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http://dx.doi.org/doi:10.1522/25018179

Collection « Méthodologie en sciences sociales »

TEXTES DE METHODOLOGIE EN SCIENCES SOCIALES
choisis et présentés par Bernard Dantier
Docteur de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales
Maître de conférences à Sciences-Po Paris.
Chargé de cours et de gestion de formations à l'Institut Supérieur de Pédagogie - Faculté d'Éducation de Paris.

Cette rubrique, évolutive, qui s’enrichira au cours du temps, propose au lecteur des textes de méthodologie
en sciences sociales, cela afin de l’aider dans une démarche de compréhension et de participation à ces sciences.

“Simone de Beauvoir, La construction sociale des catégories de sexe”.
Extrait de: Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome 2, L'expérience vécue, 1949, pp. 13-48.

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“Simone de Beauvoir, La construction sociale des catégories de sexe:
Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe”.

Quand dans les enquêtes en sciences sociales il s’agit de relier une ou plusieurs variables dites « indépendantes » à une ou plusieurs variables dites « dépendantes » pour identifier une relation causale où les secondes seraient dans une certaine mesure produites par la présence des premières, les catégories de sexe sont sans doute celles les plus usitées comme variables indépendantes, bien plus que celles concernant les dites « catégories socioprofessionnelles », les lieux de résidence et même les âges. Dans une certaine naïveté de l’approche qui se veut scientifique, les catégories de sexe sont peut-être prisées parce que paraissant correspondre davantage à des « faits » presque « naturels » : « être » une femme, un homme, « appartenir » au genre masculin ou féminin, voilà des apparents constats dont le chercheur en sciences sociales aime (trop) partir comme d’une origine afin ensuite de repérer, expliquer et comprendre des processus qui découleraient de ces situations supposées initiales. 

Mais rien n’est sans doute plus naïf et erroné : nombre d’études portant sur les identités sexuées montrent en celles-ci une forte et massive composante culturelle. « Etre » une femme ou un homme, « avoir » un sexe masculin ou féminin représente davantage l’effet de processus sociaux qu’un état naturel antérieur à tout. C’est ce que nous allons considérer ici avec Simone de Beauvoir dans cet extrait où elle décrit comment dans notre civilisation la société entourant l’enfant agit sur lui pour l’orienter dans un type de rôle qui selon les cas sera féminin ou masculin, mais toujours complémentaire à l’autre et répondant aux besoins d’une économie générale servant le fonctionnement de l’ordre social. 

Alors que filles et garçons ne sont pas initialement distinguables dans leurs comportements et attitudes, tandis que l’enfant dit « garçon » sera, malgré lui, encouragé à s’individualiser totalement en se séparant de son milieu social d’origine pour affronter solitairement, librement et activement le monde extérieur (ce qui correspond au modèle masculin), l’enfant dit « fillette » verra l’entourage social accepter sa fuite hors de l’individualisation et restera en grande partie dans le lien social comme membre d’un groupe. Les modèles sociaux féminins et masculins sont de la sorte deux façons de traiter et de faire vivre (et ne pas vivre) les rapports de l’être humain avec son individualité. Nous remarquerons cependant que ce déterminisme social, de forme holiste, ne se fait pas sans la complicité des acteurs qui d’une manière assez stratégique contribuent à ces processus en y trouvant chacun un intérêt particulier : pour l’être masculin s’offre l’avantage de jouir pleinement de la liberté humaine et pour l’être féminin l’avantage justement d’échapper à celle-ci et à ses inconvénients. (Là encore, conformément au point de vue de la philosophie « existentialiste », l’être humain gère le drame de l’existence sans essence en se choisissant (partiellement) femme ou homme et en assumant cela dans un certaine « mauvaise foi ».) 

Aussi, « devenu » femme ou homme, l’être humain sexué que le chercheur en sciences sociales croira ranger ainsi dans une variable indépendante doit être sous cet aspect bien plus abordé comme une variable dépendante dont il faut chercher les origines dans l’environnement culturel. C’est la trop routinière catégorisation a priori (dans les questionnaires et entretiens par exemple) en genre masculin et féminin qui doit être remise en question si l’on veut vraiment percevoir le sens des processus sociaux et ne pas reproduire l’imposition qu’ils exercent sur la personnalité des êtres qui sont avant tout des humains avant de paraître femmes ou hommes (« paraître » dont il faut précisément tenter d’étudier les facteurs).

Bernard Dantier, sociologue, 9 mai 2007.


Extrait de: Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe.
Tome 2: L'expérience vécue. Paris: Gallimard, 1949, pp. 13-48.

