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Les Mille et Une Nuits. Tome premier ()1704-1717)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du texte d'Antoine Galland (1646-1715), Les Mille et Une Nuits. Tome premier. Contes arabes traduits en français par Antoine Galland. Paris: Les Éditions Garnier et Frères, 1949, 400 pp. Une édition numérique réalisée par Jean-Marc Simonet, bénévole, professeur retraité de l'enseignement, Université de Parix XI-Orsay.

Préface

Par Gaston Picard

L’Infortune d’un Sganarelle, voilà ce qu’on trouve à l’origine des Mille et une Nuits. Sganarelle, là, s’appelle Schahzenan, et ses malheurs n’ont rien d’imaginaire. Tout sultan de la Grande-Tartarie qu’il soit, Schahzenan est bel et bien trompé, sa carogne de femme le lui fait bien voir, ou plutôt il le voit assez de lui-même : elle tient pressé contre elle l’homme qui lui plaît.

Schahzenan n’hésite pas, il tue les coupables. Et c’est tout irrité mais tout penaud qu’il se rend chez son frère Schahriar, un des derniers souverains de la dynastie sassanide, le roi de Perse. Ne se croit-il pas l’objet malheureux d’un cas unique, le pauvre ! Ce n’est pas à son aîné que la chose arriverait... Mais qu’a donc la favorite de Schahriar, la sultane de Perse, à se pavaner avec des airs coquins, parmi vingt femmes, cependant que son seigneur et maître est à la chasse ? Des noirs sont là, et ces dames se jettent à leur cou, la favorite, la sultane de Perse comme les autres. Schahzenan, à cette vue, se sent mieux. Il est consolé. Son frère ! Son frère est... Sganarelle II. Et du coup, il redevient si plein d’entrain que Schahriar, qui avait remarqué la sombre humeur de son cadet, s’étonne. Schahzenan lâche le morceau : « Veux-tu savoir, ce dont j’ai été le témoin, mon cher frère ? Ta favorite, dans les bras d’un grand diable de moricaud. Je n’ai plus rien à t’envier. Ah ! c’est trop drôle. »

Mais le roi de Perse ne rit pas. Il livre sa favorise au grand vizir, il commande à celui-ci d’étrangler la coupable, il coupe la tête de ses compagnes, cela soulage. Et pour plus de soulagement encore, pour plus de garantie surtout, il décide qu’il passera dorénavant chacune de ses nuits avec une demoiselle, laquelle, le jour s’étant levé, il livrera au grand vizir, ni plus ni moins que cette peste de favorite, afin que périsse sa toute passagère compagne : vierge il l’aura eue ; femme elle n’appartiendra à personne d’autre. Bonne idée vraiment. Déjà le grand vizir recense les jeunes filles. Un bain de sang suit chaque nuit d’amour. Les familles prennent le deuil, les mères se lamentent. Alors surgit Scheherazade. La fille du grand vizir informe son père : d’elle-même elle se mettra à la disposition de Schahriar. Le grand vizir s’effare : « Tu es complètement folle ! » Scheherazade sourit. C’est qu’elle a un truc : elle prie le roi de Perse de laisser Dinarzade, sa petite sœur, occuper un coin de la chambre des noces, aux fins de la voir et de lui dire adieu une dernière fois. Schahriar y consent. Et quand le jour est sur le point de paraître, quand c’est l’heure pour Schahriar de livrer Scheherazade à la mort, Dinarzade, qui est dans la combinaison, susurre : « Ma sœur, dites-nous donc un de ces beaux contes que vous connaissez si bien. »

Un conte suivant l’autre, mille et un contes se suivant — et encore se chevauchent-ils, l’intérêt en suspens — Scheherazade, qui a dans Schahriar un auditeur « bon public », reste la seule épouse de celui-ci. Car au mille et unième, Schahriar, roulé mais content, fait grâce à Scheherazade. Le pays est en fête ; les jeunes filles retournent à leurs fiancés, les mères à leurs occupations. Et un maître-livre est né : le livre des livres, le conte des contes. En effet il n’y a là qu’un livre, quoique fait de beaucoup ; en effet il n’y a là qu’un conte, quoique multiplié : un fil conducteur relie une histoire à une autre, quitte à ce qu’une troisième, une dixième, une centième intervienne, un fil qui a du serpent les nœuds, du caoutchouc l’élasticité, de l’imagination les caprices, mais enfin un fil.

