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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Léon Trotsky, LA RÉVOLUTION TRAHIE. (1936)
Objet de ce travail


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Léon Trotsky (1936), LA RÉVOLUTION TRAHIE. Paris: Les Éditions de Minuit, 1963, 313 pp. Collection: Le Monde en 10-18. Une édition numérique réalisée par Claude Ovtcharenko, bénévole, journaliste à la retraite, France.

Objet de ce travail


Le monde bourgeois a commencé par feindre de ne pas remarquer les succès économiques du régime des soviets, qui sont la preuve expérimentale de la viabilité des méthodes socialistes. Devant l’allure, sans précédent dans l’histoire, du développement industriel, les savants économistes au service du capital tentent encore souvent de garder un silence profond ou se bornent à invoquer « l’exploitation excessive » des paysans. Ils laissent ainsi échapper une excellente occasion de nous expliquer pourquoi, par exemple, l’exploitation sans frein des paysans en Chine, au Japon, en Inde, n’a jamais entraîné un développement industriel accéléré tant soit peu analogue à celui de l’U.R.S.S.

Les faits accomplissent cependant leur œuvre. La librairie des pays civilisés est envahie par les ouvrages consacrés à l’U.R.S.S. Rien d’étonnant à cela : de tels phénomènes ne se produisent pas souvent. La littérature dictée par une haine aveugle tient dans cette production une place de moins en moins importante ; au contraire, une très grande partie des œuvres récentes se colore de plus en plus de sympathie sinon d’admiration. On ne peut que se féliciter de l’abondance des ouvrages prosoviétiques comme d’un indice de l’amélioration de la réputation de l’État-parvenu. Il est d’ailleurs infiniment plus louable d’idéaliser l’U.R.S.S. que d’idéaliser l’Italie fasciste. Mais c’est en vain que le lecteur chercherait dans les pages de tous ces livres une appréciation scientifique de ce qui se passe en réalité au pays de la révolution d’Octobre.

Les œuvres des « amis de l’U.R.S.S » se classent en trois grandes catégories. Le journalisme des dilettantes, le genre descriptif, le reportage « de gauche » — plus ou moins — fournissent le plus grand nombre de livres et d’articles. A côté se rangent, quoique avec de plus hautes prétentions, les œuvres du « communisme » humanitaire, lyrique et pacifiste. La troisième place est occupée par les schématisations économiques, dans l’esprit vieil-allemand du socialisme universitaire. Louis Fisher et Duranty sont suffisamment connus comme les représentants du premier type d’auteurs. Feu Barbusse et Romain Rolland représentent le mieux la catégorie des « amis humanitaires » : ce n’est certes pas sans raison qu’avant de venir à Staline l’un écrivit une Vie de Jésus et l’autre une biographie de Gandhi. Enfin, le socialisme conservateur et pédant a trouvé dans l’infatigable couple fabien des Webb ses représentants les plus autorisés.

Ce qui réunit ces trois catégories si différentes, c’est la vénération du fait accompli et le penchant pour les généralisations rassurantes. Tous ces auteurs n’ont pas la force de s’insurger contre leur propre capitalisme. Ils sont d’autant plus disposés à s’appuyer sur une révolution étrangère, du reste apaisée. Avant la révolution d’Octobre et de nombreuses années après, aucun de ces hommes, aucun de leurs pères spirituels ne se demandait sérieusement par quels chemins le socialisme pourrait bien venir en ce monde. Il leur est d’autant plus facile de reconnaître le socialisme dans ce qui se passe en U.R.S.S. ; ce qui leur confère une apparence d’hommes de progrès allant avec leur époque, et aussi une certaine fermeté morale, sans les engager à rien. Leur littérature contemplative et optimiste, nullement destructive, qui ne voit de désagréments que dans le passé, exerce sur les nerfs du lecteur une influence rassérénante qui lui assure un bon accueil. Ainsi se forme insensiblement une école internationale que l’on peut appeler celle du « bolchevisme à l’usage de la bourgeoisie éclairée » ou, dans un sens plus étroit, celle du « socialisme pour touristes radicaux ».

Nons ne songeons pas à polémiquer avec les productions de ce genre, car elles ne fournissent pas d’occasions sérieuses à la polémique. Les questions finissent pour elles où, en réalité, elles commencent. L’objet de la présente étude est de donner une juste appréciation de ce qui est pour mieux comprendre ce qui se fait. Nous ne nous attarderons sur la journée écoulée que dans la mesure où cela nous aidera à mieux prévoir la journée de demain. Notre exposé sera critique. Quiconque s’incline devant le fait accompli n’est guère capable de préparer l’avenir.

Le développement économique et culturel de l’U.R.S.S. a déjà passé par plusieurs phases, sans atteindre encore — loin de là — à l’équilibre interne. Si l’on considère que l’objet du socialisme est de créer une société sans classes, fondée sur la solidarité et la satisfaction harmonieuse de tous les besoins, il n’y a pas encore, en ce sens fondamental, le moindre socialisme en U.R.S.S. Il est vrai que les contradictions de la société soviétique diffèrent profondément, par leur nature, de celles du capitalisme ; elles n’en sont pas moins très âpres. Elles s’expriment par l’inégalité matérielle et culturelle, par la répression, par la formation de groupements politiques, par la lutte des fractions du parti. Le régime policier assourdit et déforme la lutte politique, sans l’éliminer. Les idées mises à l’index exercent à chaque pas leur influence sur la politique du gouvernement, qu’elles fécondent ou contrarient. Dans ces conditions, l’analyse du développement de l’U.R.S.S. ne peut être séparée un seul instant des idées et des mots d’ordre sous lesquels se déroule dans le pays une lutte politique étouffée mais passionnée. L’histoire se mêle ici à la politique vivante.

Les philistins bien-pensants « de gauche » aiment à répéter que la plus grande circonspection est de mise dans la critique de l’U.R.S.S., afin de ne point nuire à l’édification du socialisme. Quant à nous, nous ne pensons pas que l’État soviétique soit si fragile. Ses ennemis sont beaucoup mieux informés à son sujet que ses amis véritables, les ouvriers de tous les pays. Les états-majors des États impérialistes tiennent un compte précis de l’actif et du passif de l’U.R.S.S., et ce n’est pas seulement d’après les rapports publiés. Les ennemis peuvent, par malheur, mettre à profit les faiblesses de l’État ouvrier, mais ils ne sauraient en aucun cas tirer parti de la critique des tendances de cet État qu’ils considèrent eux-mêmes comme positives. L’hostilité de la plupart des « amis » officiels de l’U.R.S.S. envers la critique dissimule en réalité l’anxieuse fragilité de leurs propres sympathies bien plus que la fragilité de l’U.R.S.S. elle-même. Ecartons donc calmement ces avertissements et ces craintes. Les faits décident et non plus les illusions. Nous voulons montrer un visage et non un masque.

L. T. 4 août 1936.

Post-scriptum : Ce livre était terminé et venait d’être envoyé aux éditeurs au moment où fut annoncé le procès des « terroristes » de Moscou, qui n’a donc pas pu y être commenté. Il n’en est que plus important de souligner que ce travail explique par avance le procès des « terroristes » et fait ressortir sa mystique comme une mystification.

Septembre 1936.


Retour à l'auteur: Léon Trotsky Dernière mise à jour de cette page le vendredi 9 avril 2010 12:26
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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