On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c'est l'ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu'on qualifie de féminin. Seule la médiation d'autrui peut constituer un individu comme un Autre. En tant qu'il existe pour soi l'enfant ne saurait se saisir comme sexuellement différencié. Chez les filles et les garçons, le corps est d'abord le rayonnement d'une subjectivité, l'instrument qui effectue la compréhen­sion du monde : c'est à travers les yeux, les mains, non par les parties sexuelles qu'ils appréhendent l'univers. Le drame de la naissance, celui du sevrage se déroulent de la même manière pour les nourrissons des deux sexes ; ils ont les mêmes intérêts et les mêmes plaisirs ; la succion est d'abord la source de leurs sensations les plus agréables ; puis ils passent par une phase anale où ils tirent leurs plus grandes satisfactions des fonctions excrétoires qui leur sont communes ; leur développement génital est analogue ; ils explorent leur corps avec la même curiosité et la même indifférence ; du clitoris et du pénis ils tirent un même plaisir incertain ; dans la mesure où déjà leur sensibilité s'objec­tive, elle se tourne vers la mère : c'est la chair féminine douce, lisse, élastique qui suscite les désirs sexuels et ces désirs sont préhensifs ; c'est d'une manière agressive que la fille, comme le garçon, embrasse sa mère, la palpe, la caresse ; ils ont la même jalousie s'il naît un nouvel enfant ; ils la manifestent par les mêmes conduites : colères, bouderie, troubles urinaires ; ils recourent aux mêmes coquetteries pour capter l'amour des adultes. Jusqu'à douze ans la fillette est aussi robuste que ses frères, elle manifeste les mêmes capacités intellectuelles ; il n'y a aucun domaine où il lui soit interdit de rivaliser avec eux. Si, bien avant la puberté, et parfois même dés sa toute petite enfance, elle nous apparaît déjà comme sexuellement spécifiée, ce n'est pas que de mystérieux instincts immédiatement la vouent à la passivité, à la coquetterie, à la maternité : c'est que l'intervention d'autrui dans la vie de l'enfant est presque originelle et que dés ses premières années sa vocation lui est impérieusement insufflée. 

Le monde n'est d'abord présent au nouveau-né que sous la figure de sensations immanentes ; il est encore noyé au sein du Tout comme au temps où il habitait les ténèbres d'un ventre ; qu'il soit élevé au sein ou au biberon, il est investi par la chaleur d'une chair maternelle. Peu à peu il apprend à percevoir les objets comme distincts de lui : il se distingue d'eux ; en même temps, d'une façon plus ou moins brutale, il est détaché du corps nourricier ; parfois il réagit à cette séparation par une crise violente ; en tout cas, c'est vers le moment où elle se consomme - vers l'âge de six mois environ - qu'il commence à manifester dans des mimiques, qui deviennent par la suite de véritables parades, le désir de séduire autrui. Certes, cette attitude n'est pas définie par un choix réfléchi ; mais il n'est pas besoin de penser une situation pour l'exister. D'une manière immédiate le nourrisson vit le drame originel de tout existant qui est le drame de son rapport à l'Autre. C'est dans l'angoisse que l'homme éprouve son délaissement. Fuyant sa liberté, sa subjectivité, il voudrait se perdre au sein du Tout : c'est là l'origine de ses rêveries cosmiques et panthéistiques, de son désir d'oubli, de sommeil, d'extase, de mort. Il ne parvient jamais à abolir son moi séparé : du moins souhaite-t-il atteindre la solidité de l'en-soi, être pétrifié en chose ; c'est singulièrement lorsqu'il est figé par le regard d'autrui qu'il s'apparaît comme un être. C'est dans cette perspective qu'il faut interpréter les conduites de l'enfant : sous une forme charnelle, il découvre la finitude, la solitude, le délaissement dans un monde étranger ; il essaie de compenser cette catastrophe en aliénant son existence dans une image dont autrui fondera la réalité et la valeur. Il semble que ce soit à partir du moment où il saisit son reflet dans les glaces - moment qui coïncide avec celui du sevrage - qu'il commence à affirmer son identité : son moi se confond avec ce reflet si bien qu'il ne se forme qu'en s'aliénant. Que le miroir proprement dit joue un rôle plus ou moins considérable, il est certain que l'enfant commence vers six mois à comprendre les mimiques de ses parents et à se saisir sous leur regard comme un objet. Il est déjà un sujet autonome qui se transcende vers le monde : mais c'est seulement sous une figure aliénée qu'il se rencontrera lui-même. 

Lorsque l'enfant grandit, il lutte de deux façons contre le délaissement originel. Il essaie de nier la séparation : il se blottit dans les bras de sa mère, il recherche sa chaleur vivante, il réclame ses caresses. Et il essaie de se faire justifier par le suffrage d'autrui. Les adultes lui apparaissent comme des dieux : ils ont le pouvoir de lui conférer l'être. Il éprouve la magie du regard qui le métamorphose tantôt en un délicieux petit ange, tantôt en monstre. Ces deux modes de défense ne s'excluent pas : au contraire ils se complètent et se pénètrent. Quand la séduction réussit, le sentiment de justification trouve une confirmation charnelle dans les baisers et les caresses reçus : c'est une même heureuse passivité que l'enfant connaît dans le giron de sa mère et sous ses yeux bienveillants, Il n'y a pas pendant les trois ou quatre premières années de différence entre l'attitude des filles et celle des garçons ; ils tentent tous de perpétuer l'heureux état qui a précédé le sevrage ; chez ceux-ci autant que celles-là on rencontre des conduites de séduction et de parade : ils sont aussi désireux que leurs sœurs de plaire, de provoquer des sourires, de se faire admirer. 