Mais si Scheherazade dévide l’écheveau, de qui et d’où donc tient-elle tant de savoir ? Ces contes, elle ne les invente pas entre deux nuits, elle n’agence pas dans sa jolie tête les situations, elle ne suscite pas les personnages cependant que Schahriar tire de son beau corps le plaisir. Il faut que Scheherazade ait beaucoup lu. Et qu’elle ait beaucoup retenu. Sans souci des citations de source. Pas de notes de bas de page dans son babil d’oiseau : un marchand, un esclave, un pêcheur, avec la conteuse, content. Mais pas un nom d’auteur n’éclaire toutes ces sortes de gens. Tant mieux. Ne reconnaît-on pas la célébrité d’une œuvre à ce qu’elle est d’auteur inconnu ? Dieu sait si on attribue à plus d’un le Théâtre de Shakespeare, il semble que l’Imitation de Jésus-Christ soit descendue du ciel, et seule une certaine erreur d’interprétation ferait qu’on dirait des Mille et une Nuits : « Ça, c’est du Galland. » Galland, le cher Galland, dont nous n’irons pas retracer ici la vie exemplaire en écho à la notice de Charles Nodier, Antoine Galland orientaliste et numismate, grand voyageur et amateur de café, a traduit les Mille et une Nuits. Il n’entre pour rien dans leur création. Et ce n’est pas inutile de le dire, lorsque tant d’honnêtes gens attribuent à notre compatriote — on lui attribua, notamment, l’histoire d’Aladin — les contes arabes.

Dans l’Avertissement que nous reproduisons plus loin, Galland loue l’auteur, l’auteur inconnu dont il fut, et le traducteur, et l’introducteur en France puisque, avant Galland, personne ne s’était avisé de présenter dans notre langue les prodigieuses histoires que tout le monde connaît depuis. Les modes peuvent passer, les écoles littéraires se succéder, les contes arabes et tous leurs trésors, toute leur magie, restent en faveur. Aussi, quel fut l’enthousiasme des contemporains de Galland lorsque, à Paris, « chez la veuve de Claude Barbin, au Palais, sur le Second Perron de la Sainte Chapelle », l’année 1704, après approbation de Fontenelle et avec privilège du roi, les Mille et une Nuits commencèrent de briller des cent mille et un feux d’un exotisme encore tout neuf ?

Ces cent mille et un feux qui brillèrent bien au delà — ils n’ont pas cessé de briller — de 1717, date où les douze volumes (petit in-douze) de la traduction Galland eurent accompli le cycle des Mille et une Nuits. Comme on comprend que — beaucoup plus tard — un Stendhal ait dit qu’il voudrait n’avoir jamais lu les contes arabes, pour avoir la volupté de les découvrir !

Galland les avait découverts. Un bibliothécaire qui sait son métier, ne vit pas seulement sur les livres, les manuscrits qu’il a mission d’étiqueter ; il a le bras long, il ouvre un œil à facettes, il flaire, il palpe feuillets, reliures, partout où il y a du papier, des bouquins. Galland avait traduit sept contes de l’arabe, il les offrait sur manuscrit à Mme la marquise d’O, dame du Palais de Mme la duchesse de Bourgogne, la fille de M. de Guilleragues, lequel l’avait si fort obligé lors de son séjour à Constantinople, il se disposait à faire imprimer sa traduction, mais est-ce que ce bouquet de contes n’en annonçait pas bien d’autres ! Les jardins sont grands, Galland s’avisa que tout un recueil existait, il fit venir de Syrie les volumes, il se jeta sur ces richesses inexplorées, et ce ne sont plus sept, mais mille et un contes qu’il offrit pour « petit présent » à Mme d’O.

Derrière Mme d’O, la Cour, le Parlement, les bourgeois, les truands, tout ce qui sait lire enfin, lut les contes arabes. Les Mille et une Nuits commençaient leur chemin chez nous.

