrait pas être expliquée par subordination de la moyenne à la norme ? On sait que la biométrie a d'abord été fondée, dans l'ordre anatomique, par les travaux de Galton, généralisant les procédés anthropométriques de Quêtelet. Quêtelet étudiant systématiquement les variations de la taille de l'homme avait établi pour un caractère mesuré sur les individus d'une population homogène et représenté graphiquement, l'existence d'un polygone de fréquence présentant un sommet correspondant à l'ordonnée maximale et une symétrie par rapport à cette ordonnée. On sait que la limite d'un polygone est une courbe et c'est Quêtelet lui-même qui a montré que le polygone de fréquence tend vers une courbe dite « en cloche » qui est la courbe binomiale ou encore courbe d'erreurs de Gauss. Par ce rapprochement, Quêtelet tenait expressément à signifier qu'il ne reconnaissait à la variation individuelle concernant un caractère donné (fluctuation) d'autre sens que celui d'un accident vérifiant les lois du hasard, c'est-à-dire les lois qui expriment l'influence d'une multiplicité inassignable de causes non systématiquement orientées, et dont les effets par conséquent tendent à s'annuler par compensation progressive. Or, cette interprétation possible des fluctuations biologiques par le calcul des probabilités apparaissait à Quêtelet de la plus haute importance métaphysique. Elle signifiait, selon lui, qu'il existe pour l'espèce humaine «un type ou module dont on peut déterminer facilement les différentes proportions » […]. Si cela n'était point, si les hommes différaient entre eux, par exemple sous le rapport de la hauteur, non par l'effet de causes accidentelles, mais par l'absence de type selon lequel ils soient comparables, aucune relation déterminée ne pourrait être établie entre toutes les mesures individuelles. S'il existe au contraire un type relativement auquel les écarts soient purement accidentels, les valeurs numériques d'un caractère mesuré sur une foule d'individus doivent se répartir selon une loi mathématique, et c'est ce qui arrive en fait. Par ailleurs, plus le nombre de mesures opérées sera grand, plus les causes perturbatrices accidentelles se compenseront et s'annuleront et plus nettement apparaîtra le type général. Mais surtout sur un grand nombre d'hommes dont la taille varie entre des limites déterminées ceux qui approchent le plus de la taille moyenne sont les plus nombreux, ceux qui s'en écartent le plus sont les moins nombreux. À ce type humain, à partir duquel l'écart est d'autant plus rare qu'il est plus grand, Quêtelet donne le nom d'homme moyen. Ce qu'on néglige généralement de dire, quand on cite Quêtelet comme ancêtre de la biométrie, c'est que, selon lui, l'homme moyen n'est nullement un « homme impossible» […]. La preuve de l'existence d'un homme moyen, dans un climat donné, se trouve dans la manière dont les nombres obtenus pour chaque dimension mesurée (taille, tête, bras, etc.) se groupent autour de la moyenne en obéissant à la loi des causes accidentelles. La moyenne de la taille dans un groupe donné est telle que le plus grand des sous-groupes formés d'hommes ayant la même taille est l'ensemble des hommes dont la taille approche le plus de la moyenne. Cela rend la moyenne typique tout à fait différente de la moyenne arithmétique. Quand on mesure la hauteur de plusieurs maisons on peut obtenir une hauteur moyenne, mais telle qu'aucune maison peut ne se trouver dont la hauteur propre approche de la moyenne. Bref, selon Quêtelet, l'existence d'une moyenne est le signe incontestable de l'existence d'une régularité, interprétée dans un sens expressément ontologique : « La principale idée pour moi est de faire prévaloir la vérité et de montrer combien l'homme est soumis à son insu aux lois divines et avec quelle régularité il les accomplit. Cette régularité du reste n'est point particulière à l'homme : c'est une des grandes lois de la nature qui appartient aux animaux comme aux plantes, et l'on s'étonnera peut-être de ne pas l'avoir reconnue plus tôt » […]. L'intérêt de la conception de Quêtelet est en ceci qu'il identifie dans sa notion de moyenne véritable les notions de fréquence statistique et de norme, car une moyenne déterminant des écarts d'autant plus rares qu'ils sont plus amples c'est proprement une norme. Nous n'avons pas à discuter ici le fondement métaphysique de la thèse de Quêtelet, mais à retenir simplement qu'il distingue deux sortes de moyennes : la moyenne arithmétique ou médiane et la moyenne vraie, et que loin de présenter la moyenne comme fondement empirique de la norme en matière de caractères humains physiques, il présente explicitement une régularité ontologique comme s'exprimant dans la moyenne. Or, s'il peut paraître discutable de remonter jusqu'à la volonté de Dieu pour rendre compte du module de la taille humaine, cela n'entraîne pas pour autant qu'aucune norme ne transparaisse dans cette moyenne. Et c'est ce qui nous paraît pouvoir être conclu de l'examen critique auquel Halbwachs a soumis les idées de Quêtelet […].

Selon Halbwachs, c'est à tort que Quêtelet considère la répartition des tailles humaines autour d'une moyenne comme un phénomène auquel on puisse appliquer les lois du hasard. La condition première de cette application, c'est que les phénomènes, considérés comme combinaisons d'éléments en nombre inassignable, soient des réalisations toutes indépendantes les unes des autres, telles qu'aucune d'entre elles n'exerce d'influence sur celle qui la suit. Or on ne peut pas assimiler des effets organiques constants à des phénomènes régis par les lois du hasard. Le faire c'est admettre que les faits physiques tenant au milieu et les faits physiologiques relatifs aux processus de croissance se composent de façon que chaque réalisation soit indépendante des autres, au moment antérieur et au même moment. Or, cela est insoutenable du point de vue humain, où les normes sociales viennent interférer avec les lois biologiques, en sorte que l'individu humain est le produit d'un accouplement obéissant à toutes sortes de prescriptions coutumières et législatives d'ordre matrimonial. Bref, hérédité et tradition, accoutumance et coutume sont autant de formes de dépendance et de liaison interindividuelle et donc autant d'obstacles à une utilisation adéquate du calcul des probabilités. Le caractère étudié par Quêtelet, la taille, ne serait un fait purement biologique que s'il était étudié sur l'ensemble des individus constituant une lignée pure, animale ou végétale. Dans ce cas les fluctuations de part et d'autre du module spécifique seraient dues uniquement à l'action du milieu. Mais dans l'espèce humaine la taille est un phénomène inséparablement biologique et social. Même si elle est fonction du milieu, il faut voir dans le milieu géographique en un sens le produit de l'activité humaine. L'homme est un facteur géographique et la géographie est toute pénétrée d'histoire sous forme de techniques collectives. L'observation statistique a par exemple permis de constater l'influence de l'assèchement des marais de Sologne sur la taille des habitants […]. Sorre admet que la taille moyenne de quelques groupes humains s'est vraisemblablement élevée sous l'influence d'une alimentation améliorée […]. Mais, selon nous, si Quêtelet s'est trompé en attribuant à la moyenne d'un caractère anatomique humain une valeur de norme divine, c'est peut-être seulement en spécifiant la norme, mais non en interprétant la moyenne comme signe d'une norme. S'il est vrai que le corps humain est en un sens un produit de l'activité sociale, il n'est pas absurde de supposer que la constance de certains traits, révélés par une moyenne, dépend de la fidélité consciente ou inconsciente à certaines normes de la vie. Par suite, dans l'espèce humaine, la fréquence statistique ne traduit pas seulement une normativité vitale mais une normativité sociale. Un trait humain ne serait pas normal parce que fréquent, mais fréquent parce que normal, c'est-à-dire normatif dans un genre de vie donné, en prenant ces mots de genre de vie au sens que lui ont donné les géographes de l'école de Vidal de La Blache.

