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Collection « Les auteur(e)s classiques »

La logique sociale (1895).
Avant-propos de la seconde édition


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Gabriel Tarde, La logique sociale (1895). Paris: Félix Alcan, 1895.

PRÉFACE

Par Gabriel Tarde (1895)

Ce livre est la suite et le complément de l'essai de sociologie générale, j'allais dire élémentaire, que j'ai publié il y a quelques années sous le titre de Lois de l'Imitation. Un de ses chapitres, celui qui est intitulé Les lois logiques de l'Imitation, était comme une pierre d'attente placée là pour relier intimement l'un à l'autre cet ouvrage et le nouveau volume - un peu gros, j'en demande pardon au lecteur - que je fais paraître aujourd'hui. L'un montrait comment se forment les tissus sociaux, plutôt que les corps sociaux, comment se fabrique l'étoffe sociale plutôt que le vêtement national ; l'autre va s'occuper de la manière dont ces tissus s'organisent, dont cette étoffe est taillée et cousue, je veux dire se taille et se coud elle-même.

Ce serait le moment, je le sens bien, d'entamer quelque dissertation sur la place de la sociologie parmi les sciences, sur son état actuel et son rôle à venir. Mais, si l'on prend la peine de me lire, on devinera bien ce que je pense là-dessus. Au lieu de disserter sur les mérites de cet enfant qu'on a eu l'art de baptiser avant qu'il ne soit né, achevons, s'il se peut, de le faire naître. Avant tout, il convient de s'entendre sur le caractère propre et distinctif des phénomènes sociaux. Je crois avoir indiqué l'insuffisance des définitions qu'on en donne d'ordinaire, sous l'empire de préoccupations juridiques ou économiques. Il n'est pas vrai que tout lien social soit fondé sur l'idée de contrat ou sur l'idée de service. On est associé de fait sans avoir jamais contracté, même implicitement ; et l'on est souvent membre de la même société, non seulement sans se rendre aucun service, mais en se nuisant réciproquement : c'est le cas des confrères, qui presque toujours se font concurrence. À l'inverse, on peut se rendre mutuellement, entre castes hétérogènes, de même qu'entre animaux différents, les services les plus signalés et les plus continus, sans former une société. Plus étroite encore et plus éloignée de la vérité est la définition essayée récemment par un sociologue distingué qui donne pour propriété caractéristique aux actes sociaux d'être imposés du dehors par contrainte. C'est ne reconnaître, en fait de liens sociaux, que les rapports du maître au sujet, du professeur à l'élève, des parents aux enfants, sans avoir nul égard aux libres relations des égaux entre eux. Et c'est fermer les yeux pour ne pas voir que, dans les collèges même, l'éducation que les enfants se donnent librement en s'imitant les uns les autres, en humant, pour ainsi dire, leurs mutuels exemples, ou même ceux de leurs professeurs, qu'ils s'intériorisent, l'emporte de beaucoup en importance sur celle qu'ils reçoivent et subissent par force. On ne s'explique une telle erreur qu'en la rattachant à cette autre, qu'un fait social, en tant que social, existe en dehors de toutes ses manifestations individuelles. Malheureusement, en poussant ainsi à bout et objectivant la distinction ou plutôt la séparation toute subjective du phénomène collectif et des actes particuliers dont il se compose, M. Durkheim nous rejette en pleine scolastique. Sociologie ne veut pas dire ontologie. J'ai beaucoup de peine à comprendre, je l'avoue, comment il peut se faire que, « les individus écartés, il reste la Société ». Les professeurs ôtés, je ne vois pas bien ce qui reste de l'Université, - si ce n'est un nom, qui, s'il n'est connu de personne, avec l'ensemble de traditions qu'il exprime, n'est rien du tout. Allons-nous retourner au réalisme du Moyen Âge ? Je me demande quel avantage on trouve, sous prétexte d'épurer la sociologie, à la vider de tout son contenu psychologique et vivant. On semble à la recherche d'un principe social où la psychologie n'entre pour rien, créé tout exprès pour la science qu'on fabrique, et qui me paraît beaucoup plus chimérique encore que l'ancien principe vital.

Mais, qu'il s'agisse de contrats, de services ou de contraintes il s'agit toujours de faits d'imitation. Que l'homme parle, prie, combatte, travaille, sculpte, peigne, versifie, il ne fait rien que tirer des exemplaires nouveaux de signes verbaux, de rites, de coups d'épée ou de fusil, de procédés industriels ou artistiques, de formes poétiques, de modèles en un mot, objets de son imitation spontanée ou obligatoire, consciente ou inconsciente, volontaire ou involontaire, intelligente ou moutonnière, sympathique ou haineuse, admirative ou envieuse, mais de son imitation toujours. C'est la pierre de touche la plus nette pour distinguer ce qui est social de ce qui est vital. Tout ce que l'homme fait sans l'avoir appris par l'exemple d'autrui, comme marcher, crier, manger, aimer même dans le sens le plus grossier du terme, est purement vital, tandis que marcher d'une certaine façon, au pas gymnastique, valser, chanter un air, préférer à table certains plats de son pays et s'y tenir convenablement, courtiser suivant le goût du jour une femme à la mode, tout cela est social. L'inventeur qui inaugure une nouvelle espèce d'acte, telle que tisser à la vapeur, téléphoner, mouvoir électriquement une voiture, ne fait lui-même œuvre sociale qu'en tant qu'il a combiné des exemples anciens et que sa combinaison est destinée à servir d'exemple.

Remarquons que le même critère s'applique aux sociétés animales. Assurément, on ne peut pas dire de celles-ci qu'elles ont pour caractère essentiel d'être contractuelles ; non seulement l'idée du contrat, qui est la forme réciproque du commandement, leur est étrangère, mais l'idée du commandement même, qui, naturellement, a dû précéder celle-ci, ne s'y dégage pas. Et, si nous recherchons d'où le commandement procède, que voyons-nous ? Dans un troupeau de singes, de chevaux, de chiens, d'abeilles même et de fourmis, le chef donne l'exemple de l'acte qu'il ordonne in petto, et le reste du troupeau l'imite. Par degrés, on voit l'intention impérative confondue d'abord avec l'initiative de l'acte commandé, se séparer de celle-ci. Le chef se borne à ébaucher cet acte, plus tard il en fait seulement le geste. Du geste on passe au signe ; ce signe est un cri, une attitude, un regard, enfin un son articulé. Mais toujours le mot réveille l'image de l'action à accomplir, - action connue, bien entendu, car on ne commande pas une invention, on ne décrète pas le génie - et cette image est l'équivalent de l'exemple primitivement donné par le chef.

Mais je ne veux pas insister davantage sur cette manière de voir, à l'appui de laquelle je me persuade avoir apporté d'abondantes preuves. J'ai eu le plaisir de la voir admise par beaucoup de philosophes compétents ; et surtout d'en voir quelques autres, qui disent ne pas l'admettre, forcés de la confesser à leur insu (Note 1). Seulement on s'est quelquefois mépris sur le genre et le degré d'importance que j'attribue à l’imitation. Elle n'est à mes yeux que la mémoire sociale, et, si la mémoire est le fondement de l'esprit, elle n'en est pas l'édifice. Poursuivons maintenant nos études de psychologie sociale, montrons le jugement et la volonté en œuvre dans les sociétés : c'est là proprement le sujet de ce livre. - II n'y a rien de plus clair ni de plus profond à la fois que notre conscience, sorte d'estomac vitré, de ruche transparente, où se révèle à nous le secret des plus intimes opérations de la vie, qui nous émerveilleraient prodigieusement si nous n'en apercevions que du dehors les résultats, c'est-à-dire la conduite des êtres conscients. De là l'avantage ou plutôt l'obligation de demander à la psychologie, et non à la biologie avant tout, la clé de la sociologie.

Il y a quelque chose de profondément vrai pourtant au fond de la conception métaphorique de l'organisme social, - aujourd'hui si démodée. Nous verrons que la société, si elle n'est pas comparable à un organisme, l'est à un organe privilégié : le cerveau. La vie sociale est d'ailleurs l'exaltation extraordinaire de la vie cérébrale. Mais, en somme, l'être social diffère de l'être vivant sous bien des rapports, et d'abord, différence trop peu remarquée, en ce qu'il est beaucoup moins nettement tranché que celui-ci dans le temps et dans l'espace. Les divers individus vivants, animaux ou plantes, sont distincts chacun à part, et ils meurent comme ils naissent à un moment précis. Mais qu'est-ce que l'être social ? Si c'était seulement le groupe politique, on pourrait dire que, les frontières des peuples étant d'habitude tracées avec une suffisante précision, ces êtres sociaux se distinguent assez nettement les uns des autres. Par malheur, les nationalités ne coïncident pas toujours avec les États. Le groupe linguistique est fait de lambeaux de peuples empruntés à des États différents ; il en est de même du groupe religieux, du groupe juridique, et, par suite, du groupe national, qui, fort difficile à définir et à délimiter, suppose la combinaison originale d'une religion, d'une langue, d'un droit, d'un ensemble de coutumes et d'usages, le tout circonscrit, s'il se peut, dans une région particulière du sol, entre des limites naturelles. C'est comme si, divers individus naissant et vivant attachés les uns aux autres, intimement soudés par toutes les parties de leurs corps, sortes de monstres-multiples dont nos monstres-doubles nous donnent exceptionnellement une vague idée - la fonction circulatoire, respiratoire, digestive et autres s'accomplissaient dans plusieurs d'entre eux à la fois, pendant que leurs têtes fonctionneraient à part.

En outre, et comme conséquence de ce qui précède, la mort sociale, pas plus que la naissance sociale, ne se produit à une date tant soit peu précise. Elle se répand sur de longues périodes, au cours desquelles on voit successivement, - et non presque simultanément, comme il arrive pour les êtres vivants, - naître ou mourir les diverses fonctions sociales : la langue, la religion, le régime politique, la législation, l'industrie, l'art.

C'est là une grave et essentielle différence. Mais est-elle un indice d'infériorité du corps social comparé au corps vivant ? Non, je crois le contraire. Il y a, dans la séparation trop nette des vivants, une source d'illusion profonde qui les pousse à accentuer leur égoïsme, à s'exagérer leur indépendance, à oublier leur solidarité et la réalité de leur commune substance. L'absence d'une pareille solution de continuité entre les sociétés coexistantes ou successives évite à celles-ci, dans une certaine mesure, une erreur analogue. L'indétermination de leurs frontières réelles, leur mutuelle et continue pénétration, est propre à leur rappeler ce qu'a de factice ou de secondaire leur « principe d'individuation », et tend à leur suggérer l'idée d'une fin commune, aussi bien que d'un fond commun. À mesure qu'on s'élève des degrés infimes aux degrés élevés de la vie, on voit l'individualité s'accentuer par une séparation plus radicale, un air d’autonomie plus affecté ; à mesure, au contraire, que les sociétés s'élèvent en civilisation, leur personnalité propre devient quelque chose, non pas de moins en moins réel, mais de moins en moins tranché et discontinu, de plus en plus fondu et, pour ainsi dire, internationalisé. Cette progression inverse est remarquable. Le père (ou le parrain) de la sociologie a pu concevoir l'Humanité comme un seul et même Grand Être ; l'idée n'eût jamais pu lui venir de personnifier pareillement l'ensemble des créations de la vie.

Quoi qu'on puisse penser de cette conception hautement religieuse, il suit de la différence indiquée une conséquence qui a son intérêt : c'est que, en sociologie, l'étude des choses internationales, - des étoffes ou des tissus sociaux, comme nous disions plus haut, - a une importance relative bien supérieure à celle des tissus vivants en biologie. Les nations semblent ne s'être divisées que pour mieux collaborer à l'enrichissement de leur grand patrimoine indivis, religieux, scientifique, industriel, artistique, moral. J'ai dit les nations ; mais, ce n'est pas le seul nom qu'on donne aux groupes sociaux, et la multiplicité même de ces noms indique déjà le caractère en partie artificiel de leur distinction. Pour ne citer que les principaux, on les distingue en nations ou en patries, en États ou en Églises. Ce sont quatre délimitations distinctes et non concordantes à des points de vue divers dont les deux premiers ont trait à l'origine du lien social et les deux derniers à sa nature. Que l'humanité - ou qu'une humanité - se trouve fractionnée en tribus, ou en cités, ou en peuples, ou en empires et fédérations, il y a toujours lieu d'envisager la réalité sociale sous ces quatre aspects. Dans l'idée de nation domine la préoccupation de la consanguinité qui unit les individus d'un même peuple, non moins que les membres d'une même tribu, et peut-être même davantage, car la plupart des tribus sont encore plus hétérogènes que nos peuples modernes, et la proportion des étrangers naturalisés, par adoption ou asservissement, y est plus forte que celle des immigrants dans nos pays. Dans l'idée de patrie se marque le lien produit par la cohabitation sur un même sol, impression intense qui se fait énergiquement sentir aux cités et aux tribus primitives elles-mêmes, avant même que celles-ci ne soient devenues sédentaires ; car la pérégrination des nomades est un cycle, un voyage circulaire qui s'accomplit toujours dans les mêmes régions. L'idée de l'État a trait surtout aux intérêts communs, à la volonté commune de les défendre et de les étendre ; à ce point de vue, le clan primitif est un petit État. L'idée de l'Église envisage le groupe social, petit ou grand, n'importe, sous le rapport complémentaire du précédent, à savoir comme un faisceau de croyances communes ; aussi oppose-t-on l’État à l'Église, tandis qu'on ne songera jamais à opposer l'Église ou l'État à la patrie ou à la nation. - Or où a-t-on vu le domaine de la nationalité ou de la patrie correspondre exactement à celui de l'État ou à celui de l'Église et celui de l'Église à celui de l'État ? II le faudrait cependant pour qu'une société, synthèse de ces quatre idées, fût quelque chose d'aussi individualisé qu'un animal ou même une plante. Non seulement cette correspondance précise ne s'est jamais vue, mais elle se voit de moins en moins, et la civilisation a pour effet de faire croître à la fois ces quatre domaines, mais d'un pas si inégal qu'on peut voir aujourd'hui des Européens, tels que les Belges et les Suisses, compter des coreligionnaires chrétiens ou scientifiques dans toute l'Europe et la majeure partie du reste du monde, tandis que le cercle de leurs compatriotes ou de leurs concitoyens se réduit à quelques lieues de rayon.

Je m'arrête, de peur d'être conduit à flatter la mode socialiste du jour. Dans cet ouvrage, on trouvera bien des pages qui s'inspirent des problèmes anxieux de l'heure présente ; on n'y trouvera pas une ligne, je l'espère, qui ne respire l'indépendance d'esprit, sans parti pris d'aucun genre, à l'égard des solutions régnantes. Mes idées sur l'imitation ont eu au moins cela de bon, de m'apprendre à me tenir en garde contre le prestige du succès, quelle que soit sa durée ou son étendue, puisque, dans ces deux sens, triomphe signifie routine et passivité d'esprit. Je sais bien que la plupart des gens aiment mieux se tromper avec tout le monde qu'avoir raison tout seuls ; mais le philosophe, comme le navigateur, doit se méfier des courants ; et, plus ils sont violents, plus il doit s'en écarter.

Autant que de ces entraînements passagers, il doit se méfier aussi d'une tendance beaucoup plus enracinée et non moins illusoire qui est à nos yeux une des principales sources d'erreurs en sociologie. Quelques mots de développement à ce sujet ne seront pas une inutile digression.

Au début de l'évolution sociale, presque partout nous voyons que tous les lieux comme tous les jours sont fastes ou néfastes. Une idée superstitieuse, de favorable ou défavorable augure, s'attache alors au fait qu'un événement se produit à droite ou à gauche, à l'est ou à l'ouest, tel jour ou tel autre jour de la semaine ou de l'année, le matin ou le soir. Il a fallu, comme le remarque M. Espinas, tous les travaux des géomètres grecs pour détruire peu à peu la première de ces deux superstitions, et élever les savants, puis le vulgaire même, « jusqu'à l'idée générale de l'espace et à la conception du lieu comme un ensemble de rapports moralement neutres (Note 2), indifférent au bonheur ou au malheur de l'homme. » Il a fallu aussi les travaux de tous les savants quelconques, principalement naturalistes et historiens, pour déraciner la superstition relative au temps et nous montrer l'instant où un phénomène se produit comme indifférent par lui-même à sa production heureuse ou malheureuse.

Mais remarquons que cette seconde superstition a été bien plus lente à disparaître que l'autre, et qu'il en reste des vestiges plus nombreux, surtout plus importants. Maintenant, personne n'aura l'idée de tourner la façade de sa maison vers le levant ou vers le nord pour accroître sa prospérité ; on la tourne du côté le plus riant ou le plus animé, on lui donne l'exposition la plus salubre. On n'oriente plus même les tombeaux depuis des siècles. On ne croit plus que, en plaçant la tête du mort à l'est et lui faisant regarder l'ouest, direction supposée des âmes émigrantes vers la patrie future, on facilite son émigration. On ne se préoccupe plus de savoir si l'oiseau qu'on voit voler vole à droite ou à gauche, si l'on est parti du pied gauche (comme toutes les statues funéraires égyptiennes) ou du pied droit. On ne croirait pas porter malheur à ses convives en faisant circuler une bouteille ou un plat autour de la table dans un sens et non dans le sens inverse. Au contraire, beaucoup de gens persistent, bien qu'ils ne l'avouent pas, à redouter l'influence maligne du vendredi ; et la preuve, bien connue, en est que, ce jour-là comme le treize de chaque mois, les recettes des omnibus et des chemins de fer diminuent sensiblement. Presque personne ne voit une araignée le soir sans se répéter - en souriant - le proverbe : « Araignée du soir, espoir. » II n'y a pas un paysan sur mille qui oserait ensemencer n'importe quoi au dernier quartier de la lune ; j'ai eu un coiffeur qui n'a jamais voulu me tailler mes cheveux qu'à la lune nouvelle, persuadé qu'ils repousseraient plus vite ; et, bien qu'ici l'efficacité propre attribuée à cet astre magique soit surtout un jeu, il s'y ajoute certainement une impression dérivée de l'antique théorie des temps fastes ou néfastes. Enfin il est remarquable que le prestige du lointain dans l'espace ait tout à fait disparu, tandis que le lointain dans le temps, qu'il s'agisse des profondeurs du passé ou de celles de l'avenir, a gardé sa force impressionnante sur les imaginations et même sur la raison. La foi dans le progrès indéfini en est la démonstration manifeste, de même que la foi antique et inverse dans la chute indéfinie.

Quand un astronome nous apprend que tout notre système solaire se transporte vers la constellation d'Hercule, peu nous importe ; quel que soit le point cardinal visé par le déplacement gigantesque, nous ne sommes portés à en augurer rien de bon ni de mauvais pour nous. Nous n’imaginons plus, que, suivant sa direction, ce voyage nous conduise à l'Eden de nos songes ou à l'Enfer de nos cauchemars. Mais nous n'en sommes pas encore arrivés à nous défaire de cette autre idée, non moins puérile, que, dans le très profond passé suivant les uns, dans le très profond avenir suivant les autres, se cache une ère de félicité divine, de pureté et d'harmonie céleste, ou bien un chaos affreux, un pêle-mêle de toutes les atrocités et de toutes les grossièretés imaginables. Beaucoup de savants qui se croient positivistes sont entraînés inconsciemment par le vieux penchant superstitieux à regarder a priori les hommes de la préhistoire comme des bêtes fauves, des monstres abominables, et à se persuader que, malgré la progression de notre criminalité et de nos maladies, nous courons vers une époque de bonheur surhumain. Combien de gens, même éclairés, sont convaincus que nous sommes à la veille d'une véritable palingénésie sociale, vita nuova collective ! Il n'est pas de révolution, malheureusement, qui ne se soit flattée d'inaugurer une ère nouvelle. Le calendrier révolutionnaire de nos ancêtres de 1792 n'est pas chose nouvelle dans l'histoire. Après les Vêpres siciliennes, les massacreurs des Français, en 1282, datèrent leurs actes de « l'an 1er de la domination de la sainte Église et de l'heureuse République ». Rienzi, au siècle suivant, pendant sa brève dictature, datait aussi « de l'an 1er de la République délivrée. »

L'idée spencérienne de l'homogène relatif situé dans le passé se rattache à ce préjugé antique. On n'a généralement aucune peine maintenant à adopter l'idée que les planètes sont habitées comme la Terre, que, autour des étoiles les plus éloignées, même invisibles, circulent des terres composées des mêmes éléments que les nôtres, géographiquement aussi pittoresques et diversifiées que notre habitat, peuplées d'êtres vivants comme notre sol, et d'êtres vivants aussi différents entre eux quoique différemment différents. Nous avons cru cela tout d'abord, dès les premiers rudiments de l'astronomie moderne, avant même les révélations du spectroscope. Mais que de progrès scientifiques encore ne faudra-t-il pas pour nous persuader que, dans le temps comme dans l'espace, tout est constamment, a été ou sera différencié, et que, si la différenciation va différant, différant de nature et d'objet, elle ne va pas diminuant, en somme ! Notre esprit a la plus vive répugnance à accepter cette idée - très plausible cependant - que, dans le passé comme à présent, les hommes ont différé les uns des autres par le caractère, l'esprit, les inclinations, la physionomie ; que, dans leur nombre, il y a toujours eu des inventeurs ou des initiateurs hardis, qui ont eu des rêves grandioses, des ambitions et des amours extraordinaires. Nous sommes trop portés à regarder les créations sociales qui se sont produites dans la préhistoire comme des produits inconscients. Il nous semble paradoxal de penser que les gens de ce temps-là ont su, comme nous, ce qu'ils faisaient et ce qu'ils voulaient. Et ce préjugé est, à mon avis, l'une des illusions qui retardent le plus l'avènement de la véritable science sociale. Il nous empêche de comprendre la formation des langues, des religions, des gouvernements, des industries, des arts.

On aurait pu croire que la vulgarisation de l'Évolutionnisme contribuerait à dissiper cette erreur. La théorie de l'évolution nous affirme, en effet, que la vie universelle se compose d'une série sans fin d'ascensions suivies de déclins, avec des variantes insignifiantes. Progrès et décadence n'y ont qu'un sens relatif et limité à la phase ascendante ou descendante de chacune des ondes de l'ondulation infinie. Mais les évolutionnistes sociologues oublient sans cesse cela, et j'ai pensé qu'il n'était peut-être pas inutile de le rappeler en tête de ce travail.

(1895)

(Note 1). Je n'en citerai que deux exemples, mais bien significatifs. M. Durkheim, absorbé dans son point de vue, dont nous venons de reconnaître l'insuffisance manifeste, ne peut évidemment accepter le nôtre, qu'il semble, du reste, avoir très mal compris. Mais, dans la note même (voir Revue philosophique, mai 1894, p. 473) où il déclare que ses recherches l'ont éloigné de notre idée, il écrit : « Sans doute, tout fait social est imité, il a, comme nous venons de le montrer, une tendance à se généraliser, mais, c'est parce qu'il est social. » Je n'en demande pas davantage. - Dans le texte même de son article, ainsi que dans ses autres écrits, cet auteur laisse échapper des aveux analogues et bien plus complets encore. - Dans son livre intitulé Dégénérescence, M. Max Nordau, en sa qualité d'aliéniste lombrosien, commence par traiter d'assez haut l'explication des choses sociales, et en particulier des maladies sociales, par des causes d'ordre social, notamment par « l'imitation ». Mais, quelques pages plus loin, quand il se demande pourquoi l'hystérie, la neurasthénie, la dégénérescence, toutes les infirmités nerveuses à la mode, sont si fréquentes de nos jours, comment répond-il ? La principale cause à ses yeux est l'extraordinaire abondance d'inventions (t. I, pp. 67 et suiv.) qui se sont accumulées dans notre siècle, bouleversant toutes les conditions d'existence et décuplant la fatigue humaine. Voilà donc cet auteur forcé à son insu de se placer à mon point de vue relativement à l'importance de l'invention et aussi, par conséquent, de l'imitation. Car, ces inventions dont il parle, supposez qu'elles n'aient pas été accueillies, pratiquées, imitées : est-ce qu'elles auraient exercé la moindre action débilitante sur le système nerveux de nos contemporains ? C'est donc à l'imitation contagieuse et effrénée de ces inventions que l'épuisement nerveux de notre génération, si épuisement il y a, doit être imputé. - Par ce dernier exemple, je tiens à montrer surtout que, loin de contredire en rien les données de la pathologie mentale, mon point de vue permet de les employer et de les compléter, à charge de revanche. Retour à l'appel de note 1.

(
Note 2) M. Delboeuf, récemment dans une étude très remarquable sur la méta-géométrie, a contesté cette indifférence absolue de l'espace réel relativement à la nature de son contenu matériel, et a fait de cette qualité un attribut de l'espace abstrait, le seul dont s'occupent les géomètres. Est-il nécessaire d'ajouter cependant que cette idée du profond savant belge ne nous ramène en rien aux superstitions augurales ? Retour à l'appel de note 2.

Retour à l'auteur: Gabriel Tarde Dernière mise à jour de cette page le Mercredi 13 juillet 2005 08:20
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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