Il est plus satisfaisant de nier le déchirement que de le surmonter, plus radical d'être perdu au cœur du Tout que de se faire pétrifier par la conscience d'autrui : la fusion charnelle crée une aliénation plus profonde que toute démission sous le regard d'autrui. La séduction, la parade représentent un stade plus complexe, moins facile, que le simple abandon dans les bras maternels. La magie du regard adulte est capricieuse ; l'enfant prétend être invisible, ses parents entrent dans le jeu, ils le cherchent à tâtons, ils rient et puis brusquement ils déclarent : « Tu nous ennuies, tu n'es pas invisible du tout, » Une phrase de l'enfant a amusé, il la répète : cette fois, on hausse les épaules. Dans ce monde aussi incertain, aussi imprévisible que l'univers de Kafka, on trébuche à chaque pas. C'est pourquoi tant d'enfants ont peur de grandir ; ils se désespèrent si leurs parents cessent de les prendre sur leurs genoux, de les admettre dans leur lit : à travers la frustration physique ils éprouvent de plus en plus cruellement le délaissement dont l'être humain ne prend jamais conscience qu'avec angoisse. 

C'est ici que les petites filles vont d'abord apparaître comme privilégiées. Un second sevrage, moins brutal, plus lent que le premier, soustrait le corps de la mère aux étreintes de l'enfant ; mais c'est aux garçons surtout qu'on refuse peu à peu baisers et caresses ; quant à la fillette, on continue à la cajoler, on lui permet de vivre dans les jupes de sa mère, le père la prend sur ses genoux et flatte ses cheveux ; on l'habille avec des robes douces comme des baisers, on est indulgent à ses larmes et à ses caprices, on la coiffe avec soin, on s'amuse de ses mines et de ses coquetteries : des contacts charnels et des regards complaisants la protègent contre l'angoisse de la solitude. Au petit garçon, au contraire, on va interdire même la coquetterie ; ses manœuvres de séduction, ses comédies agacent. « Un homme ne demande pas qu'on l'embrasse... Un homme ne se regarde pas dans les glaces... Un homme ne pleure pas ». lui dit-on, On veut qu'il soit « un petit homme » ; c'est en s'affranchissant des adultes qu'il obtiendra leur suffrage, Il plaira en ne paraissant pas chercher à plaire. 

Beaucoup de garçons, effrayés de la dure indépendance à laquelle on les condamne, souhaitent alors être des filles ; au temps où on les habillait d'abord comme elles, c'est souvent avec des larmes qu'ils abandonnaient la robe pour le pantalon, qu'ils voyaient couper leurs boucles, Certains choisissent obstinément la féminité, ce qui est une des manières de s'orienter vers l'homosexualité (…). Cependant si le garçon apparaît d'abord comme moins favorisé que ses sœurs, c'est qu'on a sur lui de plus grands desseins. Les exigences auxquelles on le soumet impliquent immédiatement une valorisation. (…) On persuade l'enfant que c'est à cause de la supériorité des garçons qu'il leur est demandé davantage ; pour l'encourager dans le chemin difficile qui est le sien, on lui insuffle l'orgueil de sa virilité ; cette notion abstraite revêt pour lui une figure concrète : elle s'incarne dans le pénis ; ce n'est pas spontanément qu'il éprouve de la fierté à l'égard de son petit sexe indolent ; mais il la ressent à travers l'attitude de son entourage. Mères et nourrices perpétuent la tradition qui assimile le phallus et l'idée de mâle ; qu'elles en reconnaissent le prestige dans la gratitude amoureuse ou dans la soumission, ou que ce soit pour elles une revanche de le rencontrer chez le nourrisson sous une forme humiliée, elles traitent le pénis enfantin avec une complaisance singulière. (…) Des femmes moins effrontées donnent cependant un nom d'amitié au sexe du petit garçon, elles lui en parlent comme d'une petite personne qui est à la fois lui-même et autre que lui-même ; elles en font, selon le mot déjà cité, « un alter ego d'habitude plus rusé, plus intelligent et plus adroit que l'individu ». Anatomiquement, le pénis est tout à fait apte à remplir ce rôle ; détaché du corps, il apparaît comme un petit jouet naturel, une sorte de poupée. On valorisera donc l'enfant en valorisant son double. (…) Ainsi, bien loin que le pénis se découvre comme un privilège immédiat d'où le garçon tirerait un sentiment de supériorité, sa valorisation apparaît au contraire comme une compensation - inventée par les adultes et ardemment acceptée par l'enfant - aux duretés du dernier sevrage : par là, il est défendu contre le regret de ne plus être un nourrisson, de ne pas être une fille. Par la suite il incarnera dans son sexe sa transcendance et sa souveraineté orgueilleuse. 