Cela paraîtra encore plus évident si au lieu de considérer un caractère anatomique on s'attache à un caractère physiologique global comme la longévité. Flourens après Buffon a recherché un moyen de déterminer scientifiquement la durée naturelle ou normale de la vie de l'homme, utilisant en les corrigeant les travaux de Buffon. Flourens rapporte la durée de vie à la durée spécifique de la croissance dont il définit le terme par la réunion des os à leurs épiphyses (…). « L'homme est vingt ans à croître et il vit cinq fois vingt ans, c'est-à-dire cent ans. » Que cette durée normale de la vie humaine ne soit ni la durée fréquente ni la durée moyenne, c'est ce que spécifie bien Flourens : « Nous voyons tous les jours des hommes qui vivent quatre-vingt-dix et cent ans. Je sais bien que le nombre de ceux qui vont jusque-là est petit, relativement au nombre de ceux qui n'y vont pas, mais enfin on y va. Et de ce qu'on y va quelquefois il est très permis de conclure qu'on y irait plus souvent, qu'on y irait souvent, si des circonstances accidentelles et extrinsèques, si des causes troublantes ne venaient à s'y opposer. La plupart des hommes meurent de maladies ; très peu meurent de vieillesse proprement dite » […]. De même Metchnikoff pense que l'homme peut normalement devenir centenaire et que tout vieillard qui meurt avant un siècle de vie est en droit un malade.

Les variations de la durée de vie moyenne chez l'homme au cours des âges (39 ans en 1865 et 52 en 1920, en France et pour le sexe masculin) sont bien instructives. Buffon et Flourens considéraient l'homme, pour lui assigner une vie normale, du même œil de biologiste qu'ils faisaient pour le lapin ou le chameau. Mais quand on parle de vie moyenne, pour la montrer progressivement croissante, on la met en rapport avec l'action que l'homme, pris collectivement, exerce sur lui-même. C'est en ce sens que Halbwachs traite la mort comme un phénomène social, estimant que l'âge où elle survient résulte en grande partie des conditions de travail et d'hygiène, de l'attention à la fatigue et aux maladies, bref de conditions sociales autant que physiologiques. Tout se passe comme si une société avait « la mortalité qui lui convient », le nombre des morts et leur répartition aux différents âges traduisant l'importance que donne ou non une société à la prolongation de la vie […]. En somme, les techniques d'hygiène collective qui tendent à prolonger la vie humaine ou les habitudes de négligence qui ont pour résultat de l'abréger dépendant du prix attaché à la vie dans une société donnée, c'est finalement un jugement de valeur qui s'exprime dans ce nombre abstrait qu'est la durée de vie humaine moyenne. La durée de vie moyenne n'est pas la durée de vie biologiquement normale, mais elle est en un sens la durée de vie socialement normative. Dans ce cas encore, la norme ne se déduit pas de la moyenne, mais se traduit dans la moyenne. Ce serait encore plus net si au lieu de considérer la durée de vie moyenne dans une société nationale, prise en bloc, on spécifiait cette société en classes, en métiers, etc. On verrait sans doute que la durée de vie dépend de ce que Halbwachs appelle ailleurs les niveaux de vie.

À une telle conception, on objectera sans doute qu'elle vaut pour des caractères humains superficiels et pour lesquels à tout prendre une marge de tolérance où les diversités sociales peuvent se faire jour existe, mais qu'elle ne convient certainement ni pour des caractères humains fondamentaux de rigidité essentielle, tels que la glycémie ou la calcémie ou le PH sanguin, ni d'une façon générale pour des caractères proprement spécifiques chez les animaux, auxquels aucune technique collective ne confère de plasticité relative. Certes, on n'entend pas soutenir que les moyennes anatomo-physiologiques traduisent chez l'animal des normes et des valeurs sociales, mais on se demande si elles ne traduiraient pas des normes et des valeurs vitales. On a vu, au sous-chapitre précédent, l'exemple, cité par G. Teissier, de cette espèce de papillons oscillant entre deux variétés avec l'une ou l'autre desquelles elle tend à se confondre, selon que le milieu permet l'une ou l'autre des deux combinaisons compensées de caractères contrastants. On se demande s'il n'y aurait pas là une sorte de règle générale de l'invention des formes vivantes. En conséquence, on pourrait donner à l'existence d'une moyenne des caractères les plus fréquents un sens assez différent de celui que lui attribuait Quêtelet. Elle ne traduirait pas un équilibre spécifique stable, mais l'équilibre instable de normes et de formes de vie affrontées momentanément à peu près égales. Au lieu de considérer un type spécifique comme réellement stable, parce que présentant des caractères exempts de toute incompatibilité, ne pourrait-on le tenir pour apparemment stable parce qu'ayant réussi momentanément à concilier par un ensemble de compensations des exigences opposées. Une forme spécifique normale ce serait le produit d'une normalisation entre fonctions et organes dont l'harmonie synthétique est obtenue dans des conditions définies, et non pas donnée. C'est à peu près ce que suggérait Halbwachs, dès 1912, dans sa critique de Quêtelet : « Pourquoi concevoir l'espèce comme un type dont les individus ne s'écartent que par accident ? Pourquoi son unité ne résulterait-elle pas d'une dualité de conformation, d'un conflit de deux ou d'un très petit nombre de tendances organiques générales qui, au total, s'équilibreraient ? Quoi de plus naturel, alors, que les démarches de ses membres expriment cette divergence par une série régulière d'écarts de la moyenne en deux sens différents... Si les écarts étaient plus nombreux en un sens, ce serait le signe que l'espèce tend à évoluer dans cette direction sous l'influence d'une ou plusieurs causes constantes » […].

En ce qui concerne l'homme et ses caractères physiologiques permanents, seules une physiologie et une pathologie humaines comparées — au sens où il existe une littérature comparée — des divers groupes et sous-groupes ethniques, éthiques ou religieux, techniques, qui tiendraient compte de l'intrication de la vie et des genres et des niveaux sociaux de vie, pourraient fournir une réponse précise à nos hypothèses. Or, il semble que cette physiologie humaine comparée, faite à un point de vue systématique, reste encore à écrire par un physiologiste. Certes, il existe des recueils compacts de données biométriques d'ordre anatomique et physiologique concernant les espèces animales et l'espèce humaine dissociée en groupes ethniques, par exemple les Tabulae biologicae (…), mais ce sont là des répertoires sans aucune tentative d'interprétation des résultats de comparaisons. Nous entendons par physiologie humaine comparée ce genre de recherches dont les travaux de Eijkmann, de Benedict, de Ozorio de Almeida sur le métabolisme basal dans ses rapports avec le climat et la race sont le meilleur exemple (…). Mais il se trouve que cette lacune vient d'être en partie comblée par les travaux récents d'un géographe français, Sorre, dont Les fondements biologiques de la géographie humaine nous ont été signalés alors que la rédaction de cet essai était terminée. Nous en dirons quelques mots plus loin, à la suite d'un développement que nous tenons à laisser dans son état primitif, non pas tant par souci d'originalité que comme témoignage de convergence. En matière de méthodologie, la convergence l'emporte de loin sur l'originalité.

