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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Léon Trotsky, JOURNAL D’EXIL.
Préface pour l'édition française


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Léon Trotsky, JOURNAL D’EXIL. Traduit du russe par Gustave Aucouturier. The President and Fellows of Harvard College, 1958, 1976. Paris: Les Éditions Gallimard, 1960 et 1977, 224 pp. Collection Folio. Une édition numérique réalisée par Claude Ovtcharenko, bénévole, journaliste à la retraite, France.

Journal d’exil

Préface pour l'édition française
_______

par Alferd Rosmer.

Périgny, 12 février 1959.

Quand Trotsky décida, au début de 1935, de tenir un journal, il était en France depuis vingt mois. Social-démocrates allemands et travaillistes britanniques avaient refusé d’accueillir le proscrit, et c’était un ministre français qui, le premier, avait accordé une autorisation de séjour de durée limitée. Si précaire qu’elle fût, elle offrait à l’exilé ce premier avantage de pouvoir s’éloigner de l’asile peu sûr des îles de la mer de Marmara ; il avait débarqué à Cassis le 24 juillet 1933.

Le président du conseil était alors Daladier ; les élections de 1932 avaient ramené les gauches au pouvoir, triomphant de l’hostilité conjuguée des conservateurs et des communistes qui, dociles aux consignes de Staline, suivaient alors une tactique d’infantilisme « gauchiste ». Daladier se trouvait ainsi à l’aise pour agir selon la tradition établie en matière de droit d’asile.

La France que Trotsky avait enfin retrouvée était bien différente de celle qu’il avait connue en 1914-1916 : deux années du pays en guerre. Les correspondances qu’il rédigeait pour un journal libéral de Kiev l’avaient contraint à suivre de près les opérations militaires, la politique et la diplomatie du gouvernement français, tandis que le militant socialiste s’était activement mêlé au mouvement ouvrier : il avait ainsi acquis une rare connaissance des choses et des hommes de France.

En 1933, la guerre était finie depuis quinze ans mais elle était visible partout par ses conséquences sociales, morales et économiques ; victorieuse, la France restait épuisée par la longue et terrible saignée. Les gouvernements qui se succédaient se montraient également impuissants. Premier à se hisser au pouvoir, le Bloc national formé sous le patronage de Clemenceau avait tôt fait faillite, et par deux fois, en 1924 et en 1932, le Bloc des gauches – radicaux et socialistes – l’emportait.

Mais si la bourgeoisie se montrait incapable de réparer les ruines et de remettre l’économie en ordre, elle restait hantée par la peur de la révolution. Elle redoutait les ministres radicaux non pas tant par la politique qu’il leur était permis de faire – ils ne pouvaient se mouvoir que dans d’étroites limites – que parce qu’elle voyait en eux les « fourriers du bolchevisme » : Herriot, c’était Kerensky. Aussi s’efforçait-elle de les paralyser d’abord, puis de les renverser, et avec un tel acharnement que pour y parvenir, tous les moyens lui semblaient bons : contre Herriot, elle joua l’effondrement du franc ; plus tard, contre Daladier, elle déclencha l’émeute.

Ses journaux et ses représentants au Parlement ne cessaient d’évoquer le spectre de la révolution, du bolchevisme, et c’est elle qui sort de la légalité pour empêcher le libre jeu des institutions démocratiques, c’est elle qui refuse d’accepter les libres décisions du suffrage universel. Herriot, en 1926, s’était retiré en se bornant à constater l’existence d’un « mur d’argent » dressé devant lui par les banques. Quand l’histoire dut se répéter, pour abattre Daladier ce fut l’émeute, une émeute que les forces de l’ordre eurent grand-peine à contenir : c’est le Six Février 1934, date importante dans l’histoire de la troisième république, fréquemment mentionnée dans le « Journal ». Trotsky ne peut participer directement aux manifestations qui agitent alors le pays, mais il a la possibilité de suivre jour par jour le déroulement d’événements dont il voit déjà l’issue. Aussi, pour pouvoir donner leur plein sens aux remarques, aux commentaires, aux critiques qu’on trouvera dans le « Journal », même pour en comprendre le ton, est-il indispensable d’avoir présent à l’esprit l’état politique de la France en ces jours troublés. D’autant plus que, Mutatis mutandis, ce Six Février 1934 préfigure exactement, pour l’essentiel, le Treize mai 1958.