Le sort de la fillette est très différent. Mères et nourrices n'ont pas pour ses parties génitales de révérence ni de tendresse ; elles n'attirent pas son attention sur cet organe secret, dont on ne voit que l'enveloppe et qui ne se laisse pas empoigner ; en un sens, elle n'a pas de sexe. Elle n'éprouve pas cette absence comme un manque ; son corps est évidemment pour elle une plénitude ; mais elle se trouve située dans le monde d'une autre manière que le garçon ; et un ensemble de facteurs peut transformer à ses yeux cette différence en une infériorité. 

[…] Il est certain que l'absence de pénis jouera dans la destinée de la fillette un rôle important, même si elle n'en envie pas sérieusement la possession. Le grand privilège que le garçon en tire c'est que, doué d'un organe qui se laisse voir et saisir, il peut au moins partiellement s'y aliéner. Le mystère de son corps, ses menaces, il les projette hors de lui, ce qui lui permet de les tenir à distance : certes, il se sent en danger dans son pénis, il redoute la castration, mais c'est une peur plus facile à dominer que la crainte diffuse éprouvée par la petite fille à l'égard de ses « intérieurs », crainte qui souvent se perpétuera pendant toute sa vie de femme. Elle a un extrême souci de tout ce qui se passe au-dedans d'elle, elle est dès le départ beaucoup plus opaque à ses propres yeux, plus profondément investie par le trouble mystère de la vie, que le mâle. Du fait qu'il a un alter ego dans lequel il se reconnaît, le petit garçon peut hardiment assumer sa subjectivité ; l'objet même dans lequel il s'aliène devient un symbole d'autonomie, de transcendance, de puissance : il mesure la longueur de son pénis ; il compare avec ses camarades celle du jet urinaire ; plus tard, l'érection, l'éjaculation seront sources de satisfaction et de défi. La petite fille cependant ne peut s'incarner dans aucune partie d'elle-même. En compensation on lui met entre les mains, afin qu'il remplisse auprès d'elle le rôle d'alter ego, un objet étranger : une poupée. Il faut noter qu'on appelle aussi « poupée » ce bandage dont on enveloppe un doigt blessé : un doigt habillé, séparé, est regardé avec amusement et une sorte de fierté, l'enfant ébauche à son propos le processus d'aliénation. Mais c'est une figurine à face humaine - ou à défaut un épi de maïs, voire un morceau de bois – qui remplacera de la manière la plus satisfaisante ce double, ce jouet naturel, qu'est le pénis. 

La grande différence c'est que, d'une part, la poupée représente le corps dans sa totalité et que, d'autre part, elle est une chose passive. Par là, la fillette sera encouragée à s'aliéner dans sa personne tout entière et à considérer celle-ci comme un donné inerte. Tandis que le garçon se recherche dans le pénis en tant que sujet autonome, la fillette dorlote sa poupée et la pare comme elle rêve d'être parée et dorlotée ; inversement, elle se pense elle-même comme une merveilleuse poupée. A travers compliments et gronderies, à travers les images et les mots, elle découvre le sens des mots « jolie » et « laide » ; elle sait bientôt que pour plaire il faut être « jolie comme une image » ; elle cherche à ressembler à une image, elle se déguise, elle se regarde dans les glaces, elle se compare aux princesses et aux fées des contes. (…) 

Ce narcissisme apparaît si précocement chez la fillette, il jouera dans sa vie de femme un rôle si primordial qu'on le considère volontiers comme émanant d'un mystérieux instinct féminin. Mais nous venons de voir qu'en vérité ce n'est pas un destin anatomique qui lui dicte son attitude. La différence qui la distingue des garçons est un fait qu'elle pourrait assumer d'une quantité de manières. Le pénis constitue certainement un privilège, mais dont le prix naturellement diminue quand l'enfant se désintéresse de ses fonctions excrétoires et se socialise : s'il en conserve à ses yeux, passé l'âge de huit à neuf ans, c'est qu'il est devenu le symbole d'une virilité qui est socialement valorisée. En vérité, l'influence de l'éducation et de l'entourage est ici immense. Tous les enfants essaient de compenser la séparation du sevrage par des conduites de séduction et de parade ; on oblige le garçon à dépasser ce stade, on le délivre de son narcissisme en le fixant sur son pénis ; tandis que la fillette est confirmée dans cette tendance à se faire objet qui est commune à tous les enfants. La pou­pée l'y aide, mais elle n'a pas non plus un rôle déterminant ; le garçon aussi peut chérir un ours, un polichinelle en qui il se projette ; c'est dans la forme globale de leur vie que chaque facteur : pénis, poupée, prend son poids. 