On nous accordera d'abord que la détermination des constantes physiologiques, par construction de moyennes expérimentalement obtenues dans le seul cadre d'un laboratoire, risquerait de présenter l'homme normal comme un homme médiocre, bien au-dessous des possibilités physiologiques dont les hommes en situation directe et concrète d'action sur eux-mêmes ou sur le milieu sont évidemment capables, même aux yeux les moins scientifiquement informés. On répondra en faisant remarquer que les frontières du laboratoire se sont beaucoup élargies depuis Claude Bernard, que la physiologie étend sa juridiction sur les centres d'orientation et de sélection professionnelle, sur les instituts d'éducation physique, bref que le physiologiste attend de l'homme concret, et non pas du sujet de laboratoire en situation assez artificielle, qu'il fixe lui-même les marges de variations tolérées par les valeurs biométriques. Lorsque A. Mayer écrit : « La mesure de l'activité maximale de la musculature chez l'homme est précisément l'objet de l'établissement des records sportifs » (…), on pense à la boutade de Thibaudet : « Ce sont les tables de record et non la physiologie qui répondent à cette demande : à combien de mètres l'homme peut-il sauter »? (…). En somme la physiologie ne serait qu'une méthode sûre et précise d'enregistrement et d'étalonnage des latitudes fonctionnelles que l'homme acquiert ou plutôt conquiert progressivement. Si l'on peut parler d'homme normal, déterminé par le physiologiste, c'est parce qu'il existe des hommes normatifs, des hommes pour qui il est normal de faire craquer les normes et d'en instituer de nouvelles.

Ce ne sont pas seulement les variations individuelles apportées à des « thèmes » physiologiques communs chez l'homme blanc dit civilisé qui nous paraissent intéressantes comme expression de la normativité biologique humaine, mais plus encore les variations des thèmes eux-mêmes de groupe à groupe, selon les genres et les niveaux de vie, en rapport avec des prises de position éthiques ou religieuses relativement à la vie, bref des normes collectives de vie. Dans cet ordre d'idée Ch. Laubry et Th. Brosse ont étudié, grâce aux techniques les plus modernes d'enregistrement, les effets physiologiques de la discipline religieuse qui permet aux yoguis hindous la maîtrise presque intégrale des fonctions de la vie végétative. Cette maîtrise est telle qu'elle parvient à la régulation des mouvements péristaltiques et antipéristaltiques, à l'usage en tous sens du jeu des sphincters anal et vésical, abolissant ainsi la distinction physiologique des systèmes musculaires strié et lisse. Cette maîtrise abolit par là même l'autonomie relative de la vie végétative. L'enregistrement simultané du pouls, de la respiration, de l'électrocardiogramme, la mesure du métabolisme basal ont permis de constater que la concentration mentale, tendant à la fusion de l'individu avec l'objet universel, produit les effets suivants : rythme cardiaque accéléré, modification du rythme et de la hauteur du pouls, modification de l'électrocardiogramme : bas voltage généralisé, disparition des ondes, infime fibrillation sur la ligne isoélectrique, métabolisme basal réduit […]. La clef de l'action du yogui sur les fonctions physiologiques les moins apparemment soumises à la volonté, c'est la respiration ; c'est à elle qu'il est demandé d'agir sur les autres fonctions, c'est par sa réduction que le corps est placé «à l'état de vie ralentie comparable à celui des animaux hibernants» […]. Obtenir un changement du rythme du pouls allant de 50 à 150, une apnée de 15 minutes, une abolition presque totale de la contraction cardiaque, c'est bien faire craquer des normes physiologiques. A moins qu'on choisisse de tenir pour pathologiques de tels résultats. Mais c'est manifestement impossible : « Si les yoguis ignorent la structure de leurs organes, ils sont maîtres incontestés de leurs fonctions. Ils jouissent d'un état de santé magnifique et cependant ils se sont infligé des années d'exercices qu'ils n'auraient pu supporter s'ils n'avaient respecté les lois de l'activité physiologique » […]. Laubry et Th. Brosse concluent qu'avec de tels faits nous sommes en présence d'une physiologie humaine assez différente de la simple physiologie animale : « La volonté semble agir à la façon d'une épreuve pharmacodynamique et nous entrevoyons ainsi pour nos facultés supérieures un pouvoir infini de régulation et d'ordre » […]. D'où, sur le problème du pathologique, ces remarques de Th. Brosse : « Considéré sous cet angle de l'activité consciente en rapport avec les niveaux psychophysiologiques qu'elle utilise, le problème de la pathologie fonctionnelle apparaît intimement lié à celui de l'éducation. Conséquence d'une éducation sensorielle, active, émotionnelle, mal faite ou non faite, il appelle instamment une rééducation. De plus en plus l'idée de santé ou de normalité cesse de nous apparaître comme celle de la conformité à un idéal extérieur (athlète pour le corps, bachelier pour l'intelligence). Elle prend place dans la relation entre le moi conscient et ses organismes psycho-physiologiques, elle est relativiste et individualiste » […].

Sur ces questions de physiologie et de pathologie comparée on est réduit à se contenter de peu de documents, mais, fait surprenant, bien que leurs auteurs aient obéi à des intentions non comparables, ils orientent l'esprit vers les mêmes conclusions. Porak, qui a cherché dans l'étude des rythmes fonctionnels et de leurs troubles une voie vers la connaissance du début des maladies, a montré le rapport entre les genres de vie et les courbes de la diurèse et de la température (rythmes lents), du pouls et de la respiration (rythmes rapides). Les jeunes Chinois de 18 à 25 ans ont un débit urinaire moyen de 0,5 cm3 par minute, avec oscillations de 0,2 à 0,7 alors que ce débit est de 1 cm3 pour les européens, avec oscillations de 0,8 à 1,5. Porak interprète ce fait physiologique à partir des influences géographiques et historiques combinées dans la civilisation chinoise. De cette masse d'influences il en choisit deux capitales selon lui : la nature de l'alimentation (thé, riz, végétaux, germes) et les rythmes nutritifs, déterminés par l'expérience ancestrale ; — le mode d'activité qui respecte mieux en Chine que dans l'Occident le développement périodique de l'activité neuromusculaire. La sédentarité des habitudes occidentales a sa répercussion nocive sur le rythme des liquides. Ce dérangement n'existe pas en Chine où on a conservé le goût de la promenade « dans le désir passionné de se confondre avec la nature » […].

L'étude du rythme respiratoire (rythme rapide) fait apparaître des variations en rapport avec le développement et l'ankylose du besoin d'activité. Ce besoin est lui-même en rapport avec les phénomènes naturels ou sociaux qui scandent le travail humain. Depuis l'invention de l'agriculture, la journée solaire est un cadre dans lequel s'inscrit l'activité de bien des hommes. La civilisation urbaine et les exigences de l'économie moderne ont troublé les grands cycles physiologiques d'activité, mais en laissent subsister des vestiges. Sur ces cycles fondamentaux se greffent des cycles secondaires. Alors que les changements de position déterminent des cycles secondaires dans les variations du pouls, ce sont les influences psychiques qui sont prépondérantes dans le cas de la respiration. La respiration s'accélère dès le réveil, dès que les yeux s'ouvrent à la lumière : « Ouvrir les yeux, c'est déjà prendre l'attitude de l'état de veille, c'est déjà orienter les rythmes fonctionnels vers le déploiement de l'activité neuro-motrice, et la souple fonction respiratoire est prompte à la riposte au monde extérieur : elle réagit immédiatement à l'ouverture des paupières » […]. La fonction respiratoire est, par l'hématose qu'elle assure, si importante pour le déploiement explosif ou soutenu de l'énergie musculaire qu'une régulation très subtile doit déterminer dans l'instant des variations considérables du volume d'air inspiré. L'intensité respiratoire est donc sous la dépendance de la qualité de nos attaques ou de nos réactions, dans notre débat avec le milieu. Le rythme respiratoire est fonction de la conscience de notre situation dans le monde.

On s'attend à ce que les observations de Porak le conduisent à proposer des indications thérapeutiques et hygiéniques. C'est en effet ce qui arrive. Puisque les normes physiologiques définissent moins une nature humaine que des habitudes humaines en rapport avec des genres de vie, des niveaux de vie et des rythmes de vie, toute règle diététique doit tenir compte de ces habitudes. Voici un bel exemple de relativisme thérapeutique : « Les Chinoises nourrissent leurs enfants de lait pendant les deux premières années de la vie. Après sevrage, les enfants ne se nourriront plus jamais de lait. Le lait de vache est considéré comme un liquide malpropre, tout juste bon pour les porcs. Or, j'ai souvent essayé le lait de vache chez mes malades atteints de néphrite. L'ankylose urinaire se produisait aussitôt. En remettant le malade au régime thé, riz, une belle crise urinaire rétablissait l'eurythmie » […]. Quant aux causes des maladies fonctionnelles, elles sont presque toutes, si on les prend à leur début, des perturbations de rythmes, des dérythmies, dues à la fatigue ou au surmenage, c'est-à-dire à tout exercice dépassant la juste adaptation des besoins de l'individu à l'environnement […]. « Impossible de maintenir un type dans sa marge de disponibilité fonctionnelle. La meilleure définition de l'homme serait, je crois, un être insatiable, c'est-à-dire qui dépasse toujours ses besoins » […]. Voilà une bonne définition de la santé qui nous prépare à comprendre son rapport avec la maladie.

Lorsque Marcel Labbé étudie, principalement à propos du diabète, l'étiologie des maladies de la nutrition, il aboutit à des conclusions analogues. « Les maladies de la nutrition ne sont pas maladies d'organes mais maladies de fonctions... Les vices de l'alimentation jouent un rôle capital dans la genèse des troubles de la nutrition... L'obésité est la plus fréquente et la plus simple de ces maladies créées par l'éducation morbide donnée par les parents... La plupart des maladies de la nutrition sont évitables... Je parle surtout des habitudes vicieuses de vie et d'alimentation que les individus doivent éviter et que les parents déjà atteints de troubles de la nutrition doivent se garder de transmettre à leurs enfants » […]. Ne peut-on pas conclure que tenir l'éducation des fonctions pour un moyen thérapeutique comme le font Laubry et Brosse, Porak et Marcel Labbé, c'est admettre que les constantes fonctionnelles sont des normes habituelles. Ce que l'habitude a fait, l'habitude le défait et l'habitude le refait. Si l'on peut autrement que par métaphore définir les maladies comme des vices, on doit pouvoir autrement que par métaphore définir les constantes physiologiques comme des vertus, au sens antique du mot qui confond vertu, puissance et fonction.

Les recherches de Sorre sur les rapports entre les caractéristiques physiologiques et pathologiques de l'homme et les climats, les régimes alimentaires, l'environnement biologique ont, est-il besoin de le dire, une tout autre portée que les travaux que nous venons d'utiliser. Mais ce qui est remarquable c'est que tous ces points de vue s'y trouvent justifiés et leurs aperçus confirmés. L'adaptation des hommes à l'altitude et son action physiologique héréditaire […], les problèmes des effets de la lumière [ …], de la tolérance thermique […], de l'acclimatement […], de l'alimentation aux dépens d'un milieu vivant créé par l'homme […], de la répartition géographique et de l'action plastique des régimes alimentaires […], de l'aire d'extension des complexes pathogènes (maladie du sommeil, paludisme, peste, etc.) […] : toutes ces questions sont traitées avec beaucoup de précision, d'ampleur et un bon sens constant. Certes, ce qui intéresse Sorre c'est avant tout l'écologie de l'homme, l'explication des problèmes de peuplement. Mais tous ces problèmes se ramenant finalement à des problèmes d'adaptation, on voit comment les travaux d'un géographe présentent un grand intérêt pour un essai méthodologique concernant les normes biologiques. Sorre voit très bien l'importance du cosmopolitisme de l'espèce humaine pour une théorie de la labilité relative des constantes physiologiques — l'importance des états de faux équilibre adaptatif pour l'explication des maladies ou des mutations — la relation des constantes anatomiques et physiologiques aux régimes alimentaires collectifs, qu'il qualifie très judicieusement de normes […] — l'irréductibilité des techniques de création d'une ambiance proprement humaine à des raisons purement utilitaires — l'importance de l'action indirecte, par l'orientation de l'activité, du psychisme humain sur des caractéristiques longtemps tenues pour naturelles, telles que taille, poids, diathèses collectives. En conclusion, Sorre s'attache à montrer que l'homme, pris collectivement, est à la recherche de ses « optima fonctionnels », c'est-à-dire des valeurs de chacun des éléments de l'ambiance pour lesquelles une fonction déterminée s'accomplit le mieux. Les constantes physiologiques ne sont pas des constantes au sens absolu du terme. Il y a pour chaque fonction et pour l'ensemble des fonctions une marge où joue la capacité d'adaptation fonctionnelle du groupe ou de l'espèce. Les conditions optimales déterminent ainsi une zone de peuplement où l'uniformité des caractéristiques humaines traduit non pas l'inertie d'un déterminisme mais la stabilité d'un résultat maintenu par un effort collectif inconscient mais réel […]. Il va sans dire qu'il nous plaît de voir un géographe apporter la solidité de ses résultats d'analyse à l'appui de l'interprétation proposée par nous des constantes biologiques. Les constantes se présentent avec une fréquence et une valeur moyennes, dans un groupe donné, qui leur donne valeur de normale, et cette normale est vraiment l'expression d'une normativité. La constante physiologique est l'expression d'un optimum physiologique dans des conditions données, parmi lesquelles il faut retenir celles que le vivant en général, et l'homo faber en particulier, se donnent.

En raison de ces conclusions, nous interpréterions un peu autrement que leurs auteurs les données si intéressantes dues à Pales et Monglond concernant le taux de la glycémie chez les Noirs d'Afrique […]. Sur 84 indigènes de Brazzaville, 66 % ont présenté une hypoglycémie, dont 39 % de 0,90 g à 0,75 g et 27 % au-dessous de 0,75 g. D'après ces auteurs le Noir doit être considéré en général comme hypoglycémique. En tout cas, le Noir supporte sans trouble apparent, et spécialement sans convulsions ni coma, des hypoglycémies tenues pour graves sinon mortelles chez l'Européen. Les causes de cette hypoglycémie seraient à chercher dans la sous-alimentation chronique, le parasitisme intestinal polymorphe et chronique, le paludisme. « Ces états sont à la limite de la physiologie et de la pathologie. Du point de vue européen, ils sont pathologiques ; du point de vue indigène, ils sont si étroitement liés à l'état habituel du Noir que si l'on n'avait pas les termes comparatifs du Blanc on pourrait le considérer presque comme physiologique » […]. Nous pensons précisément que si l'Européen peut servir de norme c'est seulement dans la mesure où son genre de vie pourra passer pour normatif. L'indolence du Noir apparaît à Lefrou, comme à Pales et Monglond en rapport avec son hypoglycémie […]. Ces derniers auteurs disent que le Noir mène une vie à la mesure de ses moyens. Mais ne pourrait-on pas dire aussi bien que le Noir a les moyens physiologiques à la mesure de la vie qu'il mène ?

La relativité de certains aspects des normes anatomo-physiologiques et par suite de certains troubles pathologiques dans leur rapport avec les genres de vie et le savoir-vivre, n'apparaît pas seulement par la comparaison des groupes ethniques et culturels actuellement observables, mais aussi par la comparaison de ces groupes actuels et des groupes antérieurs disparus. Certes, la paléopathologie dispose de documents encore bien plus réduits que ceux dont disposent la paléontologie ou la paléographie, et cependant les conclusions prudentes qu'on en peut tirer valent d'être relevées.

Pales, qui a fait en France une bonne synthèse des travaux de ce genre, emprunte à Roy C. Moodie (…) une définition du document paléopathologique, à savoir toute déviation de l'état sain du corps qui a laissé une empreinte visible sur le squelette fossilisé […]. Si les silex taillés et l'art des hommes de l'âge de pierre disent l'histoire de leurs luttes, de leurs travaux et de leur pensée, leurs ossements évoquent l'histoire de leurs douleurs […]. La paléopathologie permet de concevoir le fait pathologique dans l'histoire de l'espèce humaine comme un fait de symbiose, s'il s'agit de maladies infectieuses — et cela ne concerne pas seulement l'homme, mais le vivant en général — et comme un fait de niveau de culture ou de genre de vie, s'il s'agit de maladies de la nutrition. Les affections dont les hommes préhistoriques ont eu à pâtir se présentaient dans des proportions bien différentes de celles qu'elles offrent actuellement à considérer. Vallois signale que l'on relève, pour la seule préhistoire française, 11 cas de tuberculose pour plusieurs milliers d'ossements étudiés […]. Si l'absence de rachitisme, maladie par carence de vitamine D, est normale à une époque où l'on utilisait des aliments crus ou à peine cuits […], l'apparition de la carie dentaire, inconnue des premiers hommes, va de pair avec la civilisation, en rapport avec l'utilisation de féculents et la cuisson de la nourriture, entraînant la destruction des vitamines nécessaires à l'assimilation du calcium […]. De même l'ostéoarthrite était beaucoup plus fréquente à l'âge de la pierre taillée et aux époques suivantes qu'elle ne l'est actuellement, et l'on doit l'attribuer, vraisemblablement, à une alimentation insuffisante, à un climat froid et humide, puisque sa diminution, de nos jours, traduit une meilleure alimentation, un mode de vie plus hygiénique […].

On conçoit aisément la difficulté d'une étude à laquelle échappent toutes les maladies dont les effets plastiques ou déformants n'ont pas réussi à s'inscrire dans le squelette des hommes fossiles ou exhumés au cours de fouilles archéologiques. On conçoit la prudence obligée des conclusions de cette étude. Mais dans la mesure où l'on peut parler d'une pathologie préhistorique on devrait aussi pouvoir parler d'une physiologie préhistorique, comme on parle, sans trop d'incorrection, d'une anatomie préhistorique. Encore ici, apparaît le rapport des normes biologiques de vie avec le milieu humain, à la fois cause et effet de la structure et du comportement des hommes. Pales fait remarquer avec bon sens que si Boule a pu déterminer sur l'Homme de la Chapelle aux Saints le type anatomique classique de la race de Néanderthal, on pourrait voir en lui sans trop de complaisance, le type le plus parfait d'homme fossile pathologique, atteint de pyorrhée alvéolaire, d'arthrite coxo-fémorale bilatérale, de spondylose cervicale et lombaire, etc. Oui, si l'on méconnaissait les différences du milieu cosmique, de l'équipement technique et du genre de vie qui font de l'anormal d'aujourd'hui le normal d'autrefois.

S'il semble difficile de contester la qualité des observations utilisées ci-dessus, peut-être voudra-t-on contester les conclusions auxquelles elles conduisent, concernant la signification physiologique de constantes fonctionnelles interprétées comme normes habituelles de vie. En réponse, on fera remarquer que ces normes ne sont pas le fruit d'habitudes individuelles que tel individu pourrait à sa guise prendre ou laisser. Si l'on admet une plasticité fonctionnelle de l'homme, liée en lui à la normativité vitale, ce n'est pas d'une malléabilité totale et instantanée qu'il s'agit ni d'une malléabilité purement individuelle. Proposer, avec toute la réserve qui convient, que l'homme a des caractéristiques physiologiques en rapport avec son activité, ce n'est pas laisser croire à tout individu qu'il pourra changer sa glycémie ou son métabolisme basai par la méthode Coué, ni même par le dépaysement. On ne change pas en quelques jours ce que l'espèce élabore au cours de millénaires. Voelker a montré qu'on ne change pas de métabolisme basal en passant de Hambourg en Islande. De même, Benedict, en ce qui concerne le déplacement des Américains du Nord dans des régions subtropicales. Mais Benedict a constaté que le métabolisme des Chinoises vivant depuis toujours aux Etats-Unis est plus bas que la norme américaine. D'une façon générale, Benedict a constaté que des Australiens (Kokatas) ont un métabolisme plus bas que celui de Blancs de mêmes âge, poids et taille vivant aux Etats-Unis, qu'inversement des Indiens (Mayas) ont un métabolisme plus élevé avec pouls ralenti et tension artérielle abaissée de façon permanente. On peut donc conclure avec Kayser et Dontcheff : « Il semble démontré que chez l'homme, le facteur climatique n'ait pas d'effet direct sur le métabolisme ; ce n'est que très progressivement que le climat, en modifiant le mode de vie et en permettant la fixation de races spéciales, a eu une action durable sur le métabolisme de base » (…).

Bref, tenir les valeurs moyennes des constantes physiologiques humaines comme l'expression de normes collectives de vie, ce serait seulement dire que l'espèce humaine en inventant des genres de vie invente du même coup des allures physiologiques. Mais les genres de vie ne sont-ils pas imposés ? Les travaux de l'école française de géographie humaine ont montré qu'il n'y a pas de fatalité géographique. Les milieux n'offrent à l'homme que des virtualités d'utilisation technique et d'activité collective. C'est un choix qui décide. Entendons bien qu'il ne s'agit pas d'un choix explicite et conscient. Mais du moment que plusieurs normes collectives de vie sont possibles dans un milieu donné, celle qui est adoptée et que son antiquité fait paraître naturelle reste au fond choisie.

Toutefois, dans certains cas, il est possible de mettre en évidence l'influence d'un choix explicite sur le sens de quelque allure physiologique. C'est la leçon qui se dégage des observations et des expériences relatives aux oscillations de la température chez l'animal homéotherme, au rythme nycthéméral.