Il n’y a pas de route si étoilée que le pied ne s’y heurte à quelque pierre. Galland eut ses critiques. Faisons confiance à notre traducteur. Nous pouvons en croire la Revue Encyclopédique (janvier 1900) qui, sous la signature d’E. Blochet, relève comme fort exagérés les deux reproches qui étaient le plus souvent adressés à Galland, et « d’avoir laissé de côté une partie de l’ouvrage », et « d’avoir remanié de façon à le rendre méconnaissable le texte arabe ». Il fallait savoir que Galland « travaillait sur un manuscrit des Mille et une Nuits qui était d’une classe toute différente de celle que nous connaissons ». Et que, d’autre part, il s’était attaché à ne pas blesser le lecteur par des scènes qui dans leur vivacité particulière n’apporteraient « rien de neuf à la connaissance des mœurs des Musulmans », ces tableaux « montrant l’homme en proie à ces instincts les plus vils qui sont les mêmes sous toutes les latitudes ».Il nous serait permis de faire observer que les instincts les meilleurs étant les mêmes, eux aussi, partout où la lune brille, il n'y aurait pas de raisons de ne pas tout couper, sous prétexte d’une absence de nouveauté, mais nous aurions mauvaise grâce à discuter ici des idées d’Antoine Galland, surtout quand nous n’avons qu’à souscrire à ceci, que la Revue Encyclopédique ajoute : « La traduction de Galland donne une idée très fidèle du caractère et de la tonalité des Mille et une Nuits, ainsi que de la vie arabe. » Voilà bien ce qui importe, et paix à Galland s’il est vrai que, plus prude que Scheherazade, hier encore demoiselle, il a craint d’offenser des lecteurs qui, sans avoir le jeune âge de Dinarzade, n’ont pas les oreilles de Schahriar.

***

Si quelqu’un était qualifié pour en faire grief à Antoine Galland, à deux siècles environ de la publication des Mille et une Nuits, c’était bien le docteur J.-C. Mardrus, à son tour le traducteur des contes arabes. Le docteur Mardrus, pour être venu après Galland, n’en a pas moins droit à notre vénération. Venu après c’est vrai, mais dans des dispositions tout autres. Lorsque, en 1899, les éditions de la Revue Blanche commencèrent de publier les Mille Nuits et Une Nuit, une révélation seconde mais d’un ordre tout différent était faite. Ce n’est pas parce que nous présentons ici la traduction Galland, qui a toute notre admiration, que nous irons méconnaître la traduction Mardrus, quand ce ne serait que pour la part qu’elle fait... à quoi ? aux passages les plus libres ? C’est affaire d’appréciation, nous pensions à toute cette poésie, à ces comprimés tantôt et tantôt à ces explosions de lyrisme qui enchantent sa traduction Galland, lui, ne s’intéressait pas aux vers. Peut-être par préoccupation de ne pas retarder la curiosité du lecteur, anxieux de connaître le développement de l’histoire. Les contes arabes sont si ingénieusement chargés d’aventures, et dans quelle atmosphère mystérieuse, que le lecteur a grand-hâte de savoir comment tout cela finira, et d’une fin à rebondissement. Au demeurant la poésie ne baigne-t-elle pas toutes les pages des contes arabes, avec ou sans vers ?

Et puis, Galland voulait que tout un chacun pût le lire, nous ne parlons plus des peintures qu’il écartait parce que trop libres à son entendement, nous restons dans le domaine des jongleries, des raffinements poétiques. Les contes arabes relèvent de la littérature populaire, personne pour dire le contraire. En s’adressant à Mme d’O, c’était à des quantités, c’était à toutes les classes de Français que Galland présentait les Mille et une Nuits. Il est significatif que le docteur J.-C. Mardrus ait dédié l’ensemble des Mille Nuits et Une Nuit à Stéphane Mallarmé, le premier volume à M. Paul Valéry, deux auteurs difficiles. Nous ajouterons toutefois que traduits ici ou traduits là, les contes arabes font et feront toujours l’émerveillement, et du grand public, et des lettrés. A preuve leur succès partout où ils se présentent. Anier ou sultan, quiconque sait son alphabet prend aux histoires dont Scheherazade s’est faite l’écho ce plaisir qu’y prenait Beyle et que nous prenions à les voir fleurir les lèvres de notre nourrice. Et si Galland n’a pas traduit tous les contes des Mille et une Nuits, il en reste suffisamment, les trois volumes, d’un texte serré, de la présente édition en attestent, pour la joie et pour le divertissement du lecteur, pour l’arracher aux soucis, aux ennuis et à l’ennui, et le plonger dans un monde véritablement merveilleux.