Ainsi, la passivité qui caractérisera essentiellement la femme « féminine » est un trait qui se développe en elle dès ses premières années. Mais il est faux de prétendre que c'est là une donnée biologique ; en vérité, c'est un destin qui lui est imposé par ses éducateurs et par la société. L'immense chance du garçon, c'est que sa manière d'exister pour autrui l'encourage à se poser pour soi. Il fait l'apprentissage de son existence comme libre mouvement vers le monde ; il rivalise de dureté et d'indépendance avec les autres garçons, il méprise les filles. Grimpant aux arbres, se battant avec des camarades, les affrontant dans des jeux violents, il saisit son corps comme un moyen de dominer la nature et un instrument de combat ; il s'enorgueillit de ses muscles comme de son sexe ; à travers jeux, sports, luttes, défis, épreuves, il trouve un emploi équilibré de ses forces ; en même temps, il connaît les leçons sévères de la violence ; il apprend à encaisser les coups, à mépriser la douleur, à refuser les larmes du premier âge, Il entreprend, il invente, il ose. Certes, il s'éprouve aussi comme « pour autrui », il met en question sa virilité et il s'ensuit par rapport aux adultes et aux camarades bien des problèmes. Mais ce qui est très important, c'est qu'il n'y a pas d'opposition fondamentale entre le souci de cette figure objective qui est sienne et sa volonté de s'affirmer dans des projets concrets. C'est en faisant qu'il se fait être, d'un seul mouvement. Au contraire, chez la femme il y a, au départ, un conflit entre son existence autonome et son « être autre » ; on lui apprend que pour plaire il faut chercher à plaire, il faut se faire objet ; elle doit donc renoncer à son autonomie. On la traite comme une poupée vivante et on lui refuse la liberté ; ainsi se noue un cercle vicieux ; car moins elle exercera sa liberté pour comprendre, saisir et découvrir le monde qui l'entoure, moins elle trouvera en lui de ressources, moins elle osera s'affirmer comme sujet ; si on l'y encourageait, elle pourrait manifester la même exubérance vivante, la même curiosité, le même esprit d'initiative, la même hardiesse qu'un garçon, C'est ce qui arrive parfois quand on lui donne une formation virile ; beaucoup de problèmes lui sont alors épargnés. Il est intéressant de noter que c'est là le genre d'éducation qu'un père dispense volontiers à sa fille ; les femmes élevées par un homme échappent en grande partie aux tares de la féminité, Mais les mœurs s'opposent à ce qu'on traite les filles tout à fait comme des garçons. (...) A moins qu'elle ne mène une vie très solitaire, même si les parents autorisent des manières garçonnières, l'entourage de la petite fille, ses amies, ses professeurs en seront choqués. Il y aura toujours des tantes, des grand-mères, des cousines pour contrebalancer l'influence du père. Normalement, le rôle qui lui est assigné à l'égard de ses filles est secondaire. Une des malédictions qui pèse sur la femme (…) c'est que, dans son enfance, elle est abandonnée aux mains des femmes. Le garçon aussi est d'abord élevé par sa mère ; mais elle a du respect pour sa virilité et il lui échappe très vite ; tandis qu'elle entend intégrer la fille au monde féminin. 

On verra, plus loin, combien les rapports de la mère à la fille sont complexes : la fille est pour la mère à la fois son double et une autre, à la fois la mère la chérit impérieusement et elle lui est hostile ; elle impose à l'enfant sa propre destinée : c'est une manière de revendiquer orgueilleusement sa féminité, et une manière aussi de s'en venger. On trouve le même processus chez les pédérastes, les joueurs, les drogués, chez tous ceux qui à la fois se flattent d'appartenir à une certaine confrérie et en sont humiliés : ils essaient avec un ardent prosélytisme de gagner des adeptes. Ainsi, les femmes, quand une enfant leur est confiée, s'attachent, avec un zèle où l'arrogance se mélange à la rancune, à la transformer en une femme semblable à elles. Et même une mère généreuse, qui cherche sincèrement le bien de son enfant, pensera d'ordinaire qu'il est plus prudent de faire d'elle une « vraie femme » puisque c'est ainsi que la société l'accueillera le plus aisément. On lui donne donc pour amies d'autres petites filles, on la confie à des professeurs féminins, elle vit parmi les matrones comme au temps du gynécée, on lui choisit des livres et des jeux qui l'initient à sa destinée, on lui déverse dans les oreilles les trésors de la sagesse féminine, on lui propose des vertus féminines, on lui enseigne la cuisine, la couture, le ménage en même temps que la toilette, le charme, la pudeur ; on l'habille avec des vêtements incom­modes et précieux dont il lui faut être soigneuse, on la coiffe de façon compliquée, on lui impose des règles de maintien : tiens-toi droite, ne marche pas comme un canard ; pour être gracieuse, elle devra réprimer ses mouvements spontanés, on lui demande de ne pas prendre des allures de garçon manqué, on lui défend les exercices violents, on lui interdit de se battre : bref, on l'engage à devenir, comme ses aînées, une servante et une idole. Aujourd'hui, grâce aux conquêtes du féminisme, il devient de plus en plus normal de l'encourager à faire des études, à s'adonner aux sports ; mais on lui pardonne plus volontiers qu'au garçon d'y mal réussir ; on lui rend plus difficile la réussite en exigeant d'elle un autre genre d'accomplissement : du moins veut-on qu'elle soit aussi une femme, qu'elle ne perde pas sa féminité. 