Les travaux de Kayser et de ses collaborateurs sur le rythme nycthéméral chez le pigeon ont permis d'établir que les variations de la température centrale de jour et de nuit chez l'animal homéotherme sont un phénomène de la vie végétative sous la dépendance des fonctions de relation. La réduction nocturne des échanges est l'effet de la suppression des excitants lumineux et sonores. Le rythme nycthéméral disparaît chez le pigeon rendu expérimentalement aveugle et isolé de ses congénères normaux. Le renversement de l'ordre dans la succession lumière-obscurité inverse le rythme après quelques jours. Le rythme nycthéméral est déterminé par un réflexe conditionné entretenu par l'alternance naturelle du jour et de la nuit. Quant au mécanisme, il ne consiste pas en une hypoexcitabilité nocturne des centres thermorégulateurs, mais à la production supplémentaire durant le jour d'une quantité de chaleur se surajoutant à la calorification réglée identiquement le jour et la nuit par le centre thermorégulateur. Cette chaleur dépend des excitations émanant du milieu et aussi de la température : elle augmente avec le froid. Toute production de chaleur par l'activité musculaire étant écartée, c'est à la seule augmentation du tonus de posture, le jour, qu'il faut rapporter l'élévation donnant à la température nycthémérale son allure rythmée. Le rythme nycthéméral de température est pour l'animal homéotherme l'expression d'une variation d'attitude de tout l'organisme à l'égard du milieu. Même au repos, l'énergie de l'animal, s'il est sollicité par le milieu, n'est pas intégralement disponible, une partie est mobilisée dans des attitudes toniques de vigilance, de préparation. La veille est un comportement qui même sans alertes ne va pas sans frais […].

Des observations et des expériences relatives à l'homme et dont les résultats ont souvent paru contradictoires reçoivent une grande lumière des conclusions précédentes. Mosso d'une part, Benedict d'autre part n'ont pu démontrer que la courbe thermique normale dépend des conditions du milieu. Mais Toulouse et Piéron affirmaient en 1907 que l'inversion des conditions de vie (activité nocturne et repos diurne) conditionnait chez l'homme l'inversion complète du rythme nycthéméral de la température. Comment expliquer cette contradiction ? C'est que Benedict avait observé des sujets peu habitués à la vie nocturne et qui aux heures de repos, pendant le jour, participaient à la vie normale de leur milieu. Selon Kayser, tant que les conditions expérimentales ne sont pas celles d'une inversion complète du mode de vie, la démonstration d'une dépendance entre le rythme et le milieu ne peut être donnée. Ce qui confirme cette interprétation ce sont les faits suivants. Chez le nourrisson, le rythme nycthéméral se manifeste progressivement, parallèle au développement psychique de l'enfant. A l'âge de huit jours, l'écart de température est 0°,09, à cinq mois de 0°,37, entre 2 et 5 ans de 0°,95. Certains auteurs, Osborne et Vœlker ont étudié le rythme nycthéméral au cours de longs voyages, et constaté que ce rythme suit exactement l'heure locale […]. Lindhard signale qu'au cours d'une expédition danoise au Groenland, en 1906-1908, le rythme nycthéméral suivait l'heure locale et qu'on réussit, dans le Nord 76°46', à décaler le « jour » de 12 heures sur un équipage entier, et aussi la courbe de température. Le renversement complet ne put être obtenu, en raison de la persistance de l'activité normale (…).

Voilà donc l'exemple d'une constante relative à des conditions d'activité, à un genre collectif et même individuel de vie et dont la relativité traduit, par un réflexe conditionné à déclenchement variable, des normes du comportement humain. La volonté humaine et la technique humaine peuvent faire de la nuit le jour non seulement dans le milieu où l'activité humaine se développe, mais dans l'organisme même dont l'activité affronte le milieu. Nous ne savons pas dans quelle mesure d'autres constantes physiologiques pourraient, à l'analyse, se présenter de la même manière comme l'effet d'une souple adaptation du comportement humain. Ce qui nous importe c'est moins d'apporter une solution provisoire que de montrer qu'un problème mérite d'être posé. En tout cas, dans cet exemple, nous pensons employer avec propriété le terme de comportement. Du moment que le réflexe conditionné met en jeu l'activité du cortex cérébral, le terme de réflexe ne doit pas être pris au sens strict. Il s'agit d'un phénomène fonctionnel global et non pas segmentaire.

En résumé, nous pensons qu'il faut tenir les concepts de norme et de moyenne pour deux concepts différents dont il nous paraît vain de tenter la réduction à l'unité par annulation de l'originalité du premier. Il nous semble que la physiologie a mieux à faire que de chercher à définir objectivement le normal, c'est de reconnaître l'originale normativité de la vie. Le rôle véritable de la physiologie, suffisamment important et difficile, consisterait alors à déterminer exactement le contenu des normes dans lesquelles la vie a réussi à se stabiliser, sans préjuger de la possibilité ou de l'impossibilité d'une correction éventuelle de ces normes. Bichat disait que l'animal est habitant du monde alors que le végétal l'est seulement du lieu qui le vit naître. Cette pensée est plus vraie encore de l'homme que de l'animal. L'homme a réussi à vivre sous tous les climats, il est le seul animal — à l'exception peut-être des araignées — dont l'aire d'expansion soit aux dimensions de la terre. Mais surtout, il est cet animal qui, par la technique, réussit à varier sur place même l'ambiance de son activité. Par là, l'homme se révèle actuellement comme la seule espèce capable de variation […]. Est-il absurde de supposer que les organes naturels de l'homme puissent à la longue traduire l'influence des organes artificiels par lesquels il a multiplié et multiplie encore le pouvoir des premiers ? Nous n'ignorons pas que l'hérédité des caractères acquis apparaît à la plupart des biologistes comme un problème résolu par la négative. Nous nous permettons de nous demander si la théorie de l'action du milieu sur le vivant ne serait pas à la veille de se relever d'un long discrédit (…). Il est vrai qu'on pourrait nous objecter qu'en ce cas les constantes biologiques exprimeraient l'effet sur le vivant des conditions extérieures d'existence et que nos suppositions sur la valeur normative des constantes seraient dépourvues de sens. Elles le seraient assurément si les caractères biologiques variables traduisaient le changement de milieu comme les variations de l'accélération due à la pesanteur sont en rapport avec la latitude. Mais nous répétons que les fonctions biologiques sont inintelligibles, telles que l'observation nous les découvre, si elles ne traduisent que les états d'une matière passive devant les changements du milieu. En fait, le milieu du vivant est aussi l'œuvre du vivant qui se soustrait ou s'offre électivement à certaines influences. De l'univers de tout vivant on peut dire ce que Reininger dit de l'univers de l'homme : « Unser Weltbild ist immer zugleich ein Wertbild » (…), notre image du monde est toujours aussi un tableau de valeurs.


(…) Pages 155 à 157

Dans la première partie, nous avons recherché les sources historiques et analysé les implications logiques du principe de pathologie, si souvent encore invoqué, selon lequel l'état morbide n'est, chez l'être vivant, qu'une simple variation quantitative des phénomènes physiologiques qui définissent l'état normal de la fonction correspondante. Nous pensons avoir établi l'étroitesse et l'insuffisance d'un tel principe. Au cours de la discussion, et à la lumière des exemples apportés, nous pensons avoir fourni quelques arguments critiques à l'appui des propositions de méthode et de doctrine qui font l'objet de la seconde partie et que nous résumerions comme suit :

C'est par référence à la polarité dynamique de la vie qu'on peut qualifier de normaux des types ou des fonctions. S'il existe des normes biologiques c'est parce que la vie, étant non pas seulement soumission au milieu mais institution de son milieu propre, pose par là même des valeurs non seulement dans le milieu mais aussi dans l'organisme même. C'est ce que nous appelons la normativité biologique.

