RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les auteur(e)s classiques »

Léon Trotsky, 1905.
Préface à l'édition russe de 1922


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Léon Trotsky (1904), 1905. Texte rédigé entre 1905 et 1909 à Vienne. Une édition numérique réalisée par Claude Ovtcharenko, bénévole, journaliste à la retraite, France.

Préface
de l'édition russe de 1922


_______


Les événements de 1905 apparaissent comme le puissant prologue du drame révolutionnaire de 1917. Pendant les longues années de réaction triomphante qui ont suivi, l’année 1905 est toujours demeurée à nos yeux comme un tout achevé, comme l’année de la « révolution russe ». Actuellement, 1905 n’a plus ce caractère individuel et essentiel, sans avoir pour cela perdu de son importance historique. La révolution de 1905 est directement sortie de la guerre russo-japonaise et, de la même manière, la révolution de 1917 a été le résultat immédiat du grand massacre impérialiste. Ainsi, par ses origines comme par son développement, le prologue contenait tous les éléments du drame historique dont nous sommes aujourd’hui les spectateurs et les acteurs. Mais ces éléments se présentaient dans le prologue sous une forme abrégée, non encore développée. Toutes les forces composantes qui sont entrées dans la carrière en 1905 sont maintenant éclairées d’une lumière plus vive par le reflet des événements de 1917. L’Octobre rouge, comme nous l’appelions dès ce temps-là, a grandi et est devenu, douze ans plus tard, un Octobre incomparablement plus puissant et véritablement triomphant.

Notre grand avantage en 1905, à l’époque du prologue révolutionnaire, fut en ceci que nous autres, marxistes, étions dès lors armés dune méthode scientifique pour l’étude de l’évolution historique. Cela nous permettait d’établir une explication théorique des relations sociales que le mouvement de l’histoire ne nous présentait que par indices et allusions. Déjà, la grève chaotique de juillet 1903, dans le Midi de la Russie, nous avait fourni l’occasion de conclure que la méthode essentielle de la révolution russe serait une grève générale du prolétariat, transformée bientôt en insurrection. Les événements du 9 janvier, en confirmant d’une manière éclatante ces prévisions, nous amenèrent à poser en termes concrets la question du pouvoir révolutionnaire. Dès ce moment, dans les rangs de la social-démocratie russe, on se demande et on recherche activement quelle est la nature de la révolution russe et quelle est sa dynamique intérieure de classe. C’est précisément dans l’intervalle qui sépare le 9 janvier de la grève d’octobre 1905 que l’auteur arriva à concevoir le développement révolutionnaire de la Russie sous l’aspect qui fut ensuite fixé par la théorie dite de la « révolution permanente ». Cette désignation quelque peu abstruse voulait exprimer que la révolution russe, qui devait d’abord envisager, dans son avenir le plus immédiat, certaines fins bourgeoises, ne pourrait toutefois s’arrêter là. La révolution ne résoudrait les problèmes bourgeois qui se présentaient à elle en premier lieu qu’en portant au pouvoir le prolétariat. Et lorsque celui ci se serait emparé du pouvoir, il ne pourrait s’en tenir aux limites d’une révolution bourgeoise. Tout au contraire et précisément pour assurer sa victoire définitive, l’avant garde prolétarienne devrait, dès les premiers jours de sa domination, pénétrer profondément dans les domaines interdits de la propriété aussi bien bourgeoise que féodale. Dans ces conditions, elle devrait se heurter à des démonstrations hostiles de la part des groupes bourgeois qui l’auraient soutenue au début de sa lutte révolutionnaire, et de la part aussi des masses paysannes dont le concours l’aurait poussée vers le pouvoir. Les intérêts contradictoires qui dominaient la situation d’un gouvernement ouvrier, dans un pays retardataire où l’immense majorité de la population se composait de paysans, ne pourraient aboutir à une solution que sur le plan international, dans l’arène d’une révolution prolétarienne mondiale. Lorsque, en vertu de la nécessité historique, la révolution russe aurait renversé les bornes étroites que lui fixait la démocratie bourgeoise, le prolétariat triomphant serait contraint de briser également les cadres de la nationalité, c’est à dire qu’il devrait consciemment diriger son effort de manière à ce que la révolution russe devînt le prologue de la révolution mondiale.