***

Lors des querelles que la traduction de Galland alluma, si quelqu’un dit son mot, c’était le docte Sylvestre de Sacy. Savoir quelles origines assigner aux Mille et une Nuits : « S’agissait-il de textes purement arabes, on au contraire issus de la Perse, ou encore provenant de sources diverses ? » En ces termes M. Émile-François Julia, dans l’ouvrage qu’il a publié sous ce titre : les Mille et une Nuits et l’Enchanteur Mardrus (collection les Grands Evénements littéraires, S. F. E. L. T. Edgar Mafère, 1935), a posé la question et on ne saurait le faire ni plus simplement, ni plus clairement. Nous citerons avec lui la conclusion que Sylvestre de Sacy apportait au débat, ce débat que les préfaces écrites pour les différentes éditions de la traduction Galland engraissaient : Caussin de Perceval, en 1806, ne voyait pas de meilleure date pour les Mille et une Nuits que les années 955 et 973 de l’hégire. Le style arabe lui apparaissait fort vulgaire, et il en tirait argument que l’auteur relevait des Arabes de ce temps. A orientaliste, orientaliste et demi :

— Pardon, intervenait Langlès, puisque les noms propres des personnages sont le plus souvent persans, il faut bien que le livre soit persan, lui aussi.

Sur quoi, dit M. E.-F. Julia, il ajoutait « que de nombreuses interpolations s’étaient produites dans la suite, et qu’ainsi s’étaient introduits dans un livre persan, des passages manifestement sortis d’une pensée arabe, traduisant des mœurs arabes ». Passages extrêmement nombreux, « si l’on songe, par exemple, à la quantité et l’importance de ceux qui mettent en scène le célèbre monarque Haroun-al-Raschid ». Et, cette manière de voir, un troisième orientaliste, Edouard Gauthier, la corroborait,faisant remarquer en outre, « que les génies dont le rôle est si habituel dans les contes, appartiennent au système théologique indien de la région de Brahma ». Mais Sylvestre de Sacy ? Sylvestre de Sacy, lui, attribuait « aux Arabes eux-mêmes cette profusion d’êtres surnaturels mêlés à leur existence depuis les temps les plus reculés ». M. E.-F. Julia précise qu’il n’échappe pas à Sylvestre de Sacy que « de nombreux écrivains arabes ont dû remanier les textes et que cet assemblage de contes, fables, anecdotes d’esprit le plus divers, provient d’époques successives ; un seul point semble réunir les différents transcripteurs : l’unité de cadre. » Tout le reste, langue, couleur, style, étant absolument variable. D’où la conclusion de Sylvestre de Sacy, qui écrivait : « Je ne pense pas qu’aucun lecteur impartial voie dans le recueil des Mille et une Nuits autre chose qu’une collection de contes faits par un ou plusieurs Arabes ou musulmans, à une époque qui n’est pas très reculée et où l’on n’écrivait delà plus l’arabe avec pureté. Ce qu’on peut dire de plus certain sur la date de ce recueil, c’est que lorsqu’il a été composé, l’usage du tabac et du café n’était sans doute pas connu puisqu’il n’y en est fait aucune mention. »

Ni tabac ni café, Sylvestre de Sacy est sûr de son fait : « Cette observation, ajoute-t-il triomphalement, prouve que ce recueil existait vers le milieu du IXe siècle de l’hégire. » C’est bien possible, mais quel besoin Schahriar aurait-il eu de recourir à ces excitants, à ces empêchez-moi de dormir, lorsque repu des délices de l’amour il était tout aux délices des contes que lui détaillait Scheherazade à en veux-tu en voilà ?

***

Alf Lailah oua Lailah : les Mille Nuits et une Nuit, et la traduction du docteur J.-C. Mardrus (traduction littérale et complète du texte arabe, Editions de la Revue Blanche, 1899-1902 ; depuis chez Charpentier et Fasquelle, seize volumes) porte ce titre, qui devient le Livre des Mille Nuits et une Nuit à partir du tome IV.

Galland a préféré les Mille et une Nuits, et, chose curieuse du point de vue de la grammaire, l’édition originale — nous l’avons sous les yeux — ne porte pas d’s.