Dans les premiers jours de 1934, le prétexte d’une agitation contre le ministre radical alors au pouvoir, et contre le parlementarisme en général, avait été fourni par un scandale financier dans lequel des hommes politiques étaient plus ou moins compromis. De tels scandales éclatent de temps à autre dans tous les pays et sous tous les régimes (en Angleterre, Lloyd George lui-même…) et la guerre et l’après-guerre étaient des temps particulièrement favorables à leur éclosion. Durant tout un mois, des manifestations bruyantes s’étaient déroulées chaque soir dans les alentours du Palais-Bourbon. Jeunesses patriotes profascistes, camelots de l’Action française royaliste, Croix de feu, association nationaliste d’anciens combattants, occupaient rues et boulevards aux cris de : « A bas les voleurs ! » La police, sous les ordres du préfet Chiappe, complice des manifestants, les favorisait. Bien qu’il y eût, parmi ces défenseurs de l’honnêteté, des hommes qui avaient reçu des subsides de l’escroc (l’enquête ultérieure révéla que celui-ci avait distribué deux millions à la « grande » et à la « petite » presse, journaux de gauche et de droite avaient « touché »), ces démonstrations répétées trouvèrent un écho dans cette partie du public qu’il est toujours facile en France d’enrôler sous la bannière de l’antiparlementarisme – un antiparlementarisme loquace mais tout de surface – et furent encouragées par un premier succès : le ministère présidé par le radical Chautemps, dont un des membres se trouva impliqué dans l’affaire, se retira. Un autre radical, Daladier, reprenait le pouvoir.

Pour former le nouveau gouvernement, il procéda avec en telle hâte et une si incroyable maladresse qu’il s’aliéna les socialistes dont le concours lui était pourtant indispensable. Le ministère, à peine formé, semblait peu viable. Cependant Daladier prit une série de mesures imprévues qui chargèrent aussitôt la situation. Pour reprendre les socialistes, il retire Chiappe de la préfecture de police ; alors, ce sont les ministres du centre qui démissionnent. La confusion est complète, et cette incohérence n’est certes pas de nature à renforcer la position du gouvernement ni celle des gauches, en général. Par contre, elle favorise et encourage les hommes qui, de la coulisse, dirigent l’agitation. Et c’est alors qu’ils décident d’en appeler à un assaut général dirigé contre le Palais-Bourbon au jour où le nouveau ministère doit se présenter devant les Chambres : c’est le Six Février 1934.

Excités par les dirigeants des Ligues, les manifestants attaquèrent furieusement en direction du Palais-Bourbon ; seule la résistance des gardes mobiles les empêcha de franchir le pont de la Concorde, mais il y eut, cette fois, dix-neuf morts et de nombreux blessés.

Daladier parut d’abord résolu à tenir tête aux Ligues réactionnaires, responsables directement de l’émeute et de ses victimes. Sa résistance ne dura qu’un matin ; dans l’après-midi du 7 février, il porta sa démission à l’Élysée.

La situation était grave ; par leurs hésitations, leurs faiblesses, leur incohérence, les radicaux avaient perdu tout crédit, ils avaient vainement dilapidé le capital de confiance que les électeurs leur avaient, à deux reprises accordé. Mais les dirigeants des ligues, et leurs inspirateurs, n’étaient pas moins impopulaires ni moins impuissants, et il n’y eut, chez quelques-uns d’entre eux, que des velléités de coup d’État et de renversement du régime. Pour l’instant, ils étaient satisfaits d’avoir chassé le ministre radical, et semblait vouloir s’en contenter. Mais comment en sortir ? Et à qui faire appel ?

La question n’était pas nouvelle pour le président de la république, Albert Lebrun. Cette danse de ministère qui ne durent que quelques mois sont dirigés toujours par les mêmes équipes, et la difficulté d’assurer une certaine stabilité gouvernementale quand ce sont les hommes d’ordre qui se font émeutiers, l’obligent à chercher à une situation exceptionnelle une solution exceptionnelle. Il est amené ainsi à s’orienter vers une sorte d’union nationale qui mettrait fin à ces querelles, désormais pleines de péril comme l’émeute vient de le montrer. Pour cette politique, il tient un homme en réserve : son prédécesseur à l’Élysée, Doumergue. Il n’est rien de plus qu’un politicien habile, mais s’étant retiré discrètement, son septennat achevé, dans un village méridional, il est en mesure de se placer, tel un arbitre, au-dessus des partis et de favoriser la formation d’un rassemblement national. Dès avant le 6 février, le président Lebrun l’avait pressenti : il avait alors refusé de jouer ce rôle, préférait demeurer dans son village, loin de l’agitation.

