RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les auteur(e)s classiques »

Léon Trotsky, LA GUERRE ET LA RÉVOLUTION. TOME I. (1922) [1974]
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Léon Trotsky, LA GUERRE ET LA RÉVOLUTION. TOME I. Le naufrage de la IIe Internationale. Les débuts de la IIIe Internationale. Traduction du russe par André Oak. Paris: Les Éditions Tête de feuilles, 1974, 248 pp. Une édition numérique réalisée par Claude Ovtcharenko, bénévole, journaliste à la retraite, France.

Introduction


L. Trotsky

Moscou-Simbirsk, 18 mars 1919.
Moscou, 24 avril 1922.


Dans ce livre se trouvent rassemblés des documents se rapportant à la lutte politique qui se déroula pendant la grande guerre impérialiste. Tous ces événements, ici exposés, sont loin de présenter le même intérêt.


En Autriche-Hongrie

La guerre me trouva à Vienne. De là partit le signal de la première guerre mondiale, après le meurtre de l’archiduc par de jeunes terroristes serbes. La vie intérieure de cette nation, déjà déchirée par des dissentiments internes qui la faisaient ressembler à une gigantesque maison d’aliénés, prit un caractère plus aigu en 1914. Là furent détruits les espoirs et tous les avantages acquis en 1906 grâce à la première révolution russe. Celle-ci avait dégagé de façon décisive les contradictions de classe et rejeté « l’écœurante » lutte nationaliste, avec ses miasmes de chauvinisme. Après tout, chaque droit conquis, comme tout régime démocratique lui-même, n’est pas en soi un remède, ais met en lumière les plaies de toute société. Pour assainir la vie politique il aurait fallu disposer d’un Parti révolutionnaire capable de rassembler les prolétaires de toute nationalité et de s’opposer à l’impérialisme croissant. Mais ceci ne se produisit pas. L’acquisition du droit de vote coïncidait avec le reflux de la vague révolutionnaire russe et donnait un avantage décisif aux éléments opportunistes du Socialisme en Autriche-Hongrie. La chasse aux mandats en un pays aux multiples nationalités était favorable à l’éclosion d’un opportunisme provincial et nationaliste. La Social-démocratie « réaliste », c’est-à-dire réformatrice et sachant s’adapter, perça grâce aux chauvinisme, mais, ce faisant, accentua la chute du prolétariat. En conséquence, il régnait, en Autriche-Hongrie, une atmosphère de profond désespoir qui n’existait pas en Russie malgré le caractère incomparablement plus horrible du despotisme russe.

La guerre s’avérait une issue à l’impasse où se trouvait l’Impérialisme austro-hongrois qui espérait effectuer la soudure totale de la monarchie à la flamme de l’incendie mondial. Il en était de même pour la petite-bourgeoisie chauvine qui, ayant à supporter la concurrence du commerce international, cherchait son salut là où il est le moins possible de le trouver. Même remarque pour la Social-démocratie austro-hongroise.

Son chef, prudent et évasif, opportuniste mais tacticien habile et perspicace dans les limites de l’opportunisme, Victor Adler, laissa complètement tomber les rênes et céda la première place (à moitié volontairement, à moitié contre son gré) aux Austerlitz, Renner, Zeiss et autres bourgeois auxquels la IIe Internationale a permis, et permet encore, de s’intituler « socialistes ». Tous poussèrent un soupir de soulagement. Je me souviens, comment Hans Deutsch (actuellement, à ce qu’il paraît, ami du ministre de la Guerre) parlait ouvertement de l’inéluctable guerre « salvatrice », qui devait définitivement libérer l’Autriche du « cauchemar » serbe. La pourriture des cercles dirigeants sociaux-démocrates se révéla subitement dans toute son horreur.

Le sentiment de honte pour le parti et d’aversion envers les « faux marxistes » — qui n’attendaient que le moment favorable pour trahir ouvertement —, ce sentiment avait encore, à ce moment-là, gardé toute sa fraîcheur, et la désillusion n’en était que plus douloureuse ! Je me vis obligé de quitter Vienne où j’avais passé sept ans de ma vie d’émigré. J’avais signé en arrivant (1907) l’engagement de rester dans les limites du territoire de la monarchie « bis auf Widerruf » (jusqu’à la clause contradictoire), c’est-à-dire jusqu’au moment où je serais mis dehors ! Ce qui, en principe, ne pouvait avoir lieu sans mon accord ! Escorté par les policiers autrichiens, le groupe bigarré des ressortissants russes fut dirigé vers la Suisse, le 3 ou le 4 août 1914 (nouveau style).


En Suisse

En Suisse, nous avons commencé à mesurer l’ampleur du krach qui allait se produire, frappant ainsi toute l’organisation socialiste internationale et, de suite, nous avons cherché quelles seraient les voies conduisant au salut. La petite nation neutre, resserrée entre trois des principaux belligérants (un quatrième se préparant seulement à la lutte : l’Italie), était devenue une arène politique où les marxistes russes, de temps à autre, pouvaient avoir la vision des événements qui se déroulaient. Quant à moi, je sentis la nécessité de me rendre compte de ce qui se passait dans le monde. Cela me contraignit à tenir un journal, c’est-à-dire une forme de littérature dont je n’avais jamais usé jusqu’à ce jour. Je ne renouvelai cette expérience qu’une seule fois ensuite, dans une prison espagnole, après mon expulsion. Cependant, quand après deux ou trois semaines, les journaux socialistes allemands et français reçus à Zürich donnèrent un tableau clair de l’immense catastrophe politique et morale du Socialisme, la forme de mon journal changea. Il devint un pamphlet critique et politique. Le Marxisme devait démontrer que c’est seulement en vainquant politiquement et en rejetant les superstructures de la IIe Internationale, que le prolétariat pourrait se frayer un chemin jusqu’à la voie du développement révolutionnaire. Ce processus cruel, mais sauveur, ne pouvait qu’être accéléré par les horreurs et la sauvagerie de la guerre. J’écrivis une brochure La Guerre et l’Internationale, qui fut éditée à Zürich en Novembre 1914 et qui, grâce à la collaboration de Fritz Platten, fut assez largement diffusée en Suisse, en Allemagne et en Autriche.