Dans les toutes premières années, elle se résigne sans trop de peine à ce sort. L'enfant se meut sur le plan du jeu et du rêve : il joue à être, il joue à faire ; faire et être ne se distinguent pas nettement lorsqu'il ne s'agit que d'accomplissements imaginaires. La fillette peut compenser la supériorité actuelle des garçons par les promesses enfermées dans sa destinée de femme et que, déjà, elle réalise dans ses jeux. Du fait qu'elle ne connaît encore que son univers enfantin, sa mère lui semble d'abord douée de plus d'autorité que le père ; elle imagine le monde comme une sorte de matriarcat ; elle imite sa mère, elle s'identifie à elle ; souvent même elle intervertit les rôles : « Quand je serai grande et que tu seras petite... », lui dit-elle volontiers. La poupée n'est pas seulement son double : c'est aussi son enfant, fonctions qui s'excluent d'autant moins que l'enfant véritable est aussi pour la mère un alter ego ; à la fois quand elle gronde, punit, puis console sa poupée, elle se défend contre sa mère et elle se revêt elle-même de la dignité de mère : elle résume les deux éléments du couple ; elle se confie à sa poupée, elle l'éduque, affirme sur elle son autorité souveraine, parfois même, elle lui arrache les bras, la bat, la torture : c'est-à-dire qu'elle accomplit à travers elle l'expérience de l'affirmation subjective et de l'aliénation. Souvent la mère est associée à cette vie imaginaire : l'enfant autour de la poupée joue au père et à la mère avec sa mère, c'est un couple d’où l'homme est exclu. Là, non plus, il n'y a aucun « instinct maternel » inné et mystérieux. La fillette constate que le soin des enfants revient à la mère, on le lui enseigne ; récits entendus, livres lus, toute sa petite expérience le confirme ; on l'encourage à s'enchanter de ces richesses futures, on lui donne des poupées pour qu'elles prennent d'ores et déjà un aspect tangible. Sa « vocation » lui est impérieusement dictée. Du fait que l'enfant lui apparaît comme son lot, du fait aussi qu'elle s'intéresse à ses « intérieurs » plus que le garçon : la petite fille est particulièrement curieuse du mystère de la procréation ; elle cesse vite de croire que les bébés naissent dans les choux ou sont apportés par les cigognes ; surtout dans les cas où la mère lui donne des frères ou des sœurs, elle apprend bientôt que les nourrissons se forment dans le ventre maternel. D'ailleurs, les parents d'aujourd'hui en font moins mystère que ceux de naguère ; elle en est généralement plus émerveillée qu'effrayée parce que le phénomène lui apparaît comme magique ; elle n'en saisit pas encore toutes les implications physiologiques.

[…] Outre cette espérance que concrétise le jeu de la poupée, la vie ménagère fournit aussi à la fillette des possibilités d'affirmation de soi. Une grande partie du travail domestique peut être accomplie par un très jeune enfant ; on en dispense d'ordinaire le garçon ; mais on permet, on demande même à sa sœur, de balayer, épousseter, éplucher les légumes, laver un nouveau-né, surveiller le pot-au-feu. En particulier la sœur aînée est souvent associée aux tâches maternelles ; soit par commodité, soit par hostilité et sadisme, la mère se décharge sur elle d'un grand nombre de ses fonctions ; elle est alors précocement intégrée à l'univers du sérieux ; le sens de son importance l'aidera à assumer sa féminité ; mais l'heureuse gratuité, l'insouciance enfantine lui sont refusées ; femme avant l'âge, elle connaît trop tôt les limites que cette spécification impose à l'être humain ; elle arrive adulte à l'adolescence, ce qui donne à son histoire un caractère singulier. L'enfant surchargée de besogne peut être prématurément esclave, condamnée à une existence sans joie. Mais si on ne lui demande qu'un effort qui soit à sa mesure, elle éprouve de la fierté à se sentir efficace comme une grande personne et se réjouit d'être solidaire des adultes. Cette solidarité est possible du fait qu'il n'y a pas de l'enfant à la ménagère une distance considérable. Un homme spécialisé dans son métier est séparé du stade infantile par des années d'apprentissage ; les activités paternelles sont profondément mystérieuses pour le petit garçon ; en lui, l'homme qu'il sera plus tard s'ébauche à peine. Au contraire, les activités de la mère sont accessibles à la fillette ; « C'est déjà une petite femme », disent ses parents ; et on estime parfois qu'elle est plus précoce que le garçon : en vérité si elle est plus proche du stade adulte c'est que ce stade demeure traditionnelle­ment chez la majorité des femmes plus infantile. Le fait est qu'elle se sent précoce, qu'elle est flattée de jouer auprès des derniers-nés le rôle d'une « petite mère » ; elle devient volontiers importante, elle parle raison, elle donne des ordres, elle prend des supériorités sur ses frères enfermés dans le cercle enfantin, elle parle à sa mère sur un pied d'égalité. 