L'état pathologique peut être dit, sans absurdité, normal, dans la mesure où il exprime un rapport à la normativité de la vie. Mais ce normal ne saurait être dit sans absurdité identique au normal physiologique car il s'agit d'autres normes. L'anormal n'est pas tel par absence de normalité. II n'y a point de vie sans normes de vie, et l'état morbide est toujours une certaine façon de vivre.

L'état physiologique est l'état sain, plus encore que l'état normal. C'est l'état qui peut admettre le passage à de nouvelles normes. L'homme est sain pour autant qu'il est normatif relativement aux fluctuations de son milieu. Les constantes physiologiques ont, selon nous, parmi toutes les constantes vitales possibles, une valeur propulsive. Au contraire, l'état pathologique traduit la réduction des normes de vie tolérées par le vivant, la précarité du normal établi par la maladie. Les constantes pathologiques ont valeur répulsive  et strictement conservatrice.

La guérison est la reconquête d'un état de stabilité des normes physiologiques. Elle est d'autant plus voisine de la maladie ou de la santé que cette stabilité est moins ou plus ouverte à des remaniements éventuels. En tout cas, aucune guérison n'est retour à l'innocence biologique. Guérir c'est se donner de nouvelles normes de vie, parfois supérieures aux anciennes. Il y a une irréversibilité de la normativité biologique.

Le concept de norme est un concept original qui ne se laisse pas, en physiologie plus qu'ailleurs, réduire à un concept objectivement déterminable par des méthodes scientifiques. Il n'y a donc pas, à proprement parler, de science biologique du normal. Il y a une science des situations et des conditions biologiques dites normales. Cette science est la physiologie.

L'attribution aux constantes, dont la physiologie détermine scientifiquement le contenu, d'une valeur de « normal » traduit la relation de la science de la vie à l'activité normative de la vie et, en ce qui concerne la science de la vie humaine, aux techniques biologiques de production et d'instauration du normal, plus spécialement à la médecine.

Il en est de la médecine comme de toutes les techniques. Elle est une activité qui s'enracine dans l'effort spontané du vivant pour dominer le milieu et l'organiser selon ses valeurs de vivant. C'est dans cet effort spontané que la médecine trouve son sens, sinon d'abord toute la lucidité critique qui la rendrait infaillible. Voilà pourquoi, sans être elle-même une science, la médecine utilise les résultats de toutes les sciences au service des normes de la vie.

C'est donc d'abord parce que les hommes se sentent malades qu'il y a une médecine. Ce n'est que secondairement que les hommes, parce qu'il y a une médecine, savent en quoi ils sont malades.

Tout concept empirique de maladie conserve un rapport au concept axiologique de la maladie. Ce n'est pas, par conséquent, une méthode objective qui fait qualifier de pathologique un phénomène biologique considéré. C'est toujours la relation à l'individu malade, par l'intermédiaire de la clinique, qui justifie la qualification de pathologique. Tout en admettant l'importance des méthodes objectives d'observation et d'analyse dans la pathologie, il ne semble pas possible que l'on puisse parler, en toute correction logique, de «pathologie objective». Certes une pathologie peut être méthodique, critique, expérimentalement armée. Elle peut être dite objective, par référence au médecin qui la pratique. Mais l'intention du pathologiste ne fait pas que son objet soit une matière vidée de subjectivité. On peut pratiquer objectivement, c'est-à-dire impartialement, une recherche dont l'objet ne peut être conçu et construit sans rapport à une qualification positive et négative, dont l'objet n'est donc pas tant un fait qu'une valeur.


(…) Pages 175 à 179.

Dans la Critique de la Raison pure (méthodologie transcendantale : architectonique de la raison pure), Kant distingue les concepts, quant à leur sphère d'origine et de validité en scolastiques et en cosmiques, ceux-ci étant le fondement de ceux-là.

Nous pourrions dire des deux concepts de Norme et de Normal que le premier est scolastique tandis que le second est cosmique ou populaire. Il est possible que le normal soit une catégorie du jugement populaire parce que sa situation sociale est vivement, quoique confusément, ressentie par le peuple comme n'étant pas droite. Mais le terme même de normal est passé dans la langue populaire et s'y est naturalisé à partir des vocabulaires spécifiques de deux institutions, l'institution pédagogique et l'institution sanitaire, dont les réformes, pour ce qui est de la France au moins, ont coïncidé sous l'effet d'une même cause, la Révolution française. Normal est le terme par lequel le XIXe siècle va désigner le prototype scolaire et l'état de santé organique. La réforme de la médecine comme théorie repose elle-même sur la réforme de la médecine comme pratique : elle est liée étroitement, en France, comme aussi en Autriche, à la réforme hospitalière. Réforme hospitalière comme réforme pédagogique expriment une exigence de rationalisation qui apparaît aussi en politique, comme elle apparaît dans l'économie sous l'effet du machinisme industriel naissant, et qui aboutit enfin à ce qu'on a appelé depuis la normalisation.

De même qu'une école normale est une école où l'on enseigne à enseigner, c'est-à-dire où l'on institue expérimentalement des méthodes pédagogiques, de même un compte-gouttes normal est celui qui est calibré pour diviser en XX gouttes en chute libre un gramme d'eau distillée, en sorte que le pouvoir pharmacodynamique d'une substance en solution puisse être gradué selon la prescription d'une ordonnance médicale. De même, aussi, une voie normale de chemin de fer est-elle, parmi les vingt et un écartements des rails d'une voie ferrée pratiqués jadis et naguère, la voie définie par l'écartement de 1,44 m entre les bords intérieurs des rails, c'est-à-dire celle qui a paru répondre, à un moment de l'histoire industrielle et économique de l'Europe, au meilleur compromis recherché entre plusieurs exigences, d'abord non concourantes, d'ordre mécanique, énergétique, commercial, militaire et politique. De même, enfin, pour le physiologiste, le poids normal de l'homme, compte tenu du sexe, de l'âge et de la taille, est le poids «correspondant à la plus grande longévité prévisible » (Ch. KAYSER, Le maintien de l'équilibre, 1963. Wien, Springer).

Dans les trois premiers de ces exemples, le normal semble être l'effet d'un choix et d'une décision extérieurs à l'objet ainsi qualifié, au lieu que dans le quatrième le terme de référence et de qualification se donne manifestement comme intrinsèque à l'objet, s'il est vrai que la durée d'un organisme individuel est, dans la santé préservée, une constante spécifique.

Mais, à bien regarder, la normalisation des moyens techniques de l'éducation, de la santé, des transports de gens et de marchandises, est l'expression d'exigences collectives dont l'ensemble, même en l'absence d'une prise de conscience de la part des individus, définit dans une société historique donnée sa façon de référer sa structure, ou peut-être ses structures, à ce qu'elle estime être son bien singulier.

