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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Léon Trotsky, KARL MARX VU PAR TROTSKY.
Le marxisme et notre temps


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Léon Trotsky, KARL MARX VU PAR TROTSKY. Paris: Les Éditions Buchet Chastel; New York: Longman, Green et Co., 1970, 288 pp. Une édition numérique réalisée par Claude Ovtcharenko, bénévole, journaliste à la retraite, France.

Le marxisme et notre temps

KARL MARX VU PAR TROTSKY (1970)

LE MARXISME
ET NOTRE TEMPS
_______

Ce qui est présenté au lecteur
La Méthode de Marx
Le Marxisme et la science officielle
La Loi du Travail Valeur
Inégalité et Exploitation
Concurrence et Monopole
Concentration des richesses et augmentation des contradictions de classe
Les Enseignements de Marx ont-ils vieilli ?

A) La théorie de la misère croissante
B) L’armée de réserve et la nouvelle sous-classe des chômeurs
C) Le déclin des classes moyennes
D) Les crises industrielles
E) « La théorie de l’effondrement »

Le déclin du capitalisme
Le Fascisme et le New Deal
Anomalie ou norme
Ramener le passé
Les savants et le marxisme
Les possibilités productives et la propriété privée
Le socialisme est inévitable
La Révolution socialiste est inévitable
Le Marxisme aux États-Unis
Le miroir idéal du capitalisme
Mère patrie et colonies
Économie mondiale planifiée


Ce qui est présenté au lecteur

Ce livre expose avec les mots mêmes de Marx, les fondements de sa doctrine économique. Personne, après tout, n’a encore été capable de formuler la théorie de la valeur du travail mieux que Marx lui-même.

Certains des arguments de Marx, spécialement dans le premier chapitre, qui est aussi le plus difficile, peuvent paraître au lecteur non initié beaucoup trop discursifs, subtils, ou « métaphysiques ». En fait, cette impression est une conséquence du désir de saisir scientifiquement des phénomènes courants. La marchandise est devenue une part si répandue, si habituelle, si familière de notre existence journalière, que nous ne nous donnons même plus la peine de considérer pourquoi les hommes se dessaisissent d’objets de valeur en échange de minces disques d’or ou d’argent, qui n’ont aucun usage en ce monde. Le cas n’est pas limité aux marchandises. Celles-là et toutes les catégorie de l’économie courante semblent être acceptées sans analyse, comme évidentes, comme si elles étaient la base naturelle des relations humaines. En effet, tandis que les réalités du processus économiques sont le travail humain, les matières premières, les outils, les marchandises, la division du travail,  la nécessité de distribuer les produits finis parmi les travailleurs et les autres, des catégories comme les marchandises, la monnaie, les salaires, le capital, le profit, l’impôt ne sont dans l’esprit de la plupart des humains que le reflet à demi mystique des aspects variés d’un processus économique qu’ils ne comprennent pas et qui échappe à leur contrôle. Pour les déchiffrer, une analyse scientifique est indispensable.

Aux États-Unis, où un homme qui possède un million, est estimé comme « valant » un million, les concepts économiques étaient enfouis plus profondément que nulle part ailleurs. Jusqu’à une date toute récente, els Américains s’occupaient très peu de la nature des relations économiques. Dans le pays du plus puissant système économique, les théories économiques continuaient à être extrêmement pauvres. Seule, la récente et profonde crise de l’économie américaine a brusquement mis l’opinion publique en face des problèmes fondamentaux de la société capitaliste. En tous cas, quiconque n’a pas triomphé de l’habitude d’accepter sans critique les idées toutes faites sur le développement économique, quiconque n’a pas réfléchi, à la suite de Marx, à la nature essentielle de la marchandise comme cellule, sera à tout jamais incapable de comprendre scientifiquement les plus importantes manifestations de notre époque.

La Méthode de Marx

Ayant défini la science comme la connaissance des lois objectives de la nature, l’homme a essayé avec obstination de s’exclure lui-même de la science, se réservant des privilèges spéciaux sous forme de prétendues relations avec des forces surnaturelles (religion), ou avec des préceptes moraux et éternels (idéalisme). Marx dépouilla définitivement l’homme de ces odieux privilèges en le considérant comme un chaînon dans le processus évolutif de la nature matérielle ; la société humaine comme l’organisation de la production et de la distribution ; le capitalisme comme étape dans le développement de la société humaine.

Le but de Marx n’était pas de découvrir les « lois éternelles » de l’économie. Il niait l’existence de tells lois. L’histoire du développement de la société humaine est l’histoire de la succession de systèmes économiques variés, chacun fonctionnant selon ses propres lois. Le passage d’un système à un autre est toujours déterminé par l’accroissement des forces productives, par exemple la technique et l’organisation du travail. A un certain degré, les changements sociaux sont quantitatifs et n’altèrent pas les fondations de la société, par exemple le mode dominant de propriété. Mais un palier est atteint quand les forces productives ne peuvent se maintenir plus longtemps dans les anciennes formes de propriété, il s’ensuit un changement radical de l’ordre social, accompagné de chocs.

La commune primitive fut soit remplacée, soit augmentée par l’esclavage ; à l’esclavage succéda le servage avec ses superstructures féodales ; le développement commercial des villes amena l’Europe du seizième siècle au régime capitaliste, qui depuis lors a passé par différentes étapes. Dans « le Capital », Marx n’étudie pas l’économie en général, mais l’économie capitaliste qui a ses lois spécifiques. Ce n’est qu’n passant qu’il se réfère à d’autres systèmes économiques pour mettre en lumière les caractéristiques du capitalisme. L’économie indépendante de la famille paysanne primitive n’a pas besoin « d’économie politique », car elle est dominée, d’un côté par els forces de la nature et de l’autre par les forces de la tradition. L’économie naturelle et fermée des Grecs et des Romains, fondée sur le travail de l’’esclave, était régie par la volonté du propriétaire, dont les plans à leur tour étaient directement déterminés par les lois de la nature et la routine. On peut en dire autant de l’état médiéval avec ses serfs. Dans tous les cas, les relations économiques étaient claires et transparentes dans leur crudité primitive. Mais le cas de la société contemporaine est en tous points différent. Elle a détruit les anciennes connections indépendantes et les vieilles méthodes de travail. Les nouvelles relations économiques ont unies les villes et les villages, les provinces et les nations. La division du travail a enfermé toute la planète. Ayant détruit la tradition et la routine, ces liens ne se sont pas réunis entre eux selon un plan défini, mais plutôt en dehors de la conscience et de la prévision humaine. L’interdépendance des hommes, des groupes, des classes, des nations, qi suit la division du travail, n’est dirigée par personne. Les peuples travaillent les uns pour les autres sans se connaître, sans se préoccuper des besoins des uns et des autres, avec l’espoir et même l’assurance que leurs relations se régulariseront d’elles-mêmes. Parfois elles le font, ou plus souvent ne le font pas.

Il est complètement impossible de rechercher les causes du développement de la société capitaliste dans la conscience subjective — dans les intentions ou les plans de ses membres. Les lois objectives du capitalisme ont été formulées avant que la science ait commencé à y penser sérieusement. Encore aujourd’hui, la plus grande majorité des hommes ne connaît rien des lois qui gouvernent l’économie capitaliste. Toute la force de la méthode de Marx réside dans le fait qu’il aborde le phénomène économique, non pas du point de vue objectif qui considère le développement de la société comme un tout, de la même manière qu’un savant en sciences expérimentales considère une ruche ou une fourmilière.

Pour la science économique, le point décisif est : que font les gens et comment agissent-ils, et non pas ce qu’ils pensent eux-mêmes de leurs actions. A la base de la société ne se trouvent pas la religion et la morale, mais la nature et le travail. La méthode de Marx est matérialiste parce qu’elle procède de l’existence à la conscience, et non l’inverse. La méthode de Marx est dialectique, parce qu’elle regarde la nature et la société en tant qu’elles évoluent, et l’évolution elle-même comme la lutte incessante de forces opposées.

Le Marxisme et la science officielle

Marx a ses prédécesseurs. L’économie politique classique — Adam Smith, David Ricardo — atteint son plein épanouissement- avant que le capitalisme ne vieillisse, avant qu’il ne commence à craindre le lendemain. Marx rendit au deux grands classiques un tribut de profonde gratitude. Néanmoins, l’erreur fondamentale de l’économie classique consistait en ce qu’elle voyait le capitalisme comme l’existence normale de l’humanité au lieu de le considérer simplement comme une étape historique dans le développement de la société. Marx commença avec une critique de cette conception de l’économie, exposa ses erreurs en même temps que els contradictions du capitalisme lui-même, et démontra son effondrement inévitable.

La science sociale ne doit pas atteindre son but dans les études hermétiques des savants, mais dans la chair et le sang de la société. Tout les intérêts et toutes les passions qui écartèlent la société exercent leur influence dans le développement de la science, spécialement dans l’économie, la science de la richesse et de la pauvreté. La lutte des travailleurs contre les capitalistes oblige les théoriciens de la bourgeoisie à tourner le dos à une analyse scientifique du système d’exploitation et à se contenter d’une description à peine exacte des faits économiques, d’une étude de l’économie ancienne et, ce qui est bien pire, d’une falsification complète des choses telles qu’elles sont, dans le but de justifier le système capitaliste. La doctrine économique qui est enseignée de nos jours dans les institutions officielles, et prêchée dans la presse bourgeoise ne manque pas de faits importants, cependant, elle est absolument un assortiment de marchandises, l’industriel incapable d’envisager le processus économique comme un tout et de découvrir ses lois et ses perspectives, elle n’en a pas non plus le désir. L’économie politique  officielle est morte.

La Loi du Travail Valeur

Dans la société contemporaine, le principal lien entre les homes est l’échange. Tout produit du travail qui entre dans le processus de l’échange devient une marchandise. Marx commença son investigation avec la marchandise et déduisit de cette cellule fondamentale de la société capitaliste, les relations sociales qui se sont formées objectivement sur la base des échanges, indépendamment de la volonté des hommes. C’est la seule manière possible de résoudre le problème fondamental — comment dans la société capitaliste, dans laquelle chacun ne pense qu’à soi, et où personne ne pense aux autres, se crée-t-il des proportions relatives entre les différentes branches de l’économie indispensable à la vie ?

