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Collection « Histoire du Saguenay—Lac-Saint-Jean »

Russel Bouchard (1948 - ) 

Une visite éclair chez les Indiens
du lac Tchitogama
”.

 

La chronique qui suit a été rédigée lors d'un voyage de reconnaissance que j’ai effectué le 17 mai l987 auprès des derniers Amérindiens vivant encore à l’ancienne sur les rives du lac Tchitogama, à l'endroit communément appelé « Pointe-à-Pelle ». Ce plan d'eau est situé dans le canton Rouleau et établit la limite nord de la petite municipalité de Notre-Dame-du-Rosaire ; formant une baie profondément encaissée entre les montagnes, il mêle ses eaux à celles de la rivière Péribonca. Ce texte a déjà fait l’objet d’une publication, sous le même titre, dans la revue Saguenayensia, octobre-décembre 1991, vol. 33, no 4, pp. 4-6.

Autorisation accordée par l'auteur de diffuser, dans Les Classiques des sciences sociales, le texte intégral de cette chronique.

Courriel : rbouchard9@sympatico.ca 

La présence amérindienne dans cette partie du Lac-Saint-Jean est l'une des plus anciennes de la région. Les récentes analyses de matériel lithique découvert lors de fouilles de surface (Girard et Moreau, 1987) indiquent effectivement que les autochtones y sont apparus il y a de cela environ 2000 ans. De plus, la fréquence de la présence de matériaux non-indigènes démontre également que ces groupes entretenaient des contacts avec leurs congénères des autres régions du nord-est de l'Amérique : l’extrême nord du Labrador, la Baie James, la Nouvelle-Angleterre et l'Ontario. 

Pierre Raphaël, un Montagnais du lac Tchitogama.
Photo: Russel Bouchard. © Sous copyright, 1987.

Selon certaines études qui remontent au début du XXe siècle (Speck, 1927), la rivière Péribonca, de même d'ailleurs que l'ensemble du Saguenay—Lac-Saint-Jean, était divisée en territoires de chasse ; ceux-ci étaient attribués à des familles de Montagnais gravitant autour de la réserve amérindienne de Pointe-Bleue, dernier poste de traite de la région. Aujourd'hui, il     n'y a pratiquement plus d'Amérindiens au lac Tchitogama ; seules deux familles celles de Pierre Raphaël et de Dominique Saintonge vivent encore là l'été, dans des tentes délabrées et installées précairement. L'hiver, ces gens préfèrent regagner la civilisation, dans leurs familles établies dans les limites du petit village de Notre-Dame-du-Rosaire, anciennement appelé le Lac-des-Habitants. Sur le plan religieux, ils sont desservis par le curé de Notre-Dame-du-Rosaire. 

Pierre Raphaël, au retour de la chasse
Photo: Russel Bouchard. © Sous copyright, 1987.

Je suis arrivé au lac Tchitogama, au lieu dit « Pointe-à-Pelle », ce dimanche après-midi 17 juin 1987, après avoir emprunté un chemin de pénétration étroit, long et tortueux, presque une piste qui traverse un terrain plat et déboisé (probablement dans le but d'y aménager une bleuetière). Je suis à environ cinq milles du village de Notre-Dame-du-Rosaire, la journée est maussade et venteuse, et la forêt qui m'entoure semble complètement inhabitée. 

Le campement en question abrite aujourd'hui probablement l'une des dernières colonie d'autochtones vivant ici au Saguenay—Lac-Saint-Jean —partiellement et dans une certaine mesure— selon le mode traditionnel. Lors de mon arrivée, deux Amérindiens au teint cuivré, à l'allure placide et débonnaire, m'accueillent gentiment. L'un d'eux, physiquement plus alerte, badine innocemment à travers les tentes qui frémissent au moindre coup de vent ; l'autre, visiblement plus âgé et bien enveloppé dans un pull-over de laine défraîchi, est assis d'un air rêveur tout près de l'entrée de sa demeure. Le plus jeune, M. Pierre Raphaël, avec qui je réussis à établir une communication timide, semble encore assez vif malgré ses «74 ans» bien sonnés. Avec une certaine fierté, il me dit qu'il est né le 1er mai 1913 ; je dis 1913 ou environ, car mon interlocuteur n'est pas tout à fait certain de l'année de sa naissance. Il est né en pleine forêt, me dit-il, au lac du «Gros Nick», juste de l'autre côté de Lac à Jim. Son père, Xavier Raphaël, était marié à Marie Siméon. Le plus vieux, M. Dominique Saintonge, est lui aussi très fier de me confesser son âge vénérable : malgré ses 84 ans, il vit là avec sa femme, Philomène Benjamin, âgée d'environ 75 ans. 

M. Dominique Saintonge, le doyen du campement du lac Tchitogama
Photo: Russel Bouchard. © Sous copyright, 1987.

Le campement est situé sur une sorte de pointe qui sépare la rivière Péribonca du lac Tchitogama. Le site, une petite butte sablonneuse et rocailleuse balayée par le vent du nord, surmonte d'une dizaine de mètres à peine la rivière Péribonca, là où l'estacade de bois de la compagnie Abitibi-Price traverse la rivière. On y retrouve également un bac qui effectue la traversée entre les deux rives du lac. Comme dans les temps immémoriaux, le campement visité est celui dit d'été. Seules les familles de MM. Raphaël et Saintonge forment la population actuelle du campement, soit environ dix personnes : Thérèse, Pauline, Lina, Claude et Jacques Raphaël, ainsi que les deux couples d'anciens. Thérèse et Jacques sont accompagnés de leurs enfants alors que les Saintonge vivent seuls. 

Au cours de l'hiver, les tentes sont démontées et la plupart des Indiens remontent à Notre-Dame-du-Rosaire pour réintégrer leurs familles dans des maisons modernes qui n'ont rien de commun avec leurs coutumes ancestrales. M. Raphaël est le dernier du groupe à vivre encore en forêt pendant la saison froide : à l'automne, il déplace son gîte à quelques pas de là, dans le contrefort de la montagne, afin de se mettre à l'abri du vent. 

Campement d'été
Photo: Russel Bouchard. © Sous copyright, 1987.

Les bâtisses du camp d'été sont composées de cinq tentes, d'une petite cabane en bois rond (propriété de Jacques Raphaël) et d'une roulotte (propriété de M. Saintonge). Les tentes mesurent environ dix pieds sur vingt et sont installées sur des carrés de bois dont les planchers sont en petites planches et les murs en panneaux gaufrés 4' X 8' ; les toiles sont passablement déchirées et rapiécées avec de la polythène. À l'intérieur, il est possible de se déplacer debout, sans difficulté. Aucune électricité ni eau courante! Un poêle de tôle (une «truie» comme disent les anciens) constitue l'unique source de chaleur et l'une des principales pièces d'ameublement. 

La tente de M. Raphaël, meublée avec deux anciens bureaux d'écolier et une table, est malgré tout assez confortable et sert également de maison d'école aux deux enfants de Jacques : Joffré et Marie. Malgré la présence d'une roulotte qui semble plus confortable aux yeux d'un « Blanc », M. Saintonge nous dit qu'il préfère vivre sous la tente car il la trouve plus conforme à ses besoins. 

Campement d'hiver
Photo: Russel Bouchard. ©Sous copyright, 1990.

Tirant partie au maximum de la technologie apportée par la civilisation industrielle, les moyens de locomotion n'ont rien de bien familier avec la tradition : ils possèdent deux motoneiges, un véhicule tout terrain, ainsi qu'une chaloupe de 16 pieds mue par un moteur de 18 forces. Aucun des résidents de l'endroit ne possède de véhicule automobile et ce sont les gens du village qui acceptent de les voyager. De la Pointe-à-Pelle au centre du village, le coût du transport est exorbitant ; il leur faut alors débourser entre 10$ et 20$ pour parcourir les cinq milles qui les séparent de l'église paroissiale. 