Destinée aux pays de langue allemande et éditée en cette langue, la brochure attaquait en première ligne la Social-démocratie allemande, Parti leader de la IIe Internationale. Evidemment… il était souligné que… les Français, ayant décapité leur roi, vivaient fort bien en République ! En analysant le servilisme méprisable de l’idéologie de guerre allemande, la brochure ne laisse aucun doute quant à ce qui suit : à savoir que, devant une nouvelle contradiction de l’Histoire, l’Impérialisme et le Socialisme – en guerre avec leurs slogans, leurs programmes et leurs antagonismes — représentent tous deux une réaction en armes qu’il faut écraser et rejeter hors du chemin de l’Histoire. Etant donné la façon dont elle avait été rédigée, la brochure reçut l’accueil qu’on pouvait en attendre de la part de la presse social-patriote. Je me souviens du leader des journalistes chauvins Heilemann, déclarant ouvertement que l’œuvre était d’un fou, mais conséquente avec elle-même en sa propre folie. Il va de soi qu’il ne manquait pas de remarques prétendant que ladite brochure était inspirée par un patriotisme secret et qu’elle se révélait une arme de la propagande des Alliés. Le tribunal allemand estima l’ouvrage irrévérencieux envers les Hohenzollern et condamna l’auteur, par contumace, à quelques mois de prison. J’ignore totalement si la République de Ebert me tiendra compte de cette condamnation…

Je reçus une invitation du journal Kievckaia Mysl me demandant de me rendre en France au titre de correspondant de guerre. Pendant toute la période de mon séjour à l’étranger, j’avais conservé des liens avec la rédaction de ce journal. Il se signalait, dans les milieux révolutionnaires internationaux en général et dans ceux de Kiev en particulier, pour son radicalisme non clairement avoué avec une « pointe » de Marxisme. Comme « l’Intelligentsia » de Kiev se compose de propriétaires terriens et qu’il s’y trouve peu d’industrie, la lutte des classes n’y atteint pas le degré constaté à Pétrograd ou dans les autres centres du mouvement ouvrier. La pression politique du Pouvoir, s’appuyant sur celle du nationalisme, obligeait l’opposition bourgeoise à se parer de la nuance du radicalisme. Ceci explique la ligne de conduite suivie par la rédaction qui, ne s’identifiant ni à la Social-démocratie, ni à la classe ouvrière, faisait une large place à des collaborateurs marxistes et leur permettait d’expliquer les événements, en particulier ceux de l’étranger, d’après leur point de vue révolutionnaire. Pendant la guerre des Balkans, alors que la mentalité impérialiste ne s’était pas encore emparée des cercles de la petite bourgeoisie, j’eus l’occasion, dans les colonnes de ce même journal, de mener une lutte ouverte contre les fourberies et les crimes des diplomates alliés dans les Balkans et aussi contre l’Impérialisme « néo-slave ». Sur ce terrain, l’opposition des « Kadets » [Constitutionnels-démocrates] avait conclu alliance avec la monarchie. J’acceptai la proposition d’autant plus volontiers qu’elle me donnait la possibilité de me glisser plus près dans la vie politique française en cette époque critique. Après quelques hésitations, le journal, cédant à la pression de l’opinion bourgeoise et les instances de ses collaborateurs sociaux-patriotes, donna complètement dans le patriotisme, s’efforçant de conserver tout juste « une lueur d’honorabilité ».


À Paris

Le Parti socialiste français se trouvait totalement démoralisé. Jaurès avait été assassiné, la veille de la guerre. Vaillant vieil antimilitarisme, s’était converti à la tradition patriotique de Blanqui dès les premiers jours de l’offensive allemande, et rédigeait, chaque jour, pour le compte de l’organe central du Parti l’Humanité, des articles empreints du chauvinisme le plus échevelé. Jules Guesde, le leader de l’aile marxiste, s’étant épuisé en une lutte accablante contre les fétiches de la démocratie, à l’exemple de son ami Plékhanov, se révéla seulement capable de porter sur l’autel « de la Défense nationale » le restant de ses pensées politiques et de son autorité morale. Le Superficiel journaliste Marcel Sembat secondait Guesde dans le cabinet Briand. Se mettant en pleine lumière, après avoir agi dans l’ombre, grand maître des petites causes, Pierre Renaudel devint chef du Parti à la place de Jaurès dont, au prix d’efforts éreintants, il tentait d’imiter les gestes et les éclats de voix. Longuet prenait parti pour Renaudel, mais avec une certaine réserve. Le syndicalisme officiel était représenté par le président de la C.G.T., M. Jouhaux, qui, reniant ses idées, prenait le même chemin. L’auto-satisfait, le bouffon pseudo-révolutionnaire Hervé, ex-militariste acharné, retournait sa veste et suivait la même route. Divers membres séparés de l’opposition étaient disséminés çà et là, mais ne donnaient, pour ainsi dire, aucun signe de vie. Aucune perspective d’un avenir meilleur !

Parmi les émigrés russes résidant à Paris, particulièrement chez les membres de l’Intelligentsia S.R., le patriotisme s’épanouissait en fleurs doubles. Quand Paris se trouva précisément menacé, un nombre important de ces émigrés s’engagèrent dans l’armée française. Les autres assaillaient les parlementaires et la presse bourgeoise, démontrant par tous les moyens qu’ils n’étaient pas de simples émigrés, mais des alliés sincères. Par contre, les éléments prolétariens étaient désorientés et indécis. Plusieurs d’entre eux, qui avaient eu la possibilité de fonder une famille française, cédaient au courant patriotique. Mais la plupart résistaient et s’efforçaient de comprendre où se trouvait la bonne voie.


« Goloss » [La Voix] et « Naché Slovo » [Notre Parole] (1)

En ces circonstances, deux émigrés russes assez peu connus fondèrent un modeste quotidien en langue russe. Cet organe avait à résoudre le problème suivant : renseigner les milliers de prolétaires abandonnés par leur pays et en même temps maintenir leur intérêt sans cesse croissant envers les gigantesques événements journaliers.

Le journal s’efforçait (c’était d’ailleurs là son but) d’éclairer lesdits événements à la lueur du socialisme international et de ne pas laisser s’éteindre l’esprit de solidarité entre les peuples. Les noms de ces deux initiateurs, de ces deux organisateurs et travailleurs infatigables, acquirent par la suite une grande célébrité pendant la Révolution. Antonov-Ovseenko, actuellement commandant en Ukraine et Manouilsky (Bezrabotny), membre de ma délégation soviétique en Ukraine. Ils étaient des publicistes sincères, doués de lyrisme, mais à des degrés différents : Manouilsky était plus analytique, le second plus pathétique, mais tous deux étaient ardemment dévoués à leur tâche. Manouilsky tomba malade, atteint de tuberculose pulmonaire et fut envoyé en Suisse pour se soigner, et d’où, plus tard, il participa au mouvement. Le journal reposa alors entièrement sur les épaules d’Antonov. Et ceci n’est pas uniquement une figure de rhétorique : non seulement, il écrivait des articles, tenait la chronique journalière sur la guerre, traduisait les télégrammes et effectuait les corrections, mais encore il emportait « sur ses épaules » des ballots entiers des éditions fraîchement imprimées. Ajoutez à cela qu’il organisait des concerts, des spectacles, des soirées au bénéfice du journal et acceptait toutes sortes de dons destinés à une loterie. Le journal sortait avec des difficultés matérielles et techniques sans cesse croissantes. Avant la sortie du premier numéro, il restait en caisse trente francs. Toute personne nantie d’un certain bon sens aurait pensée qu’il était impossible d’éditer un journal révolutionnaire quotidien dans les conditions imposées par la guerre, par le chauvinisme enragé et la censure malveillante. Cette publication eut d’autant plus de mérite à paraître, avec de courtes interruptions, qu’elle continua d’exister, sous une autre appellation, jusqu’à la Révolution russe, c’est-à-dire pendant deux ans et demi.

