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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Léon Trotsky (1940), STALINE
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Léon Trotsky (1940), STALINE. Paris: Grasset, Éditeur, 1948, 620 pp. Une édition numérique réalisée par Claude Ovtcharenko, bénévole, journaliste à la retraite, France.

Introduction

Le lecteur remarquera que j’ai traité avec infiniment plus de détail le développement de Staline pendant la période préparatoire, que ses activités politiques plus récentes. Les faits de cette dernière période sont connus de toute personne informée ; de plus, on peut trouver mes critiques de la conduite politique de Staline depuis 1923 dans plusieurs de mes ouvrages. Le but que je me suis proposé en écrivant cette biographie politique, c’est de montrer comment une personnalité de cette sorte s’est formée et comment elle parvint au pouvoir en usurpant le droit à jouer un rôle aussi exceptionnel. C’est pourquoi, en décrivant. La vie et le développement de Staline durant ce temps où rien, ou presque rien, de lui n’était connu, l’auteur s’est attaché à une analyse minutieuse de faits isolés, de détails, de témoignages ; tandis qu’en appréciant la dernière période, il s’est borné à un exposé synthétique, supposant que les faits – au moins les principaux – sont suffisamment connus.

Des critiques au service du Kremlin ne manqueront pas de dire une fois encore, comme ils l’ont fait à propos de mon Histoire de la Révolution russe, que l’absence de références bibliographiques rend impossible la vérification de ce que l’auteur affirme. En fait, des références à des centaines et à des milliers de journaux, revues, mémoires, anthologies russes ne donneraient peu de chose au critique étranger et ne feraient qu’alourdir le texte. Quant aux critiques russes, ils ont à leur disposition tout ce qu’on peut consulter, dans les archives et bibliothèques soviétiques ; si j’avais, dans mes ouvrages antérieurs, commis des erreurs de fait, tronqué ou déformé des citations, ou m’étais livré à quelque autre usage malhonnête des documents, il y a longtemps qu’ils l’auraient bruyamment signalé. Or je n’ai jamais vu dans les innombrables écrits anti-trotskystes une seule référence à un usage incorrect des sources que j’ai utilisées. J’ose penser que ce seul fait est, pour le lecteur étranger, une garantie suffisante d’authenticité.

En écrivant mon Histoire de la Révolution russe, j’ai négligé systématiquement les souvenirs personnels, me basant principalement sur des données déjà publiées, donc sujettes à vérification, et y ajoutant seulement ceux de mes propres témoignages déjà rendus publics et restés incontestés. Pour cette biographie, je me suis écarté de cette méthode trop rigoureuse ; ici aussi, cependant, la trame de mon récit est faite de documents, mémoires et autres sources objectives. Mais dans ces circonstances où rien ne peut remplacer le témoignage des propres souvenirs de l’auteur, j’ai considéré avoir le droit d’intercaler tel épisode de mes souvenirs personnels – jusqu’alors pour la plupart non publiés – indiquant chaque fois clairement que, dans le cas donné, je n’apparais pas seulement comme auteur, mais aussi comme témoin. Sauf ces exceptions, j’ai suivi ici la même méthode que dans mon Histoire de la Révolution russe.

Là plupart de mes adversaires ont concédé que mon Histoire est un savant, ouvrage dont la composition répond aux exigences des méthodes scientifiques. L’un d’eux, il est vrai, dans un compte-rendu publié par le New York Times, la rejette en bloc comme entachée de parti pris. Mais chaque ligne de son essai révèle son hostilité fondamentale à l’égard de la Révolution russe elle-même. Et montre qu’il a simplement transféré son indignation sur l’historien. Telle est l’aberration habituelle de toutes sortes de subjectivistes libéraux qui poursuivent une perpétuelle querelle avec le cours de la lutte des classes. Irrités par les résultats de quelque processus historique, ils reportent leur mauvaise humeur sur l’analyse, scientifique qui révèle l’inévitabilité de tels résultats. En fin de compte, le jugement passé sur l’auteur est beaucoup plus pertinent que si tout ou partie seulement de ses conclusions était considéré comme répondant au souci d’objectivité. Sur ce point, je n’ai rien à craindre de la critique. Ce travail est bâti sur des faits et s’appuie solidement sur des documents. Il va de soi qu’on pourra relever çà et là des minimes ou partielles erreurs, dans l’importance donnée à un fait ou dans son interprétation. Mais ce que personne n’y trouvera, c’est un manque de conscience à l’égard des faits, un mépris délibéré de preuves documentaires ou des conclusions arbitraires basées uniquement sur des partis pris personnels. L’auteur n’a pas laissé échapper un seul fait, document ou témoignage, pouvant être porté au crédit du héros de ce livre. Si une minutieuse, complète et consciencieuse réunion de faits, – même d’épisodes secondaires, – si la vérification des dépositions des témoins au moyen des méthodes de la critique historique et biographique, et finalement l’insertion d’actes de la vie personnelle dans leur rapport avec le rôle de notre héros dans le processus historique, – si tout cela, n’est pas l’objectivité même, alors je demande : qu’est-ce que l’objectivité ?

