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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Robert Louis Stevenson, Une apologie des oisifs (1877).
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Robert Louis Stevenson, Une apologie des oisifs (1877). Paris: Les Éditions Allia, 2012, 80 pp. Une édition numérique réalisée par Claude Ovtcharenko, bénévole, journaliste à la retraite, France.

Une apologie des oisifs

Introduction

_______


boswell : L’oisiveté engendre l’ennui.
johnson : Si fait, Monsieur, parce que les autres sont occupés, de sorte que nous manquons de compagnie. Si au contraire nous étions tous oisifs, nous n’éprouverions nulle lassitude ; nous nous divertirions les uns et les autres [1].


aujourd’hui, chacun est contraint, sous peine d’être condamné par contumace pour lèse-respectabilité, d’exercer une profession lucrative, et d’y faire preuve d’un zèle proche de l’enthousiasme. La partie adverse se contente de vivre modestement, et préfère profiter du temps ainsi gagné pour observer les autres et prendre du bon temps, mais leurs protestations ont des accents de bravade et de gasconnade. Il ne devrait pourtant pas en être ainsi. Cette prétendue oisiveté, qui ne consiste pas à ne rien faire, mais à faire beaucoup de choses qui échappent aux dogmes de la classe dominante, a tout autant voix au chapitre que le travail. De l’avis général, la présence d’individus qui refusent de participer au grand handicap pour gagner quelques pièces est à la fois une insulte et un désenchantement pour ceux qui y participent. Un jeune homme (comme on en voit tant), prend son courage à deux mains, parie sur les six sous, et, pour employer un américanisme énergique, “se lance”. On comprend l’irritation de notre homme qui, pendant qu’il grimpe à grand peine la route, aperçoit d’autres gens, frais et dispos, allongés dans les champs au bord du chemin, un mouchoir sur les yeux et un verre à portée de main. Alexandre est piqué au vif par le dédain de Diogène. Quelle gloire retirèrent ces barbares tonitruants de la prise de Rome, lorsqu’ils envahirent le Sénat, et trouvèrent les pères conscrits assis, silencieux et impavides devant leur succès ? C’est chose amère que d’avoir peiné à gravir des pentes ardues, pour découvrir en définitive que l’humanité est indifférente à votre réussite. Voilà pourquoi les physiciens condamnent tout ce qui ne relève pas de leur domaine ; les financiers tolèrent à peine ceux qui ne s’entendent pas en valeurs boursières ; les gens de lettres méprisent les illettrés ; et les experts en tous genres s’accordent à condamner ceux qui n’en cultivent aucun.

Et bien que ce soit là l’une des difficultés du sujet, ce n’est toutefois pas la plus grande. Personne ne vous mettra en prison pour vous être opposé au ban de la société pour avoir parlé comme un sot. La plus grande difficulté, dans maints domaines, c’est de faire les choses dans les règles ; aussi vous voudrez bien vous souvenir que ceci est une apologie. Il est certain qu’il existe beaucoup d’arguments judicieux en faveur du zèle, mais il y en a aussi beaucoup contre, et c’est précisément ceux-là que je compte présenter ici. Exposer un argument ne signifie pas se montrer sourd à tous les autres, et le fait qu’un homme sourd à tous les autres, et le fait qu’un homme ait publié le récit de ses voyages dans le Monténégro n’exclut pas qu’il ait pu visiter Richmond.

Il ne fait aucun doute que l’on devrait être le plus oisif possible pendant sa jeunesse. Car, pour un Lord Macaulay [2], qui moissonne tous les honneurs scolaires sans rien perdre de son intelligence, on compte une foule de garçons qui paient si cher leurs pris d’excellence, on compte une foule de garçons qui paient si cher leurs pris d’excellence qu’ils n’ont plus un sou vaillant et qui, à leur entrée dans la vie active, sont déjà faillis. Et cela vaut aussi pour la période où un garçon s’instruit – ou accepte de se laisser instruire. Ce devrait être un bien grand sot que ce vieil homme qui, à Oxford, s’adressa un jour à Johnson en ces termes : “Jeune homme, plongez-vous dans vos livres maintenant, et faites-vous une solide culture, car avec l’âge, vous verrez que l’étude vous pèsera.” Il ne semble pas être venu à l’idée de ce vieil homme que bien d’autres choses deviennent pesantes avec l’âge, et que plus d’une devient impossible lorsqu’on en arrive à porter des lunettes et à marcher avec une canne. Les livres sont certes utiles, à leur manière, mais ils sont un substitut bien insipide de la vie. Il semble dommage de rester assis, comme la Dame de Shalott [3], à regarder dans un miroir et de tourner le dos au mouvement fascinant de la vie. Et si l’on passe son temps à lire, comme nous le rappelle une vieille anecdote, il en reste bien peu pour penser.

