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Collection « Histoire du Saguenay—Lac-Saint-Jean »

Le Saguenay des fourrures. Histoire d'un monopole. (1989)
Introduction


Une édition réalisée à partir du livre de Russel Aurore Bouchard, Le Saguenay des fourrures. Histoire d'un monopole. Chicoutimi-Nord, Québec: Russel Bouchard, 1989, 269 p. Une édition numérique réalisé par Diane Brunet, bénévole, guide de musée retraitée du Musée La Pulperie, Chicoutimi. [L'auteure nous a accordé le 13 juillet 2015 sa permission de diffuser en accès libre à tous ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

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Le Saguenay des fourrures. 1534-1859.

Histoire d’un monopole

Introduction


L'histoire de la traite des fourrures au Saguenay, est associée à toute une imagerie populaire qui nourrit encore aujourd'hui une grande partie de notre trame folklorique. Faisant partie intégrante des us, des coutumes et de l'esprit aventureux de nos ancêtres, les souvenirs qu'elle évoque, s'insèrent, pour bien des raisons, dans les premières pages de notre mémoire collective nationale. Pour les Européens en mal de liberté, la course vers les fourrures, la découverte d'espaces lointains et les défis toujours nouveaux qu'elle a imposés à tout un peuple, voire même à tout un continent, ont fait naître ce que nos romanciers contemporains se plaisent à qualifier de « rêve américain ».

La synthèse que nous vous proposons, touche justement une partie importante de ce rêve et de ces chimères entretenus par les voyageurs qui ont arpenté de long en large les principales rivières du continent. Lorsque Jacques Cartier pénètre pour la première fois les eaux du Saint-Laurent et qu'il prend contact avec les « Indiens » du littoral, la pratique d'échanger des breloques contre des peaux d'animaux, est déjà monnaie courante chez les naturels. À défaut d'or et de diamants, la Nouvelle-France offrira par contre ce qu'elle a de mieux : la richesse de sa faune. Pendant plus de deux siècles, c'est donc sur cette seule production que reposera l'économie de toute une nation.

Cette étude devait servir au départ de chapitre introductif à un volume plus général portant sur « Le Pays du Saguenay » et les données devaient compléter celles proposées préalablement dans notre analyse touchant la sous-région du Lac-Saint-Jean. Selon le plan fixé, Chicoutimi devait servir de point d'ancrage à notre démonstration, un peu comme nous avions utilisé le prétexte de Métabetchouan pour illustrer de quelle façon s'était opérée [xviii] la première phase de l'occupation blanche en terre jeannoise. Peu intéressés à l'idée de répéter en partie ce qui avait déjà été dit, nous avons alors orienté notre démonstration vers une approche plus spécialisée.

Au fil de la plume, pendant que se déroulaient devant nous les nombreuses interrogations laissées en suspens dans notre premier essai, nous avons cru préférable d'abandonner le projet initial pour nous adonner exclusivement à la rédaction d'une petite histoire de la traite des fourrures au Saguenay. L'idée était d'autant plus intéressante qu'encore à ce jour, aucune étude savante ne réussit à saisir et à nous faire comprendre ce qui s'est véritablement passé au cours de ces 271 ans de cette « histoire d'un monopole ».

Avec la rédaction de l'« Histoire du Saguenay depuis les origines jusqu'à 1870 », publiée pour la première fois en 1938 par les abbés historiens Victor Tremblay et Lorenzo Angers, étude reprise trente ans plus tard et rajeunie par celui qui arborera pompeusement le titre de « Mgr Victor », le Saguenay des fourrures se présente surtout comme une époque lointaine marquée principalement par les visites répétées des missionnaires. De la saga économique des fermiers, des sous-fermiers et des compagnies qui se sont succédés régulièrement pour récupérer le monopole, nul commentaire, sauf peut-être la tentative maladroite de démontrer que ce fameux « royaume » quasi légendaire, était la pierre angulaire de toute l'économie de la Nouvelle-France. Rien n'était plus faux.

Dans la perspective d'une histoire superficielle s'appuyant sur une documentation fort peu éprouvée, cela faisait beau et bien..., cela faisait « héroïque ». Le mythe du beau et bon « sauvage », vivant en parfaite harmonie avec la nature et toujours à l'écoute de la bonne parole apportée par le valeureux missionnaire, donnait une vision féerique de l'univers sagamien de l'époque. Or, à la lueur de notre enquête et des documents étudiés, nous découvrons cependant une histoire beaucoup plus complexe. Les jeux d'intrigues dans le but de s'accaparer le monopole tant convoité, remplacent plus souvent hélas, les motifs puérils d'une évangélisation libérée de toute préoccupation matérielle.