Mille Nuits et une Nuit ou Mille et une Nuits avec ou sans s, deux documents, l’un du IXe siècle, l’autre du Xe, établissent que ce recueil de contes populaires, ce monument de la littérature imaginative arabe a pour prototype un recueil persan, le Hazar Afsanah. C’est de celui-ci — reportons-nous à la « note de l’éditeur » qui sous la firme de la Revue Blanche ouvrait la traduction Mardrus, — c’est du Hazar Afsanah que provient l’artifice par lequel Scheherazade retient l’attention du roi de Perse... et du lecteur ; que provient le thème d’une partie des contes. Combien d’auteurs en quête de personnages se sont partagé les sujets traités, malaxés, épuisés selon la religion, l’esprit et les mœurs arabes, et aussi au gré de leur fantaisie. Nous lisons : « D’autres légendes, d’origine nullement persane, d’autres encore, purement arabes, se constituèrent dans le répertoire des conteurs. Le monde musulman ensuite tout entier, de Damas au Caire et de Bagdad au Maroc, se réfléchissait enfin au miroir des Mille et une Nuits. Nous sommes donc en présence non pas d’une œuvre consciente, d’une œuvre d’art proprement dite, mais d’une œuvre dont la fonction lente st due à des conjonctures très diverses, et qui s’épanouit en plein folklore islamite. Œuvre arabe, malgré le point de départ persan, et qui traduite de l’arabe en persan, turc, hindoustani, se répandit dans tout l’Orient. »

Vouloir assigner « à la forme comme définitive de telle de ces histoires une origine, une date, en se fondant sur des considérations linguistiques, est une entreprise décevante, puisqu’il s’agit d’un livre qui n’a pas d’auteur, et qui, copié et recopié par des scribes enclins à faire intervenir leur dialecte natal dans le dialecte des manuscrits d’après lesquels ils opéraient, est le réceptacle confus de toutes les formes de l’arabe ».

Toutefois « par des considérations tirées principalement de l’histoire comparée des civilisations, la critique actuelle semble avoir imposé quelque chronologie à cet amas de contes ».

Et si on se penche sur « les résultats qu’elle propose », on voit que seraient en majeure partie du Xe siècle les treize contes « qui se retrouvent dans tous les textes (au sens philologique du mot) » des Alf Lailah oua Lailah, citons les histoires du roi Schahriar et de son frère Schahzenan, adonc l’introduction ; des Trois pommes ; de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan, etc. L’histoire de Sindbad le Marin serait antérieure ; au contraire, l’histoire de Camaralzaman serait du XVIe siècle. La grande masse des contes se situerait entre le Xe et le XVIe siècle.

***

Si l’on sait à quelle époque situer l’introduction — elle remonterait au Xe siècle, comme on l’a lu — irons-nous chercher dans la ruse par laquelle l’astucieuse Scheherazade sauve la situation l’origine historique des contes ? Non pas. E. Blochet, que nous citions tout à l’heure comme un fervent d’Antoine Galland, qualifiait pareil argument de « fable inventée à plaisir et dans laquelle on s’est servi de deux noms, les moins illustres d’ailleurs, de la puissante dynastie iranienne devant laquelle vinrent se briser les armes romaines ». Artifice inaccoutumé, non point, mais au contraire très familier aux Musulmans, celui qui consiste à mettre les oeuvres de leur littérature « sur le compte des Persans des anciens âges ». C’est ainsi que les ouvrages qui portent le titre de Lazzet-Nàmêh « sont toujours donnés comme les traductions arabes ou persanes de vieux manuscrits pehlvis qu’on aurait trouvés dans la Bibliothèque du roi Bahram-Gour ». Bref, « n’accordons nulle créance à ces fantaisies », et ce n’est pas dans l’argument initial des Mille et une Nuits qu’il faut aller chercher l’histoire réelle de ce recueil de contes.

***

Bien plus qu’un recueil, un monde ! L’islam vivant, l’Islam religieux, l’Islam magique, se dresse à tous les détours des histoires contées par Scheherazade, comme à ceux des histoires qui font balle d’un personnage à un autre, et bien entendu par le verbe de la sœur de Dinarzade : « A tout prix, dit M. E.-F. Julia, il faut satisfaire la constante curiosité du prince, aussi exigeante et insatiable soit-elle. » Car « un bâillement de l’instable Schahriar pourrait se payer cher ! » Aussi à peine un parleur a-t-il terminé qu’un autre se hâte, prend la parole et prévient : « Mais écoutez mon histoire, c’est encore mieux... »