Une fois encore, une nouvelle époque a apporté avec elle une nouvelle moralité politique. Et, assez étrangement, [le balancement du pendule de l’histoire] nous a reportés, sur beaucoup de points, à l’époque de la Renaissance, la dépassant même dans l’étendue et le raffinement de ses cruautés et bestialités. De nouveau, nous avons des condottieri politiques, de nouveau la lutte pour le pouvoir a revêtu un caractère ambitieux, en se donnant pour tâche de réaliser le maximum de ce qui est faisable dans le temps présent en investissant un seul individu du pouvoir gouvernemental, d’un pouvoir libéré à un degré incroyable [de toutes les restrictions antérieurement admises et considérées jusqu’alors nécessaires]. Il y eut un temps où les lois de la mécanique politique minutieusement. élaborées par Machiavel étaient considérées comme le summum du cynisme. Pour Machiavel, la lutte pour le pouvoir était un théorème de jeu d’échecs. Les questions de moralité n’existaient pas pour lui, de même qu’elles n’existent pas pour un joueur d’échecs ou pour un comptable. Sa tâche consistait à déterminer la politique la plus pratique qu’il convenait de suivre dans une situation donnée, et à expliquer comment il fallait l’appliquer d’une manière implacablement brutale, sur la base d’expériences faites dans les creusets politiques des deux continents. Cette manière d’aborder le problème s’explique non seulement par la nature du problème lui-même mais aussi par le caractère de l’époque dans laquelle il était posé. Elle découlait essentiellement de l’état de développement du féodalisme et s’affirmait en accord avec la lutte décisive pour le pouvoir entre les maîtres des deux époques – féodalisme agonisant et société bourgeoise naissante.

Mais à travers tout le dix-neuvième siècle qui fut l’âge du parlementarisme, du libéralisme et des réformes sociales (si on décide de négliger quelques guerres entre nations et quelques guerres civiles), Machiavel était considéré comme absurdement démodé. L’ambition politique était circonscrite au cadre parlementaire, et par cela même ses tendances trop aventureuses étaient refrénées. Il ne s’agissait plus de prise du pouvoir par un individu et ses valets, mais de conquérir des mandats dans le plus grand nombre possible de circonscriptions électorales. Dans cette époque de lutte pour des portefeuilles ministériels, Machiavel faisait l’effet d’un idéologue original d’un passé lointain, et brumeux. La venue d’une nouvelle époque avait amené une nouvelle et plus haute moralité politique. Mais, chose surprenante, le vingtième siècle – ce rêve escompté du nouvel âge pour lequel le dix-neuvième siècle avait lutté avec tant d’espoir – nous a ramenés aux pratiques et aux méthodes de la Renaissance !

Ce recul vers le machiavélisme le plus cruel semble incompréhensible à ceux qui vivaient jusqu’à hier dans la confiance confortable que l’histoire humaine se meut selon une ligne régulièrement ascendante de progrès matériel et culturel. Mais quoi qu’on pense de cette conception, nous pouvons tous nous dire maintenant : nulle époque du passé ne fut aussi cruelle, aussi implacable, aussi cynique que la nôtre. Politiquement, la moralité n’a pas progressé du tout par comparaison avec les modèles de la Renaissance ou avec ceux d’époques encore plus éloignées. L’époque de la Renaissance fut une époque de luttes entre deux mondes ; les antagonismes sociaux atteignaient une intensité extrême ; de là, l’acuité des luttes politiques.

Dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, la moralité politique avait remplacé le matérialisme (au moins dans l’imagination de certains politiciens) uniquement, parce que les, antagonismes sociaux s’étaient atténués pour un temps et que les luttes politiques étaient devenues mesquines. Cette manière de voir se basait sur l’existence d’un accroissement général dans le bien-être de la nation et sur certaines améliorations dans la condition des couches supérieures de la classe ouvrière. Mais notre période, notre époque ressemble à celle de la Renaissance en ce sens que nous vivons sur la frontière de deux mondes : le monde bourgeois-capitaliste qui entre en agonie, et ce monde nouveau qui doit le remplacer. Les contradictions sociales sont une fois encore parvenues, à un degré d’extrême violence.

Le pouvoir politique, comme la moralité, ne se développe nullement d’une manière ininterrompue vers un état de perfection, comme on pouvait le penser à la fin du siècle dernier et pendant la première décade du siècle présent. Politique et morale doivent passer par un cycle extrêmement complexe et paradoxal ; elles sont, directement dépendantes de la lutte des classes. On peut dire, en général, que plus, violente et plus intense la lutte des classes, plus profonde, la crise sociale, plus acharné le rôle acquis par la politique, plus concentré et plus impitoyable devient le pouvoir de l’Etat et plus ouvertement [doit-il éliminer les parures de la moralité].