Malgré ces compensations, elle n'accepte pas sans regret le destin qui lui est assigné ; en grandissant, elle envie aux garçons leur virilité. Il arrive que parents et grands-parents cachent mal qu'ils eussent préféré un rejeton mâle à une femelle ; ou bien ils marquent plus d'affection au frère qu'à la sœur : des enquêtes ont montré que la majorité des parents souhaitent avoir des fils plutôt que des filles. On parle aux garçons avec plus de gravité, plus d'estime, on leur reconnaît plus de droits ; eux-mêmes traitent les filles avec mépris, ils jouent entre eux, ils n'admettent pas de filles dans leur bande, ils les insultent : entre autres ils les appellent des « pisseuses », ravivant par ces mots la secrète humiliation infantile de la fillette. En France, dans les écoles mixtes, la caste des garçons opprime et persécute délibérément celle des filles. Cependant, si celles-ci veulent entrer en compétition avec eux, se battre avec eux, on les réprimande. Elles envient doublement les activités par lesquelles les garçons se singularisent : elles ont un désir spontané d'affirmer leur pouvoir sur le monde et elles protestent contre la situation inférieure à laquelle on les condamne. (…) 

Plus l'enfant mûrit, plus son univers s'élargit, et plus la supériorité masculine s'affirme. Très souvent, l'identification à la mère n’apparaît plus alors comme une solution satisfaisante ; si la fillette accepte d'abord sa vocation féminine, ce n'est pas qu'elle entende abdiquer : c'est au contraire pour régner ; elle se veut matrone parce que la société des matrones lui semble privilégiée ; mais quand ses fréquentations, ses études, ses jeux, ses lectures l'arrachent au cercle maternel, elle comprend que ce ne sont pas les femmes, mais les hommes qui sont les maîtres du monde. C'est cette révélation - bien plus que la découverte du pénis - qui modifie impérieusement la conscience qu'elle prend d'elle-même. 

La hiérarchie des sexes se découvre d'abord à elle dans l'expérience familiale ; elle comprend peu à peu que si l'autorité du père n'est pas celle qui se fait le plus quotidiennement sentir, c'est elle qui est souveraine ; elle ne revêt que plus d'éclat du fait qu'elle n'est pas galvaudée ; même si c'est en fait la mère qui règne en maîtresse dans le ménage, elle a d'ordinaire l'adresse de mettre en avant la volonté du père ; dans les moments importants, c'est en son nom, à travers lui qu'elle exige, qu'elle récompense ou punit. La vie du père est entourée d'un mystérieux prestige : les heures qu'il passe à la maison, la pièce où il travaille, les objets qui l'entourent, ses occupations, ses manies ont un .caractère sacré. C'est lui qui nourrit la famille, il en est le responsable et le chef. Habituellement il travaille dehors et c'est à travers lui que la maison communique avec le reste du monde ; il est l'incarnation de ce monde aventureux, immense, difficile et merveilleux ; il est la transcendance, il est Dieu. C'est là ce qu'éprouve charnellement l'enfant dans la puissance des bras qui la soulèvent, dans la force de ce corps contre lequel elle se blottit. Par lui, la mère se trouve détrônée comme jadis Isis par Râ et la Terre par le Soleil. Mais la situation de l'enfant est alors profondément changée ; elle était appelée à devenir un jour une femme semblable à sa toute-puissante mère - elle ne sera jamais le père souverain ; le lien qui l'attachait à sa mère était une active émulation - du père elle ne peut qu'attendre passivement une valorisation. Le garçon saisit la supériorité paternelle à travers un sentiment de rivalité ; tandis que la fillette la subit avec une admiration impuis­sante. J'ai dit déjà que ce que Freud appelle « complexe d'Electre » n'est pas, comme il le prétend, un désir sexuel ; c'est une abdication profonde du sujet qui consent à se faire objet dans la soumission et l'adoration. Si le père manifeste de la tendresse pour sa fille, celle-ci sent son existence magnifiquement justifiée ; elle est dotée de tous les mérites que les autres ont à acquérir difficilement ; elle est comblée et divinisée. Il se peut que toute sa vie elle recherche avec nostalgie cette plénitude et cette paix. Si cet amour lui est refusé, elle peut se sentir à jamais coupable et condamnée ; ou elle peut chercher ailleurs une valorisation de soi et devenir indifférente à son père ou même hostile. Le père n'est d'ailleurs pas le seul à détenir les clés du monde : tous les hommes participent normalement au prestige viril ; il n'y a pas lieu de les considérer comme des « substituts » du père. C'est immédiatement, en tant qu'ils sont hommes, que grands-pères, frères aînés, oncles, pères de camarades, amis de la maison, professeurs, prêtres, médecins, fascinent la petite fille. La considération émue que les femmes adultes témoignent à l'Homme suffirait à le jucher sur un piédestal. 