Le travailleur vend son travail, le fermier apporte ses produits au marché, le banquier accorde des prêts, le boutiquier offre ses marchandises, l’artisan construit un appareil, le spéculateur achète et vend des stocks et des valeurs, chacun selon ses propres considérations, ses propres plans, ses propres intérêts concernant le salaire ou le profit. Néanmoins, de ce chaos d’efforts et d’actions individuelles émerge un certain tout économique qui, à la vérité, n’est pas harmonieux mais contradictoire, et qui cependant donne à la société la possibilité non seulement d’exister mais même de se  développer. Cela signifie après tout que ce chaos n’est pas un chaos du tout, que d’une certaine manière, il est réglé automatiquement sinon, consciemment. Comprendre le mécanisme par lequel les différents aspects de l’économie sont amenés à un stade d’équilibre relatif, c’est découvrir les lois objectives du capitalisme.

Évidemment les lois qui régissent les différentes sphères de l’économie capitaliste — salaires, prix, rente, profit, crédit, bourse – sont nombreuses et complexes. Mais finalement elles se ramènent toutes à une simple loi que Marx découvrit et expliqua et qui la loi de la valeur du travail, la règle fondamentale de l’économie capitaliste. L’essence de cette loi est simple. La société dispose d’une certaine réserve vivante de pouvoir de travail. Appliqué à la nature, ce pouvoir produit les objets nécessaires à la satisfaction des besoins humains. En raison de la division du travail entre des producteurs indépendants, les objets assument la forme marchandises. Les marchandises s’échangent les unes les autres selon un rapport donné, d’abord directement, puis éventuellement au moyen d’or ou de monnaie. La division du travail parmi des millions de producteurs épars ne provoque pas  la désintégration de la société parce que les marchandises sont échangées selon le temps de travail social qu’elles contiennent. En acceptant ou en rejetant les marchandises, le marché, où se passent les échanges, décide si elles renferment ou non du travail socialement nécessaire, et par là, détermine les rapports des différentes sortes de marchandises nécessaires à la société, et par voie de conséquence, la distribution du pouvoir de travail selon les différents marchés.

Le processus actuel du marché est infiniment plus complexe qu’il n’est possible de l’exposer en quelques lignes. Ainsi, oscillant autour de la valeur du travail, les prix varient considérablement, soit au-dessus, soit au-dessous de leur valeur. Les causes de ces déviations sont pleinement expliquées dans le troisième volume du Capital de Marx, qui décrit « le processus de la production capitaliste considérée comme un tout. » Néanmoins, quelques grandes que soient les divergences des prix et  de la valeur des marchandises dans les cas particuliers, la somme de tous les cas prix est égale à la somme de toutes les valeurs, car dans le compte final, seules les valeurs qui ont été créées par du travail humain, sont à la disposition de la société, et les prix ne peuvent pas franchir cette limite, même les prix de monopole des trusts ; là où le travail n’a pas créé de nouvelle valeur, même Rockfeller ne peut rien.

Inégalité et Exploitation

Mais, si les marchandises sont échangées selon la quantité de travail qu’elles contiennent, comment l’inégalité peut-elle sortir de cette égalité ? Marx résout le problème en exposant la nature particulière d’une des marchandises qui est la base de toutes les autres, la puissance de travail. Le propriétaire des moyens de production, le capitaliste, achète la puissance de travail. Comme toutes les autres marchandises, celle-ci est évaluée selon la quantité de travail qu’elle contient, par exemple les moyens de subsistance nécessaire à la vie et à la reproduction du travailleur. Mais la consommation de cette marchandise — la puissance de travail —  consiste en travail, c’est-à-dire dans la création de nouvelles valeurs. La quantité de ces valeurs est plus grande que celle que le travailleur reçoit et qu’il dépense pour son entretien. Le capitaliste achète le travail en vue de l’exploiter. C’est cette exploitation qui est la source de l’inégalité.

La part qui sert à couvrir les besoins du travailleur, Marx l’appelle le produit nécessaire. La part que le travailleur produit en plus est la plus-value. Les esclaves devaient produire une plus-value. Les esclaves devaient produire une plus-value, sinon les propriétaires d’esclaves n’en auraient pas gardés. Les serfs devaient produire des plus-values, sinon le servage n’aurait servi de rien à noblesse. Des plus-values, mais dans une proportion beaucoup plus considérable, sont de même produites par le travailleur salarié, sinon le capitaliste n’aurait pas besoin d’acheter du travail. La lutte des classes n’est pas autre chose que la lutte pour les plus-values. Celui qui possède les plus-values est le maître de la situation, il possède la richesse, l’état, les clefs de l’église, de la cour, des sciences et des arts.

Concurrence et Monopole

Les relations entre les capitalistes, qui exploitent les travailleurs sont déterminées par la concurrence, qui devient très vite le principal ressort du progrès capitaliste. Les grandes entreprises bénéficient à l’égard des plus petites d’avantages techniques, financiers, administratifs, économiques et enfin politiques. Le capital le plus grand, capable d’exploiter un plus grand nombre de travailleurs, sort inévitablement victorieux de la lutte. Telle est la base inaltérable de la concentration et de la centralisation du processus capitaliste.

Bien que stimulant le développement progressif de la technique, la concurrence détruit non seulement les couches intermédiaires mais encore elle-même. Sur les cadavres et les demi cadavres se dresse un nombre de plus en plus petit de seigneurs capitalistes de plus en plus puissants. Ainsi, de la concurrence honnête, démocratique et progressive sort irrévocablement le monopole malfaisant, parasitaire, réactionnaire. Il commença de s’affirmer vers la fin du siècle dernier, pour prendre sa forme définitive au début de ce siècle. Car la victoire des monopoles est ouvertement reconnue par les représentants plus officiels de la bourgeoisie. La concurrence comme influence modératrice, avoue l’Attorney généra des États-Unis, Mr Homer S. Cummings, est graduellement évincée et, dans de vastes domaines ne subsiste que « comme un pâle souvenir des conditions antérieures. Cependant, lorsque Marx dans ses pronostics avait présenté le monopole comme une tendance inhérente du capitalisme, le monde bourgeois tenait la concurrence pour une loi éternelle de la nature.

L’élimination de la concurrence marque le début de la désintégration de la société capitaliste. La concurrence marque la transformation des actionnaires en parasites sociaux. La concurrence doit avoir certaines libertés, une atmosphère libérale, un régime démocratique, un cosmopolitisme commercial. Le monopole a besoin d’un gouvernement aussi autoritaire que possible, de barrières douanières, de ses « propres sources » de matières premières et de marchés (colonies). Le dernier mot du capital monopolisateur est le Fascisme.

Concentration des richesses et augmentation
des contradictions de classe


Les capitalistes et leurs avocats essayent par tous les moyens de dissimuler l’étendue réelle de la concentration de richesses aux yeux du peuple aussi bien qu’aux yeux de l’impôt. En dépit de l’évidence, la presse bourgeoise en est encore à soutenir l’illusion de la répartition démocratique des investissements de capitaux. Le New York Times, en réfutation des thèses marxistes, établit que le nombre des employeurs se monte à trois ou cinq millions. Les compagnies de dépôt, il est vrai, représentent une plus grande concentration de capital que trois ou cinq millions d’employeurs, cependant les États-Unis doivent avoir « un demi million de sociétés ». Ce genre de jeu futile avec de grosses sommes et des moyennes sert, non pas à révéler mais à cacher la vraie nature des choses.

Depuis le commencement de la guerre jusqu’en 1923, le nombre des installations et des usines aux États-Unis tomba de l’indice 100 à l’indice 98,7, cependant que la masse de la production industrielle montait de 100 à 156,3. Durant les années de la prospérité, où il semblait que chacun allait devenir riche, le nombre des établissements tomba de 100 à 93,8, cependant que la production montait de 100 à 113. Mais la concentration des établissements industriels, liés par leurs corps massifs, reste loin derrière la concentration de leurs âmes, c’est-à-dire de celle de leurs propriétaires. En 1929 les États-Unis doivent avoir plus de 300 000 corporations, ainsi que le fait remarquer justement le New York Times. Seulement, il est nécessaire d’ajouter que 200 d’entre elles, c’est-à-dire le 0,07 pour cent contrôle le 49,2 pour cent des valeurs de toutes les corporations ; quatre ans plus tard, le rapport est déjà monté à 56 pour cent, et durant les années de l’administration de Roosevelt, il est dans doute monté encore. A l’intérieur de ces 200 sociétés la domination actuelle appartient à une petite minorité.

Une commission du sénat des États-Unis constata en février 1937 que durant les vingt dernières années, les décisions des douze plus grandes corporations avait équivalu à des directives pour la plus grande partie de l’industrie américaine. Le nombre des présidents du conseil de ces corporations est à peu près le même que celui des membres du cabinet du président des États-Unis. Mais ces présidents sont incommensurablement plus puissants que les membres du cabinet.

Le même processus peut être observé dans les banques et les assurances. Cinq des plus grandes compagnies d’assurances des États-Unis ont absorbé, non seulement les autres, mais même de nombreuses banques. Le nombre total des banques diminue, principalement par de soi-disant fusions, en réalité par l’absorption. L’extension du chiffre d’affaires croit rapidement. Au-dessus des banques se dresse l’oligarchie des super-banques. Le capital bancaire fusionne avec le capital industriel dans un super-capital financier. A supposer que la concentration des industries et des banques continue au même rythme que durant le dernier quart de siècle — en fait il augmente — au cours du prochain quart, les monopoles auront réuni sous eux toute l’économie du pays, sans en accepter le dernier de la veuve.

Les statistiques des États-Unis ne sont citées ici que parce qu’elles sont plus exactes et plus frappantes. Le processus de concentration est essentiellement international. A travers les différentes étapes du capitalisme, à travers tous les régimes politiques, à travers les périodes de paix et les périodes de guerre, le processus de concentration de toutes les grandes fortunes dans un nombre toujours plus petit de mains, a continué et continuera sans cesse. Durant les années de la Grande Guerre, alors que les nations étaient saignées à mort, alors que le vrai corps politique de la bourgeoisie croulait sous le poids des dettes nationales, alors que les systèmes fiscaux s’enfonçaient dans l’abîme, entraînant derrière eux les classes moyennes, les monopoles réalisaient des bénéfices sans précédents dans la fange et le sang. Les plus grandes compagnies des États-Unis augmentèrent leurs actifs deux, trois, quatre fois et même plus, et gonflèrent leurs dividendes de 300, 400, 900 pour cent et plus.