Plusieurs de mes amis m’ont fait observer, qu’une trop grande place est réservée dans ce livre aux références, aux sources, et à une critique de ces sources. Je me rends pleinement compte des inconvénients d’une telle méthode d’exposition. Mais je n’avais pas le choix. Personne n’est obligé de croire sur parole un auteur aussi étroitement intéressé et aussi directement engagé que je l’ai été dans la lutte avec l’homme dont il a été obligé d’écrire la biographie. Notre époque est avant tout l’époque du mensonge. Je ne veux pas dire par là que d’autres époques de l’humanité se distinguèrent par un grand respect pour la vérité, le mensonge est le fruit des contradictions, de la lutte, du heurt des classes, de la suppression de la personnalité, de l’ordre social. En ce sens, il est un attribut de toute l’histoire humaine. Il v a des périodes durant lesquelles les contradictions sociales deviennent exceptionnellement vives, quand le mensonge s’élève alors au-dessus de la moyenne, quand le mensonge devient une caractéristique de l’intensité même des contradictions sociales. Telle est notre époque. Je ne crois pas que dans toute l’histoire de l’humanité on puisse trouver quelque chose ressemblant, même de loin, à la gigantesque fabrique de mensonges organisée par le Kremlin sous la direction de Staline. Et un des principaux objets de cette institution est la fabrication d’une nouvelle biographie de Staline… Quelques-unes de ces sources furent imaginées par Staline lui-même… Sans soumettre à la critique les détails des falsifications progressivement accumulées, il serait impossible de préparer le lecteur à un phénomène tel, par exemple, que les « procès de Moscou ».

Hitler répétait avec une insistance particulière que seule la parole vivante marque le chef. Jamais, selon lui, un écrit ne peut influencer les masses comme le fait un discours. En tout cas, l’écrit ne peut faire naître le lien ferme et vivant entre le chef et ses millions de suiveurs. Ce jugement de Hitler est sans doute déterminé dans une large mesure par le fait qu’il ne savait pas écrire. Marx et Engels gagnèrent des millions de disciples sans jamais recourir à l’art oratoire ; il est vrai qu’il leur fallut de longues années pour acquérir cette influence. L’art de l’écrivain se classe plus haut, en fin de compte, parce qu’il permet d’unir la profondeur de la pensée et l’élévation de la forme. Les chefs politiques qui ne sont qu’orateurs sont invariablement superficiels. L’orateur ne peut aider à former des écrivains. Au contraire, un grand écrivain peut inspirer des milliers d’orateurs. Pourtant, il est exact que pour le contact direct avec les masses la parole vivante est indispensable. Lénine devint le chef d’un parti puissant et influent avant d’avoir l’opportunité de s’adresser aux masses par la parole. Ses interventions publiques en 1905 furent rares et passèrent inaperçues. Comme orateur parlant aux masses, Lénine n’apparaît sur la scène qu’en 1917 et alors seulement pour une très brève période, en avril, mai et juillet. Il arriva au pouvoir non comme orateur, mais avant tout comme écrivain, instructeur, propagandiste qui avait formé des cadres, y compris des cadres d’orateurs.

Sous cet aspect, Staline représente un phénomène absolument exceptionnel. Il n’est ni penseur ni écrivain, ni orateur. Il s’empara du pouvoir avant que les masses aient appris à distinguer son visage parmi les autres quand elles défilaient devant les chefs de la Révolution dans les processions traditionnelles de la place Rouge. Il prit possession du pouvoir, non grâce à des qualités personnelles, mais en se servant d’une machine impersonnelle. Et ce n’était pas lui qui avait créé la machine, mais la machine qui l’avait créé ; avec sa puissance et son autorité, elle était le produit de la lutte, longue et héroïque, du Parti bolchevik, qui était lui-même le produit d’idées, elle était le porteur de l’idée avant de devenir une fin en soi. Staline la dirigea du jour où il eut coupé le cordon ombilical qui la rattachait à l’idée et devint une chose, par elle-même. Lénine l’avait créée en une association constante avec les masses, sinon par la parole, du moins par l’écrit, sinon directement, mais avec l’aide de ses disciples. Staline se borna à s’en emparer. Pour cela, des qualités spéciales et exceptionnelles étaient nécessaires. Mais ce n’étaient pas celles du penseur, ni de l’écrivain, ni de l’orateur. Tandis que l’appareil du Parti s’était développé sur des idées, la première qualification de Staline, c’est une attitude méprisante à l’égard des idées. L’idée avait …

[Le 20 août 1940, Trotsky était frappé d’un coup mortel, assené à l’arrière du crâne au moyen d’un piolet, tandis qu’il lisait un manuscrit que venait de lui soumettre l’assassin. C’est pourquoi cette Introduction et d’autres parties de cet ouvrage restèrent inachevées.]

[Les sept premiers chapitres et l’appendice « Trois conceptions de la Révolution russe », entièrement achevés, ont été revisé sur le texte russe par Léon Trotsky. Les chapitres suivants se trouvaient dans des états différents ; les uns étaient à peu près achevés, dans les autres existaient des lacunes d’importance diverse. Dans les cas où c’était indispensable, on a comblé ces lacunes par un simple rappel des faits nécessaire pour relier les fragments déjà rédigés, puisant parfois dans les ouvrages de Trotsky où la question avait été traitée. Ces ajoutés sont isolés du texte de Trotsky par des crochets.]


Retour à l'auteur: Léon Trotsky Dernière mise à jour de cette page le mardi 20 novembre 2012 14:17
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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