La guerre, après que les armées allemandes eussent été contenues sur la Marne, devint de plus en plus cruelle et sans merci. Elle ne tenait aucun compte ni de ses victimes ni des dépenses énormes qu’elle exigeait : des milliards ! Naché Slovo, lui, qui avait déclaré la guerre au monstre impérialiste, faisait état dans sa comptabilité de sommes de dix francs ! Une fois par semaine au moins, ils emblait que le journal ne pourrait survivre aux exigences financières ! Aucune issue ! Et pourtant il s’en trouvait toujours une ! Les typographes se passaient de manger. Antonov portait des chaussures trouées ! et à nouveau le miracle s’accomplissait ! le numéro suivant sortait. La principale ressource provenait des soirées organisées par le journal. Afin de nous couler, la Préfecture interdit les concerts. Les dons augmentèrent ! La personnalité moscovite bien connue Chakhov, sympathisant à « l’idée », se trouvant justement à Paris, nous envoya de façon inattendue la somme de 1 100 F accompagnée d’un mot : « contre l’arbitraire ». Il s’avéra qu’il s’était informé de l’importance de la somme maxima rapportée par une soirée et il nous faisait un don égal.

Dès mon arrivée à Paris, je trouvai le journal en son second mois d’existence. Un des collaborateurs les plus actifs en cette première époque était Martov, qui priva le journal de l’objectivité indispensable. Martov gardait l’espoir de faire revivre le Parti à l’aide du social-patriotisme, alors que l’aile gauche était convaincue de la faillite totale de la IIe Internationale et de la nécessité absolue de former l’Union combattante des socialistes révolutionnaires. En d’autres termes le journal était, au début, l’organe d’un bloc provisoire comprenant des membres de l’actuel centre gauche (Internationale II et ½ !) et des actuels communistes. Le bloc en arriva bientôt à une polémique interne acharnée et ensuite à une cassure totale. Peu après Zimmerwald, Martov rompit avec Naché Slovo.


Martov

Martov se révèle, sans le moindre doute, comme une des figures les plus tragiques du mouvement révolutionnaire. Ecrivain doué, politique inventif, esprit pénétrant, étant passé par l’école marxiste, Martov restera dans l’histoire de la révolution ouvrière comme un « grand négatif ». Il manquait de virilité, et sa pénétration n’avait pas assez de volonté. Le marxisme est une méthode d’analyse objective et en même temps l’avant-garde de « l’action » révolutionnaire. Il exige un parfait équilibre entre la pensée et la volonté par des raisonnements dialectiques subjectivement et objectivement. Martov exerçait toute sa puissance d’analyse à aborder la ligne de moindre résistance. Je doute qu’il y ait jamais un politique socialiste qui aura su exploiter le Marxisme avec autant de talent pour justifier sa propre fuite et ses trahisons envers la doctrine. Sous ce rapport, Martov peut être considéré comme un virtuose. D’autres plus instruits que lui, tels que Hilferding, Bayer, Renner, et même Kautsky n’étaient que des « sous-maîtres », comparés à Martov sur le plan de la falsification politique du Marxisme, c’est-à-dire en représentant la passivité et l’esprit de capitulation comme les formes suprêmes de l’impitoyable lutte des classes. Sans le moindre dote, Martov possédait l’instinct révolutionnaire. Sa première réaction aux grands événements était celle d’un révolutionnaire. Sa première réaction aux grands événements était celle d’un révolutionnaire. Mais après chaque réaction de ce genre, sa pensée, n’étant pas soutenue par le ressort de la volonté, s’éparpillait et rétrogradait. Au début du siècle, ce processus aurait pu déjà être observé… dans les signes avant-coureurs du ressac révolutionnaire (voir le journal « Iskra »), puis au début de la guerre impérialiste et aussi au début de la révolution de 1917. Mais en vain ! Sa faculté d’invention et la souplesse de son esprit lui faisaient contourner les difficultés créées par de nouvelles questions à résoudre. Il en tirait même des arguments pour défendre ce qui est « indéfendable ». La dialectique devenait chez lui la casuistique le plus fine. Cette faculté extraordinaire de posséder à la fois une volonté sans volonté et l’entêtement dans l’indécision lui permit, durant des années, de se maintenir en des positions contradictoires et sans issue apparente. A chaque occasion de prendre une position historique et d’éveiller les espoirs, il se trompa. Et, chaque fois, il descendait la pente ! Pour conclure, il devint le plus fin, le plus pénétrant politique de cette intelligentsia petite-bourgeoise à moitié idiote, lâche et méprisable.

Le fait qu’il ne s’aperçoit pas, donc ne comprend pas cette chute, montre combien la mosaïque de son esprit s’est cruellement moquée de lui. A l’époque des problèmes et des possibilités gigantesques, Martov se retrouve crucifié entre Longuet et Tchernov. Il suffit de citer ces deux noms pour mesurer la chute idéologique et politique de cet homme auquel il fut donné beaucoup plus qu’à tant d’autres !


Plékhanov

La guerre en mettant fin à toute une époque du Socialisme a mis sur la balance et évalué définitivement les dirigeants de cette époque. Sans pitié elle a fait des coupes sombres dans leurs rangs. Ce fut le cas pour G. Plékhanov.

Plékhanov fut un grand homme. Il est douloureux de penser que la jeunesse prolétarienne actuelle, qui a adhéré au mouvement depuis 1914 et après, ne voit en Plékhanov que le protecteur des Alexinsky, le collaborateur des Avksentiev, le partisan de Bréchkovskaia, donc le Plékhanov de l’époque de la décadence « patriotique ». C’était en vérité un grand homme. Une grande figure qui est entrée dans l’histoire de la pensée publique russe. Plékhanov n’a pas créé la théorie du matérialisme historique ; il ne l’a pas enrichie par des apports nouveaux, mais l’a introduite dans la vie russe. Il lui a rendu un service d’une portée immense. Il lui fallut vaincre les préjugés de l’Intelligentsia russe, qui n’était pas précisément très évoluée. Plékhanov « nationalisa » la théorie marxiste et, ce faisant, dénationalisa la pensée révolutionnaire russe. Celle-ci grâce à Plékhanov adopta un langage réellement scientifique, établit un lien spirituel avec le mouvement ouvrier international et ouvrit à la Révolution russe des perspectives et des possibilités effectives, trouvant pour appuyer celles-ci des arguments tirés des lois objectives du développement économique. Plékhanov n’a pas inventé la dialectique matérialiste, mais il la révéla en néophyte convaincu, passionné et brillant, vers le début des années 80… Pour ce rôle, il fallait une grande pénétration d’esprit, un large horizon historique et une fermeté d’âme remarquable.