Tout contribue à confirmer aux yeux de la fillette cette hiérarchie. Sa culture historique, littéraire, les chansons, les légendes dont on la berce sont une exaltation de l'homme. Ce sont les hommes qui ont fait la Grèce, l'Empire romain, la France et toutes les nations, qui ont découvert la terre et inventé les instruments permettant de l'exploiter, qui l'ont gouvernée, qui l'ont peuplée de statues, de tableaux, de livres. La littérature enfantine, mythologie, contes, récits, reflète les mythes créés par l'orgueil et les désirs des hommes : c'est à travers les yeux des hommes que la fillette explore le monde et y déchiffre son destin. La supériorité mâle est écrasante : Persée, Hercule, David, Achille, Lancelot, Duguesclin, Bayard, Napoléon, que d'hommes pour une Jeanne d'Arc ; et derrière celle-ci se profile la grande figure mâle de saint Michel archange ! Rien de plus ennuyeux que les livres retraçant des vies de femmes illustres : ce sont de bien pâles figures à côté de celles des grands hommes ; et la plupart baignent dans l'ombre de quelque héros masculin. Eve n'a pas été créée pour elle-même mais comme compagne d'Adam et tirée de son flanc ; dans la Bible il y a peu de femmes dont les actions soient notoires (…). Les déesses de la mythologie sont frivoles ou capricieuses et toutes tremblent devant Jupiter ; tandis que Prométhée dérobe superbement le feu du ciel, Pandore ouvre la boite à malheur. Il y a bien quelques sorcières, quelques vieilles femmes qui exercent dans les contes une puissance redoutable. Entre autres dans le Jardin du paradis d'Andersen la figure de la Mère des vents rappelle la Grande Déesse primitive : ses quatre énormes fils lui obéissent en tremblant, elle les bat et les enferme dans des sacs quand ils se sont mal conduits. Mais ce ne sont pas là des personnages attrayants. Plus séduisantes sont les fées, sirènes et ondines qui échappent à la domination du mâle ; mais leur existence est incertaine, à peine individualisée ; elles interviennent dans le monde humain sans avoir de destinée propre. 

[…] C'est une étrange expérience pour un individu qui s'éprouve comme sujet, autonomie, transcendance, comme un absolu, de découvrir en soi à titre d'essence donnée l'infériorité : c'est une étrange expérience pour celui qui se pose pour soi comme l'Un d'être révélé à soi-même comme altérité. C'est là ce qu'il arrive à la petite fille quand faisant l'apprentissage du monde elle s'y saisit comme une femme. La sphère à laquelle elle appartient est de partout enfermée, limitée, dominée par l'univers mâle : si haut qu'elle se hisse, si loin qu'elle s'aventure, il y aura toujours un plafond au-dessus de sa tête, des murs qui barreront son chemin. Les dieux de l'homme sont dans un ciel si lointain qu'en vérité, pour lui, il n'y a pas de dieux : la petite fille vit parmi des dieux à face humaine. 

Cette situation n'est pas unique. C'est aussi celle que connaissent les Noirs d'Amérique, partiellement intégrés à une civilisation qui cependant les considère comme une caste inférieure ; ce que Big Thomas éprouve avec tant de rancœur à l'aurore de sa vie, c'est cette définitive infériorité, cette altérité maudite qui est inscrite dans la couleur de sa peau : il regarde passer des avions et il sait que parce qu'il est noir le ciel lui est défendu. Parce qu'elle est femme, la fillette sait que la mer et les pôles, que mille aventures, mille joies lui sont défendues : elle est née du mauvais côté. La grande différence, c'est que les Noirs subissent leur sort dans la révolte : aucun privilège n'en compense la dureté ; tandis que la femme est invitée à la complicité. J'ai rappelé déjà qu'à côté de l'authentique revendication du sujet qui se veut souveraine liberté, il y a chez l'existant un désir inauthentique de démission et de fuite ; ce sont les délices de la passivité que parents et éducateurs, livres et mythes, femmes et hommes font miroiter aux yeux de la petite fille ; dans sa toute petite enfance, on lui apprend déjà à les goûter ; la tentation se fait de plus en plus insidieuse ; et elle y cède d'autant plus fatalement que l'élan de sa transcendance se heurte à de plus sévères résistances. Mais en acceptant sa passivité, elle accepte aussi de subir sans résistance un destin qui va lui être imposé du dehors, et cette fatalité l'effraie. Qu'il soit ambitieux, étourdi ou timide, c'est vers un avenir ouvert que s'élance le jeune garçon ; il sera marin ou ingénieur, il restera aux champs ou il partira pour la ville, il verra le monde, il deviendra riche ; il se sent libre en face d'un avenir où l'attendent des chances imprévues. La fillette sera épouse, mère, grand-mère ; elle tiendra sa maison exactement comme le fait sa mère, elle soignera ses enfants comme elle a été soignée : elle a douze ans et déjà son histoire est inscrite au ciel ; elle la découvrira jour après jour sans jamais la faire ; elle est curieuse mais effrayée quand elle évoque cette vie dont toutes les étapes sont d'avance prévues et vers laquelle l'achemine inéluctablement chaque journée.

Fin de l'extrait.



Revenir à l'auteur: Jacques Brazeau, sociologue, Univeristé de Montréal Dernière mise à jour de cette page le mercredi 16 mars 2011 13:49
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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