Habile procédé à tiroirs, qui facilite les interpolations, E. Blochet le fait ressortir. C’est bien pourquoi on sait peu d’ouvrages, en Orient, qui aient subi autant d’additions — et de déformations peut-être — que les Mille et une Nuits : « Il y en a presque autant de rédactions que de manuscrits et d’éditions, et Allah seul sait combien ces dernières sont nombreuses en Égypte et en Syrie. Ce qui porterait à croire que les Mille et une Nuits ont été remaniées à une époque relativement récente, c’est que quelques-uns des contes les plus intéressants ne se trouvent que dans un très petit nombre de manuscrits et ne paraissent jamais dans les éditions. » Aussi ne faut-il pas s’étonner si Galland a été taxé d’une certaine forme de remaniement qui aurait consisté à faire prendre volontairement telle histoire de son cru pour un conte arabe. Nous avons évoqué ce singulier épisode des accusations portées contre Galland. Nous y revenons : la chose est curieuse, d’un traducteur accusé d’avoir inventé de toutes pièces un des contes du recueil, d’aucuns voulaient absolument qu’il eût tiré de sa propre écritoire l’histoire d’Aladin ou la lampe merveilleuse. Absurde, et son commentateur certes en convient, ce conte se rattache à la littérature magique du Turkestan, dont il n’existe d’ailleurs qu’un très petit nombre de spécimens dans les trois littératures musulmanes. « Mais on avait quelque raison de le faire, ajoute E. Blochet, puisqu’on ne trouvait trace de ce conte ni dans les manuscrits ni dans les éditions originales ; ce n’est que tout récemment qu’on a enfin retrouvé et publié l’original arabe de l’histoire de la lampe magique. » Comme quoi Galland n’a rien d’un ancêtre des A la manière de...

Et qu’y a-t-il de vrai dans la querelle des deux dénouements, notamment dans la note qui termine la nouvelle édition de la traduction Galland, parue chez Victor Lecou en 1846 ? A en croire cette note, le dénouement des Mille et une Nuits serait « de l’invention de Galland, qui sans doute n’en connaissait pas d’autre ». Et encore : « Le dénouement réel des Mille et une Nuits est plus ingénieux et surtout plus naturel, il a été retrouvé, en 1801, dans un manuscrit arabe, par M. de Mammer, et traduit tout récemment par M. G.-F. Trebutien, de Caen, à la suite de ses Contes inédits des Mille et une Nuits ».

Plus naturel, allons donc ! Scheherazade en ayant fini : « C’est asse, dit Schahriar, qu’on lui coupe la tête, car ses dernières histoires surtout m’ont causé un ennui mortel. » Voilà qui mettrait par terre, et le piège charmant de Scheherazade, et l’enchantement des contes. A suivre ce dénouement, Scheherazade ne s’en tirerait qu’en faisant appel aux sentiments paternels du roi de Perse !Elle lui a donné trois enfants pendant qu’a duré son immense récit, et elle lui dit : « Je te supplie de m’accorder la vie pour l’amour d’eux, et non à cause de mes histoires ; car si tu les prives de leur mère, ils deviendront orphelins : aucune autre femme ne peut avoir pour eux le cœur d’une mère. »

Et Schahriar d’acquiescer. Très touchant. Mais pas conforme à l’esprit de l’introduction.Quoi ! le roi de Perse, s’il fait grâce, ce n’est pas pour tout ce qu’il doit aux contes de Scheherazade, et avec l’humeur qu’il a, nous fera-t-on croire qu’il aurait eu la patience d’entendre les histoires, s’il n’avait pas trouvé à s’y délecter ? Non ! Non ! laissons à Galland le dénouement qu’il a traduit comme le reste, laissons à Scheherazade toute sa gloire et tout ce « féminisme » que M. Lahy-Hollebecque, professeur à l’ Université, représente comme étant « la révélation des Mille et une Nuits ».

***

On ne voudrait pas que ce titre les Mille et une Nuits, n’ait eu les honneurs du pastiche. C’est’ ainsi qu’ont paru les Mille et une Nuits de la Bretagne, et, parbleu ! les Mille et une Nuits de Noce. Passons. Non sans remarquer que Galland a trouvé des continuateurs dans la double personne de Cazotte et Chavis : les Veillées du Sultan Schahriar en témoignent, qui eurent pour cadre le Cabinet des Fées (1784-1793). Encore y a-t-il la question des Mille et un Jours.

Parmi les réimpressions des Mille et une Nuits traduites par Galland, nous avons eu occasion de citer celle de Caussin de Perceval. C’était en 1806. En 1822, paraissait celle de Destain, où nous rencontrons les pages liminaires de notre ami Nodier, six volumes. Nommons celle de Gauthier (1822-1824, sept volumes) ; celle du Panthéon littéraire (1840, un volume), avec notes de Loiseleur-Deslonchamps.