Dans tous les cas, le propre d'un objet ou d'un fait dit normal, par référence à une norme externe ou immanente, c'est de pouvoir être, à son tour, pris comme référence d'objets ou de faits qui attendent encore de pouvoir être dits tels. Le normal c'est donc à la fois l'extension et l'exhibition de la norme. Il multiplie la règle en même temps qu'il l'indique. Il requiert donc hors de lui, à côté de lui et contre lui, tout ce qui lui échappe encore. Une norme tire son sens, sa fonction et sa valeur du fait de l'existence en dehors d'elle de ce qui ne répond pas à l'exigence qu'elle sert.

Le normal n'est pas un concept statique ou pacifique, mais un concept dynamique et polémique. Gaston Bachelard, qui s'est beaucoup intéressé aux valeurs sous leur forme cosmique ou populaire, et à la valorisation selon les axes de l'imagination, a bien aperçu que toute valeur doit être gagnée contre une antivaleur. C'est lui qui écrit : « La volonté de nettoyer veut un adversaire à sa taille » (…). Quand on sait que norma est le mot latin que traduit équerre et que normalis signifie perpendiculaire, on sait à peu près tout ce qu'il faut savoir sur le domaine d'origine du sens des termes norme et normal, importés dans une grande variété d'autres domaines. Une norme, une règle, c'est ce qui sert à faire droit, à dresser, à redresser. Normer, normaliser, c'est imposer une exigence à une existence, à un donné, dont la variété, la disparate s'offrent, au regard de l'exigence, comme un indéterminé hostile plus encore qu'étranger. Concept polémique, en effet, que celui qui qualifie négativement le secteur du donné qui ne rentre pas dans son extension, alors qu'il relève de sa compréhension. Le concept de droit, selon qu'il s'agit de géométrie, de morale ou de technique, qualifie ce qui résiste à son application de tordu, de tortueux ou de gauche (…).

De cette destination et de cet usage polémiques du concept de norme il faut, selon nous, chercher la raison dans l'essence du rapport normal-anormal. Il ne s'agit pas d'un rapport de contradiction et d'extériorité, mais d'un rapport d'inversion et de polarité. La norme, en dépréciant tout ce que la référence à elle interdit de tenir pour normal, crée d'elle-même la possibilité d'une inversion des termes. Une norme se propose comme un mode possible d'unification d'un divers, de résorption d'une différence, de règlement d'un différend. Mais se proposer n'est pas s'imposer. À la différence d'une loi de la nature, une norme ne nécessite pas son effet. C'est dire qu'une norme n'a aucun sens de norme toute seule et toute simple. La possibilité de référence et de règlement qu'elle offre contient, du fait qu'il ne s'agit que d'une possibilité, la latitude d'une autre possibilité qui ne peut être qu'inverse. Une norme, en effet, n'est la possibilité d'une référence que lorsqu'elle a été instituée ou choisie comme expression d'une préférence et comme instrument d'une volonté de substitution d'un état de choses satisfaisant à un état de choses décevant. Ainsi toute préférence d'un ordre possible s'accompagne, le plus souvent implicitement, de l'aversion de l'ordre inverse possible. Le différent du préférable, dans un domaine d'évaluation donné, n'est pas l'indifférent, mais le repoussant, ou plus exactement le repoussé, le détestable. Il est bien entendu qu'une norme gastronomique n'entre pas en rapport d'opposition axiologique avec une norme logique. Par contre, la norme logique de prévalence de vrai sur le faux peut être renversée en norme de prévalence du faux sur le vrai, comme la norme éthique de prévalence de la sincérité sur la duplicité peut être renversée en norme de prévalence de la duplicité sur la sincérité. Toutefois, l'inversion d'une norme logique ne donne pas une norme logique, mais peut-être esthétique, comme l'inversion d'une norme éthique ne donne pas une norme éthique, mais peut-être politique. En bref, sous quelque forme implicite ou explicite que ce soit, des normes réfèrent le réel à des valeurs, expriment des discriminations de qualités conformément à l'opposition polaire d'un positif et d'un négatif. Cette polarité de l'expérience de normalisation, expérience spécifiquement anthropologique ou culturelle — s'il est vrai que par nature il ne faut entendre qu'un idéal de normalité sans normalisation —, fonde dans le rapport de la norme à son domaine d'application, la priorité normale de l'infraction.

Une norme, dans l'expérience anthropologique, ne peut être originelle. La règle ne commence à être règle qu'en faisant règle et cette fonction de correction surgit de l'infraction même. Un âge d'or, un paradis, sont la figuration mythique d'une existence initialement adéquate à son exigence, d'un mode de vie dont la régularité ne doit rien à la fixation de la règle, d'un état de non-culpabilité en l'absence d'interdit que nul ne fût censé ignorer. Ces deux mythes procèdent d'une illusion de rétroactivité selon laquelle le bien originel c'est le mal ultérieur contenu. À l'absence de règles fait pendant l'absence de techniques. L'homme de l'âge d'or, l'homme paradisiaque, jouissent spontanément des fruits d'une nature inculte, non sollicitée, non forcée, non reprise. Ni travail, ni culture, tel est le désir de régression intégrale. Cette formulation en termes négatifs d'une expérience conforme à la norme sans que la norme ait eu à se montrer dans sa fonction et par elle, ce rêve proprement naïf de régularité en l'absence de règle signifie au fond que le concept de normal est lui-même normatif, il norme même l'univers du discours mythique qui fait le récit de son absence. C'est ce qui explique que, dans bien des mythologies, l'avènement de l'âge d'or marque la fin d'un chaos. Comme l'a dit Gaston Bachelard : « La multiplicité est agitation. Il n'y a pas dans la littérature un seul chaos immobile » (…). Dans les Métamorphoses d'Ovide, la terre du chaos ne porte pas, la mer du chaos n'est pas navigable, les formes ne persistent pas identiques à elles-mêmes. L'indétermination initiale c'est la détermination ultérieure niée. L'instabilité des choses a pour corrélat l'impuissance de l'homme. L'image du chaos est celle d'une régularité niée, comme celle d'un âge d'or est celle d'une régularité sauvage. Chaos et âge d'or sont les termes mythiques de la relation normative fondamentale, termes en relation telle qu'aucun des deux ne peut s'empêcher de virer à l'autre. Le chaos a pour rôle d'appeler, de provoquer son interruption et de devenir un ordre. Inversement, l'ordre de l'âge d'or ne peut durer, car la régularité sauvage est médiocrité ; les satisfactions y sont modestes — aurea mediocritas — parce qu'elles ne sont pas une victoire remportée sur l'obstacle de la mesure. Où la règle est suivie sans conscience d'un dépassement possible toute jouissance est simple. Mais de la valeur de la règle elle-même peut-on jouir simplement ? Jouir véritablement de la valeur de la règle, de la valeur du règlement, de la valeur de la valorisation, requiert que la règle ait été soumise à l'épreuve de la contestation. Ce n'est pas seulement l'exception qui confirme la règle comme règle, c'est l'infraction qui lui donne occasion d'être règle en faisant règle. En ce sens, l'infraction est non l'origine de la règle, mais l'origine de la régulation. Dans l'ordre du normatif, le commencement c'est l'infraction. Pour reprendre une expression kantienne, nous proposerions que la condition de possibilité des règles ne fait qu'un avec la condition de possibilité de l'expérience des règles. L'expérience des règles c'est la mise à l'épreuve, dans une situation d'irrégularité, de la fonction régulatrice des règles.



Revenir à l'auteur: Jacques Brazeau, sociologue, Univeristé de Montréal Dernière mise à jour de cette page le lundi 10 octobre 2011 14:31
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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