Bien qu’un intervalle de douze ans se place entre ce jugement et les faits, l’appréciation que nous venons d’exposer s’est trouvée complètement justifiée. La révolution russe n’a pas pu aboutir à un régime de démocratie bourgeoise. Elle a dû transmettre le pouvoir à la classe ouvrière. Si celle ci s’est révélée trop faible en 1905 pour conquérir la place qui lui revenait, elle a pu s’affermir et mûrir non point dans la république de la démocratie bourgeoise, mais dans les retraites cachées où la confinait le tsarisme du 3 juin. Le prolétariat est arrivé au pouvoir en 1917 grâce à l’expérience acquise par 1905. Les jeunes ouvriers ont besoin de posséder cette expérience, ils ont besoin de connaître l’histoire de 1905.

*   *   *

J’ai décidé d’ajouter à la première partie de ce livre deux articles dont l’un, concernant le livre de Tcherevanine, fut imprimé en 1908 dans la revue de Kautsky Neue Zeit, et l’autre, où l’on s’efforce d’établir la théorie de la « révolution permanente », et où l’on polémique avec les représentants de l’opinion qui dominait alors sur ce sujet dans la social démocratie russe, fut publié en 1909, je crois, dans une revue du parti polonais dont les inspirateurs étaient Rosa Luxemburg et Léo Joguiches. Ces articles permettront, ce me semble, au lecteur de s’orienter plus facilement dans le conflit d’idées qui eut lieu au sein de la social-démocratie russe durant la période qui suivit immédiatement la première révolution ; et ils jetteront aussi quelque lumière sur certaines questions, extrêmement graves, que l’on agite aujourd’hui. La conquête du pouvoir n’a nullement été improvisée en octobre 1917, comme tant de braves gens se l’imaginent ; la nationalisation des fabriques et des usines par la classe ouvrière triomphante ne fut point non plus une « faute » du gouvernement ouvrier qui aurait refusé d’entendre les avertissements des mencheviks. Ces questions ont été discutées et ont reçu une solution de principe durant une période de quinze ans.

Les conflits d’idées au sujet du caractère de la révolution russe dépassaient dès lors les limites de la social-démocratie russe et gagnaient les éléments avancés du socialisme mondial. La façon dont les mencheviks concevaient la révolution bourgeoise fut exposée très consciencieusement, c’est à dire dans toute sa franche platitude, par le livre de Tcherevanine. Les opportunistes allemands adoptèrent aussitôt, avec empressement, cette manière de voir. Sur la proposition de Kautsky, je fis la critique de ce livre dans la Neue Zeit. Kautsky, à cette époque, se montra complètement d’accord avec mon appréciation. Lui aussi, de même que feu Mehring, s’en tenait au point de vue de la « révolution permanente ». Maintenant, un peu tard, Kautsky prétend rejoindre dans le passé les mencheviks. Il cherche à justifier sa position actuelle en rabaissant celle qu’il avait alors. Mais cette falsification nécessitée par les inquiétudes d’une conscience qui, devant ses théories, ne se trouve pas assez pure, est contredite par les documents qui subsistent dans la presse. Ce que Kautsky écrivait à cette époque, le meilleur de son activité littéraire et scientifique, sa réponse au socialiste polonais Louznia, ses études sur les ouvriers américains et russes, la réponse à l’enquête de Plekhanov sur le caractère de la révolution russe, etc., tout cela fut et reste comme une impitoyable réfutation du menchevisme, tout cela justifie complètement, du point de vue théorique, la tactique révolutionnaire adoptée ensuite par les bolcheviks, que des niais et des renégats, avec le Kautsky d’aujourd’hui à leur tête, accusent maintenant d’être des aventuriers, des démagogues, des sectateurs de Bakounine.

Je donne comme troisième supplément un article intitulé La Lutte pour le pouvoir, publié en 1915 à Paris dans le journal russe Naché Slovo et qui tente de démontrer que les rapports politiques, esquissés d’une façon assez nette dans la première révolution, doivent trouver leur confirmation définitive dans la seconde [1].

*   *   *

En ce qui concerne les formes de la démocratie, ce livre ne présente pas la clarté qu’il devrait, mais c’est qu’elle manque également au mouvement dont on a voulu fixer l’aspect général. Cela est facile à comprendre : sur cette question, notre parti n’avait pas encore réussi à se faire une opinion complètement claire dix ans plus tard, en 1917. Mais cette insuffisance de lumière ou d’expression n’était pas le fait d’une attitude née d’idées préconçues. Dès 1905, nous étions infiniment loin d’une conception mystique de la démocratie ; nous nous représentions la marche de la révolution non point comme une réalisation des normes absolues de la démocratie, mais comme une lutte des classes, durant laquelle on utiliserait provisoirement les principes et les institutions de la démocratie. A cette époque là, nous mettions en avant, d’une façon déterminée, l’idée de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière ; nous estimions que cette conquête était inévitable et, pour en venir à cette déduction, loin de nous fonder sur les chances que présenterait une statistique électorale selon « l’esprit démocratique », nous considérions uniquement les rapports de classe à classe. Les ouvriers de Pétersbourg, dès 1905, appelaient leur soviet « gouvernement prolétarien ». Cette dénomination circula alors et devint d’usage familier, car elle entrait parfaitement dans le programme de la lutte pour la conquête du pouvoir par la classe ouvrière. Mais, en même temps, nous opposions au tsarisme le programme de la démocratie politique dans toute son étendue – suffrage universel, république, milice, etc. Nous ne pouvions pas faire autrement. La démocratie politique est une étape indispensable pour le développement des masses ouvrières avec cette réserve fondamentale, cependant, que, dans certains cas, il leur faut des dizaines d’années pour parcourir cette étape, tandis qu’en d’autres circonstances la situation révolutionnaire leur permet de s’affranchir des préjugés démocratiques avant même que les institutions de la démocratie n’aient eu le temps de s’établir et de se réaliser. Le régime gouvernemental des social-révolutionnaires et des menchéviks russes – de mars à octobre 1917 – compromit intégralement la démocratie avant même qu’elle n’eût pu se fondre et se solidifier dans les formes de la république bourgeoise. Mais, même pendant cette période qui précéda immédiatement le coup d’État prolétarien, nous qui avions écrit sur notre étendard : « Tout le pouvoir aux soviets », nous marchions encore sous les enseignes de la démocratie, sans pouvoir donner ni aux masses populaires ni à nous mêmes une réponse définitive à cette question : que se passerait il si la démocratie ne s’adaptait pas au système des soviets ? A l’époque où nous écrivions notre livre, de même que beaucoup plus tard, sous Kerensky, il s’agissait pour nous, essentiellement, de préparer la conquête du pouvoir par la classe ouvrière ; mais la question de droit restait au troisième plan, et nous ne nous préoccupions pas de débrouiller des questions embarrassantes par leurs aspects contradictoires alors que nous devions envisager la lutte pour surmonter des obstacles matériels. La dissolution de l’Assemblée constituante fut la réalisation révolutionnaire brutale d’un dessein qui aurait pu être accompli autrement, par des délais et par une préparation électorale conforme aux nécessités révolutionnaires. Mais l’on dédaigna précisément cet aspect juridique de la lutte, et le problème du pouvoir révolutionnaire fut carrément posé ; d’autre part, la dispersion de l’Assemblée constituante par les forces armées du prolétariat exigea à son tour une révision complète des rapports qui pouvaient exister entre la démocratie et la dictature. L’Internationale prolétarienne, en fin de compte, ne pouvait que gagner à cette situation, dans la théorie comme dans la pratique.

*   *   *

Ce livre a été écrit en 1908 1909, à Vienne, pour une édition allemande qui parut à Dresde. Le fond du livre allemand fut constitué par plusieurs chapitres du livre russe : Notre révolution (1907) mais avec des modifications considérables, introduites dans le but d’adapter l’ouvrage aux habitudes du lecteur étranger. La plus grande partie a été récrite. Pour publier cette nouvelle édition (russe), il a fallu reconstituer le texte, en partie d’après les manuscrits que l’on avait conservés, en partie en le retraduisant de l’allemand. J’ai recouru à la collaboration du camarade Roumer qui a exécuté ce travail avec un soin remarquable. Tout le texte a été revu par moi.

Moscou, le 12 janvier 1922.
L. T.


[1] Cet article figure en appendice à Bilan et perspectives.


Retour à l'auteur: Léon Trotsky Dernière mise à jour de cette page le dimanche 20 octobre 2013 7:17
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref