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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Léon Trotsky, LITTÉRATURE ET RÉVOLUTION. (1923)
Introduction de l'auteur


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Léon Trotsky, LITTÉRATURE ET RÉVOLUTION. Paris: Union générale d'Édition, 1964, 512 pp. Collection: 10-18. Une édition numérique réalisée par Claude Ovtcharenko, bénévole, journaliste à la retraite, France.

INTRODUCTION

Léon Trotsky, 29 juillet 1924.
_______

À christian Georgevitch RAKOVSKY
Au combattant, à l’homme, à l’ami
Je dédie ce livre.


La situation de l’art peut être définie par les considérations générales suivantes.

Si le prolétariat russe, après la prise du pouvoir, n’avait pas créé sa propre armée, l’Etat ouvrier aurait cessé de vivre il y a longtemps, et nous ne penserions pas maintenant aux problèmes économiques, encore moins aux problèmes de la culture et de l’esprit.

Si la dictature du prolétariat se montrait incapable, au cours des prochaines années, d’organiser l’économie et d’assurer à la population, ne serait-ce qu’un minimum vital de biens matériels, le régime prolétarien serait alors véritablement condamné à disparaître. L’économie est à présent le problème des problèmes.

Cependant, même si les problèmes élémentaires de la nourriture, du vêtement, de l’abri et aussi de l’éducation primaire étaient résolus, cela ne signifierait encore en aucune façon la victoire totale du nouveau principe historique, c’est-à-dire du socialisme. Seuls un progrès de la pensée scientifique sur une échelle nationale et le développement d’un art nouveau signifieraient que la semence historique n’a pas seulement grandi pour donner une plante, mais a aussi fleuri. En ce sens, le développement de l’art est le test le plus élevé de la vitalité et de la signification de toute époque.

La culture vit de la sève de l’économie, mais il faut plus que le strict nécessaire pour que la culture puisse naître, se développer et devenir raffinée. Notre bourgeoisie s’est asservi la littérature très rapidement à l’époque où elle se fortifiait et s’enrichissait. Le prolétariat sera capable de préparer la formation d’une culture et d’une littérature nouvelles, c’est-à-dire socialistes, non par des méthodes de laboratoire, sur la base de notre pauvreté, de notre besoin, de notre ignorance d’aujourd’hui, mais à partir de vastes moyens sociaux, économiques et culturels. L’art a besoin de bien-être, d’abondance même. Les journées doivent être plus chaudes, les roues tourner plus rapidement, les navettes courir plus vite, les écoles travailler mieux.

Notre vieille littérature et notre vieille culture russes étaient l’expression de la noblesse et de la bureaucratie, et reposaient sur le paysan. Le noble imbu de lui-même, tout comme le noble « repenti » mirent leur sceau sur la période la plus importante de la littérature russe. Plus tard apparut l’intellectuel roturier, appuyé sur le paysan et le bourgeois, et lui aussi écrivit son chapitre dans l’histoire de la littérature russe. Après être passé par la période d’extrême simplification des vieux narodniki [1], cet intellectuel roturier se modernisa, se différencia et s’individualisa, au sens bourgeois du terme. Tel fut le rôle historique de l’école décadente et du symbolisme. Dès le début du siècle, tout particulièrement après 1907-1908, la transformation bourgeoise de l’intelligentsia et de la littérature s’effectua à toute vitesse. La guerre mit patriotiquement fin à ce processus.

La Révolution renversa la bourgeoisie, et ce fait décisif fit irruption dans la littérature. La littérature qui s’était formée autour d’un axe bourgeois n’est plus. Tout ce qui est resté plus ou moins viable dans le domaine de la culture, et cela est particulièrement vrai de la littérature, s’efforça et s’efforce encore de trouver une nouvelle orientation. Du fait que la bourgeoisie n’existe plus, l’axe ne peut être que le peuple sans la bourgeoisie. Mais qu’est-ce que le peuple ? Tout d’abord la paysannerie et, dans une certaine mesure, les petits bourgeois des villes, ensuite les ouvriers qui ne peuvent être séparés du protoplasme populaire de la paysannerie. C’est cela qu’exprime la tendance fondamentale de tous les « compagnons de route » [2] de la Révolution. C’est cela qu’on trouve dans la pensée de feu Blok. De même chez Pilniak, les « Frères Sérapion », les « Imaginistes » qui sont encore bien vivants. De même encore chez quelques-uns des futuristes (Khlebnikov, Krouchenikh et W. Kamensky). La base paysanne de notre culture, ou plutôt de notre manque de culture, manifeste indirectement toute sa force passive.

Notre Révolution est l’expression du paysan devenu prolétaire qui cependant s’appuie sur le paysan et lui montre la voie à suivre. Notre art est l’expression de l’intellectuel qui hésite entre le paysan et le prolétaire. Il est organiquement incapable de se fondre avec l’un ou l’autre, mais il gravite davantage vers le paysan. En raison de sa position intermédiaire et de ses liaisons, il ne peut pas devenir un moujik, mais il peut changer le moujik. Cependant, il ne peut y avoir de révolution sans la direction de l’ouvrier. Cette contradiction est la source de la difficulté fondamentale à traiter le sujet. On peut affirmer que les poètes et les écrivains de ces années extrêmement critiques diffèrent entre eux par la manière dont ils sortent de cette contradiction, et par la manière dont ils remplissent les vides, l’un par le mysticisme, l’autre par le romantisme, un troisième par un éloignement prudent, et un quatrième par un cri assourdissant. Indépendamment de la variété des méthodes employées pour surmonter la contradiction, l’essence de celle-ci reste une. Elle consiste dans la séparation créée par la société bourgeoise entre le travail intellectuel, y compris l’art, et le travail physique. La révolution, elle, est l’œuvre d’hommes faisant un travail physique. Un des buts ultimes de la révolution est de surmonter complètement la séparation de ces deux sortes d’activité. En ce sens, comme en tous les autres sens, la création d’un art nouveau est une tâche qui s’accomplit entièrement suivant les lignes de la tâche fondamentale, celle de la construction d’une culture socialiste.

Il est ridicule, absurde, et même stupide au plus haut point, de prétendre que l’art restera indifférent aux convulsions de notre époque. Les événements sont préparés par les hommes, ils sont faits par les hommes, ils réagissent sur les hommes et les changent. L’art, directement ou indirectement, reflète la vie des hommes qui font ou vivent les événements. C’est vrai pour tous les arts, du plus monumental au plus intime. Si la nature, l’amour ou l’amitié n’étaient plus liés à l’esprit social d’une époque, la poésie lyrique aurait depuis longtemps cessé d’exister. Un bouleversement profond dans l’histoire, c’est-à-dire un réalignement des classes dans la société, ébranle l’individualité, situe la perception des thèmes fondamentaux de la poésie lyrique sous un angle nouveau et sauve ainsi l’art d’une éternelle répétition.

Mais « l’esprit » d’une époque ne travaille-t-il pas de façon invisible et indépendamment de la volonté subjective ? Certes, en dernière analyse, cet esprit se reflète chez tous chez ceux qui l’acceptent et l’incarnent aussi bien que chez ceux qui luttent désespérément contre lui ou qui s’efforcent de se dérober à lui, mais ceux qui détournent la tête dépérissent peu à peu, ceux qui résistent sont tout au plus capables de ranimer telle ou telle flamme archaïque, alors que l’art nouveau, posant de nouveaux jalons et élargissant le lit de la création artistique, pourra être créé par ceux-là seuls qui font corps avec leur époque. Si l’on traçait une courbe allant de l’art actuel à l’art socialiste de l’avenir, on pourrait dire que nous avons à peine dépassé aujourd’hui le stade de la préparation de cette préparation même.

Voici une brève esquisse des groupes de la littérature russe d’aujourd’hui.

La littérature qui se trouve hors de la révolution, depuis les feuilletonistes du journal de Souvorine jusqu’aux plus sublimes lyriques de la Vallée de Larmes de l’aristocratie, est mourante, tout comme les classes qu’elle a servies. Généalogiquement, en ce qui concerne la forme, elle représente l’achèvement de la ligne aînée de notre vieille littérature qui avait commencé comme littérature de la noblesse et fini comme littérature purement bourgeoise.

La littérature « moujik » soviétique, qui chante le paysan, peut, d’une manière moins claire, découvrir son origine, du point de vue de la forme, dans les tendances slavophiles et populistes de l’ancienne littérature. Il est évident que les écrivains qui chantent le moujik ne procèdent pas directement du moujik. Ils n’existeraient pas sans la littérature antérieure de la noblesse et de la bourgeoisie, littérature dont ils représentent la ligne cadette. A présent, ils sont tous en train de chercher à se mettre davantage à l’unisson de la nouvelle société.

Le futurisme constitue lui aussi, sans aucun doute, un rejeton de la vieille littérature. Mais le futurisme russe n’avait pas atteint son développement complet dans le cadre de la vieille littérature et n’avait pas subi l’adaptation bourgeoise qui lui aurait valu d’être officiellement reconnu. Quand éclata la guerre puis la révolution, le futurisme était encore bohème, comme toute nouvelle école littéraire dans les villes capitalistes. Sous l’impulsion des événements, le futurisme se coula dans les canaux nouveaux de la révolution. Par la nature même des choses, un art révolutionnaire ne pouvait en procéder. Mais tout en restant, à certains égards, un rejeton révolutionnaire bohème de l’art ancien, le futurisme contribue à un degré plus grand, plus directement et plus activement que toutes les autres tendances, à la formation de l’art nouveau.

Aussi significatives que puissent être en général les œuvres de certains poètes prolétariens, leur soi-disant « art prolétarien » ne fait que traverser une période d’apprentissage. Il sème largement les éléments de la culture artistique, il aide la classe nouvelle à assimiler les œuvres anciennes, quoique trop en surface. En ce sens, c’est un des courants qui conduit à l’art socialiste de l’avenir.

Il est fondamentalement faux d’opposer la culture bourgeoise et l’art bourgeois à la culture prolétarienne à l’art prolétarien. Ces derniers n’existeront en fait jamais, parce que le régime prolétarien est temporaire et transitoire. La signification historique et la grandeur morale de la révolution prolétarienne résident dans le fait que celle-ci pose les fondations d’une culture qui ne sera pas une culture de classe mais la première culture vraiment humaine.

Notre politique en art, pendant la période de transition, peut et doit être d’aider les différents groupes et écoles artistiques venus de la révolution à saisir correctement le sens historique de l’époque, et, après les avoir placés devant le critère catégorique : pour ou contre la révolution, de leur accorder une liberté totale d’autodétermination dans le domaine de l’art.

Pour le moment, la révolution ne se reflète dans l’art que de manière partielle, quand l’artiste cesse de la regarder comme une catastrophe extérieure, et dans la mesure où la confrérie des artistes et poètes, anciens et nouveaux, devient une partie du tissu vivant de la révolution, apprend à voir celle-ci non du dehors mais de l’intérieur.

Le tourbillon social ne s’apaisera pas de sitôt. Nous avons devant nous des décennies de lutte en Europe et en Amérique. Non seulement les hommes et les femmes de notre génération, mais aussi ceux de la génération à venir seront les participants, les héros et les victimes de cette lutte. L’art de notre époque sera entièrement placé sous le signe de la révolution.

Cet art a besoin d’une nouvelle conscience. Il est par-dessus tout incompatible avec le mysticisme, que celui-ci soit franc ou qu’il se déguise en romantisme, la révolution ayant pour point de départ l’idée centrale que l’homme collectif doit devenir le seul maître, et que les limites de sa puissance sont seulement déterminées par sa connaissance des forces naturelles et sa capacité de les utiliser. Cet art nouveau est incompatible avec le pessimisme, avec le scepticisme, avec toutes les autres formes d’affaissement spirituel. Il est réaliste, actif, collectiviste de façon vitale, et empli d’une confiance illimitée en l’avenir.

29 juillet 1924.


Léon Trotsky.



[1] Narodniki (populistes). Mouvement né parmi l’intelligentsia russe dans les années 60 du siècle dernier, et dont l’un des premiers fondateurs fut Herzen. Les narodniki se proposaient d’« aller au peuple » (narod), de partager la vie de la paysannerie, et de combattre ainsi le tsarisme par la propagande et l’éducation. Ce mouvement devint rapidement révolutionnaire, tout en se scindant en diverses organisations (« Terre et Liberté », « Partage noir », la « Volonté du peuple », etc…). C’est l’organisation terroriste « Volonté du peuple » qui assassina Alexandre II en 1881. A la fin du xixe siècle, le mouvement populiste se désagrégea pour faire place au mouvement marxiste introduit en Russie par Plékanov. (Note des traducteurs Pierre Franck et Claude Ligny)

[2] Trotsky emploie ce terme non dans le sens souvent péjoratif qu’il a acquis à présent, mais dans le sens où le mouvement ouvrier russe l’employa pendant longtemps à l’égard des intellectuels qui sympathisaient avec lui. (Note des traducteurs Pierre Franck et Claude Ligny)


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 11 février 2010 14:24
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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