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Collection « Les auteur(e)s classiques »

LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE.
Tome III: La révolution: la conquête jacobine (1881)
Extraits


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Hippolyte Taine (1828-1893), LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE. Tome III: La révolution: la conquête jacobine. Paris: Les Éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 1986, Tome I, 269 pp sur 839. Édition publiée avec le concours du Centre National des Lettres. Première édition: Hachette, 1881. Une édition numérique réalisée grâce à la générosité de M. Pierre Palpant, retraité et bénévole.

TAINE : LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE

LA RÉVOLUTION : LA CONQUÊTE JACOBINE

EXTRAIT

L’ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE

S’il est vrai qu’une nation doit être représentée par son élite, la France a été singulièrement représentée pendant la Révolution. D’assemblée en assemblée, on voit baisser le niveau politique ; surtout de la Constituante à la Législative, la chute est profonde. Les acteurs en titre se sont retirés au moment où ils commençaient à comprendre leurs rôles ; bien mieux, ils se sont exclus eux-mêmes du théâtre, et la scène est maintenant livrée aux doublures. « L’Assemblée précédente, écrit un ambassadeur, renfermait dans son sein de grands talents, de grandes fortunes, de grands noms ; par cette réunion, elle imposait au peuple, quoiqu’il fut acharné contre toute distinction personnelle. L’Assemblée actuelle n’est presque que le conseil des avocats de toutes les villes et villages de France. » - En effet, sur 745 députés, on y compte « 400 avocats, pris pour la plupart dans les derniers rangs du barreau », une vingtaine de prêtres constitutionnels, « autant de poètes et littérateurs de fort petite renommée, tout cela à peu près sans patrimoine », le plus grand nombre ayant moins de trente ans, soixante ayant moins de vingt-six ans, « presque tous formés dans les clubs et assemblées populaires ». Pas un noble ou prélat de l’ancien régime, pas un grand propriétaire, pas un chef de service, pas un homme éminent et spécial en fait de diplomatie, de finance, d’administration ou d’art militaire. On n’y trouve que trois officiers généraux et du dernier rang, dont l’un nommé depuis trois mois et les deux autres tout à fait inconnus. - Pour chef du comité diplomatique, on a Brissot, journaliste ambulant, qui, ayant roulé en Angleterre et aux États-Unis, semble compétent dans les affaires des deux mondes ; effectivement, c’est un de ces bavards outrecuidants et râpés, qui, du fond de leur mansarde, régentent les cabinets et remanient l’Europe ; les choses leur semblent aussi faciles à combiner que les phrases : un jour, pour attirer les Anglais dans l’alliance française, Brissot propose de mettre entre leurs mains deux places de sûreté, Dunkerque et Calais ; un autre jour, il veut « tenter une descente en Espagne » et en même temps envoyer une flotte pour conquérir le Mexique. – Au comité des finances, le principal personnage est Cambon, négociant de Montpellier, bon comptable, qui plus tard simplifiera les écritures et fera le Grand Livre de la dette, c’est-à-dire de la banqueroute publique ; en attendant, il y pousse de toute sa force, encourageant l’Assemblée à entreprendre la ruineuse et terrible guerre qui va durer vingt-trois ans ; selon lui, on « a plus d’argent qu’il n’en faut ». A la vérité, le gage des assignats est mangé, les impôts ne rentrent pas, on ne vit que du papier qu’on émet, les assignats perdent 40 pour 100, le déficit prévu pour 1792 est de 400 millions, mais le financier révolutionnaire compte sur les confiscations qu’il provoque en France et qu’il va instituer en Belgique : voilà toute son invention, le vol systématique pratiqué en grand, à l’intérieur et à l’étranger. – En fait de législateurs et de fabricants de constitutions, on trouve Condorcet, fanatique à froid, niveleur par système, persuadé que la méthode des mathématiques convient aux sciences sociales, nourri d’abstractions, aveuglé par ses formules, le plus chimérique des esprits faux. Jamais homme plus versé dans les livres n’a moins connu les hommes ; jamais amateur de l’exactitude scientifique n’a mieux réussi à dénaturer le caractère des faits. C’est lui qui, deux jours avant le 20 juin, au milieu de la plus brutale effervescence, admirait « le calme » et le bon raisonnement de la multitude : « A la façon dont le peuple se rend compte des événements, on serait tenté de croire qu’il consacre chaque jour quelques heures à l’étude de l’analyse. » C’est lui qui, deux jours après le 20 juin, célébrait le bonnet rouge dont on avait affublé Louis XVI : « Cette couronne en vaut bien une autre, et Marc Aurèle ne l’eût pas dédaignée. » – Tel est le discernement et le sens pratique des conducteurs ; d’après eux on peut juger du troupeau ; il se compose de novices qui arrivent de province avec des principes et des préjugés de gazette. Si éloignés du centre, n’ayant jamais pu voir les affaires générales et l’ensemble, ils sont en retard de deux ans sur leurs pareils de la Constituante. « La plupart, dit Malouet, sans être prononcés contre la monarchie, l’étaient contre la cour, contre l’aristocratie, contre le clergé, ne rêvaient que conspirations, et ne croyaient pouvoir se défendre qu’en attaquant. Il y avait là encore des talents, mais sans expérience ; ils manquaient même de celle que nous avions acquise. Nos députés patriotes avaient, en grande partie, la conviction de leurs fautes ; ceux-ci ne l’avaient pas, ils étaient prêts à recommencer. » 

D’ailleurs, chez eux le pli politique est pris ; car ils sont presque tous des parvenus du nouveau régime. On compte dans leurs rangs 264 administra­teurs de département, 109 administrateurs de 125 juges de paix et accusateurs publics, 68 maires et officiers municipaux, outre une vingtaine d’officiers de la garde nationale, évêques et curés constitutionnels, en tout 556 de ces fonctionnaires élus qui, depuis vingt mois, administrent sous la main de leurs électeurs ; on a vu de quelle manière et à quelles conditions, par quelles complaisances et quelles complicités, avec quelle déférence pour l’opinion bruyante, avec quelle docilité en face de l’émeute, avec quel déluge de phrases sentimentales et de lieux communs abstraits. Députés à Paris par le choix ou par la tolérance des clubs, ils emportent avec eux leur politique et leur rhétorique : cela fait un assemblage d’esprits bornés, faussés, précipités, emphatiques et faibles ; à chaque séance, vingt moulins à paroles tournent à vide, et tout de suite le premier des pouvoirs publics devient une fabrique de sottises, une école d’extravagances et un théâtre de déclamations.

*

Se peut-il que des hommes sérieux aient écouté jusqu’au bout des fadaises aussi saugrenues ? – « Je suis laboureur, dit un député, j’ose maintenant vanter l’antique noblesse de ma charrue. Quelques bœufs ont été les purs et incorruptibles tabellions par-devant lesquels mes bons ancêtres en ont passé les contrats ; leur authenticité, mieux tracée sur la terre que sur de frêles parchemins, est à l’abri de toutes les révolutions possibles. » – Conçoit-on que le rapporteur d’une loi qui va exiler ou emprisonner quarante mille prêtres apporte en matière d’arguments des niaiseries aussi boursouflées que celles-ci. « J’ai vu dans les campagnes les flambeaux de l’hyménée ne jeter plus qu’une lueur pâle et sombre, ou changés en torches des furies, le squelette hideux de la superstition s’asseoir jusque dans la couche nuptiale, se placer entre la nature et les époux, et arrêter le plus impérieux des penchants.... O Rome, es-tu contente ? Es-tu donc comme Saturne, à qui il faut tous les jours des holocaustes nouveaux ?... Partez, artisans de discordes ; le sol de la liberté est fatigué de vous porter. Voulez-vous aller respirer l’air du mont Aventin ? Le vaisseau de la patrie est déjà prêt ; j’entends sur le rivage les cris impatients des matelots, le vent de la liberté enflera les voiles ; vous irez, comme Télémaque, chercher votre père sur les mers ; mais vous n’aurez pas à redouter les écueils de Sicile ni les séductions d’une Eucharis. » Gentillesses de cuistre, prosopopées de rhéteur, invectives d’énergumène, c’est ici le ton régnant. Dans les meilleurs discours perce toujours le même défaut, l’échauffement de la cervelle, la manie des grands mots, l’habitude des échasses, l’incapacité de voir les choses qui sont et de les dire comme elles sont. Les hommes de talent, Isnard, Guadet, Vergniaud lui-même, sont emportés par la phrase ronflante et creuse, comme une barque sans lest par une voile trop large. Ils s’exaltent avec leurs souvenirs de classe, et le monde moderne ne leur apparaît qu’à travers des réminiscences latines. – Français de Nantes s’irrite contre le pape « qui tient dans la servitude la postérité des Caton et des Scévola ». – Isnard propose d’imiter le sénat romain, qui, pour apaiser la discorde au dedans, portait la guerre au dehors : en effet, entre la vieille Rome et la France de 1792, la ressemblance est frappante. – Roux veut que l’Empereur donne satisfaction avant le 1er mars : « En pareil cas, le peuple romain aurait fixé un délai ; pourquoi le peuple français n’en fixerait-il pas un ?... » Autour des petits princes allemands qui hésitent, il faut tracer le « cercle de Popilius ». – Quand l’argent manque pour établir des camps autour de Paris et des grandes villes, la Source propose d’aliéner les forêts nationales, et s’étonne des objections : « Les soldats de César, dit-il, croyant sacrée une antique forêt des Gaules, n’osaient y porter la cognée ; est-ce que nous partagerions ce respect superstitieux ? » – A cette érudition de collège, joignez le résidu philosophique déposé dans les esprits par le grand sophiste en vogue. Larivière lit à la tribune la page du Contrat social où Rousseau prononce que le souverain peut bannir les membres « d’une religion insociable », et punir de mort « celui qui, ayant reconnu publiquement les dogmes de la religion civile, se conduit comme ne les croyant pas ». Sur quoi, un autre perroquet sifflé, M. Filassier, s’écrie : « Je convertis en motion la proposition de J.-J. Rousseau, et je demande qu’elle soit mise aux voix ». – Pareillement on propose d’accorder aux filles le droit de se marier toutes jeunes malgré leurs parents, en remarquant, d’après la Nouvelle Héloïse, « qu’une jeune fille de treize à quatorze ans commence à soupirer pour une union qui est dans la nature, qu’elle lutte entre ses passions et le devoir, que, si elle triomphe, elle est martyre, que rarement on en impose à la nature, et qu’il peut arriver qu’une jeune personne préfère la honte paisible d’une défaite aux fatigues d’une lutte de huit ans ». – On institue le divorce pour « conserver dans le mariage cette quiétude heureuse qui rend les sentiments plus vifs.... Dé­sormais il ne sera plus une chaîne, mais l’acquit d’une dette agréable que tout citoyen doit à la patrie.... Le divorce est le dieu tutélaire de l’hymen. » – Des gravelures et des gazes mythologiques, un arrière-fond de pédanterie classique, les notions écourtées et vagues de l’éducation moyenne, nulle information solide et précise, les banalités vides et coulantes de l’amplifica­teur qui développe en longues tirades les adages de son manuel révolutionnaire, bref la culture superficielle et le raisonnement verbal, c’est de ces ingrédients vulgaires et dangereux que se compose l’intelligence des nouveaux législateurs.

*

D’après cela, on peut se figurer leurs séances. « Plus incohérentes et surtout plus passionnées que celles de l’Assemblée constituante », elles présentent les mêmes traits, mais grossis. L’argumentation y est plus faible, l’invective plus violente, le dogmatisme plus intempérant. La raideur y a dégénéré en insolence, le préjugé en fanatisme, la myopie en aveuglement. Le désordre s’y exagère jusqu’au tumulte, et le bruit jusqu’au vacarme. Figurez-vous, dit un témoin oculaire et habituel, « une salle de collège, où des centaines d’écoliers se querellent et sont, à chaque instant, sur le point de se prendre aux cheveux. Leur costume plus que négligé, leurs mouvements emportés, leur brusque passage des clameurs aux huées..., sont un spectacle qu’on ne peut comparer ni peindre ». Rien n’y manque pour en faire un club de basse espèce. On y pratique d’avance les procédés de la future inquisition révolutionnaire ; on y accueille des dénonciations burlesques : on y fait des interrogatoires de petite police ; on y pèse des cancans de portiers et des commérages de servantes ; on emploie une séance de nuit à recevoir les confidences d’un ivrogne. On inscrit au procès-verbal et sans improbation la pétition de « M. Huré, habitant de Pont-sur-Yonne, qui, par un écrit signé de lui, offre 100 francs et son bras pour être tyrannicide ». On consacre, par des bravos, par des applaudissements répétés et multipliés, par les félicitations du président, le scandale ou le ridicule des folies privées qui viennent s’étaler sous le couvert de l’autorité publique. On remercie et on fait asseoir sur les bancs de l’Assemblée Anacharsis Clootz, « Mascarille timbré », qui propose la guerre universelle et colporte des cartes de l’Europe divisée d’avance en départements, en commençant par la Savoie, la Belgique, la Hollande, « et ainsi de suite jusqu’à la mer Glaciale ». On complimente et l’on fait asseoir avec sa femme sur les bancs de l’Assemblée un vicaire de Sainte-Marguerite qui présente « sa nouvelle famille », et tonne contre le célibat du clergé. On souffre que des attroupements d’hommes et de femmes traversent la salle en poussant des cris politiques. On admet à la barre toutes les parades indécentes, puériles ou séditieuses. Aujourd’hui, ce sont « des citoyennes de Paris » qui demandent à s’exercer aux manœuvres militaires et à prendre pour commandants « des ci-devant gardes-françaises » ; le lendemain, arrivent des enfants qui expriment leur patriotisme « avec une naïveté touchante », et regrettent que « leurs pieds chancelants ne leur permettent pas de marcher, que dis-je ? de voler contre les tyrans » ; ensuite viennent les galériens de Châteauvieux, escortés d’une foule qui vocifère ; une autre fois, les artilleurs de Paris, au nombre de mille, avec leurs tambours ; incessamment des délégués de la province, des faubourgs, des clubs, avec leurs déclamations furibondes, leurs remontrances impérieuses, leurs exigences, leurs sommations et leurs menaces. – Sous ces intermèdes de tapage plus fort, roule un brouhaha continu, le tintamarre des tribunes : à chaque séance, « les représentants sont gourmandés par les spectateurs ; la nation des galeries juge la nation du bas de la salle », intervient dans les délibérations, fait taire les orateurs, insulte le président, ordonne au rapporteur de quitter la tribune. Ce n’est pas une fois qu’elle interrompt ou par un simple murmure, mais vingt, trente, cinquante fois en une heure, par des clameurs, des trépignements, des hurlements et des injures personnelles. Après des centaines de réclamations inutiles, après d’innom­brables rappels à l’ordre « reçus par des huées », après dix « règlements faits, refaits, rappelés, affichés », comme pour mieux prouver l’impuissance de la loi, des autorités et de l’Assemblée elle-même, l’usurpation de ces intrus va croissant. Pendant dix mois, ils ont crié : « A bas la liste civile ! A bas les ministériels ! A bas les mâtins ! Silence, esclaves ! » Le 26 juillet, Brissot lui-même leur paraîtra tiède et recevra deux prunes au visage. « Trois ou quatre cents individus sans titre, sans propriété, sans existence... sont devenus les auxiliaires, les suppléants, les arbitres de la législature, » et leur fureur soldée achève de détruire ce que l’Assemblée a pu garder encore de sa raison.

*

Dans une assemblée ainsi composée et entourée, on prévoit de quel côté penchera la balance. — A travers les mailles du filet électoral que les Jacobins ont tendu sur tout le territoire, une centaine d’honnêtes gens, de mérite ordinaire, à peu près sensés et assez résolus, Mathieu Dumas, Dumolard, Becquet, Gorguereau, Vaublanc, Beugnot, Girardin, Ramond, Jaucourt, ont pu passer, et forment le côté droit. Ils résistent de leur mieux, et il semble que la majorité leur soit acquise. — Car des 400 députés qui siègent au centre, 164 sont inscrits avec eux aux Feuillants, et le reste, sous le nom d’Indépendants, prétend n’être d’aucun parti, d’ailleurs, par tradition monarchique, tous ces quatre cents respectent le roi ; leur timidité et leur bon sens répugnent aux violences ; ils se défient des Jacobins, ils ont peur de l’inconnu, ils voudraient bien faire observer la Constitution et vivre tranquilles. Mais les dogmes pompeux du catéchisme révolutionnaire exercent encore sur eux tout leur prestige ; ils ne comprennent pas que la Constitution qu’ils aiment produit l’anarchie qu’ils détestent ; ils ont « la sottise de gémir des effets en jurant de maintenir les causes ; avec un défaut total de caractère, d’union et de hardiesse », ils flottent entre des désirs contradictoires, et leurs velléités d’ordre n’attendent pour se tourner en sens contraire que l’impulsion fixe d’une volonté forte. – Sur cette matière docile, le côté gauche peut travailler efficacement. A la vérité, il ne comprend que 136 Jacobins inscrits et une centaine d’autres qui, dans presque tous les cas, votent avec le parti mais la raideur des opinions compense l’insuffisance du nombre. En première ligne sont Guadet, Brissot, Gensonné, Vergniaud, Ducos, Condorcet, les futurs chefs de la Gironde, tous avocats ou écrivains, épris de politique déductive, absolus dans leurs convictions et fiers de leur foi : selon eux, puisque les principes sont vrais, on est tenu de les appliquer sans réserve, quiconque s’arrête en chemin manque de cœur ou d’intelligence. Pour eux, ils entendent bien aller jusqu’au bout : avec une confiance de jeunes gens et de théoriciens, ils tirent leurs conséquences et ne savent bon gré d’y croire si fort. « Ces Messieurs, dit un observateur pénétrant, faisaient profession d’un profond dédain pour leurs devanciers les Constituants ; ils les traitaient de gens à petites vues, à préjugés, et qui n’avaient pas su profiter des circonstances. » – « Aux observations de la sagesse et de la sagesse désintéressée, ils répondaient par un sourire moqueur, symptôme de l’aridité qui résulte de l’amour-propre. On s’épuisait à leur rappeler les circonstances et à leur en déduire les causes ; on passait tour à tour de la théorie à l’expérience et de l’expérience à la théorie pour leur en démontrer l’identité, et, s’ils consentaient à répondre, ils niaient les faits les plus authentiques et combattaient les observations les plus évidentes en leur opposant quelques maximes communes, bien qu’exprimées avec éloquence. Ils se regardaient entre eux comme s’ils eussent été seuls dignes de s’entendre, et s’encourageaient par l’idée que tout était pusillanimité dans la résistance à leur manière de voir. » – A leurs propres yeux, ils sont les seuls capables et les seuls patriotes. Parce qu’ils ont lu Rousseau et Mably, parce qu’ils ont la langue déliée et la plume courante, parce qu’ils savent manier des formules de livre et aligner un raisonnement abstrait, ils se croient des hommes d’État. Parce qu’ils ont lu Plutarque et le Jeune Anacharsis, parce que, sur des conceptions métaphysiques, ils veulent fonder une société parfaite, parce qu’ils s’exaltent à propos du millénium prochain, ils se croient de grandes âmes. Sur ces deux articles, ils n’auront jamais le moindre doute, même après que leurs mains complaisantes auront été souillées par les mains sales des bandits dont ils ont été les premiers instigateurs, par les mains ensanglantées des bourreaux dont ils sont les demi-complices. A ce degré extrême, l’amour-propre est le pire sophiste. Persuadés de la supériorité de leurs lumières et de la pureté de leurs sentiments, ils posent en principe que le gouvernement doit être entre leurs mains. En conséquence, ils s’en saisissent dans la Législative par les procédés qu’on retournera contre eux dans la Convention. Ils acceptent pour alliés les pires démagogues de l’extrême gauche, Chabot, Couthon, Merlin de Thionville, Basire, Thuriot, Lecointre, au dehors Danton, Robespierre, Marat lui-même, tous les démolisseurs et niveleurs dont ils croient se servir et dont ils sont les instruments. A tout prix, il faut que leurs motions passent, et, pour les faire passer, ils lâchent contre leurs adversaires la plèbe aboyante et grossière que d’autres, plus factieux encore, lanceront demain contre eux.

*

Ainsi, pour la seconde fois, les prétendus zélateurs de la liberté marchent au pouvoir par les coups de main de la force. — Pour commencer, défense aux Feuillants de se réunir : on ameute contre eux les attroupements ordinaires : là-dessus, tumulte, vociférations, gourmades ; le maire Pétion se plaint d’être placé « entre l’opinion et la loi », et laisse faire : à la fin, les Feuillants sont contraints d’évacuer leur salle. – Au-dedans de l’Assemblée, ils sont livrés à l’insolence des galeries. En vain ils s’indignent et protestent. Ducastel, rappelant le décret de la Constituante qui interdit toute marque d’approbation ou d’improbation, est accueilli par des murmures ; il insiste pour que le décret soit lu à l’ouverture de chaque séance : « les murmures recommencent ». — « N’est-il pas scandaleux, dit Vaublanc, que les représentants de la nation, parlant à la tribune, soient sujets à des huées, comme des histrions déclamant sur un théâtre ? » Et les tribunes le huent à trois reprises. – « La postérité croira-t-elle, dit Quatremère, que des actes où il s’agit de l’honneur, de la vie, de la fortune des citoyens aient été assujettis, comme des jeux de spectacles, aux applaudissements, aux sifflets des spectateurs ? » – « Au fait ! » lui crient les tribunes. « Si jamais, reprend Quatremère, l’acte judiciaire le plus important (un acte d’accusation capitale) peut être livré à cette scandaleuse prostitution d’applaudissements et de menaces.... » Les murmures redoublent. – Toutes les fois qu’il s’agit d’emporter une mesure sanguinaire ou incendiaire, des clameurs forcenées et prolongées brisent la voix des opposants : « A bas l’orateur ! A l’abbaye le rapporteur ! A bas, à bas ! » Parfois il n’y a qu’une vingtaine de députés pour applaudir ou huer avec les galeries, et c’est l’Assemblée presque entière qui est insultée. On porte le poing au visage du président ; il ne reste plus qu’à « faire descendre les tribunes dans la salle pour rendre les décrets », et un membre de la droite en fait ironiquement la proposition expresse. – Mais si énorme que soit l’usurpation, pour dompter la majorité, la minorité s’en accommode, et les Jacobins de la salle font cause commune avec les Jacobins des galeries. On n’a pas le droit d’expulser les perturbateurs : « ce serait, dit Grangeneuve, exclure de nos délibérations ce qui est essentiellement peuple ». Un député ayant réclamé des mesures pour réduire les criards au silence, « Torné demande le renvoi de la proposition à l’inquisition de Portugal ». Choudieu « déclare qu’elle ne peut venir que de députés qui oublient le respect du peuple, leur souverain juge ». – « Les mouvements des tribunes, s’écrie Lecointe-Puyraveau, sont l’élan du patriotisme. » A la fin, le même Choudieu, transposant tous les droits avec une incomparable audace, veut conférer aux assistants les privilèges de la législature, et réclame un décret contre les députés qui, coupables de lèse-majesté populaire, osent se plaindre de leurs insulteurs. 

Plus énergique encore, une autre machine d’oppression opère aux abords de l’Assemblée. Comme leurs prédécesseurs de la Constituante, les membres du côté droit « ne peuvent sortir sans traverser les imprécations et les menaces de groupes furibonds. Les cris A la lanterne! retentissaient aussi souvent aux oreilles de Dumolard, de Vaublanc, de Jaucourt, de Lacretelle qu’à celles de Cazalès, de l’abbé Maury et de Montlosier ». Après avoir apostrophé le président Mathieu Dumas, on insulte sa femme, qu’on a reconnue dans une tribune réservée. Dans les Tuileries, des groupes permanents écoutent les braillards qui dénoncent par leurs noms les députés suspects, et malheur à celui d’entre eux qui prend ce chemin pour venir aux séances ! il est salué au passage par une bordée d’injures. Si c’est un député cultivateur : « Regardez, dit-on, ce drôle d’aristocrate ; c’est un mâtin de paysan qui gardait les vaches dans son pays. » Un jour, Hua, montant la terrasse des Tuileries, est saisi aux cheveux par une mégère qui lui crie : « Baisse la tête, j... f... de député, c’est le peuple qui est ton souverain. » Le 20 juin, un des patriotes qui traversent la salle lui dit à l’oreille : « Grand gueux de député, tu ne périras que de ma main. » Une autre fois, ayant défendu le juge de paix Larivière, il est attendu à la porte, sur le minuit, « par un tas de gueux qui dirigent vers lui leurs poings et leurs bâtons » ; par bonheur, ses amis Dumas et Daverhoult, deux militaires, ont prévu le danger, et, présentant leurs pistolets, le dégagent, « quoique avec peine ». — A mesure qu’on approche du 10 août, l’agression devient plus ouverte. Pour avoir défendu La Fayette, Vaublanc, au sortir de l’Assemblée, manque trois fois d’être écharpé ; soixante députés sont traités de même, frappés, couverts de boue et menacés de mort s’ils osent revenir aux séances. — Avec de tels alliés, une minorité est bien forte ; grâce à ses deux instruments de contrainte, elle va détacher de la majorité les voix qui lui manquent, et presque toujours, par terreur ou par ruse, elle fera voter les décrets dont elle a besoin.

*

Tantôt elle les escamote en les brusquant. Comme « il n’y a point d’ordre du jour distribué d’avance et qu’en tout cas on n’est pas astreint à le suivre », l’Assemblée est à la merci des surprises. « Le premier gredin du côté gauche (je n’efface pas cette expression, dit Hua, parce qu’il y en avait plusieurs parmi ces messieurs) venait avec une motion toute faite qui avait été préparée la veille dans une coterie. On n’était point préparé ; nous demandions le renvoi à un comité. Point de renvoi ; on faisait décréter l’urgence, et, bon gré mal gré, il fallait délibérer, séance tenante. » — Autre tactique aussi perfide, celle-ci surtout à l’usage de Thuriot. Ce grand drôle venait proposer, non pas un projet de loi, mais ce qu’il appelait un principe ; par exemple il fallait décréter que les biens des émigrés seraient mis sous le séquestre,... ou que les prêtres insermentés seraient soumis à une surveillance spéciale.... On lui répondait : Mais votre principe, c’est l’âme de la loi, c’est toute la loi ; laissez donc délibérer ; renvoi au comité pour faire son rapport. — Pas du tout, il y a urgence ; le comité arrangera comme il pourra les articles qui ne vaudront rien, si le principe n’a pas le sens commun. » Par cette méthode expéditive, la discussion est étranglée : de parti pris, les Jacobins ôtent à l’Assemblée la réflexion : ils comptent sur son étourdissement ; autant qu’ils le peuvent, ils abolissent la raison au nom de la raison, et ils précipitent le vote, parce que leurs décrets ne supportent pas l’examen. D’autres fois, et notamment dans les grandes occasions, ils les extorquent. À l’ordinaire, on vote par assis et levé, et, pour les quatre cents députés du centre, sous le grondement des tribunes exaspérées, l’épreuve est déjà rude. « Une partie d’entre eux ne se lève pas ou se lève avec le côté gauche » ; si, par hasard, le côté droit a la majorité, « on la conteste avec mauvaise foi, et l’on demande l’appel nominal ». Or, par un abus intolérable, les appels nominaux étaient toujours imprimés : il est bon, disaient les Jacobins, que le peuple connaisse ses amis et ses ennemis ». Cela signifie que la liste des opposants pourra bientôt devenir une liste de proscription, et les timides ne sont pas tentés de s’y inscrire. Effectivement, la défection s’introduit aussitôt dans le gros bataillon du centre. « C’est un fait certain, dit Hua, et dont nous avons tous été témoins : nous perdions toujours cent voix à l’appel nominal. » - Vers la fin, ils s’abandonnent et ne protestent plus qu’en s’abstenant : le 14 juin, quand il s’agit d’abolir, sans indemnité, toute la créance féodale, il n’y a de remplie que l’extrémité gauche ; le reste de « la salle est presque vide » ; sur 497 députés présents, 200 ont quitté la séance. - Redressés un instant par l’apparence d’une protection possible, ils absolvent à deux reprises le général La Fayette derrière lequel ils voient son armée, et ils résistent en face aux despotes de l’Assemblée, des clubs et de la rue. Mais à deux reprises, faute d’un chef et d’un point d’appui militaire, la majorité visible doit plier, se taire, fuir, ou se rétracter, sous la dictature de la faction victorieuse qui a faussé et forcé la machine législative jusqu’à la détraquer et à la casser.


Retour à l'oeuvre de l'auteur: Hippolyte Taine (1828-1893) Dernière mise à jour de cette page le mardi 14 novembre 2006 8:18
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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