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Collection « Les auteur(e)s classiques »

LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE.
Tome V: Le régime moderne (1890, 1893)
Extraits


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Hippolyte Taine (1828-1893), Hippolyte Taine (1828-1893), LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE. Tome V: Le régime moderne. Paris: Les Éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 1986, Tome II, 412 pp sur 770. Édition publiée avec le concours du Centre National des Lettres. Première édition: Hachette, 1890, 1893. Une édition numérique réalisée grâce à la générosité de M. Pierre Palpant, retraité et bénévole.

TAINE : LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE

LE RÉGIME MODERNE

EXTRAIT

NAPOLÉON. LE DESPOTE.

Enfin, nous voici devant sa passion dominante, devant le gouffre intérieur que l’instinct, l’éducation, la réflexion, la théorie ont creusé en lui, et où s’engloutira le superbe édifice de sa fortune : je veux parler de son ambition. Elle est le moteur premier de son âme et la substance permanente de sa volonté, si intime qu’il ne la distingue plus de lui-même et que parfois il cesse d’en avoir conscience. « Moi, disait-il à Rœderer, je n’ai pas d’ambition » ; puis, se reprenant, et avec sa lucidité ordinaire : « ou, si j’en ai, elle m’est si naturelle, elle m’est tellement innée, elle est si bien attachée à mon existence qu’elle est comme le sang qui coule dans mes veines, comme l’air que je respire. » — Plus profondément encore, il la compare à ce sentiment involontaire, irrésistible et sauvage qui fait vibrer l’âme depuis sa haute cime jusqu’à sa racine organique, à ce tressaillement universel de tout l’être animal et moral, à cet ébranlement aigu et terrible qu’on appelle l’amour. « Je n’ai qu’une passion, qu’une maîtresse, c’est la France ; je couche avec elle ; elle ne m’a jamais manqué, elle me prodigue son sang, ses trésors ; si j’ai besoin de 500 000 hommes, elle me les donne. » Que nul ne s’interpose entre elle et lui ; que Joseph, à propos du couronnement, ne revendique pas sa place, même secondaire et future, dans le nouvel empire ; qu’il n’allègue pas ses droits de frère. « C’est me blesser dans mon endroit sensible. » Il l’a fait ; « rien ne peut effacer cela de mon souvenir. C’est comme s’il eût dit à un amant passionné qu’il a b... sa maîtresse, ou seulement qu’il espère réussir près d’elle. Ma maîtresse, c’est le pouvoir ; j’ai fait trop pour sa conquête pour me la laisser ravir, ou souffrir même qu’on la convoite. » — Aussi avide que jalouse, cette ambition, qui s’indigne à la seule idée d’un rival, se sent gênée à la seule idée d’une limite ; si énorme que soit le pouvoir acquis, elle en voudrait un plus vaste ; au sortir du plus copieux festin, elle demeure inassouvie. Le lendemain du couronnement, il disait à Decrès : « Je suis venu trop tard, il n’y a rien à faire de grand ; ma carrière est belle, j’en conviens ; j’ai fait un beau chemin. Mais quelle différence avec l’antiquité ! Voyez Alexandre : après avoir conquis l’Asie et s’être annoncé au peuple comme fils de Jupiter, à l’exception d’Olympias, qui savait à quoi s’en tenir, à l’exception d’Aristote et de quelques pédants d’Athènes, tout l’Orient le crut. Eh bien ! moi, si je me déclarais aujourd’hui le fils du Père Éternel et que j’annonçasse que je vais lui rendre grâces à ce titre, il n’y a pas de poissarde qui ne me sifflât sur mon passage. Les peuples sont trop éclairés aujourd’hui ; il n’y a plus rien à faire. » — Pourtant, même dans ce haut domaine réservé et que vingt siècles de civilisation maintiennent inaccessible, il empiète encore, et le plus qu’il peut, par un détour, en mettant la main sur l’Église, puis sur le pape ; là, comme ailleurs, il prend tout ce qu’il peut prendre. — Rien de plus naturel à ses yeux : cela est de son droit, parce qu’il est le seul capable. « Mes peuples d’Italie doivent me connaître assez pour ne point devoir oublier que j’en sais plus dans mon petit doigt qu’ils n’en savent dans toutes leurs têtes réunies. » Comparés à lui, ils sont des enfants, « des mineurs », les Français aussi, et aussi le reste des hommes. — Un diplomate qui l’a fréquenté longtemps et observé sous tous les aspects, résume son caractère dans ce mot définitif. « Il se considérait comme un être isolé dans le monde, fait pour le gouverner et pour diriger tous les esprits à son gré. »

C’est pourquoi quiconque approche de lui doit renoncer à sa volonté propre et devenir un instrument de règne : « Ce terrible homme, disait souvent Decrès, nous a tous subjugués ; il tient toutes nos imaginations dans sa main, qui est tantôt d’acier, tantôt de velours ; mais on ne sait quelle sera celle du jour, et il n’y a pas moyen d’y échapper : elle ne lâche jamais « ce qu’elle a une fois saisi ». Toute indépendance, même éventuelle et simplement possible, l’offusque : la supériorité intellectuelle ou morale en serait une, et peu à peu il l’écarte, vers la fin, il ne tolère plus autour de lui que des âmes conquises et captives ; ses premiers serviteurs sont des machines ou des fanatiques, un adorateur dévot comme Maret, un gendarme à tout faire comme Savary. Dès le commencement, il a réduit ses ministres à l’état de commis ; car il administre autant qu’il gouverne, et, dans chaque service, il conduit le détail aussi attentivement que l’ensemble ; partant, pour chefs de service, il ne lui faut que des scribes actifs, des exécutants muets, des manœuvres dociles et spéciaux, point de conseillers libres et sincères : « Je ne saurais que faire d’eux, disait-il, s’ils n’avaient une certaine médiocrité de caractère ou d’esprit. » Quant à ses généraux, il reconnaît lui-même « qu’il n’aime à donner la gloire qu’à ceux qui ne peuvent pas la porter ». À tout le moins, il veut « être seul maître des réputations pour les faire ou les défaire à son gré », selon ses besoins personnels ; c’est qu’un militaire trop éclatant deviendrait trop important ; il ne faut pas que le subordonné soit jamais tenté d’être moins soumis. À cela, les bulletins pourvoient par des omissions calculées, par des altérations, par des arrangements : « Il lui arrive de garder le silence sur certaines victoires ou de changer en succès telle faute de tel maréchal. Quelquefois un général apprend par un bulletin une action qu’il n’a jamais faite ou un discours qu’il n’a jamais tenu. » S’il réclame, on lui enjoint de se taire, ou, en guise de dédommagement, on tolère qu’il pille, qu’il lève des contributions et s’enrichisse. Devenu duc ou prince héréditaire avec un demi-million de rente en terres, il n’en est pas moins assujetti ; car le créateur a pris ses précautions contre ses créatures : « Voilà des gens, dit-il, que j’ai faits indépendants ; mais je saurai bien les retrouver et les empêcher d’être ingrats. » En effet, s’il les a dotés magnifiquement, c’est en domaines découpés dans les pays conquis, ce qui lie leur fortune à sa fortune ; de plus, afin d’ôter toute consistance pécuniaire, il les pousse exprès, eux et tous ses grands dignitaires, à la dépense : de cette façon, par leurs embarras d’argent, il les tient en laisse : « Sans cesse nous avons vu la plupart des maréchaux, pressés par leurs créanciers, venir solliciter des secours, qu’il accordait selon sa fantaisie ou selon l’intérêt qu’il trouvait à s’attacher à tel ou tel. » Aussi bien, par delà l’ascendant universel que lui confèrent son pouvoir et son génie, il veut avoir sur chacun une prise personnelle, supplémentaire et irrésistible. En conséquence, « il cultive soigneusement chez les gens toutes les passions honteuses..., il aime à apercevoir les côtés faibles pour s’en emparer », la soif de l’argent chez Savary, l’aplatissement courtisanesque chez Maret, la vanité et la sensualité chez Cambacérès, le cynisme insouciant et « la molle immoralité » chez Talleyrand, « la sécheresse de caractère » chez Duroc, la tare jacobine chez Fouché, la niaiserie chez Berthier ; il la fait remarquer, il s’en égaye et il en profite : « Là où il ne voit pas de vices, il encourage les faiblesses, et, faute de mieux, il excite la peur, afin de se trouver toujours et constamment le plus fort... Il redoute les liens d’affection, il s’efforce d’isoler chacun... Il ne vend ses faveurs qu’en éveillant l’inquiétude ; il pense que la vraie manière de s’attacher les individus est de les compromettre, et souvent même de les flétrir dans l’opinion... » — « Si Caulaincourt est compromis, disait-il après le meurtre du duc d’Enghien, il n’y a pas grand mal, il ne m’en servira que mieux. »

Une fois la créature saisie, qu’elle ne songe pas à s’échapper ou à lui dérober quelque chose d’elle-même, tout en elle lui appartient. Remplir son office avec zèle et succès, obéir ponctuellement dans un cercle tracé d’avance, c’est trop peu ; par delà le fonctionnaire, il revendique l’homme : « Tout cela peut-être, dit-il aux éloges qu’on lui en fait ; mais il n’est pas à moi comme je voudrais qu’il le fût. » C’est le dévouement qu’il exige, et, par dévouement, il entend la donation irrévocable et complète « de toute la personne, de tous les sentiments, de toutes les opinions ». Selon lui, écrit un témoin, « nous devions abandonner jusqu’à la plus petite de nos anciennes habitudes pour n’avoir plus qu’une pensée, celle de son intérêt et de ses volontés ». – Pour plus de sûreté, ses serviteurs doivent éteindre en eux le sens critique : « Ce qu’il craint le plus, c’est que, près ou loin de lui, on apporte ou l’on conserve seulement la faculté de juger. » – « Sa pensée est une ornière de marbre » de laquelle aucun esprit ne doit s’écarter. – Surtout, que deux esprits ne s’avisent pas d’en sortir ensemble et du même côté ; leur concert, même inactif, leur entente, même privée, leur chuchotement, presque muet, est une ligue, une faction, et, s’ils sont fonctionnaires, « une conspiration ». Avec une explosion terrible de colère et de menaces, il déclare, à son retour d’Espagne, « que ceux qu’il a faits grands dignitaires et ministres cessent d’être libres dans leurs pensées et dans leurs expressions, qu’ils ne peuvent être que les organes des siennes, que, pour eux, la trahison a déjà commencé quand ils se permettent de douter, qu’elle est complète lorsque du doute ils vont jusqu’au dissenti­ment ». – Si, contre ses empiétements continus, ils tâchent de se réserver un dernier asile, s’ils refusent de lui livrer leur for intérieur, leur foi de catholique ou leur honneur d’honnête homme, il s’étonne et s’irrite. À l’évêque de Gand, qui, avec les soumissions les plus respectueuses, s’excuse de ne pas prêter un second serment contraire à sa conscience, il répond rudement en tournant le dos : « Eh bien ! monsieur, votre conscience n’est qu’une sotte ! » – Portalis, directeur de la librairie, ayant reçu de son cousin l’abbé d’Astros communication d’un bref du pape, n’a point abusé de cette confidence, strictement privée ; il a seulement recommandé à son cousin de tenir cette pièce très secrète et lui a déclaré que, si elle devenait publique, il en prohiberait la circulation ; par surcroît de précaution, il est allé avertir le préfet de police. Mais il n’a point dénoncé son cousin nominativement ; il n’a point fait arrêter l’homme et saisir la pièce. Là-dessus, l’Empereur, en plein Conseil d’État, l’apostrophe en face : « avec ces regards qui traversent la tête », il lui déclare qu’il a commis « la plus indigne des perfidies » ; il le tient une demi-heure sous une grêle de reproches et d’outrages, et le chasse de sa présence comme on ne chasse pas un laquais voleur. – Hors de sa fonction comme dans sa fonction, le fonctionnaire doit se résigner à tout office, courir au-devant de toute commission. Si des scrupules l’arrêtent, s’il allègue des obligations privées, s’il ne veut pas manquer à la délicatesse ou même à la loyauté vulgaire, il encourt le mécontentement ou il perd la faveur du maître : c’est le cas de M. de Rémusat, qui ne se prête point à devenir son espion, son rapporteur, son dénonciateur pour le faubourg Saint-Germain, qui ne s’offre pas, à Vienne, pour faire causer Mme d’André, pour obtenir d’elle l’adresse de M. d’André, pour livrer M. d’André qu’on fusillera séance tenante ; Savary, négociateur de la livraison, insistait sans se lasser, et répétait à M. de Rémusat : « Vous manquez votre fortune ; j’avoue que je ne vous comprends pas ! » — Pourtant Savary lui-même, ministre de la police, exécuteur des plus hautes œuvres, machiniste en chef du meurtre du duc d’Enghien et du guet-apens de Bayonne, fabricant de faux billets de banque autrichiens pour la campagne de 1809 et de faux billets de banque russes pour la campagne de 1812, Savary finit par se lasser : on le charge de trop sales besognes ; si calleuse que soit sa conscience, il s’y rencontre un endroit sensible ; il parvient à se découvrir des scrupules. C’est avec répugnance qu’il exécute, en février 1814, l’ordre de préparer secrètement une petite machine infernale, à mouvement d’horlogerie, pour faire sauter les Bourbons rentrés en France : « Ah ! disait-il en portant la main à son front, il faut convenir que l’Empereur est parfois bien difficile à servir ! »

S’il exige tant de la créature humaine, c’est que, pour le jeu qu’il joue, il a besoin de tout prendre : dans la situation qu’il s’est faite, il n’a pas de ménagements à garder : « Un homme d’État, dit-il, est-il fait pour être sensible ? N’est-ce pas un personnage complètement excentrique, toujours seul d’un côté, avec le monde de l’autre ? » Dans ce duel sans trêve ni merci, les gens ne l’intéressent que par l’usage qu’il peut faire d’eux ; toute leur valeur pour lui est dans le profit qu’il en tire ; son unique affaire consiste à exprimer, à extraire, jusqu’à la dernière goutte, toute l’utilité qu’ils comportent : « Je ne m’amuse guère aux sentiments inutiles, disait-il encore, et Berthier est si médiocre que je ne sais pourquoi je m’amuserais à l’aimer. Et cependant, quand rien ne m’en détourne, je crois que je ne suis pas sans quelque penchant pour lui. » Rien au delà : selon lui, dans un chef d’État, cette indifférence est nécessaire ; « sa lunette est celle de sa politique, il doit seulement avoir égard à ce qu’elle ne grossisse ni ne diminue rien. » — Partant, hors des accès de sensibilité nerveuse, « il n’a d’autre considération pour les hommes que celle d’un chef d’atelier pour ses ouvriers, » ou, plus exactement, pour ses outils : une fois l’outil hors de service, peu importe qu’il moisisse dans un coin sur une planche, ou qu’il aille s’ajouter au tas des ferrailles cassées. Portalis, ministre des cultes, entre un jour chez lui, la figure défaite et les yeux pleins de larmes. « Qu’avez-vous donc, Portalis ? dit Napoléon ; êtes-vous malade ? — Non, sire mais je suis bien malheureux : l’archevêque de Tours, le pauvre Boisgelin, mon camarade, mon ami d’enfance... — Eh bien ! que lui est-il arrivé ? — Hélas ! sire, il vient de mourir. — Cela m’est égal, il ne m’était plus bon à rien. » Propriétaire exploitant des hommes et des choses, des corps et des âmes, pour en user et abuser à discrétion, jusqu’à épuisement, sans en devoir compte à personne, il arrive, au bout de quelques années, à dire, aussi couramment et plus despotiquement que Louis XIV lui-même, « mes armées, mes flottes, mes cardinaux, mes conciles, mon sénat, mes peuples, mon empire ». – A un corps d’armée qui s’ébranle pour marcher au feu : « Soldats, j’ai besoin de votre vie et vous me la devez. » – Au général Dorsenne et aux grenadiers de la garde : « On dit que vous murmurez, que vous voulez retourner à Paris, à vos maîtresses ; mais détrompez-vous, je vous retiendrai sous les armes jusqu’à quatre-vingts ans : vous êtes nés au bivac et vous y mourrez. » – Comment il traite ses frères et parents devenus rois, avec quelle raideur de main il leur serre la bride, par quels coups de cravache et d’éperons il les fait trotter et sauter à travers les fondrières, sa correspondance est là pour l’attester : tout velléité d’initiative, même justifiée par l’urgence imprévue et par la bonne intention visible, est réprimée comme un écart, avec une rudesse brusque qui plie les reins et casse les genoux du délinquant. À l’aimable prince Eugène, si obéissant et si fidèle : « Si vous demandez à Sa Majesté des ordres ou des avis pour changer le plafond de votre chambre, vous devez les attendre ; et si, Milan étant en feu, vous lui en demandiez pour l’éteindre, il faudrait laisser brûler Milan et attendre les ordres... Sa Majesté est mécontente et très mécontente de vous ; vous ne devez jamais faire ce qui lui appartient ; elle ne le voudra jamais ; elle ne le pardonnera jamais. » — Jugez par là de son ton avec les sous-ordres : à propos des bataillons français à qui l’on a refusé l’entrée des places hollandaises : « Déclarez au roi de Hollande que, si ses ministres ont agi de leur chef, je les ferai arrêter et leur ferai couper la tête à tous. » – A M. de Ségur, membre de la commission académique qui vient d’agréer le discours de M. de Cha­teaubriand : « Vous et M. de Fontanes, comme conseiller d’État et grand-maître, vous mériteriez que je vous misse à Vincennes... Dites à la seconde classe de l’Institut que je ne veux pas qu’on traite de politique dans ses séances... Si elle désobéit, je la casserai comme un mauvais club. » — Même quand il n’est pas en colère et grondant, lorsqu’il rentre les ongles, on sent la griffe. À Beugnot, qu’il vient de rudoyer horriblement, publiquement, injustement, avec conscience de son injustice et pour produire un effet sur l’assistance : « Eh bien ! grand imbécile, avez-vous retrouvé votre tête ? » Là-dessus, Beugnot, haut comme un tambour-major, se courbe très bas, et le petit homme, levant la main, prend le grand par l’oreille, « signe de faveur enivrante », dit Beugnot, geste familier du maître qui s’humanise. Bien mieux, le maître daigne chapitrer Beugnot sur ses goûts personnels, sur ses regrets, sur son envie de rentrer en France : Qu’est-ce que je veux ? Être son ministre à Paris ? A en juger par ce qu’il a vu de moi l’autre jour, je n’y serais pas longtemps, je périrais à la peine avant la fin du mois. Il y a déjà tué Portalis, Crétet et jusqu’à Treilhard, qui pourtant avait la vie dure : il ne pouvait plus pisser, ni les autres non plus. Il m’en arriverait autant, sinon pis... « Restez ici... Après quoi, vous serez vieux ou plutôt nous serons tous vieux, et je vous enverrai au Sénat radoter à votre aise. » – Manifestement, « plus on approche de sa personne, plus la vie devient désagréable ». – « Admirablement servi, toujours obéi à la minute, il se plaît encore à laisser planer une petite terreur de détail sur l’intérieur le plus intime de son palais. » Un office difficile a-t-il été rempli, il ne remercie pas, il ne loue pas, ou à peine : M. de Champagny, ministre des affaires étrangères, n’a été loué qu’une fois, pour avoir conclu en une nuit, avec des avantages inespérés, le traité de Vienne ; cette fois l’Empereur a pensé tout haut, par surprise : « Ordinairement, il ne donne son approbation que par son silence. » – Quand M. de Rémusat, préfet du palais, lui a composé, avec économie, précision, éclat et réussite, « quelqu’une de ces fêtes magnifiques où tous les arts sont appelés pour contribuer à ses plaisirs », Mme de Rémusat ne demande jamais à son mari si l’Empereur est content, mais s’il a plus ou moins grondé. « Son grand principe général, auquel il donne toute espèce d’application dans les grandes choses comme dans les petites, c’est qu’on n’a de zèle que lorsqu’on est inquiet. » – Quelle contrainte insupportable il exerce, de quel poids accablant son arbitraire pèse sur les dévouements les mieux éprouvés et sur les caractères les plus assouplis, avec quel excès il foule et froisse toutes les volontés, jusqu’à quel point il comprime et il étouffe la respiration de la créature humaine, il le sait aussi bien que personne. On lui a entendu dire : « L’homme heureux est celui qui se cache de moi au fond de quelque province. » Et, un autre jour, ayant demandé à M. de Ségur ce qu’on dirait après sa mort, comme celui-ci s’étendait sur les regrets unanimes : « Point du tout », répond l’Empereur ; puis, avec un haut-le-corps significatif qui exprime bien le soulagement universel, il ajoute : « On dira : Ouf ! »


Retour à l'oeuvre de l'auteur: Hippolyte Taine (1828-1893) Dernière mise à jour de cette page le mardi 14 novembre 2006 8:21
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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