[xix]

À travers le récit de cette aventure épique qu'est celle de l'histoire de la traite des fourrures au Saguenay, se profilent, à l'ombre des postes, des personnages qui n'ont absolument rien à voir avec la conversion des âmes. Bien entendu, les nombreux missionnaires qui se sont remplacés à travers les siècles, conservaient en eux l'idéal premier de donner à leurs ouailles un avenir meilleur. Pour les marchands et les sociétés de commerce par contre, le Saguenay ne représentait pas autre chose qu'un riche réservoir pelletier dans lequel il fallait puiser goulûment et sans tenir compte des capacités du milieu à se régénérer.

En 1681, alors que la Traite de Tadoussac se prépare à fêter ses vingt premières années d'existence, le « Saguenay des fourrures », cette extraordinaire région auquelle on a donné abusivement le nom de « Domaine du Roi », entre dans la première crise économique de sa courte histoire. La faune commence déjà à montrer des signes d'épuisement, les exploitants ont de plus en plus de difficultés à réaliser des profits qui justifient leurs investissements et, chose encore plus grave, la survie de la population autochtone est lourdement menacée : les Indiens qui ont survécu aux guerres intertribales meurtrières tombent comme des mouches ; ils sont décimés par la maladie apportée par les Européens, meurent des effets de la boisson et dépérissent culturellement parce qu'ils ont perdu tout contact avec leurs racines.

Cet état de décadence qui a acculé le Saguenay de l'époque à la ruine, s'échelonnera sur une quarantaine d'années ; malgré les tentatives de l'État colonial de restaurer l'habitat et la population, le « Saguenay des fourrures » ne sera plus jamais le même. Certes, il produira suffisamment pour attiser la convoitise de la bourgeoisie d'affaires de Québec, mais sur un plan strictement écologique, le support naturel et humain d'avant la pénétration blanche, conservera toujours en lui de profondes cicatrices.

Après la Conquête, la façon d'opérer le commerce des fourrures ne connaîtra pas de bouleversements importants. Les locataires français feront place à des exploitants anglais et ces derniers adopteront la manière de faire des vaincus. Avec la mort du Père de La Brosse (1782), dernier missionnaire jésuite à parcourir le Domaine du Roi dans ses [xx] moindres recoins, le « Saguenay des fourrures » entre alors dans une période obscure qui sera probablement la plus mal connue de son histoire. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, on ne saura pas de façon certaine à qui profite les King's Posts. La documentation étant encore trop fragmentaire pour ces douze années (1788-1800), il reste à espérer que des recherches successives viendront compléter d'ici peu ce vide ainsi que les nombreuses autres lacunes soulevées par notre étude.

De l'entrée en scène de la Compagnie du Nord-d'Ouest (1788) qui survient presqu'à la même époque et jusqu'à la fin du monopole de la Compagnie de la Baie d'Hudson (1859), l'histoire appartiendra désormais à l'establishment anglais et canadien-anglais, et les particuliers, fussent-ils de nationalité britannique, en seront presque complètement exclus ; à l'exception faut-il préciser, d'une courte période de dix ans, de 1822 à 1831. Les Canadiens-français quant à eux, resteront totalement absents de cet enjeu. Ils occuperont à l'occasion des postes subalternes et serviront de guides, d'interprètes ou d'agents, mais ils ne réussiront plus jamais à réintégrer les postes clés qu'ils détenaient dans ce secteur avant le changement d'allégeance.

C'est la modification du panorama économico-social québécois qui donnera le coup de grâce à ce monopole plusieurs fois centenaire. Le déclassement du commerce des fourrures au profit du commerce du bois, l'étouffement de l'ancien régime seigneurial et l'agitation populaire dans le Bas-Canada seront en fait les éléments déclencheurs qui permettront de remettre en question la vocation première de la région. La hache du bûcheron prendra le pas sur le fusil du trappeur et donnera le prétexte à une nouvelle épopée qui produira elle aussi ses heures de gloire et ses déceptions.

Russel Bouchard
10 mars 1989



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 1 octobre 2015 7:01
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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