En 1840, huit ans avant la publication du Manifeste du parti communiste de Marx et Engels, le célèbre écrivain français, Alexis de Tocqueville écrivait dans son livre, La Démocratie en Amérique : « Les grandes fortunes tendent à disparaître, le nombre des petites est en augmentation. » cette pensée a été cité d’innombrables fois, d’abord à l’égard des États-Unis, ensuite à l’égard des jeunes républiques come l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Il est clair que les vues de Tocqueville étaient fausses, même de son temps. La véritable concentration des richesses ne commença qu’après la Guerre Civile américaine, à la veille de laquelle mourut Tocqueville. Au début de ce siècle déjà, deux pour cent de la population des États-Unis possédaient plus de la moitié de la fortune du pays ; en 1929 les mêmes deux pour cent possédaient les trois cinquièmes de la richesse nationale. Au même moment, 36 000 familles ruches avaient un revenu égal à celui de 11 000 000 de familles moyennes et pauvres. Durant la crise de 1929-1933, les monopoles n’eurent pas besoin de faire appel à la charité publique ; au contraire, ils s’élevèrent plus haut que jamais au-dessus du déclin général de l’économie nationale. Durant le renouveau boiteux qui suivit le New Deal, les monopoles de nouveau écumèrent une lourde masse de crème. Le nombre des chômeurs baissait au plus de 20 000 000 à 10 000 000 ; au même moment, le gratin de la société capitaliste — pas plus de 6 000 adultes — accumulait des dividendes fantastiques ; c’est ce que prouva avec des graphiques le Solicitor General Herbert H. Jackson durant son passage au poste d’assistant de l’attorney general anti-trust des États-Unis.

Un écrivain américain, Ferdinand Lungberg, qui avec toute sa conscience scientifique est plutôt un économiste conservateur, écrivit dans son livre qui fit beaucoup de bruit : « Les États-Unis sont possédés et dominés aujourd’hui par soixante familles très riches, étayées par quatre-vingt-dix familles moins riches. » On peut ajouter à celles-ci trois cents ou cinq cents autres familles dont les revenus dépassent cent mille dollars par an. La position prédominante appartient au premier groupe de soixante familles qui domine non seulement le marché mais tient tous les leviers du gouvernement. Il forme le véritable gouvernement, « le gouvernement de l’argent dans la démocratie du dollar. »

Mais l’idée abstraite de « capitale monopolisé » est remplie pour nous de chair et de sang. Elle signifie qu’une poignée de familles liées par des liens de parenté et d’intérêts communs dans une oligarchie capitaliste exclusive, dispose de la fortune économique et politique d’une grande nation. Chacun est obligé d’admettre que la loi de la concentration de Marx a fameusement travaillé.

Les Enseignements de Marx
ont-ils vieilli ?


Les questions de concurrence, de concentration de richesse et de monopole amènent naturellement la question de savoir si de nos jours, la théorie économique de Marx n’a plus qu’un intérêt historique — comme, par exemple, celle d’Adam Smith — ou si elle continue d’avoir une signification actuelle. Le critère pour répondre à cette question est simple : si la théorie rend compte de l’évolution du développement économique mieux que les autres, elle reste la théorie la plus avancée de notre temps, serait-elle vielle de plusieurs vingtaines d’années.

Le célèbre économiste allemand, Werner Sombart, qui fut virtuellement un marxiste au début de sa carrière, avant de réviser les enseignements les plus révolutionnaires de Marx, oppose au « capital » de Marx, son propre « Capitalisme », qui est probablement l’exposé le plus connu de notre temps, des principes de l’économie bourgeoise. Sombart écrit : « Marx prophétie : premièrement, la misère croissante des travailleurs ; deuxièmement, la « concentration » générale, avec la disparition de la classe des artisans et des paysans ; troisièmement, l’effondrement catastrophique du capitalisme ; Rien de tout cela ne s’est produit. »

À l’encontre de ces pronostics erronés, Sombart propose ses propres pronostics « strictement scientifiques ». Selon lui, « le capitalisme continuera à se transformer dans la direction dans laquelle il a déjà commencé à se transformer à l’époque de son apogée : en vieillissant, il deviendra de plus en plus calme, posé, raisonnable. » Qu’on nous laisse essayer de vérifier, en nous tenant aux lignes fondamentales, qui des deux a raison, de Marx avec ses pronostics de catastrophe, ou de Sombart, qui au nom de toute l’économie bourgeoise promettait que les choses s’arrangeraient « calmement, posément, t-raisonnablement ? » Le lecteur nous accordera que la question est d’importance.

A) La théorie de la misère croissante

« Accumulation de richesses à un pôle, «  écrivait Marx soixante ans avant Sombart, signifie donc en même temps accumulation de misère, de travail acharné, d’esclavage, d’ignorance, de brutalité, de dégradation mentale à l’autre pôle, c’est-à-dire du côté de la classe qui élabore ses produits sous la forme de capital. Cette thèse de Marx, connue sous le nom de « Théorie de la misère de la misère croissante », a été sujette à des attaques incessantes de la part des réformateurs démocrates ou social démocrates, spécialement durant la période 1896-1914, alors que le capitalisme se développait rapidement et accordait certaines concessions aux travailleurs, surtout à ceux des couches supérieures. Après la guerre mondiale, alors que la bourgeoisie, effrayée par ses propres crimes et par la Révolution d’octobre, se lançait dans la voie des réformes sociales, dont l’effet était simultanément annulé par l’inflation et le chômage, la théorie de la transformation progressive de la société capitaliste parut à ces réformateurs et aux professeurs bourgeois, pleinement démontrée. « Le pouvoir d’achat du travail mercenaire, » nous assure Sombart en 1928, « a augmenté en raison directe de l’expansion de la production capitaliste. »

En fait, la contradiction économique entre le prolétariat et la bourgeoisie s’aggrava durant la période la plus prospère de développement capitaliste, alors que l’élévation du standard de vie de certaines couches de travailleurs, qui parfois furent assez importantes, cachait la diminution de la part du prolétariat dans le revenu national. Ainsi, juste avant de tomber dans la prostration, la production industrielle des États-Unis, par exemple, monta de 50 pour cent entre 1920 et 1930, pendant que la somme payée en salaires ne montait que de trente pur cent, ce qui signifie une diminution effrayante de la part du travail dans le revenu national. En 1930 commença un chômage généralisé et en 1933 une aide plus ou moins systématique  aux chômeurs, qui recevaient sous forme de secours à peine la moitié de ce qu’ils perdaient comme salaires. L’illusion du progrès ininterrompu s’était évanouie sans laisser de traces. Le déclin relatif du standard de vie des masses avait été remplacé par un déclin absolu. Les travailleurs commencèrent à économiser sur leurs maigres divertissements, puis sur leurs vêtements et finalement sur leur nourriture. Les articles et les produits de qualité moyenne furent remplacés par de la camelote, et la camelote par le pire. Les Trade Unions commencèrent à rassembler à l’homme qui s’accroche désespérément au rail pendant qu’il descend rapidement dans un escalier roulant.

Avec six pour cent de la population du monde, les États-Unis possèdent quarante pour cent de la richesse du monde. Cependant, le tiers de la nation, comme Roosevelt lui-même l’a admis, est sous-alimenté, mal vêtu et vit dans des conditions inhumaines. Que dire alors des pays moins privilégiés ? L’histoire du monde capitaliste, depuis la dernière guerre, a irréfutablement confirmé la « Théorie de la misère croissante. »

Le régime fasciste, qui réduit simplement à l’extrême les limites du déclin et de la réaction inhérente à tout capitalisme impérialiste, devint indispensable, quand la dégénération du capitalisme effaça toute possibilité de maintenir des illusions au sujet d’une augmentation du standard de vie du prolétariat. La dictature fasciste signifie la reconnaissance ouverte de la tendance à l’appauvrissement que els riches démocraties impérialistes essayent encore de déguiser. Mussolini et Hitler persécutent le marxisme avec une telle haine, précisément parce que leurs régimes sont la plus horrible confirmation des pronostics de Marx. La monde civilisé s’indigne, ou prétend s’indigner lorsque Gœring, sur le ton du bourreau et du bouffon qui lui est particulier, déclare que les canons sont plus importants que le beurre, ou lorsque Cagliostro Casanova Mussolini avise les travailleurs italiens qu’il leur faut apprendre à serrer leurs ceintures sur leurs chemises noires. Mais la même chose ne se produit-elle pas dans les démocraties impérialistes ? Partout le beurre est employé à graisser les fusils. Les travailleurs de France, d’Angleterre et des États-Unis apprennent à serrer leur ceinture sans avoir de chemises noires.

B) L’armée de réserve
et la nouvelle sous-classe des chômeurs


L’armée industrielle de réserve forme un complément indispensable de la mécanique sociale du capitalisme, de la même manière que les réserves de machines et de matières premières dans les usines ou que les produits finis dans les boutiques. Ni l’expansion générale de la production, ni le flux et le reflux périodique du cycle industriel, ne seraient possibles sans une réserve de puissance de travail. De la tendance générale du développement capitaliste — l’augmentation du capital fixe (machines et matières premières) au dépend du capital variable (puissance de travail) — Marx tire la conclusion : « Plus grande est la richesse sociale… plus grande est l’armée industrielle de réserve… plus grande est la masse du surplus de population consolidée… plus grand est le paupérisme officiel. Telle est la loi générale absolue de l’accumulation capitaliste. »

Cette thèse, indissolublement liée à la « théorie de la misère croissante » et dénoncée il y a des années comme « exagérée », « tendancieuse », et « démagogique », est devenue maintenant l’image théorique parfaite des choses telles qu’elles sont. L’armée actuelle des chômeurs ne peut pas être plus longtemps regardée comme « une armée de réserve » parce que sa masse principale n’a plus aucun espoir de jamais retrouver un emploi, au contraire, elle tend à augmenter par un flot continu de nouveaux chômeurs. Le capitalisme destructeur a fait monter toute une génération de jeunes gens qui n’a jamais eu d’emploi et n’a pas d’espoir d’en avoir. Cette nouvelle sous-classe, entre prolétariat et le semi-prolétariat est obligée de vivre aux  dépens de la société. On a estimé qu’au cours de neuf ans (1930-1938) me chômage a fait perdre à l’économie des États-Unis plus de 43 000 000 d’années de travail. Si l’on considère qu’en 1929, au moment de la plus grande prospérité, il y avait deux millions de chômeurs aux États-Unis, et que durant ces neuf années le nombre des travailleurs en puissance est monté à cinq millions, le total des années de travail perdues doit être incomparablement plus élevé. Un régime social ravagé par une telle plaie est mortellement malade. Le vrai diagnostic de cette maladie a été fait il y a près de quatre-vingts ans, alors que le mal lui-même n’était qu’un simple germe.

C) Le déclin des classes moyennes

Les figures qui démontrent la concentration du capital indiquent en même temps que le poids spécifique des classes moyennes et leur part dans le revenu national avait été constamment en diminuant, pendant que les petites propriétés avaient été complètement dévorées ou réduites et privées de leur indépendance au point de devenir un simple symbole de travail forcé et de misère désespérée. Il est vrai qu’en même temps, le développement du capitalisme a considérablement augmenté l’armée des techniciens, des gérants, des employés, des avoués, des médecins — en un mot des soi-disant « nouvelles clases moyennes ». Mais cette couche sociale, dont la croissance n’était pas un mystère pour Marx, a peu de rapport avec l’ancienne classe moyenne qui par la possession de ses propres moyens de production avait une garantie tangible d’indépendance économique. La « nouvelle classe moyenne » est encore plus dépendante des capitalistes que les ouvriers. En effet la classe moyenne est dans une large mesure leur chef de corvée. D’ailleurs, parmi eux, également, on a noté une surproduction considérable, avec les suites de dégradation sociale qu’elle entraîne.

Un homme aussi éloigné du marxisme que l’attorney général des États-Unis, Homer S. Cummings, constate « que les statistiques dignes de foi établissent qu’un grand nombre d’entreprises industrielles a complètement disparu et que le petit homme d’affaires est en train d’être éliminé progressivement de la vie américaine… » Mais objecte Sombart, la concentration générale avec la disparition de la classe des artisans et des paysans « n’a pas encore eu lieu ». Comme tous les théoriciens, Marx commença par isoler les tendances fondamentales comme de pures formes, faute de quoi il eut été impossible de comprendre la destinée de la société capitaliste. Marx lui-même, cependant, était parfaitement capable d’envisager le phénomène de la vie à la lumière d’une analyse concrète, comme un produit de l’enchaînement de divers facteurs historiques. Les lois de Newton ne sont certainement pas annulées par le fait que la vitesse de la chute des corps varie dans certaines conditions, et que les orbites des planètes sont sujettes à des perturbations.

Pour comprendre la soi-disant « ténacité » de la classe moyenne, il est bon d’avoir présent à l’esprit que les deux tendances, la ruine de la classe moyenne et la transformation de ses membres en prolétaires, ne se développent pas selon le même rythme et la même étendue. Il découle de la prépondérance croissante de la machine sur le travail humain que plus le processus de ruine de la classe moyenne s’étend, plus sa prolétarisation s’accélère ; cependant, dans certaines conjonctures, cette dernière peut cesse et même reculer.

Comme les lois physiologiques donnent des résultats différents dans un organisme qui croît ou dans un organisme qui meurt, ainsi les lois de l’économie marxiste s’énoncent elles-mêmes différemment selon que le capitalisme se développe ou se désintègre. Cette différence est particulièrement claire dans les relations mutuelles de la vile et de la campagne. La population rurale des États-Unis qui s’accroît comparativement plus lentement que le total de la population, continua d’augmenter jusqu’en 1910 ; où elle atteignit 30 000 000.

Durant les vingt années suivantes, en dépit de la rapide augmentation de la population totale du pays, elle tomba à trente millions six cent mille. Mais en 1935, elle monta de nouveau à 32,8 millions, soit une augmentation de 2,4 millions par rapport à 1930. Ce tour de roue, étonnant au premier abord, ne réfute finalement ni la tendance de la population urbaine à s’accroître aux dépens de la population rurale, ni la tendance de la classe moyenne à se pulvériser ; au contraire, elle démontre plus nettement la désintégration du système capitaliste dans son ensemble. L’augmentation de la population rurale durant la période de crise aigüe de 1930-1935 s’explique simplement par le fait que près de deux millions de citadins, ou pour parler d’une façon plus précise, deux millions de chômeurs faméliques, se déplacèrent vers la campagne pour exploiter des terres abandonnées par les fermiers ou les fermes de leurs parents, en vue d’employer leur puissance de travail rejetée par la société, dans une économie naturelle, et se faire ainsi une existence semi famélique au lieu de mourir de faim.

Il ne s’agit donc pas de la question de la stabilité des petits fermiers, artisans ou marchands, mais bien plutôt de l’abject abandon de leur situation. Loin d’être une garantie pour l’avenir, la classe moyenne est un reste malheureux et tragique du passé Incapable  de s’en débarrasser entièrement, le capitalisme s’est arrangé pour la réduire au dernier degré de la dégradation et de la détresse. Au fermier est dénié le droit, non seulement de la rente due à son morceau de terre et le profit du capital investi, mais même une bonne partie de son salaire. De la même manière, les petits compagnons dans les villes touchent leurs allocations entre la vie économique et la mort. La classe moyenne n’est pas prolétarisée uniquement parce qu’elle est réduite à la misère. Il est tout aussi difficile de trouver là un argument contre Marx qu’en faveur du capitalisme.

D) Les crises industrielles

La fin du siècle dernier et le commencement de celui-ci furent marqués par de tels progrès du capitalisme que les crises cycliques ne paraissaient pas autre chose que des ennuis « accidentels ». Durant les années de l’optimisme capitaliste universel, les critiques de Marx nous assuraient que le développement national et international des trusts introduisait un contrôle planifié du marché et présageait la victoire finale sur les crises. Si l’on en croit Sombard, les crises ont déjà été « abolies » avant la guerre par le mécanisme lui-même du capitalisme, de sorte que « le problème des crises nous laisse aujourd’hui virtuellement indifférents. » Maintenant, à peine dix ans plus tard, ces mots mois résonnent comme une profonde moquerie, cependant que, de nos jours seulement, les pronostics de Marx prennent la pleine mesure de leur tragique vérité.

Il est remarquable que la presse capitaliste, qui essaye à moitié de nier l’existence des monopoles, se réfère à ses mêmes monopoles en vue de nier l’anarchie capitaliste. Si soixante familles contrôlaient la vie économique des États-Unis, le New York Times nous servirait ironiquement, « cela prouverait que le capitalisme américain, loin d’être anarchique et sans direction… est organisé avec une grande netteté. » Cet argument manque son but. Le capitalisme a été incapable de développer une seule de ses tendances jusqu’au bout. De la même manière que la concentration des richesses n’abolit pas la classe moyenne, ainsi le monopole n’abolit pas la classe moyenne, ainsi le monopole n’abolit pas la compétition, simplement, il la brise et la mutile. Pas plus le « plan » de chacune des soixante familles, que les diverses variantes de ce plans ne sont le moins du monde intéressés à la coordination des diverses branches de l’économie, mais bien plutôt à l’augmentation des profits de leur propre monopole aux dépens des autres et aux dépens de la nation entière. L’anarchie de l’économie nationale résulte en fin de compte du croisement de tous ces plans.

La crise de 1929 éclata aux États-Unis un an après que Sombart eut proclamé la complète indifférence de « sa science » au vrai problème des crises. Du sommet d’une prospérité sans précédent, l’économie des États-Unis fut catapultée dans l’abîme d’une monstrueuse prostration. Personne à l’époque de Marx n’aurait pu concevoir des convulsions d’une telle ampleur. Le revenu national des États-Unis avait atteint en 1920 pour la première fois soixante-neuf milliards de dollars pour tomber l’année suivante à cinquante milliards de dollars, c’est-à-dire une diminution de 27 %. En suite de la prospérité des années qui suivirent, le revenu national monta de nouveau, en 1929, à son plus haut point, de quatre-vingt-un milliards de dollars, pour retomber en 1932 à quarante milliards de dollars, soit à peine la moitié. Si l’on prend comme norme, le travail et le revenu de 1929, où il n’y avait que deux millions de chômeurs, quarante-trois millions d’années de travail et cent trente-trois milliards de dollars de revenu national furent approximativement perdus durant les neuf années 1930-1938. Si ce n’est pas de l’anarchie que peut donc signifier ce mot ?

E) « La théorie de l’effondrement »

L’esprit et le cœur des intellectuels de la classe moyenne et les bureaucrates syndicalistes furent presque complètement ensorcelés par les réalisations du capitalisme entre l’époque de la mort de Marx et le début de la guerre mondiale. L’idée de progrès continu semblait définitivement assurée tandis que celle de révolution était regardée comme un simple reste de barbarie. Les pronostics de Marx étaient combattus à l’aide des prévisions contraires concernant une plus juste distribution du revenu national, un adoucissement des contradictions de classes, et une réforme progressive de la société capitaliste. Jean Jaurès, le plus doué des démocrates sociaux de l’époque classique, espérait imprégner progressivement la démocratie politique d’un contenu social. C’est en cela que gît l’essence du réformisme. Tels étaient les pronostics en présence. Qu’en est-il advenu ?

La vie des monopoles capitalistes de notre époque est une suite de crises. Chaque crise est une catastrophe. Le besoin de se sauver de ces catastrophes partielles au moyen de tarifs douaniers d’inflation, d’une augmentation des dépenses de l’état et des dettes atteint son comble en raison des crises successives, plus profondes et toujours plus étendues. La lutte pour les marchés, pour les matières premières, pour les colonies, rend les catastrophes militaires inévitables. De toutes manières, elles préparent les catastrophes révolutionnaires. Réellement, il n’est pas facile d’être d’accord avec Sombart lorsqu’il prétend que le capitalisme en vieillissant devient de plus en plus « calme, posé, raisonnable. » Il serait plus juste de dire qu’il est en train de perdre ses derniers vestiges de raison. En tout état de cause, il n’y a pas de doute que la « théorie de l’effondrement » a triomphé sur celle du développement pacifique.

Le déclin du capitalisme

Quelque onéreux qu’ait été pour la société le contrôle du marché, l’humanité jusqu’à une certaine époque, approximativement jusqu’à la guerre mondiale, s’accrut, se développa et s’enrichit à travers des crises partielles ou générales. La propriété privée de moyens de production continua d’être comparativement, durant cette époque, un facteur de progrès. Mais maintenant, le contrôle aveugle de la valeur par la loi ne rend plus le moindre service. Le progrès humain est enfoncé dans un cul-de-sac. En dépit des derniers triomphes de la pensée technique, les forces de production matérielles ne s’accrochent plus. Le symptôme de déclin le plus clair est la stagnation mondiale de l’industrie du bâtiment, conséquence de l’arrêt des investissements dans les branches principales de l’économie. Les capitalistes ne sont plus capables de croire à l’avenir de leur propre système. L’aide à la construction par le gouvernement signifie une augmentation du revenu national « libre », spécialement depuis que la plus grande partie des constructions commandées par le gouvernement le sont directement dans des débuts de guerre.

Le marasme a atteint un caractère spécialement dégradant dans la plus ancienne sphère de l’activité humaine, dans celle qui est liée le plus étroitement aux besoins vitaux de l’homme, l’agriculture. Mécontents des obstacles que la propriété privée dans sa forme la plus réactionnaire, celle de la petite propriété terrienne, oppose au développement de l’agriculture, les gouvernements capitalistes eux-mêmes sont fréquemment appelés à limiter artificiellement la production par des mesures administratives qui auraient effrayé les artisans des guildes au temps de leur déclin. Il sera noté dans l’histoire que le gouvernement du plus puissant état capitaliste offre des primes aux paysans pour arracher ce qu’ils ont semé, c’est-à-dire pour diminuer artificiellement le revenu national déjà en baisse. Les résultats sont évidents : en dépit de grandioses possibilités de production, assurés par l’expérience et la science,  l’économie agricole n’arrive n’arrive pas à sortir d’une crise de putréfaction, car le nombre des affamés, la plus grande partie de l’humanité, continue à augmenter plus vite que la population du globe. Les conservateurs considèrent considèrent comme une politique raisonnable de défendre un ordre social qui est tombé à un tel degré de folie destructrice, et ils condamnent la lutte socialiste contre une telle folie, comme une utopie destructrice.

Le Fascisme et le New Deal

Deux méthodes, pour sauver le capitalisme historiquement condamné, sont employées aujourd’hui dans le monde, le Fascisme et le New Deal. Le Fascisme base son programme sur la démolition des organisations du travail, sur la destruction des réformes sociales, et sur l’annihilation complète des droits démocratiques en vue de prévenir la résurrection  de la lutte du prolétariat. L’état fasciste légalise officielle la dégradation des travailleurs et l’appauvrissement de la classe moyenne sous prétexte de sauver « la nation » et « la race » ; noms prétentieux sous lesquels figure le capitalisme déclinant.

La politique du New Deal, qui essaie de sauver la démocratie impérialiste par des pots de vin au travail et à l’aristocratie agricole, n’est applicable à haute dose qu’à des nations très riches et en ce sens elle est la politique américaine par excellence. Le gouvernement américain a tenté de mettre une partie des frais de cette politique sur les épaules des monopoles, les exhortant à élever les salaires et à raccourcir la durée du travail en vue d’augmenter le pouvoir d’achat de la population et d’étendre la production. Léon Blum a tenté de traduire ce sermon en français d’école primaire. En vain ! Les capitalistes Français, comme les Américains, ne produisent pas dans l’intérêt de la production, mais en vue du profit. Ils sont toujours prêts à limiter la production, même à détruire des produits manufacturés, si par ce moyen leur part du revenu national est augmentée.

Le programme du New Deal est surtout incohérent en cela que, pendant qu’il prêche aux magnats du capital les avantages de l’abondance sur la rareté, le gouvernement distribue des primes pour l’abaissement de la production. Une plus grande confusion est-elle possible ? Le gouvernement réfute ceux qui le critiquent par ce défi : pouvez-vous faire mieux ? Le sens de tout cela est que sur la base du capitalisme la situation est sans espoir.

Depuis le début de 1933, c’est-à-dire durant les six dernières années, le gouvernement américain, les états et les municipalités, ont distribué aux chômeurs près de quinze milliards de dollars. C’est une somme tout à fait insuffisante en elle-même et qui ne représente qu’une petite partie des salaires perdus, mais en même temps si l’on considère l’abaissement du revenu national, c’est une somme colossale. En 1938, qui fut comparativement une année de reprise économique, la dette nationale des États-Unis dépassait trente-huit milliards de dollars, soit douze milliards de plus que le plus haut point atteint à la fin de la guerre mondiale. Au début de 1939, elle dépassa quarante milliards. Et ensuite ? La dette nationale croissante est évidemment une charge pour la postérité. Mais le New Deal lui-même ne fut possible qu’à cause de la fabuleuse richesse accumulée par les générations passées. La politique du New Deal, avec ses réalisations fallacieuses et sa très réelle augmentation de la dette nationale, est inévitablement amenée à finir dans une féroce réaction capitaliste et dans une explosion désastreuse d’impérialisme. En d’autres mots, elle est dirigée dans les mêmes voies que la politique du fascisme.

Anomalie ou norme

Secrétaire au ministère des États-Unis, Harold L. Ickes considère comme « une des anomalies les plus étranges de toute l’histoire » que l’Amérique, démocratique dans la forme, soit en réalité une autocratie : « L’Amérique, la terre de la règle majoritaire, mais contrôlée, du moins jusqu’en 1933 par les monopoles de ses actionnaires. » Le diagnostic est juste à l’exception de l’affirmation selon laquelle, avec l’avènement de Roosevelt, la règle des monopoles va cesser ou s’affaiblir. Cependant, ce que Ickes appelle « une des anomalies les plus étranges de toute l’histoire » est, en fait, la norme indiscutable du capitalisme. La domination du faible par le fort, du nombre par quelques-uns, du travailleur par l’exploiteur par l’exploiteur, est une loi fondamentale de la démocratie bourgeoise. Ce qui distingue les États-Unis des autres pays est tout simplement la plus grande étendue et l’énormité des contradictions de son capitalisme. L’absence d’un passé féodal, de grandes ressources naturelles, passé féodal, de grandes ressources naturelles, un peuple énergique et entreprenant, en un mot tout ce qui est requis pour augurer un développement ininterrompu de la démocratie, a aboutit actuellement, à une concentration fantastique de richesses.

Tout en promettant de mener la lutte contre les monopoles jusqu’à la victoire, Ickes se réfère sans cesse à Thomas Jefferson, Andrew Jackson, Abraham Lincoln, Theodore Roosevelt et Woodrow Wilson comme aux prédécesseurs de Franklin D. Roosevelt. « Pratiquement toutes nos grandes figures historiques, » disait-il le 30 décembre 1937, « sont célèbres à cause de leur lutte constante et courageuse pour prévenir et contrôler la superconcentration de richesse et de pouvoir dans quelques mains. » Mais il découle de ses propres paroles que le résultat de « cette lutte constante et courageuse » est une complète domination de la démocratie par la ploutocratie.

Pour certaines raisons inexplicables, Ickes pense que cette fois la victoire est assurée, pourvu que le peuple comprenne que la lutte n’est pas « entre le New Deal et la moyenne des hommes d’affaires éclairés, mais entre le New Deal et les Bourbons des soixante familles qui maintiennent le reste des hommes d’affaires des États-Unis sous la terreur de leur domination. » L’orateur autorisé n’explique cependant pas comment les « Bourbons s’arrangent pour subjuguer  tous les hommes d’affaires éclairés en dépit de la démocratie et des « grandes figures historiques. » Les Rockfeller, les Morgan, les Mellon, les Vanderbilt, les Guggenheim, les Ford et Cie n’ont pas envahi les États-Unis de l’extérieur comme Cortez envahit le Mexique : ils sont sortis organiquement du peuple, ou pour être plus précis de la classe « des hommes d’affaires et des industriels éclairés » et sont devenus, en accord avec les pronostics de Marx, l’apogée naturelle du capitalisme. Si une démocratie jeune et forte a été incapable d’arrêter en pleine jeunesse la concentration des richesses, Alors que le processus ne faisait que commencer, est-il possible de croire, même un instant, qu’une démocratie déclinante est capable d’affaiblir les antagonismes de classes qui ont atteint leur dernière limite ? D’ailleurs l’expérience du New Deal ne fournit aucun fait pour justifier un tel optimisme. Réfutant les attaques des grandes affaires contre le gouvernement, Robert H. Jackson, un personnage haut placé dans les conseils de l’administration, prouva avec des graphiques que durant la présidence de Roosevelt, les profits des magnats du capital ont atteint des chiffres qu’eux-mêmes avaient perdu l’habitude de rêver durant la dernière période présidentielle de Hoover ; d’où il suit en tout cas que la lutte de Roosevelt contre les monopoles n’a pas été couronnée de plus de succès que celle de tous ses prédécesseurs.

Ramener le passé

On ne peut qu’être d’accord avec le professeur Lewis W. Douglas, premier directeur du budget dans l’administration Roosevelt, lorsqu’il condamne le gouvernement « pour attaquer les monopoles d’un côté, alors qu’il les favorise de l’autre. » Cependant, d’après la nature des choses, il ne  peut en être autrement. D’après Marx, le gouvernement est le comité exécutif de la classe dirigeante. Le gouvernement n’est pas en position de lutter contre les monopoles en général, c’est-à-dire contre la classe par la volonté de laquelle il gouverne. Tout en attaquant les monopoles par certains côtés, il est obligé de s’en faire des alliés par d’autres côtés. En union avec les banques et l’industrie légère, il peut porter certains coups occasionnels aux trusts de l’industrie lourde, qui cependant, n’en continuent pas moins à faire des bénéfices fantastiques.

Lewis Douglas n’oppose pas la science au charlatanisme officiel, mais simplement une autre sorte de charlatanisme. Il voit la source des monopoles non pas dans le capitalisme, mais dans le protectionnisme, et d’après cela, découvre le salut de la société, non pas dans l’abolition de la propriété privée des moyens de production, mais dans l’abaissement des tarifs douaniers. « A moins que la liberté des marchés ne soit rétablie, » prononce-t-il, « Il est douteux que la liberté de toutes les institutions — entreprises, paroles, éducation, religion — puisse survivre. » En d’autres mots, sans la restauration de la liberté du commerce international, la démocratie ou ce qu’il en reste, va droit à une dictature ou fasciste. Mais la liberté du commerce international est inconcevable sans la liberté du commerce interne, c’est-à-dire sans compétition. Et la liberté de compétition est inconcevable sous le joug des monopoles. Malheureusement, M. Douglas, pas plus que Mr. Ickes, ou que Mr. Jackson, ou que Mr. Cummings, ou que Mr. Roosevelt lui-même, ne s’est donné la peine de nous dévoiler ses propres prescriptions contre le capitalisme monopolisateur et par voix de conséquence, contre, soit une révolution, soit un régime totalitaire.

La liberté de commerce, comme la liberté de compétition, comme la prospérité de la classe moyenne appartient à un passé révolu. Refaire le passé est maintenant la prescription des  réformateurs démocrates du capitalisme : redonner plus de « liberté » aux industriels et hommes d’affaires petits et moyens, transformer la monnaie et le système de crédit en leur faveur, libérer le marché des trusts, éliminer de la bourse les spéculateurs professionnels, restaurer la liberté du commerce international et ainsi de suite à l’infini. Les réformateurs rêvent même de limiter l’usage de la machine et de proscrire la technique qui trouble l’équilibre social et cause une foule d’ennuis.

Les savants et le marxisme

Parlant pour défendre la science, le 7 décembre 1937, le Dr Robert A. Millikan, un des premiers physiciens américains, observait : « Les statistiques des États-Unis prouvent que le pourcentage de la population qui travaille à salaire complet a régulièrement augmenté, lorsque la science a été le plus rapidement appliquée. » Cette défense du capitalisme sous prétexte la science n’et pas des plus heureuses. C’est précisément durant le dernier demi-siècle « que la chaîne du temps a été brisée » et que la corrélation entre l’économie et la technique s’est profondément altérée. La période à laquelle se réfère Millikan a vu le début du déclin capitaliste en même temps que son plus haut point de prospérité. Cacher le début de ce déclin qui est mondial, c’est se poser en apologiste du capitalisme. Rejetant le socialisme d’une manière cavalière, à l’aide d’arguments qui feraient à peine honneur à Monsieur Henry Ford, le Dr Millikan nous dit qu’aucun système de distribution ne peut satisfaire les besoins de l’homme sans élever le niveau de la production. Sans aucun doute ! Mais il est dommage que le célèbre physicien n’explique pas aux millions de chômeurs américains comment ils vont participer à l’augmentation du revenu national. Un sermon abstrait sur la sauvegarde de l’initiative individuelle et la haute productivité du travail ne fournira certainement pas des emplois aux chômeurs, pas plus qu’il ne tirera les affaires de la nation du cul-de-sac où elles sont engagées.

Ce qui distingue Marx est l’universalité de son génie, son habileté à comprendre les phénomènes et les processus des différents domaines et leurs connexions inhérentes. Sans être un spécialiste en sciences naturelles, signification des grandes découvertes dans ce domaine : par exemple la théorie du darwinisme. Marx était certain de la prééminence, non pas tant de son intelligence que de sa méthode. Les savants bourgeois peuvent croire qu’ils sont au-dessus du socialisme ; cependant le cas de Robert Millikan confirme une fois de plus que dans la sphère de la sociologie, ils continuent de baragouiner sans espoir. Ils devraient apprendre de Marx à penser scientifiquement.

Les possibilités productives
et la propriété privée


Dans son message au congrès au début de 1937, le président Roosevelt exprima son désir d’élever le revenu national à quatre-vingt-dix ou cent milliards de dollars, sans cependant indiquer comment. Ce programme en lui-même est excessivement modeste. en 1929, quand il y avait approximativement deux millions de chômeurs, le revenu national s’élevait à quatre-vingts milliards de dollars. Les forces productives actuelles suffiraient non seulement à réaliser le programme de Roosevelt mais même à le dépasser considérablement. Les machines, les matières premières, les ouvriers, tout est disponible sans parler des besoins de la population. Si, en dépit de tout cela, le plan est irréalisable, et il est irréalisable, la seule raison en est le conflit insoluble qui existe entre la propriété capitaliste et les besoins de la société en produits de plus en plus nombreux. Le célèbre rapport du gouvernement sur la capacité de production et de salaires 1929 se montrèrent à près de quatre-vingt-quatorze milliards de dollars, calculés sur la base des prix de détail. Si donc, on utilisait les possibilités actuelles de production, cette somme atteindrait cent trente-cinq milliards de dollars, ce qui représente 4 370 dollars par famille et par an, comme suffisante pour assurer une vie décente et confortable. Il faut ajouter que les calculs du plan national sont basés sur l’organisation productive actuelle des États-Unis, telle qu’elle résulte de l’histoire anarchique du capitalisme. Si l’équipement lui-même était refait sur la base d’un plan socialiste unifié, les calculs de production pourraient être considérablement dépassés et un très haut standard de vie, basé sur une journée de travail très courte, assuré à tout le monde.

Ainsi pour sauver la société, il n’est nécessaire ni d’arrêter le développement de la technique, ni d’abattre les usines, ni de promettre des primes aux fermiers pour saboter l’agriculture, ni de transformer un tiers des ouvriers en misérables, ni de faire appel à des maniaques comme dictateurs. Aucune de ces mesures qui sont des plaisanteries choquantes vis-à-vis des intérêts de la société n’est nécessaire. Ce qui est indispensable et urgent, c’est de séparer les moyens de production de leurs propriétaires parasites actuels et d’organiser la société selon un plan rationnel. Alors il serait possible de débarrasser une bonne foi la société de ses maux. Tous ceux qui en seraient capable trouveraient un emploi. La durée du travail diminuerait graduellement. Les désirs de tous les membres de la société trouveraient une satisfaction croissante. Les mots « propriété », « crise », « exploitation », disparaîtraient de la circulation. Les hommes passeraient enfin le seuil d’une véritable humanité.

Le socialisme est inévitable

« En même temps que diminue constamment le nombre des magnats du capital », dit Marx, « augmente la masse de misère, d’oppression, d’esclavage, de dégradation, d’exploitation ; mais en même temps augmente la révolte de ma classe laborieuse qui croît sans cesse en nombre et qui se discipline, s’unifie et s’organise selon le mécanisme même du processus de production capitaliste. La centralisation des moyens de production et la socialisation du travail atteignent finalement un point où ils deviennent incompatibles avec leurs structures se rompent. Le glas de la propriété capitaliste privée sonne. Les exploiteurs sont expropriés. » Là est la révolution socialiste. Pour Marx, le problème de la reconstitution de la société ne se posait pas selon certaines prescriptions en rapport avec ses préférences personnelles ; il découlait, comme une nécessité historique inéluctable, d’un côte de l’arrivée des forces productives à un puissant degré de maturité, de l’autre, de l’impossibilité de laisser plus longtemps ces forces à la merci de la loi de la valeur.

Les élucubrations de certains intellectuels sur le thème que, inattentif aux enseignements de Marx, le socialisme n’est pas inévitable mais simplement possible, sont dénués de tout contenu. Evidemment Marx ne veut pas dire que le socialisme se produira sans la volonté et l’action de l’homme : une telle idée est simplement une absurdité. Marx démontre que de l’effondrement économique dans lequel doit inévitablement culminer le capitalisme — et cet effondrement est devant nos yeux — il ne peut y avoir d’autre solution que la socialisation des moyens de production. Les forces productives demandent un nouvel organisateur et un nouveau maître, et, si l’existence détermine la conscience, Marx ne doute pas que la classe ouvrière, aux prix d’erreurs et de défaites, ne finisse par comprendre la situation actuelle ; et tôt ou tard, n’en tire les conclusions pratiques impératives.

Que la socialisation des moyens de production soit d’un énorme profit économique est aujourd’hui démontable, non seulement de l’U.R.S.S., en dépit des limites de cette expérience. Il est vrai que les réactionnaires capitalistes se servent, non sans artifice, du régime de Staline comme d’un épouvantail contre les idées du socialisme. En fait, Marx n’a jamais dit que le socialisme pourrait être parfait, appliqué dans un seul pays, et, ce qui plus est, un pays arriéré. Les privations continuelles des masses en U.R.S.S., l’omnipotence de la caste privilégiée qui s’est élevée au-dessus de la nation et de ses misères, la servilité des bureaucrates, ne sont pas des conséquences de la méthode socialiste, mais de l’isolement et de l’état arriéré de l’U.R.S.S. encerclée par le capitalisme. Le merveilleux est que dans des circonstances aussi exceptionnellement défavorables, l’économie planifiée ait pu démontrer ses insurpassables avantages.

Tous les auteurs du capitalisme, les démocratiques aussi bien que les fascistes, tentent de limiter, ou tout au moins de camoufler la puissance des magnats du capital, en vue de retarder « l’exportation des expropriateurs ». Tous reconnaissent, et beaucoup ouvertement, que la faillite de leurs tentatives de réformes amènerait inévitablement la révolution socialiste. Ils se sont tous arrangés pour démontrer que leurs méthodes de sauvegarde du capitalisme ne sont que du charlatanisme réactionnaire et sans espoir. La prédiction de Marx sur l’inéluctabilité du socialisme est ainsi pleinement confirmée par la preuve du contraire.

La Révolution socialiste est inévitable

Le programme de « technocratie » qui était florissant à l’époque de la grande crise de 1929-1932, était basé sur l’idée juste que l’union de la technique au sommet de la science et du gouvernement au sommet de la société. Une telle union est possible pourvu que la technique et le gouvernement soient libérés de l’esclavage de la propriété privée. Pour libérer la technique de la cabale des intérêts privés et placer le gouvernement au service de la société, il est nécessaire « d’exproprier les expropriateurs ». Seule une classe toute puissante, intéressée à sa propre libération et opposée aux expropriateurs, est capable d’assumer cette tâche. Ce n’est qu’unie à un gouvernement prolétarien, qu’une équipe de techniciens qualifiés peut construire une économie vraiment scientifique et vraiment nationale, c’est-à-dire socialiste.

Il serait mieux évidemment d’atteindre ce but d’une manière pacifique, graduelle et démocratique. Mais un ordre social qui se survit à lui-même ne cède jamais la place à son successeur sans résistance. Si à son époque, la jeune et toute puissante démocratie s’est montrée incapable de faire éclater l’union de la richesse et du pouvoir réalisée par la ploutocratie, est-il possible d’attendre d’une démocratie sénile et dévastée la transformation d’un ordre social basé sur le gouvernement incontesté de soixante familles ? La théorie et l’histoire enseignent que ka succession des régimes sociaux présuppose la plus haute forme de la lutte de classe, c’est-à-dire la révolution. Même l’esclavage ne put pas être aboli aux États-Unis sans une guerre civile. « La force est la sage-femme de toute vieille société qui en accouche une nouvelle. » Personne n’a encore été capable de réfuter Marx sur cette proposition fondamentale dans la sociologie de la société de classe. Seule une révolution socialiste peut ouvrir la voie au socialisme.

Le Marxisme aux États-Unis

La république de l’Amérique du Nord est allée plus loin que toutes les autres dans la sphère de la technique et de l’organisation de la production. Non seulement le Américains, mais toute l’humanité construira sur ces fondations. Cependant les différentes phases du processus social dans l’une ou l’autre nation ont des rythmes divers selon les conditions historiques spéciales. Pendant que les États-Unis jouissent d’une supériorité technique écrasante, leur pensée économique est extrêmement arriérée, soit à droite, soit à gauche. John L. Lewis a les mêmes vues que Franklin D. Roosevelt. Si l’on considère la nature de son poste, la formation sociale de Lewis est incomparablement plus conservatrice, pour ne pas dire réactionnaire, que celle de Roosevelt. Dans certains cercles américains, il y a une tendance à répudier telle ou telle théorie fondamentale en la rejetant simplement comme non américaine, sans le plus léger sens critique scientifique. Mais où trouver le critère de différenciation ? Le christianisme a été importé aux États-Unis en même temps que les logarithmes, la poésie de Shakespeare, la notion des Droits de l’Homme et du Citoyen et un certain nombre de produits moins importants de la pensée humaine. Aujourd’hui le marxisme se trouve dans la même situation.

Le secrétaire américain de l’Agriculture, Henry A Wallace, impute à l’auteur de ces lignes « une faiblesse dogmatique qui est amèrement non américaine » et oppose au dogmatisme russe l’esprit opportuniste de Jefferson qui savait se conduire avec ses adversaires. Apparemment, Monsieur Wallace n’a jamais pensé qu’une politique de compromis n’est pas fonction de quelque esprit national immatériel, mais le produit de conditions matérielles. Une nation qui devient rapidement riche a suffisamment de réserves pour qu’une conciliation s’établisse entre les classes et les partis hostiles. Lorsque, d’autre part, les contradictions sociales s’enveniment, la base pour un compromis s’évanouit. L’Amérique se trouvait libre « de faiblesse dogmatique » uniquement à cause d’une pléthore de terres vierges, de ressources naturelles inépuisables, et, semblait-il, d’occasions illimitées d’enrichissement. Il est vrai que même dans ces conditions l’esprit de compromis ne put éviter la guerre civile lorsque l’heure en sonna. De toutes manières les conditions matérielles qui constituaient les bases de « l’Américanisme » sont aujourd’hui de plus en plus reléguées dans le passé. D’où la profonde crise de l’idéologie traditionnelle américaine.

Une pensée empirique, limitée à la solution des tâches immédiates, paraissait suffisante aussi bien dans les cercles travailleurs que bourgeois, tant que la loi de la valeur de Marx formait la pensée de chacun. Mais aujourd’hui, cette même loi est en contradiction avec elle-même. Au lieu de faire avancer l’économie, elle sape ses fondations. Une pensée conciliatrice et éclectique qui maintient une attitude défavorable ou dédaigneuse vis-à-vis du marxisme considéré comme « un dogme », de vient profondément inadéquate, réactionnaire et nettement ridicule. Au contraire ce sont les idées traditionnelles de l’« américanisme » qui sont devenues mortes, pétrifiées comme un « dogme », ne donnant comme résultat qu’erreurs et confusions. En même temps, les enseignements économiques de Marx acquéraient vis-à-vis des États-Unis une solidité et un mordant particulier. Bien que « la Capital » repose sur des donnes internationales et surtout anglaises, il constitue dans ses bases théoriques, une analyse du capitalisme pur, du capitalise en général, du capitalisme en soi. Il n’y a pas de doute que le capitalisme qui a grandi sur le sol vierge et sans histoire de l’Amérique est celui qui s’approche le plus de ce type idéal.

En dépit de la présence de la présence de M. Wallace, le développement économique de l’Amérique se fait non pas selon les principes de Jefferson mais selon les lois de Marx. L’Amérique ne subit qu’une petite offense dans sa propre estime en reconnaissant qu’elle tourne autour du soleil en accord avec les lois de Newton. « Le Capital » pose un diagnostic sans erreur de la maladie, et des pronostics irréprochables. Dans ce sens l’enseignement de Marx se trouve beaucoup plus près du nouvel « Américanisme » que les idées de Roosevelt et de Hoover, de Green et de Lewis.

Il est vrai qu’il y a aux États-Unis une vaste littérature originale dédiée à la crise économique. Tant que des économistes consciencieux dressent un tableau objectif des tendances destructives du capitalisme, leurs investigations, en dépit de leurs prémices théoriques, semblent une illustration directe de la théorie de Marx. La tradition conservatrice ressort cependant lorsque ces auteurs se refusent obstinément aux conclusions définitives et se limitent à de sombres prédications ou à des banalités comme « le pays doit comprendre », « l’opinion publique doit considérer sérieusement » et d’autres semblables.

Les États-Unis ont eu cependant des marxistes dans le passé, mais c’était un étrange type de marxistes, ou plutôt trois types étranges.

En premier lieu, il y avait des émigrés d’Europe qui faisaient ce qu’ils pouvaient mais ne pouvaient trouver aucun écho ; en deuxième lieu des groupes d’Américains isolés, comme les De Leonist, qui selon les événements, et à cause de leurs propres et erreurs, se transformaient eux-mêmes en sectes ; en troisième lieu, des dilettantes attirés par la Révolution d’Octobre et sympathiques au marxisme comme à un enseignement qui avait peu de chose à voir avec les États-Unis. Leurs jours sont finis. Maintenant commence la nouvelle époque d’un mouvement de classe indépendant et qui est en même temps un marxisme original. En cela aussi l’Amérique va surprendre l’Europe et la distancer. Une technique et une structure sociale progressistes frayeront la voie dans la sphère de la doctrine. Les meilleurs théoriciens du marxisme apparaîtront en Amérique, Marx deviendra le mentor des ouvriers américains éclairés. Pour aux ce bref exposé du premier volume ne deviendra que le premier pas dans l’œuvre de Marx.

Le miroir idéal du capitalisme

À l’époque où fut publié le premier volume du « Capital », la domination mondiale de la bourgeoisie anglaise était encore incontestée. Les lois abstraites de l’économie politique trouvaient leur complète application, c’est-à-dire celle qui dépendait le moins des influences du passé, dans le pays où le capitalisme avait atteint son plus haut développement. Quoique se référant principalement à l’Angleterre, Marx n’avait pas seulement en vue cette dernière, mais tout le monde capitaliste. Il se servait de l’Angleterre de son époque comme du meilleur miroir du capitalisme contemporain. Maintenant, il ne reste plus que des souvenirs de l’hégémonie anglaise. L’avantage d’une primogéniture capitaliste a tourné en désavantage. La structure technique et économique de l’Angleterre a été dépassée. La position mondiale du pays continue de dépendre de l’empire colonial, héritage du passé, plus que de son potentiel économique actif. Cela explique incidemment la charité chrétienne de Chamberlain, qui a étonné le monde entier, vis-à-vis du gangstérisme international des fascistes. La bourgeoisie anglaise ne peut pas réaliser que son déclin économique est devenu incompatible avec sa position dans le monde et qu’une nouvelle guerre menace d’amener la chute de l’Empire britannique. Les bases économiques du pacifisme de la France sont essentiellement semblables.

L’Allemagne, au contraire, a utilisé dans sa rapide ascension capitaliste les avantages d’un retard historique, en se dotant elle-même de la meilleure technique d’Europe. N’ayant qu’une étroite base nationale et peu de ressources naturelles, le capitalisme dynamique de l’Allemagne se transforma par nécessité en l’un des facteurs les plus explosifs du soi-disant équilibre des puissances. L’idéologie épileptique de Hitler n’est qu’une image réfléchie de l’épilepsie du capitalisme allemand.

En plus des avantages incalculables de caractère historique, le développement des États-Unis bénéficia d’un territoire infiniment plus étendu et de richesses naturelles incomparablement plus grandes que l’Allemagne. Ayant considérablement dépassé l’Angleterre, la république Nord-Américaine devint au début de ce siècle la principale forteresse mondiale de la bourgeoisie. Là, toutes les potentialités du capitalisme, trouvèrent leur plus haute expression possible. Nulle part ailleurs sur notre planète, la bourgeoisie ne put pousser plus loin ses réalisations que dans la république du dollar, qui est devenue le pus parfait miroir du capitalisme du vingtième siècle.

Pour les mêmes raisons qui firent que Mars basa son exposé sur les statistiques anglaises, les débats parlementaires anglais, les « livres bleus » anglais, nous nous sommes reportés, dans notre modeste introduction, principalement aux expériences économiques et politiques des États-Unis. Il n’est pas nécessaire d’ajouter qu’il ne serait pas difficile de citer des faits et des chiffres analogues pris dans la vie des autres pays capitalistes. Mais cela n’ajouterait rien d’essentiel. Les conclusions resteraient les mêmes, seuls les exemples seraient moins frappants.

En France, l’économie politique du Front populaire fut, comme l’é démontré un de ses financiers, une adaptation du New Deal pour « Lilliputiens ». Il est parfaitement normal que dans une analyse, il soit incommensurablement plus commode d’avoir à faire à des grandeurs cyclopéennes qu’à des lilliputiennes.

C’est la véritable immensité de l’expérience Roosevelt qui montre que seul un miracle peut sauver le capitalisme mondial. Mais il se trouve que le développement de la production capitaliste met un frein à la production des miracles. Les incantations et les prières abondent, la miracles ne viennent jamais Il est clair cependant que si le miracle d’un rajeunissement du capitalisme pourrait se produire quelque part, ce serait aux États-Unis. Ce rajeunissement n’est cependant pas encore accompli. Ce que les Cyclopes n’ont pu faire, les Lilliputiens sont encore moins capables de l’accomplir. Trouver les fondements de cette simple conclusion, tel est le sens de notre incursion dans le champ de l’économie américaine.

Mère patrie et colonies

« Le pays qui est le plus développé industriellement » écrit Marx dans la préface de la première édition du « Capital », ne fait que montrer à ceux qui sont moins développés, une image de leur propre avenir. » Cette pensée ne peut être prise littéralement dans aucune circonstance. La croissance des forces productives et l’approfondissement des contradictions sociales se trouvent, sans doute, être le lot de tout pays qui s’avance sur la voie du développement bourgeois. Cependant,  la disproportion des rythmes et des standards qui caractérise tout développement humain, n’est pas seulement spécialement aigüe sous le capitalisme, mais elle donne naissance à la complexe interdépendance de subordination, d’exploitation et d’oppression entre des pays de types économiques différents.

Seule une minorité de pays a accompli le développement logique et systématique qui va du métier manuel par la fabrique familiale à l’usine, que Marx a analysé d’une façon si  détaillée. La capital commercial, industriel et financier envahit de l’extérieur les pays arriérés, détruisant d’une part les formes primitives de l’économie native, les soumettant d’autre part au système industriel et bancaire mondial de l’Ouest. Sous le coup de fouet de l’impérialisme, les colonies ou semi-colonies se trouvent obligées de négliger les étapes intermédiaires, en même temps qu’elles se trouvent placées artificiellement à tel ou tel niveau. Le développement de l’Inde n’est pas un double de celui de l’Angleterre, il n’en est qu’un supplément. Cependant, pour comprendre le développement combiné de pays arriérés et dépendants comme l’Inde, il est nécessaire d’avoir toujours présent à l’esprit le schéma classique que Marx a tracé du développement de l’Angleterre. La loi de la valeur guide aussi bien que les calculs des spéculateurs de la Cité de Londres que les échanges de monnaie dans le coin le plus reculé de l’Haidarabad, sauf que dans ce dernier cas, elle assume des formes plus simples et plus astucieuses.

La disproportion dans le développement apporte des bénéfices fabuleux aux pays avancés qui, bien qu’à des degrés divers, continuent de se développer aux dépens des arriérés en les exploitant, en les convertissant en colonies, ou enfin, en leur rendant impossible l’accès dans l’aristocratie capitaliste. Les fortune d’Espagne, de Hollande, d’Angleterre, de France furent faites non seulement sur les surplus de leurs propres prolétariats, non seulement en ruinant leurs propres petites bourgeoisies, mais aussi par le pillage systématique de leurs possessions d’outre-mer. L’exploitation de classe fut complétée et ses possibilités augmentées par l’exploitation des nations.

La bourgeoisie des pays à colonies était en mesure d’assurer une situation privilégiée à son propre prolétariat, spécialement les couches supérieures, en le payant avec une partie des supers-bénéfices ramassés dans les colonies. Sans cela, un régime démocratique stable eut été profondément impossible. Dans ses manifestations les plus larges, la démocratie bourgeoisie est devenue et continue d’être une forme de gouvernement accessible seulement aux nations les plus aristocratiques et les plus exploiteuses. L’ancienne démocratie était basée sur l’esclavage, la démocratie impérialiste sur le pillage des colonies.

Les États-Unis qui formellement n’ont pas de colonies, sont néanmoins, de toutes les nations, la plus privilégiée de l’histoire. D’actifs émigrants d’Europe prirent possession d’un continent extrêmement riche, exterminèrent la population native, prient la part du lion dans les richesses du monde. Les faveurs du destin, ainsi accumulées, continuent d’être utiles même maintenant à l’époque du déclin, pour graisser les rouages et les roues de la démocratie.

Une expérience historique récente, aussi bien qu’une analyse théorique démontre que le degré de développement de la démocratie et sa stabilité sont en raison inverse de la tension des contradictions de classe. Dans les pays capitalistes les moins privilégiés (la Russie d’un côté, l’Allemagne, l’Italie, etc., de l’autre) qui furent incapables de créer une aristocratie du travail nombreuse et stable, la démocratie ne s’est jamais beaucoup développée et a succombé relativement vite à la dictature. Cependant, la paralysie progressive du capitalisme prépare le même destin aux pays les plus riches et les plus privilégiés, la seule différence est dans les dates. L’incontrôlable détérioration des conditions de vie des travailleurs rend de moins en moins possible pour la bourgeoisie d’accorder aux masses le droit de participer à la vie politique, même sous la forme limitée du parlementarisme bourgeois. Toute autre explication du processus évident d’élimination de la démocratie par le fascisme, est une falsification idéaliste des choses telles qu’elles sont, ou une tromperie, ou une illusion.

Tout en détruisant la démocratie dans les vieux pays capitalistes, l’impérialisme empêche en même temps le développement de la démocratie dans les pays arriérés. le fait qu’à notre époque pas une seule des colonies ou semi-colonies n’ait accompli sa révolution démocratique — surtout dans le domaine des relations agricoles — est entièrement dû à l’impérialisme qui est devenu le principal frein du progrès économique et politique. Pillant les richesses naturelles des pays arriérés et arrêtant délibérément leur développement industriel indépendant, les magnats des monopoles et leurs gouvernements accordent simultanément un appui financier, politique et militaire aux groupes semi-féodaux d’exploiteurs autochtones les plus réactionnaires et les plus parasites. Artificiellement soutenue, la barbarie agricole est de nos jours la plus sinistre plaie de l’économie contemporaine mondiale. La lutte des peuples coloniaux pour leur libération, dépassant les étapes intermédiaires, se transforme elle-même par nécessité en lutte contre l’impérialisme et se joint à la lutte contre l’impérialisme et se joint à la lutte du prolétariat dans la mère patrie. Les soulèvements coloniaux et les guerres attaquent à leur tour plus que jamais les assises du capitalisme mondial et rendent le miracle de sa régénération moins que jamais possible.

Économie mondiale planifiée

Le capitalisme s’est acquis le double mérite historique d’avoir porté la technique à un haut degré et d’avoir réuni toutes les parties du monde par des liens économiques. Il a ainsi préparé les matériaux indispensables à l’utilisation systématique de toutes les ressources de notre planète. Cependant le capitalisme n’est pas en position de remplir cette tâche urgente. Le noyau de son expansion continue d’être les états nationalistes avec leurs bureaux de douane et leurs armées. Cependant que les forces productives ont depuis longtemps dépassé les frontières de l’état national, transformant ainsi ce qui fut un facteur de progrès historique en une contrainte intolérable. Les guerres impérialistes ne sont pas autre chose que les explosions des forces productives contre les frontières des états qui sont devenues trop limitées pour elles. Le programme de soi-disant autarcie n’a rien à faire avec le retour d’une économie qui se suffit à elle-même. Il signifie seulement que les bases nationales sont prêtes pour une nouvelle guerre.

Après la signature du Traité de Versailles ont crût généralement que le globe terrestre avait été très bien partagé. Mais de récents événements nous ont rappelé que notre planète contient encore des pays qui n’ont pas encore été pillés ou pas suffisamment pillés. La lutte pour les colonies continue de faire partie intégrante du capitalisme impérialiste. Peu importe comment le monde est divisé, le processus ne finit jamais, mais remet sans cesse à l’ordre du jour la question d’une nouvelle distribution du monde selon les variations entre les forces impérialistes. Telle est la raison actuelle des réarmements, des convulsions diplomatiques et des alignements de guerre.

Toutes les tentatives pour pénétrer la guerre imminente comme un choc entre la démocratie et le fascisme appartiennent aux royaumes de la stupidité ou du charlatanisme. Les forces politiques changent, les appétits s’établissait demeurent. Si un régime fasciste s’établissait demain des deux côtés de la Manche — et personne n’oserait nier fermement une telle possibilité — les dictateurs de Paris et de Londres seraient juste aussi capables d’abandonner les possessions coloniales que Mussolini et Hitler leurs revendications. La lutte furieuse et sans espoir pour un nouveau partage du monde découle irrésistiblement de la crise mortelle du système capitaliste.

Des réformes partielles et fragmentaires n’amèneront rien de bon. Le développement historique est arrivé à l’une de ces étapes décisives où seule, l’intervention directe des masses est capable de balayer les obstructions réactionnaires et de poser les fondements d’un nouveau régime. L’abolition de la propriété privée des moyens de production est la première condition de l’économie planifiée, la première condition de l’économie planifiée, c’est-à-dire l’introduction de la raison dans les réactions humaines, d’abord sur le plan national et éventuellement mondial. Une fois commencée, la révolution socialiste s’étendra de pays à pays avec une force incommensurablement plus grande que le fascisme ne s’étend de nos jours. Par l’exemple et par l’aide des nations avancées, les nations arriérées seront aussi poussées dans le courant principal du socialisme. Les barrières douanières profondément enracinées tomberont. Les contradictions qui déchirent l’Europe et le monde trouveront leur solution naturelle et pacifique dans la construction d’états unis en Europe, aussi bien que dans  les autres parties du monde. L’humanité libérée se dirigera elle-même vers son plus haut point de perfection.

Léon TROTSKY


Retour à l'auteur: Léon Trotsky Dernière mise à jour de cette page le lundi 9 février 2015 15:50
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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