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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Robert Louis Stevenson, Une apologie des oisifs (1877). Paris: Les Éditions Allia, 2012, 80 pp. Une édition numérique réalisée par Claude Ovtcharenko, bénévole, journaliste à la retraite, France.

Robert Louis Stevenson

Une apologie des oisifs

_______

Originalement publié en 1877. Paris : Éditions Allia, 1999, 80 pp.

Introduction
Causerie et causeurs I
Causerie et causeurs II


INTRODUCTION


boswell : L’oisiveté engendre l’ennui.
johnson : Si fait, Monsieur, parce que les autres sont occupés, de sorte que nous manquons de compagnie. Si au contraire nous étions tous oisifs, nous n’éprouverions nulle lassitude ; nous nous divertirions les uns et les autres [1].


aujourd’hui, chacun est contraint, sous peine d’être condamné par contumace pour lèse-respectabilité, d’exercer une profession lucrative, et d’y faire preuve d’un zèle proche de l’enthousiasme. La partie adverse se contente de vivre modestement, et préfère profiter du temps ainsi gagné pour observer les autres et prendre du bon temps, mais leurs protestations ont des accents de bravade et de gasconnade. Il ne devrait pourtant pas en être ainsi. Cette prétendue oisiveté, qui ne consiste pas à ne rien faire, mais à faire beaucoup de choses qui échappent aux dogmes de la classe dominante, a tout autant voix au chapitre que le travail. De l’avis général, la présence d’individus qui refusent de participer au grand handicap pour gagner quelques pièces est à la fois une insulte et un désenchantement pour ceux qui y participent. Un jeune homme (comme on en voit tant), prend son courage à deux mains, parie sur les six sous, et, pour employer un américanisme énergique, “se lance”. On comprend l’irritation de notre homme qui, pendant qu’il grimpe à grand peine la route, aperçoit d’autres gens, frais et dispos, allongés dans les champs au bord du chemin, un mouchoir sur les yeux et un verre à portée de main. Alexandre est piqué au vif par le dédain de Diogène. Quelle gloire retirèrent ces barbares tonitruants de la prise de Rome, lorsqu’ils envahirent le Sénat, et trouvèrent les pères conscrits assis, silencieux et impavides devant leur succès ? C’est chose amère que d’avoir peiné à gravir des pentes ardues, pour découvrir en définitive que l’humanité est indifférente à votre réussite. Voilà pourquoi les physiciens condamnent tout ce qui ne relève pas de leur domaine ; les financiers tolèrent à peine ceux qui ne s’entendent pas en valeurs boursières ; les gens de lettres méprisent les illettrés ; et les experts en tous genres s’accordent à condamner ceux qui n’en cultivent aucun.

Et bien que ce soit là l’une des difficultés du sujet, ce n’est toutefois pas la plus grande. Personne ne vous mettra en prison pour vous être opposé au ban de la société pour avoir parlé comme un sot. La plus grande difficulté, dans maints domaines, c’est de faire les choses dans les règles ; aussi vous voudrez bien vous souvenir que ceci est une apologie. Il est certain qu’il existe beaucoup d’arguments judicieux en faveur du zèle, mais il y en a aussi beaucoup contre, et c’est précisément ceux-là que je compte présenter ici. Exposer un argument ne signifie pas se montrer sourd à tous les autres, et le fait qu’un homme sourd à tous les autres, et le fait qu’un homme ait publié le récit de ses voyages dans le Monténégro n’exclut pas qu’il ait pu visiter Richmond.

Il ne fait aucun doute que l’on devrait être le plus oisif possible pendant sa jeunesse. Car, pour un Lord Macaulay [2], qui moissonne tous les honneurs scolaires sans rien perdre de son intelligence, on compte une foule de garçons qui paient si cher leurs pris d’excellence, on compte une foule de garçons qui paient si cher leurs pris d’excellence qu’ils n’ont plus un sou vaillant et qui, à leur entrée dans la vie active, sont déjà faillis. Et cela vaut aussi pour la période où un garçon s’instruit – ou accepte de se laisser instruire. Ce devrait être un bien grand sot que ce vieil homme qui, à Oxford, s’adressa un jour à Johnson en ces termes : “Jeune homme, plongez-vous dans vos livres maintenant, et faites-vous une solide culture, car avec l’âge, vous verrez que l’étude vous pèsera.” Il ne semble pas être venu à l’idée de ce vieil homme que bien d’autres choses deviennent pesantes avec l’âge, et que plus d’une devient impossible lorsqu’on en arrive à porter des lunettes et à marcher avec une canne. Les livres sont certes utiles, à leur manière, mais ils sont un substitut bien insipide de la vie. Il semble dommage de rester assis, comme la Dame de Shalott [3], à regarder dans un miroir et de tourner le dos au mouvement fascinant de la vie. Et si l’on passe son temps à lire, comme nous le rappelle une vieille anecdote, il en reste bien peu pour penser.

Si vous vous repenchez sur votre propre instruction, je suis sûr que ce que vous regrettez, ce ne sont pas les heures passées à faire l’école buissonnière, car elles auront été exaltantes, instructives, car elles auront été exaltantes, instructives et bien remplies. Vous préféreriez effacer le souvenir des heures monotones perdues à somnoler en classe. Pour ma part, j’ai suivi bien des leçons en mon temps. Je n’ai pas oublié que le mouvement d’une toupie offre un exemple de stabilité cinétique. Je n’ai pas oublié que l’emphytéose n’est pas une maladie, ni le stillicide un crime. Certes, je n’abandonnerais qu’avec répugnance ces bribes de savoir, mais elles n’ont pas à mes yeux la même importance que les connaissances hétéroclites que j’ai acquises dans la rue quand je faisais l’école buissonnière. Je n’ai pas le temps de m’étendre sur ce formidable lieu d’instruction, qui fut l’école préférée de Dickens comme Balzac, et d’où sortent chaque année bien des maîtres obscurs dans la Science des Aspects de la Vie. Je me bornerai à remarque que si un garçon n’apprend pas dans la rue, c’est qu’il n’a aucune faculté d’apprentissage. L’élève qui fait l’école buissonnière n’est d’ailleurs pas toujours dans la rue, car s’il le préfère, il peut s’échapper, à travers les faubourgs verdoyants, vers la campagne. Il peut tomber sur un bouquet de lilas au bord de la rivière, et fumer d’innombrables pipes en écoutant le murmure de l’eau sur les pierres. Il entend un oiseau chanter par les halliers. Et là, il se laisse aller à des pensées généreuse, et voit les choses sous un jour nouveau. Qu’est-ce donc si ce n’est de l’instruction ? Imaginons que M. Je-Sais-Tout aborde ce garçon. La conversation qui s’ensuivrait ressemblerait sans doute à cela :

– Eh bien, mon jeune ami, que faites-vous là ?

– À vrai dire, Monsieur, je prends du bon temps.

– Ne devriez-vous point être en classe ? Et ne devriez-vous point être en train d’étudier assidûment, afin d’acquérir quelque connaissance ?

– Certes, mais ici aussi je suis la voie du Savoir, avec votre permission.

– Le savoir, sacrebleu ! Et de quelle sorte, je vous prie ? Les mathématiques ?

– Non, pour sûr.

– La métaphysique, alors ?

– Non plus.

– Est-ce une langue ?

– Non, ce n’est pas une langue.

– Un métier ?

– Nenni, vous n’y êtes point.

– Eh bien, qu’est-ce donc ?

– Voyez-vous, Monsieur, il se peut fort que je doive un jour prochain partir en Pèlerinage. Aussi m’efforcé-je de découvrir ce que font les autres dans mon cas, où se trouvent les Bourbiers et les Fourrés les plus périlleux sur la Route ; et, pareillement, quel est le meilleur type de Bâton. Si je reste allongé près de ce cours d’eau, c’est aussi pour retenir par cœur une leçon qui, selon mon maître, a pour nom Paix ou Contentement.

À ces mots, M. Je-Sais-Tout s’emporte violemment et, agitant sa canne d’une façon très menaçante, s’exclame : “Le Savoir, sacrebleu ! J’aimerais voir tous les coquins de ton espèce châtiés par le Bourreau !”

Il passe alors son chemin, chiffonnant son jabot dans un froissement d’amidon, tel un dindon qui gonfle ses plumes.

Or M. Je-Sais-Tout est ici la voix de l’opinion générale. Un fait n’est pas un fait, mais un commérage, s’il n’appartient pas à l’une de vos catégories scolastiques. Toute recherche doit se faire selon une direction donnée, et répondre à un nom bien précis, faute de quoi vous ne cherchez pas, vous ne faites que flâner, et l’hospice est encore trop bon pour vous. Toute connaissance est censée se trouver au fond du puits ou au bout du télescope. Sainte-Beuve, en vieillissant, en vint à considérer l’ensemble de notre expérience comme un seul grand livre, dans lequel nous étudions pendant quelques années avant de quitter cette vie. Peu lui importait qu’on lise le chapitre xx, qui traite du calcul différentiel, ou le chapitre xxxix, consacré à l’orchestre que l’on entend jouer dans le parc. En fait, une personne intelligente, qui ouvre l’œil et tend l’oreille en gardant le sourire, sera bien plus instruite que bien d’autres qui auront passé leur vie en vieilles héroïques. Il existe certainement une connaissance glaciale et aride sur les sommets de la science officielle et laborieuse. Mais c’est autour de vous, et au pris d’un simple regard, que vous apprendrez la chaleur palpitante de la vie. Pendant que d’autres s’encombrent la mémoire d’un fatras de mots, dont ils auront oublié la moitié d’ici la fin de la semaine ; celui qui fait l’école buissonnière peut apprendre un art vraiment utile, comme celui de jouer du violon, de choisir un bon cigare, ou de parler avec aisance et pertinence à des hommes de tous horizons. Bien des gens qui se sont “plongés dans les livres”, et qui possèdent à fond telle ou telle branche du savoir traditionnel ont, dès qu’ils quittent leur cabinet de travail, l’allure d’une vieille chouette, et se révèlent tout rêveux et rassotés dans les domaines plus intéressants et plus agréables de la vie. Beaucoup amassent une fortune considérable tout en restant jusqu’au bout mal éduqués tout en restant jusqu’au bot mal éduqués et bêtes à pleurer. Et pendant ce temps, voyez l’oisif, qui est entré dans la vie en même temps qu’eux. Permettez-moi de vous dire que le tableau est bien différent. Notre oisif a eu le temps de prendre soin de sa santé et de son cœur ; il a passé beaucoup de temps en plein air, et l’on ne saurait rien imaginer de plus salutaire tant pour le corps que pour l’esprit. Et s’il n’a jamais lu les passages les plus obscurs de la Bible, il l’a feuilletée et parcourue avec grand profit. L’étudiant ne ferait-il pas bien d’échanger quelques racines hébraïques, et l’homme d’affaires quelques demi-couronnes, contre une partie de la connaissance de l’oisif dans le domaine de la vie en général et de l’Art de Vivre ? Qui plus est, l’oisif possède une autre qualité, plus importante que toutes celles dont je viens de parler, à savoir la sagesse. Celui qui a contemplé à loisir la satisfaction puérile avec laquelle les autres vaquent à leurs menues activités aura pour les siennes propres une indulgence nettement ironique. Il ne rejoindra pas le chœur des dogmatiques. Il fera preuve de la plus grande tolérance envers toutes sortes de gens et d’opinions. S’il ne découvre pas de vérités exceptionnelles, il ne s’associera à aucun mensonge grossier. Sa voie le mène le long d’un chemin de traverse, peu fréquenté, mais régulier et agréable, qui s’appelle Sentier du Lieu Commun et mène au Belvédère du bon Sens. Il découvrira de là un point de vue qui, pour manquer de noblesse, n’en sera pas moins appréciable. Et pendant que d’autres contemplent l’Orient et l’Occident, le Diable et le Lever du Soleil, il regardera avec satisfaction une sorte d’aube se lever sur le monde sublunaire, avec une armée d’ombres courant en tous sens jusqu’au grand soleil de l’éternité. Les ombres et les générations, les docteurs criards et les guerres assourdissantes se perdent dans le vide et le silence éternels. Mais sous cette surface on distingue, depuis les fenêtres du belvédère, une vaste étendue verte et paisible ; bien des salons où brûle une joyeuse flambée, bien des gens qui rient, boivent et courtisent les dames comme ils le faisaient avant le Déluge ou la Révolution française, et le vieux berger contant son histoire sous l’aubépine.

Une activité intense, que ce soit à l’école ou à l’université, à l’église ou au marché, est le symptôme d’un manque d’énergie alors que la faculté d’être oisif est la marque d’un large appétit et d’une conscience aiguë de sa propre identité. Il existe une catégorie de morts-vivants dépourvus d’originalité qui ont à peine conscience de vivre s’ils n’exercent pas quelque activité conventionnelle. Emmenez ces gens à la campagne, ou en bateau, et vous verrez comme ils se languissent de leur cabinet de travail. Ils ne sont curieux de rien ; ils ne se laissent jamais frapper par ce que le hasard met sur leur chemin ; ils ne prennent aucun plaisir à exercer leurs facultés gratuitement ; et à moins que la Nécessité ne les pousse à coups de trique, ils ne bougeront pas d’un pouce. Rien ne sert de parler à des gens de cette espèce : ils ne savent pas rester oisifs, leur nature n’est pas assez généreuse. Ils passent dans un état comateux les heures où ils ne peinent pas à la tâche pour s’enrichir. Lorsqu’ils n’ont pas besoin d’aller au bureau, lorsqu’ils n’ont ni faim ni soif, l’ensemble du monde vivant cesse d’exister autour d’eux. S’il leur faut attendre un train pendant une heure ou deux, ils tombent, les yeux ouverts, dans une sorte d’hébétude. A les voir, on jurerait qu’il n’y a rien à regarder, ni personne avec qui converser. On les croirait paralysés ou pestiférés. Pourtant il est probable que ce sont, dans leur domaine, des travailleurs assidus, qu’ils peuvent repérer au premier coup d’œil un contrat douteux ou la moindre fluctuation du marché. Ils ont été à l’école et à l’université, mais durant tout ce temps, ils ne pensaient qu’au prix d’excellence. Ils ont parcouru le monde et rencontré des gens brillants, mais durant tout ce temps, ils ne pensaient qu’à leurs propres affaires. Comme si l’âme humaine n’était déjà pas assez limitée par nature, ils ont rendu la leur plus petite et plus étriquée encore par une vie de travail dépourvue de toute distraction. Et voilà soudain qu’ils se retrouvent à quarante ans, apathiques, incapables d’imaginer la moindre façon de s’amuser, et sans deux pensées à frotter l’une contre l’autre en attendant le train. S’il avait eu trois ans, notre homme aurait escaladé les caisses. S’il en avait eu vingt, il aurait regardé les filles. Mais maintenant, la pipe est fumée, la tabatière est vide, et le voilà assis sur un banc, raide comme un piquet, avec des yeux de chien battu. Ce n’est pas vraiment ce que j’appelle réussir sa vie.

Il n’y a pas que la personne elle-même pour souffrir de cette activité excessive ; sa femme, ses enfants, ses amis, sa famille, et jusqu’à ses voisins dans le train ou l’omnibus sont également touchés. L’intérêt exclusif pour ce qu’elle nomme ses affaires ne peut être maintenu qu’au prix d’une négligence perpétuelle des autres domaines. Et il n’est en rien certain que les affaires soient la chose la plus importante dont un homme ait à s’occuper. Un juge impartial estimera sans doute qu’à l’évidence, la plupart des rôles les plus sages et les plus vertueux de Théâtre de la Vie sont remplis par des amateurs, et passent aux yeux du monde pour des périodes d’oisiveté. Car au Théâtre, il n’y a pas que les figurants, les soubrettes chantantes et les violonistes appliqués de l’orchestre qui jouent un vrai rôle et contribuent largement au résultat final, mais aussi les spectateurs, qui suivent et applaudissent depuis les bancs. Vous devez certainement beaucoup aux soins de votre avocat ou de votre agent de change, aux aiguilleurs qui vous permettent de voyager rapidement d’un lieu à l’autre et aux policiers qui patrouillent les rues pour assurer votre protection. Mais n’aurez-vous pas un instant de reconnaissance pour d’autres bienfaiteurs qui vous font sourire lorsqu’ils croisent votre chemin, ou dont la conversation est le meilleur assaisonnement de votre dîner ? Le colonel Newcome a aidé son ami à se ruiner ; Fred Bayham a la détestable habitude d’emprunter des chemises ; et pourtant ils étaient de bien meilleure compagnie que M. Barnes [4]. Et même si Falstaff n’était ni sobre ni très honnête, je connais bien des Barabbas à la triste mine dont le monde aurait pu se passer. Hazlit souligne qu’il se sentait davantage l’obligé de Northcote, qui ne lui avait jamais rendu l’ombre d’un service, que de tout son cercle d’amis prétentieux, car, affirmait-il avec véhémence, un bon compagnon est le plus grand des bienfaiteurs. je sais qu’il y a dans le monde des gens qui ne sauraient éprouver de la reconnaissance si le service n’a coûté ni peine ni effort à celui qui l’a rendu. Mais c’est là un tempérament grossier. Un homme peut vous envoyer une lettre de six pages, pleine des commérages les plus divertissants, ou bien l’un de ses articles vous fera passer un agréable quart d’heure. Pensez-vous que le service serait plus grand s’il en avait écrit le manuscrit avec son propre sang, comme pour un pacte avec le diable ? Croyez-vous vraiment que vous seriez plus redevable à votre correspondant s’il vous avait maudit tout le temps de l’importuner ainsi ? Les plaisirs sont source de plus de bienfaits que les devoirs car, comme la faculté de compassion, ils ne sont pas contraints, et représentent donc une double bénédiction. Il faut être deux pour s’embrasser, et plus de vingt personnes peuvent prendre part à une plaisanterie ; mais dès qu’il entre un élément de sacrifice, la faveur est accordée à contrecœur et, entre personnes généreuses, reçue avec embarras. Aucun devoir n’est plus sous-estimé que le bonheur. En étant heureux, nous répandons des bienfaits anonymes sur le monde, qui nous restent souvent inconnus ou, lorsqu’ils sont révélés, ne surprennent personne autant que leurs auteur. L’autre jour, un gamin, pieds nus et en haillons, dévalait la rue  en courant derrière une bille, avec un air si guilleret qu’il mettait tous les passants de bonne humeur. L’une de ces personnes, qu’il avait délivrée de pensées particulièrement noires, arrêta le petit, et lui donna quelques sous en ajoutant ceci : “Vois ce qu’on gagne parfois à l’avoir l’air heureux.” S’il avait semblé heureux auparavant, il avait maintenant l’air à la fois heureux et perplexe. Pour ma part, je soutiens ceux qui encouragent les enfants à être souriants plutôt que pleurnichards. Je n’ai pas l’intention de payer pour voir des larmes, si ce n’est au théâtre, mais je suis prêt à récompenser largement la bonne humeur. Je préfère trouver un homme ou une femme heureux qu’un billet de cinq livres. Leur côté rayonnant attire la bonne volonté, et leur entrée dans une pièce donne l’impression qu’on vient d’allumer une nouvelle bougie. peu importe qu’ils puissent démontrer ou pas la quarante-septième proposition, ils font mieux, ils démontrent par la pratique le grand Théorème de la Viabilité de la Vie. Par conséquent, si l’on ne peut être heureux qu’en étant oisif, restons oisifs. C’est là un précepte révolutionnaire, mais dont on ne doit abuser, menacés que nous sommes par la faim et l’hospice. Et, compte tenu de certaines limites pratiques, il s’agit d’une des vérités les plus incontestables de tout le Corpus Moral. Examinez un moment, je vous en conjure, l’un de vos affairés. Il sème la hâte et récolte l’indigestion ; il fait fructifier une grande quantité d’activités, et ne reçoit en fait d’intérêts qu’une forte dose d’aliénation mentale. Ou bien il fuit farouchement la société de ses semblables et vit en reclus dans un galetas, en pantoufles et avec un encrier de plomb pour toute compagnie. Ou bien il fréquente les gens en coup de vent et avec amertume, dans un spasme de tout son système nerveux, pour décharger sa bile avant de retourner travailler. Peu me chaut qu’il travaille bien ou beaucoup, cet homme est une plaie pour les autres. S’il était mort, ils ne s’en porteraient que mieux. Il leur serait plus facile de se passer de ses services au Bureau des Circonlocutions que de tolérer son esprit grincheux. Il empoisonne la vie à la source. Mieux vaut être saigné à blanc par un neveu insolent que tourmenté quotidiennement par un oncle grognon.

Et, au nom du Ciel, pourquoi tant d’agitation ? Pour quelle raison se croient-ils obligés de gâcher leur vie et celle des autres ? Qu’un homme publie trois ou trente-trois articles par an, qu’il finisse ou non son grand tableau allégorique, le monde n’en a cure. Les rangs de la vie sont bien serrés. Et même s’il tombe mille personnes, d’autres sont toujours prêtes à s’engouffrer dans la brèche. Lorsqu’on disait à Jeanne d’Arc qu’elle ferait mieux de rester à la maison pour se consacrer à des tâches féminines, elle répondait qu’il ne manquait pas de jeunes filles pour broder et aller au lavoir. Il en va de même de vos dons, que vous croyez si rares ! Alors que la Nature “se soucie si peu de la vie individuelle [5]”, pourquoi nous berçons-nous de l’illusion que la nôtre est si importante ? Supposez que Shakespeare ait été assommé par quelque nuit sans lune dans la chasse réservée de Sir Thomas Lucy [6], le monde n’en aurait pas moins suivi son train, tant bien que mal, la cruche serait allée au puits, la faux au blé et l’étudiant à ses livres, et personne n’aurait souffert de cette perte. Il n’y a pas tant d’ouvres au monde, à y bien regarder, qui valent une livre de tabac aux yeux d’un pauvre. Une telle réflexion a de quoi nous dégriser de nos vanités terrestres les plus orgueilleuses. Même un marchand de tabac ne doit pas, à la réflexion, trouver grand motifs à gloriole dans cette phrase, car même si le tabac est un admirable sédatif, les qualités nécessaires pour le vendre ne sont ni rares ni précieuses en elles-mêmes. Hélas, trois fois hélas ! Prenez la chose comme vous voudrez, mais il n’existe pas d’individu dont les services soient indispensables. Atlas n’était qu’un homme en proie à un interminable cauchemar ! Et pourtant vous voyez des marchands qui, à force de labeur, amassent une grande fortune, pour faire aussitôt banqueroute, des écrivailleurs qui écrivent leurs petits articles jusqu’à ce que leur humeur devienne insupportable à tout leur entourage, comme si Pharaon avait employé Israël à construire une aiguille au lieu d’une pyramide. Et bien des jeunes gens s’épuisent à la tâche et sont emportés dans un corbillard orné de plumes blanches. Ne croiriez-vous pas que ces gens se sont entendu murmurer à l’oreille, par le maître de cérémonies, la promesse d’une destinée fabuleuse ? Et que cette petite boule tempérée sur laquelle ils jouent leurs farces est le centre et le pivot de l’univers ? Pourtant, il n’en est rien. Les desseins pour lesquels ils ont sacrifié leur précieuse jeunesse ne sont peut-être, pour autant qu’ils sachent, que chimères ou méfaits. La gloire et les richesses qu’ils briguent ne viendront peut-être jamais, ou leur importeront peu en définitive. Et ils sont, tout comme le monde qu’ils habitent, si insignifiants que l’esprit se glace à cette seule pensée.

Une apologie des oisifs

Causeries et causeurs

I

Monsieur, nous avons bien causé. (Johnson)
Nous devons répondre de chaque parole en l’air comme de chaque silence stérile. (Franklin)


Il n’est pas de plus légitime ambition que celle de vouloir exceller dans l’art de la conversation ; être agréable, gai, avoir la langue déliée, le propos clair et bienvenu ; mentionner un fait, une pensée ou une anecdote toujours à propos, quel que soit le sujet de la conversation ; et je ne parle pas seulement de passer agréablement le temps en compagnie de proches, mais aussi de tenir notre rôle dans ce grand congrès international en séance perpétuelle qui dénonce le premier les torts publics, corrige le premier les erreurs publiques, et qui, jour après jour, incline le cours de l’opinion en direction du vrai. Aucune mesure qui ne soit soumise au parlement sans avoir été au préalable longuement débattue par le grand jury des bavards ; aucun livre qui ne soit écrit sans avoir été composé en grande partie avec leur aide. La littérature, dans plus d’une de ses branches, n’est rien d’autre que l’ombre d’une bonne conversation ; mais cette imitation n’est qu’un pâle reflet de l’original en matière de vie, de liberté et d’influence. Il faut toujours être deux pour discuter, deux personnes qui prennent et donnent, comparent leurs expériences et s’accordent sur leurs conclusions. La parole est fluide, hésitante, perpétuellement “en cours d’amélioration” ; les mots écrits, eux, restent figés, se transforment en idoles, même pour l’écrivain, deviennent des dogmes creux et rigides, et fixent les erreurs criantes comme des mouches dans l’ambre de la vérité. Et je garde l’essentiel pour la fin : alors que la littérature, bâillonnée dans du coton, ne peut que traiter d’une infime partie de l’existence humaine, la parole est libre comme l’air et peut se permettre d’appeler un chat un chat. La parole ne possède aucune des impunités glaciales de la chaire. Elle ne saurait devenir, quand bien même elle le voudrait, purement esthétique ou purement classique comme la littérature. Une plaisanterie fuse, un mensonge solennel se perd dans un éclat de rire, et la parole s’élance hors de la routine quotidienne, dans les champs infinis de la nature, joyeuse et réjouissante comme de jeunes garçons à la sortie de l’école. La parole seule nous permet de connaître notre époque et de nous connaître nous-mêmes. Bref, le premier devoir d’un homme, c’est de parler ; voilà sa tâche principale dans l’existence ; et la conversation, qui est l’échange harmonieux entre deux personnes ou plus, est de loin le plus accessible des plaisirs. Elle ne coûte rien ; elle rapporte beaucoup ; elle parfait notre éducation, noue et entretient nos amitiés, s’apprécie à tout âge et dans à peu près tous les états de santé.

Le piment de la vie, c’est la lutte ; même les relations les plus chaleureuses impliquent une forme de compétition ; et si nous ne voulons pas passer à côté de tout ce que l’existence peut affronter quelqu’un, les yeux dans les yeux, et combattre corps à corps, que nous soyons amis ou ennemis. Et c’est encore par la force physique et la puissance du tempérament ou de l’intelligence que nous atteignons des plaisirs dignes de ce nom. Les hommes et les femmes s’affrontent dans des joutes amoureuses comme des hypnotiseurs rivaux ; les gens actifs et adroits se lancent des défis dans les sports physiques ; et les sédentaires s’assoient pour faire une partie d’échecs ou converser. Tous les plaisirs calmes et pacifiques sont, dans la même mesure, solitaires et égoïstes ; et tout lien durable entre individus est inspiré ou renforcé par un élément de compétition. La relation la moins enracinée dans le domaine concret est indubitablement celle, tout éthérée, de l’amitié ; et c’est la raison pour laquelle, je suppose, les discussions agréables surviennent le plus souvent entre amis. La conversation est, en effet, à la fois la scène et l’instrument de l’amitié. Elle seule permet aux amis de mesurer leurs forces et de jouir de cet affrontement cordial de personnalités qui est la jauge des relations et tout le plaisir de l’existence.

Une bonne discussion ne se troue pas sur commande. Les humeurs doivent d’abord s’accorder en une sorte d’ouverture ou de prologue ; l’heure, la compagnie et les circonstances doivent être adaptées ; puis, au moment propice, le sujet, proie de deux esprits échauffés, doit bondir comme un cerf hors du couvert. Non que le causeur ait en rien l’orgueil du chasseur, bien qu’il possède toute son ardeur et même plus. Le véritable artiste suit le cours de la conversation, tel un pêcheur les méandres d’un cours d’eau, sans s’attarder là où il est resté bredouille ; Il s’en remet implicitement au hasard, et sa récompense, c’est une variété perpétuelle, un plaisir perpétuel, et ce perspectives changeantes de la vérité qui sont le sel de toute éducation. Un “sujet” n’a rien de sacré, rien qui nous obligerait à nous y tenir au-delà de notre désir. De fait, les sujets de conversation sont en nombre réduit, et plus de la moitié de ceux qui en valent la peine se réduisent à ces trois propositions : je suis moi, vous êtes vous, et il existe d’autres gens dont on sait vaguement qu’ils ne nous ressemblent pas tout à fait. Quelle que soit la teneur de la discussion, la moitié du temps elle reste consacrée à ces vérités éternelles. Le thème est donné, chacun joue de soi-même comme d’un instrument ; s’affirme et se justifie ; se creuse la tête pour trouver des exemples et opinions, et les exprime sitôt qu’ils lui viennent à l’esprit, à sa propre surprise et pour la plus grande admiration de son adversaire. Toute conversation à bâtons rompus est un feu d’artifice d’ostentation ; et suivant les règles du jeu, chacun accepte et flatte la vanité de son interlocuteur. C’est pour cette raison que nous prenons le risque de nous dévoiler autant, que nous osons faire preuve d’une éloquence si chaleureuse, et que nous acquérons aux yeux les uns des autres une telle envergure. Car les causeurs, une fois lancés, dépassent les limites de leur être ordinaire, s’élèvent jusqu’à la hauteur de leurs prétentions secrètes et se font passer pour ces héros, courageux, pieux charmeurs et sages que, dans leurs moments les plus glorieux, ils aimaient tant être. Ainsi érigent-ils en parole un palais de délices qu’ils habitent l’espace d’un moment, un temple doublé d’un théâtre où ils complètent le cercle des grands de ce monde, festoient avec les dieux et goûtent aux plaisirs exquis de la gloire. Et quand la discussion s’achève, chacun va son chemin, ivre de vanité et d’admiration, traînant encore derrière soi des nuées de gloire ; chacun descend des sommets de ses bacchanales idéales progressivement et en douceur.  Je me souviens, à l’entracte d’une matinée musicale, m’être avancé au soleil, dans un quartier où abondaient la verdure et les jardins, au cœur d’une ville romantique ; une fois par la musique, j’eus l’impression que je laissais se dissiper le Vaisseau fantôme (car c’est ce qu’on avait joué) avec une sensation merveilleuse de vivacité, de chaleur, de bien-être et de fierté ; de chaleur, de bien-être et de fierté ; et les bruits de la ville, les voix, les cloches et le son rythmé des pas s’harmonisent à mes oreilles comme un orchestre symphonique. De la même façon, l’effervescence d’une bonne conversation se ressent encore longtemps après dans le sang, on en garde le cœur battant, l’esprit en ébullition, et la terre danse autour de vous, dans les couleurs du soleil couchant.

La causerie spontanée, comme la charrue, devrait retourner de larges pans de vie, et non creuser des galeries dans les strates géologiques. Un amoncellement d’expérience, d’anecdotes, d’incidents, un feu croisé de citations et d’exemple historiques, bref tout ce qui remonte à la surface quand on force sans relâche deux esprits à examiner le sujet abordé sous tous les angles possibles, et en passant par tous les degrés d’élévation spirituelle ou d’avilissement – voilà le matériau qui fortifie la causerie, la nourriture qui sustente les causeurs. Le raisonnement propre à cet exercice n’en doit pas être bref et saisissant. La conversation devrait s’appuyer sur des exemples ; elle devrait préférer le mot juste à son interprétation. Elle se doit de rester bienveillante, proche du cœur et des affaires humains, au niveau où l’histoire, la fiction et l’expérience se rencontrent et s’éclairent mutuellement. Je suis Moi, et Vous êtes Vous, autant que vous voudrez. Mais imaginez à quel point toutes ces pauvres propositions se transforment et s’épanouissent quand, au lieu de mots, c’est vous et moi en personne qui nous asseyons côte à côte, l’esprit contenu dans notre corps de chair et d’os, et avec nos vêtements comme autant de voix corroborant l’histoire que nous lisons sur le visage de l’autre. Tout aussi surprenant est le changement qui survient quand nous nous arrêtons de parler de généralités – les bons, les méchants, les avares et tous les caractères de Théophraste – pour évoquer d’autres hommes par des anecdotes ou des exemples, dans leurs manies et dans leurs singularités ; ou quand, nous appuyant sur un savoir commun, nous nous renvoyons à la tête des noms célèbres, encore tout chatoyants des couleurs de la vie. La communication n’est plus affaire de mots ; des biographies entières, des épopées, des systèmes philosophiques et des périodes historiques défilent en vrac sous forme d’exemples. Ce qui est compris dépasse ce qui est dit en quantité comme en qualité, les idées ainsi illustrées et personnifiées passent de mains en mains, comme de la monnaie, pour ainsi dire ; les pensées les plus obscures et les plus complexes sont alors tout naturellement sous-entendues. Ainsi des étrangers qui ont beaucoup de lectures communes, plongeront d’autant plus vite au cœur d’une véritable conversation. Si Othello et Napoléon, Consuelo et Clarisse Harlowe, Vautrin et Steenie Steenson sont pour eux des personnages familiers, ils sauteront les généralités pour en venir tout de suite aux exemples.

Le comportement et l’art sont les deux sujets les plus souvent abordés, et ils englobent le plus grand éventail de faits. Quelques plaisirs offrent en eux-mêmes matière à discussion, mais uniquement les plus sociaux ou les plus profondément humains ; encore doivent-ils être abordés entre initiés. Un expert se réjouit de débattre de questions techniques, qu’il s’agisse d’athlétisme, d’art ou de droit ; j’ai entendu les meilleures conversations de ce genre entre ces heureux mortels, si rares, qui aiment et connaissent à la fois leur activité. Personne n’a jamais parlé du paysage pendant plus de deux minutes d’affilée, ce qui me laisse à penser qu’il en est beaucoup trop question dans la littérature. On considère le temps, la dimension théâtrale du paysage, est beaucoup plus facile à évoquer et beaucoup plus humain, dans sa réalité comme dans ce qu’il suggère, que les éléments stables du paysage. Les marins et les bergers, les habitants des côtes et ceux des montagnes savent fort bien en parler ; et la littérature en traite souvent de façon passionnante. Mais toute conversation animée a tendance à revenir sans cesse au sujet commun qu’est l’homme. La conversation est une créature des rues et des marchés, qui se nourrit de commérages, et en dernier ressort, elle reste une discussion sur la morale. C’est là la forme héroïque du commérage, héroïque en raison de ses hautes prétentions ; mais commérage quand même, car elle prend pour cible des personnalités. Il est impossible d’éloigner longtemps les hommes – et en aucun cas les Ecossais – des discussions théologiques et morale. Elles sont au commun des mortels ce que le droit est à l’avocat ; ce sont les questions techniques de tout un chacun ; le prisme à travers lequel ils voient la vie, et le dialecte dans lequel ils expriment leur jugement. J’ai connu trois jeunes gens qui se sont promenés ensemble chaque jour deux mois durant dans une majestueuse forêt, par un été sans nuage ; ils avaient chaque jour des discussions enfiévrées, sans pour autant jamais s’aventurer à parler d’autre chose que d’amour et de théologie. Et il se peut que nulle cour d’amoure ou assemblée de théologiens n’eût admis leurs prémisses ou accueilli favorablement leurs conclusions.

À la vérité, il est rare qu’une conversation aboutisse à une conclusion – pas plus que la réflexion personnelle. Là n’est pas l’intérêt. Celui-ci réside dans l’exercice même, et surtout dans l’expérience ; car, lorsque nous faisons de grands raisonnements sur quelque sujet que ce soit, nous passons en revue notre situation et notre histoire personnelles. En même temps, cependant, et surtout, je pense, lorsqu’il s’agit d’art, la conversation devient tranchante et belliqueuse, elle repousse les frontières de la connaissance comme le ferait une mission d’exploration. Une question se présente. Elle prend un tour problématique, déconcertant, et pourtant prometteur. Les causeurs commencent à avoir le net pressentiment qu’une conclusion est à portée de main ; ils s’efforcent de s’en rapprocher avec une ardeur contagieuse, chacun à sa façon, et se battent pour parler le premier ; puis quelqu’un, d’un bond, parvient au sommet de la question en lâchant un cri, rejoint, presqu’aussitôt, par un second ; et tenez, les voilà tous d’accord. Bien souvent le progrès est illusoire ; un simple macramé verbal tissé et aussitôt défait. Mais le sentiment d’une découverte commune n’en est pas moins vertigineux et encourageant. Et dans la vie d’un causeur, ces triomphes, pour imaginaires qu’ils soient, sont légion ; on les atteint avec célérité et plaisir, dans un moment de gaieté ; et de par la nature même de la chose, ils sont toujours partagés dignement.

C’est à une certaine disposition, à la fois combattive et courtoise, belliqueuse, mais point querelleuse, que l’on reconnaît immédiatement le causeur. Ce n’est pas l’éloquence, ni l’équité, ni l’obstination, mais un mélange savamment dosé de toutes ces qualités que j’aime à rencontrer chez mes sympathiques adversaires. Je ne veux pas de pontifes doctrinaires mais des chasseurs en quête d’éléments de la vérité. Je ne veux pas non plus d’écoliers à instruire, mais des collègues professeurs avec qui je peux me disputer et m’entendre sur un pied d’égalité. Nous devons parvenir à une solution, à l’ombre d’un accord ; sans cela, une discussion passionnée devient une torture. Mais nous ne voulons pas y parvenir au rabais ou trop rapidement, sans la lutte et l’effort qui en font tout le plaisir.

À mes yeux, le meilleur causeur est un homme que j’appellerai Jack l’Eclair. Je le considère comme tel parce que je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui mélangeât avec tant de libéralité tous les ingrédients de la conversation. Selon le proverbe espagnol, il faut quatre hommes pour faire une salade composée, et le quatrième est un fou qui la mélange. Ce fou, c’est Jack. Je ne sais pas ce qui est le plus remarquable ; la lucidité insensée de ses conclusions, l’éloquence pleine d’humour de son verbe, ou la force de sa méthode, qui consiste à faire passer l’existence dans son ensemble sous la loupe du sujet abordé, et à mélanger la salade de la conversation tel un dieu ivre. Il ondule comme un serpent, étincelle de mille feux changeants comme un kaléidoscope que l’on agite, transmigre physiquement dans les opinions des autres et ainsi, en un clin d’œil et avec un ravissement enivrant, retourne les questions et les lance à vos pieds, vidées de leur substance, comme un magicien triomphant. J’ai pour habitude, quand l’attitude d’un tiers me déroute, de l’attaquer en présence de Jack avec une telle grossièreté, une telle partialité, et de façon si lassante et si répétitive qu’à la fin il est obligé de prendre sa défense. En l’espace d’un instant, il transmigre, revêt l’habit du personnage dont on parle, et avec une philosophie rêveuse justifie l’attitude en question. Je ne vois rien que l’on puisse comparer avec le vim de ses changements de personnalité, avec l’étrange éventail de son verbe, passant, en un éclair, de Shakespeare à Kant, et de Kant au major Dungwell –

Aussi rapidement qu’un musicien égrène des sons

D’un instrument –

avec ses généralisations brutales et hâtives, ses détails absurdes et hors de propos, son esprit, la sagesse, la folie, l’humour et l’éloquence dont il fait preuve, et ses passages du sublime au ridicule, chacun surprenant dans son genre, et pourtant tous lumineux dans le désordre admirable de leur combinaison. Burly, bien qu’il appartienne à la même école, est un causeur d’un calibre différent. C’est un homme d’une grande présence ; il fait naître une atmosphère plus intense, le poids de sa personnalité semble supérieur à celui de la plupart des hommes. On a dit de lui que l’on sentait sa présence dans une pièce où l’on entrait sa présence dans une pièce où l’on entrait les yeux fermés. Et l’on a dit la même chose, il me semble, d’autres constitutions puissantes condamnées à l’inaction physique. Quelque chose dans sa façon de parler sent la flibuste et le vacarme, et s’accorde bien avec cette impression. Il vous rugit dessus, se cache la tête entre les mains, éprouve des passions révoltées et atroces ; pendant ce temps, son esprit est tout ce qu’il y a de plus conciliant et réceptif ; et une fois qu’il s’est montré plus tapageur que Pistol et que, pendant des heures, il a pris le ciel à témoin avec force cris, on commence à percevoir un certain tarissement dans ces torrents printaniers, des tentatives de conciliation se dessinent, et on finit bras dessus bras dessous, dans des élans d’admiration réciproque. Les protestations ne servent qu’à rendre votre accord final d’autant plus inattendu et précieux. Pendant tout le temps de la discussion, il a fait preuve d’une sincérité parfaite, d’une intelligence parfaite, du désir d’entendre, quoique pas toujours d’écouter, et d’un souci réel de trouver un accord. Avec Burly, aucun des dangers que l’on rencontre dans une discussion avec Jack l’Eclair ; qui peut, à tout moment, tourner ses pouvoirs de transmigration contre vous, vous prêtez des points de vue qui n’ont jamais été les vôtres, et puis vous tomber dessus à bras raccourcis en vous accusant de les avoir défendus. Ces deux-là, du moins, sont mes préférés, et ce sont tous deux des causeurs bruyants, intempérants et intolérants. Cela laisserait supposer que j’appartiens moi aussi à cette catégorie ; car si l’on aime un tant soi peu parler, on apprécie un adversaire féroce et brillant qui défend pied à pied son terrain, comme nus, monnaye chèrement son attention, et nous donne notre comptant de la poussière et de l’effort de la bataille. On peut déloger ces hommes de leur position, mais cela prendra six heures ; l’aventure est longue et ardue, mais elle vaut la peine d’être tentée. Avec ces deux hommes, on passe des journées entières dans le pays enchanté de l’esprit, avec ses habitants, ses paysages, et ses coutumes ; on vit une vie différente, plus âpre, plus active et plus brillante que l’existence réelle ; et on en ressort, une fois la discussion terminée, comme d’un théâtre ou d’un rêve, pour retrouver le souffle du vent d’est et les cheminées de la vieille ville délabrée autour de nous. Jack a de loin l’esprit le plus subtil, Burly le plus honnête. Jack nous offre une poésie pleine d’animation, Burly une prose romantique, sur des thèmes semblables ; le premier brille au firmament comme un météore et éclaire l’obscurité ; le deuxième, avec les couleurs chatoyantes de la flamme, brûle au niveau de la mer, comme un incendie ; mais tous deux ont le même humour et les mêmes intérêts artistiques, et ils poursuivent tous deux leur quête avec la même ardeur inextinguible, le même torrent de paroles et les mêmes éclairs de contradiction.

Cockshot [7] appartient à une espèce différente, mais comme il est extrêmement divertissant, il m’a tenu lieu de boire et de manger pendant plus d’une longue soirée. Il est sec, vif et obstiné, et son vocabulaire est succinct. Mais il se distingue par son ardeur et son entrain extraordinaires. On ne saurait rien avancer qu’il n’ait déjà une théorie toute faite sur le sujet, ou se prépare dans l’instant à en sortir une de ses réserves, et n’entreprenne de la lancer à la mer en votre présence. “Voyons, dit-il, donnez-moi cinq minutes. Je dois bien avoir une théorie là-dessus.” Difficile d’imaginer un spectacle plus joyeux que la vigueur avec laquelle il s’attelle à la tâche. Possédé d’une énergie démoniaque, il assemble les éléments comme si sa vie en dépendait et tord les idées comme un fort des halles tord un fer à cheval, d’un effort visible et puissant. Il a, dans ses théories, un instinct, un art, ce que j’appellerais l’enthousiasme de la synthèse ; un Herbert Spencer qui verrait le côté amusant de la chose. Vous n’êtes pas obligé, pas plus que lui, de vous fier à ces convictions flambant neuves. Mais certaines sont assez justes, et vous feront toute une vie ; et les plus médiocres peuvent vous servir de souffre-douleur, à l’image de ces gens désœuvrés qui, après un pique-nique, font flotter une bouteille sur un étang et s’amusent une heure durant à la regarder couler. Quelle qu’elles soient, opinions sérieuses ou caprices du moment, il défend toujours les idées qu’il avance avec une ardeur et une présence d’esprit inlassables, cogne comme un sauvage mais encaisse les coups comme un homme. Il sait et n’oublie jamais que les gens parlent avant tout pour le plaisir de parler ; se conduit sur le ring, pour employer un argot vieilli, en véritable “encaisseur”, et apprécie à sa juste valeur un crochet bien asséné de son adversaire. Cockshot est de l’effervescente mise en bouteille, l’ennemi juré du sommeil. Trois-heures-du-matin-Cockshot, comme le surnomme une victime. Sa conversation est comme le plus brut de tous les champagnes brut de brut. Ses tours de passe-passe et sa vivacité inimitables sont les qualités qui le font vivre. Athelred, en revanche, offre le spectacle d’une nature sincère et quelque peu lente, qui pense à voix haute. C’est l’homme le moins doué que j’aie jamais vu briller en société. On le voit parfois débattre pendant une minute ou deux avec une plaisanterie réfractaire, qu’il n’arrivera peut-être même pas, au bout du compte, à formuler. Et il y a quelque chose de singulièrement attirant, et parfois même d’instructif, dans la simplicité avec laquelle il expose à la fois le processus et le résultat, le mécanisme et le cadran de l’horloge. De plus, il a ses moments d’inspiration. Les mots justes lui viennent comme par accident, et comme ils viennent du fond du cœur, ils ont un bouquet d’autant plus personnel, une certaine humanité vieillie en cave, et enrichie d’un dépôt d’humour. Dans certaines de ses expressions, il a comme marqué de son sceau la langue elle-même ; on penserait qu’il porte les mots à même la peau, et qu’il couche avec. Ce n’est pourtant pas pour ses propos brillants qu’il est le plus digne d’intérêt. C’est plutôt un solide garde forestier de la pensée. J’ai tiré la corde bien souvent, tandis qu’il maniait la cognée ; et à nous deux, malgré cette division inégale du travail, nous avons fait tomber plus d’un sophisme spécieux. Je l’ai vu se colleter avec la même question nuit après nuit pendant des années, la maintenant dans le domaine de la conversation et cherchant sans relâche ses applications dans la vie quotidienne, sous un jour humoristique ou sérieux, sans jamais se presser, sans jamais fléchir et sans tirer un avantage injuste des faits. À un moment donné, Jack, se levant pour ainsi dire du trépied, peut se montrer plus libéralement équitable envers ceux avec qui il n’est pas d’accord ; mais la substance même de ses pensées va jusqu’à l’insulte ; tandis que Athelred, plus lent à condamner, et, assis sur le maelström du monde, vacillant mais toujours impartial, il continue fidèlement à se débattre avec ses doutes.

Ces deux derniers causeurs traitent beaucoup de bonne conduite et de religion vues à “la lumière crue” de la prose. Indirectement et presque contre son gré, les mêmes éléments apparaissent de temps en temps dans le verbe inquiet et poétique d’Opalstein. Ses connaissances éclectiques et exotiques, ses sympathies entières quoique rarement accordées, son débit abondant, subtil et clair le mettent au rang des meilleurs causeurs ; il se montre peut-être tel avec certains, mais pas tout à fait avec moi – proxime accessit, dirais-je. Il chante les louanges de la terre et des arts, des fleurs et des bijoux, du vin et de la musique, comme s’il donnait une sérénade au clair de lune, au son léger d’une guitare ; même la sagesse sort de sa bouche comme une musique ; personne n’est en effet plus mélodieux dans les notes les plus élevées. Mais même quand il fredonne le chant des sirènes, il prête encore l’oreille à l’aboiement du sphinx. Des notes byroniennes discordantes interrompent le flux de ses humeurs horaciennes. Sa gaieté a toujours en arrière-plan quelque chose de la tragédie humaine ; et il festoie comme Don Juan au son d’un double orchestre, l’un jouant un air léger de danse, l’autre, un peu plus loin, faisant tonner du Beethoven. Il n’est vraiment en paix ni avec le monde ni avec lui-même ; et celle guerre permanente qui l’agite divise parfois son attention. Il ne s’abandonne pas toujours, peut-être pas souvent, dans la conversation. Il amène dans la discussion des pensées différentes de celles qu’il exprime ; on sent que son attention est d’ailleurs, qu’il ne se libère pas du monde ni ne s’oublie vraiment. D’où quelques déceptions, de temps en temps ; et même, parfois, une situation assez injuste pour ses compagnons qui un jour donnent trop, un autre font preuve d’une circonspection déplacée et ne donnent peut-être pas assez. Purcel fait partie d’une toute autre catégorie que celles dont j’ai déjà parlé. Il n’est pas maître dans l’art de la discussion, mais apparaît dans la conversation, à l’occasion, sous deux aspects différents, l’un que j’admire et que je crains, le second que j’aime. Dans le premier, il est délicieusement poli et plutôt taciturne, siège sur une colline élevée et imposante, et de sa position stratégique vous lâche ses remarques comme si c’étaient des grâces. Il donne l’impression de ne pas partager nos démêlés prosaïques. Il ne manifeste pas le moindre intérêt ; quand, tout d’un coup, voilà qu’il lâche un joyau d’esprit, si transparent que les lourdauds ne le voient pas, mais si juste que les sensibles sont mouchés. Une vraie conversation doit avoir plus de corps et de sang, doit être plus bruyante, plus futile et plus révélatrice de l’homme ; le véritable causeur ne devrait pas posséder un avantage aussi solide sur son interlocuteur ; et voilà une raison parmi tant d’autres pour laquelle je préfère le second aspect de mon Purcel, quand il se détend et enfile gracieusement commérage sur commérage, mélodieux comme la bouilloire au coin du feu. Dans ces dispositions d’esprit, il a la simplicité élégante de la reine Anne. Je connais quelqu’un d’autre qui atteint, dans ses meilleurs moments, à l’insolence d’une comédie de la Restauration, parlant, je vous l’assure, dans le style de Congreve ; mais c’est une bizarrerie de la nature, et qui ne rentre pas dans la catégorie des causeurs, car il n’y a personne, hélas, pour lui donner la réplique.

Une dernière remarque : le signe d’une véritable conversation, c’est que les bons mots peuvent difficilement être rapportés dans tout leur éclat hors du cercle des intimes. Pour garder tout leur poids, ils doivent apparaître dans une biographie, avec le portrait de celui qui les raconte. Une bonne conversation est théâtrale ; c’est comme une représentation improvisée où chacun doit se présenter sous son meilleur jour ; et le meilleur genre de conversation est celui où chaque participant est le plus complètement et le plus sincèrement lui-même, et où, si vous intervertissez les répliques, on en perdrait complètement le sens et la clarté. C’est la raison pour laquelle la conversation dépend à ce point de notre auditoire. Nous aimerions présenter Falstaff à Mercutio, Falstaff à Sir Toby, mais l’idée d’une conversation entre Falstaff et Cordelia a quelque chose de rebutant. La plupart d’entre nous, tant il est vrai que l’être humain est protéiforme, peuvent parler avec tout le monde jusqu’à un certain point ; mais la véritable conversation, qui ranime la meilleure pas de nous-mêmes, trop souvent éteinte, ne survient qu’avec nos âmes sœur ; elle est ancrée aussi profondément que l’amour dans la constitution de notre être, et il faut la savourer avec toute notre énergie, tant que nous en avons, et en être à jamais reconnaissants.


Une apologie des oisifs

Causeries et causeurs [8]

II

Mon dernier essai a peut-être fait la part trop belle au débat proprement dit, négligeant ces conversations paisibles et lumineuses qui sont une forme supérieure de silence, dans la tranquillité du soir partagée par des amis plongés dans leur réflexions. Il y a à cet oubli une bonne raison, en dehors de mes préférences personnelles. Ceux qui n’apprécient pas de rester au coin du feu, qui n’aiment rien tant que la tempête sociale, ont, pour justifier leur goût, de solides raisons. Ils jouissent certes de bien peu de repos ; mais le repos, c’est bon pour la bétail ; les vertus résident toutes dans l’action, la vie est mouvement, et c’est par l’oisiveté que les hommes se préparent au mal. D’un autre côté, ils tirent des coups qu’ils reçoivent leur connaissance d’eux-mêmes et les autres ; ils éprouvent au plus haut point que prend un escrimeur à afficher et prouver sa dextérité ; ce qu’ils obtiennent, ils l’obtiennent au prix fixé par la vie, en payant comptant ; une fois que la conversation est lancée, ils sont assurés d’une traitement équitable de la part d’un adversaire aussi enthousiaste qu’eux. L’aborigène en nous, l’homme des cavernes, toujours aussi plein d’entrain que lorsqu’il se battait bec et ongles pour des racines et des baies, flaire de loin les honnêtes batailles de ce genre ; cela ressemble aux bons vieux temps primitifs qu’il passait sur les rochers ; il abandonne les confortables illusions de la vie civilisée pour retrouver la sincérité de la vie sauvage. Et si cela réjouit l’Homme ancien, cela n’est pas moins profitable à son petit frère, le gentleman consciencieux. Je ne me fie guère à vos coteries mondaines et souriantes ; et je crains qu’elles n’acceptent sans mot dire les vanités d’un homme, qu’elle ne le laissent se répandre à tort et à travers, et ne l’encouragent à se ridiculiser que pour mieux le renvoyer ensuite, non seulement accablé de mépris à cette occasion, mais nettement plus méprisable qu’à son entrée. Si au contraire j’ai en face de moi un fanfaron exalté, acharné à l’emporter, ma vanité est sûre de se voir rabrouer une fois au moins pendant le débat. Il ne m’épargnera pas lors de nos différends ; il ne craindra pas de prouver devant moi ma propre folie.

Bien des natures ne trouvent aucun charme dans la société tranquille des salons, dans le cercle des airs impassibles, le silence de la digestion, les remarques qui font mouche, le frémissement d’approbation. Il leur faut plus d’atmosphère. Il leur faut plus d’atmosphère et d’exercice ; “une tempête spirituelle”, selon l’expression de nos pieux ancêtres ; leurs esprits réclament l’air purificateur d’un tumultueux Valhalla. Et je soupçonne que ce choix, compte tenu de leur personnalité et leurs défauts, peut se défendre. Ceux  qui ne sont que sagesse sont réduits au silence par les faits ; ils parlent dans une atmosphère limpide, les problèmes disposés autour d’eux comme un paysage naturel ; si on leur démontre qu’ils se sont peu ou prou trompés, ils digèrent le reproche comme une volée de coups, et leur santé intellectuelle n’en est que meilleure. Un murmure suffit à les corriger ; un mot ou un regard leur rappelle la grande loi éternelle. Mais ce n’est pas le cas pour tout le monde. D’autres cherchent, dans la conversation, le contact humain plutôt qu’un surcroît de connaissance ou une plus grande clarté de pensée. C’est l’action, et non la philosophie qui constitue la sphère de leur activité intellectuelle. Même lorsqu’ils cherchent la vérité il leur faut, tout au long du chemin, autant de “paysage humain” (pour ainsi dire) que possible. Ils sont au cœur de la vie ; le sang leur bat aux tempes, leurs yeux s’emparent de ce qui les réjouit avec une avidité brutale qui les rend aveugles à tout le reste, leur intérêt est rivé aux gens, ces gens tangibles qui vivent, aiment et parlent. Aux yeux d’un homme de cette trempe, la sphère de l’argument semble fort pâle et fantomatique. Par une expression frappante, un air troublé, des flots de larmes ou une insulte que sa conscience l’oblige à digérer, il acquiert une connaissance qu’aucun syllogisme n’aurait pu lui apporter. Sa propre expérience est si vive, il est à tel point conscient de lui-même que si, jour après jour, on l’autorise à dicter ses quatre volontés sans entendre autre chose que des échos approbateurs, il perdra tout sens de la mesure, et croira pour tout de bon être un dieu. La conversation peut être pour un tel homme le chemin même de la perdition morale ; l’école où il apprendrait à être à la fois insupportable et ridicule.

Ce type de personnalité est peut-être plus courant que ne le supposent les philosophies. Et si des personnes de cette catégorie veulent tirer grand profit de la conversation, il faut qu’elles parlent avec des gens qui leur soient supérieurs non par l’intellect, car c’est une supériorité qui doit se prouver, mais par le rang social. S’ils ne peuvent trouver d’ami qui les rudoie pour leur bien, il faut qu’ils trouvent un homme ou une femme âgés, ou bien quelqu’un qui leur soit tellement inférieur dans l’ordre artificiel de la société qu’ils doivent faire preuve d’une courtoisie particulière.

Les meilleures maîtres sont les gens âgés. Leur compagnie rabat toujours plus ou moins notre caquet ; nous devons ravaler nos réponses faciles et écouter. Ils siègent au-dessus de nos têtes, sur l’estrade de la vie, et suscitent à la fois notre respect et notre pitié. Un parfum de la vieille école, une différence infime dans leur attitude – plus dégagée et plus conciliante s’ils viennent de ce qu’on appelle une bonne famille, et souvent plus timide et tatillonne s’ils sont issus des classes moyennes – contribue, de nos jours, à accentuer la différence d’âge et à conférer plus de distinction aux cheveux blancs. Mais leur supériorité repose sur des bases plus solides que des signes extérieurs ou des gestes. Ils marchent devant nous sur le chemin de la vie ; ils ont plus ou moins résolu ce problème épineux ; ils ont traversé à force de luttes l’équinoxe de l’existence ; ils ont maintenu leur cap dans le bonheur comme dans le malheur, et maintenant, sans honte flagrante, ils touchent au port et au but de leurs efforts. Il se peut que la fortune nous ait percés d’un de ses traits ; c’est à peine si nous pouvons rester polis, tant notre esprit est bouleversé. Pourtant, longtemps avent qu’on ait même pensé à nous concevoir, une calamité similaire s’est abattue sur le vieil homme ou la vieille dame qui aujourd’hui nous taquine gentiment sur notre étourderie, assis en toute sérénité au soir béni de la vie humaine, là où le soleil brille après la pluie. Nous avons honte alors de nos ennuis, tout récents, cuisants et âpres, comme un mauvais cognac avalé dans une taverne de rouliers ; nous voyons la vie dans une perspective aérienne, sous les cieux de la foi ; et dans la pire situation, la simple présence de nos aînés sereins suffit à nous faire considérer l’avenir avec espoir. La peur recule devant eux “comme une création réprouvée”, non la peur passagère et inoffensive de la mort, mais la terreur pressante et tenace des responsabilités et des vengeances de la vie. Leurs discours sont certes prudents ; ils conviennent qu’il y a des lions sur le chemin ; ils recommandant d’avancer avec précaution ; mais leurs visages marqués et sereins en disent plus et rendent un autre son de cloche. Là où ils sont passés, nous passerons aussi, sans crainte excessive ; ce qu’ils ont enduré sans faiblir, nous aussi, avec l’aide de Dieu, nous saurons le supporter.

Non seulement la présence des gens âgés est en soi un remède, mais leur esprit est rempli d’antidotes, de plantes médicinales de la sagesse, de considérations pleines de bon sens négligées par la jeunesse. Même les plus stupides ont des choses à nous apprendre. Leur conversation n’est pas seulement de la littérature, c’est de la grande littérature ; classique grâce au détachement de notre interlocuteur, et parsemée, comme un récit de voyage, de  détails que nous n’aurions pas appris autrement. Grâce, je l’ai dit, au détachement de notre interlocuteur – et c’est pourquoi, de deux hommes âgés, c’est celui qui n’est pas votre père qui vous donne les conseils les plus sensés ; car dans la relation paternelle, la personne la plus âgée se sent vivement concernée, et reste jeune. Ainsi, j’ai connu deux jeunes gens qui étaient grands amis ; chacun ne jurait que par le père de l’autre ; le père de chacun ne jurait que par le rejeton de l’autre ; et pourtant père et fils dans chaque famille se chamaillaient sans cesse. L’histoire est typique : on croirait la trame de quelque comédie bon enfant.

Les gens âgés apparaissent, dans la conversation, sous deux jours principaux : le critique silencieux et le bruyant conteur d’anecdotes. Ce dernier est peut-être celui que nous recherchons le plus volontiers, il est peut-être le plus instructif. Un vieux monsieur chargé d’ans, assis avec grâce et naturel devant la fenêtre de son grand âge, considère son expérience en remontant dans le passé ; et, tout sourire et babil, il nous communique les accidents et tire les leçons de sa longue carrière. Les opinions se renforcent au fil du temps, mais elles deviennent aussi plus clairsemées. Ce dont le regard du vétéran, retiré du monde dans son ermitage, ne se détache jamais, ce qui contribue encore à son bonheur, ce qui continue à faire battre son vieux cœur honnête – voilà les “choses vraiment durables” que Whitman nous recommande de préférer. La sagesse réside là où la jeunesse est en accord avec l’âge mûr, non là où ils s’opposent ; et il n’y a d’enseignement possible que lorsque le jeune disciple sent son cour battre à l’unisson de celui de son professeur à barbe blanche. J’ai connu un vieux monsieur, dont je peux donner le nom, puisqu’il a été rappelé auprès de ses pères – Robert Hunter, Juge de Dumbarton, et auteur d’un excellent ouvrage de droit, encore réédité et imprimé. Je serais bien en peine de dire s’il était, au départ, grand ou petit. Lorsque je l’ai connu, il était branlant et chancelant ; difforme et chétif ; sanglé dans un gilet rigide qui le maintenait ; affligé de maladies qui le forçaient constamment à quitter la pièce en boitillant ; un pied atteint de la gutte ; portant une perruque, par bienséance plutôt que par coquetterie ; rasé de près, sauf sous le menton, ce dont il ne cessait de s’excuser car cela allait à l’encontre de toutes les traditions de sa vie. Vous pouvez imaginer le traitement qui lui serait réservé dans un roman de Miss Mather ; et pourtant, ce vétéran éclopé jouit pleinement jusqu’à son dernier jour de tout ce qu’il y a de meilleur en l’homme, débordant de bonté, et aussi stoïque, devant ses diverses infirmités, qu’un soldat romain. On n’aurait pu dire qu’il avait perdu la mémoire, car il pouvait citer des pages entières de Shakespeare, Webster, Jeremy Taylor et Burke ; mais le parchemin était rempli, il n’y avait plus de place pour de nouvelles inscriptions, et il pouvait répéter la même anecdote lors de plusieurs visites successives. Sa voix avait conservé toute sa puissance, et c’est avec fierté qu’il en faisait usage. Lors de son dernier voyage comme responsable des Phares, il héla un bateau au large sans l’aide d’un porte-voix, tout en se rengorgeant de son propre exploit avec la vanité qui convient. Il avait l’habitude d’allonger ses mots de hums interrogatifs, ce qui était déroutant et quelque peu lassant, car cette attitude s’accordait mal avec son apparence, et semblait un vestige de quelque époque ancienne où il était plus corpulent. Au temps jadis, lorsqu’il était grand marcheur et ne dédaignait pas un bon bordeaux, il devait avoir ponctué de ces salves ses allocutions à la Chambre. Il était d’humeur parfaitement égale, hors d’atteinte du destin ; la goutte, les rhumatismes, les calculs et la gravelle avaient beau combiner leurs forces contre ce frêle tabernacle, lorsque j’arrivais le dimanche soir, il posait la Vie du Christ de Jeremy Taylor et me saluait avec le même front serein, la même dignité amicale. Ses opinions et ses sympathies dataient l’homme à la décennie près. A ses débuts dans la vie, sous l’influence de sa mère, il avait admiré Junius, mais lorsque sa connaissance eut mûri, son admiration alla plutôt à Burke. Il me recommanda, avec une profonde gravité, d’être toujours scrupuleux dans mon usage de l’anglais ; de ne jamais oublier que j’étais Ecossais, que l’anglais était une langue étrangère ; et que si je m’essayais à la langue familière, je me couvrirais certainement de honte : la remarque était pertinente, je suppose, à l’époque de David Hume. Scott était trop récent pour lui ; il avait connu l’écrivain – et avait également eu connaissance de ses opinions Tory ; pour le véritable humaniste, un contemporain pose toujours problème. Depuis toujours, un amour profond du théâtre l’habitait ; il avait même, comme il le disait fièrement, joué un certain rôle dans l’histoire du renouveau shakespearien, ayant avec succès, soufflé à Murray, du vieux Théâtre d’Edimbourg, l’idée de mettre en scène les féeries de Shakespeare avec un grand luxe d’accessoires. D’opinions religieuses modérées, il fut grandement frappé, dans les dernières années de sa vie, par une conversation avec deux jeunes revivalistes. “H’m, disait-il, c’est nouveau pour moi. Je n’ai jamais rien – h’m – connu de tel.” Il éprouva, non de la peine, mais plutôt un solennel intérêt philosophique, en constatant que, lui, tout Chrétien qu’il espérait être, et Chrétien de si longue date, pouvait entendre ces jeunes gens discuter de son sujet de prédilection, des armes avec lesquelles il avait livré la bataille de la vie, “et – h’m – n’y rien comprendre”. De cette manière à la fois sage et élégante, il se montrait juste envers lui-même comme envers les autres, il n’était en rien ébranlé dans ses vieilles convictions et reconnaissait leurs limites sans colère et sans crainte. L’ultime remarque qu’on lui ait entendu faire, le dernier soir de sa vie, intervint après une discussion animée avec son pasteur à propos du calvinisme. Comme il avait été interrompu par une douleur insupportable, “tout compte fait, dit-il, de tous les -ismes, je n’en connais pas de pire que les rhumatismes”. Pour ma part, je l’avais vu pour la dernière fois quelque temps auparavant, et nous avions dîné ensemble dans une auberge ; il avait fait sa tournée, car il considérait ses devoirs comme l’élément majeur de son existence ; et c’est, pour autant que je me souvienne, la seule fois où je l’aie entendu souiller ses lèvres d’un mot d’argot – qu’il abhorrait. Comme moi, il se prénommait Robert ; et comme nous nous asseyions à table, il me dit avec un éclat malicieux dans le regard : “Nous formons, comme qui dirait, une belle paire selon lui le lait qui convient à la jeunesse ; parla de “billets de 20 shillings” ; et, pendant tout le repas, se montra affable et original comme on savait l’être dans l’ancien temps, tel un vieil écolier en vacance. Mais ce dont je me souviens surtout, c’est qu’il avoua n’avoir jamais lu Othello jusqu’au bout. Shakespeare était pour lui un objet d’étude permanent. Il n’aimait rien tant que de montrer l’étendue de ses connaissances et de sa mémoire en citant des passages parallèles de Shakespeare, c’est-à-dire des passages où le même mot est employé, ou la même idée traitée de manière différente. Mais Othello le dépassait. “Ce monsieur et cette dame nobles – h’m – c’est trop douloureux pour moi.” Le même soir, les panneaux étaient couverts d’affiches annonçant “Parodie burlesque d’Othello”, et le contraste jaillit dans mon esprit comme le feu de joie. cela me donna un aperçu inoubliable de l’âme de cet excellent homme. Sa compagnie était en effet riche d’enseignements en matière de générosité et piété. Toutes les humanités se trouvaient enseignées dans cette salle à manger dépouillée, près du tabouret où il posait son pied goutteux. C’était une mine de bon s conseils ; il était lui-même l’exemple qui servait de ligne directrice et l’ornement à sa conversation variée. Et un jeune homme n’aurait pu trouver ailleurs un lieu aussi éloigné de l’envie, de la peur, du mécontentement, ou de toutes les passions avilissantes ; une vie aussi honnête et tranquille ; une âme qui, comme un violon ancien, sensible à l’harmonie, répond au moindre effleurement par de la musique – que dans cette salle à manger, avec M. Hunter – bavardant à sa dernière heure, à l’ombre de l’éternité, doux et sans crainte.

Les gens âgés de la deuxième catégorie ne sont pas des conteurs d’anecdotes ; ils écoutent davantage qu’ils ne parlent, et ils écoutent les jeunes avec une attention critique et amusée. Pour trouver l’exemple parfait de ce genre de rapports, il nous faut je crois chercher parmi les dames âgées. Tout d’abord, les femmes sont meilleures que les hommes lorsqu’il s’agit d’écouter ; elles apprennent, dans les affres je le crains, à supporter la vanité ennuyeuse et puérile du sexe opposé ; et nous accepterons plus facilement un commentaire mordant de la part d’une femme que de celle d’un homme, fût-il le plus âgé. Et, dans la question qui nous occupe, le commentaire mordant est la pièce maîtresse, qu’il s’agisse d’instruction ou de divertissement. La vieille dame que j’ai en tête est extrêmement caustique, et, après des années d’entraînement, maîtrise parfaitement sa langue, prête au silence comme à l’attaque. Si d’aventure vous lui déplaisez, vous aurez de quoi maudire la médisance de l’âge mûr. Mais si vous avez l’heur de lui plaire, si peu que ce soit, elle vous écoutera avec une bienveillance particulièrement aimable et souriante, et vous corrigera de temps en temps, comme par jeu, à l’aide d’une ombrelle aussi lourde qu’une hallebarde. Infliger ces corrections étonnantes aux jeunes vaniteux exige un art singulier, ainsi que la supériorité de l’âge. L’esprit rend la pilule moins amère ; elle est administrée comme un compliment – si vous n’étiez pas dans ses bonnes grâces, vous n’auriez pas été censuré ; c’est une relation personnelle – un trait d’union entre vous et votre censeur ; l’âge se fait séducteur, pour son plaisir et votre édification. Incontestablement, le jeune homme se sent bien gauche ; mais il faudrait qu’il soit un parfait Malvolio, malade d’amour-propre, pour ne pas encaisser en souriant cette rebuffade ouverte. Ce qui tue, c’est la correction silencieuse ; lorsque vous êtes conscient d’avoir passé les bornes, et que votre amie ne dit rien et évite votre regard. Si l’homme était fait de caoutchouc, le cœur lui manquerait dans un tel moment. Mais lorsque le mot et lâché, le plus dur est fait ; et un garçon doté d’un tant soit peu d’humour peut essuyer une véritable grêle de boutades cinglantes, qui frappent au vif, et atteignent chaque endroit vulnérable de son âme d’un projectile habile, pour reparaître, comme après un plongeon, électrisé par une saine réaction morale, et prêt, non sans une certaine réticence et une bonne dose de répugnance, à s’exposer de nouveau à une correction du même acabit.

Rares son les femmes, lorsqu’elles ne sont pas bien mûries au soleil et peut-être endurcies, qui peuvent ainsi être indépendantes des hommes et leur dire leur quatre vérités avec une sorte de cruauté affectueuse. Toujours est-il qu’elles existent, et je doute qu’aucun homme puisse leur retourner le compliment. Le genre d’hommes dont le Vernon Whitford de The Egoist est l’exemple type, disent bien la vérité, mais ils la disent sottement. Vernon est une âme généreuse, qui offre, au passage, un contraste généreux et instructif avec Daniel Deronda ; sa conduite est celle d’un homme d’honneur ; mais nous ne pouvons que le suivre, quoi qu’en dise notre conscience, lorsqu’il considère avec remords “sa stupéfiante sécheresse”. Il est le meilleur des hommes, mais la meilleure des femmes parvient toujours à combiner tout cela, et plus. Jusqu’à leurs défauts les servent ; elles tirent profit même de la fausseté de leur position sociale. Elles ont la possibilité de se retirer dans la forteresse de la bienséance. Elles peuvent aborder un sujet et l’anéantir. Les plus habiles utilisent une réserve assez élaborée en guise de franchise, tout comme elles portent des gants pour donner une poignée de main. Un homme, au contraire, doit pleinement assumer sa liberté ; il ne peut éluder une question, il lui est difficile de garder le silence sans être impoli, il doit répondre de ses propos sur-le-champ, et il n’est pas rare qu’on l’abandonne à son triste sort en le laissant choisir entre Charybde et Scylla, entre les tergiversations plus ou moins honorables de Daniel Deronda et la rigidité flagrante de Vernon Whitford.

Mais la supériorité des femmes est perpétuellement menacée ; elles ne trônent pas du haut de leurs infirmités comme les gens âgés ; elles sont prétendantes au trône autant que souveraines ; leur vanité est en jeu, et leurs sentiments n’ont que trop tendance à suivre ; voilà pourquoi bien des conversations entre les deux sexes dégénèrent jusqu’à n’être plus dignes de ce nom. Le désir de plaire, de briller d’un certain éclat tamisé, et de donner de soi une imagine fascinante bannit de la conversation tout ce qui est authentique et une bonne partie de ce qui est amusant. Dès qu’un puissant courant d’admiration réciproque se fait jour, l’humain prend le pas sur l’intellect, et le commerce des mots, consciencieusement ou non, se trouve subordonné à celui des yeux. Mais même lorsque ce danger ridicule est écarté, et qu’un homme et une femme conversent honnêtement sur un pied d’égalité, quelque chose dans leur nature ou leur éducation vient fausser le ton. D’instinct, ils se mettent d’accord ; et lorsque c’est impossible, ils s’accordent pour n’être pas d’accord. S’ils négligent cet avertissement, au premier soupçon de dispute, les voilà aux antipodes l’un de l’autre. Que survienne une question d’affaires ou de conduite à tenir, un problème pressant à régler, et la femme parlera ou écoutera, prêtera l’oreille et répondra aux arguments, non seulement et répondra aux arguments, non seulement avec une sagesse naturelle, mais avec franchise, logique et honnêteté. Mais si le sujet du débat est une idée en l’air ou une abstraction, un prétexte à conversation, un jeu de massacre logique, l’interlocuteur masculin peut alors abandonner tout espoir ; il aura beau faire appel à la raison, accumuler les faits, se montrer conciliant ; ce que la femme a dit au début, elle le répétera à la fin (à moins qu’elle ne l’ait oublié). Par conséquent, au moment même où une conversation entre hommes devient plus vite et passionnante, et qu’elle s’annonce fructueuse, la conversation entre les sexes est menacée d’extinction. Le point de désaccord, le point d’intérêt, une femme intelligente s’y dérobe dans un feu d’artifice de bavardage sans queue ni tête ; une femme discrète le franchit dans un frou-frou de soie, en gagnant sans heurt le plus proche lieu sûr. Et cette sorte de prestidigitation où, en jonglant, on escamote le sujet épineux jusqu’à ce qu’il puisse être réintroduit en toute sécurité sous une forme différente, est une tactique très prisée parmi les véritables reines des salons.

Le salon est en effet un lieu d’artifice ; c’est nous qui l’avons voulu, et nous en sommes bien punis. La sujétion des femmes ; l’idéal qui leur est imposé dès le berceau, et qu’elles portent, ainsi qu’un cilice, avec tant de constance ; leur tendresse maternelle et condescendance vis-à-vis de la vanité et de la fatuité des hommes ; leur art de la manipulation – l’art de l’esclave civilisé parmi les barbares bon enfant – sont autant d’ingrédients pénibles qui contribuent à fausser les liens entre les êtres. Ce n’est que lorsque nous abandonnons ce lieu de distraction et d’artifice que s’établissent de véritables relations, ou que les idées peuvent se mesurer en toute honnêteté. Au jardin, sur la route ou la colline, ou bien en tête-à-tête et à l’abri de toute interruption, se présentent des occasions où nous avons beaucoup à apprendre de chaque femme ; il n’en est pas de meilleur exemple que la vie conjugale. Le mariage est une longue conversation, entrecoupée de disputes. Les disputes importent peu ; elles ne font que souligner la différence ; le cœur héroïque de la femme la poussant tout de suite à hisser haut ses couleurs. Mais dans les intervalles, presque inconsciemment et sans désir de briller, c’est la matière même de la vie qui est tournée et retournée, les idées sont débattues et partagées, les deux personnes adaptent de plus en plus leurs opinions pour accommoder l’autre, et au fit du temps, sans aucun son de trompe, tous deux se guident mutuellement vers de nouveaux mondes de la pensée.

FIN



[1] Boswell, Life of Johnson, (26 octobre 1769). (n.d.t.)

[2] Thomas Babington Macaulay (1800-1859), est connu pour ses Essais publiés par la Edinbourg Review, et pour sa carrière politique. (n.d.t.)

[3] Poème de Tennyson. La Dame de Shalott est toute la journée à sa tapisserie et n’a le droit de regarder le monde que dans un miroir. (n.d.t.)

[4] Ces trois personnages font partie de The Newcomes (1853-1855) de Trackeray. Le Colonel Newcome perd sa fortune dans la faillite de la Bundelcund Bak, et ruine par la même occasion son fils et sa belle-fille. Barnes est un bourgeois bien-pensant qui veut que sa sœur fasse un beau mariage, et brise son union avec le fils de Newcome. Il traite d’ailleurs sa femme de façon tellement odieuse qu’elle finit par le quitter pour l’un de ses anciens amants. (n.d.t.)

[5] Extrait de In Memoriam A.H.H (1850), canto 55, de Tennyson, “So careful of the type she seems, / So careless of the single life”. (n.d.t.)

[6] Propriétaire d’un domaine à Charlecote sur lequel la légende veut que Shakespeare soit allé braconner le cerf. (n.d.t.)

[7] Feu Fleeming Jenfin. (n.d.t.)

[8] Cette suite m’a été inspirée par un excellent article du Spectator. (n.d.a.)



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 4 mai 2014 9:08
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cegep de Chicoutimi.
 
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