Pierre Raphaël vit de chasse et de pêche et retire des prestations d'aide sociale. Lors de mon arrivée, il me disait ne pas avoir de nourriture. Je suis donc redescendu au village pour acheter deux paquets de cigarettes, du pain, du sucre, du thé, du lait et des pommes. M. Raphaël chasse le castor, le loup-cervier, le vison et l'orignal, et hiver, il n'a pu tuer aucun orignal car la pression des chasseurs blancs a été si forte qu'il fut impossible de les pourchasser selon le mode traditionnel. Le menu quotidien, peu varié, est donc principalement constitué de poisson frais, d'un peu de viande récupérée à partir des animaux piégés, et de boîtes de conserve. Contrairement à leurs congénères de Sainte-Élisabeth-de-Proulx qui vivent partiellement de la cueillette du bleuet, les Raphaël et les Saintonge ne ramassent aucun fruit sauvage. 

Les activités forestières dans les environs et le flottage du bois toujours présent sur le lac Tchitogama et la rivière Péribonca ont rendu l'eau totalement impropre à la consommation domestique. Deux fois par jour, on utilise donc le véhicule tout terrain pour se rendre à une petite source qui coule à flanc de montagne, à environ deux milles du campement. Malgré leur pauvreté apparente et en dépit de la dégradation de leur habitat, M. Raphaël croit que ses enfants maintiendront la tradition après son départ et continueront de vivre sur les rives du lac Tchitogama l'été. Bien sûr, on remarque une absence presque totale de stress chez ces gens qui semblent sortis tout droit de nos vieux livres d'histoire, mais tout porte à croire que l'avance constante de la civilisation dans cette contrée, jadis si reculée, provoquera d'ici peu la disparition de cette petite communauté... 

Selon M. Raphaël, à l'exception de l'orignal, la forêt des environs est plus giboyeuse que dans son jeune temps. Au niveau du trappage du moins, le milieu lui procure une récolte satisfaisante mais son âge vénérable lui commande désormais de chasser à proximité du campement. Les armes qu'il utilise n'ont rien de bien luxueux : pour la chasse au gros gibier, il compte sur une carabine militaire Lee Enfield de calibre 30  ; pour le castor, le lièvre et la perdrix, il utilise deux carabines de calibre .22 ; enfin, pour la chasse aux oiseaux migrateurs, il se sert d'un fusil de calibre 12 à canon basculant. 

Mon guide, un résident de Notre-Dame-du-Rosaire qui en a long à raconter sur ses concitoyens autochtones, croit que les Indiens du lac Tchitogama sont tout à fait acceptables mais que ceux qui vivent dans le village devraient partir. Sa façon de parler d'eux témoigne d'une certaine xénophobie qui semble se répandre au sein de la population blanche. Commentant la récente nouvelle disant que ses concitoyens résistent farouchement à l'envahissement de leur municipalité par les Indiens, ce même guide n'a aucune gêne à dire ouvertement que ces autochtones «sont sales, qu'ils sentent mauvais et qu'ils n'ont aucun respect de l'environnement» —des commentaires que je suis loin de partager. 

La localisation de ce campement n'a donc rien d'arbitraire. Anciennement, ils étaient situés tout près des cours d'eau navigables : les moustiques y étaient moins voraces, on disposait d'un bon endroit pour pêcher et, enfin, on pouvait facilement utiliser le canot d'écorce pour se déplacer à travers le territoire. Les campements d'hiver par contre étaient habituellement localisés à l'intérieur des terres : tout en se protégeant de la force du vent, on se rapprochait également des territoires de chasse et de trappe. 

Quatre ans après mon passage, le 11 mai 1991, je suis revenu au lac Tchitogama. M. Raphaël était encore dans son campement d'hiver et venait tout juste d'arriver de la chasse. C'était la dernière semaine qu'il restait-là, me dit-il, car la bande se préparait à remonter le campement d'été.


Retour à l'auteur: Russel Bouchard, historien Dernière mise à jour de cette page le mercredi 29 août 2007 13:30
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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