Et combien d’adaptations les Mille et une Nuits ont fait naître ! Autant rouvrir nos livres d’étrennes, à la recherche du temps perdu où de belles images nous montraient dans toute leur splendeur, comme on dit, les richesses de la caverne d’Ali-Baba. On sait telle édition, au nombre des moins anciennes, qui va jusqu’à comporter des « planches articulées en couleurs ». Voyez donc Schahriar qui s’agite.

Mais à l’étranger ? Voici l’édition, inachevée, du Cheikh El Yemen (Calcutta, 1814-1818, deux volumes) ; celle de Habichet (Breslau, 1835, douze volumes avec le supplément édité par Fleischer en 1842-1844) ; celle de Mac Noghten (Calcutta, 1830-1842, quatre volumes) ; celle de Boulak (Le Caire, 1835, deux volumes), etc., etc. C’est sur l’édition égyptienne que le docteur Mardrus a exécuté sa traduction, il a puisé pour certains détails dans l’édition Mac Noghten, dans l’édition de Breslau et surtout dans les différents manuscrits. Et, note M. E.-F. Julia, à son tour la version française de Mardrus a été traduite en toutes les langues, notamment en espagnol par Blasco Ibañez, soit trente volumes.

Une bibliographie des Mille et une Nuits exigerait tout un ouvrage, « pour indiquer seulement les titres des éditions, des traductions et des adaptations intégrales ou fragmentaires qui ont paru depuis bientôt deux siècles et demi ».

Le titre même décore les dialogues que M. Maurice-Verne a publiés il n'y a pas longtemps (Albin Michel, éd.) et les Mille et une Nuits ainsi arrangées, non sans adresse, ont porté les histoires de Scheherazade à la scène : « de ce conte des contes fut tirée une pièce en trois actes et dix tableaux — la musique, tirée du folklore oriental, était de MM. H.-M. Jacquet et André Cadou, les décors sino-persans, de M. Emile Bertin — dont la présentation eut lieu le 12 mai 1920, au Grand-Théâtre des Champs-Elysées, sous la direction de M. F. Gémier. « Scheherazade, c’était Andrée Mégard ; Dinarzade (« Je vous en prie, ma sœur... »), c’était Régina Camier. M. Francen faisait le calife, et le clown Footit... faisait Silence. Un mois plus tard les Mille et une Nuits passaient aux Variétés, sous la direction de M. Max Maurey. Une tournée promenait la pièce à l’étranger ; une tournée, à travers la province. Et la nuit de Noël, à l’Olympia, Mme Rachilde présidait une grande fête costumée indo-persane. Par cette fête, que l’auteur de Monsieur Vénus anima de tout son esprit, à la diable, on célébrait « le premier million de recettes de la pièce ». Un million de recettes, ô Galland ! C’était tout juste la somme qu’il fallait, remarquait M. André Antoine dans son feuilleton de l’Information, pour réaliser théâtralement les Mille et une Nuits de M. Maurice-Verne. Si nous insistons sur tout cela, c’est qu’il est piquant, pensons-nous, de constater le prolongement d’un texte d’auteur inconnu — d’auteurs inconnus plutôt — à travers le monde et le temps. Que l’on mesure les années écoulées entre la première nuit de Scheherazade et la fête de nuit de l’Olympia. Côté théâtre, aussi, il faut nommer Mârouf, savetier du Caire, opéra-comique en cinq actes tiré des Mille et une Nuits d’après la traduction du docteur Mardrus, le poème dramatique étant de M. Lucien Népoty, la musique de M. Henri Rabaud, et qui fut représenté pour la première fois à l’Opéra-Comique le 15 mai 1914.

***

Les mânes de Charles Nodier nous excuseront si nous ne croyons pas devoir suivre sa discrétion, taire avec lui un épisode de la vie d’Antoine Galland qui n’est pas du tout, comme Nodier le croit, à la honte de la jeunesse, et qui montre mieux que tous les éloges qu’on peut faire du traducteur des Mille et une Nuits quelle célébrité était sienne. L’écrivain est diantrement connu, dont on clame le nom sous les fenêtres. Plaise à Scheherazade de fermer sa charmante bouche — Schahriar justement l’embrasse sur les lèvres —, c’est Jules Janin qui a la parole : « C’était une nuit d’hiver, dit le critique. L’honnête savant avait fermé son livre, éteint sa lampe, et, après une douce et heureuse journée de travail, il se livrait à ce tranquille sommeil qui repose l’esprit comme les forces de l’homme ; Galland dormait, mollement bercé dans quelques-uns de ces beaux rêves qu’il a jetés le premier dans le monde, et que la postérité fera avec lui tout éveillée. Tout à coup l’homme savant fut réveillé en sursaut par plusieurs voix lamentables qui criaient sous ses fenêtres :

— « Monsieur Galland ! Monsieur Galland ! Monsieur Galland ! »

Lamentables pourquoi, ces voix de jeunes hommes ? joyeuses plutôt, pimpantes et rieuses. Et voilà Galland qui ouvre ses fenêtres, qui passe une tête coiffée d’un bonnet de nuit.

— Quoi donc ? Que me veut-on ?

Une voix se détachant expliqua :

— « Monsieur Galland ! Monsieur Galland ! Si vous ne dormez pas, contez-nous donc un de ces beaux contes que vous contez si bien. »

Ainsi la prière de Dinarzade montait de la rue parisienne. O miracle ! Une farce, bien sûr, mais spirituelle, et dont un auteur, ne fût-il qu’un traducteur, est le premier à se divertir. Y a-t-il beaucoup de nos conteurs que l’on prendrait la peine de réveiller ? Plutôt il y en a que l’on souhaiterait de voir s’endormir, gage de silence, quand la plume ne leur tombe pas des mains, quand ils ne piquent pas du nez sur leurs histoires à dormir assis. Une farce excellente, mais oui, un conte délicieux, un conte vrai. La chose serait-elle inventée, que pour la plus grande surprise de nos étudiants Scheherazade elle-même fût apparue.

Et ainsi serait née la mille et deuxième nuit. Mais il suffit de mille et une pour nous satisfaire.

***

Une préface n’est pas un livre, pas même une étude et nous n’irons pas suivre plus longtemps dans leurs déductions, dans leurs commentaires d’aventure égayés d’une anecdote à la Janin, les auteurs dont nous avons invoqué ici le savoir. Le lecteur, qui terriblement s’impatiente, pourra toujours recourir aux ouvrages, aux articles qui sans être bien d’accord soulèvent autour des Mille et une Nuits, mille et une questions. Le mieux ne serait-il pas, au fait, de s’en tenir au texte, en l’occurrence à la traduction ? Un proverbe plus ou moins arabe dit : « N’entre pas dans le cabinet de toilette de la femme que tu désires », la beauté n’a pas à rendre compte de ses moyens, les fards ne sont jamais que des compositions chimiques, il faut la vie sans laquelle les crayons, les poudres, les kohls qui font la peau plus douce, la chair plus ferme, les yeux plus brillants ne sont que peu de chose. A trop analyser les revêtements qui font aux Mille et une Nuits une parure jaunie, écaillée par le temps, ne risquerait-on pas de ne plus goûter dans toute leur pureté — dans toute leur virginité, ô Scheherazade ! — les contes qui ont le goût du fruit, du printemps et de l’amour ? A cela les plus savants ne se trompent pas. Le docteur Mardrus écrivait que les âniers de son pays lui donneraient raison, s’il répugnait à ligoter le plus beau texte du monde entre les lacs de notes sans limites. Un avant-propos suffisait. Galland avait été sage pareillement, en bornant ses entrées en matière à une poignée de pages. Et sage nous croyons être, en ne tentant pas ici de nous jeter à plume perdue dans le dédale des contes qu’on va lire ou relire. Nous voit-on analysant celui-ci, démontant celui-la ? Ce serait briser les jouets sans espoir de jamais rassembler, ensuite, les pièces. Nous ne citerons qu’un conte, qui est celui du médecin Douban, auquel un roi grec, à qui pourtant il a sauvé la vie, a fait couper la tête. Le médecin a recommandé au roi de feuilleter, après l’exécution, un certain livre. La tête parlera, et prodige, elle répondra à toutes les demandes du souverain. Le roi tourne les pages, toutes les pages, et autant de fois il porte un doigt à sa bouche, autant de fois il dépose sur celle-ci le poison dont le livre est imbu. Il meurt.

Scheherazade est là, qui a toute sa tête, qui nous dit de tourner les pages, toutes les pages... Le poison, avec elle, conteuse des conteuses, est un miel, c’est par là qu’elle se sauve de la mort, et si nous mourions, nous, ce serait de plaisir.

Gaston PICARD.


Retour au livre de l'auteur: Enrico Ferri Dernière mise à jour de cette page le samedi 29 avril 2006 11:39
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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