A toutes ces qualités, Plékhanov joignait l’art de savoir exposer brillamment ses idées et le talent de la plaisanterie. Le premier croisé russe du Marxisme « travaillait du glaive, pour la gloire » ! Combien de blessures n’a-t-il pas infligées ! Plusieurs d’entre elles, causées au talentueux Mikhaïlovsky, avaient un caractère mortel. Pour pouvoir estimer à sa juste valeur la force de la pensée plékhanovienne, il faut se représenter la platitude des cercles subjectifs, idéalistes et faussement populaires qui faisaient la loi en Russie et dans l’émigration russe parmi les radicaux. Ces cercles représentaient le plus révolutionnaire de ce que la Russie de la seconde moitié du 19e siècle avait pu tirer d’elle-même.

Le développement idéologique de la jeunesse ouvrière s’engage heureusement sur d’autres chemins. Un éboulement social d’une extrême importance historique nous sépare de ces temps où se déroulait le duel Beltov-Mikhaïlovsky (2). Voilà pourquoi la forme des meilleures œuvres, les plus polémiques, de Plékhanov a vieilli ; tout comme a vieilli la forme du pamphlet d’Engels : anti-Düring. Les points de vue de Plékhanov semblent au travailleur réfléchi incomparablement plus compréhensibles que ceux que Plékhanov détruit. C’est pourquoi le jeune lecteur devra consacrer beaucoup plus d’attention et de compréhension pour rétablir intellectuellement les opinions des populistes et des subjectivistes, que  pour comprendre la force et la précision des coups assénés par Plékhanov. C’est aussi la raison pour laquelle les livres de ce dernier n’auront jamais un large retentissement. Seul, le jeune marxiste, qui a la possibilité de travailler à l’élargissement et à l’approfondissement de sa vision du monde, se  tournera vers l’introducteur de la pensée marxiste en Russie : vers Plékhanov. A cet effet, il faut se reporter, chaque fois, à l’atmosphère particulière du radicalisme en Russie autour des années 60-90. Le problème n’est guère facile. Quelle récompense que l’élargissement des horizons politiques et théoriques et quelle satisfaction esthétique ! La même que donne la victoire d’une pensée claire dans le combat mené contre les préjugés, l’étroitesse d’esprit et la stupidité. Malgré la forte influence exercée sur lui par les maîtres français du style, Plékhanov demeure le représentant de la vieille école russe des publicistes de la lignée des Biélinsky, Herzen et Tchernitchevsky. Il aimait écrire abondamment et ne se gênait pas pour s’écarter du sujet en distrayant le lecteur par des plaisanteries… Pour notre temps « soviétique » qui tranche les trop longues phrases en morceaux qu’il « recolle » par la suite, le style plékhanovien semble suranné. Mais il caractérise toute une époque et, en son genre, demeure inégalé. L’Ecole française l’a marqué de son sceau bénéfique, dans le sens de la précision de la formule et de la clarté dans l’exposition. En tant qu’orateur, Plékhanov se distinguait, tout comme l’écrivain, par ses dons particuliers, en même temps à son avantage et à son désavantage. Lisez Jaurès ! vous sentez le discours écrit. Chez Plékhanov… tout le contraire ! Dans ses discours, vous entendez la voix de l’écrivain. L’écriture oratoire, tout comme le discours écrit, peuvent donner de très beaux résultats. C’est pourquoi les livres de Jaurès fatiguent par la recherche constante de l’effet oratoire. Plékhanov, lui donnait l’impression d’être le lecteur talentueux de ses propres articles. Par-dessus tout, il excellait dans ces joutes oratoires où se plongeait avec délices toute une génération de l’Intelligentsia russe. L’essence de la discussion consiste à unir l’art oratoire et l’art épistolaire. Sa partie faible était le discours politique. A celui se pose le problème suivant : amener à soi les auditeurs par la persuasion des déductions et les plier par la force de la volonté. Plékhanov parlait comme observateur, un publiciste, un critique, mais non comme un chef. Jamais il ne réussit à prendre contact directement avec la masse, à la saisir en pleine action et en devenir le maître. Son principal mérite est d’avoir introduit le Marxisme en terre russe, d’en avoir été le précurseur.

Nous avons déjà dit que Plékhanov n’a, pour ainsi dire, laissé aucune œuvre qui aurait pu avoir un ressentiment auprès de la classe ouvrière. Il y a cependant une exception, c’est son Histoire de la pensée collective russe, mais cet ouvrage est loin d’être sans reproche du point de vue théorique. Les tendances patriotiques et conciliatrices de la politique plékhanovienne en la dernière période de sa vie ébranlèrent toutes ses superstructures théoriques. S’égarant dans les contradictions sans issues du social-patriotisme, Plékhanov commença à chercher des directions dans la théorie de la lutte des classes, mais il le faisait tantôt sur le terrain de l’intérêt national, tantôt dans des principes d’éthique abstraite. En ses derniers écrits, il fait des entorses monstrueuses à la morale admise en essayant de l’ériger en critère de la politique (Une guerre défensive est une guerre juste !)

Dans son introduction à l’ouvrage Histoire de la pensée collective russe, il limite la sphère d’action de la lutte des classes à des contacts intérieurs et la change en des relations nationales de solidarité, en cas d’agression (3). Ce n’est plus Marx, mais du… Sombart !… Seul, celui qui sait à quel point Plékhanov a livré un combat aussi prometteur, efficace et brillant à l’idéalisme en général, à la philosophie normative, à l’école de Brentano, au falsificateur du Marxisme Sombart, seul cet homme peut mesurer l’abîme de dégradation théorique où est tombé Plékhanov sous le poids de l’idéologie patriotico-nationale.

Cette chute pouvait déjà se prévoir : c’était un précurseur, et de là proviennent à la fois son malheur et son mérite immortel. Il ne fut pas le chef d’un prolétariat agissant, mais seulement son théoricien. Dans les polémiques, il usait des méthodes marxistes, mais il ne sut pas les mettre en action. Biens qu’ayant vécu quelque dix années en Suisse, il demeura un émigré russe (un russe à l’étranger). La politique suisse — politique de clocher — ne l’intéressait en aucune manière. Plékhanov considérait comme le seul parti en Russie le petit groupe des adhérents du cercle « Groupe de libération du travail » (formé de lui-même, d’Axelrod, de Zassoulitch et de Deutsch, alors au bagne). Il s’efforçait d’affermir les racines philosophiques et théoriques d’autant plus que les racines politiques lui faisaient défaut.

