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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Léon Trotsky, 1905.
Préface à l'édition allemande de 1909


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Léon Trotsky (1904), 1905. Texte rédigé entre 1905 et 1909 à Vienne. Une édition numérique réalisée par Claude Ovtcharenko, bénévole, journaliste à la retraite, France.

Préface
de l'édition allemande de 1909


_______

Le temps d’apprécier la révolution russe, historiquement, dans son ensemble et d’une façon définitive, n’est pas encore venu, la situation respective des forces en présence n’est pas encore suffisamment définie ; la révolution se poursuit, elle entraîne sans cesse de nouvelles conséquences, son importance est illimitée. En présentant ce livre au lecteur, nous ne prétendons pas lui offrir un ouvrage historique ; nous apportons le témoignage d’un spectateur et d’un acteur, nous marchons sur la trace même des événements, à la lumière d’une opinion qui est celle du parti de l’auteur, social démocrate [1] en politique et marxiste au point de vue scientifique. Nous nous sommes efforcé avant tout d’expliquer au lecteur la lutte révolutionnaire du prolétariat russe, lutte dont l’apogée a été dans l’activité du soviet des députés ouvriers de Pétersbourg, en même temps qu’elle y trouvait aussi son dénouement tragique. Si nous avons réussi à retracer ces événements d’une manière satisfaisante, nous croirons avoir accompli le meilleur de notre tâche.

*   *   *

L’introduction analyse les bases économiques de la révolution russe. Le tsarisme, le capitalisme russe, la structure agraire de la Russie, les formes et les rapports de sa production, les classes de la société, la noblesse agrarienne, la classe paysanne, les gros capitalistes, la petite bourgeoisie, les intellectuels, le prolétariat, présentés dans leurs rapports mutuels et dans leur situation à l’égard de l’État, tel est le contenu de cette introduction qui a pour but de montrer au lecteur, dans leurs groupements statiques, les forces sociales qui agiront ensuite sous l’influence de la dynamique révolutionnaire.

*   *   *

Notre livre ne prétend pas non plus fournir la totalité des faits matériels.

Nous avons renoncé consciemment au dessein de donner une représentation détaillée de la révolution dans toute l’étendue du pays ; étant donné les limites fixées à cet ouvrage, nous n’aurions pu établir qu’une nomenclature des faits, utile peut-être pour renseigner, mais qui n’aurait rien dit de la logique interne des événements, ni de leur aspect vivant. Nous avons choisi une autre voie : nous avons mis à part les événements et les institutions dans lesquels se résumait en quelque sorte le sens de la révolution, et nous avons placé Pétersbourg, c’est-à-dire le centre même du mouvement, au centre de notre tableau. Nous ne quittons le sol de la capitale septentrionale que lorsque la révolution se transporte ailleurs, soit sur les rivages de la mer Noire (La flotte rouge), soit dans les campagnes (Le moujik se révolte), soit à Moscou (Décembre).

*   *   *

Puisque nous nous limitions dans l’espace, nous devions aussi nous borner dans le temps.

Nous avons assigné une place de choix aux trois derniers mois de 1905 – octobre, novembre et décembre –, période culminante de la révolution, qui commence par la grande grève générale de toute la Russie, en octobre, et se termine par l’écrasement de l’insurrection de décembre, à Moscou.

En ce qui concerne la période préparatoire, nous en avons marqué deux moments, indispensables pour la compréhension de la marche générale des événements. Ce fut d’abord l’ère si brève du prince Sviatopolk Mirsky, cette lune de miel que fut le rapprochement entre le gouvernement et la « société », lorsque tout ne respirait que confiance et cordialité, lorsque les communications officielles du gouvernement et les articles de fond des journaux libéraux présentaient un odieux mélange d’aniline et de mélasse. En second lieu, le 9 janvier, le Dimanche rouge, d’une grandeur dramatique incomparable, lorsque, dans une atmosphère de paix et de confiance, sifflèrent soudain les balles de la garde impériale et grondèrent les malédictions des masses prolétaires. La comédie du « printemps » libéral s’achevait, c’était la tragédie de la révolution qui s’ouvrait.

Nous avons presque entièrement passé sous silence les huit mois qui séparent janvier d’octobre. Si intéressante par elle-même que soit cette époque, elle ne nous donne rien d’absolument nouveau, rien sans quoi l’histoire des trois mois décisifs de 1905 puisse paraître inintelligible. La grève d’octobre est la conséquence immédiate de la démonstration de janvier devant le Palais d’Hiver, de même que l’insurrection de décembre sort de la grève d’octobre.

Le chapitre qui termine la partie historique établit le bilan de l’année révolutionnaire, analyse les méthodes de lutte et donne un tableau résumé du développement politique des trois années suivantes. Ce qu’il faut déduire de ce chapitre peut s’exprimer ainsi : « La révolution est morte, vive la révolution [2] ! »

*   *   *

Le chapitre consacré à la grève d’octobre est daté de novembre 1905. Cet article fut écrit pendant les dernières heures de la grande grève qui jeta dans le désarroi la bande des gouvernants et força Nicolas II à signer d’une main tremblante le manifeste du 17 octobre. À cette époque, l’article fut publié dans deux numéros du journal social démocrate Natchalo (Le Début) qui paraissait à Pétersbourg ; on le reproduit ici presque sans modification, non seulement parce qu’il retrace d’une manière suffisante pour notre dessein le tableau général de la grève, mais aussi parce que l’état d’âme qu’il exprime et le ton qui y est employé caractérisent jusqu’à un certain point la façon d’écrire des publicistes de cette époque.

*   *   *

La seconde partie du livre constitue un tout indépendant : c’est l’histoire du procès intenté au soviet des députés ouvriers, puis de la déportation en Sibérie et de l’évasion de l’auteur du présent ouvrage. Cependant les deux parties du livre sont intimement liées. Le soviet des députés ouvriers de Pétersbourg, vers la fin de 1905, se tenait au centre des événements révolutionnaires ; de plus, et surtout, l’arrestation des membres du soviet ouvre l’époque de la contre révolution. Toutes les organisations révolutionnaires du pays en sont les victimes, les unes après les autres. Systématiquement, pas à pas, avec une persévérance acharnée et une soif de vengeance sans pareille, les vainqueurs effacent toutes les traces du grand mouvement. Et moins ils se sentent en danger, plus leur basse rancune devient sanguinaire. Le soviet des députés ouvriers de Pétersbourg fut mis en cause dès 1906 ; la plus forte peine appliquée fut la privation de tous les droits civils et la déportation en Sibérie à perpétuité. Le soviet des députés ouvriers d’Ekaterinoslav ne fut jugé qu’en 1909, et le résultat fut différent : quelques dizaines d’accusés furent condamnés aux travaux forcés ; il y eut trente deux sentences de mort dont huit furent exécutées.

Après une lutte digne des Titans et la victoire éphémère de la révolution, c’est l’époque de la liquidation, ce sont les arrestations, les déportations, les tentatives d’évasion, la dispersion des révolutionnaires dans le monde entier… Tel est le lien qui unit les deux parties de ce livre.

Vienne, octobre 1909.
L. T.


[1] À cette époque, nous nous appelions encore social-démocrates (1922)

[2] En français dans le texte (N.d.T.)


Retour à l'auteur: Léon Trotsky Dernière mise à jour de cette page le dimanche 20 octobre 2013 7:13
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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