Au lendemain de l’émeute, Lebrun se fit pressant ; les ouvriers se dressaient contre les Ligues, la crise économique persistait, le nombre grandissant des chômeurs approchait cinq cent mille ; il dit à Doumergue : « Si vous refusez, je démissionne… Nous devons l’un et l’autre faire des sacrifices. » D’autres influences agirent dans le même sens et finalement, Doumergue consentit à quitter son village et à rentrer dans la mêlée politique, mais cette fois avec le prestige exceptionnel de l’homme jugé indispensable. Pour former son gouvernement, il prend avec lui les chefs des deux formations politiques hostiles, Herriot et Tardieu ; Laval devient ministre pour la première fois, le néo-socialisme entre au ministère avec marquet ; un des radicaux qui acceptent de donner leur caution à cette opération, Sarraut, est à l’Intérieur.

La Chambre lui donne une majorité massive : quatre cent deux députés votent la confiance, et il n’y a que cent vingt-cinq opposants. Doumergue ne dédaigne pas pour autant les manœuvres familières aux politiciens ; par un artifice de procédure, Léon Blum se trouve empêché de faire entendre à la tribune la voix de l’opposition ; il est réduit à publier dans le Populaire le discours qu’il n’a pu prononcer ; l’apostrophe par laquelle il voulait saluer le nouveau gouvernement : « Vous êtes le ministère de l’émeute ! » est ainsi privée du ressentiment que lui aurait donné la tribune.

Sa voix reste, d’ailleurs, isolée ; c’est, dans la quasi-unanimité de la presse, un concert de louanges démesurées : « Grands Français ! Grand patriote ! » « Quelle joie d’avoir un tel président ! » « Chef idéal d’un gouvernement sauveur et réparateur ! L’homme dont la nation a besoin ! » Le Figaro voudrait des ministres pris hors du parlement. La Bourse est favorable, les rentes montent, le franc est solide. Tout y est, même le chantage : « Si Doumergue tombe, c’est la guerre civile », s’écrie de Kérillis dans l’Écho de Paris. « Nous verrions reparaître ce Cartel qui vient de s’effondrer dans le sang et la boue, et qui, ivre de colère et de revanche, nous conduirait tout droit à la guerre civile » Parant à la Radio, Doumergue demande la collaboration du pays tout entier : « Il faut l’aider. »

Ce ministère d’union nationale dura neuf moins (9 février-8 novembre 1934). Son prestige initial avait été progressivement déclinant ; malgré les pleins pouvoirs qu’il s’était fait octroyer, on le voyait tout aussi incapable que ses prédécesseurs, aussi impuissant à dominer les problèmes qui, depuis la fin de la guerre, angoissaient les Français ; les acclamations des premiers jours étaient oubliées ; son départ ne fut pas le signal de la guerre civile : c’est dans l’indifférence générale qu’il repartit vers son village.

Le rôle qu’il avait été appelé à jouer était terminé ; il avait été celui de l’arbitre d’une bataille où les combattants ne veulent ou ne peuvent s’engager à fond. Au 6 février des ligues avait répondu une grève générale d’un jour, rassemblant dans la région parisienne une masse ouvrière numériquement considérable, et il en avait été de même dans toute la France. Et les choses en étaient restées là. Mais il ne s’agissait que d’une pause ; les conditions qui avaient favorisé l’appel à l’émeute restaient aussi impérieuses : la flambée réactionnaire qui avait atteint son point culminant au 6 février pouvait paraître éteinte ; il n’en était rien. Si les hommes qui l’avaient préparée se contentaient, provisoirement, d’avoir écarté les radicaux du pouvoir, ils n’oubliaient pas que c’était par l’émeute qu’ils avaient de leur programme d’action. Un colonel des Isnards, conseiller municipal de Paris, membre du clan qui avait dirigé l’émeute, formula publiquement la pensée de ses partenaires : « Il y a des cas où l’émeute est un devoir sacré… Il était utile de descendre dans la rue. »

Ils tiraient la leçon des événements mieux que ne le faisaient les ouvriers, demeuraient agressifs, s’organisaient pour l’action clandestine, créaient de nouvelles ligues dont les membres s’armaient : leurs journaux étaient d’une violence extrême ; par peur du communisme, la bourgeoisie française glissait vers le fascisme et le national-socialisme : Mussolini et Hitler avaient montré comme on mate la classe ouvrière et comment on chasse le spectre de la révolution socialiste : ils étaient pour elle des modèles, même quand l’un revendiquait Nice et la Tunisie, et quand l’autre déchirait le traité de Versailles.