En tant qu’observateur du mouvement ouvrier européen, il se tenait à l’écart sans prêter attention à la mesquinerie, à l’émiettement et à la facilité de soumission des partis socialistes.

Par contre Plékhanov restait très attentif — sur le qui-vive — en ce qui concernait d’éventuelles hérésies dans la littérature socialiste. La rupture d’équilibre entre la théorie et la pratique fut fatale à Plékhanov. Il montra qu’il n’avait pas la taille nécessaire pour affronter les grands événements politiques, malgré toute sa préparation théorique. Déjà, la Révolution de 1905 le prit à l’improviste. Ce brillant et profond théoricien marxiste s’orientait dans les événements de la Révolution avec le coup d’œil empirique du premier citoyen venu. Manquant de confiance en lui-même, il se dérobait aux questions précises posées, hésitait et s’en libérait par des formules algébriques ou des anecdotes très spirituelles, pour lesquelles il avait une prédilection marquée.

C’est à la fin de l’année 1902 que je vis Plékhanov pour la première fois, lorsqu’il terminait sa remarquable campagne théorique contre le populisme et le révisionnisme (4) et affrontait les problèmes politiques de la Révolution grandissante. En d’autres termes, c’est à cette époque que la chute de Plékhanov s’amorça. Une seule fois, j’eus l’occasion de voir et d’entendre ce dernier dans toute sa gloire et « en pleine forme ». C’était à Londres en juillet 1903. Les représentants du groupe « Rabotche Dielo », Martinov et Akimov, ceux du « Bund », Lieber et autres, et aussi quelques délégués provinciaux tentèrent de faire adopter des amendements, mal venus et théoriquement maladroits, au projet de programme du parti, presque entièrement élaboré par Plékhanov. Dans les escarmouches de commission, celui-ci était intraitable et… impitoyable. A chaque question posée, à des questions, mêmes secondaires, il mobilisait les ressources de son éclatante érudition et réussissait à convaincre les auditeurs et même les contradicteurs, qua la question commençait justement là où les auteurs des amendements pensaient l’avoir terminée. Il se présentait avec la claire conception d’un programme conçu scientifiquement. Il fallait le voir ! sûr de lui, confiant en ses connaissances, en sa force, avec une lueur joyeuse et ironique dans le regard, les moustaches allègrement retroussées, avec des gestes vivants et expressifs à la limite de la « théâtralité » ; président la séance, il l’éclairait comme un splendide feu d’artifice de savoir et de finesse d’esprit. Tout ce qui se dégageait de lui provoquait l’admiration sur tous les visages, même sur ceux des adversaires où l’orgueil le disputait au dépit. Au cours de la même session, lorsqu’il devait résoudre des problèmes de tactique et d’organisation, il était nettement inférieur, à tel point qu’il jetait le doute et la déception dans l’esprit de ces mêmes délégués, qui venaient de l’admirer.

A l’occasion du Congrès de Zürich en 1893, Plékhanov déclara que le mouvement révolutionnaire russe vaincrait en tant que mouvement ouvrier ou disparaîtrait. Ceci signifiait qu’une bourgeoisie révolutionnaire, capable de prendre le pouvoir ne pourrait jamais exister en Russie. Cela apportait la preuve qu’une révolution ne pourrait vaincre que grâce au Prolétariat et ne pourrait se terminer que par le transfert du pouvoir entre les mains des travailleurs. Mais Plékhanov se détourna de cette réalité avec horreur. De plus il se refusa à admettre ses anciennes propositions théoriques, et n’en créa plus de nouvelles. De là vinrent son impuissance politique, ses hésitations qui l’accablèrent du poids pesant du patriotisme.

Pour les disciples authentiques et fidèles de Plékhanov, il ne restait plus à l’époque de la guerre et de la révolution qu’à le combattre en une lutte sans merci.


E. Kautsky

Le journal Naché Slovo dût arriver à régler ses comptes avec Kautsky. L’autorité internationale de ce dernier était encore très forte, à la vielle de la guerre impérialiste, bien que n’atteignant plus de loin ce niveau acquis au début du siècle et particulièrement pendant la première Révolution russe. Kautsky était, sans le moindre doute, le théoricien le plus talentueux de la IIe Internationale et, pendant la plus grande moitié de sa vie, il présenta et « incarna » les meilleures tendances de cette Internationale. Propagandiste et vulgarisateur du Marxisme, Kautsky y voyait sa mission de théoricien comme devant aboutir à la Réforme et à la Révolution ; mais il ne considérait que la Réforme comme une réalité. Il tenait la Révolution pour une vue théorique, une perspective historique.

La théorie darwiniste de l’origine des espèces embrasse le règne végétal et le règne animal en toutes leurs dimensions. La lutte pour la vie, la sélection naturelle se poursuivent de façon constante. S’il pouvait exister un observateur disposant de mille années de vie — temps indispensable aux observations cosmiques —, il établirait, sans le moindre doute, qu’à certaines époques, le processus de la sélection naturelle est à peu près imperceptible, que les espèces conservent les caractères propres et semblent être des incarnations des idées-types platoniciennes ; des époques de rupture existent entre le milieu géographique et le monde végétal et le monde animal, des périodes de crise géo-biologique, quand les lois de la sélection naturelle se répandent dans toute leur cruauté et trouvent leur accomplissement sur les cadavres de la faune et de la flore. Dans le cadre de cette gigantesque perspective, la théorie de Darwin demeurera avant tout comme la théorie des époques critiques dans le développement de tout ce qui vit.

La théorie de Marx du processus de l’Histoire embrasse toute l’histoire de l’homme organisé collectivement. Mais aux époques d’équilibre dans la société, la soumission des idées aux intérêts de classe et au système de la propriété reste masquée. Les périodes de révolution sont la meilleure école du Marxisme, quand la lutte des classes prend le caractère d’une guerre civile et que les systèmes de gouvernement, les droits et la philosophie se découvrent comme des organes au service des classes. La théorie marxiste elle-même fut formulée en une époque pré-révolutionnaire alors que les classes cherchaient une nouvelle orientation et fut établie définitivement après les expériences de la Révolution et de la Contre-révolution de 1848 et des années suivantes.