Si vous vous repenchez sur votre propre instruction, je suis sûr que ce que vous regrettez, ce ne sont pas les heures passées à faire l’école buissonnière, car elles auront été exaltantes, instructives, car elles auront été exaltantes, instructives et bien remplies. Vous préféreriez effacer le souvenir des heures monotones perdues à somnoler en classe. Pour ma part, j’ai suivi bien des leçons en mon temps. Je n’ai pas oublié que le mouvement d’une toupie offre un exemple de stabilité cinétique. Je n’ai pas oublié que l’emphytéose n’est pas une maladie, ni le stillicide un crime. Certes, je n’abandonnerais qu’avec répugnance ces bribes de savoir, mais elles n’ont pas à mes yeux la même importance que les connaissances hétéroclites que j’ai acquises dans la rue quand je faisais l’école buissonnière. Je n’ai pas le temps de m’étendre sur ce formidable lieu d’instruction, qui fut l’école préférée de Dickens comme Balzac, et d’où sortent chaque année bien des maîtres obscurs dans la Science des Aspects de la Vie. Je me bornerai à remarque que si un garçon n’apprend pas dans la rue, c’est qu’il n’a aucune faculté d’apprentissage. L’élève qui fait l’école buissonnière n’est d’ailleurs pas toujours dans la rue, car s’il le préfère, il peut s’échapper, à travers les faubourgs verdoyants, vers la campagne. Il peut tomber sur un bouquet de lilas au bord de la rivière, et fumer d’innombrables pipes en écoutant le murmure de l’eau sur les pierres. Il entend un oiseau chanter par les halliers. Et là, il se laisse aller à des pensées généreuse, et voit les choses sous un jour nouveau. Qu’est-ce donc si ce n’est de l’instruction ? Imaginons que M. Je-Sais-Tout aborde ce garçon. La conversation qui s’ensuivrait ressemblerait sans doute à cela :

– Eh bien, mon jeune ami, que faites-vous là ?

– À vrai dire, Monsieur, je prends du bon temps.

– Ne devriez-vous point être en classe ? Et ne devriez-vous point être en train d’étudier assidûment, afin d’acquérir quelque connaissance ?

– Certes, mais ici aussi je suis la voie du Savoir, avec votre permission.

– Le savoir, sacrebleu ! Et de quelle sorte, je vous prie ? Les mathématiques ?

– Non, pour sûr.

– La métaphysique, alors ?

– Non plus.

– Est-ce une langue ?

– Non, ce n’est pas une langue.

– Un métier ?

– Nenni, vous n’y êtes point.

– Eh bien, qu’est-ce donc ?

– Voyez-vous, Monsieur, il se peut fort que je doive un jour prochain partir en Pèlerinage. Aussi m’efforcé-je de découvrir ce que font les autres dans mon cas, où se trouvent les Bourbiers et les Fourrés les plus périlleux sur la Route ; et, pareillement, quel est le meilleur type de Bâton. Si je reste allongé près de ce cours d’eau, c’est aussi pour retenir par cœur une leçon qui, selon mon maître, a pour nom Paix ou Contentement.

À ces mots, M. Je-Sais-Tout s’emporte violemment et, agitant sa canne d’une façon très menaçante, s’exclame : “Le Savoir, sacrebleu ! J’aimerais voir tous les coquins de ton espèce châtiés par le Bourreau !”

Il passe alors son chemin, chiffonnant son jabot dans un froissement d’amidon, tel un dindon qui gonfle ses plumes.

Or M. Je-Sais-Tout est ici la voix de l’opinion générale. Un fait n’est pas un fait, mais un commérage, s’il n’appartient pas à l’une de vos catégories scolastiques. Toute recherche doit se faire selon une direction donnée, et répondre à un nom bien précis, faute de quoi vous ne cherchez pas, vous ne faites que flâner, et l’hospice est encore trop bon pour vous. Toute connaissance est censée se trouver au fond du puits ou au bout du télescope. Sainte-Beuve, en vieillissant, en vint à considérer l’ensemble de notre expérience comme un seul grand livre, dans lequel nous étudions pendant quelques années avant de quitter cette vie. Peu lui importait qu’on lise le chapitre xx, qui traite du calcul différentiel, ou le chapitre xxxix, consacré à l’orchestre que l’on entend jouer dans le parc. En fait, une personne intelligente, qui ouvre l’œil et tend l’oreille en gardant le sourire, sera bien plus instruite que bien d’autres qui auront passé leur vie en vieilles héroïques. Il existe certainement une connaissance glaciale et aride sur les sommets de la science officielle et laborieuse. Mais c’est autour de vous, et au pris d’un simple regard, que vous apprendrez la chaleur palpitante de la vie. Pendant que d’autres s’encombrent la mémoire d’un fatras de mots, dont ils auront oublié la moitié d’ici la fin de la semaine ; celui qui fait l’école buissonnière peut apprendre un art vraiment utile, comme celui de jouer du violon, de choisir un bon cigare, ou de parler avec aisance et pertinence à des hommes de tous horizons. Bien des gens qui se sont “plongés dans les livres”, et qui possèdent à fond telle ou telle branche du savoir traditionnel ont, dès qu’ils quittent leur cabinet de travail, l’allure d’une vieille chouette, et se révèlent tout rêveux et rassotés dans les domaines plus intéressants et plus agréables de la vie. Beaucoup amassent une fortune considérable tout en restant jusqu’au bout mal éduqués tout en restant jusqu’au bot mal éduqués et bêtes à pleurer. Et pendant ce temps, voyez l’oisif, qui est entré dans la vie en même temps qu’eux. Permettez-moi de vous dire que le tableau est bien différent. Notre oisif a eu le temps de prendre soin de sa santé et de son cœur ; il a passé beaucoup de temps en plein air, et l’on ne saurait rien imaginer de plus salutaire tant pour le corps que pour l’esprit. Et s’il n’a jamais lu les passages les plus obscurs de la Bible, il l’a feuilletée et parcourue avec grand profit. L’étudiant ne ferait-il pas bien d’échanger quelques racines hébraïques, et l’homme d’affaires quelques demi-couronnes, contre une partie de la connaissance de l’oisif dans le domaine de la vie en général et de l’Art de Vivre ? Qui plus est, l’oisif possède une autre qualité, plus importante que toutes celles dont je viens de parler, à savoir la sagesse. Celui qui a contemplé à loisir la satisfaction puérile avec laquelle les autres vaquent à leurs menues activités aura pour les siennes propres une indulgence nettement ironique. Il ne rejoindra pas le chœur des dogmatiques. Il fera preuve de la plus grande tolérance envers toutes sortes de gens et d’opinions. S’il ne découvre pas de vérités exceptionnelles, il ne s’associera à aucun mensonge grossier. Sa voie le mène le long d’un chemin de traverse, peu fréquenté, mais régulier et agréable, qui s’appelle Sentier du Lieu Commun et mène au Belvédère du bon Sens. Il découvrira de là un point de vue qui, pour manquer de noblesse, n’en sera pas moins appréciable. Et pendant que d’autres contemplent l’Orient et l’Occident, le Diable et le Lever du Soleil, il regardera avec satisfaction une sorte d’aube se lever sur le monde sublunaire, avec une armée d’ombres courant en tous sens jusqu’au grand soleil de l’éternité. Les ombres et les générations, les docteurs criards et les guerres assourdissantes se perdent dans le vide et le silence éternels. Mais sous cette surface on distingue, depuis les fenêtres du belvédère, une vaste étendue verte et paisible ; bien des salons où brûle une joyeuse flambée, bien des gens qui rient, boivent et courtisent les dames comme ils le faisaient avant le Déluge ou la Révolution française, et le vieux berger contant son histoire sous l’aubépine.

Une activité intense, que ce soit à l’école ou à l’université, à l’église ou au marché, est le symptôme d’un manque d’énergie alors que la faculté d’être oisif est la marque d’un large appétit et d’une conscience aiguë de sa propre identité. Il existe une catégorie de morts-vivants dépourvus d’originalité qui ont à peine conscience de vivre s’ils n’exercent pas quelque activité conventionnelle. Emmenez ces gens à la campagne, ou en bateau, et vous verrez comme ils se languissent de leur cabinet de travail. Ils ne sont curieux de rien ; ils ne se laissent jamais frapper par ce que le hasard met sur leur chemin ; ils ne prennent aucun plaisir à exercer leurs facultés gratuitement ; et à moins que la Nécessité ne les pousse à coups de trique, ils ne bougeront pas d’un pouce. Rien ne sert de parler à des gens de cette espèce : ils ne savent pas rester oisifs, leur nature n’est pas assez généreuse. Ils passent dans un état comateux les heures où ils ne peinent pas à la tâche pour s’enrichir. Lorsqu’ils n’ont pas besoin d’aller au bureau, lorsqu’ils n’ont ni faim ni soif, l’ensemble du monde vivant cesse d’exister autour d’eux. S’il leur faut attendre un train pendant une heure ou deux, ils tombent, les yeux ouverts, dans une sorte d’hébétude. A les voir, on jurerait qu’il n’y a rien à regarder, ni personne avec qui converser. On les croirait paralysés ou pestiférés. Pourtant il est probable que ce sont, dans leur domaine, des travailleurs assidus, qu’ils peuvent repérer au premier coup d’œil un contrat douteux ou la moindre fluctuation du marché. Ils ont été à l’école et à l’université, mais durant tout ce temps, ils ne pensaient qu’au prix d’excellence. Ils ont parcouru le monde et rencontré des gens brillants, mais durant tout ce temps, ils ne pensaient qu’à leurs propres affaires. Comme si l’âme humaine n’était déjà pas assez limitée par nature, ils ont rendu la leur plus petite et plus étriquée encore par une vie de travail dépourvue de toute distraction. Et voilà soudain qu’ils se retrouvent à quarante ans, apathiques, incapables d’imaginer la moindre façon de s’amuser, et sans deux pensées à frotter l’une contre l’autre en attendant le train. S’il avait eu trois ans, notre homme aurait escaladé les caisses. S’il en avait eu vingt, il aurait regardé les filles. Mais maintenant, la pipe est fumée, la tabatière est vide, et le voilà assis sur un banc, raide comme un piquet, avec des yeux de chien battu. Ce n’est pas vraiment ce que j’appelle réussir sa vie.

Il n’y a pas que la personne elle-même pour souffrir de cette activité excessive ; sa femme, ses enfants, ses amis, sa famille, et jusqu’à ses voisins dans le train ou l’omnibus sont également touchés. L’intérêt exclusif pour ce qu’elle nomme ses affaires ne peut être maintenu qu’au prix d’une négligence perpétuelle des autres domaines. Et il n’est en rien certain que les affaires soient la chose la plus importante dont un homme ait à s’occuper. Un juge impartial estimera sans doute qu’à l’évidence, la plupart des rôles les plus sages et les plus vertueux de Théâtre de la Vie sont remplis par des amateurs, et passent aux yeux du monde pour des périodes d’oisiveté. Car au Théâtre, il n’y a pas que les figurants, les soubrettes chantantes et les violonistes appliqués de l’orchestre qui jouent un vrai rôle et contribuent largement au résultat final, mais aussi les spectateurs, qui suivent et applaudissent depuis les bancs. Vous devez certainement beaucoup aux soins de votre avocat ou de votre agent de change, aux aiguilleurs qui vous permettent de voyager rapidement d’un lieu à l’autre et aux policiers qui patrouillent les rues pour assurer votre protection. Mais n’aurez-vous pas un instant de reconnaissance pour d’autres bienfaiteurs qui vous font sourire lorsqu’ils croisent votre chemin, ou dont la conversation est le meilleur assaisonnement de votre dîner ? Le colonel Newcome a aidé son ami à se ruiner ; Fred Bayham a la détestable habitude d’emprunter des chemises ; et pourtant ils étaient de bien meilleure compagnie que M. Barnes [4]. Et même si Falstaff n’était ni sobre ni très honnête, je connais bien des Barabbas à la triste mine dont le monde aurait pu se passer. Hazlit souligne qu’il se sentait davantage l’obligé de Northcote, qui ne lui avait jamais rendu l’ombre d’un service, que de tout son cercle d’amis prétentieux, car, affirmait-il avec véhémence, un bon compagnon est le plus grand des bienfaiteurs. je sais qu’il y a dans le monde des gens qui ne sauraient éprouver de la reconnaissance si le service n’a coûté ni peine ni effort à celui qui l’a rendu. Mais c’est là un tempérament grossier. Un homme peut vous envoyer une lettre de six pages, pleine des commérages les plus divertissants, ou bien l’un de ses articles vous fera passer un agréable quart d’heure. Pensez-vous que le service serait plus grand s’il en avait écrit le manuscrit avec son propre sang, comme pour un pacte avec le diable ? Croyez-vous vraiment que vous seriez plus redevable à votre correspondant s’il vous avait maudit tout le temps de l’importuner ainsi ? Les plaisirs sont source de plus de bienfaits que les devoirs car, comme la faculté de compassion, ils ne sont pas contraints, et représentent donc une double bénédiction. Il faut être deux pour s’embrasser, et plus de vingt personnes peuvent prendre part à une plaisanterie ; mais dès qu’il entre un élément de sacrifice, la faveur est accordée à contrecœur et, entre personnes généreuses, reçue avec embarras. Aucun devoir n’est plus sous-estimé que le bonheur. En étant heureux, nous répandons des bienfaits anonymes sur le monde, qui nous restent souvent inconnus ou, lorsqu’ils sont révélés, ne surprennent personne autant que leurs auteur. L’autre jour, un gamin, pieds nus et en haillons, dévalait la rue  en courant derrière une bille, avec un air si guilleret qu’il mettait tous les passants de bonne humeur. L’une de ces personnes, qu’il avait délivrée de pensées particulièrement noires, arrêta le petit, et lui donna quelques sous en ajoutant ceci : “Vois ce qu’on gagne parfois à l’avoir l’air heureux.” S’il avait semblé heureux auparavant, il avait maintenant l’air à la fois heureux et perplexe. Pour ma part, je soutiens ceux qui encouragent les enfants à être souriants plutôt que pleurnichards. Je n’ai pas l’intention de payer pour voir des larmes, si ce n’est au théâtre, mais je suis prêt à récompenser largement la bonne humeur. Je préfère trouver un homme ou une femme heureux qu’un billet de cinq livres. Leur côté rayonnant attire la bonne volonté, et leur entrée dans une pièce donne l’impression qu’on vient d’allumer une nouvelle bougie. peu importe qu’ils puissent démontrer ou pas la quarante-septième proposition, ils font mieux, ils démontrent par la pratique le grand Théorème de la Viabilité de la Vie. Par conséquent, si l’on ne peut être heureux qu’en étant oisif, restons oisifs. C’est là un précepte révolutionnaire, mais dont on ne doit abuser, menacés que nous sommes par la faim et l’hospice. Et, compte tenu de certaines limites pratiques, il s’agit d’une des vérités les plus incontestables de tout le Corpus Moral. Examinez un moment, je vous en conjure, l’un de vos affairés. Il sème la hâte et récolte l’indigestion ; il fait fructifier une grande quantité d’activités, et ne reçoit en fait d’intérêts qu’une forte dose d’aliénation mentale. Ou bien il fuit farouchement la société de ses semblables et vit en reclus dans un galetas, en pantoufles et avec un encrier de plomb pour toute compagnie. Ou bien il fréquente les gens en coup de vent et avec amertume, dans un spasme de tout son système nerveux, pour décharger sa bile avant de retourner travailler. Peu me chaut qu’il travaille bien ou beaucoup, cet homme est une plaie pour les autres. S’il était mort, ils ne s’en porteraient que mieux. Il leur serait plus facile de se passer de ses services au Bureau des Circonlocutions que de tolérer son esprit grincheux. Il empoisonne la vie à la source. Mieux vaut être saigné à blanc par un neveu insolent que tourmenté quotidiennement par un oncle grognon.

Et, au nom du Ciel, pourquoi tant d’agitation ? Pour quelle raison se croient-ils obligés de gâcher leur vie et celle des autres ? Qu’un homme publie trois ou trente-trois articles par an, qu’il finisse ou non son grand tableau allégorique, le monde n’en a cure. Les rangs de la vie sont bien serrés. Et même s’il tombe mille personnes, d’autres sont toujours prêtes à s’engouffrer dans la brèche. Lorsqu’on disait à Jeanne d’Arc qu’elle ferait mieux de rester à la maison pour se consacrer à des tâches féminines, elle répondait qu’il ne manquait pas de jeunes filles pour broder et aller au lavoir. Il en va de même de vos dons, que vous croyez si rares ! Alors que la Nature “se soucie si peu de la vie individuelle [5]”, pourquoi nous berçons-nous de l’illusion que la nôtre est si importante ? Supposez que Shakespeare ait été assommé par quelque nuit sans lune dans la chasse réservée de Sir Thomas Lucy [6], le monde n’en aurait pas moins suivi son train, tant bien que mal, la cruche serait allée au puits, la faux au blé et l’étudiant à ses livres, et personne n’aurait souffert de cette perte. Il n’y a pas tant d’ouvres au monde, à y bien regarder, qui valent une livre de tabac aux yeux d’un pauvre. Une telle réflexion a de quoi nous dégriser de nos vanités terrestres les plus orgueilleuses. Même un marchand de tabac ne doit pas, à la réflexion, trouver grand motifs à gloriole dans cette phrase, car même si le tabac est un admirable sédatif, les qualités nécessaires pour le vendre ne sont ni rares ni précieuses en elles-mêmes. Hélas, trois fois hélas ! Prenez la chose comme vous voudrez, mais il n’existe pas d’individu dont les services soient indispensables. Atlas n’était qu’un homme en proie à un interminable cauchemar ! Et pourtant vous voyez des marchands qui, à force de labeur, amassent une grande fortune, pour faire aussitôt banqueroute, des écrivailleurs qui écrivent leurs petits articles jusqu’à ce que leur humeur devienne insupportable à tout leur entourage, comme si Pharaon avait employé Israël à construire une aiguille au lieu d’une pyramide. Et bien des jeunes gens s’épuisent à la tâche et sont emportés dans un corbillard orné de plumes blanches. Ne croiriez-vous pas que ces gens se sont entendu murmurer à l’oreille, par le maître de cérémonies, la promesse d’une destinée fabuleuse ? Et que cette petite boule tempérée sur laquelle ils jouent leurs farces est le centre et le pivot de l’univers ? Pourtant, il n’en est rien. Les desseins pour lesquels ils ont sacrifié leur précieuse jeunesse ne sont peut-être, pour autant qu’ils sachent, que chimères ou méfaits. La gloire et les richesses qu’ils briguent ne viendront peut-être jamais, ou leur importeront peu en définitive. Et ils sont, tout comme le monde qu’ils habitent, si insignifiants que l’esprit se glace à cette seule pensée.



[1] Boswell, Life of Johnson, (26 octobre 1769). (n.d.t.)

[2] Thomas Babington Macaulay (1800-1859), est connu pour ses Essais publiés par la Edinbourg Review, et pour sa carrière politique. (n.d.t.)

[3] Poème de Tennyson. La Dame de Shalott est toute la journée à sa tapisserie et n’a le droit de regarder le monde que dans un miroir. (n.d.t.)

[4] Ces trois personnages font partie de The Newcomes (1853-1855) de Trackeray. Le Colonel Newcome perd sa fortune dans la faillite de la Bundelcund Bak, et ruine par la même occasion son fils et sa belle-fille. Barnes est un bourgeois bien-pensant qui veut que sa sœur fasse un beau mariage, et brise son union avec le fils de Newcome. Il traite d’ailleurs sa femme de façon tellement odieuse qu’elle finit par le quitter pour l’un de ses anciens amants. (n.d.t.)

[5] Extrait de In Memoriam A.H.H (1850), canto 55, de Tennyson, “So careful of the type she seems, / So careless of the single life”. (n.d.t.)

[6] Propriétaire d’un domaine à Charlecote sur lequel la légende veut que Shakespeare soit allé braconner le cerf. (n.d.t.)



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 4 mai 2014 8:51
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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