Où va la France ? C’est la question qui s’impose. Trotsky la pose à son tour, mais il indique tout de suite que pour pouvoir y répondre il faut placer les événements du jour dans une juste perspective que l’étude de situations identiques qui se sont développées récemment ailleurs permettra de préciser. Mais d’abord que sont ces régimes nouveaux qu’on voit surgir ici et là, dans divers pays d’Europe ; ils s’édifient sur les décombres des démocraties que la guerre mondiale a affaiblies ou détruites – momentanément ou pour toujours ? Ils sapent délibérément les bases traditionnelles de la démocratie bourgeoise ou parlementaire ; ils triomphent et s’imposent par une grossière démagogie qu’appuie une violence raisonnée méthodiquement appliquée.

La persistance de la crise économique déclenchée par l’effondrement de Wall Street en octobre 1929 dont les répercussions se font sentir à travers le monde contribue à compliquer une situation générale déjà difficile. En France, où ses effets ne se sont manifestés qu’avec un assez long retard mais sont maintenant au plus haut point, elle se double d’une crise financière que les cabinets radicaux tentent vainement de résoudre ; elle rend leur existence précaire en les exposant aux coups d’adversaires sans scrupules.

Les énormes découverts qui grèvent les finances publiques facilitent les attaques des réactionnaires fascisants. Cependant les déficits sont à la fois le fait de la guerre et de leur politique ; ils ont été au pouvoir depuis la fin de la guerre – sauf deux brèves périodes. Le budget de 1935 se soldera par un déficit de six milliards auquel il faut ajouter celui des chemins de fer – quatre milliards, et les échéances financières s’élèvent à dix milliards. La spéculation a beau jeu ; elle s’exerce du dehors mais elle trouve des complicités à l’intérieur, et précisément chez les ultra-nationalistes. Pour dominer cette situation, il faudrait proposer et imposer des mesures exceptionnelles, ne pas tolérer la dictature des banques. Quand Herriot demande des pouvoirs spéciaux, le Parlement les lui refuse – comme il les a refusés lui-même aux autres ministres radicaux qui se sont succédé au pouvoir depuis 1932 – et comme en 1926, il s’est borné à constater l’existence d’un « mur d’argent », il ne fera que dénoncer en paroles les « naufrageurs de la monnaie ».

Mais si la bourgeoisie française devient accueillante aux conceptions fascistes et nazies, si on peut voir ses journaux sacrifier délibérément l’intérêt national à la défense de ses privilèges, les organisations prolétaires n’échappent pas à une double contamination.

Le « plan de travail » imaginé par le socialiste belge Henri de Man pour résoudre la crise, et défendu par lui avec persévérance, trouve un écho dans beaucoup de pays. En France, il favorise la formation, au sein du Parti socialiste, d’une tendance « néo-socialiste » sur les bases de ce planisme ; aux formules socialistes classiques qu’elle juge désuètes, elle en oppose une autre où il n’y a plus rien de socialiste : « Ordre, autorité, nation » ; elle fait siennes les thèses du socialisme belge inspirées, selon ses propres paroles, « de principes autoritaires et corporatistes nettement opposés aux conceptions traditionnelles de la social-démocratie » et qui demandent la substitution à l’État politique actuel d’un « État économique nouveau ». Accentuant sa formule de « l’État fort », de Man aboutissait à cette conclusion : « Ce n’est pas par la révolution qu’on peut arriver au pouvoir ; c’est par le pouvoir qu’on peut arriver à la révolution. »

Ce planisme et ce néolibéralisme, qui correspondent déjà si exactement au soi-disant marxisme-léninisme stalinien, trouvent un puissant renfort dans le brusque « tournant » que prend alors la politique de Staline, un de ces zigzags qui la jettent d’un coup d’un infantilisme gauchiste vers l’extrême-droite. L’arrivée de Hitler au pouvoir, puis le retrait de l’Allemagne de la Société des Nations, d’autres craquements dans l’Europe non viable fabriquée à Versailles, ont bouleversé la situation internationale. Le gouvernement britannique, conservateur, s’efforcera d’apaiser l’inquiétude que ces événements ont fait naître. Eden ira à Berlin, tentera de ramener Hitler sur une position conciliante : en vain. Mais il poursuivra son voyage jusqu’à Moscou, où il trouvera le terrain déjà préparé pour un accord. La Russie a pris, à Genève, la place abandonnée par l’Allemagne ; Litvinov, ministre de rechange des Affaires étrangères, y trône, prononçant des discours antifascistes ; les négociations aboutiront à la conclusion d’un pacte de sécurité mutuelle ; Laval sera à Moscou le 15 mai, et le lendemain les journaux publieront l’étonnant communiqué : « …M. Staline comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité. » Du jour au lendemain, les chefs communistes de tous les pays feront une nouvelle mais totale conversion. Ainsi, tandis que hantée par le spectre du communisme la bourgeoisie française s’est décomposée, parallèlement, le prolétariat a été démoralisé par Staline.

Sa longue et exceptionnelle expérience du mouvement et de l’action socialistes permet à Trotsky de fixer clairement les traits essentiels de cette situation nouvelle. Dans ces régimes nouveaux qui ne sont plus démocratiques mais pas encore fascistes, il voit une forme de néo-bonapartisme inclinant vers le fascisme et risquant d’y aboutir – ainsi que l’Allemagne vient d’en donner l’exemple. Quant au récent tournant stalinien, il le confirme dans la position qu’il a été amené à prendre à l’égard de l’Internationale communiste : « D’où vient donc ce monolithisme effrayant », écrit-il, « cette unanimité facile qui transforme chaque tournant des chefs en une loi absolue pour un grand parti ? » Au début de l’exil, en 1929, il ne faisait encore que dénoncer « les erreurs de l’Internationale communiste » ; désormais tout espoir de la ramener à ses bases fondamentales doit être abandonné : l’édification d’une nouvelle Internationale devient une tâche actuelle.

Autorisé à se rapprocher de Paris – Seine et Seine-et-Oise restant interdites – Trotsky a quitté Saint-Palais pour venir s’installer dans une villa modestes de Barbizon, en lisière de la forêt. Toutes ces questions prennent alors pour lui un intérêt nouveau et, pour ainsi dire, plus tangible, car il lui est dès lors facile de reprendre contact avec des amis, avec des hommes qu’il a connus en France pendant la guerre, de recevoir des militants qui, de partout, viennent l’interroger, lui demander conseil, examiner avec lui leurs problèmes. C’est pour lui une vie nouvelle, une période de discussions ardentes, passionnées. Ces rencontres, fructueuses, lui sont agréables et, à la fois, l’inquiètent car il ne sent pas, le plus souvent, chez ses interlocuteurs, une pleine compréhension des événements ni surtout l’esprit de décision, la volonté de recourir aux mesures de défense que le présent exige. S’il qualifie durement l’attitude des chefs staliniens et socialistes c’est parce qu’il estime qu’elle contribue à égarer ou paralyser l’action du prolétariat. Il est irrité de voir Léon Blum invoquer la lutte des classes pour refuser de participer à des ministères radicaux qu’il soutient, et écrire, entre autres, que « tant que la puissance capitaliste ne sera pas rompue ou soumise, aucun peuple ne peut être assuré ni de la liberté ni de la paix ». Chez eux, les actes ne suivent jamais les paroles qui les commandent ; ils excitent les ouvriers, les jettent dans l’action mais désarmés devant une bourgeoisie renforcée de ligues armées.

Trotsky est engagé à fond dans ces conversations, discussions, controverses, quand un incident banal va soudain mettre fin à cette activité partielle retrouvée. Il sera l’occasion cherchée du déclenchement d’une campagne minutieusement préparée. Le avril 1934, les journaux annonçaient, sous de grands titres, que la police venait de « découvrir » que Trotsky vivait à Barbizon. Aussitôt des journalistes, nombreux, et flanqués de photographes, vinrent prendre possession des alentours de la villa, y demeurant jour et nuit, tandis que dans leurs feuilles, l’affaire était exploitée avec une extrême violence ; l’Action française, royaliste, était rejointe par des organes soi-disant indépendants, comme le Matin et le Journal. Ils affectaient de se scandaliser, simulant l’indignation : comment le « bolchevik a-t-il pu être autorisé à résider en France » ! Le ministre de l’Intérieur – c’est un radical, Albert Sarraut – décide d’annuler l’autorisation de séjour accordée par Daladier et d’expulser Trotsky – pour la seconde fois. Seul, de tous les journaux, le Populaire a une attitude décente. Il dénonce l’hypocrisie du gouvernement et la comédie de l’indignation jouée par la grande presse ; c’est, écrit-il, beaucoup de bruit pour rien car la police n’a pas eu à découvrir Trotsky à Barbizon puisqu’elle l’y surveillait, et il rappelle opportunément que, même sous le tsarisme, la France accordait le droit d’asile aux révolutionnaires russes. La Ligue des droits de l’homme proteste à son tour ; un meeting est organisé sous la présidence de Langevin, Malraux y prend la parole au nom des intellectuels antifascistes.