Kautsky ne possédait pas cette irremplaçable expérience révolutionnaire. Il s’imprégna du Marxisme et le vulgarisa comme un bon maître d’école du Socialisme scientifique. Le maximum de son activité se manifesta pendant la période de dégradation qui suivit l’écrasement de la Commune jusqu’à la première Révolution russe. Le Capitalisme se redressait de toute sa puissance. Les organisations ouvrières croissaient presque automatiquement, mais « le but à atteindre à tout prix à savoir : la Révolution sociale et prolétarienne se différenciait du mouvement et ne conservait plus qu’une existence purement académique. De là l’aphorisme de Bernstein : « Le mouvement est tout… le but à atteindre n’est rien… » En tant que philosophie d’un mouvement ouvrier, cette affirmation est un non-sens et une trivialité ! Mais en tant que caractéristique de la mentalité de la Social-démocratie allemande au cours du quart de siècle précédent la guerre, cette opinion de Bernstein est tout à fait significative : la lutte réformatrice journalière prit un tour tout à fait régulier, « le but à atteindre à tout prix » stagnait sous la direction de Kautsky.

Il défendait inlassablement le caractère révolutionnaire de la doctrine de Marx et d’Engels, bien que, sur ce point, l’initiative de la résistance aux tendances révisionnistes appartenait aux éléments décidés tels que Rosa Luxembourg, Plékhanov et Parvus. Mais politiquement il se réconcilia avec la Social-démocratie, ne voyant pas son profond opportunisme et ne put donner un caractère décisif à la tactique du parti. De son côté, la bureaucratie dirigeante se réconcilia avec le radicalisme théorique de Kautsky. Cette combinaison de l’opportunisme pratique et des principes révolutionnaires trouva son suprême épanouissement en la personne de l’ouvrier tourneur Auguste Bebel, chef indiscuté pendant près de cinquante ans. Bebel soutenait Kautsky dans le domaine de la théorie, se révélant pour ce dernier une autorité sans appel dans les questions politiques. Seule, R. Luxembourg bousculait parfois Kautsky avec plus d’ardeur que ne le désirait Bebel. La Social-démocratie allemande occupait la place dirigeante au sein de la IIe Internationale. Kautsky était son théoricien reconnu et aussi, semble-t-il, son inspirateur. Il sortit vainqueur de son combat avec Bernstein. Au congrès d’Amsterdam en 1903, où fut condamné le « ministérialisme socialiste français » (Millerandisme), on adopta la résolution de Kautsky, qui devint ainsi le théoricien approuvé, le chef de fille du Socialisme international. Ce fut la période suprême de son influence. Ses ennemis et ses opposants le surnommaient « le Pape de l’Internationale ». Je me souviens que sa vieille mère, auteur de romans tendancieux, reçut le jour de ses 75 ans des félicitations de la part de socialistes italiens, adressés à « alla mamma del Papa » (à la mère du Pape).

La Révolution de 1905 fortifia les tendances radicales du mouvement socialiste ouvrier international et renforça de façon extraordinaire l’autorité théorique de Kautsky. Dans les questions internes de la révolution, il prit — il est vrai, après bien d’autres — une position définitive et put prévoir la formation d’un gouvernement social-démocrate révolutionnaire en Russie. Bebel, dans ses fréquents entretiens, raillait « le séduisant Charles » en souriant ironiquement. Le Parti allemand aborda la question suivante : fallait-il une direction commune et une révolution radicale ? Cette discussion marqua le point culminant de la carrière de Kautsky. Ensuite ce fut le déclin.

Je rencontrai Kautsky, pour la première fois en 1907, après mon évasion de Sibérie. La déroute de la Révolution n’était pas encore évidente. L’influence de R. Luxembourg sur Kautsky était prépondérante à cette époque. L’autorité de ce dernier était indiscutée pour toutes les fractions de la Social-démocratie russe.

Non sans agitation intérieure, je montai l’escalier de la petite maison si propre, rue Fridenay, à Berlin. Kautsky, petit vieillard aux cheveux blancs et aux yeux clairs, me salua en russe, « bonjour », et cet accueil joint à toutes les excellentes impressions que j’avais de ses ouvrages scientifiques, formait un ensemble très séduisant. Je me rendis compte, par la suite, que cette amabilité provenait de son indiscutable autorité, ce qui lui conférait une totale confiance en lui. Pourtant, l’entretien eut peu de résultat. Il avait l’esprit sec, anguleux, n’avait pas la répartie facile, manquait de psychologie et était porté à schématiser. De plus, ses plaisanteries étaient banales. Pour toutes ces raisons, on peut le regarder comme orateur de second ordre.

En Russie, la Révolution était balayée, le prolétariat était écrasé, le socialisme en était réduit à se réfugier dans la clandestinité ; la bourgeoisie libérale cherchait à se réconcilier avec la monarchie sur la base d’un programme impérialiste : une déception totale envers les méthodes révolutionnaires se fit jour brutalement dans les rangs de l’Internationale. L’opportunisme prenait sa revanche. Pendant ce temps-là, les relations entre les Etats capitalistes se tendaient de plus en plus ; le dénouement approchait. Les Partis socialistes devaient trancher le dilemme : être pour le gouvernement national, ou contre lui ? Ou il fallait appliquer la théorie révolutionnaire ou suivre la ligne opportuniste jusqu’au bout. Toute l’autorité de Kautsky consistait en la conciliation de l’opportunisme en politique et du Marxisme en théorie.

L’aile gauche (R. Luxembourg) exigeait des réponses précises ; d’un autre côté, les réformistes passaient à l’attaque sur tout le front. Kautsky, de plus en plus désorienté, combattait plus âprement encore l’aile gauche, se rapprochait des partisans de Bernstein, s’efforçant, en vain, de conserver l’objectif marxiste. Il changea tellement en cette période que même son apparence en fut affectée ; son calme habituel disparut totalement et ses yeux reflétaient une agitation inhabituelle.

La guerre fit éclater au grand jour tout le mensonge et la pourriture du « Kautskisme ». Kautsky conseillait à la fois de ne pas s’abstenir de voter les crédits à « Guillaume » et de ne pas les voter avec « des réserves ». Dans le courant des mois suivants se fit jour une polémique expliquant ce que réellement Kautsky avait conseillé de faire. « L’Internationale est l’instrument de la paix, non de la guerre. » Kautsky se cramponnait à cette formule banale et creuse comme à une bouée de sauvetage. Tout en critiquant les débordements du chauvinisme, Kautsky préparait la réconciliation de tous les sociaux-patriotes après la guerre. « Tous les êtres humains se trompent mais, malgré eux, la guerre passera et nous repartirons à zéro. »… Lors de l’écrasement de la Révolution allemande, Kautsky devint une espèce de ministre de la République bourgeoise. Il proposa une rupture complète avec l’U.R.S.S. — « c’est sans importance, elle s’écroulera dans quelques semaines » — et il s’aplatit devant Wilson… Combien cruellement la dialectique de l’histoire se vengea d’un de ses apôtres !


« Naché Slovo » et « Sozial-Demokrat »

Dans la lutte contre ses ennemis, Naché Slovo se débarrassa définitivement de ses collaborateurs douteux et assura l’équilibre d’une plate-forme politique qui ne tenait jusqu’ici que par compromis. Le 1er Mars 1916, la rédaction exposa le programme suivant : Naché Slovo se donne comme objectif le rétablissement de l’Internationale dans le cadre de la lutte révolutionnaire du prolétariat de tous les pays contre la guerre et l’Impérialisme et contre les principes du Capitalisme.

Le combat sans merci contre le Social-patriotisme, qui égare la conscience des travailleurs et paralyse leur volonté révolutionnaire, est le principal but de l’action entreprise par Naché Slovo.

Notre groupe se rallie à la résolution « zimmerwaldienne », voyant en celle-ci une étape sur le chemin qui doit mener à la création d’une IIIe Internationale révolutionnaire.

Naché Slovo regarde comme une obligation de l’aile gauche des Internationalistes,


— de condamner l’éclectisme politique,
— de fournir au prolétariat les explications nécessaires pour qu’il comprenne les conditions et le caractère de l’ère historique où nous entrons,

— de lui faire saisir l’importance de la tactique révolutionnaire qui souligne le changement d’une lutte jusqu’ici défensive en une bataille offensive,

— de lui montrer la voie d’un approfondissement et d’un élargissement économiques systématiques amenant aux conflits entre la classe ouvrière et son gouvernement…


« Tout ceci, sous le drapeau de « la conquête du pouvoir politique pour réaliser la révolution sociale ».


Naché Slovo se donne comme obligation, dans les cadres sociaux-démocrates russes, d’épurer ses rangs de tous les sociaux-patriotes qui portent en eux le caractère le plus antirévolutionnaire et le plus démoralisant.

Naché Slovo réclame une totale rupture avec les états-majors sociaux-patriotes et une lutte impitoyable contre eux. Etant donné l’influence de ces derniers sur les masses ouvrières, il est absolument nécessaire d’obtenir l’union de tous les Internationalistes russes.

A Genève, pendant la guerre, le journal Sozial-Demokrat sous la direction de Lénine, sortit environ 33 numéros. Les différences de point de vue entre Naché Slovo et Sozial-Demokrat s’amenuisaient à mesure que se creusait le fossé entre sociaux-patriotes et les sociaux-pacifistes. Le fait même de la participation de Martov à Naché Slovo — lequel Martov, oubliant son ex-glissement à gauche, continuait à démontrer que les Menchéviks n’avaient pas évolué sur le plan de l’Internationalisme — ne pouvait que brouiller les cartes. La critique de Sozial-Demokrat était, sous ce rapport, irréprochablement juste et aida l’aile gauche à débusquer Martov. En outre, elle donna au journal, après la conférence de Zimmerwald, une tournure plus précise et sans compromis. A la seconde Conférence de Zimmerwald (Kienthal), la rupture entre le journal Naché Slovo et les internationalistes du type Martov devint un fait accompli. Martov se poussa à nouveau vers la droite et marcha la main dans la main avec Axelrod, qui unissait francophilie et pacifisme, plaçant au-dessus de tout sa haine envers le bolchevisme.

Il y avait trois points de désaccord (et particulièrement quand la rédaction passa entre les mains de « l’aile gauche ») entre les deux journaux. Ces trois points concernaient le défaitisme, le combat pour la paix et le caractère de la révolution grandissante en Russie. Naché Slovo refusait le défaitisme. Sozial-Demokrat dénonçait le slogan « la lutte pour la paix » craignant que celui-ci ne cache des tendances pacifistes et lui opposait la guerre civile. Pour finir, Naché Slovo, pensait que l’objectif du Parti était la prise du pouvoir au nom de la révolution socialiste. Sozial-Demokrat tenait pour la dictature « démocratique » paysanne et ouvrière. La Révolution de Mars balaya ces différences.

*
*     *


Dans ses colonnes, le journal Naché Slovo relevait toutes les nouvelles arrivant à Paris ayant trait au réveil de l’esprit international parmi les mouvements ouvriers. Par l’intermédiaire de ce journal, nous appelions les Internationalistes d’Angleterre, de Suisse, d’Italie, d’Amérique et même d’Australie, d’où correspondait Artem (Sergueiev), maintenant décédé.

Nous nous jetions avec avidité sur tout ce qui pouvait évoquer une idée révolutionnaire en Allemagne et nous creusions profondément tous les documents publiés par l’opposition social-démocrate allemande.


Les collaborateurs de « Naché Slovo »

Parmi les travailleurs russes résidant à Paris, à Londres et même en Suisse, Naché Slovo comptait des amis dévoués et leur nombre allait sans cesse croissant. Beaucoup plus qu’un dixième de ces personnes se consacrèrent, par la suite, à la cause de la révolution prolétarienne. L’état-major littéraire du journal se composait de membres de différentes tendances :

On y comptait des bolchéviks à opinions conciliatrices, des purs bolchéviks, des « avant-gardistes » et de futurs menchéviks. Il est logique de donner la liste des principaux collaborateurs, après le départ de Martov et de ses amis : Angelica Balabanova, M. Bronsky, Vladimirov, Divikovsky (Avdiev), Zalesky, Kolontaï, Lozovsky, Lounatcharsky, Manouilsky (Bezrabotny), Mechtcheriakov, Ovseenko-Antonov (Gallsky), Pokrovsky, Pavlovitch, Poliansky, Radek, Rappoport (Varine), Riazanov (Boukvoied), Racovsky, Rothstein, Sokolnikov, Sergéev (Artem), Trotsky, Ouritsky (Boretsky), Tchoudnovsky, Tchitchérine (Ornatsky). Nos amis les plus proches parmi les étrangers se nommaient Alfred Rosmer et Henriette Roland-Holst.


G. I. Tchoudnovsky

Deux des collaborateurs les plus assidus de Naché Slovo périrent pendant la guerre civile : Ouritsky et Tchoudnovsky. Tout le monde connaît le nom d’Ouritsky, ce personnage aimable et courtois qui accomplit pendant la Révolution un travail si ingrat. Ici nous devons parler de Tchoudnovsky. Il est mort trop jeune et, à cause de cela, la jeunesse ne le connaît pas. C’était un enthousiaste. Comme il arrive souvent aux jeunes enthousiastes, sa force de caractère lui permettait de dissimuler son ardeur intérieure (mais ceci pendant les périodes calmes). Il s’intéressait très sérieusement à la théorie marxiste. Mais au premier événement intéressant, il s’enflammait de la tête aux pieds. A notre arrivée d’Amérique, étant d’âge à servir, il entra dans l’armée de Kérensky et bien vite obtint un commandement dans un des corps d’armée.