Mais les protestations restèrent vaines. Le gouvernement maintint son décret ; c’est que, au fond, il ne s’agissait pas d’une décision accidentelle motivée par un incident particulier ; tout au contraire, elle s’inscrit dans sa ligne politique ; ce ministère d’union n’est au pouvoir que pour servir les intérêts de la réaction nationaliste ; une de ses premières mesures a été la révocation de vingt et un agents des P.T.T. Dans ce domaine international, l’accord avec Staline sera conclu dans un mois, et c’est l’organe du syndicalisme réformiste de Jouhaux, le Peuple, qui indique qu’il faut voir dans l’expulsion de Trotsky une intervention de la diplomatie russe (l’histoire se répètera plus tard en Norvège), ce que confirme l’attitude de l’Humanité. Car elle fait sa partie dans la campagne, nullement gênée par le voisinage de l’Action française royaliste et de journaux qu’elle qualifie ordinairement de valets de l’impérialisme, ni par les attaques courantes de la presse hitlérienne contre Trotsky, par l’Angriff entre autres, qui « montre les efforts du “maudit” pour la formation en Europe d’un front unique des rouges », ainsi que je le cite, en l’approuvant, le Matin : la coalition contre l’exilé est complète.

Mais cette unanimité est embarrassante pour le gouvernement français ; résolu à expulser Trotsky au plus vite du territoire français, il se trouve empêché de le faire car aucun gouvernement ne consent à accueillir le proscrit pour qui la planète est encore une fois sans visa. La Suisse, l’Italie, la Belgique, l’Irlande, pressenties, répondent négativement, imitant les grandes puissances démocratiques, l’Angleterre et l’Allemagne, qui ont refusé le visa, même quand travaillistes et sociaux-démocrates étaient au pouvoir. Il en est réduit à entreprendre des négociations avec le gouvernement turc, revenant au point de départ de l’exil ; elles n’aboutiront pas. Trotsky sera, par force, toléré, situation singulière qui ne prendra fin que lorsque le gouvernement travailliste de Norvège consentira à le recevoir, le 9 juin 1935, plus d’une année après l’affaire de Barbizon.

En 1929, confiné à Prinkipo, Trotsky avait tenu à faire remarquer que « grâce aux efforts de l’appareil stalinien et avec l’appui amical de tous les gouvernements bourgeois, l’auteur de ces lignes est placé dans de telles conditions qu’il ne peut réagir aux événements politiques qu’avec un retard de quelques semaines ». Maintenant il ne s’agira pas de retard mais d’impossibilité. Furieux de ne pouvoir parvenir à ses fins, le ministre français soumit Trotsky à un régime d’une extrême sévérité, une surveillance policière de tous les instants.

Isolé dans une petite ville du Dauphiné, privé quasi complètement de toute visite, de tout contact avec l’extérieur, l’exilé, qui a pourtant une certaine expérience des prisons du Vieux et du Nouveau Monde, connaîtra un régime plus dur que ceux qui lui ont été imposés jusqu’alors, et d’autant plus insupportable qu’il vient après une période de liberté relative, d’activité restreinte mais réelle au sein du mouvement ouvrier français. C’est alors et dans ces conditions qu’il décide de transcrire en des cahiers, au jour le jour, les remarques que lui inspirent ses lectures, notes dans lesquelles la réclusion l’amènera à livrer davantage de lui-même qu’à l’accoutumée, et qui constitueront ce « Journal », document unique, et par là inestimable, dans son œuvre jusqu’ici publiée.

Alferd Rosmer.

Périgny, 12 février 1959.


Retour à l'auteur: Léon Trotsky Dernière mise à jour de cette page le mercredi 4 juin 2014 8:24
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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