Dès le premier jour de la Révolution, il ne se sépara plus de sa carabine. Sur le champs de bataille de Poulkovo, il combattit les cosaques de Kérensky commandés par Krasnov, en qualité de chef d’un détachement ; il avait obtenu ce grade non pour ses connaissances militaires, mais parce qu’il était plus décidé et plus courageux que les autres. Touché par une balle, à peine pansé, il revint sur la ligne de feu et n’en partit pas. Là où « ça chauffait le plus », en Ukraine, là se trouvait Tchoudnovsky. Dans les rangs des partisans, il combattit l’occupant allemand et le pouvoir ukrainien. Celui-ci le condamna à mort, mais ne réussit pas à le pendre (il n’en eût pas le temps) car les armées rouges, entrant dans Kiev délivrèrent Tchoudnovsky, mais pas pour longtemps Il tomba pendant la retraite de Kharkov. Quelle balle le tua ? Une balle tirée par les soldats de Hohenzollern, une balle « démocratique » tirée par un fusil « social-révolutionnaire » ou une balle « social-démocrate » (car il s’en trouvait dans les bandes ukrainiennes qui combattaient avec les Allemands) ? Nous ne le savons pas. N’est-ce pas la même chose ?…


Le journal de Tchernov

L’existence de Goloss et ensuite de Naché Slovo, incita un groupe de sociaux-révolutionnaires, avec comme chef de file Tchernov, à fonder un quotidien de tendance subjective. Parmi les membres de l’Intelligentsia populiste, l’épidémie patriotique sévissait incomparablement plus que dans les rangs marxistes. On aurait pu compter sur les doigts les socialistes-révolutionnaires-internationalistes. Leur internationalisme n’avait pas un caractère révolutionnaire, mais bien humanitaire et idéaliste. En ce qui concerne le chef de ce parti, il remplissait sa fonction « naturelle », ce qui signifie qu’il s’efforçait de prendre position sans oser le faire, défendant à sa manière l’internationalisme en coopération avec les sociaux-patriotes français et comblait les lacunes et les trous de cette doctrine par le bla-bla-bla de ses écrits et de ses discours. S’en prenant tout d’abord à la Social-démocratie allemande, à la critique de laquelle il se préparait depuis longtemps en empruntant des arguments ici et là, tantôt chez Bernstein, tantôt chez les syndicalistes, Tchernov, après une certaine période d’attente, décida que la crise subie par la IIe Internationale signifiait la ruine totale de l’idéologie marxiste et qu’il fallait battre le fer quand il était chaud. Il est évident qu’il ne dépassa pas le niveau d’une argumentation ordinaire et d’un pathos soi-disant moralisateur. Jusque dans la boue du chauvinisme français, il recherchait des arguments pour étayer sa grande découverte : « Marx et Engels étaient les fondateurs du social-impérialisme allemand. » La crise ne survient qu’à la suite du manque d’audience de la voix de Tchernov chez les dirigeants responsables de la IIe Internationale. Ce fameux prophète « subjectiviste » oublie simplement de nous expliquer pourquoi les 9/10es de ses partisans avec les blanquistes, les syndicalistes et les anarchistes se trouvèrent entraînés dans les remous du patriotisme. Pendant deux ou trois mois, il s’efforça chaque jour, de démontrer qu’il avait des opinions se distinguant par leur haute teneur politique révolutionnaire. La censure française le prit au mot et, après la fermeture de nos journaux, interdit aussi le sien. Il se rendit à Zimmerwald où il fit figure de provincial et finit par s’accrocher à la gauche zimmerwaldienne (résultat totalement imprévisible non seulement pour la gauche, mais aussi pour la Conférence et pour lui-même). Il est évident que cela ne l’empêcha pas d’être le ministre de la guerre impérialiste et, en des discours vides et ampoulés, de défendre l’offensive de juin 1917 en coopération avec les armées de l’Entente impérialiste. Les pires traits d’une intelligentsia opportuniste, malgré l’enrichissement qui lui fut donné par son expérience parlementaire et journaliste, se retrouvent en la figure politique de Tchernov. L’indéchiffrable vague révolutionnaire projeta ce charlatan à la présidence d’une assemblée, puis d’un seul coup le rejeta dans un oubli total.

*
*     *

Après le choix et l’étude scrupuleuse de la documentation nécessaire à notre publication, il s’avéra indispensable de la scinder en deux tomes. Dans le second livre, nous publierons des articles concernant les groupements politiques et la lutte intérieure au sein des principaux partis socialistes européens ; il en sera de même pour les documents relatant deux mois de travail en Amérique, à la veille de la  révolution de mars.

Nous avons pris un objectif de ne pas reproduire tous les articles de cette période de guerre, car leur publication aurait alourdi outre-mesure cet ouvrage. Nous avons écarté ceux qui ne présentaient qu’un intérêt secondaire, également ceux contenant des redites. Il nous fallut aussi nous priver des articles trop malmenés par la censure française. Et ces derniers sont plutôt nombreux !

Malgré les coupures effectuées par la censure, le sens de certains articles reste transparent et nous avons essayé de les rétablir en leur intégrité. D’une manière générale, il fut impossible d’échapper aux redites, une partie importante des articles ayant été écrite pour un quotidien qui, par son essence même, ne vit que de répétitions.

A la lueur d’une révision attentive, nous avons pensé que ces répétitions étaient utiles en ce qui concerne les jeunes lecteurs.

Ces derniers doivent s’imprégner jusqu’à saturation de l’atmosphère régnant à l’époque de la guerre impérialiste, époque révolue pour nous-même et qui, pour toujours, creuse un fossé sanglant entre le passé de l’humanité et son avenir.

L. Trotsky

Moscou-Simbirsk, 18 mars 1919.

Moscou, 24 avril 1922.



1. Dans la deuxième quinzaine de janvier, Goloss fut interdit par ordre du gouvernement français, mais le 29, il reparaissait sous le titre Naché Slovo.

2. Sous le pseudonyme de Beltov, Plékhanov réussit en 1895 à faire publier, malgré la censure tzariste, son pamphlet le plus frappant Le point de vue moniste dans l’Histoire.

3. Le processus de développement de toute collectivité divisée en classes se différencie de celui de ces classes et de leurs relations réciproques : 1) la lutte intestine quand il s’agit de l’organisation collective interne ; 2) une collaboration plus ou moins amicale pour la défense du pays contre toute agression extérieure.

4. Révisionnisme : théorie éclectique basée sur la refonte (révision) du Marxisme, faite dans un esprit d’opportunisme.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 3 juillet 2011 14:24
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 



Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref